La vengeance d’une morte/3

SON VOISIN LOISI




Cette année-là, l’été était fort pluvieux, dans la région de Rimouski. Durant un long mois, le brouillard s’était à peine dissipé. Les habitants, dont l’unique distraction était de contempler le golfe Saint-Laurent et de regarder les bateaux s’avancer au caprice de la vague, avaient eu le spectacle uniforme de voiles surgissant subitement du gouffre gris et brumeux, au lieu de la vision gracieuse d’une carène plongeant au loin, comme un grand cygne, et s’avançant avec une majestueuse lenteur.

Mais ce n’était point cette particularité de la température qui avait rendu morose l’humeur habituellement joviale du père Tânis. Non, sa maussaderie avait une autre cause. Depuis un an, la famille Tânis avait un nouveau voisin, M. Loisi, revenu dans sa paroisse natale, après un séjour de vingt-cinq ans aux États-Unis.

Le personnage était arrivé avec un petit pécule, dont il faisait grand bruit, et vivait en rentier, arborant sur son bedon une chaîne de montre grosse comme son petit doigt et dont il secouait les breloques, en affectant des airs d’importance qui le faisaient beaucoup admirer des femmes et un peu jalouser des hommes. Mais nul ne parlait de lui sans l’appeler poliment : « Monsieur », désignation qui, à la campagne, marque une caste.

Il était veuf et faisait volontiers parade de sa galanterie pour toutes les femmes. Une de ces dames, Flavie, l’épouse du père Tânis, paraissait retenir l’attention du rentier.

C’était une maîtresse femme que Flavie et quoiqu’elle se vêtit habituellement d’un court jupon de droguet, tout le monde savait que, dans son ménage, elle portait aussi le pantalon. Quand pour régler les questions de la ferme, elle se campait devant son homme, les deux poings sur les hanches, et que, le verbe claironnant, elle déclarait : « Tânis, tu m’entends, voici comment tu vas arranger ça », le petit homme au teint gris devenait blême, et l’expression effarée de ses yeux bleus donnait à madame Tânis une haute idée de son gouvernement.

Dans la paroisse, ceux que fréquentait M. Loisi tiraient vanité de cette distinction. Un seul homme n’appréciait point cet honneur, c’était Tânis ; et son apathie était d’autant plus excusable que les visites du voisin cossu coïncidaient systématiquement avec ses absences à lui. Tânis n’était pas un lettré, et par quel chemin la doctrine de Pythagore était-elle venue se nicher dans sa cervelle : mystère. Il savait assez lire pour suivre la Messe dans son Paroissien, et peut-être quelque volume égaré de Jean Reynaud était-il tombé dans ses mains. Quoi qu’il en fût, nul plus que lui ne croyait fermement à la métempsycose. Et cette doctrine se mêlait dans son esprit à la croyance aux loups-garous.

Chaque fois qu’un animal perdu se trouvait sur sa route, Tânis, qui était brave et n’avait jamais tremblé que devant Flavie, ne manquait jamais, s’il en avait la chance, de cingler fortement la bête, afin de lui tirer une goutte de sang, et se sauvait en fermant les yeux, pour ne pas voir celui qu’il pensait avoir délivré. Dans les veillées, le brave homme aimait à causer de son sujet favori, et affirmait qu’il avait pris cette résolution de ne pas regarder les revenants, à cause de l’émotion qu’il avait ressentie, un soir, en voyant sortir de la peau d’un bœuf, un homme dont le nom aurait bien étonné la « compagnie », s’il l’avait divulgué. Mais Tânis était discret, et le nom de ce mécréant ne fut jamais connu.

Depuis quelques mois, cependant, le pauvre Tânis ne bavardait plus volontiers, il était devenu taciturne, et ses amis disaient, railleurs ou compatissants, qu’il avait mal aux cornes.

Or, un après-midi de fin d’été, un voisin accourut chez Tânis apporter la nouvelle que M. Loisi venait d’être foudroyé par l’apoplexie.

— « Est-ce bien certain qu’il est mort ? » demanda Tânis. Et sur la réponse affirmative, son caractère de bon chrétien se confirma dans un geste de pardon : « Que le bon Dieu ait pitié de son âme, » murmura-t-il.

Mais Flavie survenant, bouleversée par l’émotion et s’étant écriée, d’une voix larmoyante, en essuyant ses pleurs du coin de son tablier : « C’est y pas pitoyable de s’en aller comme ça, sans sacrements, un si bel homme, et qui était si monsieur, » Tânis rugit, les dents serrées par un accès de rage : « Que le diable t’emporte avec ton beau monsieur. »

Flavie sursauta, étonnée de cette audace inaccoutumée, et glapit d’un ton prophétique et foudroyant « Tu pourrais bien regretter cette parole-là, toi. »

Le soir même, la mégère ayant déclaré qu’elle allait faire la « veillée du corps », son mari s’assit devant la porte ouverte, les pieds nus, les épaules recourbées et les coudes appuyés sur ses genoux, fumant sa pipe de terre culottée, tandis qu’une pensée persistante et pénible accentuait la ride profonde qui séparait ses sourcils.

La pluie tombait lentement en creusant de petites rigoles dans le sable ; parfois quelques gouttelettes, glissant du toit, frappaient le pas de la porte et rejaillissaient en s’émiettant sur les pieds de Tânis.

Mais, tout à sa méditation, celui-ci ne faisait pas attention à cette ondée rafraîchissante, il ne bougeait pas, et seul le panache de fumée de sa pipe disait qu’il était bien éveillé.

Un sourd grondement de tonnerre courut dans le ciel et vint éclater en un éclair fulgurant au-dessus de la maison, suivi d’un épouvantable fracas. Toute la cuisine, où se tenait Tânis avec ses petits, fut éclairée comme en plein jour, et le père aperçut à ce moment, arrêté devant lui, et le regardant de ses gros yeux jaunes inquiets, un énorme crapaud.

L’un des gamins voulut lui faire un mauvais parti, mais Tânis, d’une voix que l’émotion rendait tremblante, l’arrêta : « Fais y pas de mal, mon gars, c’est monsieur Loisi, not’voisin. »

Et dans l’âme ignorante du paysan, un combat héro que se livra entre sa rancune tenace, la conviction que d’un mot il pouvait envoyer son ennemi chez le diable, et le souci de son propre salut, qui lui commandait de pardonner. Comme il tenait sa vengeance, et quelle vengeance digne d’un dieu.

Ah ! le beau monsieur Loisi, quelle mine apeurée il avait maintenant. Le crapaud restait tapi aux pieds de Tânis. Son attitude humiliée sembla peut-être une revanche suffisante au pythagoricien. Quoi qu’il en fût, le chrétien triompha dans cette âme inculte, et d’une voix solennelle, le brave homme adressa au crapaud ce petit discours : « Je sais ce que tu viens faire ici. Mais, puisque t’es mort, ça sert à rien d’avoir de la rancune ; j’ai mon âme à sauver, et je sais qu’on peut pas entrer au Paradis avec du ressentiment, il faut qu’on pardonne pour être pardonné. T’as eu de grands torts envers moi, mais va-t’en en paix, je te pardonne. »

Le crapaud, qui appréciait peu l’éloquence, fit un bond en arrière et disparut dans la nuit.

Et Tânis, magnanime dans son ignorance, dit en se levant : « Mes enfants, on va réciter le chapelet pour le repos de son âme. »