La vengeance d’une morte/2

UN LOURD SECRET




Saint-Caprice, dans la province de Québec, était un gros village, qui avait toutes les prétentions et tous les défauts d’une petite ville. D’un bout à l’autre de la paroisse, les gens se connaissaient ; ils se connaissaient si bien, que s’il arrivait à un étranger de demander, au premier habitant venu, une indication sur la route à suivre pour se rendre chez Tel ou Tel, l’obligeant campagnard ne manquait jamais d’ajouter — sans y être invité — quelques détails sur l’état des affaires ou le caractère du personnage.

De sorte qu’à l’époque où se passèrent les premiers chapitres de l’histoire que nous allons raconter, si quelqu’un se fût arrêté au hasard d’une rencontre, désirant savoir le nom du propriétaire de la première ferme à droite, en sortant du village, on lui aurait certainement répondu : « C’est Jérome Gravin, un bon garçon, pas riche ; sa terre est hypothéquée pour sa pleine valeur, et ça le rend un peu sournois : il s’imagine facilement que tout le monde se moque de lui ou le dédaigne. Il est violent, mais ce n’est pas un mauvais cœur. »

Et si la curiosité avait fait qu’on s’enquît de son voisin, on se serait empressé de dire : « On voit bien que vous n’êtes pas de la paroisse, car vous le connaîtriez, à cause de sa fille qui est un vrai rossignol. Elle n’a que quinze ans et chante déjà à l’église, le dimanche. » Un malin aurait peut-être ajouté : « On dirait même qu’elle a le don de rendre les jeunes gens plus dévots, car la grand’messe ne leur paraît plus trop longue, quand elle y chante. Mais tout cela ne vous dit pas le nom du père, c’est Clément Damor, un habitant à l’aise, un brave et honnête homme aussi ; mais il ne faut pas lui piler sur les orteils, comme on dit par ici. Il a le sang vif et se souvient de ce qu’on lui fait, en mal comme en bien.

Avec ça, il adore sa fille, il en est fou, et je vous préviens qu’il ne faut point la regarder de travers. Mais tout le monde, ici, aime cette enfant, on pense généralement qu’elle n’a pas de défauts. »

Et vous auriez pu ainsi faire connaissance avec tous les gens de la paroisse, grands et petits. Mais bornons-nous aux deux caractères qu’il était important de mettre en lumière, pour la clarté de notre récit.

Un bel après-midi de mai, Clément Damor s’en revenait du village, où il était allé faire quelques emplettes avec sa fille, Lucie. En passant devant la propriété de Jérome Gravin, il vit ce dernier fort excité et de mauvaise humeur, pourchassant une pauvre poulette qui avait osé s’aller promener dans son jardin.

Lorsque Clément fut à portée de la voix, son voisin, lui cria, furieux : « Garde donc tes poules, afin qu’elles ne viennent pas gratter mes graines avant qu’elles soient sorties de terre. »

Damor répondit, sur le ton du badinage : « Celle-ci ne m’a pas demandé la permission de sortir, et je ne lui ai pas donné ton adresse. »

Et comme Gravin avait enfin saisi la pauvrette, Damor ajouta : « Lâche-la, afin qu’elle aille raconter aux autres comme tu es aimable et recevant. »

Cette plaisanterie exaspéra Gravin qui, d’un geste brutal, tordit le cou de l’oiseau et le jeta aux pieds de son voisin, en disant : « Voilà comment j’arrangerai toutes celles qui viendront gratter dans mon jardin. »

En voyant la poule inerte, Lucie la ramassa en gémissant : « Ma pauvre Blanchette, qui venait manger dans ma main et pondait un bel œuf, tous les matins. » Elle l’emporta en pleurant.

Cela était plus que n’en pouvait supporter l’endurance de Clément. Il enjamba la clôture et vint planter son poing sur le nez de Gravin. Celui-ci, aveuglé, saisit son adversaire à bras le corps, et il avait eu amplement le temps de prouver qu’il était le plus fort des deux, lorsque des voisins accoururent les séparer.

Damor, rageur et humilié, cria, tandis qu’on l’emmenait de force : « Tu n’auras pas toujours le dessus. Je t’avertis que si je te prends jamais sur mon terrain, je te ferai ce que tu as fait à ma poule. » Mais bientôt, il se calma et rentra chez lui.

II

Quelques jours plus tard, il faisait une tempête épouvantable ; le tonnerre, les éclairs, la pluie torrentielle concourraient à rendre la nuit épouvantable.

Clément Damor, que le bruit du tonnerre avait éveillé, entendit piaffer ses chevaux, dans l’écurie : « Il doit y en avoir un de détaché, dit-il à sa femme, je vais y aller voir. »

Il s’enveloppa d’un paletot caoutchouté, mit de hautes bottes et s’en alla à l’écurie. Comme il rentrait à la maison, il entendit une bande de jeunes gens, qui revenaient de veiller, et se hâta de fermer sa porte, sans répondre au « Bonsoir, monsieur Damor », que quelques-uns lui envoyaient de loin.

III

Vers onze heures, le même soir, un garçonnet arrivait en courant chez Jérome Gravin, pour l’avertir que son frère, qui demeurait à un mille et demi, venait d’avoir une attaque d’apoplexie et se mourait.

Jérome, malgré la tempête, se prépara à partir. Au moment où il allait franchir le seuil, sa femme lui dit : « Tu ne devrais pas passer par le bois chez Damor, après ce qu’il t’a dit. »

Mais Gravin répondit : « Ne crains rien, Clément ne viendra plus se frotter à moi, après la rincée que je lui ai donnée. Et d’ailleurs, comment saurait-il que je traverse son bois, à cette heure ; il doit dormir sur les deux oreilles, si le tonnerre ne l’a pas éveillé. Et même dans ce cas, tu comprends que le temps n’est pas aux promenades d’agrément. »

Le lendemain, les premières personnes qui passèrent par le chemin de raccourci, qui traversait le bois de Clément Damor, trouvèrent le cadavre de Jérome Gravin. Il avait été poignardé en plein cœur.

IV

Il est superflu de dire que les soupçons se portèrent sur son voisin. Il fut arrêté et subit un procès long et humiliant. On l’avait entendu proférer des menaces, il avait été vu rentrant chez lui, au milieu de la nuit, le soir du crime. Les circonstances étaient écrasantes, mais on dut le relâcher faute de preuves.

Cependant, la réprobation de ses concitoyens pesait sur lui pour le reste de sa vie.

V

La grande salle de l’Opéra, à San-Francisco, était remplie de spectateurs venus pour entendre la merveilleuse cantatrice, qui tout l’hiver avait parcouru les États-Unis, en une marche triomphale de succès toujours grandissants et d’admiration toujours croissante.

Sur les affiches, on la nommait Lucia Damora. Et cela donnait à sa renommée une petite allure italienne, qui seyait bien à sa physionomie de brunette alerte et pimpante.

Cependant, un journal qui voulait paraître mieux renseigné que les autres, avait dit que cette nouvelle étoile du ciel artistique était une Canadienne-française émigrée aux États-Unis, et qu’un impressario américain l’avait découverte et lancée. Cette nouvelle, très propre à satisfaire l’amour propre américain, n’avait été démentie ni relevée par personne.

Et deux jeunes hommes, que la réputation de l’artiste avaient attirés à l’Opéra, le soir de la première représentation, ne manquèrent point de se prévaloir de ce prétexte pour s’approcher d’elle.

Au moment où Lucia allait sortir de la scène, au dernier acte, de deux loges situées l’une au-dessus de l’autre, partirent deux gerbes de fleurs qui vinrent tomber en même temps à ses pieds. Elle les releva et vit attachée à chacune et bien en évidence une carte de visite, portant un nom canadien-français. Surprise et charmée, la jeune fille leva la tête et aperçut deux jeunes gens qui, se tenant debout pour attirer son attention, la saluèrent avec courtoisie.

Ils étaient d’allure distinguée, et cela sembla tout naturel à la cantatrice, que dans cette contrée étrangère, des compatriotes voulussent lui exprimer personnellement leur sympathie et leur admiration. Elle leur sourit et tout simplement rendit le salut. Le lendemain, après le déjeûner, l’artiste ne fut nullement surprise que Pierre Lanterre se fit annoncer et que Julien Carteau se présentât à son tour.

Elle les reçut sans étonnement. Mais les deux hommes, en s’apercevant, eurent un regard de stupeur, aussitôt corrigé par une parfaite aisance de leurs manières.

Lucia Damora ne remarqua pas l’ombre fugitive qui avait assombri le regard de ses visiteurs, et fut enchantée de leur amabilité et de leur savoir-vivre. Ils étaient amoureux de la musique, et cela les mit immédiatement en faveur auprès de l’artiste. On parla d’art et de théâtre.

Lucia, qui semblait avoir ses raisons pour ne pas se raconter, apprécia la discrétion de ses nouveaux amis, qui après avoir simplement dit qu’ils étaient Canadiens-français, pour expliquer leur présence chez elle, ne parlèrent plus de leur pays.

VI

Lucia était à San-Francisco pour une saison, et prit plaisir à recevoir ses deux compatriotes, pour qui elle avait décidément une sympathie marquée.

La jeune fille était d’une sagesse indiscutée, et si elle montrait enfin une préférence, on pouvait croire que son cœur était sérieusement épris. Lucia le croyait aussi ; mais si elle aimait surtout la douceur tolérante, qui était la qualité dominante de Pierre, la fermeté dominatrice de Julien exerçait sur elle un mystérieux empire, dont elle ne savait pas se défendre.

Lorsqu’elle voyait le premier se plier sans conteste à ses moindres caprices, elle éprouvait comme un regret douloureux de l’avoir contristé ; mais quand Julien, sans avoir l’air de s’en apercevoir, lui imposait sa volonté, elle sentait une jouissance inexpliquée à être dominée par lui. Elle qui voyait tant d’hommes se courber à ses pieds, elle éprouvait un plaisir nouveau à contempler celui-là volontaire et dominateur, malgré la tendresse non dissimulée qu’il lui témoignait.

Les deux jeunes gens, tout en fréquentant assidûment la cantatrice, ne s’étaient plus rencontrés chez elle, et Lucia par une réserve bien compréhensible, ne parlait pas de l’un à l’autre ; de sorte que chacun s’était imaginé qu’il était resté seul dans l’intimité de la jeune fille.

VII

La saison théâtrale était finie et Lucia allait partir le lendemain. Elle était, cet après-midi, avec sa mère, qui ne la quittait pas, occupée à ranger quelques papiers, lorsque Julien arriva. Après quelques instants de conversation, il lui dit sans autre préambule :

« Lucia, vous ne partirez pas ».

— « Mais, je m’en vais signer un engagement magnifique. »

— « Fi de l’engagement, je suis venu pour vous en proposer un autre ; je vous aime et je veux que vous soyez ma femme. »

Lucia restait interloquée. Julien lui prit la main et la pressa de répondre : « Marions-nous, à quoi bon retarder le bonheur, la vie n’est pas si longue » pourquoi en abréger encore les heures de félicité, par une hésitation inutile. »

Lucia, hésitante, leva les yeux vers la porte et vit Pierre, qui venait d’entrer sans être aperçu.

Il était blanc comme un marbre, mais marcha vers la jeune fille et lui tendant la main ; il dit d’une voix qui trahissait une profonde émotion : « Puisque j’ai involontairement entendu l’aveu de monsieur Carteau et que son secret se trouve maintenant à ma merci — il appuya sur le mot — en regardant Julien d’une façon qui parut le gêner, je le prie d’attendre jusqu’à demain votre décision et d’accorder encore tout un jour à l’amitié. »

« J’attendrai, dit Julien, en scandant ses paroles, à condition que personne ne profite de ma complaisance pour traverser mon rêve et se poser en rival. »

Il essayait de sourire en prononçant ces mots, mais sa voix avait une note fausse et son visage une expression méchante, qui surprit Lucia. Pierre ne releva pas l’insinuation et semblait avoir repris l’aisance habituelle de ses manières. Il causa jusqu’au moment où Julien prit congé. Alors, il se leva et sortit avec lui.

Lorsqu’ils furent dehors, Pierre, changeant soudainement d’attitude, dit brusquement à Julien, la voix autoritaire : « Julien, je te défends de reparaître chez Lucia. Tu sais bien que tu ne peux pas être le mari de cette honnête enfant. Si tu t’obstines dans tes projets, je saurai bien y mettre obstacle. »

— « Ah ! ricana Julien, voilà que tu mets tes cartes sur la table, et tu crois que je vais m’effacer docilement pour te laisser épouser la femme que j’aime, et qui m’aime, » ajouta-t-il, avec fatuité.

En entendant cette déclaration positive, le visage de Pierre prit une expression tragique : « Lucia, t’a-t-elle dit qu’elle t’aimait ? » demanda-t-il avec un accent d’anxiété, qui n’échappa point à Julien.

— « Ah, cela te tourne le sang de penser que je suis de nous deux celui qu’elle préfère. Pauvre fou, ignores-tu que ce n’est point lorsqu’une femme dit : « Je t’aime » qu’il faut le plus croire à son affection. Lucia, malgré ses vingt ans et ses immenses succès, n’est encore qu’une enfant timide, qui ignore son propre cœur ; mais ses hésitations, ses rougeurs m’ont depuis longtemps révélé son secret. »

« Ignoble fat », murmura Pierre avec dégoût, c’est sur de si pauvres indices que tu bâtis un si beau rêve… »

— « Ne te mêle pas de mes affaires », répliqua Julien avec colère, « cela sera mieux pour toi. »

— « Hélas, je sais ce dont tu es capable », dit tristement Pierre, « mais, cette fois, ne t’y méprends point, je dirai tout, plutôt que de te laisser commettre une nouvelle infamie »…

— « Voilà un mot bien extravagant pour qualifier un mariage d’amour », ricana Julien avec une grimace sarcastique. « Je ne te reconnais plus, je te supposais plus de discrétion »…

— « Mon frère, » reprit Pierre avec une froide détermination, «je me suis tû, jadis, pour épargner à notre mère un chagrin qui l’aurait tuée, et tu as cru, peut-être, que mon silence était le résultat de mon ignorance. Tu t’es trompé. Et maintenant que notre mère est morte avec la consolation de te croire un honnête homme, je puis parler, et je parlerai, si tu ne renonces pas à tes projets sur Lucia. »

— « Ah vraiment, tu parleras ?… et ne crains-tu point que l’on pense que l’homme intègre, que tu prétends être, s’est tû bien longtemps ?… »

— « Que m’importe ! si Lucia échappe au malheur d’être ta femme. »

— « Et tu espères, sans doute, que pour payer ton beau dévouement, elle consentira à devenir la tienne… »

— « Voyons, Julien », reprit Pierre d’un ton conciliant, « ne me mets pas dans l’horrible nécessité de dénoncer mon frère ; promets-moi de ne plus revoir Lucia. »

— « Je regrette de te contrarier », répondit Julien, « mais ma détermination est prise ; j’aime Lucia et je l’épouserai ». Il souligna cette déclaration d’un éclat de rire insultant et tourna le dos.

VIII

Deux heures plus tard, Pierre retourna chez Lucia, où il voulait devancer Julien. Mais celui-ci était déjà rendu, lorsqu’il arriva.

Les deux hommes échangèrent un regard rapide et plein de défi.

Pierre parla le premier : « Julien, j’avais espéré après notre conversation, que tu ne me mettrais pas dans la douloureuse nécessité de te dénoncer. »

Ce préambule avait étonné la Cantatrice, qui les regardait sans comprendre ce qui se passait entre ces deux hommes, qu’elle croyait étrangers l’un à l’autre.

— « Qu’est-ce qu’il y a donc ? » demanda-t-elle avec inquiétude.

Pierre voulut répondre, mais il n’en eut pas le temps : « Tais-toi, détestable fou », hurla Julien, en le poussant vers la porte. Mais Pierre se dégagea et revint vers Lucia, qui s’était dressée tremblante et pâle comme un marbre.

— « Ah, tu ne veux pas te taire, fit Julien avec rage, et bien je vais te fermer la bouche. Et vif comme un éclair, il sortit un revolver et tira, puis il s’enfuit affolé.

Pierre avait chancelé en portant la main à sa poitrine. Au bruit de la détonation, un domestique de l’hôtel était accouru. Pierre lui expliqua qu’il venait d’être victime d’un accident, en maniant une arme, et Lucia, sans comprendre le but de cette légende, l’appuya de son témoignage, puis recommanda d’aller chercher immédiatement un médecin.

Quand le domestique fut sorti, elle se tourna vers Pierre et lui dit :

— « Quel est donc ce mystère qui m’entoure et qui me fait peur ?

— « Vous avez le droit de tout savoir, et je vais tout vous dire. Vous allez me mépriser et me haïr ; ce sera mon châtiment pour la part involontaire que j’ai prise dans l’horrible drame que je vais vous raconter.

« Il y a sept ans, j’étais employé de banque, dans une petite ville du Canada. Je n’avais que vingt ans, mais trois années de service m’avaient déjà gagné l’estime et la confiance de mes chefs.

Comme il arrive assez souvent, dans ces villes naissantes, la maison de banque était un peu isolée, et l’on avait aménagé, au-dessus des bureaux, un petit appartement que j’habitais seul, remplissant ainsi, en plus de mes fonctions quotidiennes, le rôle de gardien de nuit.

Mes parents demeuraient à trois milles et j’allais souvent les visiter, après mes heures de travail. J’aimais beaucoup mon demi-frère, Julien, que ma mère avait eu d’un premier mariage, et qui était mon aîné de trois ans. J’étais d’un caractère doux et timide, lui était tout le contraire. Son ambition inconsidérée lui donnait des idées extravagantes, dont je riais. Il me traitait, alors, de sentimental et me prédisait un avenir terne de petit fonctionnaire.

Il venait d’être reçu médecin, et ma mère qui l’adorait, avait voulu qu’il s’établît auprès d’elle. Il avait consenti en rechignant, mais la vie d’un médecin de village n’accommodait point ses rêves de fortune.

Il s’en plaignait souvent à moi, lorsque nous étions seuls, et concluait toujours ses jérémiades en me disant : « Pierre, je ne veux pas passer ma vie à peiner, en regardant avec dépit ceux qui ont de l’argent. Je veux ma part de jouissance en ce monde. »

Moi, j’étais content de mon sort et ne comprenais point qu’il ne fût pas heureux.

Un soir, il vint me voir, et dépliant un journal qu’il avait apporté, il m’y fit lire le récit d’un vol considérable, qui avait eu lieu dans une petite ville des États-Unis.

D’audacieux voleurs étaient entrés dans une banque et s’étaient emparé d’une somme énorme. La police n’avait pas été capable de retrouver les bandits :

« Tu vois, comme c’est facile de devenir riche, quand on n’a pas peur », me dit Julien, en forme de commentaires.

Je lui répondis : « Oui, mais cette richesse-là finit toujours par prendre son possesseur ; elle conduit au pénitencier et parfois au gibet. Mieux vaut l’honnête médiocrité avec le repos de la conscience, que la fortune avec la constante appréhension de la justice et la perspective de la prison ; sans compter le remords, que tout honnête homme éprouve à sortir du droit chemin. »

— « Beau moraliste, me répondit mon frère, j’étais venu pour te proposer une bonne affaire, mais je vois bien que tu es trop niais. » Et il s’en alla fâché.

Le lendemain, j’allai chez mes parents, mais ma mère me dit que Julien était à la ville pour la journée. Je m’en retournai de bonne heure après souper, parce qu’il faisait un temps affreux.

Vers onze heures, j’étais au lit, et j’écoutais le tonnerre qui éclatait avec fracas et la pluie qui tombait à torrent. Tout à coup, la porte de ma chambre s’ouvrit et je vis entrer un homme masqué.

Avant que j’eusse le temps de faire un mouvement, le misérable se jeta sur moi et m’appliqua sur la bouche un mouchoir imbibé de chloroforme. En me débattant pour lui échapper, je lui arrachai son masque et tombai inconscient sur le lit.

Quand je revins à moi, il faisait grand jour et j’étais entouré de plusieurs personnes, qui me prodiguaient des soins. Parmi elles, il y avait un directeur de la banque, deux hommes de police et trois médecins, dont l’un était mon frère.

Julien était très pâle et nerveux ; il m’expliqua qu’on l’avait prévenu de l’attentat dont j’avais été victime et qu’il était accouru.

Vous ne sauriez pas comprendre ce que je souffris en cette minute ; le monde m’apparaissait sous un nouveau jour.

Lorsqu’on m’interrogea à l’enquête, je dis simplement que l’homme qui était entré dans ma chambre ne m’avait pas parlé et qu’il était masqué.

Cela était vrai, mais sur un si vague renseignement la police ne put retrouver le voleur, qui avait emporté une fortune.

Je conservai mon emploi à la banque et Julien continua quelque temps son existence modeste, à la campagne. Puis, un jour, malgré les supplications de notre mère, il décida de partir pour les États-Unis. Et je n’eus plus de ses nouvelles que par ma mère, à qui il écrivait fréquemment. Dans ses lettres, il ne mentionnait jamais mon nom et j’évitais de parler de lui.

Le lendemain du vol à la banque, on avait retrouvé dans le bois de Saint-Caprice, un homme assassiné. L’enquête révéla que c’était un brave cultivateur qui se rendait chez un parent malade et qui avait pris un chemin de raccourci qui traversait le bois. On soupçonna l’un de ses voisins avec qui il s’était querellé quelques jours auparavant, et qui faute de preuves, fut relâché. »

À cet endroit du récit, Lucia, qui avait écouté avec émotion, posa la main sur son cœur et murmura « Mon père, mon pauvre père. »

— « Quoi, dit Pierre avec épouvante, cet homme assassiné, dans le bois de Saint-Caprice, c’était votre père ? »

— « Non, soupira la jeune fille, mais c’est lui qu’on accusa et qui porta toute sa vie l’accablante torture d’être soupçonné. Il en est mort. Et moi, sa fille, pour échapper à l’héritage de cette honte imméritée, j’ai dû abandonner son nom. » Elle se redressa, le front rayonnant : « C’est le Ciel qui vous a guidé vers moi, dit-elle, vous m’aiderez à réhabiliter la mémoire de mon père. Je pourrai, alors, porter avec fierté le nom modeste, mais sans tache qui était le sien. »

Pierre avait baissé la tête, et soudain Lucia vit qu’il pleurait.

— Ô mon ami, qu’avez-vous ? »

Et, d’une voix brisée, le jeune homme reprit : « Lucia, vous ne connaissez encore que la moitié de mon horrible secret, mais vous devez tout savoir. Auprès de l’homme assassiné, on avait ramassé un bouton de manchette brisé. Ce faible indice ne put rien apprendre à la police, mais moi, dans la description qu’on en fit, je reconnus l’un de ceux que j’avais donnés à Julien quelques jours auparavant.

Un horrible soupçon glaça mon cœur, mais espérant me tromper, je demandai à Julien pourquoi il ne portait plus ces boutons de manchettes. Il me regarda d’un air inquiet et méchant :

« Tu en as perdu un, » demandai-je en tremblant ?

Il répondit d’un ton brusque : « Eh bien ! oui, j’en ai perdu un, et si tu veux me faire pendre et voir mourir notre mère de chagrin, va-t-en parler de ces boutons de manchettes. »

Et je me suis tû, bégaya Pierre, en inondant de larmes les mains de la femme aimée, qu’il croyait à jamais perdue, pour lui. — Vous serez la première à qui j’aurai avoué que l’homme à qui j’avais arraché son masque, dans ma petite chambre de la banque, c’était mon frère, Julien. »

— « Oh ! je comprends et c’est horrible », fit Lucia en pleurant à chaudes larmes.

— « Ne me chassez pas. Si vous saviez comme j’ai souffert de porter ce secret épouvantable. Mais maintenant, j’irai jusqu’au bout, il faut réhabiliter la mémoire de votre père. »

À ce moment, un domestique entra tout essoufflé et raconta que l’auto de M. Carteau venait de capoter, alors qu’il tournait le coin de la rue à une allure folle, et que celui-ci avait été retiré, mourant, de dessous la machine, qu’on l’avait ramené à l’hôtel et qu’il demandait à voir immédiatement mademoiselle Damor et monsieur Lanterre.

Pierre et Lucia courrurent auprès du blessé, qui les reconnut malgré son état désespéré.

— « Je vais mourir, je le sais, dit-il, et cela m’est bien égal, mais je veux réparer un peu du mal que j’ai fait, avant de m’en aller. Pierre écris ce que je vais te dicter. »

Et il dicta : « J’ai assassiné le paysan de Saint-Caprice, Jérome Gravin, parce qu’il se trouva dans mon chemin au moment où j’allais cacher l’or que j’avais volé à la banque. Clément Damor était innocent. »

Il eut encore la force de signer cette déclaration, puis, il expira.

XI

Un inconnu qui meurt, dans une grande ville, ne laisse pas de trace ; la foule se referme sur son souvenir comme les flots sur une épave qui sombre. La disparition de Julien ne creusa de vide nulle part. Mais Pierre, qui l’avait aimé, ne put s’empêcher d’en porter le deuil, dans le recueillement de sa pensée ; il avait été trop intimement mêlé aux jours lumineux de son enfance pour qu’il pût ne pas arrêter, mélancolique et indulgent, son souvenir sur lui aux heures d’inévitable rêverie.

Quelques jours après le triste événement, les journaux du Canada racontèrent qu’un homme qui venait de mourir aux États-Unis, avait reconnu être le meurtrier de Jérome Gravin et l’auteur du vol de la Banque de Saint-Caprice.

Le nom de cet homme ne fut pas divulgué.

Un mois plus tard, ces mêmes journaux annoncèrent le mariage d’une cantatrice canadienne fameuse avec l’un de ses compatriotes.

Lucie Damor, qui avait repris le nom de son père venait d’épouser Pierre Lanterre.