La valise mystérieuse/6

Éditions Édouard Garand (68p. 16-19).

VI

LE VOL MYSTERIEUX


Nous avons laissé Pierre Lebon et Henriette Brière remontant la rue Saint-Jacques tout en se livrant aux petites confidences.

Arrivés au Boulevard Saint-Laurent, ils montèrent dans un tramway en direction de la rue Sainte-Catherine. Là, ils descendirent et pédestrement prirent la direction de l’ouest de la cité.

Pierre avait dit :

— Si nous allions prendre un petit lunch ?…

Et Henriette avait accepté. D’ailleurs tous deux sentaient ce besoin des fiancés de se communiquer leurs pensées, de se voir, de se presser l’un contre l’autre et de s’imaginer que, déjà ils sont unis pour la vie. Les deux amants marchèrent lentement, se disant mille riens, mais de ces riens qu’adorent les amoureux. Ils avaient oublié le monde et ses réalités, lorsque tout à coup une voix de femme prononça très distinctement :

— Bonsoir, Henriette !

Les deux amoureux s’arrêtèrent net, et Henriette leva ses regards limpides sur une jeune fille élégante et jolie. Un jeune homme de bonne mine, droit et fier, donnait galamment le bras à la jeune fille.

— Tiens, Ethel !… Comment vas-tu, chérie ? s’écria Henriette ravie de cette rencontre.

Aussitôt elle inclinait la tête vers le jeune homme, et, très souriante, disait :

— Bonsoir, Monsieur Montjoie !

Le jeune homme salua respectueusement. Et tandis qu’Henriette et celle qu’elle avait appelée Ethel se rapprochaient, Pierre Lebon et le compagnon d’Ethel se donnaient la main.

— Et toi, mon cher Lebon, disait Montjoie, est-ce que je ne lis pas sur ton visage tous les indices du plus pur bonheur ?

— Mon cher ami, répliqua Pierre toujours radieux, je suis en vérité tout à fait heureux grâce au généreux père de Miss Ethel.

— Au fait, Ethel venait précisément de m’informer que James Conrad a acquis tes droits de propriété à l’admirable invention pour laquelle je t’ai déjà félicité. Si tu le permets, je te renouvelle ces félicitations.

— Merci.

— Pardon, messieurs, fit Ethel Conrad en s’approchant des deux jeunes hommes, savez-vous ce que nous décidons, Henriette et moi ?

— Mademoiselle, répondit Pierre, toute décision venant de vous et de mademoiselle Henriette sera religieusement respectée par mon ami Montjoie et moi-même.

— Voici donc ce qu’il a été convenu, monsieur Lebon : nous allons nous rendre tous quatre à notre résidence d’été à Longueuil où vous passerez la nuit, Henriette et vous. Que dites-vous de cela, monsieur Lebon.

— Mon Dieu — je n’ai nulle objection du moment que Mademoiselle Brière y consent, et je serai, pour ma part, très honoré, par cette hospitalité que vous nous offrez.

— Alors, en route ! commanda Ethel.

Et nos quatre amis montèrent dans une auto pour se faire conduire au traversier qui faisait le service entre l’Île de Montréal et le village de Longueuil situé sur la rive du fleuve.

Le lendemain matin, vers les neuf heures, James Conrad, Lucien Montjoie, Pierre Lebon et Henriette débarquaient gaiement du bateau de Longueuil et montaient jusqu’à la rue Notre-Dame. Là, Conrad et sa secrétaire prenaient un tramway pour se rendre à leurs bureaux, tandis que Montjoie et Lebon prenaient à pied le chemin de leurs domicile respectif.

Mais avant de se séparer, Conrad avait dit à Lebon :

— Je compte vous revoir bientôt avec le modèle ?

— Soyez tranquille, avait répondu Pierre, à dix heures je serai à votre bureau.

Ce matin-là, tous les employés de la Conrad-Dunton Engineering Company étaient déjà à leur besogne lorsque Henriette et son patron arrivèrent.

Henriette trouva sur son pupitre le volumineux courrier du matin. Sa première besogne, c’était de prendre connaissance de ce courrier, puis de faire la distribution des lettres à ceux qu’elles concernaient plus particulièrement. Cela fait, elle remettait à Conrad et Dunton leur courrier personnel et les lettres dont ils devaient prendre connaissance, puis elle demeurait à la disposition de l’un ou de l’autre de ses deux chefs.

Ce fut à Dunton, ce matin-là, qu’elle rendit les premiers services. Elle prit quelques lettres sous dictée et regagna son cabinet. Peu après Conrad l’appelait pour dicter, à son tour, quelques lettres d’affaires. C’est à ce moment que Dunton parut et demanda à Conrad de sa voix sèche :

— Avez-vous sous la main ces plans du Chasse-Torpille ?

— Vous désirez les voir ?

— Oui, pour les consulter.

— Très bien, ils sont dans mon coffre-fort. Je vais vous les remettre à l’instant.

Et Conrad fit pivoter sa chaise et se pencha vers le coffre-fort dont il fit jouer la combinaison. Mais au premier coup d’œil qu’il jeta dans l’intérieur du coffre-fort, il tressaillit. Puis d’une main fébrile il agita les paperasses, vida les casiers, bouscula des livres de comptes, marmonna des paroles intelligibles, puis il frémit et pâlit… Il ne retrouvait plus l’enveloppe jaune en laquelle il avait, la veille, inséré les plans du Chasse-Torpille.

Dunton attendait, froid et impassible.

Henriette regardait Conrad avec inquiétude.

— Eh bien ? fit impatiemment Dunton de sa voix dure.

Conrad tourna vers son associé une figure livide et baignée de sueurs, et des yeux qui clignotaient terriblement. Il répondit d’une voix mal assurée :

— Tenez ! voyez-vous ce casier ?… C’est là que j’avais déposé les plans que renfermait une enveloppe jaune.

— Et cette enveloppe, demanda Dunton en dardant un regard singulier sur Conrad, qu’est-elle devenue ?

— C’est, ce que je me demande depuis cinq minutes. Voyez vous-même, le casier est vide… Et parmi ces papiers rien qui ressemble à l’enveloppe en question.

Henriette avait pâli à son tour.

Dunton murmura :

— C’est étrange.

— C’est à n’y rien comprendre ! ajouta Conrad sur un ton découragé.

Henriette hasarda cette hypothèse :

— Peut-être, monsieur Conrad, avez-vous repris l’enveloppe pour la déposer ailleurs ?

— Non, mademoiselle. Je suis certain de l’avoir mise dans ce casier vide, puis d’avoir, peu après, refermé la porte du coffre-fort.

— À coup sûr, remarqua Dunton, ces plans ne se sont pas envolés d’eux-mêmes !

— Je le sais bien, répliqua Conrad en se remettant à fouiller le coffre-fort.

— Alors, que pensez-vous de cette disparition ?

— Que voulez-vous que je pense, sinon que ces plans ont été enlevés de là par d’habiles filous dans le cours de la nuit dernière.

— Qui aurait eu intérêt à les prendre demanda encore Dunton sur un ton ironique.

— Vous m’en demandez trop ! répliqua Conrad gagné par l’impatience et le mécontentement. Laissez-moi, ajouta-t-il, je vais poursuivre mes recherches.

Dunton hocha la tête et s’apprêta à se retirer, quand, soudain, la porte du cabinet de Conrad s’ouvrit violemment. Pierre Lebon, effaré et haletant, fit irruption et jetant un cri qui fit bondir Henriette et Conrad :

— On m’a volé mon modèle !

Et le jeune homme, à bout de forces, se laissa choir sur un fauteuil.

Un silence funèbre plana sur le groupe atterré de ces quatre personnages.

En l’esprit de Conrad un soupçon se dessina, puis un nom flamboya : KUPPMEIN !

Ce même nom agira la pensée de Dunton, et son œil froid, en se posant sur Conrad, se fit soupçonneux.

Seule, peut-être, Henriette entrevit un peu de la vérité, lorsque son souvenir lui rappela l’homme barbu de noir et porteur d’une lourde valise. Elle frémit et ses yeux lancèrent des éclairs. Deux noms vinrent à ses lèvres, mais deux noms qu’elle n’osa pas prononcer ; PHILIP CONRAD… KUPPMEIN !

Enfin, l’ingénieur rompit le silence et dit en regardant Lebon :

— Celui qui a volé votre modèle doit être le même personnage qui nous a volé les plans !

— Que dites-vous ?… Les plans aussi ?… s’écria l’inventeur en se dressant, hagard et tremblant.

— Plans et modèle… tout, c’est une affaire réussie à merveille ! ricana sourdement Dunton qui, raide et le pas saccadé, quitta le cabinet.

À peu près à la même heure et dans une autre partie de la Métropole, se passait une scène d’un autre genre qui ne manque pas d’intérêt pour la suite de notre récit.

C’était rue Metcalf.

À deux cents verges environ de la rue Sainte-Catherine. et au sein d’une touffe de verdure fleurie qu’ombrageaient des ormes et des lilas, s’élevait une petite maison en briques rouges à un seul étage.

Le rez-de-chaussée de cette maison était habité par un couple de vieilles gens ordinaires d’Angleterre et vivant au pays depuis de nombreuses années.

À son arrivée en Canada, l’homme s’était mis dans le commerce, et durant trente années il avait passé par les hausses et les baisses ; mais il avait fini par amasser de quoi suffire à ses vieux jours et à ceux de sa compagne. Et maintenant le brave couple vivait retiré dans ce petit nid de verdure, tout à fait charmant, où l’ancien commerçant cultivait dévotement ses fleurs.

Vers le milieu de l’hiver de 1915, ils avaient loué le premier étage à Philip Conrad qui, de l’humble poste qu’il occupait au Département de la Milice à Ottawa, avait été envoyé à Montréal en qualité de lieutenant-colonel pour le service du recrutement militaire. Cette promotion doublait le salaire, et le militaire profita de ce que n’avait pu profiter le pauvre employé de bureau : il s’amusa. D’ailleurs il était né lui semblait-il, pour les plaisirs de ce monde. Jusqu’à ce jour il ne lui avait manqué que l’argent : mais l’argent étant venu, pourquoi n’aurait-il pas joui de l’existence ? Et puis, tout coïncidait : avec la guerre qui venait d’éclater, le monde croyant sa fin venir, s’empressait de prendre sa plus grande part de plaisirs. Ce fut comme un déchaînement… Avant on disait : les affaires avant le plaisir ! Depuis la guerre, on clamait : le plaisir avant les affaires ! Philip Conrad se jeta dans la mêlée. Mais le salaire, quoique respectable, ne suffisait pas. Il fit des dettes, il eut recours à mille expédients, mais il ne cessa de s’amuser. Il ne se passait pas de jours qu’il ne méditât quelque bonne escroquerie, mais aucune occasion sérieuse ne se présentait. Enfin, il voguait comme il pouvait, comptant qu’un bienheureux hasard ferait un de ces jours tomber en ses mains quelque magnifique magot.

Ce matin-là — il était dix heures — le brave Colonel, enveloppé dans une chaude robe de chambre lainée de bleu et cotonnée de rouge, confortablement allongé dans un moelleux fauteuil, les pieds coulés dans des pantoufles, fumait son cigare et buvait à petites gorgées du Scotch Whiskey. Près de lui se trouvait un guéridon sur lequel étalent posés une bouteille de Scotch et un syphon.

Le colonel avait une mine réjouie. Mais de temps à autre, cependant, une ombre passait dans ses yeux jaunes. Quelques vilains soucis osaient-ils venir troubler ses joies ? Une chose certaine, lorsque ses regards fixaient une porte devant lui, il était secoué durement, et ses yeux jetaient des éclairs d’indignation. Mais pourquoi s’indigner, lorsque la vie nous est si belle ? Certes, la vie était belle, très belle même pour le colonel ; mais une contrariété était survenue ce matin-là : pendant une heure il avait, à coups de clochette répétés, appelé son ordonnance, Tom, et Tom était demeuré sourd à l’appel.

Tom était-il donc sorti ? Peut-être n’était-il pas rentré du tout la veille au soir, ainsi que cela lui arrivait quelquefois. Car si la morale se relâchait en ces temps de tourmente, la consigne ne se ressentait pas moins des effets de cette même tourmente.

Mais juste au moment où sonnaient dix heures, un pas lourd fit craquer le plancher d’une pièce voisine.

Le colonel crut reconnaître ce pas, et aussitôt il saisit une petite clochette sur sa table et l’agita frénétiquement.

À cet ultimatum vibrant un grognement de bête répondit, et la porte qu’avait regardée le colonel fut poussée d’un coup de pied. Dans l’encadrement parut une tête à cheveux noirs et crépus avec une figure blême, maladive et chafouine, une figure sans barbe et rasée de frais. Cette tête était juchée sur un corps mince et fluet et le corps engainé dans un uniforme khaki.

Cet homme s’arrêta sur le seuil de la porte et dit seulement en faisant le salut militaire :

— Présent, monsieur !

— À la bonne heure ! gronda le colonel. Depuis un siècle que j’appelle.

— Un siècle, fit l’homme avec ébahissement. Diable, monsieur, vous voilà plus que centenaire en peu de temps !

Et grimaçant narquoisement l’homme fit quelques pas vers l’officier.

— D’où sors-tu, animal ? interrogea le colonel sans paraître tenir compte de la remarque irrévérencieuse de son subalterne.

— De mon lit, monsieur. Et je regrette…

— C’est bon. Que faisais-tu dans ton lit ?

— Dame… qu’est-ce qu’on fait dans son lit où l’on est seul à rêver ?

— Tu te permets de rêver, maintenant ? interrompit le colonel sur un ton sévère.

— Hélas !… soupira l’ordonnance en levant un œil vers le plafond, le cœur, vous savez bien, n’a jamais de repos !

— Que veux-tu dire ? demanda l’officier sur un ton plus radouci ; car le mot « cœur » lui faisait toujours entrevoir une aventure galante, soit passée soit prochaine, espèce d’aventure dont il était très friand.

— Je veux dire que je rêvais de cette jeune fille d’en face, qui n’habite là que depuis hier.

L’officier parut très intéressé par cette nouvelle.

— Ah ! ah ! ricana-t-il, en pourléchant ses lèvres épaisses. Tu as bien dit « une belle jeune fille » n’est-ce pas ? Mais sais-tu son nom, au moins ?

— J’ai pu, mais non sans peine, faire jaser la maîtresse de maison.

— Eh bien ?

— La jeune fille s’appelle… MISS JANE.

— Miss Jane ! répéta le colonel, comme s’il n’eût pas bien saisi.

— Oui. Miss Jane, monsieur !

— Et, tu as dit encore qu’elle est jeune et jolie ? Répète-moi ça. Tom !

— J’ai dit jeune, de ce qu’il y a de plus jeune… une enfant de grâce et de fraîcheur. J’ai dit jolie, c’est vrai ; mais j’aurais dû dire belle… oui, monsieur, belle à vous culbuter la cervelle !

D’un bond le colonel se mit debout, acheva de vider son verre et commanda :

— Tom, aide-moi à m’habiller, je sors. Mais auparavant, bois ça ! Et il tendit à son ordonnance la bouteille de Scotch en laquelle il restait à peine l’épaisseur d’un doigt.

Sans façon, Tom porta le goulot à sa bouche et en deux glouglous mit la bouteille à sec. Et, tandis qu’un sourire goguenard errait sur ses lèvres blanches, il habilla l’officier.

Dix minutes après, le colonel, dressé, guindé, ganté et le stick à la main, se contemplait dans un miroir avec une vanité féroce, puis s’apprêtait à sortir.

Mais avant de quitter son appartement, il parut se raviser.

— À propos, Tom, fit-il, n’as-tu pas dans ta poche dix dollars de trop ?

— Dix dollars de trop !… s’écria Tom avec un ahurissement comique ; je n’ai même pas un sou de trop. Me pensez-vous le Trésor National, par exemple ?

— Non, je sais bien. Seulement, vois-tu, mon cher Tom, reprit l’officier sur un ton doucereux qui ne lui allait pas le moindrement, si tu me prêtais dix dollars ce matin, je te les rembourserais ce soir et au centuple.

— Ce soir ? dites-vous.

— Pas plus tard que ce soir, je te l’assure. Je te le jure même sur mon honneur : car ce soir j’aurai de quoi remplir ma caisse à tel point qu’elle débordera.

— Parfait, monsieur, j’aurai soin du débordement, je m’y connais.

— Ainsi donc ?… supplia le colonel en tendant la main.

— Diable ! diable ! monsieur, grommela l’ordonnance en se grattant le nez, je ne suis pas la Banque, vous savez ?

— Oui, je sais… Cependant…

— Cependant… si vous savez compter, monsieur, interrompit Tom, ça fait, aujourd’hui, dix… avant-hier, dix… et avant-hier dix encore ! Voilà donc, si je ne me trompe, soixante dollars au centuple…

— Quarante, corrigea le colonel.

— Vous ne savez pas compter, monsieur. J’ai dit soixante, et j’ajoute que c’est grave, très grave, monsieur !

— Qu’importe, je payerai !

— Je sais bien, seulement…

— Ainsi, tu ne veux pas ? demanda le colonel en prenant un ton sec et froid.

— Je n’ai pas dit que je ne veux pas monsieur, entendons-nous !

— Oui, mais je suis pressé.

— Eh bien ! soit donc ! soupira l’ordonnance.

D’une main tremblante il sortit d’une poche de sa tunique un billet de dix dollars soigneusement plié, et le tendit comme à regret à l’officier qui prestement le saisit, l’enleva et l’enfonça dans sa poche.

La minute suivante, il était dehors et sur la rue. Son premier regard fut pour la maison faisant vis-à-vis à son appartement. Il tressaillit violemment. À travers la véranda et par la porte ouverte de la maison il venait d’apercevoir une jeune fille, grande, élancée, de formes parfaites, autant qu’il y put voir, et possédant des cheveux qui lui parurent de la couleur du plus beau cuivre. Mais ce ne fut pas cette jeune fille qui créa sur lui la plus grande impression, ce fut le visiteur qu’elle recevait. Et ce visiteur, bien que la porte se fût vivement refermée sur lui, bien qu’il n’eût pu que l’entrevoir, le colonel le reconnut.

C’était Kuppmein !

— Oh ! oh ! se dit le colonel en se dirigeant vers la rue Sainte-Catherine, est-ce que cette remarquable jeune fille ne serait pas cette Miss Jane ?… Miss Jane courtisée par Kuppmein ! murmura-t-il lentement.

Un sourire ambigu courut sur ses lèvres, puis il murmura encore :

— C’est bien, on aura l’œil de ce côté !

Cependant, Tom, l’ordonnance du colonel, était demeuré seul.

Sitôt après le départ de l’officier, le sourire narquois de Tom s’amplifia, ses yeux chafouins pétillèrent de certaine joie malicieuse, et sa tête tourna de côté et d’autre, tandis que son regard perçant inspectait tous les coins et recoins de la pièce. Puis, il se mit à fureter çà et là, fouillant les meubles, examinant les objets, inventoriant. Un sofa, très bas, parut attirer son attention plus que les autres pièces du mobilier. Vivement, il se baissa et regarda dessous. Il se redressa en grommelant.

— Pas de gibier ici !… Passons dans la chambre à coucher.

Par une porte entr’ouverte on pouvait découvrir le désordre d’une chambre de garçon. Tom poussa tout à fait cette porte d’un coup de pied… c’était sa façon d’ouvrir les portes. Mais avant d’en franchir le seuil, il s’arrêta pour promener autour de la chambre un regard investigateur.

Un moment, son sourire narquois s’éclipsa, un pli dur barra son front, et il murmura :

— Mon flair m’aurait-il trompé ?

Il se pencha pour regarder sous le lit. Rien là !

Il se dirigea vers une armoire et en essaya la porte. Cette porte résista.

— Vais-je forcer la serrure ? se demanda-t-il réfléchissant.

Au même instant son œil perçant ricocha sur la porte d’un garde-robe voisin.

Il fit quelques pas rapides, tourna rudement le bouton et la porte s’ouvrit toute grande,

Tom exécuta aussitôt un bond de surprise joyeuse, ses yeux se dilatèrent et son sourire narquois reparut, mais triomphant cette fois.

Que voyait-il donc ?… Une valise, tout simplement. Mais une valise toute neuve, d’un beau cuir jaune, mais d’une dimension extraordinaire… une valise, enfin, tout à fait étrangère au logis.

— Ho ! ho ! fit Tom en se grattant le nez, voici donc le pot aux roses, ou mon âme est au diable !

Avec précaution il souleva la valise et la soupesa.

— C’est bien le pot aux roses ! conclut-il en reposant la valise.

Une idée traversa son cerveau.

— Tiens ! tiens ! se dit-il avec son sourire ironique, est-ce que le colonel aurait par hasard des accointances avec ce… cet homme barbu de noir ?… Bizarre !… Très bizarre !…

Pendant quelques minutes il demeura méditatif. À nouveau son sourire goguenard abandonna ses lèvres minces, sa figure se rembrunit, ses yeux bruns brillèrent ardemment, et d’une voix basse et très sourde il murmura :

— En ce cas, part à deux, mon colonel !