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C.O. Beauchemin & Valois (p. 41-45).

VI.

la ruine du cultivateur


La donation faite dans des motifs si louables en apparence avait porté, comme on l’a vu, de funestes coups à cette famille. Cependant, malgré la réconciliation opérée entre le père et le fils, malgré l’oubli du passé qu’ils venaient de se jurer l’un à l’autre, on chercherait en vain au milieu d’eux le même bonheur et la même harmonie qu’autrefois ; les choses pourtant avaient été remises sur le même pied qu’auparavant ; les mêmes hommes avaient repris leur première position, mais avec quelle différence et quels changements ! Le fils, pendant qu’il avait eu le maniement des affaires, avait laissé dépérir le bien, et contracté des habitudes d’insouciance et de paresse. Le courage et l’énergie du père s’étaient émoussés au contact du repos et de l’inaction. Il en coûtait beaucoup à son amour-propre de se remettre au travail comme un simple cultivateur. Pendant les quelques années qu’il avait été rentier, il avait joui d’une grande considération parmi ses semblables, qui, n’envisageant d’ordinaire que les dehors attrayants de cet état, l’avaient bien souvent regardé avec des yeux d’envie ; il lui fallait maintenant descendre de cette position pour se remettre au même niveau que ses voisins. Sa condition de cultivateur, dont il s’enorgueillissait autrefois, lui paraissait maintenant trop humble, et avait même quelque chose d’humiliant à ses yeux ; poussé par un fol orgueil, il résolut d’en sortir.

Il avait remarqué que quelques-unes de ses connaissances avaient abandonné l’agriculture pour se lancer dans les affaires commerciales ; il avait vu leurs entreprises couronnées de succès ; toute son ambition était de pouvoir monter jusqu’à l’heureux marchand de campagne, qu’il voyait honoré, respecté, marchant l’égal du curé, du médecin, du notaire, et constituant à eux quatre la haute aristocratie du village.

En vain lui représentait-on que, n’ayant pas l’instruction suffisante, il lui serait impossible de suivre les détails de son commerce de manière à pouvoir s’en rendre compte ; à cela il répondait que sa fille Marguerite était instruite et qu’elle tiendrait l’état de ses affaires. Sourd à tous les conseils, et entraîné par la perspective de faire promptement fortune, il se décida donc à risquer les profits toujours certains de l’agriculture contre les chances incertaines du commerce. Le lieu qu’il habitait n’étant point propre pour le genre de spéculations qu’il avait en vue, il loua sa terre pour un modique loyer, et alla s’établir avec sa famille dans un village assez florissant, dans le nord du district de Montréal ; il y acheta un emplacement avantageusement situé, y bâtit une grande et spacieuse maison, et vint faire ses achats de marchandises à la ville. Le commerce prospéra d’abord, plus peut-être qu’il n’avait espéré. On accourait de tous côtés chez lui. Pour se donner de la vogue il affectait une grande facilité avec tout le monde, accordait de longs crédits, surtout aux débiteurs des autres marchands des environs, qui, trouvant leurs comptes assez élevés chez leurs anciens créanciers, venaient faire à Chauvin l’honneur de se faire inscrire sur ses livres. Ce qu’il avait souhaité lui était arrivé ; il jouissait d’un grand crédit ; il était considéré partout ; on le saluait de tous côtés, et de bien loin à la ronde on ne le connaissait que sous le nom de Chauvin le riche ; lui-même ne paraissait pas insensible à ce pompeux surnom, et il lui arriva même une fois d’indiquer sous ce modeste titre sa demeure à des étrangers. Il va sans dire que les dépenses de sa maison étaient en harmonie avec le gros train qu’il menait. Tout à coup les récoltes manquèrent, amenant à leur suite la gêne chez les plus aisés, la pauvreté chez un grand nombre. Des pertes inattendues firent d’énormes brèches à sa fortune ; ses crédits qui paraissaient les mieux fondés furent perdus ; pour la première fois de sa vie il manqua à ses engagements envers les marchands fournisseurs de la ville, qui, après avoir attendu assez longtemps, le menacèrent d’une saisie et de faire vendre ses biens. Cette menace sembla redoubler son énergie. Il se raidit de toutes ses forces contre l’adversité et résolut, pour faire face à ses affaires, de tenter le sort de l’emprunt ; cette démarche, loin de le tirer d’embarras, ne servit qu’à le plonger plus avant dans le gouffre. L’usurier, fléau plus nuisible et plus redoutable aux cultivateurs que tous les ravages ensemble de la mouche et de la rouille, lui prêta une somme à gros intérêts, remboursable en produits à la récolte prochaine. La récolte manqua de nouveau ; il continua quelque temps encore à se débattre sous les coups du sort, et se vit à la fin complètement ruiné. La saisie dont on l’avait menacé depuis longtemps fut mise à exécution contre lui. L’exploitation de son mobilier suffit à peine à payer le quart de ses dettes. Ses immeubles furent attaqués à leur tour, et, après les formalités d’usage, vendus par décret forcé ; et la terre paternelle, sur laquelle les ancêtres de Chauvin avaient dormi pendant de si longues années, fut foulée par les pas d’un étranger !!!