Ouvrir le menu principal
Traduction par Teodor de Wyzewa.
Perrin (p. 292-300).

ÉPILOGUE

I

D’un pas vif et silencieux, le jeune médecin costumé de blanc pénétra dans la petite chambre qui s’ouvrait sur le IVe corridor de l’hôpital de Westminster. Neuf heures du matin venaient de sonner à l’horloge du fronton, et déjà la sœur garde-malade était debout sur le seuil, attendant la visite quotidienne.

— Bonjour, ma sœur ! dit le médecin. Notre malade est toujours dans le même état ?

— Le bruit des cloches, ce matin, a semblé l’agiter un peu, répondit la sœur. Mais il n’a toujours pas rouvert les yeux, ni prononcé une seule parole. Ensemble, le médecin et la sœur vinrent regarder le malade privé de conscience. Il gisait immobile, les yeux doucement clos, le étrangement pâli et décoloré, avec d’innombrables sillons accentuant tous ses traits. La couverture rouge qui lui remontait jusqu’au-dessus des épaules, aidait encore à mettre en relief cette pâleur de moribond.

— Voilà vraiment un cas curieux ! dit le médecin.

Jamais encore je n’ai vu, dans ce genre d’affections, le coma se prolonger aussi longtemps.

Après avoir regardé le malade quelques instants de plus, il appuya l’une de ses mains contre les joues blêmes, et inscrivit rapidement un mot ou deux sur son carnet.

— Croyez-vous qu’il recouvre sa conscience avant de mourir, docteur ? demanda la religieuse.

— Cela est fort possible, mais je n’en suis pas sûr. Ne manquez pas de m’envoyer chercher, au moindre signe de changement.

— Et ne devrais je pas envoyer chercher un prêtre, docteur ? — reprit la garde-malade d’une voix hésitante. — Car enfin…

Mais le médecin secoua résolument la tête.

— Non, non, ma sœur ! Vous vous rappelez bien avec quelle vigueur le malade s’est opposé à toute intervention religieuse ! Non, je le regrette, mais impossible de songer à cela !

Lorsque le médecin fut de nouveau sorti, la sœur se rassit près du lit, et tira tranquillement son chapelet de la ceinture de son tablier.

La situation ne laissait pas d’inquiéter la pieuse créature. Celle-ci savait maintenant toute l’histoire du moribond. Elle savait que c’était un prêtre catholique ayant perdu la foi, et qui, non content de l’avoir perdue pour son propre compte, s’était mis encore à discréditer cette foi de sa jeunesse en écrivant ce qu’il prétendait être un ouvrage impartial sur les Vies des Papes. Aussi bien la religieuse elle-même avait-elle pu voir de quelle manière décidée et haineuse le prêtre apostat s’était refusé à souffrir qu’un autre prêtre fût mandé près de lui, pour l’aider à faire sa paix avant de mourir. Et, pour la naïve ferveur de la garde-malade, une telle situation avait quelque chose d’absolument effrayant.

Mais, arec tout cela, que faire de plus ?… La pauvre femme récitait à mi-voix son chapelet.

L’atmosphère de la petite chambre, ce dimanche matin, offrait une combinaison curieuse de silence et de bruit. Les rumeurs du dehors ne pénétraient dans la pièce qu’avec une sorte de sourdine, qui les faisait paraître infiniment lointaines. Seuls, les sons des cloches, dont la religieuse avait parlé tout à l’heure au médecin, faisaient l’effet d’apporter dans l’air de la chambre un élément étranger.

La sœur finit par s’assoupir un peu sur son chapelet. (Elle avait été de garde toute la nuit, et n’allait être remplacée qu’à midi.) Elle sommeillait, au fond de ion fauteuil, et vaguement ces sons de cloches suggéraient en elle un groupe d’images homogènes, quelque chose comme l’entrée solennelle d’un roi, — lui semblait-il, — dans une cité fantastique. Il y eut même un instant où elle crut vraiment voir surgir devant ses yeux la cité tout entière, une étrange cité aérienne, baignée de soleil.

— Priez pour nous, pauvres pécheurs, murmura-t-elle soudain, en s’éveillant de son rêve, maintenant et à l’heure de notre mort !

Ces paroles achevèrent de la tirer de son sommeil ; et grande fut sa stupeur en découvrant que les yeux du malade se tenaient fixés sur elle, ouverts désormais et illuminés de pleine conscience.

— Un prêtre ! disaient très nettement les lèvres sans couleur. Vite, que l’on aille me chercher un prêtre !

II

— Eh ! bien, mon père, disait le moribond une heure plus tard, est-ce là tout ? M’avez-vous bien tout demandé ?

— Oui, mon cher père, et il ne nous reste plus qu’à remercier Dieu.

— En ce cas, asseyez-vous encore quelques instants près de moi ! J’ai à vous entretenir d’un autre sujet.

Le jeune prêtre que l’on avait appelé en grande hâte, une heure auparavant, de la cathédrale où il était en train de célébrer sa messe achevait maintenant de renfermer, dans l’étui de cuir, les flacons d’huiles saintes ayant servi à l’extrême-onction du mourant. Il avait tout d’abord écouté la longue confession de celui-ci, était revenu à la cathédrale pour y prendre le viatique et les huiles ; mais, dorénavant, son œuvre était finie ; le vieux prêtre, grâce à lui, se trouvait réconcilié et en paix avec Dieu. Pourtant, l’honnête petit vicaire restait toujours encore quelque peu ému. C’était la première fois qu’il avait eu l’occasion de consacrer le retour à Dieu d’un prêtre apostat, et son âme ingénue ne pouvait s’empêcher de regarder comme miraculeuse une conversion survenue après tant d’années de profonde et notoire incrédulité. Car le nom du mourant lui était bien connu, comme aussi toute l’histoire de sa chute et celle de l’active campagne antichrétienne qui en avait été la conséquence. Et voici que, maintenant, le vieil adversaire du Christ revenait au Christ d’une manière si simple et aisée, sans la moindre trace d’une lutte intérieure !

De toute son âme, le jeune vicaire aurait désiré savoir les circonstances, l’occasion du miracle. La sœur, interrogée, n’avait eu rien à lui dire. Simplement il avait appris d’elle que, jusqu’à ce réveil de l’espèce de coma où il était plongé, le malade avait résolument repoussé jusqu’à la plus lointaine suggestion de l’approche d’un prêtre. Et puis, dès la minute même du réveil, il avait aussitôt demandé très instamment un confesseur ; et le vicaire se rappelait qu’ensuite, lorsqu’il était venu, la confession s’était déroulée sans aucune sorte de préliminaire. Le malade avait attendu, en silence, que son visiteur se revêtit de l’étole, dans un coin de la chambre : puis il lui avait fait signe de s’asseoir auprès du lit, s’était confessé longuement et minutieusement, avait reçu l’absolution, et s’était contenté d’indiquer au vicaire deux ou trois petits actes de restitution qu’il le priait de faire en son nom.

Mais enfin voici que la pieuse curiosité du jeune prêtre allait probablement être satisfaite. Il se rassit hâtivement auprès du malade, et attendit.

Le malade lui-même reposait doucement, les yeux clos, avec une expression merveilleuse de repos et de paix. Une lumière étrange enveloppait ses traits, si profondément sereine et comme intérieure qu’il paraissait impossible au jeune prêtre d’y voir seulement une réflexion de la blancheur rayonnante des murs et de la literie. Le menton, les mâchoires, les lèvres, tout cela était recouvert d’une végétation grisonnante librement poussée depuis quinze jours ; les yeux s’enfonçaient dans les trous des orbites, à peine plus profonds que ceux qui creusaient les deux tempes jaunies ; et cependant il y avait, sur tous ces traits, une certaine clarté quasiment juvénile, aussi différente que possible de l’obscurcissement causé d’ordinaire par la proximité de la mort, une clarté à laquelle, décidément, le jeune vicaire ne pouvait s’empêcher d’attribuer une origine surnaturelle.

— Le signe du prophète Jonas ! murmura tout d’un coup le prêtre mourant. La Résurrection.

— Comment ?

— Oui, voilà ce que j’ai vu ! reprit le mourant. Oh ! sans doute, je sais que cela n’était qu’un rêve : mais ce que j’ai vu dans ce rêve n’a rien d’impossible dans la réalité. Ce que j’ai vu peut s’accomplir vraiment un jour, ou bien ne s’accomplir jamais. Mais pourquoi les générations futures n’assisteraient-elles pas à ce grand spectacle ? L’Église a en soi un pouvoir infini.

De plus en plus étonné, le vicaire se pencha vers le moribond.

— Mon cher père…, commença-t-il affectueusement.

Le vieux prêtre eut un sourire ravi.

— Il y a bien longtemps que personne ne m’a plus désigné ainsi ! dit-il… Et vous, mon cher père, comment vous appelez-vous ?

— Jervis…, le P. Jervis. Je suis vicaire à la cathédrale.

Les yeux du malade s’ouvrirent soudain et se fixèrent sur le jeune prêtre, avec une curiosité mêlée d’étonnement.

— Hein ?

— Le P. Jervis, répéta le jeune prêtre.

— Au fait, peut-être avais-je déjà entendu’?… Dites-moi, mon cher père, savez-vous s’il est possible que quelqu’un ait prononcé votre nom devant moi, avant que j’eusse perdu conscience ?

— Oui, mon père, cela est même probable ! Car c’est moi qui suis d’ordinaire le confesseur de l’hôpital.

— N’importe ! n’importe ! murmura le mourant. Qu’est-ce que cela fait ?… Mais dites-moi, mon le médecin ou la sœur vous ont-ils appris combien il me restait encore de temps à vivre ?

Le jeune prêtre se pencha de nouveau vers son

pénitent, et appuya tendrement sa main sur le bras qui sortait de la couverture.

— On craint que vous n’ayez plus que quelques heures à attendre ici-bas, mon père ! murmura-t-il doucement. Vous n’avez pas peur, n’est-ce pas ?

— Peur ?

Le mourant ferma les yeux et sourit, d’un bon sourire familier et tranquille.

— Eh ! bien, mon père, reprit-il, écoutez-moi ! Approchez-vous encore davantage !… Mais non, au fait, demandez à la sœur de venir près de moi ! Je veux qu’elle entende, elle aussi !

— Ma sœur !…

La religieuse, qui était allée s’asseoir devant la porte, dans le corridor, se hâta de rentrer. Ses yeux étaient lourds de sommeil, mais, comme ceux du jeune prêtre, ils rayonnaient d’une immense joie.

— Vous devez avoir hâte de vous reposer, ma sœur ? lui dit le P. Jervis. Mais ne voudriez-vous pas attendre encore un peu ? Notre vénéré père désirerait que, tous les deux, nous entendissions quelque chose qu’il croit devoir nous dire.

— Fort bien, mon père !

Elle alla s’asseoir de l’autre côté du lit. Toujours encore les bruits extérieurs venaient se fondre, étrangement, dans le silence de la chambre. Il n’y avait pas jusqu’à la sonnerie passionnée de l’office dominical de l’abbaye, qui, maintenant, se se revêtit elle-même d’une mystérieuse et charmante douceur.

— Eh ! bien, écoutez moi attentivement ! commença le mourant. Je vais vous raconter ce que je viens de voir…

FIN