La femme d’or/13

Éditions Édouard Garand (p. 29-31).

V

LE MAL D’AMOUR


Dans la noirceur qui l’entourait encore, toujours, le reporter souriait. Il souriait parce qu’il se croyait vivre dans une sorte de Paradis, après l’enfer qu’il avait traversé.

Il reposait doucement sur une couche molle, lui semblait-il, une couche bien parfumée ! Il s’ingéniait à s’assurer qu’il était dans le lit tiède d’une femme, et il s’efforçait de faire les plus beaux rêves. Il lui semblait encore entendre des voix d’anges murmurer des paroles d’amour, fredonner des chants d’ivresse !

Un souffle plus doux qu’un zéphir printanier caressait son front moite.

Une musique, mélodieuse entre toutes, jouait des airs célestes.

Alban s’amollissait dans un ravissement d’extase… et peu à peu il oubliait la terrible citerne, et, plus terrible encore, le monstre humain qui avait un moment tenu sa vie entre ses pattes immondes !

Non… cela n’avait été qu’un vilain cauchemar !

Il se souvenait de LA PETITE MODISTE DE LA RUE DEMONTIGNY. Son charme l’avait séduit, conquis ! Mais il se rappelait, mieux encore, la jolie enfant de bleu vêtue au sourire angélique qu’il avait trouvée dans l’atelier.

Maintenant, il tâchait de se persuader qu’il avait été malade, qu’un indisposition l’avait pris tout à coup, une indigestion peut-être, et que cette jolie et tendre enfant l’avait bien doucement bien pieusement couché sur son lit à elle.

Ô délice !

Tout son être, à cette pensée, frémissait d’une vie nouvelle.

Alban Ruel, disons-le, n’avait pas seulement cherché la renommée et la gloire : il avait cherché l’amour !

L’AMOUR !

Jusqu’à ce jour inoubliable il n’avait pu trouver la femme capable de lui transfuser cette vie céleste qu’il avait tant convoitée dès sa plus tendre enfance.

Il n’avait voulu être aimé pour lui-même ; il n’avait pas réussi la conquête si difficile de la déesse qu’il avait imaginée !

Une fois, il avait pensé se faire aimer de LA FEMME D’OR !

Cela n’avait été qu’une illusion !

Après était survenu LA PETITE MODISTE ! Cet amour n’avait fait qu’éclore pour s’éclipser aussitôt. ! Et cela n’avait été qu’un trop court rayon de soleil dans son âme !

Mais voilà que, tout à coup, sans qu’il la cherchât, la dispensatrice des meilleures joies du monde venait de se montrer à lui ! Et quelle dispensatrice !…

Une jeune fille… toute jeune… une enfant de la plus sublime beauté !

Il ne l’avait encore qu’entrevue c’est vrai ; mais le souvenir de cette vision lui semblait impérissable !

D’ailleurs il savait qu’il allait la revoir !

Il s’assurait qu’elle était là, pas loin, tout près de lui !

Elle veillait sur lui !

Ne lui avait-elle pas tendu l’échelle libératrice ?

Ne l’avait-elle pas tiré de l’abîme ?

Ne l’avait-elle pas arraché à la mort affreuse ?

Pourquoi ?

N’était-ce pas par l’amour puissant qu’il avait su faire naître au cœur de cette jeune fille, de cette fée ?

Certes ! Car enfin, il était aimé !

Ah ! comme il allait aimer en revanche !

Et il n’avait qu’un signe à faire… il n’avait qu’un mot à dire un murmure à balbutier et de suite il verrait apparaître la fée… sa fée bienfaisante !

Alban Ruel se sentait maintenant mourir de joie !

Mais de même qu’il n’était mort ni d’horreur ni d’épouvante, de même Alban n’allait pas mourir cette fois encore ! Ne serait-ce pas stupide de mourir, quand un soleil nouveau se lève ?

Non, non, Alban allait vivre encore… mais non plus vivre dans ce beau rêve d’amour qu’il se plaisait à faire durer ! Tous les rêves ont leur réveil, hélas ! et le reporter se réveilla et un souvenir terrible le fit pâlir.

D’un coup il retomba de son ciel ! Il se revit aux prises avec le monstre humain dans la citerne gluante ! On l’en avait tiré, c’est vrai ; mais n’était-ce pas pour prolonger la torture qu’on s’ingéniait à lui faire endurer ? En dépit du bien aise matériel et moral qu’il ressentait après les affres de l’agonie, il commençait à douter des horizons de joies qu’il avait entrevus !

Un bruit curieux, seulement et vaguement entendu avait suffi pour souffler sur les rayons de son beau rêve.

Alban Ruel écouta avec une intense appréhension le bruit qui parvenait à son oreille.

— Mais où suis-je donc ? se demanda-t-il. N’est-ce pas le bruit de machines à coudre que j’entends là, dans une pièce voisine ?

Parfaitement. Aucun bruit autre que le ronronnement monotone d’une machine à coudre n’avait troublé le silence ! Mais ce n’était pas une machine à coudre… c’étaient dix machines au moins qui marchaient en même temps !

Alors le journaliste se représenta l’atelier de couture de LA PETITE MODISTE.

Voici ce qu’il se dit :

— Oui, j’ai été malade ! On m’a porté dans une chambre… peut-être celle de LA PETITE MODISTE elle-même ! Maintenant il est jour ! Je viens de m’éveiller ! Et comme on a fermé les rideaux des fenêtres, je demeure dans l’obscurité !

Il sourit… mais il n’était pas tranquille.

Les machines allaient… allaient…

Il se sentit tirailler par la curiosité, la curiosité de voir les fines silhouettes des couturières. Car il devait y avoir un bon nombre de couturières, puisque un bon nombre de machines marchaient ! Et, pourtant, il se rappelait n’avoir vu que deux ou trois de ces machines… peut-être quatre tout au plus !

N’importe il allait s’en assurer.

Tout doucement il se leva. Mais alors il se sentit très courbaturé… il gémit !

Un étourdissement lui fit voir des lueurs fugitives… de la main il se retint au bord du lit. Non ce n’était pas un lit ; c’était un sofa un divan quelconque… c’était peut-être une ottomane ! Quoi ! se trouvait-il encore dans le boudoir vert ? Allait-il revoir LA FEMME D’OR ? Ces coussins moelleux que sa main tripotait, il lui semblait en reconnaître le tissu qui les recouvrait ! Et il se rappelait cette scène d’amour avec LA FEMME D’OR, dans la même obscurité ! Et cette obscurité lui paraissait pénétrée des mêmes parfums puissants qui l’avait enivré autant que les paroles de feu de LA FEMME D’OR !

— Ah ! si j’avais des allumettes !

Qu’importe ! il fallait voir !

En tâtonnant il se dirigea vers le bruit des machines à coudre.

Il heurta un mur, ses doigts s’accrochèrent à des étoffes.

Vainement chercha-t-il une porte !

Rien… mais les machines allaient…

Il eut un vertige.

Allait-il appeler ?

Il n’osa pas, retenu par une gêne que sa volonté — en avait-il encore ? ne pouvait surmonter.

Il voulut réagir contre une telle faiblesse, mais une terrible défaillance l’abattit sur le plancher.

Il se releva.

— Oh ! ma tête ! ma tête ! gémit-il en portant ses deux mains à son front.

Il demeura ainsi, immobile, écoutant les machines à coudre.

— Oh ! ces maudites machines ! grinça-t-il.

Finalement il s’enrageait.

Quoi tenter dans cette noirceur ?

Il se décida d’appeler… verrait bien ensuite !

Et il jeta un cri… mais un cri de désespoir dont il eut peur lui-même ! Si peur qu’il tomba… et il tomba sur la couchette ou le divan qu’il venait de quitter. Sans le savoir il y était revenu !

Mais à son cri le bruit des machines s’était tu. Un lourd silence plana pour une minute.

Puis soudain, une lumière brilla, et Alban Ruel se vit dans un joli boudoir tendu de bleu azur. Au même moment il revit la jolie couturière avec sa robe soie bleue, ses bas roses et ses petits souliers de satin noir.

Il frémit.

Souriante, la jeune fille était apparue entre deux tentures qu’elle avait écartées de ses mains fines.

— Vous m’avez appelée ? demanda-t-elle.

D’un œil stupide le journaliste la regarda.

— Vous sentez-vous mieux ? interrogea encore la belle enfant.

— Oui… un peu… répondit Alban qui, par un effort inouï, essayait de retrouver ses esprits.

— J’ai pensé qu’un peu de repos vous ferait du bien, dit la jeune fille.

— Vous vous intéressez un peu à moi ? demanda Alban avec un sourire maladif.

— Un peu !… Pourquoi ne dites-vous pas beaucoup ?

— Est-ce vrai ? Alban retrouvait tout à coup du sang, du cœur et de l’audace.

— N’en avez-vous pas la preuve ?

— Oui… merci. Ah ! je vous devrai beaucoup… peut-être plus que je ne pourrai payer !

— Bah ! pour un service…

— Un service, dites-vous ? Il n’y avait pas autre chose pour vous guider dans une action si charitable ?

— Il y avait peut-être un peu de pitié !

— De la pitié !

Alban se mit à rire avec sarcasme.

— À quoi pensez-vous et pourquoi riez-vous ainsi ?

— Pourquoi ? Mon Dieu ! le sais-je seulement ? Je pensais qu’il y avait un peu d’amitié entre vous et moi !

— De l’amitié ?

— Je voulais dire… de l’amour !

— De l’amour !… La jeune fille devint très grave. Elle se renfonça dans les tentures,

— Quoi ! je vous fais encore peur ?

— C’est votre langage singulier !

— Un langage d’amour… vous appelez ça singulier, vous ?

Alban s’était levé, repris par le même mal d’amour. C’était plus fort que lui devant la fée dont il avait rêvé ! Mais elle, d’un geste grave, l’arrêta.

— Rasseyez-vous ! commanda-t-elle. Vous êtes très malade !

— Allons donc ! je me sens très fort !

— C’est une illusion.

— Comme un rêve d’amour ? fit Alban en éclatant de rire.

— Encore ? s’écria la jeune fille avec plus de gravité.

— Toujours ! ma belle enfant. Quoi ! je t’aime, ne le vois-tu pas ?

— Ah ! vous m’aimez ?

— Je veux t’aimer, !

— Vous voulez…

— Je te veux… je te veux pour ma femme… ma petite femme !

Alban s’exprimait comme un homme ivre. De fait, il chancelait sur ses jambes, ses lèvres bredouillaient et tout son masque conservait un air stupide comme en imprima sur beaucoup de victimes la puissance de l’alcool.

La jeune fille demanda :

— Voulez-vous vous asseoir ? C’était plutôt un ordre impérieux.

Alban continua de rire d’un rire idiot. Puis, il exécuta un bond dans la direction de la jeune fille, les mains tendues en avant.

Mais l’obscurité se fit aussitôt, et le petit reporter alla donner de la tête contre un mur solide.

Il s’écrasa pantelant. Néanmoins, ce heurt parut le rappeler à lui-même, le dégriser pour ainsi dire

Il se releva lentement avec cette pensée unique :

— M’en aller d’ici !… Oui, je suis en train de faire un bouffon de moi !

Le mot qu’il avait appliqué à son ami Jacques Audet lui revenait à son insu, et il s’en apostrophait. Car alors sa raison revenait, renaissait ! Car alors seulement il était lâché par le mal d’amour ! Car alors…

Non… ce n’était pas possible… ce qu’il voyait là, devant lui, à deux pas !

Alban s’était soudain interrompu au moment où son regard, par une fissure pratiquée dans les étoffes, découvrait, dans la pièce voisine, une scène qui le frappa d’hypnotisme.