La duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde sous Louis XIV/07

La duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde sous Louis XIV


LE DUC DE BOURGOGNE EN VOYAGE — ENTREVUE AVEC FÉNELON [1].


Après avoir raconté la rupture de la France avec la Savoie, il nous faut maintenant revenir encore une fois en arrière pour nous attacher aux pas du Duc de Bourgogne.

Nous l’avons laissé à Sceaux, prenant place à la gauche de son frère Philippe V dans le carrosse qui devait conduire le nouveau roi d’Espagne jusqu’à la frontière des Pyrénées. Après l’avoir accompagné dans ce voyage où il fit ses débuts de prince, nous le suivrons à l’armée, et nous aurons à raconter ses trois campagnes, dont les deux premières ne furent pas sans honneur, mais dont la dernière, celle d’Oudenarde, fut si funeste à la France et à lui-même. Ce sera la période un peu triste et humiliée de sa vie. Mais nous aurons ensuite à le relever lorsque nous le montrerons instruit et grandi par l’épreuve, se dégageant de certaines petitesses pour se préparer avec une application de plus en plus intelligente aux devoirs qui l’attendaient dans un avenir prochain, et finissant par inspirer à ceux qui devaient être ses sujets une vénération et une confiance toujours croissante, jusqu’au jour où la mort, de sa main brutale, vint briser tant d’espérances. Nous montrerons aussi l’appui que lui prêta, dans les momens difficiles, l’épouse jusque-là un peu frivole et coquette dont il avait eu à se plaindre plus peut-être qu’il ne s’en était tout à fait aperçu, et nous la défendrons contre des accusations que, de son vivant, la malveillance avait commencé de murmurer à voix basse, dont, après sa mort, la légende s’est fait l’écho sans preuves, et que l’histoire sérieuse est en droit de repousser. Après avoir raconté les années heureuses, nous allons raconter les années d’épreuves, puis celles de travail et de préparation consciencieuse au règne, jusqu’à la catastrophe finale.


I

L’application qu’il apportait aux grandes affaires n’empêchait pas Louis XIV, souvent nous avons eu l’occasion de le remarquer, d’accorder la même attention aux plus petites. C’est ainsi que nous l’avons vu régler par lui-même les délicates questions d’étiquette que soulevait le voyage de ces trois frères accoutumés à vivre jusque-là sur un pied de complète égalité, dont le cadet était devenu roi, ce qui lui assurait la préséance, mais dont l’aîné était l’héritier futur du royaume, et dont le dernier, le Duc de Berry, était un enfant, voyageant pour la première fois sans précepteur. Dîner, messe, réception, il avait tout prévu. Il aurait même été plus loin, s’il faut en croire l’auteur d’une relation anonyme de ce voyage [2]. Il aurait fixé jusqu’au nombre des repas. « . Le Roi Très Chrétien, dit cet auteur, avoit si bien réglé la manière dont nous devions vivre pendant le voyage, qu’elle nous tenoit lieu pour ainsi dire de médecin. Nous avions ordre de ne point dîner, mais seulement de déjeuner et nous en tenir là jusqu’au souper. Pour moi qui suis accoutumé à faire régulièrement mes trois repas par jour, j’eus de la peine à me conformer à ce régime et je n’étois pas le seul ; mais il falloit, quoi que nous en eussions, en passer par là et louer en même temps la sagesse du Roi qui prenoit un soin si particulier de notre santé. »

Ce n’était pas seulement sur le régime et la santé des voyageurs que, de loin, veillait le Roi ; c’était, toujours au témoignage de notre auteur inconnu, sur leurs mœurs. « Tout ce qu’il y avoit de beau monde dans les villes qui étoient marquées sur notre route se trouvoit au souper de Sa Majesté Catholique et des Princes. Comme la curiosité est inséparable du beau sexe, les dames qui se distinguoient par leur beauté étoient des premières à se faire voir au monarque, et j’ai remarqué que bien souvent leurs charmes auroient fait de grandes impressions sur l’esprit de Sa Majesté, sans les précautions du duc de Beauvilliers qui, pour se régler sur les conseils que le Roi Très Chrétien lui avoit donnés en partant, prévenoit adroitement toutes les ruses de l’amour. » Il ajoute même : « Si le duc de Beauvilliers avoit soin, pendant le voyage, que le nouveau Roi n’entrât point dans des commerces galans avec les dames, le maréchal duc de Noailles n’en avoit pas moins pour les deux princes ses frères. Celui-ci tâchoit de prévenir les reproches que la Duchesse de Bourgogne, nouvellement mariée, n’auroit pas manqué de lui faire, à son retour de la Cour, sur l’infidélité du Duc son époux [3]. »

Ces précautions étaient peut-être nécessaires en ce qui concerne le roi d’Espagne, dont le tempérament amoureux inspirait des inquiétudes, et il ne paraît pas qu’elles aient complètement réussi, puisque, à Bordeaux, Philippe V aurait fait porter par un page un billet doux à une belle Gasconne pour lui demander une entrevue « que celle-ci déclina comme ne pouvant être que fatale à sa vertu. » Mais elles étaient injurieuses pour le Duc de Bourgogne qui n’avait point besoin du maréchal de Noailles pour demeurer fidèle à sa femme. L’amour profond qu’il lui portait, et ses scrupules religieux, auraient suffi. Ses préoccupations étaient ailleurs, et nous en avons la preuve dans le Journal de voyage tenu par lui, et qui a été publié [4]. Dans ce Journal, rien qui sente l’ardeur, l’imagination, la jeunesse. Pas un élan, pas une impression un peu vive. Pas un mot non plus des fêtes qui lui sont données. Rien que de brèves remarques sur les villes où il s’arrête, sur leur population, leur commerce, sur les gîtes et l’état des chemins. On dirait le carnet de voyage d’un sage écolier, et Fénelon en eût été content. Mais, sous cette apparente sécheresse, on devine une préoccupation constante : celle de se rendre le compte le plus exact possible de l’état des provinces qu’il traverse, de prendre des notes sur tout ce qu’il voit, et de fixer dans son esprit les réponses aux questions qu’il a faites. Ces villes où il est reçu en grande pompe font partie de son futur royaume. Ces ouvriers dont il veut connaître les occupations habituelles, ce sont ses futurs sujets. Ces intendans, dont parfois, sans porter aucune appréciation, il mentionne les noms, seront un jour responsables vis-à-vis de lui de l’état de leurs généralités. Il veut se souvenir de tout ce qu’il aura remarqué au cours de ce voyage qu’il ne refera peut-être jamais, et sous l’écolier se devine déjà le prince.

Heureusement, au point de vue pittoresque, nous avons des récits plus animés, entre autres les lettres de Duché de Vancy, à ce moment gentilhomme attaché au comte d’Ayen, plus tard poète favori de Mme de Maintenon, dont l’érudition fleurie se donne carrière dans des descriptions assez fades, et surtout les numéros mensuels du Mercure Galant [5] dont chacun, de décembre 1700 à avril 1701, contient un Récit du voyage de Messieurs les Princes, car, en ce temps-là, les déplacemens princiers n’excitaient pas moins de curiosité qu’aujourd’hui, et le besoin d’information, pour être moins bien servi, n’était pas moins grand.

Harangues des corps constitués, banquets officiels, fêtes offertes par les municipalités, tel est, en tout temps et en tous pays, le fonds commun de ces voyages, et il y a sur ce point, d’un siècle à l’autre, moins de différence qu’on ne pourrait le croire. Cependant harangues, banquets et fêtes prenaient la forme du temps, et cette forme était beaucoup moins compassée qu’on ne se la représente. Malgré l’étiquette, il y avait, comme déjà nous l’avons remarqué à Versailles, toutes les fois que l’élément populaire entrait en scène, beaucoup de laisser aller, et, si l’on peut ainsi parler, de bon enfant. C’est ainsi qu’on trouvait fort drôle que le curé d’Arpajon, au lieu de lire un discours préparé, s’avisât d’entonner un air bien connu :

Les bons bourgeois de Châtres [6],
Et ceux de Montlhéry,

et, loin de le rappeler au respect, on ne faisait qu’en rire. Avec les harangues alternaient les madrigaux où les beaux esprits de la localité se couvraient de gloire, parfois même les épîtres en vers latins. Les trois princes écoulaient harangues, épîtres et madrigaux avec une inépuisable patience, ne perdant pas leur sérieux quand quelque incident burlesque, par exemple, le manque complet de mémoire de l’un des harangueurs, venait, comme à Orléans, jeter de l’imprévu dans la cérémonie.

Quant aux banquets, il semble que là surtout la distance de prince à peuple devait se faire sentir, puisque non seulement personne ne s’asseyait à la même table qu’eux, mais puisque la différence du rang empêchait le roi d’Espagne et le Duc de Bourgogne de manger ensemble. Mais voir manger les princes était le grand divertissement du peuple, et on n’avait garde de le lui refuser. On laissait la foule envahir la salle où le repas des princes avait été préparé. Ceux qui n’avaient pu pénétrer adossaient des échelles contre la muraille et se collaient aux fenêtres. Là où les dimensions de la salle le permettaient, on avait soin d’élever à l’avance des gradins afin que chacun pût voir, comme dans un cirque. Quand l’exiguïté du local rendait impossible cette disposition, parfois des accidens se produisaient. C’est ainsi que, dans une petite ville, la presse devint telle qu’au moment du dessert la table fut renversée et le roi d’Espagne obligé de se réfugier dans un cabinet, sans pouvoir goûter aux fruits. Imagine-t-on, de nos jours, le scandale et les imprécations contre la police, qui ne saurait pas faire respecter un souverain étranger ? A l’époque, on ne fit qu’en rire et y admirer l’empressement du peuple à voir de près les princes.

Quant aux fêtes, leur éclat dépendait naturellement de l’importance des villes traversées. Toutes n’en pouvaient point faire les frais. La soirée des jeunes princes se passait alors à jouer aux cartes entre eux, à dessiner, ou à faire des bouts-rimés, ce qui était la grande mode d’alors. Les bouts-rimés étaient envoyés à Mme de Maintenon, qui écrivait à son neveu le comte d’Ayen : « Les bouts-rimés ont été trouvés beaux et jolis, selon le style des poètes. L’un est dans le sublime, l’autre dans la plaisanterie, et tous deux ont fort bien réussi. » Mais elle s’étonnait qu’ils n’eussent pas recours à la musique pour passer leurs longues soirées [7].

Durant la première partie du voyage, les plus belles fêtes furent celles qu’offrirent aux princes les Jurats de Bordeaux. La capitale de la Gascogne s’était mise en frais. Elle envoya à Blaye une flottille où les princes s’embarquèrent avec leur suite. Arrivés à Lormont, le point de vue parut si beau au Duc de Bourgogne qu’il voulut rester sur la proue du bateau et qu’il entreprit d’en faire le dessin. Ils passèrent quatre jours à Bordeaux, au milieu des fêtes, logés chez Mme la Première Présidente de Tresmes, sœur du marquis de Comminges. Plusieurs bals leur furent donnés, et le connétable de Castille, qui était venu présenter ses hommages au roi d’Espagne, disait hardiment « qu’il étoit impossible de s’ennuyer dans une ville où les dames avoient tant d’agrémens et où les plaisirs étoient en si grand nombre [8]. » Et le Mercure ajoute : « Les seigneurs ont trouvé assez de charme et assez d’esprit aux dames pour les croire dignes de leur souvenir. » Ces dames étaient en effet fort lettrées, à en juger du moins par la Présidente de Tresmes. C’est ainsi que, le Duc de Bourgogne lui ayant dit « qu’il se plaisoit fort à Bordeaux et qu’il n’en partiroit point tant qu’il feroit mauvais temps, » elle composa sur cela quatre vers dont le comte d’Ayen fit un air et qu’on ne cessa pas de chanter :

Frimas, noirs aquilons, venez à mon secours,
Opposez au soleil un pouvoir que j’implore.
Ah ! si vous arrestez les Princes que j’adore,
Plus sûrement que luy vous ferez nos beaux jours [9].

Il fallut cependant se remettre en route, car les Espagnols réclamaient leur roi. Après un court séjour à Bayonne, où le divertissement d’une course de taureaux leur fut offert, les trois princes arrivèrent à Saint-Jean-de-Luz. Le moment de la séparation approchait. Ici le journal du Duc de Bourgogne s’émeut. Pour la première fois on y trouve une note personnelle : « Le samedi 22 (janvier) qui fut le jour le plus triste de tout le voyage, nous partîmes de Saint-Jean-de-Luz sur les onze heures… Lorsque le duc d’Harcourt, qui étoit dans le carrosse du roi d’Espagne eut vu si tout étoit prêt, nous descendîmes et embrassâmes le roi d’Espagne pour lui dire adieu, en versant beaucoup de larmes [10]. » C’est tout, mais sous la sobriété des termes on sent la réalité de la douleur. Le Mercure est plus explicite. Après avoir raconté le départ en voiture de Saint-Jean-de-Luz, il ajoute : « Cette heure fut bien dure à passer. Les trois Princes se regardoient souvent sans se parler que des yeux, et le profond silence que la douleur dont ils étoient pénétrés les obligeoit à garder faisoit mieux entendre leurs soupirs [11]. » La petite ville de Fontarabie avait envoyé un brigantin sur lequel le roi d’Espagne devait s’embarquer pour traverser la Bidassoa. Le duc d’Harcourt, qui accompagnait Philippe V jusqu’à Madrid, en qualité d’ambassadeur de Louis XIV, se rendit à bord le premier, et revint au bout de quelques minutes rendre compte que tout était prêt. « Le Prince (Philippe V) fondant en larmes et comme immobile, descendit du carrosse. Messeigneurs les Princes descendirent en même temps, et Monseigneur le Duc de Bourgogne se baissa fort bas en prenant congé du Roi son frère qui le tînt quelque temps entre ses bras et le serra tendrement. Ils répandirent beaucoup de larmes, et pendant que leur tendre douleur les faisoit paraître dans un état d’abattement dont toute l’assemblée se ressentoit, et leur ostoit la force de parler, M. le Duc de Berry donna des marques d’une douleur plus éclatante, mais qui néanmoins ne pouvoit estre plus vive que celle de Messeigneurs ses frères. M. le duc de Noailles, voyant que ces trois grands princes dont les tendres adieux ne finissoient non plus que leurs larmes n’auroient pas la force de se séparer, prit Sa Majesté Catholique par le bras et usa d’une espèce de violence absolument nécessaire pour abréger des momens si durs et luy donna la main pour luy aider à marcher jusqu’au brigantin où M. le duc d’Harcourt, qui venoit de prendre les devans, l’attendoit… On tira aussitost les rideaux du bâtiment où le Prince venoit d’entrer afin que sa douleur ne redoublât point ou du moins ne se continuât pas en tournant ses regards du côté qu’il venoit de quitter et d’où il auroit pu voir encore, pendant quelques momens douloureux, les chers Princes dont il venoit de se séparer… M. le duc de Beauvilliers, agissant en même temps par le même esprit et entrant dans la même pensée, voulut détourner Messeigneurs les Princes d’un objet si cher et si triste en même temps, et, pour cela, les engagea à monter en carrosse le plus promptement qu’il fut possible. Il leur releva les glaces comme pour leur cacher à demy les lieux où leurs regards étoient attachés et fit marcher le carrosse pour les en éloigner encore davantage, mais chacun garda dans son cœur l’idée des chers objets qu’il venoit de perdre de vue. »

Ce ne sont point là exagérations de nouvellistes. Les frères s’aimaient en effet tendrement, et nous verrons s’établir entre le Duc de Bourgogne et Philippe V une correspondance affectueuse à laquelle nous ferons des emprunts. La douloureuse séparation effectuée, le voyage reprit son cours, le Duc de Bourgogne devant gagner Marseille en passant par le Languedoc, et opérer ensuite son retour par le Dauphiné, le Lyonnais et la Bourgogne. C’était un véritable tour de France. Depuis la séparation d’avec le roi d’Espagne sur qui les regards s’étaient principalement portés jusque-là, le Duc de Bourgogne devenait le principal personnage, mais le ton de son journal n’en est point changé. Des honneurs extraordinaires qui lui sont rendus, des démonstrations qui éclatent sur son passage, il semble n’avoir nul souci. Il demeure toujours aussi sobre d’impressions personnelles, aussi minutieux et précis dans ses observations. La plus brillante réception fut celle que lui offrit la ville de Toulouse. « On avoit résolu, dit le Mercure, de ne point ménager les deniers publics [12]. » A Bordeaux, le Duc de Bourgogne avait été reçu par les Jurats, A Toulouse, ce fut par les Capitouls, car les représentans des franchises municipales portaient plus d’un nom sous l’ancien régime, et cette variété d’appellation était le symbole de leurs libertés. Cinquante-cinq compagnies des Arts et Métiers et huit compagnies de bourgeois avaient été levées dans les cinq capitoulats qui composaient la ville. Les hommes étaient habillés « les uns de rouge, les autres de drap gris blanc doublé d’écarlate, avec des culottes et des bas rouges et chapeaux galonnés d’argent [13]. »

Le Duc de Bourgogne entra par le faubourg Saint-Cyprien, les glaces de son carrosse étant baissées, afin qu’il pût être mieux vu du menu peuple. La réception dura plusieurs jours. Rien n’y manqua : harangues, épîtres en vers, distiques latins, hommages de l’Académie des Jeux floraux, illuminations. Ces fêtes avaient attiré à Toulouse une affluence extraordinaire, et la vie matérielle y fut, pendant quelques jours, assez difficile. « On fut, dit le Mercure, fort satisfait des manières honnestes de MM. de Toulouse et de leur politesse. On ne pouvoit attendre autre chose d’une ville où Ion fait profession de belles-lettres et où l’esprit abonde, encore plus que toutes les autres choses qui servent à vivre commodément, quoy qu’elles n’y soient point rares [14]. » A Montpellier, à Nîmes, on donna aux Princes le divertissement de fêtes populaires, ce qui amène cette observation du Mercure : « Chacun voulut marquer sa joye selon ses forces ; le menu peuple fit en petit ce que les autres firent en grand, et, s’il ne pust égaler les riches en dépenses, il les égala au moins comme démonstrations de joye [15]. »

A Beaucaire, le Duc de Bourgogne quitta le Languedoc où le comte de Broglie commandait au nom du Roi et qu’administrait l’intendant général Lamoignon de Basville, pour entrer en Provence où le comte de Grignan était lieutenant général. On sait que le gendre de Mme de Sévigné s’entendait à dépenser son argent. Il n’eut garde de manquer à ses habitudes, et la réception qu’il ménagea aux Princes fut particulièrement somptueuse. A Aix, toute une série d’arcs de triomphe ornés de tableaux rappelait les principaux événemens de l’histoire de la Provence. Un de ces arcs représentait une Cour d’amour en séance. « Les deux tableaux qui étoient à droite et à gauche du grand tableau marquoient deux exemples de la sévérité des jugemens de cette cour. Deux amans qui avoient méprisé et mal parlé des lois d’amour et de l’honneur des Dames y estoient fustigés par deux vieilles, et une coquette qui avoit pris de l’argent pour vendre les dons d’amour y estoit bannie de cet empire, le crime de simonie estant en horreur suivant les lois d’amour aussi bien que ceux qui se vantent mal à propos d’avoir reçu les faveurs des dames [16]. »

Il y eut le soir riche collation chez le lieutenant général, où la comtesse de Grignan fît les honneurs en grand habit et en coiffure haute, comme si elle eût été au souper du Roi. Ainsi le lui avait conseillé la duchesse du Lude qu’elle avait chargé sa fille. Madame de Simiane, de consulter par lettre [17].

La réception à Marseille ne fut pas moins brillante. Les Princes y passèrent plusieurs jours, logés chez le marquis de Mirabeau dont le grand-père avait eu déjà, en 1660, l’honneur de recevoir le Roi, et le Mercure fait observer « que rattachement pour la maison royale et le zèle qu’ont tous ceux de ce nom pour son service est connu depuis longtemps. »

Les Princes ne pouvaient demeurer moins d’une semaine dans une ville aussi importante que Marseille. Mais le Duc de Bourgogne commençait à trouver que le voyage se prolongeait. Il y avait près de cinq mois qu’il était séparé de la Duchesse de Bourgogne, et, par une lettre qu’il adressait en cours de route à la marquise de Montgon et que nous avons déjà citée, on a pu voir combien cette séparation lui coûtait. Aussi avait-il écrit au Roi pour lui demander la permission de prendre la poste quand il ne serait plus qu’à quelques journées de Versailles, ce qui hâterait son retour. Le Roi le lui permit et, dans une lettre à Beauvilliers, que le soin de sa santé, gravement atteinte, avait forcé d’aller se soigner dans son château de Saint-Aignan, le Duc de Bourgogne en témoignait sa joie. Mais il lui fallut s’arrêter quelques jours à Avignon, dans les États du Pape, où les esprits étaient cependant tellement préparés à une réunion prochaine à la France que le peuple disait nos Princes et qu’à la cathédrale on chanta : Domine salvum fac regem nostrum ; et subir encore l’attente d’un séjour assez prolongé à Lyon qui, ayant autrefois fait fête à la femme, ne pouvait se dispenser, en sa qualité de seconde ville de France, de faire fête au mari. Le Duc de Bourgogne logea dans la même maison dite la Maison Rouge, où avait autrefois logé la Duchesse et qui était située sur la place Bellecour, « l’une des plus belles de l’Europe, qui a six cents pas de long et trois cents de large. » Ainsi qu’à l’entrée de la Duchesse de Bourgogne, les bourgeois de la milice avaient fait la haie sur son passage. « Leurs armes étoient presque toutes damasquinées et dorées. Eux-mêmes étoient magnifiquement vêtus, les uns avec des habits de velours cramoisi, les autres avec du drap d’Angleterre, enrichi de galons et de boutonnières d’or et d’argent. » Mais, tandis que la Duchesse de Bourgogne n’avait guère visité que des églises et des couvens, le Duc de Bourgogne et son frère visitèrent des fabriques « où ils virent fabriquer de belles étoffes, de grands galons d’or, et tirer l’or par des jeunes filles, les unes habillées fort proprement à la Lyonnaise et les autres vestues de noir [18]. » On leur donna aussi le spectacle d’une fête populaire sur la Saône, et ils se divertirent à voir des jeunes gens sauter dans l’eau pour tâcher d’attraper des canards. « Les Princes ne purent s’empêcher de rire et perdirent un peu de leur sérieux, sans sortir de la majesté qu’ils ont toujours gardée durant leur voyage [19]. »

Sauf quelques réceptions improvisées à Mâcon et à Dijon, ces fêtes furent les dernières. Peut-être nous y sommes-nous un peu trop appesantis, et le détail en paraîtra-t-il monotone. Mais, quand on lit, dans les lettres de Duché de Vancy et surtout dans les numéros du Mercure, le long récit de toutes celles qui furent offertes aux Princes depuis Paris jusqu’à Lyon, parfois dans d’assez petites villes, il est difficile de s’abstenir de deux réflexions. La première, c’est que les dépenses que les villes ou les bourgeois eux-mêmes s’imposaient, de plus ou moins bon cœur, si l’on veut, étaient considérables, et qu’il ne leur aurait pas été possible d’y faire face, si l’état financier des villes n’eût été prospère et si les bourgeois eux-mêmes n’eussent joui d’une grande aisance. Quel que pût être leur désir de plaire, les villes n’auraient pu élever des arcs de triomphe ou tirer des feux d’artifice, ni les bourgeois se vêtir de drap cramoisi, si les moyens de payer leur eussent fait défaut. Au commencement du XVIIIe siècle, la richesse publique et privée ne laissait donc pas que d’être assez grande en France, et, si elle commençait à fléchir, il s’en fallait encore de beaucoup qu’elle fût profondément atteinte. « On périssait de misère au bruit des : Te Deum, » a écrit Voltaire en parlant de la guerre qui a précédé la paix de Ryswick. C’est là une hyperbole d’homme de lettres. En tout cas, les maux de la guerre avaient été vite réparés, et la misère n’était pas l’état général de la France.

La seconde réflexion, c’est qu’à ces fêtes se mêlait partout un élément populaire qui en augmentait la gaîté et que le menu peuple, comme on disait alors, s’y taillait sa part, sans qu’on essayât de l’en empêcher. Nous avons déjà vu, dans certaines circonstances de la vie de Cour, comment, sous le coup de quelque émotion générale commune à la famille royale et au peuple, l’étiquette abaissait ses barrières et laissait tous les rangs se confondre : ainsi à Versailles, au moment de la naissance du Duc de Bourgogne, à Sceaux, au moment du départ du roi d’Espagne. A plus forte raison en était-il ainsi au cours des voyages princiers. « L’accès auprès de la personne des Princes fut facile à tout le monde, dit quelque part le Mercure. Les gardes et huissiers, qui ne sont pas toujours traitables, le parurent en cette occasion, et il fut permis à mille âmes de se repaître à souhait du plus charmant des spectacles pour les yeux français que rien ne touche si sensiblement que la vue de leurs maistres [20]. » Faisons ici encore la part de l’hyperbole, mais, si les expressions peuvent paraître excessives, le sentiment qu’elles traduisent était véritable. La France d’alors aimait ses princes, les jeunes surtout, car le Roi lui inspirait peut-être plus d’admiration que d’amour. Elle ne demandait en particulier qu’à s’attacher passionnément au Duc de Bourgogne. Il fallut non seulement la mort déplorable de celui dont quelques années plus tard elle devait attendre avec impatience le règne, mais les désordres de la Régence et les fautes de Louis XV pour la détacher d’une famille dont la vie avait été si longtemps confondue avec la sienne. La France souffre encore des conséquences de ce divorce. Rien de ce qui tend à montrer qu’il n’était pas inévitable n’est indifférent à la compréhension de son histoire.

A Dijon, les deux frères se séparèrent. La méchante et souvent mal informée Mme Dunoyer affirme dans ses Lettres Galantes [21] que cette séparation n’aurait été que le dernier éclat d’une mésintelligence dont l’origine remonterait à un propos tenu par le Duc de Berry, la veille du départ : « Sçavez-vous, mon frère, aurait-il dit au Duc de Bourgogne, pourquoi le Roy nous fait accompagner le roi d’Espagne ? » — « C’est, répondit le Prince, pour nous procurer le plaisir d’être ensemble aussi longtemps que nous le pourrons et pour nous faire voir en même temps la France. » — « Non, ajouta le Duc de Berry, c’est pour faire voir aux Espagnols qu’on leur a donné celui de nous trois qui valoit le mieux. » Le Duc de Bourgogne aurait été piqué du propos, sans en rien témoigner cependant. Mais son ressentiment aurait éclaté au cours du voyage. Mécontent de ce que les plans des places fortes levés par le Duc de Berry avaient semblé au Roi meilleurs que les siens, il aurait fait malicieusement tomber de l’encre sur un dessin que celui-ci exécutait. Le Duc de Berry aurait riposté en jetant toute une bouteille d’encre sur un plan auquel travaillait le Duc de Bourgogne. Furieux à son tour, celui-ci allonge un soufflet au Duc de Berry, qui met l’épée à la main. Il faut les séparer, et le duc de Noailles ne parvient pas à les réconcilier, le Duc de Berry ayant jeté au feu une lettre d’excuses que lui avait écrite le Duc de Bourgogne. Ce serait alors que le Roi, pour prévenir les conséquences de cette querelle, aurait enjoint au Duc de Bourgogne de s’en revenir en poste. Voilà ce que raconte Mme Dunoyer. Nous savons aujourd’hui qu’il n’y a pas un mot de vrai dans cette histoire. Nous avons la preuve qu’il avait demandé lui-même à avancer son retour. On eut même une certaine peine à lui persuader qu’il ne pouvait manquer à s’arrêter dans la capitale de la province dont il portait le nom. Mais, à peine les fêtes de Dijon terminées, il n’y put tenir. « Comme il avoit, dit le Mercure, un empressement extraordinaire de revenir à la Cour, » le 18 avril, il entendit la messe à six heures sonnantes, et monta ensuite en carrosse avec le Duc de Berry pour se rendre aux portes de la ville. Là une chaise de poste l’attendait, il y monta, et bientôt le Duc de Berry, qui suivait en carrosse, le perdit de vue. Il ne s’arrêta en route que deux fois pour coucher, et, le 20 au matin, il arriva à Versailles. Nous avons déjà raconté, d’après Dangeau, que la Duchesse de Bourgogne avait fait porter son dîner dans la chambre de Mme de Maintenon, bien que Mme de Maintenon n’y fût pas, parce que de cette chambre on voyait dans l’avenue par où le Duc de Bourgogne devait arriver. Aussitôt qu’elle l’eut aperçu, elle alla l’attendre dans le cabinet du Roi, car l’étiquette n’aurait pas permis au mari de se rendre d’abord chez sa femme. Ils passèrent la journée en représentation, mais, immédiatement après le souper, le Roi les laissa libres de se retirer.

Voilà nos gens rejoints et je laisse à penser
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines [22].


II

En arrivant à Versailles, le Duc de Bourgogne trouvait la situation politique singulièrement changée. Au lendemain de l’acceptation par Louis XIV du testament de Charles II, on avait pu croire que cette grande question de la succession d’Espagne, dont la diplomatie européenne préparait depuis si longtemps le règlement, se résoudrait en effet pacifiquement, quoique d’une façon toute différente de celles qu’avaient successivement stipulées les différens traités de partage. Les puissances européennes semblaient se résigner à cet accroissement de l’influence française. Les petits États, l’un après l’autre, reconnaissaient le nouveau roi d’Espagne. Le duc de Savoie s’était exécuté le premier, nous savons avec quels sentimens. Le duc de Mantoue, l’Électeur de Cologne, et, ce qui était plus important, l’Électeur de Bavière, sans parler d’autres petits princes de moindre importance, avaient suivi son exemple ; le Portugal, également. L’Angleterre et les Provinces-Unies hésitaient encore, mais l’opinion publique, singulièrement puissante dans ces deux pays, en Angleterre surtout, était hostile à la guerre, et voyait une garantie de paix dans l’acceptation du testament de Charles II. Guillaume d’Orange en frémissait de rage. « L’aveuglement de ce peuple est incompréhensible, écrivait-il à Heinsius… Tout le monde ici me presse avec instance pour que je reconnaisse le roi d’Espagne, et, n’ayant rien à démêler avec ce monarque ni avec la nation, je ne prévois pas que je puisse le différer bien longtemps, » et Heinsius, qui partageait ses sentimens d’hostilité contre la France, lui répondait : « A vrai dire, le grand motif est ici le même qu’en Angleterre, c’est-à-dire l’intérêt présent des marchands, et, pourvu que celui-ci soit à labri, peu leur importe que nous hasardions notre avenir [23]. »

Seul l’empereur Léopold jetait feu et flammes contre le traité et menaçait de faire valoir par les armes les droits de son fils l’archiduc Charles. Mais cette situation n’avait pas tardé à se modifier. L’Europe, que Louis XIV n’avait pas su assez ménager, devenait peu à peu méfiante. L’opinion anglaise, que Guillaume III travaillait habilement, continuait bien de préférer l’acceptation du testament à l’exécution du traité, mais elle commençait à redouter cette « Monarchie universelle » à laquelle le roi de France lui semblait toujours suspect d’aspirer. Les marchands d’Amsterdam, de leur côté, ne voyaient pas sans inquiétude pour leur commerce la mainmise de la France sur les ports qui dépendaient des Pays-Bas. Les bruyantes réclamations de l’Empereur auxquelles aucune puissance n’avait voulu d’abord prêter l’oreille, trouvaient de l’écho en Hollande et en Angleterre. Un vent de guerre soufflait et arrivait jusqu’à Toulouse où se trouvait encore le Duc de Bourgogne. Aussitôt il s’empressait d’écrire au Roi : « Monseigneur le duc de Bourgogne, raconte Dangeau, écrivit ces jours passés au Roi une lettre très bien écrite par laquelle il supplioit Sa Majesté très instamment, s’il y avoit la guerre, de le faire servir afin qu’il pût se rendre digne de l’honneur qu’il avoit d’être son petit-fils. Le Roi a paru fort content de cette lettre [24]. » On aimerait savoir comment cette lettre était tournée, et sur quel ton le petit-fils écrivait à ce grand-père respecté et redouté. Malheureusement cette lettre, comme toutes celles adressées par le Duc de Bourgogne à Louis XIV, a été détruite par la Révolution ; mais nous avons celles qu’à cette même occasion le Duc de Bourgogne écrivit à Mme de Maintenon. Qu’il s’agît de faire régler par le Roi les dettes de jeu d’une jeune princesse ou de favoriser l’ardeur belliqueuse d’un jeune prince, c’était toujours par elle qu’il fallait faire passer la supplique, et elle demeurait la dispensatrice souveraine des grâces qui n’étaient pas toujours aussi mal placées par elle qu’on l’a dit. Désireux qu’il était de réussir, le Duc de Bourgogne n’avait garde de manquer à se servir de ce canal. Par trois fois il s’adressait à elle. La première lettre a dû être perdue. Cela ressort des termes mêmes de la seconde, qu’il lui faisait parvenir de Toulouse le 6 février :

« Je vous suis infiniment obligé, Madame, de la peine que vous avez à faire ce que je vous ai priée, puisque c’est une marque de votre amitié ; mais en même temps, je vous assure que vous ne pouvez m’en donner une plus grande qu’en achevant de résoudre le Roi à me permettre d’aller à la guerre, s’il y en a. Je viens de lui écrire une seconde lettre, pour le presser de nouveau, en cas qu’il n’ait pas encore pris son parti. Je vous conjure aussi de regarder en ceci mes intérêts et de passer par-dessus la peine que cela vous peut faire. Je suis ravi que vous ayez approuvé le style de ma première lettre au Roi : je l’ai faite tout de mon mieux, et, dans une occasion comme celle-ci, j’ai cru que je ne devois rien oublier. Je finis en vous suppliant, Madame, d’être toujours persuadée de la sincère amitié que j’ai pour vous qui ne pourra qu’augmenter toujours. »

Le Duc de Bourgogne recevait, quelques jours après, cette réponse qu’il attendait avec tant d’anxiété, et aussitôt il en témoignait sa reconnaissance à Mme de Maintenon, à qui il attribuait en partie le bon succès de sa requête :

« Je suis ravi, Madame, lui écrivait-il, que mon inquiétude n’ait pas été longue. J’espérois toujours que le succès seroit tel que je le souhaitois ; et, ce qui me fait un sensible plaisir, est de croire que vous n’avez pas eu peu de part à ce qui me donne à présent de la joie. Je vous prie de m’excuser, si j’avois été un peu inquiet de voir que vous aviez de la peine à presser le Roi dans cette occasion ; mais je reconnois à présent que ce n’étoit qu’un effet de votre amitié, sur quoi j’ai toujours compté, et dont je ressens si souvent les effets. Je vous prie, Madame, d’être persuadée de ma reconnaissance, et que l’amitié que j’ai pour vous ne finira jamais [25]. »

Dans une lettre à Beauvilliers, récemment publiée, le Duc de Bourgogne témoigne de la même ardeur et de la même joie. « Je reçus il y a trois jours, disait-il à son ancien gouverneur, la réponse du Roi à ma lettre, dans laquelle il m’assure de m’envoyer à la guerre en cas qu’il y en ait. Je crois que vous pouvez juger de la joie que cela m’a donnée. Vous saviez peut-être déjà cette heureuse nouvelle. Mais, en tout cas, j’ai voulu vous faire part de ma joie et vous la mander moi-même [26]. » On aime cette joie d’un prince de vingt ans chez qui parle la race et la chaleur du sang. Cependant un scrupule paraît l’avoir presque aussitôt saisi. Sans doute il désire la guerre, mais, si cette guerre n’était pas le bien du royaume ? A la réflexion, il ne sait qu’en penser, et dans l’incertitude où il est, ballotté par les nouvelles qui lui viennent et qui la plupart sont fort incertaines, son dernier mot est « qu’il faut attendre là-dessus les dispositions de la divine Providence, qui sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient [27]. »

Les événemens marchaient cependant, et la guerre devenait de plus en plus certaine. Guillaume III, toujours en difficulté avec son Parlement, s’était bien vu forcé, au mois d’avril 1701, de reconnaître Philippe V ; mais le populaire anglais, surexcité par la publication de documens d’une authenticité pour le moins douteuse, entre autres par certains projets de descente des Jacobites en Angleterre, soi-disant découverts par la surprise d’une lettre à la poste, se prononçait de plus en plus vivement contre la France. Les Hollandais, de leur côté, devenant chaque jour plus méfians, mettaient à leur neutralité des conditions qui faisaient dire avec raison au Duc de Bourgogne, dans une lettre à Mme de Maintenon : « Ce n’est pas une marque qu’ils veuillent la paix, » [28] et que Louis XIV livrait à la publicité « pour faire voir à toute l’Europe le ridicule de leurs prétentions [29]. » L’empereur Léopold avait envoyé au printemps le prince Eugène en Italie, et son armée était déjà aux prises avec celle que commandait Catinat. Dans ces conjonctures délicates, il était capital de ne pas fournir d’alliés à l’Empire et de ne pas donner prétexte à l’intervention d’une coalition nouvelle. Malheureusement, Louis XIV n’eut pas cette prudence, et ce fut précisément ce prétexte qu’il fournit, à la mort de Jacques II (septembre 1701), en reconnaissant son fils le prince de Galles comme roi d’Angleterre.

Cette faute de Louis XIV est demeurée en quelque sorte classique. Elle est relevée avec complaisance dans tous les manuels d’histoire, et nous-même l’avons signalée. Il ne faut cependant pas la grossir et s’en aller, comme l’ont fait les historiens. Anglais ou Allemands, hostiles à la France, répétant sans contrôle les assertions à la fois superficielles et exagérées de Saint-Simon. « C’étoit, dit celui-ci dans ses Mémoires, offenser la personne du roi Guillaume par l’endroit le plus sensible et toute l’Angleterre avec lui et la Hollande à sa suite ; c’étoit montrer le peu de fond qu’ils avoient à faire sur ce traité de paix (le traité de Ryswick), leur donner beau jeu à rassembler avec eux tous les princes qui y avoient contracté sous leur alliance et de rompre ouvertement sur leur propre fait, indépendamment de celui de la maison d’Autriche [30]. » Or, nous savons aujourd’hui ce que Saint-Simon a ignoré, c’est que les anciens confédérés de la ligue d’Augsbourg n’avaient pas attendu la mort de Jacques II et la reconnaissance du prince de Galles pour se rassembler, et que, dès le 7 septembre, c’est-à-dire quatorze jours avant cette reconnaissance, un traité avait été signée à La Haye entre « Sa Sacrée Majesté Impériale, Sa Sacrée Royale Majesté de la Grande-Bretagne et les Seigneurs Etats-Généraux des Provinces-Unies, » traité par lequel, n’ayant rien tant à cœur que la paix et la tranquillité de l’Europe, les trois co-signataires se mettaient d’accord pour déclarer qu’ « il ne pouvoit y avoir rien de plus efficace pour l’affermir que de procurer à Sa Majesté Impériale une satisfaction juste et raisonnable concernant ses prétentions à la succession d’Espagne, et, pour le Roi de la Grande-Bretagne et les Seigneurs Etats-Généraux, une sûreté particulière et suffisante pour leurs royaumes, provinces, terres et pays de leur obéissance et pour la navigation et le commerce de leurs sujets [31]. » La grande alliance était donc déjà reconstituée, et, si c’est aller trop loin de dire, comme le dernier historien qui ait écrit sur ces matières, qu’ « en violant la parole donnée à Ryswick, Louis XIV n’a fait que riposter au coup que lui a porté neuf jours auparavant Guillaume d’Orange [32], « cependant il faut reconnaître avec lui que, depuis Michelet écrivant « qu’à force de sottises Versailles se fit déclarer la guerre, » jusqu’à des écrivains plus récens, nos historiens nationaux ou soi-disant tels ont un peu trop facilement adopté sur ce point la version des auteurs étrangers les plus passionnément hostiles à la France.

Ce qui demeure certain, c’est que, par cette reconnaissance imprudente, Louis XIV vint en aide à son principal adversaire. Il surexcita en Angleterre le sentiment national encore hésitant, et le tourna tout entier contre la France. Guillaume en profita pour accentuer la rupture en rappelant son ambassadeur lord Manchester, et en donnant quarante-huit heures au résident de France Poussin pour quitter Londres, sous peine d’être emprisonné à la Tour. En même temps il saisit l’occasion pour dissoudre le Parlement dont la majorité tory avait été quelques mois auparavant jusqu’à mettre en accusation les ministres coupables d’avoir collaboré au traité de partage. La pression et la corruption aidant, il tira des élections nouvelles un Parlement partagé à peu près par moitié, où whigs et tories se disputaient la majorité, mais se réunissaient dans un commun sentiment de haine contre la France. En effet, au mois de janvier 1702, le nouveau Parlement mettait à l’unanimité d’importans subsides à la disposition de Guillaume III pour soutenir la guerre contre la France. C’était payer cher la faute, mais c’est encore Voltaire qui a porté l’appréciation la plus équitable, lorsqu’il a dit, dans son Siècle de Louis XIV : « Il paraît très vraisemblable que l’Angleterre se serait toujours déclarée contre Louis XIV, quand même il eût refusé le vain titre de Roi au fils de Jacques II. »

Nous savons au reste par Saint-Simon que, dès le moment même, l’acte de Louis XIV fut diversement jugé. « Ce ne fut, dit-il, qu’applaudissemens et que louanges. Le champ en étoit beau ; mais les réflexions ne furent pas moins promptes, si elles furent moins publiques [33]. » On savait que les politiques comme Beauvilliers, Torcy s’étaient prononcés contre la reconnaissance et leurs amis désapprouvaient à voix basse. Madame, observatrice souvent sagace, écrivait de son côté : « Dès que je vis ce que notre Roi a fait pour le prince de Galles, je pensai bien que ce serait plutôt nuisible que favorable au jeune Roi et que le roi Guillaume y trouverait son profit [34]. » Mais tous ceux que le sentiment guide de préférence à la raison, séduits par ce qu’il y avait dans l’acte de Louis XIV de généreux et d’un peu théâtral, applaudissaient hautement, et aussi toute la jeune Cour à qui la perspective d’une guerre prochaine n’avait rien pour déplaire. Le Duc de Bourgogne partageait ses sentimens. « Il y a longtemps que je ne vous ai escrit, mon cher frère, disait-il dans une lettre à Philippe V, quelques jours après la mort de Jacques II, et il s’est passé bien des choses depuis. Je suis persuadé que vous aurés été de mesme sentiment que moy sur la reconnoissance du prince de Galles et je ne crois pas qu’un honneste homme pût penser autrement. Aussi cette action a-t-elle esté bien louée ici et des Français et des Anglais. Le prince d’Orange ou le roi Guillaume, comme il vous plaira de le nommer, a ordonné à son ambassadeur de retourner en Angleterre sans prendre congé du Roy, mais on se moque de sa colère et il ne peut pas faire plus de mal qu’il tache à nous en faire. J’avoue que je fus fort soulagé quand j’apris que le Roy avoit déclaré qu’il reconnoitroit le prince de Galles, et quoyque je n’en doutasse pas, j’en témoignai ma joie à tout le monde. Je suis persuadé que vous n’en avés pas esté fâché non plus [35]. »

Qui pourrait reprocher à un jeune prince cette joie généreuse ? Il semble même qu’on lui en voudrait un peu si déjà le politique l’avait emporté chez lui sur l’honnête homme, nous dirions aujourd’hui l’homme d’honneur. Peut-être aussi un sentiment plus personnel se mêle-t-il à sa joie. Il n’est pas fâché que la colère du roi Guillaume rende inévitable cette guerre que, par scrupule de conscience et craignant que ce ne fût pas le bien du royaume, il se défendait de désirer. Il sait qu’il y aura part, et son jeune sang bouillonne dans ses veines à cette idée. « Enfin, mon cher frère, écrivait-il au même Philippe V, quelques mois après (6 février 1702), mon sort est décidé. Le Roy me dit hier que j’irois commander l’armée de Flandres en cas qu’il y ait guerre et que je pouvois en être assuré… Jugés de la joie que j’ay présentement, étant assuré d’aller cette année à la guerre, car il est convenu qu’elle va bientôt se déclarer, et étant peut-être à la veille de partir. Quel plaisir ce seroit pour moy de vous escrire une lettre le lendemain d’une bataille gagnée contre les ennemis ! Je crois que vous prendrés un peu de part à la joye où je suis présentement [36]. »

Ardeur belliqueuse, rêves de gloire, voilà des sentimens dont on aime à trouver l’expression sous la plume du Duc de Bourgogne et qui, avec l’idée qu’on se fait généralement de son caractère, étonnent tout d’abord un peu. Mais il ne faut pas le juger exclusivement par ses lettres à Beauvilliers ou à Fénelon qui sentent l’ancien élève, encore timoré quand il s’adresse aux maîtres de sa jeunesse, et porté à les entretenir presque exclusivement de ses scrupules et de ses dévotions. « Ne croyez point au moins, écrivait-il un jour à Beauvilliers, que c’est à cause de vous que je mets toujours un petit mot de Dieu dans mes lettres, mais c’est que je sens toujours un plaisir infini à en parler [37]. » Sans doute il éprouvait un plaisir infini à parler de Dieu ; mais il aimait aussi à parler d’autre chose. Ses lettres à Philippe V, et surtout celles à Madame de Montgon, on s’en souvient peut-être, en font foi. De plus en plus, sous l’adolescent pieux, un homme et un prince, commençait à poindre, qui aurait fini par se dégager, si la mort n’était venue le surprendre.

L’espoir du Duc de Bourgogne ne devait pas être trompé. Au printemps de l’année 1702, Louis XIV avait à tenir tête aux forces réunies des trois puissances coalisées à La Haye. Bien que leur déclaration de guerre officielle ne date que du 15 mai et la réponse de Louis XIV du 15 juillet, cependant, en fait, les hostilités avaient commencé dès le mois d’avril. Guillaume III était mort le 9 mars, mais son œuvre de haine lui survivait, et la reine Anne avait adopté la politique nationale. Louis XIV avait à soutenir la guerre, non pas seulement, comme l’année précédente, en Italie, mais en Alsace et en Flandre. A laquelle des trois armées qui soutenaient l’honneur de la France confierait-il son petit-fils ? Il ne pouvait être question de l’armée d’Italie où Vendôme commandait en réalité, mais où le Duc de Bourgogne se serait trouvé dans une situation singulièrement fausse vis-à-vis d’un beau-père investi des fonctions de généralissime, et dont on se méfiait déjà. Catinat commandait en Alsace, et certes l’école eût été bonne. Mais il avait été peu heureux l’année précédente contre le prince Eugène, et, bien que la noblesse de son attitude l’eût relevé de la demi-disgrâce où il était tombé et que le Roi l’eût accueilli à Versailles avec bienveillance, on avait perdu confiance en lui. Restait l’armée de Flandre placée sous le commandement de Boufflers. Ce fut à ce commandement que Louis XIV résolut d’associer son petit-fils, comme il avait fait quelques années auparavant au camp de Compiègne où l’association n’avait pas mal réussi. Le choix n’était pas mauvais. Pour commander une armée sous un petit-fils de Roi, pour ne pas l’effacer tout en le guidant, et pour lui donner des conseils qui en réalité fussent des ordres, il fallait un homme qui eût plus d’expérience que de génie, qui sût joindre la déférence à la liberté, et qui ne le prît ni de trop haut ni de trop bas. Le maréchal duc de Boufflers était bien l’homme qu’il fallait. Après avoir débuté à dix-neuf ans comme cadet dans le régiment des gardes françaises, il avait été, non sans profit, à l’école de Turenne et de Luxembourg, et il était monté, de grade en grade, jusqu’à celui de maréchal de France. Homme de bien et d’honneur, il pouvait puiser dans son âge et son rang ce qu’il l’allait d’indépendance pour parler librement à un jeune prince, sans cependant manquer au respect.

« Mon cousin, écrivait le Roi à Boufflers,… je vous ai confié la personne du Duc de Bourgogne. C’est à vous de prendre soin de sa réputation et à faire en sorte qu’il fasse une campagne glorieuse… Je vous recommande d’avoir une attention particulière à ce que tout le monde soit content de luy et de luy dire librement ce que vous croirés qu’il doit faire pour cela [38], » et le vieux maréchal, qui sentait à la fois l’honneur et la responsabilité, répondait, un mois après que le Duc de Bourgogne avait rejoint l’armée : « Quand il s’agit, outre le service de Votre Majesté, de répondre de la personne de M. le Duc de Bourgogne et de sa gloire, il n’est pas possible que des considérations si importantes ne rendent pas un général un peu plus circonspect. Cependant Votre Majesté peut s’assurer que, pour peu que dans le cours de cette campagne je trouve des choses praticables, je ne manquerai pas de les proposer à Mgr le Duc de Bourgogne, lequel certainement y donnera les mains avec empressement, car il ne désire que des occasions de faire et d’agir [39]. »

Le choix de l’armée que commanderait le Duc de Bourgogne une fois arrêté, il fallait décider qui l’accompagnerait. De ses deux gentilshommes de la manche, l’un, Puységur, bon militaire qui aurait pu lui être utile, était déjà en Flandre ; l’autre, Montviel, avait accompagné Philippe V en Espagne. Des trois autres gentilshommes que le Roi avait placés, six années auparavant, auprès de lui, d’O, qui avait servi longtemps sur mer, était désigné pour accompagner le comte de Toulouse, « auquel, dit Dangeau, le Roi accordoit la grâce qu’il lui avoit si souvent demandée, d’aller faire cette année sa charge d’amiral [40]. » Chiverny n’était pas dans un état de santé qui lui permît de faire campagne. Il ne restait que Saumery, son ancien sous-gouverneur, qui, tout incommodé qu’il fût d’une vieille blessure, ne demandait qu’à marcher. Le Roi lui adjoignit un gentilhomme autrefois attaché à Monsieur qui se trouvait pour lors sans emploi et qui avait nom Cayeux. Saint-Simon qualifie ce choix de sauvage, sans qu’on puisse savoir au juste pourquoi, car il ajoute aussitôt : « Au moins celui-là avoit de l’honneur, de la valeur ; il avoit été toute sa vie à la guerre et y étoit arrivé au grade de lieutenant général [41]. »

Il est certain cependant que, pour un petit-fils de roi, l’accompagnement était médiocre. Louis XIV en eut le sentiment. Dans l’embarras d’y pourvoir, il jeta les yeux sur Rosen, cet ancien page de la reine Christine, originaire de Livonie, qui avait débuté comme simple soldat au service de la France et qui, de grade en grade, devait arriver à celui de maréchal. A ce moment, il n’était encore que lieutenant général, et nous l’avons vu au camp de Compiègne commandant le corps d’armée opposé à celui du Duc de Bourgogne, et répugnant « à faire le personnage de battu. » Lhomme, que Saint-Simon traite de vieux reitre, était de caractère peu commode. Louis XIV le fit appeler, et lui dit, avec cette bonne grâce dont il avait le secret quand il voulait s’en donner la peine, qu’il le destinait à être attaché à la personne de son petit-fils, et à lui servir de conseil pour sa conduite. « Cette proposition, continue Saint-Simon, qui ne put être accompagnée que de force cajoleries, flatta Rosen, qui l’accepta. » Mais il réfléchit qu’à ce métier de mentor, « qui avoit beaucoup d’épines du côté de la Cour, » il perdrait probablement le bâton de maréchal auquel, comme mestre de camp général de la cavalerie, il pouvait aspirer. Aussi « le lendemain, vint-il trouver le Roi et, faisant valoir auprès de lui qu’il le serviroit plus utilement en restant à la tête de la cavalerie, il s’en tira si dextrement que le Roi ne put lui en savoir mauvais gré [42]. »

Il fallait cependant trouver quelqu’un. Tous les lieutenans généraux sur qui Louis XIV aurait pu jeter les yeux étaient déjà engagés, qui en Flandre, qui en Alsace, qui en Italie. Le choix devait nécessairement porter sur l’un d’eux. Dans l’armée de Flandre, sous les ordres de Boufflers, se trouvait un bon officier, cadet d’une grande famille du Midi, les Montesquiou, dont il ne portait cependant pas le nom, car il était connu sous celui de d’Artagnan, qu’il tirait d’une terre. Ce nom, que le roman a rendu si célèbre, n’avait pas été inutile à sa fortune, car le Roi aimait à voir se perpétuer ainsi le souvenir de ce brillant capitaine de mousquetaires qui, assure Saint-Simon, « étoit outré si avant dans les bonnes grâces du Roi, qu’il y a toute apparence qu’il eût fait une fortune considérable, s’il n’eût pas été tué devant Maëstricht en 1673. » Le nouveau d’Artagnan n’était cependant pas le fils, mais le neveu du héros d’Alexandre Dumas et de Courtilz de Sandras. Cadet de Gascogne, il était entré au régiment des gardes qui appartenait au duc de Gramont, son compatriote, et dont il fut longtemps major. Il était bon soldat, mais, s’il faut en croire Saint-Simon, il aurait su plaire au Roi non seulement par la connaissance qu’il avait des détails du métier, mais aussi parce qu’il lui rendait compte de beaucoup de choses « par les derrières, par des lettres et par des valets intérieurs de presque tous lesquels il se fit l’ami [43]. » Ce qui donnerait à croire que ces habitudes d’information secrète et détournées prises par d’Artagnan ne furent pas en effet sans influence sur la désignation du Roi, ce sont les termes mêmes de la lettre par laquelle Chamillart lui en faisait part. « Le Roy désirant, lui disait-il, être informé de tous les mouvemens que M. le Duc de Bourgogne se donnera, qui auront rapport à la guerre, et généralement de tout ce qu’il fera pendant qu’il sera à l’armée, je vous demande de m’en rendre compte, afin que je puisse en informer le Roi. Si même il y a quelque chose de particulier que vous vouliez qui ne soit vu de personne, vous pouvez vous assurer que le secret sera gardé inviolablement. » Et d’Artagnan lui répondait : « Je me rendray si assidu auprès de luy que je seray en état d’informer le Roy par vous, de tous les mouvemens qu’il fera pendant la campagne, ayant attention à le laisser s’exposer partout où il sera convenable et le priant de se retenir dans les petites occasions qui ne seront dignes ni de sa grandeur, ni de sa gloire [44]. Ce n’était donc pas seulement un conseiller militaire que le Roi avait entendu placer auprès de son petit-fils, c’était aussi quelque peu un surveillant chargé de le renseigner, et nous a errons d’Artagnan s’acquitter de ce rôle avec beaucoup d’exactitude.

Toutes choses étant ainsi réglées, il ne restait plus qu’à fixer le jour du départ du Duc de Bourgogne. Mais il fallait lui laisser le temps d’achever de gagner le jubilé de l’Année sainte, dont le Pape avait fixé l’ouverture en cette année 1702. Le Roi lui en avait donné l’exemple, ayant fait à Paris le plus grand nombre de ses stations, le plus souvent à pied, et ayant choisi de préférence les églises les plus pauvres, parce qu’il y laissait d’abondantes aumônes. La Duchesse de Bourgogne en avait fait autant, au milieu d’un grand concours de peuple venu pour la voir. « Elle a soutenu, dit le Mercure, le caractère de grande princesse et de véritable chrétienne avec une sage modestie, et fait paroître ce qu’elle étoit en faisant paroître quelle cherchoit à l’oublier [45]. » Quant au duc de Bourgogne, fuyant l’affluence, il avait fait à Versailles le plus grand nombre de ses soixante stations, « avec une dévotion qui a édifié tout le monde, » ajoute Dangeau [46]. Les dernières avaient eu lieu le 22 avril. Quelques jours auparavant, « le Roi ayant proposé dans son Conseil d’avancer de quelques jours le départ du Duc de Bourgogne et ayant dit les raisons qu’il croyoit devoir l’obliger à faire partir ce prince plus tôt qu’il n’avoit été résolu, » le départ avait été fixé au 25, « M. le duc de Beauvilliers, continue le Mercure, qui savoit l’impatiente ardeur que ce prince avoit depuis longtemps de se distinguer à la tête des troupes de Sa Majesté et de marcher sur les traces du Roy et de M. le Dauphin, eut permission de sortir du Conseil avant qu’il fût fini pour lui annoncer ce qui venoit d’être résolu. Il eut à peine prononcé les premières paroles de ce qu’il avoit à luy dire que ce prince fit paroistre une si grande joie qu’il seroit impossible de l’exprimer. Il courut incontinent ou plutôt il vola chez Mme la Duchesse de Bourgogne pour luy en faire part. On peut dire que la joye de cette princesse fut fort grande, quoy qu’elle fust combattue par sa tendresse que cette nouvelle semble faire redoubler. » L’annonce de ce départ mettait les poètes du temps en verve, et l’un d’eux s’écriait dans des vers que le Mercure publiait :

Vous estes déjà prest et vostre contenance
Est un digne témoin de vostre impatience.
Partez, Prince, partez, et revenez vainqueur.
La gloire vous attend au temple de l’honneur [47]

En même temps qu’il avançait ainsi le départ du Duc de Bourgogne, le Roi avait décidé qu’il partirait en poste, accompagné du seul Saumery et de six aides de camp que le Roi désigna en même temps, ses équipages ne devant le rejoindre que plus tard. Saint-Simon s’indigne fort de cette indécence au sujet de laquelle, à l’en croire, le duc de La Rochefoucauld aurait fait des représentations au Roi, « qui ne répondit pas une parole [48]. » La simplicité de ce départ d’un jeune prince pour l’armée paraît cependant, à nos yeux modernes, de meilleur goût que ne l’aurait été un déploiement de pompe et de faste. La veille de son départ, « il donna audience chez lui à tous les courtisans qui vinrent prendre congé de lui, et il fit à toutes les dames l’honneur de les saluer. » Une joie dont tout le monde était frappé continuait d’éclater dans ses yeux, et, bien que sa séparation d’avec la Duchesse de Bourgogne eût été « douloureuse et tendre [49], » c’était encore la joie qui l’emportait, lorsque, le lendemain matin, à six heures moins un quart, ayant entendu la messe, il monta en chaise de poste. C’est qu’à l’insu de tout le monde il avait obtenu du Roi une permission vivement sollicitée, celle de s’arrêter à Cambrai, qui était sur sa route, et d’y voir Fénelon.


III

Il y avait cinq ans que les ordres rigoureux de Louis XIV retenaient dans son diocèse, loin de Paris et de la Cour, celui qui avait été pendant quelques années l’idole d’un petit groupe de femmes d’élite, et le précepteur des enfans de France ; cinq ans que, sauf deux lettres échangées au mois de décembre précédent, il était sans relations directes avec son élève chéri, et réduit à correspondre mystérieusement avec les rares amis qui lui étaient demeurés fidèles ; cinq ans enfin qu’il se consacrait sans relâche à l’administration d’un diocèse, tout nouvellement réuni à la France, dont les habitans, pour la plus grande partie, parlaient à peine le français, et avaient conservé, avec leurs anciennes coutumes, tous leurs préjugés contre les étrangers. Après avoir réduit ses adversaires au silence par la soumission et l’humilité avec laquelle il avait accepté sa condamnation dogmatique, il forçait leur admiration par l’ardeur et la conscience qu’il apportait à l’accomplissement de ses nouveaux devoirs. On trouve des preuves de sa sollicitude pastorale jusque dans des archives où Ion ne s’attend guère à les rencontrer. C’est ainsi que, dans une longue lettre qui est au Dépôt de la Guerre, il s’efforce d’intéresser Chamillart à une affaire qui cependant n’était guère de son ressort : la bonne éducation des Séminaristes du diocèse de Cambrai. « Le Séminaire, lui écrivait-il, est dans un château, à une lieue… J’ai cru qu’il étoit absolument nécessaire de mettre le séminaire sous mes yeux, n’ayant rien de plus capital dans mes fonctions que de m’appliquer moi-même à la bonne instruction de ceux qui doivent être les pasteurs des âmes. Il se présente une occasion singulière de vendre ce château avec la terre à des Carmélites chaussées qui voudroient s’y établir, si le Roy avoit la bonté de leur accorder des lettres patentes pour cet établissement. Je n’ignore pas, Monsieur, la répugnance très bien fondée que Sa Majesté a de permettre que les communautés déjà trop nombreuses continuent à se multiplier. Mais il s’agit d’un cas unique et sans conséquence. Il importe beaucoup au service du Roy et de la religion que le clergé d’un si grand diocèse sur la frontière puisse s’élever et se former dans de bons sentimens… Il ne s’agit d’aucun intérêt que je veuille ménager pour ma personne. Il ne s’agit que du bien spirituel des sujets du Roy [50]. ».

Les soins de son diocèse, la correspondance toute spirituelle qu’il continuait d’entretenir avec les membres du petit troupeau, avec Chevreuse et Beauvilliers, avec la bonne duchesse (Mme de Beauvilliers), avec d’autres encore, absorbait-elle cependant tout entière cette âme ardente et agitée ? Déjà on en pourrait douter aux aveux qui lui échappent dans les écrits spirituels qu’il traçait à cette date, sans pensée de publicité, et où il laissait son âme s’épancher, en particulier dans ces Entretiens électifs dont quelques cris semblent d’une confession. « Jusqu’ici, ô mon Sauveur, s’écriait-il un jeudi-saint, je ne me suis point nourri de votre vérité. Hélas ! je ne l’ai point cherchée. Cette adoration en esprit et en vérité qui consiste dans la destruction de toute volonté propre pour laisser régner en moi celle de Dieu seul m’est encore presque, inconnue… Je vous sers, mon Dieu, mais à ma mode et selon les vues de ma sagesse. Je désire vous glorifier, mais avec un zèle qui n’est point abandonné sans réserve à toute l’étendue de vos desseins. Je veux vivre pour vous, mais renfermé en moi, et je crains de mentir à moi-même. Quelquefois je crois être prêt à tous les plus grands sacrifices et la moindre perte que vous exigez de moi un moment après me trouble et me décourage [51]. »

Faisant même la part de l’humilité, on découvre dans cette courte page le secret des combats qui se livraient encore dans cette âme de prêtre entre la vie de la grâce dont il aurait voulu vivre exclusivement et la vie du siècle par laquelle il se sentait parfois repris. « Il y a en moi, écrivait-il une autre fois dans une lettre particulière, un fond d’intérêt propre et une légèreté dont je suis honteux. La moindre chose triste pour moi m’accable ; la moindre qui me flatte un peu me relève sans mesure. Rien n’est si humiliant que d’être si tendre pour soi, si dur pour autrui, si poltron à la vue de l’ombre d’une croix et si léger pour secouer tout à la première erreur flatteuse. Mais tout est bon. Dieu nous ouvre un étrange livre pour nous instruire quand il nous fait lire dans notre propre cœur. Je suis à moi-même tout un grand diocèse, plus accablant que celui du dehors, et que je ne saurais réformer. »

Mieux instruits que ses contemporains, nous connaissons aujourd’hui le secret de ces luttes. Nous savons qu’il ne se passait guère de grand événement sans qu’il fît connaître son sentiment sur la conduite à tenir soit au duc de Beauvilliers, soit au duc de Chevreuse, par le canal desquels il espérait pouvoir faire arriver ses avis jusqu’au Conseil du Roi. Ce n’est cependant pas chez lui ambition personnelle. Il connaît trop les préventions de Louis XIV pour espérer jamais un retour de faveur. C’est la noble préoccupation du citoyen qui ne se désintéresse pas des affaires de l’État. Ainsi, au mois d’août 1701, il adresse au duc de Beauvilliers un mémoire plein de judicieux avis sur la politique que le Roi devrait suivre pour prévenir la guerre générale, désarmer la méfiance de l’Europe, maintenir les Hollandais dans la neutralité et accabler les Impériaux en les isolant. Rien dans ce Mémoire qui sente le bel esprit chimérique, pour reprendre le mot, plus ou moins authentique, de Louis XIV, et il eût été à souhaiter que, durant cet intervalle entre l’acceptation du testament de Chai les II et la guerre générale où la diplomatie française fut incertaine et vacillante, le Roi se fut inspiré davantage des conseils du prêtre.

Au commencement de l’année suivante, nouveau Mémoire, celui-ci adressé au duc de Chevreuse. Nous n’en possédons qu’un fragment. Mais, dans ce fragment, Fénelon traite d’une question qui devait lui tenir bien autrement à cœur que le maintien de la paix de l’Europe, car il s’agit du Duc de Bourgogne. Il n’admet pas que l’héritier de la couronne puisse demeurer « avec bienséance » à Versailles quand son frère cadet sera en Italie et quand il est question que le Roi des Romains vienne sur le Rhin. « Mais, ajoute-t-il, il vous faut un bon général sous lui. Où le prendrez-vous ? » et il passe en revue tous ceux dont il pourrait être question, faisant preuve dans ses jugemens d’une sagacité singulière. « Si le roi d’Angleterre vient porter la guerre aux Pays-Bas, il craint que le Duc de Bourgogne ne soit « bien tristement et bien peu en sûreté pour le succès d’une campagne un peu vive, s’il n’a auprès de lui que M. le Maréchal de Boufflers. » II ne voudrait cependant pas qu’on mette auprès de lui le duc de Vendôme. « Outre qu’il est trop dangereux sur les mœurs et sur la religion, c’est un esprit roide, opiniâtre et hasardeux » et il continue en laissant percer son véritable sentiment. « Dans une telle disette de sujets, M. le maréchal de Catinat ne doit pas être laissé en arrière. Quand même il aurait fait bien des fautes (ce que je ne sais pas), il faudrait en juger par comparaison aux autres, et malheureusement, il ne sera toujours que trop estimable par cet endroit-là, » et il terminait son Mémoire en disant, comme en proie à un pressentiment auquel les événemens ne devaient donner, quelques années plus tard, que trop raison : « Il faut bien prendre garde aux gens qu’on mettra auprès du prince afin qu’il les consulte, car il faut éviter tout ce qui pourrait retomber sur le prince lui-même et lui faire tort dans le public. Une mauvaise campagne donnerait beaucoup de prévention contre lui, mais Dieu en aura soin [52]. »

Les conseils de Fénelon ne furent pas écoutés, au moins quant au choix des personnes. Mais quelle ne dut pas être sa surprise et sa joie lorsqu’il reçut de son élève chéri la lettre suivante, la seconde seulement que celui-ci lui écrivait depuis cinq ans qu’ils étaient séparés :

A Péronne, le 25 avril à 7 heures.

« Je ne puis me sentir si près de vous sans vous en témoigner ma joie et en même temps celle que me cause la permission que le Roi m’a donnée de vous voir en passant. Il y a mis néanmoins la condition de ne vous point parler en particulier, mais je suivrai cet ordre et néanmoins pourrai vous entretenir tant que je voudrai puisque j’aurai avec moi Saumery, qui sera le tiers de notre première entrevue après cinq ans de séparation. C’est assez vous en dire de vous le nommer et vous le connaissez mieux que moi pour un homme très sûr, et, qui plus est, fort votre ami. Trouvez-vous donc, je vous prie, à la maison où je changerai de chevaux sur les huit heures ou huit heures et demie. Si par hasard trop de discrétion vous avait fait aller au Cateau, je vous donne le rendez-vous pour le retour, en vous assurant que rien n’a pu diminuer et ne diminuera jamais la sincère amitié que j’ai pour vous. »

Louis XIV avait, comme on le voit, pris ses précautions. Quelques jours avant le départ du Duc de Bourgogne, il avait fait venir Saumery dans son cabinet et s’était entretenu assez longtemps avec lui, dit Dangeau, « sur la manière dont il souhaitoit que M. le Duc de Bourgogne se conduisît à l’armée [53]. » Mais Saumery n’était pas un assez important personnage pour veiller sur le Duc de Bourgogne à l’armée, et l’entretien dut rouler bien plutôt sur cette entrevue à laquelle le Roi n’avait pas cru devoir s’opposer, mais qu’il tenait à abréger et à contraindre autant qu’il dépendait de lui. Par la lettre même du Duc de Bourgogne on a vu les conditions qu’il y avait mises. A en croire Saint-Simon, Saumery se serait acquitté des ordres qu’il avait reçus, en « argus, avec un air d’autorité qui scandalisa tout le monde [54]. » Fénelon qui, par discrétion, avait en effet quitté Cambrai, s’était hâté d’y revenir et il se trouva à la poste à l’heure dite. Le Duc de Bourgogne ne serait même pas, d’après Saint-Simon, descendu de sa chaise et Saumery aurait toujours été à son coude. Mais ce qu’il ne put empêcher, ce furent les embrassades, les mots échangés à l’oreille et surtout, les regards ardens qui trahissaient l’émotion et traduisaient la tendresse. « Le prince l’embrassa sans descendre, et, beaucoup plus des yeux qu’il avoit perçans et expressifs, témoigna ce qui se passoit en son âme que par ses paroles, quoique moins mesurées qu’à son ordinaire. L’archevêque, qui n’avoit pas les yeux moins éloquens, répondit de tout son être, se contenant du reste dans la plus scrupuleuse réserve [55]. »

Suivant une autre version, l’entrevue ne se serait cependant pas bornée à ce dialogue des yeux. Le Duc de Bourgogne serait entré à l’auberge. Il y aurait pris un repas. Fénelon, comme le voulait l’étiquette, lui aurait tendu la serviette, et le prince lui aurait dit à voix assez haute pour être entendu de tout le monde : « Je sais ce que je vous dois, et vous savez ce que je vous suis [56]. » C’est du moins ce que rapporte le cardinal de Beausset, d’après Proyart, mais nous nous méfions un peu de la scène et du propos, qui paraissent arrangés après coup. Quoi qu’il en soit de ce détail, une chose est certaine : c’est le retentissement de cette entrevue, dont le spectacle avait attendri la foule, qui occupa Versailles, et qui fit courir en Europe le bruit d’un rappel prochain de l’archevêque. « Les gens qui songeoient à l’avenir, dit Saint-Simon, prirent depuis leur chemin par Cambray, plus volontiers que par ailleurs, pour aller et revenir de Flandre. » Mais Fénelon n’avait pas été dupe de ce retour de faveur. Il avait au contraire bien compris ce que les conditions imposées par le Roi décelaient de mauvais vouloir persistant, car, le jour même, écrivant à Mme de Montberon, cette pénitente agitée dont il s’efforçait de calmer lame scrupuleuse, il lui disait avec mélancolie : « J’ai vu aujourd’hui même, après cinq ans de séparation, Mgr le Duc de Bourgogne ; mais Dieu a assaisonné cette consolation d’une très sensible amertume. Je n’ai aucun plaisir qui ne porte sa croix avec lui… Ce qui parait un adoucissement n’en est pas un. Mais il faut prendre chaque chose comme elle vient et se soumettre sans réserve à la Providence [57]. »

Cependant le Duc de Bourgogne, courant toujours la poste, arrivait à Bruxelles le 27. Il n’y passait qu’un jour et en repartait aussitôt pour rejoindre au camp de Santen l’armée dont il devait prendre le commandement. Nous l’y retrouverons très prochainement.


HAUSSONVILLE.

  1. Voyez la Revue des 15 mars, 15 avril et 1er juin 1900.
  2. Cette relation, à laquelle nous avons déjà emprunté quelques détails relatifs aux adieux de Sceaux, a été publiée à la suite du dernier volume des Mémoires de Dangeau, d’après l’original qui est aux archives de la préfecture de Seine-et-Oise. Fonds Bombelles.
  3. Dangeau, t. XVIII, p. 366.
  4. Curiosités historiques ou Recueil de pièces utiles à l’Histoire de France et qui n’ont jamais paru, t. II, p. 93 et suivantes.
  5. Il se pourrait que quelques-uns des articles du Mercure fussent du même Duché de Vancy ; mais d’autres sont, comme on dit aujourd’hui, de correspondans particuliers.
  6. Châtres était l’ancien nom d’Arpajon.
  7. Correspondance générale. t. IV, p. 360.
  8. Mercure de France, janvier 1701, p. 290.
  9. Ibid., p. 548.
  10. Curiosités historiques, t. II, p. 158.
  11. Mercure de février 1701, p. 377 et suiv.
  12. Mercure de mars 1701. p. 222 et suiv.
  13. Ibid., p. 242 et suiv.
  14. Mercure de mars 1701, p. 233.
  15. Ibid, p. 390.
  16. Ibid., p. 165.
  17. Voyez sur cette réception du Duc de Bourgogne le très intéressant ouvrage de M. Frédéric Masson : Le Marquis de Grignan, petit-fils de Mme de Sévigné.
  18. Mercure de mai 1701, p. 159.
  19. Mercure d’avril, t. II, p. 143.
  20. Mercure de mai 1701, p. 218.
  21. Lettre XXII, t. I, p. 367.
  22. Certaine anecdote, trop crue pour que nous puissions la rapporter ici, donnerait à penser que cette épouse de seize ans prenait assez facilement son parti de l’absence de son mari. Voyez la Correspondance littéraire et anecdotique de M. de Saint-Fonds et du président Dugas, tout récemment publiée par M. William Poidebard. T. II, p. 44.
  23. Lettres de Guillaume à Heinsius, des 16 novembre et 14 décembre 1700. Lettre de Heinsius, du 14 janvier 1701. Voyez Sirtema de Grovestins, Guillaume III et Louis XIV, t. VII, p. 403.
  24. Dangeau, t. VIII, p. 38.
  25. Ces deux lettres ont été publiées en 1822 par la Société des Bibliophiles français (Mélanges, t. II, p. 45 et suivantes), et reproduites par Lavallée dans la Correspondance générale de Mme de Maintenon, t. IV, p. 383 et 386.
  26. Le Duc de Bourgogne et le duc de Beauvilliers, par le marquis de Vogué, p. 117.
  27. Ibid., p. 110 et Correspondance générale de Mme de Maintenon, t. IV, p. 422.
  28. Correspondance générale de Mme de Maintenon, t. IV, p. 422.
  29. Dangeau, t. VIII, p. 67.
  30. Saint-Simon, édition Boislisle, t. IX, p. 290.
  31. Legrelle. La diplomatie française et la succession d’Espagne, t. IV, p. 170.
  32. Albert Malet. Histoire diplomatique de l’Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 419. En effet, l’agent français à La Haye ne pouvait encore, le 6 octobre, affirmer que le traité fût positivement signé, et il n’en fut envoyé copie que le 15 novembre. (Legrelle, t. IV, p. 251.) Dans le manifeste qu’il crut devoir publier pour justifier, aux yeux de l’Europe, la reconnaissance de Jacques III, Louis XIV parle des armemens de la Hollande et de l’Angleterre, mais il ne fait aucune allusion au traité, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire s’il l’avait connu au moment de la mort de Jacques II.
  33. Saint Simon, édition Boislisle, t. IX, p. 288.
  34. Correspondance de Madame, trad. Jæglé. t. II. p. 248.
  35. Mémoires secrets du Marquis de Loufille, t. I, p. 198.
  36. Ibid., t. I, p. 217.
  37. Le Duc de Bourgogne et le duc de Beauvilliers, par le marquis de Vogué, p. 113.
  38. Dépôt de la Guerre, 1552, le Roi à Boufflers, 26 avril 1702.
  39. Ibid., 1554, Boufflers au Roi, 21 juin 1702.
  40. Dangeau, t. VIII, p. 344.
  41. Saint-Simon, édit. Boislisle. t. X. 181.
  42. Ibid., t. X. p. 182.
  43. Saint-Simon, édit. Chéruel de 1876, t. VII, p. 388.
  44. Dépôt de la Guerre, 1553. Chamillart à d’Artagnan. 3 mars 1702 ; d’Artagnan à Chamillart, 8 mars 1702.
  45. Mercure de France, avril 1702, p. 367.
  46. Dangeau, t. VIII. p. 395.
  47. Ibid., juillet 1702, p. 46.
  48. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. X, p. 183.
  49. Damgeau, t. VIII, p. 396 et 397.
  50. Dépôt de la Guerre, 1545, 20 janvier 1702. La lettre n’est pas autographe, mais signée seulement de la main de Fénelon : Fr. archevêque-duc de Cambrai.
  51. Œuvres de Fénelon, édit. de Saint-Sulpice, t. VI. Entretien effectif pour le jeudi-Saint, p. 63.
  52. Œuvres complètes de Fénelon, édit. de Saint-Sulpice, t. VIII, p. 156.
  53. Dangeau, t. VIII, p. 396.
  54. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. X, p. 184.
  55. Saint-Simon, Écrits inédits, t. IV, p. 458-459.
  56. Cardinal de Beausset. Vie de Fénelon, t. IV, p. 70.
  57. Œuvres de Fénelon. Édition de Saint-Sulpice, t. VIII. P. 615.