La duchesse de Bourgogne à la cour/03

La duchesse de Bourgogne à la cour
Revue des Deux Mondes4e période, tome 153 (p. 241-286).
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La duchesse de Bourgogne à la cour


III. LA VIE INTIME [1]


Si notre précédente étude a trouvé quelques lecteurs, ils auront sans doute été surpris que, retraçant les années heureuses de la duchesse de Bourgogne, le nom du prince son époux soit si rarement revenu sous notre plume. C’est que, dans son bonheur, le duc de Bourgogne entra pour peu de chose, durant ces années. Ce n’est pas qu’il y eût entre eux mésintelligence ; il y avait surtout différence de nature. Nous avons beaucoup parlé d’elle ; il est temps maintenant de reparler un peu de lui.


I

En 1700 le duc de Bourgogne avait dix-huit ans. Très jeune et mari très amoureux d’une princesse qui avait la passion du plaisir, il eût été bien singulier qu’il ne prît point sa part de cette vie de divertissemens. Ce serait tout à fait une erreur de se le représenter, à cette date, sous la mine d’un mari triste et renfrogné, se tenant systématiquement à l’écart des fêtes de la Cour, ou se prêtant de mauvaise grâce aux caprices d’une jeune épouse. Durant ce brillant carnaval de 1700 dont nous avons parlé, nous le voyons mener à peu près la même vie que la duchesse de Bourgogne et figurer dans les mêmes mascarades. Quand, dans une noce de village, elle faisait la mariée, il était le marié. Quand, dans une entrée figurant les quatre rois et les quatre reines d’un jeu de cartes, elle représentait l’une des reines, c’était lui qui représentait l’un des rois. Il ne paraît avoir rien fait pour calmer cette ardeur de plaisirs que l’archevêque de Paris jugeait un peu excessive et qu’il censurait de loin.

Il en fut de même, au moins pendant les premiers temps, pour cet autre divertissement favori de la duchesse de Bourgogne, le théâtre. Bien que le duc de Bourgogne eût toujours évité d’y assister le dimanche, cependant il était fidèle aux représentations que les comédiens ordinaires du Roi venaient donner à Fontainebleau. Il n’était point scandalisé de voir représenter le Tartuffe. Sa prédilection le portait cependant ailleurs. « M. le duc de Bourgogne va tous les soirs à la musique, écrit Dangeau, pendant un séjour à Marly, et il paraît aimer ce plaisir-là [2]. » Il accompagnait volontiers Monseigneur à l’Opéra, que celui-ci fréquentait assidûment. Bientôt même, il prit un maître de musique. Ce fut un certain Matho, « qui était, au dire de Sourches, l’un des plus habiles chantres de la chapelle du Roi, » et auquel il fit attribuer une pension de mille francs. Il mit à ces leçons beaucoup d’ardeur, et, comme il avait la voix juste et qu’il aimait à chanter, la fantaisie lui vint de jouer un rôle dans un opéra, tout comme la fantaisie était venue à la duchesse de Bourgogne de jouer un rôle dans une comédie. Comme à la duchesse de Bourgogne également, une complaisance peut-être un peu intéressée lui facilita ce plaisir. La princesse de Conti, la très séduisante fille de Mlle de la Vallière, avait été, pendant les années qui précédèrent l’arrivée de la duchesse de Bourgogne, un peu la reine de la Cour, par sa beauté, sa bonne grâce et l’empire qu’elle exerçait sur Monseigneur. Voulut-elle prendre sur le fils l’empire qu’elle avait toujours sur le père ? Cela est possible. « Mme la princesse de Conti, dit Dangeau, qui ne fait cela que pour divertir Mgr le duc de Bourgogne, a fait faire dans sa galerie un théâtre avec de belles décorations qui même changeront, et il lui en coûtera deux ou trois cents pistoles pour le théâtre seul [3]. » Sur ce théâtre fut monté durant l’hiver de 1700 l’opéra d’Alceste de Lulli. Les chanteurs étaient le duc de Bourgogne, le duc de Chartres, le comte de Toulouse, le duc de Montfort, le comte d’Ayen ; les chanteuses, la princesse de Conti, Mmes de Villequier et de Châtillon et Mlle de Sanzay. Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient ainsi tous deux le goût des représentations théâtrales, et le duc de Bourgogne avait même, sur ce point, un peu donné l’exemple à sa femme.

Un exemple plus fâcheux qu’il lui donnait également, c’était celui de se livrer au jeu. Nous savons même par Saint-Simon qu’il était très mauvais joueur, et, là aussi, se retrouvait la vivacité de son caractère encore mal dompté. « Il aimoit le jeu avec passion et le plus gros jeu estoit le plus agréable à son goût. Il y estoit très adonné et en même temps très fâcheux, mesme assez longtemps après s’estre changé sur tout le reste ; il ne pouvoit souffrir de perdre par l’amour du gain et encore par le dépit d’estre surmonté, même par le pur hazard <[4]. » Parfois il se mettait à la table de jeu trois fois dans la même journée, le matin, dans l’après-dînée et après souper. C’était tantôt dans les salons de Marly, tantôt dans l’appartement de la princesse de Conti, où Monseigneur jouait presque tous les jours, tantôt dans celui de la duchesse de Bourgogne elle-même. Il autorisait et encourageait ainsi par sa présence la regrettable habitude qu’elle avait prise de rassembler ses dames pour jouer avec elle. Dangeau, qui note tous ces petits faits, sans commentaires, fait cependant cette remarque discrète : « Monseigneur et Mgr le duc de Bourgogne jouèrent le matin, l’après-dînée, et après souper au brelan, mais à des tables différentes car Mgr le duc de Bourgogne joue beaucoup plus petit jeu que Monseigneur. » Cependant il ne jouait pas toujours petit jeu, car le même Dangeau note une fois qu’il fit un gros gain au lansquenet, et une autre fois que, pour s’acquitter de ses dettes, il dut s’adresser au Roi : « Monseigneur le duc de Bourgogne demanda ces jours passés de l’argent au Roi qui lui en donna plus qu’il n’en demandoit, et, en le lui donnant, il lui dit qu’il lui savoit le meilleur gré du monde de s’être adressé à lui directement, sans lui faire parler par personne, qu’il en usât toujours de même avec confiance, qu’il jouât sans inquiétude, que l’argent ne lui manqueroit pas, et qu’il n’étoit de nulle importance à des gens comme eux de perdre [5]. » Ceci se passait en mai 1700, et nous ne voyons point en effet dans le Journal de Dangeau que le duc de Bourgogne ait, à la suite de cet embarras, interrompu son jeu.

Cette période, sinon d’entraînement (le mot serait peut-être exagéré), du moins de dissipation dans la vie du jeune prince, dura environ deux ans. Ce fut peu à peu que des scrupules sur l’existence qu’il menait s’élevèrent dans sa conscience et finirent par l’envahir complètement.

La grave maladie que fit au mois d’avril 1701 la duchesse de Bourgogne et la crainte où il fut de la perdre paraissent avoir été pour quelque chose dans ce changement. Par cette lettre qu’il adressait à Beauvilliers. alors aux eaux, on verra que cette maladie lui apparut comme une juste punition de son refroidissement.

Marly, 11 avril 1701.

Dieu m’a fait bien des miséricordes, mon cher Duc, dont vous avez été le témoin ; mais il m’en fit encore hier matin une qui m’est bien sensible et dont je ne cesse de le remercier. Je fus à une heure près de perdre Mme la Duchesse de Bourgogne. Jugez quel coup ç’auroit été pour moi. Une fièvre qui lui avoit commencé le dimanche 7 la mit à la mort le mercredi 10 au matin, et, sans l’hémétique qu’on lui donna à propos, elle ne pouvoit passer la journée. Il y avoit déjà du temps que sa tête s’embarrassoit ; elle étoit dans une espèce de léthargie et auroit eu bientôt un transport au cerveau. J’étois dans une douleur profonde. Je me mis à prier Dieu ; je détestai en sa présence mes péchés, car je crois avec fondement que Dieu m’en punissoit par là. Je le priai de rejeter tout sur moy, et d’épargner cette pauvre innocente, que, si elle avoit commis des péchés, d’en rejeter sur moy l’iniquité. Il eut pitié de moy, et, Dieu merci, M mc la Duchesse de Bourgogne est absolument hors de danger. Je ne cesse de remercier Dieu de ce bienfait, car il est visible qu’il a voulu me punir, mais qu’il a arrêté sa colère et qu’il a eu pitié de moy.

Je vous citerois ici une quantité infinie de passages de l’Écriture Sainte que je me suis appliqué tous en cette occasion. Mais je me contenterai de dire avec David : Misericordias Domini in aeternum cantabo. J’ai renouvelé en cette occasion toutes mes bonnes résolutions. Dieu m’a tiré du refroidissement où j’étois depuis un très long temps et j’espère que désormais je le servirai avec plus de fidélité. Benedictus Deus pater misericordiarum et Deus totius consolationis qui consolatur nos in omni tribulatione nostra. Dieu s’est servi de ce fouet pour me rappeler à lui. Ego autem in flagello paratus sum et dolor in conspectus meo semper.

En effet, mon cher Duc, vous vous souvenez bien de ce que je vous dis il y a environ un an, c’est-à-dire l’année passée, et comme je craignois ce qui me vient d’arriver. Mais Dieu me l’a conservé. Qu’il en soit loué et béni dans tous les siècles des siècles. Dans mon refroidissement j’eus toujours néanmoins bonne intention et j’ai eu plusieurs pressentimens de ce qui m’est arrivé.

J’oubliois de vous dire qu’après avoir prié Dieu, ainsi que Jésus-Christ le faisoit, de faire passer ce calice loin de moy, j’ajoutai aussi comme lui : Fiat voluntas tua, et j’étois parfaitement soumis à sa volonté. Il a eu pitié de moy. Je l’en remercie incessamment. Remerciez l’en aussi pour moy. Quand vous serez de retour je vous entretiendrai avec plaisir de toutes ces choses. En attendant je vous aime toujours de tout mon cœur. Encore une fois remerciez Dieu pour moy du nouveau bienfait qu’il vient de m’accorder et demandez-lui pour moi la grâce de lui être toujours fidèle [6].

A partir de cette année, en effet, le duc de Bourgogne se retira insensiblement de la vie de la Cour et ne prit part aux fêtes que dans la mesure où ses devoirs de prince du sang l’y obligeaient. Le premier retranchement qu’il s’imposa porta sur la danse. Ce fut celui qui dut lui coûter le moins, car il n’était pas très adroit à cet exercice : « Mgr le duc de Bourgogne, rapporte Dangeau (janvier 1702), en renonçant à la danse, dit que c’était un malheur de n’y être pas adroit, mais qu’il y avoit tant d’autres qualités plus essentielles et plus à souhaiter dans les hommes qu’il songeoit à acquérir et qu’il espéroit réparer par là ce qui lui manquoit. » Mais Dangeau ne se contente point de cette raison et il ajoute : « L’on s’aperçoit tous les jours qu’il songe à ce qu’il y a de plus noble et de plus honnête [7]. » On le voit en effet se mêler de plus en plus rarement aux bals et aux mascarades. Il laisse la duchesse de Bourgogne aller seule aux divertissemens qui lui sont offerts, en dehors de Versailles, par des princes ou de simples particuliers. Il n’apparaît qu’aux fêtes de cour où sa présence était d’étiquette. Encore fallait-il que ces fêtes, dont le Roi fixait la date, ne fussent point données le jour de quelque solennité religieuse. C’est ainsi que Saint-Simon, dans l’éloge qui suit le récit de la mort du duc de Bourgogne, ne peut cependant s’empêcher de lui reprocher la résistance obstinée qu’il opposa au désir exprimé par le Roi de le voir assister à un bal donné le jour de l’Epiphanie. Les instances de Monseigneur, de Beauvillier lui-même, rien n’y fit. « Véritablement, dit Saint-Simon, ce fut la faute d’un novice. Il devoit ce respect, tranchons le mot, cette charitable condescendance au Roi son grand-père, de ne pas l’irriter par cet étrange contraste ; mais, au fond et en soi, action bien grande qui l’exposoit à toutes les suites du dégoût de soi qu’il donnoit au Roi et aux propos d’une cour dont le Roi étoit l’idole et qui tournoit en ridicule une telle singularité [8]. » Lorsqu’il assistait au bal, c’était avec un profond ennui dont on retrouve la trace dans ses lettres à son frère Philippe V, le roi d’Espagne [9] : « Le carnaval n’est, Dieu mercy, pas bien vif cette année, lui écrivait-il (23 janvier 1703), et il n’y a point encore eu de bals, » et, dans une autre lettre datée de Marly (22 janvier 1708) : « Nous sommes icy au milieu de bals et nous en avons encore pour un mois entier. Je ne laisse pas que d’en estre déjà un peu las, autant peut-être que ceux qui y dansent, car la lassitude de l’esprit est pire que celle du corps. »

Cette crainte des propos de la Cour, que Saint-Simon lui fait honneur d’avoir su braver, n’arrêta jamais le duc de Bourgogne. Elle ne l’empêcha pas davantage de se prononcer contre les spectacles. Bientôt son attitude commença de marquer le peu d’agrément qu’il y trouvait : « Le Roi lui ayant dit un jour qu’il avoit paru prendre peu de plaisir à la comédie : Sire, lui répondit-il, j’ai eu celui d’être auprès de Votre Majesté [10]. » — « Le Roi, ajoute Proyart, lui dit qu’il lui laissait toute liberté à cet égard. » Le duc de Bourgogne en profita pour assister de plus en plus rarement aux représentations théâtrales, et ses absences fréquentes provoquent cette observation de Dangeau : « On joua chez Monseigneur jusqu’à la comédie ; Mgr le duc de Bourgogne n’y vint point encore, ce qui donne de plus en plus à croire qu’il y a renoncé [11]. » On lui prêtait cette parole : « Les spectacles d’un dauphin, c’est l’état des provinces. » Non content de s’abstenir ainsi, il cherchait à détourner les courtisans d’aller à la comédie. Les autres princes s’en plaignaient. C’est ainsi que, le 12 octobre 1703, le comte de Toulouse écrivait de Toulon, où il était à bord de son vaisseau amiral, au duc de Gramont : « Je vois M. le duc de Bourgogne revenu, et à son retour recommençant à peu près la vie passée. Ce que vous m’avez mandé de la comédie est pourtant bien fort. Il seroit à souhaiter qu’il y prît plaisir lui-mesme au lieu de vouloir en esloigner les autres. Mais cela n’arrivera point [12]. »

Sur cette question du théâtre, les scrupules du duc de Bourgogne étaient d’accord avec ceux de Mme de Maintenon, qui s’en préoccupait au point de vue du salut du Roi. Elle-même raconte qu’elle s’en ouvrit un jour à « M. le duc de Bourgogne, qui est un saint. — Mais vous, Monseigneur, lui dit-elle, que ferez-vous quand vous serez le maître ? Défendrez-vous les opéras, les comédies et les autres spectacles ? Bien des gens prétendent que s’il n’y en avoit point, il y auroit encore de plus grands désordres. — Je pèserois mûrement le pour et le contre, répondit-il ; j’examinerois tous les inconvéniens qu’il peut y avoir de part et d’autre, et je m’en tiendrois au parti qui en auroit le moins [13]. » Ce parti eût été sans doute, suivant Proyart, « celui de laisser subsister le théâtre en le réformant sur le modèle des pièces composées pour Saint-Cyr [14]. » Pour ce qui était de la musique, le duc de Bourgogne avoit trouvé cependant un autre moyen de concilier ses scrupules et ses goûts. C’est Madame qui nous l’apprend : « Il fait, écrivait-elle, des chants religieux sur les airs des plus beaux opéras afin de pouvoir les chanter. » Mais pour le théâtre et les comédiens, il était, de notoriété publique, fort mal disposé. Dans une circonstance où ils étaient menacés de disgrâce, il leur refusa assez durement sa protection. Quelques années plus tard, après la mort de Monseigneur, quand ils voulurent venir le haranguer, il refusa de les recevoir « comme gens inutiles à l’État [15]. »

Un point sur lequel il eut plus de difficulté à se vaincre, ce fut le jeu. Il avait déjà renoncé à la danse, à la comédie, à l’opéra, qu’il jouait encore et parfois assez gros jeu. Pour se défaire de cette passion il dut s’y reprendre à plusieurs fois et progressivement. Il commença d’abord par s’abstenir de jouer pendant le carême. Puis il renonça au lansquenet, le jeu des grosses pertes. Ce qui finit cependant par triompher de son penchant, ce ne fut pas le scrupule que pouvaient lui causer ses pertes et la pensée que l’argent ainsi dépensé aurait pu être mieux employé. Ce fut au contraire la joie que lui causaient ses gains. « Il sut se mettre au-dessus de cette passion, dit le Père Martineau, par la réflexion qu’il fit que l’amour du jeu n’est dans le fond qu’un désir bas et sordide du gain ; désir, par conséquent, indigne d’un prince qui ne doit avoir que des sentimens nobles et élevés [16]. » Ce qu’il y eut de plus remarquable, c’est qu’au lieu de renoncer purement et simplement au jeu, il fit sur lui-même l’effort, que les joueurs invétérés s’accordent à considérer comme le plus difficile, de jouer un jeu très modéré. Il s’imposa d’abord de ne jamais risquer plus d’argent qu’il n’en avait devant lui et d’imposer cette règle aux autres, ce qui limitait son gain comme sa perte ; puis il renonça non seulement au lansquenet, mais au brelan, et il se borna aux petits jeux, au papillon, dit Saint-Simon où il ne risquait et ne laissait guère risquer plus de deux ou trois pistoles. C’était pour lui manière de tenir une cour, d’attirer du monde autour de lui, et de faire à certains courtisans, qu’il savait peu fortunés, la politesse de les admettre à son jeu. S’il jouait encore, ce n’était plus par avarice, c’était par charité.

Devons-nous dire qu’il eut encore à se vaincre sur un autre point : un certain penchant pour les plaisirs de la table ? Ce n’est pas qu’il ressemblât à son frère le duc de Berry, qui se mettait fréquemment en état d’ébriété. Mais, gros mangeur comme tous les Bourbons, il aimait aussi à boire. Saint-Simon le dit nettement, et le soin même que ses panégyristes, Martineau et Proyart, mettent à le défendre contre cette accusation montre qu’il y avait bien quelque chose de vrai. « Si le prince a paru avoir quelque penchant pour la bonne chère, dit le Père Martineau, il y a de l’apparence que le plaisir qu’on trouve à table dans une conversation plus aisée y avoit beaucoup de part [17]. » Proyart dit à peu près la même chose, et il raconte à ce propos qu’à un repas auquel le duc de Bourgogne assistait, le maréchal de Boufflers ayant prétexté de sa goutte pour se retirer avant la fin du repas, et quelqu’un ayant demandé de quelle goutte il s’agissait, le duc de Bourgogne aurait répondu « que cela s’entendait assez » et, pour appuyer ce qu’il disait, aurait chanté cet impromptu :

Dans le temple du Dieu Ripaille
N’est-on pas tous de même taille ?
Que chez Louis, chez le Dauphin
L’on craigne les vapeurs du vin ;
Mais auprès d’un duc de Bourgogne
Profane qui n’est point ivrogne.

Sur ce point cependant comme sur les autres, il finit par se vaincre, et Saint-Simon rapporte de lui un trait touchant. Aimant à boire frais, il s’était fait faire deux petits seaux en argent pour rafraîchir du vin sur sa table. « Il les aimoit, ils lui paroissoient commodes et bien faits et il se repentit de cette dépense et de cet attachement. Bientôt après, les deux seaux disparurent et devinrent la nourriture des pauvres [18]. » Cette privation qu’il s’imposait faisait au reste partie de tout un plan de mortifications qu’il s’était tracé d’après les directions de son confesseur. C’était lui-même qui avait sollicité sur ce point les instructions du Père Martineau, et on retrouva ces instructions après sa mort, parmi les papiers qu’il avait conservés avec le plus de soin.

A mesure qu’il se retirait ainsi des divertissemens de la Cour, le duc de Bourgogne se faisait de plus en plus une vie personnelle et solitaire. La plus grande partie de ses journées se passait dans son cabinet de Versailles. Laissant la duchesse de Bourgogne courir les fêtes, se promener à cheval avec ses dames, ou faire des gâteaux à la Ménagerie, il s’y enfermait de longues heures. Lors même qu’il avait suivi le Roi à Marly ou à Trianon, il trouvait le moyen d’y revenir dans l’intervalle entre le dîner et le souper afin de pouvoir se livrer à l’étude. « Pour Trianon, écrivait-il au roi d’Espagne (28 juin 1705), c’est le lieu du monde qui me rend le plus ambulant, y allant deux ou trois fois par jour et revenant autant à Versailles où je couche et où je retrouve mon cabinet sous ma main, sans distractions lorsque j’y suis. » Les heures qu’il passait ainsi dans son cabinet étaient assurément bien employées. Cependant il ne les consacrait pas exclusivement aux questions qu’il était de son devoir de prince de connaître, à l’examen des affaires qui devaient être soumises au Conseil des Dépêches, à la lecture de ces quarante-trois volumes de rapports des intendans dont nous avons déjà parlé, ou encore des projets de réforme financière qui lui arrivaient parfois sous la forme mystérieuse d’une lettre déposée sur son bureau. Il en profitait également pour s’adonner, avec une ardeur peut-être excessive, à certaines études, dont ses précepteurs avisés s’étaient efforcés de le détourner comme peu convenables à son rang. Non seulement, il s’adonnait à la musique, mais il apprenait les règles de la composition. Il avait également le goût des sciences exactes. Il se remit avec passion à la géométrie dont, encore enfant, Malezieux lui avait appris les principes, ainsi qu’à la physique dont autrefois Fénelon cherchait à le détourner comme d’un écueil. Il s’appliquait aussi aux mathématiques et à l’astronomie. S’il faut en croire le Mercure, un peu suspect à la vérité de flatterie, il aurait poussé si loin ses études en ce genre qu’en 1706 il aurait découvert deux erreurs dans les calculs faits par les astronomes à l’occasion d’une éclipse de soleil [19].

Son cabinet était rempli d’instrumens de mathématiques, de plans des places fortes, de cartes de géographie. Non moins doué pour le dessin que pour la musique, il faisait des dessins à la plume qu’on aurait pris pour des estampes, et des levers de plan qui semblaient l’œuvre d’un ingénieur [20]. Quand il sortait de ce cabinet où il employait si sérieusement son temps, pour se rendre à Paris, ce n’était pas pour accompagner la duchesse de Bourgogne aux foires ou dans les magasins. C’était pour des visites plus dignes de son rang. Tantôt il se rendait à la Sorbonne et assistait à une soutenance de thèse « sur l’addition de la particule fîlioque au concile de Constantinople. » Tantôt il allait visiter le Jardin Royal, notre Jardin des Plantes d’aujourd’hui, où on lui faisait voir « plusieurs préparations toutes fraîches et entre autres un cerveau humain très proprement accommodé [21]. » Un autre jour, enfin, il allait rendre visite au célèbre érudit Gaignières, se faisait montrer ses collections, ses manuscrits, ses médailles et, s’entretenant avec lui des principaux rois de la France, il témoignait « d’une estime particulière » pour Louis le Gros, celui que l’histoire appelle le Père des Communes [22].

Cette existence, assurément assez austère pour un prince de vingt à vingt-cinq ans, ne connaissait qu’un plaisir : celui de la chasse. Qu’il courût le lièvre ou le daim avec les petits chiens du comte de Toulouse, le cerf avec la meute du Roi dont le duc de La Rochefoucauld, grand veneur, avait la direction, ou le loup avec celle de Monseigneur dont c’était la chasse favorite, il s’adonnait à cet exercice avec la fougue qui était demeurée au fond de sa nature et qui reparaissait à la surface dès qu’il croyait pouvoir s’y abandonner sans scrupule. Il n’imitait pourtant pas l’exemple de son père, qui, toutes les fois qu’il avait à choisir entre une chasse et une séance du Conseil des Dépêches, choisissait invariablement la chasse. Le duc de Bourgogne au contraire choisissait le Conseil. Il avait grand soin que les chasses auxquelles il assistait ne fussent cause d’aucun préjudice pour ceux dont il traversait les terres en débûché, et il les faisait indemniser au-delà même du dommage causé.

Il n’avait pas une moindre passion pour la chasse à tir. On en trouve la preuve dans sa correspondance avec Philippe V, grand amateur de chasse également. Dès que la saison en est arrivée, chacune de ses lettres, même celles où il est question des événemens les plus graves, se termine par une sorte de bulletin de chasse. Nous citerons un de ces bulletins. Après avoir raconté (26 juillet 1705) qu’en Flandre, les ennemis ont forcé les lignes françaises, que malgré la résistance opposée par les troupes du Roi l’armée a dû battre en retraite, et qu’il est impossible de prévoir ce que feront les ennemis enflés de ce succès, il continue : « Pour parler maintenant de choses moins sérieuses, je vous dirai qu’au commencement de ce mois il y a eu icy des perdreaux aussy gros que des cailles, que la plaine de Montrouge est découverte, que nous allons demain faire descente sur les lieux, et, dans huit jours, dans celle de Saint-Denis. Nous avons tiré lundy dernier une soixantaine de faisandeaux dans la forêt de Sénart dont il y avoit déjà de fort gros. On assure qu’il y a une quantité prodigieuse de gibier cette année. On attribue cela à la sécheresse qui est excessive. »

A ce goût un peu trop passionné peut-être pour la chasse il n’y avait pas grand mal. Il fallait bien que cette nature ardente se dépensât d’une façon ou d’une autre. Saint-Simon, que son attachement pour le duc de Bourgogne n’aveuglait pas, lui reproche, avec plus de raison, certains amusemens moins dignes de son âge et de son rang. C’est dans le célèbre écrit intitulé dans ses Mémoires : « Discours sur Monseigneur le duc de Bourgogne » qu’il composa sur la demande de Beauvillier [23]. « Je gémis sans cesse, dit-il, de voir encore des mouches étouffées dans l’huile, des grains de raisin écrasés en rêvant, des crapauds crevés avec de la poudre, des bagatelles de mécanique, une paume et des volans déplacés… et le trop continuel amusement de cire fondue et de dessins griffonnés. »

Comme ce discours était destiné peut-être à passer sous les yeux du duc de Bourgogne, Saint-Simon s’exprime ici avec une certaine mesure. Quelques pages plus loin, il traduit plus brutalement sa pensée lorsqu’il dit : « D’un autre côté, il ressembloit fort à ces jeunes séminaristes qui, gênés tout le jour par l’enchaînement de leurs exercices, s’en dédommagent à la récréation par tout le bruit et toutes les puérilités qu’ils peuvent. » Cette même expression de séminariste revient encore quelques lignes plus bas sous la plume de Saint-Simon : « Le jeune prince était passionnément amoureux de Mme la duchesse de Bourgogne ; il s’y livroit en homme sévèrement retenu sur toute autre, et toutefois s’amusoit avec les jeunes dames de leurs particuliers, souvent en séminariste en récréation, elles en jeunesse étourdie et audacieuse. »

Etourdies et audacieuses étaient assurément ces jeunes dames. Le bon abbé Proyart va nous dire, dans son style fleuri, à quelles épreuves leurs folâtres entreprises mettaient le duc de Bourgogne. « Il se considérait à la Cour comme au milieu de cette isle voluptueuse dont son cher Mentor lui avoit dépeint les dangers. Il étoit continuellement en garde contre les invitations insidieuses et tous les artifices de ces nymphes perfides qui se disputoient la gloire de triompher de la vertu du fils d’Ulysse [24]. « Madame prétend qu’une de ces dames ayant dit au duc de Bourgogne qu’il avait de beaux yeux, il s’efforça à partir de ce moment de loucher devant elle, pour détruire l’impression qu’il lui avait faite. « Il y a quelques jours, dit-elle, dans une lettre du 18 janvier 1710, la maréchale de Cœuvres voulut embrasser le duc de Bourgogne de force, mais il tournait la tête sans qu’elle pût y arriver. Quand il se vit dans l’impossibilité de lutter plus longtemps, il lui enfonça une épingle dans la tête si fort qu’elle dut garder la chambre et le lit pendant plusieurs jours. Joseph lui-même fut surpassé, car il se sauva laissant son manteau, mais ne frappa ni n’égratigna personne. Jamais on ne vit semblable pudeur [25]. »

Plus hardie encore fut l’entreprise à laquelle, de complicité avec la duchesse de Bourgogne, se prêta Mme de La Vrillière, la fille de la comtesse de Mailly, qui « sans beauté, dit Saint-Simon, était jolie comme les amours et en avoit toutes les grâces. » Elle n’avait que vingt ans à l’époque où se place l’anecdote que Madame va nous raconter encore, avec sa crudité habituelle. « Vous aurez sans nul doute entendu raconter, écrivait-elle à la duchesse de Hanovre, combien le duc de Bourgogne est dévot. Il l’est au point de ne pouvoir regarder une autre femme que la sienne. Celle-ci, pour le taquiner un peu, dit une fois à Mme de La Vrillière de se mettre dans son lit. Ce soir-là, elle fit semblant d’avoir bien sommeil. Le duc, heureux de ce que sa femme voulût une fois se coucher de bonne heure et avant lui, se déshabilla bien vite pour aller se coucher aussi. Quand il entra dans la chambre de sa femme, il demanda : « Où est Madame ? » Elle répondit : « Me voicy, » comme si elle était couchée, et lui vite, d’aller vers le lit, de se débarrasser de sa robe de chambre et d’y sauter. Mais à peine y était-il que la duchesse s’approcha, et faisant semblant d’être fâchée : « Est-il possible, dit-elle, que vous qui faites le dévot je vous trouve entre deux draps avec une des plus jolies dames de ce païs-ci ? — Que voullés-vous dire ? s’écria-t-il. — Reguardés qui est couchée près de vous ! » répondit-elle. Il jeta la dame hors du lit : elle n’eut pas le temps de se remettre, ni de prendre ses pantouffles devant le lit, car il voulait très sérieusement la battre avec ses pantouffles à lui. Elle dut se sauver sans sa chaussure ; lui ne put la rattraper, mais il lui criait toutes sortes d’invectives. « Vilaine effrontée, » était ce qu’il lui disait de moins fort. On voulait lui faire entendre raison, mais personne ne pouvait parler à force de rire [26]. »
II

Une vertu si rare, dont aucun prince n’avait donné l’exemple à la Cour depuis Louis XIII, une surveillance si exacte sur soi-même, une application si constante à tous ses devoirs, une lutte si continuelle contre ses défauts, ou même ses inclinations, ne pouvaient avoir qu’un mobile, le seul qui élève certaines natures au-dessus d’elles-mêmes, et les tire du commun où elles auraient langui pour les porter à un degré supérieur : le sentiment religieux. Le duc de Bourgogne avait toujours été sincèrement pieux. La ferveur avec laquelle il avait fait sa première communion ne s’était jamais ralentie chez lui. Elle s’était exaltée au contraire, et de la piété il avait tourné à la dévotion ; les malveillans disaient, nous le verrons tout à l’heure : à la bigoterie. Les exercices religieux occupaient une place de plus en plus grande dans sa vie. Il tenait qu’assister à une messe hâtivement dite dans une chapelle n’était pas une manière suffisante de sanctifier le dimanche. Quand la Cour était à Marly ou à Trianon, il revenait régulièrement à Versailles pour assister aux vêpres et au salut qui se disaient à la paroisse. Jamais il ne chassait le dimanche. Les lectures spirituelles prenaient une grande partie des heures qu’il passait dans son cabinet. Ces lectures étaient du moins des mieux choisies, et n’indiquent aucun penchant à cette mysticité malsaine que Mme Guyon et Fénelon à sa suite avaient un instant mise à la mode. Ses auteurs favoris étaient les Pères de l’Eglise, l’Imitation, saint François de Sales et Bourdaloue. De fréquens et longs entretiens avec son confesseur, auxquels parfois il ne consacrait pas moins de deux heures, occupaient aussi ses momens. Ses communions étaient fréquentes et il les rapprochait d’année en année. Après avoir communié de mois en mois, il communiait de quinze jours en quinze jours, parfois même de huit jours en huit jours, et toujours publiquement, en grand costume de l’ordre du Saint-Esprit, pour faire plus d’honneur au Sacrement dont il s’approchait.

Il existe de lui une prière après la communion, qui est belle, simple, d’un accent profond et qui ne déparerait pas un manuel de piété [27]. Plus curieuses cependant au point de vue de l’état de son âme sont des réflexions, pour chaque jour du mois, écrites de sa main, et que le Père Martineau a publiées après sa mort. On voit en les lisant combien il était troublé du sentiment de sa responsabilité comme prince, mais aussi avec quelle confiance il mettait son espoir dans la miséricorde divine.

Sa dévotion croissante ne se traduisait pas seulement par ces effusions intimes. Elle éclatait dans ses lettres les plus familières. Les expressions de la piété la plus ardente reviennent à chaque instant sous sa plume dans sa correspondance avec Philippe V. C’est presque exclusivement au point de vue religieux qu’il envisage tous les événemens dont il l’entretient, domestiques ou publics. Est-il informé par son frère de la grossesse de la reine d’Espagne : « Tous les jours, lui écrit-il, je prie Dieu pour l’enfant dont la reine est grosse, afin qu’il en fasse un chrétien et un prince chrétien. » Lui parle-t-il de la santé de leurs deux enfans, « j’espère, dit-il, que Dieu qui nous les a donnés nous les conservera tous deux pour en faire un jour des instrumens de sa gloire sur la terre et dans le ciel. » Apprend-il tout à la fois une défaite en Flandre, la levée du siège de Barcelone, la perte du Brabant : « Voicy, mon très cher frère, écrit-il (30 mai 1706), bien des malheurs coup sur coup, de tous costés, et on a besoin d’autant de religion que vous en avez pour les souffrir patiemment. » Les choses s’aggravent-elles au point qu’il a été question d’acheter la paix au prix d’un démembrement de la monarchie espagnole, voilà ce qu’il trouve à dire au Roi dont on dépècerait ainsi le royaume (28 novembre 1706) : « J’ai compris aisément la peine qu’a dû vous causer l’idée d’un démembrement de quelqu’un de vos États, et j’ay été ravi en même temps de voir la résignation avec laquelle vous vous soumettiez de tout à la volonté divine. Plus on est élevé et plein d’un sang illustre et plus on est touché de faire de pareils sacrifices, mais aussi, d’un autre costé, le mérite en est d’autant plus grand. Je prie Dieu qu’il accepte votre soumission et que par des coups de sa main toute-puissante il vous en délivre tout à fait [28]. »

Philippe V, nous le savons aujourd’hui, par l’ouvrage du Père Baudrillart, était beaucoup moins soumis, malgré toute sa piété, que ne le croyait son frère. On voudrait presque que le duc de Bourgogne ne le fût pas autant, que le sang illustre, dont lui aussi était plein, lui inspirât des accens plus mâles, et que sa résignation à la volonté divine ne semblât pas aller jusqu’au fatalisme. Ce qu’il y avait d’exagéré dans cette dévotion n’échappait pas à la malignité publique. « Il y a bien des superstitieux ici, écrivait Madame (14 décembre 1704) ; je suis persuadée que quand le duc de Bourgogne arrivera au gouvernement, la bigoterie aura le dessus. C’est inouï qu’un homme de l’âge du duc soit dévot à ce point… il communie tous les dimanches et fêtes, et jeûne, que c’est pitié à voir. Aussi est-il maigre comme un garrot [29]. » Mme Dunoyer écrit à peu près la même chose : « Franchement, notre cour dégénère fort, et c’est présentement un païs bien triste, Le Roi se fait vieux, Monseigneur se dissipe à la chasse ; le duc de Bourgogne est dévot, et il n’y a que Madame son épouse et le duc de Berry qui puissent procurer quelque plaisir [30]. » Mais ce sont là propos de personnes frondeuses et libres penseuses, autant qu’on pouvait l’être à cette époque. Aussi ces témoignages ne suffiraient-ils pas pour accuser le duc de Bourgogne d’un peu de bigoterie, si d’autres ne venaient s’y ajouter. Celui de Mme de Maintenon, d’abord : « M. le duc de Bourgogne est toujours pieux, amoureux et scrupuleux, écrit-elle à la date du 25 juillet 1706. » Il est vrai qu’elle ajoute : « mais devenant tous les jours plus raisonnable [31]. » Sous cette plume, si mesurée et si juste dans ses expressions, la critique n’en est pas moins significative, et montre qu’en réalité le duc de Bourgogne ne paraissait guère raisonnable. Il faut que cette disposition au scrupule exagéré fût bien forte chez le duc de Bourgogne pour que le Père Martineau lui-même en convienne et le loue « des réflexions où son bon esprit le fit entrer sur les inconvéniens que les scrupules pouvaient avoir pour lui, » inconvéniens que le bon Père réunit très judicieusement sous cinq chefs différens dont l’un est celui-ci : « qu’ils rendent incapable d’agir pour soy-même, de sorte que, dans les occasions, on ne sçauroit prendre son party, d’où il arrive qu’il faudroit à tout moment avoir quelqu’un dont on prît conseil ; encore ne seroit-on pas sans inquiétude, car, comptant peu sur le conseil qu’on auroit reçu, on voudroit consulter d’autres personnes [32]. »

Ce fut précisément ce qui arriva au duc de Bourgogne, lorsque, placé à la tête d’une armée, il eut quelque parti décisif à prendre. Il demanda beaucoup de conseils et n’en sut suivre aucun. Mais, à l’époque de sa vie où nous en sommes, cette disposition exagérée au scrupule avait un autre inconvénient : c’était que, pour fuir les tentations dont il se croyait environné et auxquelles il avait toujours la crainte de succomber, il se réfugiait de plus en plus dans une vie recluse et solitaire. Quand il était enfermé dans son cabinet, il se sentait du moins à l’abri des nymphes, des mauvaises pensées, des conversations légères, de la dissipation, du jeu. Quand il en sortait, la crainte de céder à quelque entraînement dont ensuite il se serait fait reproche, et en particulier de manquer à la charité dans ses propos, imprimait à son attitude une certaine contrainte à laquelle on se trompait. On lui trouvait l’air méprisant, tandis qu’il n’était que gêné et timide. S’il gardait le silence, c’était hauteur ; s’il s’obstinait à causer de questions scientifiques, auxquelles les courtisans n’entendaient rien, c’était pédanterie ; et, comme ce monde de Versailles, où pointait déjà l’esprit de la Régence n’était, malgré certaines apparences, rien moins que dévot, c’était à sa dévotion qu’on s’en prenait. Il faut voir comme Saint-Simon s’en désespère, mais aussi de quels traits justes et mordans il marque, dans son Discours sur le duc de Bourgogne « ces rides austères, ces presque involontaires froncemens, cette gêne de précision qui ne sont pas la vertu et qui, entés sur elle, font tout fuir en sa présence ; » comme il déplore « l’ignorance, la crainte, le peu de discernement qui accompagne toujours une dévotion presque naissante, le faisoit excéder dans le contrepied de ses défauts, et lui inspiroit une austérité qui outroit tout et qui lui donnoit un air contraint et souvent, sans s’en apercevoir, de censeur ; » comme il s’impatiente de ses trop longs entretiens avec son confesseur « qui faisoient craindre qu’un jour cette place devînt la première dans le conseil du roi qu’il seroit un jour » et « penser avec angoisse que le ministère ne sera plus séparable de la théologie ; que les affaires, que les grâces, que tout enfin deviendra point de conscience et de religion ; « avec quelle ardeur il souhaite enfin de voir le duc de Bourgogne « par principe de religion, renfermer tellement la sienne dans la justesse de ce qu’elle lui impose, par rapport à son état, qu’il s’affranchisse de tout ce qui n’en est pas l’essence, par cette douce liberté des enfans de Dieu qui, de l’intérieur, se répand aux choses extérieures. »

[33] Le conseil était bon. Instruit par l’expérience, le duc de Bourgogne devait plus tard s’y conformer et il était en train de se corriger lui-même sur ce point, comme il s’était corrigé sur d’autres, quand la mort l’enleva. Mais, durant ces années qui nous occupent, il faut reconnaître que les préventions soulevées par son attitude n’étaient pas sans fondement et qu’il apportait dans les meilleures choses un peu d’excès et beaucoup de gaucherie.


III

De cette dévotion outrée, des inconvéniens qu’elle entraînait avec elle, des fautes qu’elle fit commettre au duc de Bourgogne, qui faut-il rendre responsable ? Les adversaires de Fénelon se sont plu à l’en accuser. Rien n’est plus injuste. La lecture de sa correspondance avec le duc de Bourgogne suffit à le montrer. Notons d’abord que pendant quatre ans tout commerce avait été interrompu entre eux. Ces quatre années, de 1697 à 1701, sont précisément celles où le duc de Bourgogne débuta véritablement dans la vie, et où qualités et défauts de sa nature commencèrent à s’accentuer. Durant ces années, Fénelon ne put exercer quelque influence sur lui que par l’intermédiaire de Beauvillier. On sent dans les lettres qu’il adresse à ce dernier l’inquiétude qu’a laissée dans son âme de prêtre et de précepteur le sentiment de cette éducation morale inachevée. « J’aime toujours M. le duc de Bourgogne, lui écrit-il, nonobstant ses défauts les plus choquans. Je vous conjure de ne jamais vous relâcher dans votre amitié pour lui… Que ce soit une amitié crucifiante et de pure foi. C’est à vous de l’enfanter avec douleur jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en lui… C’est une Providence que son cœur ne se tourne point vers ceux qui auraient tenté d’y trouver de quoi vous perdre. Qu’il ne vous échappe pas, au nom de Dieu. S’il faisoit quelque grande faute, qu’il sente d’abord en vous un cœur ouvert, comme un port dans le naufrage [34]. »

Deux ans après, c’est-à-dire en décembre 1701, le duc de Bourgogne lui écrit pour la première fois, et, dès cette première lettre qu’il lui fait parvenir par une voie détournée, on le voit apparaître, tel que nous venons de le peindre, résigné à tout et scrupuleux sur tout : « Il faut s’en remettre à la volonté de Dieu de la miséricorde duquel je reçois toujours de nouvelles grâces. Je lui ai été plusieurs fois bien infidèle depuis que je ne vous ai vu, mais il m’a toujours fait la grâce de me rappeler à lui, et je n’ai, Dieu merci, point été sourd à sa voix. Depuis quelque temps, il me paraît que je me soutiens mieux dans le chemin de la vertu. » Puis, c’est l’élève qui reparaît : « Je continue toujours à étudier tout seul, quoique je ne le fasse plus en forme depuis deux ans, et j’y ai plus de goût que jamais, mais rien ne me fait plus de plaisir que la métaphysique et la morale. J’en ai fait quelques petits ouvrages que je voudrois bien être en état de vous envoyer, afin que vous les corrigeassiez, comme vous faisiez autrefois mes thèmes [35]. »

La réponse de Fénelon est faite toute de tendresse et d’encouragement. On devine sa joie de retrouver son élève, après un silence de quatre ans, dans une disposition aussi semblable à celle où il l’avait laissé. Déjà, cependant, dans les conseils pieux qu’il lui fait parvenir, il s’inspire des devoirs particuliers de son royal disciple. « Ne faites point de longue oraison, lui dit-il, mais faites-en un peu, au nom de Dieu, tous les matins en quelque temps dérobé [36]. » On devine qu’il n’aurait point approuvé les longues heures passées en prières, dans son cabinet. A partir de ce moment, plusieurs lettres s’échangent, et toutes, de part et d’autre, sur le même ton. Le duc de Bourgogne continue à s’accuser de ses fautes avec une humilité touchante et peut-être excessive. « Ma volonté d’être à Dieu se conserve et même se fortifie dans le fond ; mais elle est traversée par beaucoup de fautes et de dissipation. Redoublez donc, je vous prie, vos prières pour moi. J’en ai plus besoin que jamais, étant toujours aussi faible et aussi misérable. Je le reconnois tous les jours de plus en plus… J’ai eu aussi depuis quelque temps des scrupules, qui, quelquefois, m’ont fait de la peine. Voilà l’état où je suis présentement [37]. »

Les lettres de Fénelon sont, au contraire, admirables de finesse, de mesure, de bon sens. Soit qu’il fût averti par ses correspondans de la Cour, soit qu’avec sa merveilleuse intelligence, il devinât ce qui se passait à Versailles, sa préoccupation habituelle semble avoir été de mettre le duc de Bourgogne en garde contre les exagérations et les erreurs de conduite que lui reprochait Saint-Simon. Lui parlant de l’amour de Dieu : « Cet amour, ajoute-t-il, ne demande point de tous les chrétiens des austérités semblables à celles des anciens solitaires, ni leur solitude profonde, ni leur contemplation. Il ne demande d’ordinaire ni les actions éclatantes et héroïques, ni le renoncement aux biens légitimement acquis, ni le dépouillement des avantages de chaque condition. Cet amour ne trouble, ne dérange, ne change rien dans l’ordre que Dieu a établi. Il laisse les grands dans la grandeur et les fait petits sous la main de celui qui fait les grands. » Cette idée si juste que le duc de Bourgogne doit s’appliquer aux vertus de son rang et pratiquer les devoirs de son état, qu’il ne doit point vivre d’une vie solitaire et chagrine, revient à chaque instant sous la plume de Fénelon. « Etudiez sans cesse les hommes. Apprenez à vous en servir sans vous livrer à eux… La piété n’a rien de faible, de triste, ni de gêné ; elle se fait toute à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste point dans une scrupuleuse observation de petites formalités ; il consiste pour chacun dans les grandes vertus propres à son étal. Un grand prince ne doit point servir Dieu de la même façon qu’un solitaire ou un simple particulier. Saint Louis s’est sanctifié en grand roi [38]. » Aux termes près, ce sont exactement les mêmes conseils que Saint-Simon faisait parvenir au duc de Bourgogne par l’intermédiaire de Beauvillier. A Beauvillier lui-même, Fénelon tient le même langage, comme s’il redoutait un peu que l’influence de ce conseiller si honnête ne s’exerçât cependant pas tout à fait de la façon qu’il aurait souhaité : « Il ne faut pas, lui écrivait-il, vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude des pratiques entassées au dehors avec scrupule ; mais il faut, au contraire, que le principe intérieur d’amour, cultivé par l’oraison à certaines heures, et entretenu par la présence familière de Dieu dans la journée porte la nourriture du centre aux membres extérieurs et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion, chaque vertu convenable pour ce moment-là. Voilà, mon bon duc, ce que je souhaite de tout mon cœur que vous puissiez inspirer à ce prince qui est si cher à Dieu. La piété, prise ainsi, devient douce, commode, simple, exacte, ferme, sans être scrupuleuse ni âpre [39]. »

Quoi compte Beauvillier tenait-il de ces conseils, et quelle influence exerçait-il sur le duc de Bourgogne ? Cela est assez difficile à dire. A la Cour, on le rendait volontiers responsable de ce qu’on trouvait à reprendre dans l’attitude du jeune prince. « M. de Beauvillier est un brave et honnête homme, écrivait Madame. Mais il est trop dévot pour bien élever de jeunes princes. Il ne leur a pas suffisamment appris à vivre et ne leur fait pas assez fréquenter le monde, de sorte qu’ils sont timides et ne savent que dire. On ne leur a même pas appris qui sont les personnes qui les touchent de près [40]. » Aucune lettre de Beauvillier au duc de Bourgogne n’a été conservée. Nous aurons occasion de nous servir plus tard de celles que le duc de Bourgogne lui adressait pendant ses campagnes. A lire ces lettres, il ne semble point qu’il reçût d’aussi fermes conseils de son ancien gouverneur que de son ancien précepteur. Le confesseur laïque, comme l’appelle si justement M. le marquis de Vogué dans l’étude qu’il a faite de cette correspondance [41], paraît avoir eu la perception moins nette que le prêtre des inconvéniens d’une dévotion exagérée dans la situation du duc de Bourgogne. Beauvillier, qui non seulement assistait à la messe, mais communiait tous les jours, aurait un peu manqué d’autorité pour tempérer le zèle religieux de son ancien élève.

Pourquoi, au reste, attribuer à telle ou telle influence ce que la nature suffit elle-même à expliquer ? La vérité, c’est que le duc de Bourgogne était demeuré entier et impétueux. La grâce n’avait pas transformé sa nature ; elle avait tourné ses ardeurs vers des objets différens. Il apportait dans la dévotion les mêmes excès qu’il aurait pu porter dans les plaisirs, et sa piété lui servait même de raison secrète pour se livrer à certains penchans qu’il eût mieux fait de combattre. C’est ainsi qu’ayant toujours eu dès son enfance l’instinct timide, l’entrée en relation difficile et la répugnance aux nouveaux visages, il prenait prétexte de la nécessité de fuir les tentations pour s’enfermer dans son cabinet, où il était assuré de ne voir personne et où il pouvait se livrer à ses goûts. Il n’avait pas encore atteint ce degré de piété supérieure qui consiste à se vaincre soi-même et à devenir véritablement un homme nouveau. Il y devait parvenir un jour, mais, à cette époque de sa vie, on peut dire que sa piété avait encore tous les défauts de son caractère. Un des moindres inconvéniens de la dévotion ainsi entendue n’était pas qu’au lieu de le rapprocher de la princesse sa femme, elle contribuait au contraire à l’éloigner de lui. Nous arrivons ici à un point douloureux de la vie du duc de Bourgogne qu’il nous faut nécessairement toucher.


IV

« Mon mari m’adore, et moi, je l’aime fort, » écrivait Mme de la Fayette à Ménage en parlant de ce mari mystérieux qui devait disparaître si tôt complètement de sa vie. La duchesse de Bourgogne aurait pu écrire la même chose. Le duc de Bourgogne l’adorait. Elle se contentait de l’aimer fort et vivait avec lui sur un pied d’affectueuse camaraderie. Au dehors, la meilleure intelligence semblait régner entre eux. Le duc de Bourgogne ayant, au commencement de l’année 1701, accompagné son frère jusqu’à la frontière d’Espagne, il fut absent plusieurs mois. Dangeau raconte ainsi son retour : « Mme la duchesse de Bourgogne avait fait porter son dîner chez Mme de Maintenon, quoique Mme de Maintenon n’y fût pas, parce qu’on voit de sa chambre dans l’avenue, et qu’elle vouloit avoir le plaisir de voir arriver Mgr le duc de Bourgogne de loin. Dès qu’elle l’aperçut dans l’avenue, elle alla chez le Roi l’attendre. On ne peut pas témoigner plus de joie qu’ils n’en ont témoigné l’un et l’autre de se revoir… Le soir après souper, le Roi les envoya coucher, Mme la duchesse de Bourgogne et lui, un moment après qu’ils furent arrivés dans le cabinet [42]. » L’année suivante, quand il revint de sa première campagne, la réunion ne fut pas moins tendre. « Mgr le duc de Bourgogne qu’on n’attendait que demain, selon ce que le Roi avait dit à son lever, arriva un peu avant minuit. Il monta chez le Roi par le petit escalier de la garde-robe et entra dans la chambre de Sa Majesté dans le temps que l’on sortoit du grand coucher. Il fit une révérence très profonde au Roi qui lui dit : « Embrassez-moi donc, » et le Roi l’embrassa très tendrement. Après une fort courte conversation, le Roi lui dit : « Allez vite chez la duchesse de Bourgogne qui vous attend avec beaucoup d’impatience. » Cependant Mme la duchesse de Bourgogne, avertie promptement de son arrivée, courut dans le cabinet du Roi par la galerie, quoique fort en désordre, car elle allait se mettre au lit. Les embrassemens furent vifs et tendres : elle le conduisit chez elle et dans ses petits cabinets. Livry lui fit porter à manger ; il fut servi par les femmes de chambre. Le repas dura peu ; il se déshabilla fort vite, tant il avait d’impatience de se voir en liberté avec elle. »

Dans la vie de tous les jours, il paraît avoir été avec elle d’humeur facile et accommodante, ne contrariant en rien ses fantaisies et s’efforçant à lui plaire avec un peu de gaucherie. Il la célébrait sous le nom bizarre de Draco, dans des madrigaux assez lourds. La Beaumelle nous a transmis celui-ci que nous abrégeons [43] :

Draco, vous donneriez des lois à l’Univers.
Pour vous divertir, pour vous plaire,
Que ne feroit-on pas, que ne peut-on pas faire
Puisque votre époux fait des vers ?
……..
C’est vous, Draco, c’est vous qui d’un naissant délire
Trompez le charme impérieux.
Je vous vois, je me tais, j’admire.

Et le madrigal se terminait par ce vers qui est assez touchant :

Si je vous aimois moins, je vous chanterois mieux.

Nous avons vu qu’il passait beaucoup de temps chez elle avec les jeunes dames qui l’environnaient, que là il se départait de sa gravité et qu’il leur laissait même prendre avec lui des familiarités que blâme Saint-Simon. Quelle que fût cependant sa complaisance pour la duchesse de Bourgogne, jamais il ne dépassait certaines bornes. Quand sa conscience lui défendait de satisfaire à quelque caprice exprimé par elle, il demeurait inébranlable. La duchesse de Bourgogne était curieuse. Parfois elle aurait aimé à se faire raconter ce qui s’était passé dans les conseils auxquels son mari avait assisté. Mais plus ferme que Turenne qui avait un jour trahi un secret d’État pour Mme de Coatquen, toujours il s’y refusait. Un jour qu’elle insistait, il lui chanta cet impromptu :

Jamais mon cœur n’est qu’à ma femme,
Parce qu’il est toujours à moi,
Elle a le secret de mon âme
Quand il n’est pas secret du Roi [44]. Peu accoutumée à la résistance, la jeune princesse devait sentir avec impatience les bornes de son empire. Peu à peu elle se mit avec lui sur un pied de taquinerie, s’il est permis d’employer ce mot familier, raillant la vie sérieuse qu’il menait, ses mœurs sévères, et sa dévotion excessive. « Convenez, disait-elle un jour à Mme de Mailly, que j’ai épousé l’homme de France qui mène la vie la plus dure. En vérité, il ne faut pas être l’héritier d’Henri IV pour s’assujettir à un aussi triste esclavage. » Et le duc de Bourgogne de lui répondre encore par un impromptu :
Draco, qu’être esclave est bien doux
Quand c’est du devoir et de vous.

[45]

Cet amour du devoir, le duc de Bourgogne aurait bien voulu l’inspirer à sa femme. Elle-même, dans une lettre à Mme de Maintenon, que cite Proyart, va nous dire joliment comment il s’efforçait d’y parvenir : « Je ne me contente pas même de faire la volonté de M. le duc de Bourgogne, mais j’entre encore dans ses vues, ce qui n’est pas une si petite chose pour moi. Car il faut vous imaginer, ma chère tante, qu’il me les propose quelquefois en trois façons, le bien, le mieux, le parfait, comme feroit M. de Cambray et il me laisse maîtresse du choix. J’aurais quelquefois bonne envie de me déclarer pour la neutralité, mais je ne sais par quel enchantement je me conforme toujours à ce qu’il désire, même malgré moi [46]. »

Cet enchantement, qu’elle exagère peut-être un peu, n’empêchait pas la duchesse de Bourgogne de railler assez publiquement l’austérité de son mari et sa réserve extrême avec les femmes. « Je voudrois mourir avant M. le duc de Bourgogne, disait-elle un soir, en causant sur sa chaise percée avec ses dames (c’étoit là, dit Saint-Simon, qu’elle s’ouvroit le plus volontiers), mais voir pourtant ici ce qui se passeroit ; je suis sûre qu’il épouseroit une sœur grise, ou une tourière des filles de Sainte Marie [47]. » Nous avons vu les plaisanteries, d’assez mauvais goût, auxquelles elle se prêtait contre lui. Mais ces plaisanteries mêmes ne laissent pas de supposer une assez grande cordialité entre les deux époux. Aussi, à en juger par les apparences, l’auteur anonyme d’un Journal de la Cour de Louis XIV, cité par Proyart, pouvait-il dire avec vérité : « Madame la Dauphine agace continuellement Monsieur le Dauphin ; jamais ils ne sont d’accord pour les propos et toujours leurs cœurs sont unis. Je ne sais si l’on a jamais vu deux époux de caractères si différens s’aimer si tendrement [48]. »

Malheureusement il s’en fallait que l’union des deux cœurs fût aussi complète. Ils n’étaient pas au même diapason, et ces nuances de sentimens n’échappaient pas aux observateurs perspicaces. Spanheim, l’envoyé de Brandebourg, exagérait les choses et se trompait, d’un côté du moins, lorsqu’il écrivait : « Le duc et la duchesse de Bourgogne, sont fort indifférens l’un à l’autre [49] ». Madame, à son habitude, les exagérait encore davantage et les poussait au noir, lorsqu’elle mandait à la duchesse de Hanovre : « Les personnes qui s’étonnent tant de la profonde tristesse que ressentit le duc de Bourgogne lors de la grave maladie de sa femme ne savent peut-être pas qu’il en est très épris, mais elle ne l’est pas de lui, et je crois que, pourvu qu’elle eût donné le jour à un prince ou deux, elle verrait sans déplaisir partir le brave homme pour les régions célestes [50]. » Mais il est certain que le duc de Bourgogne ne trouvait pas chez sa femme réciprocité de tendresse. Il en souffrait et, comme il arrive souvent, la souffrance lui faisait commettre des maladresses qui ne devaient point la rapprocher de lui. Mme de Maintenon l’indique en quelques mots : « Mme la Duchesse de Bourgogne ne se porte pas bien ; on lui fait faire beaucoup de remèdes qui demanderaient plus de soin qu’elle n’est capable d’en prendre… Monsieur son mari est furieux ; on ne peut appeler autrement la passion qu’il a pour elle, et je ne crois pas qu’on en ait jamais vu une si désagréable pour celle qui la cause et pour les spectateurs… Il n’y a pas d’apparence de grossesse. Ces remèdes les empêchent de vivre ensemble, ce qui a quelque part dans la fureur dont je vous parle [51]. » La fureur n’était pas cependant l’état habituel du pauvre prince, mais plutôt une sorte de mélancolie tendre, dont nous avons eu entre les mains un curieux témoignage. Ce sont un certain nombre de lettres inédites écrites par lui à la marquise de Montgon, une des dames de la duchesse de Bourgogne.

La marquise de Montgon devait cette situation à sa naissance. Elle était fille de Mme d’Heudicourt, une des plus vieilles amies de Mme de Maintenon, et femme de Jean-François Cordebœuf de Beauverger, marquis de Montgon, un de ces gentilshommes qui faisaient leur chemin non pas à Versailles mais à l’armée, et qui, de grade en grade, avait atteint celui de maréchal de camp. Saint-Simon, peu bienveillant pour elle, est cependant obligé de convenir qu’elle brillait d’esprit, de grâces et de gentillesse et qu’« elle était plaisante et amusante au possible [52]. » Elle s’insinua rapidement dans les bonnes grâces non seulement de la duchesse mais du duc de Bourgogne, et nous allons la voir servant d’intermédiaire entre eux de bonne heure. Le duc de Bourgogne s’était mis avec elle sur un pied d’étrange familiarité.

Il faut avouer, lui écrivait-il la première fois qu’il dut se séparer de sa femme, que je me trouve bien solitaire les soirs quand je me couche et que j’aimerois bien mieux y trouver quelqu’un auprès de moy : mais hélas que je ne l’y trouverai de longtemps. Je crois que vous comprenez la peine que cela me fait me connaissant comme vous me connoissez, mais il faut en passer par là.

Les lettres qui nous ont été communiquées sont au nombre de seize, et toutes (sauf deux) datées de l’été 1703. Le duc de Bourgogne commandait à ce moment l’armée qui allait prendre Brisach et Landau. Elles sont écrites du camp. Mais elles n’ont rien de militaire. Elles ne sont remplies que de l’expression de sa tendresse pour la duchesse de Bourgogne, et aussi de ses plaintes de ce qu’elle ne lui écrit pas assez souvent. Nous extrayons de ces lettres quelques fragmens dont la répétition et la monotonie même sont attendrissantes à la longue, et font prendre en pitié ce jeune prince négligé.

Au camp de Hults, le 12 juin 1703.

Je suis étonné, Madame, de n’avoir point encor receu rien de vous et bien plus de l’irrégularité de Madame votre très illustre maîtresse, qui laisse passer un temps infini sans m’avoir écrit encor que deux lettres. (Suivent quelques détails sans intérêt ; puis il reprend.) Je ne sçai si je ne vous ennuierai point d’en revenir à mes moutons, mais vous sçavez bien qu’il faut que j’en parle un peu à propos de cette irrégularité. J’ai résolu de ne me point mettre avec elle en reproches ; cependant je ne sçaurais souffrir cet article patiemment, et je fus véritablement fâché hier au soir de n’avoir point de lettres par l’ordinaire de Franche-Comté qui arriva. Je voudrois que vous m’eussiez vu à souper l’air noir comme la cheminée, parlant tout seul, mon chapeau enfoncé jusqu’aux yeux. Après le premier mouvement qui fut de dépit contre elle, vous auriez bien vu ce que j’avois alors…….

Faistes mes complimens à Madame vostre mère dont j’attends quelque lettre aussi quelque jour, et pour l’autre méchante dont je vous ai parlé, dittes-luy que si doresnavant je ne reçois des lettres plus souvent je romps avec elle et ne luy écris de toute la campagne.

Poscriptum. — J’ai bien peur que ces menaces ne soient perdues, car je serois certainement plus puni qu’elle.

Au camp de Schleittal, le 17 juin 1703.

J’ai enfin reçeu avec grand plaisir, Madame, la lettre que vous m’avez écrite le onze à la suite d’une de votre chère maîtresse qui, par parenthèse, a été douze jours entiers sans m’écrire. Faites-luy-en, je vous prie, des reproches. Je suis ravi qu’elle se conserve, et moyennant cela j’espère que les douttes de M. Bourdelot seront heureusement éclaircis, mais de parler souvent de M. [le] duc de Bourgogne de loin, de sa santé et de n’en point trouver le souvenir insuportable, ne quadre pas avec estre douze jours sans luy écrire et j’en reviens toujours là parce que j’en ai été assez fâché. Je ne ferai pas celle-cy plus longue car j’ai à écrire à cette maligne qui me met le peu de cervelle que j’ai à la mistanfute, et il faut lui réserver toute mon éloquence pour tâcher à luy persuader de m’écrire plus souvent. Je voudrois bien pouvoir me couvrir icy d’assés de lauriers pour les apporter tous à ses pieds à mon retour et qu’ils fussent entassés de telle façon que la mirthe que j’y ai mis jusqu’icy put remonter jusqu’à son cœur. Ne voilà-t-il pas finir par une pensée bien héroïque et digne du stile des romans.

L.

Au camp de Schleittal, le 24 juin 1703.

Cette lettre, Madame, servira de réponse à deux des vostres que j’ai reçeues presque en même temps, qui me font enrager par la description des grâces de votre illustre maîtresse dont je suis éloigné de plus de cent lieues et pour plus de cent ans. Il semble que vous vouliez m’épargner en ne m’en mettant qu’un mot, mais vous sçavez que ma subtile imagination a bientost tout parcouru, sans attendre mon lit qui n’a pas encore manqué de m’en présenter l’agréable image toutes les nuits

Adieu, il faut que j’achève une lettre à la Reine de mes pensées, dittes-luy que je vous ai chargé de sçavoir de sa bouche si elle m’aime et mandez-moy ses propres paroles. Ici se place une lettre étrange, que nous citerons tout entière. Voulant donner à son mari une preuve de tendresse, la duchesse de Bourgogne avait chargé Mme de Montgon de lui écrire une lettre dont les caractères étaient tracés avec son propre sang, en guise d’encre. Le duc de Bourgogne reçoit cette lettre avec transport et il y répond :

Au camp de Salmbach, le 3 juillet 1703.

Je ne puis tarder un seul moment à vous faire réponse et bien loin d’avoir eu mal au cœur du sang adorable que j’ay receu, je l’ai baisé mille fois et le baiserai encore plusieurs fois aujourd’hui. Je viens de m’en tirer dans le moment pour en envoyer aussi du mien, et donnez-le-luy s’il n’est pas indigne d’elle et si elle dit qu’elle le verseroit, mon [un mot illisible) déjà commencé à en verser un peu pour elle pour qui assurément il ne m’en resteroit rien. Mais nous devons le conserver l’un pour l’autre et unir nos cœurs ainsy que le paroissent ceux qui sont désignés avec mon propre sang tiré d’un des doits de ma main gauche par mon couteau sur le champ. Cette lettre, outre le petit dessein, est toute barbouillée du sang que l’amour m’a fait verser sur le champ, trop heureux de l’avoir répandu pour elle. Cette vue m’a fait revenir de l’esprit et au lieu qu’il étoit revêche il est poétique et enflammé.

Quoy donc ! voila le sang qui colore ses joues,
C’est luy qui la fait vivre et qui jusqu’en ses yeux
Met le feu qui me rend amant et bienheureux,
Qui dans trois mois au plus fera tourner mes roues,
Gardez le donc ce sang, ce thrésor précieux,
Pour vous le mien est prest à couler dans ces lieux,
Car, en cherchant icy la gloire,
C’est votre cœur dont je veux la victoire.

Vous me promettez bien que vous irez luy porter cette lettre dès que vous l’aurez reçue. Tâchez que ce soit en particulier. Mettez-vous à genoux devant elle et, luy baisant les deux mains de ma part, présentez-luy le sang versé pour elle uniquement. Je ne sçai si vous ne vous serez point doutter de ma folie ; mais puis-je assez marquer à cette reine combien je l’aime, quoiqu’elle le sache déjà bien. Mandez-moy comment elle aura receu ma commission et ses propres paroles, et demandez-luy alors si elle ne m’aime pas de tout son cœur et comme je le mérite. Adieu, ma chère Mongon. S’il me vient encore quelque extravagance dans l’esprit entreicy et ce soir que part la poste, je l’ajouterai à cette lettre.

A six heures du soir.

Plus j’y pense et plus je trouve l’imagination agréable d’avoir écrit avec le propre sang de la personne aimée. Mais j’y eusse voulu les deux dernières lignes de sa main, non que je croye qu’elle ne le pense pas, mais parce que la chose en auroit été plus tendre et plus touchante. Mais faistes luy bien valoir que le sang qu’elle verra n’est point versé par ordonnance d’aucun médecin et envoyé par occasion, mais pour elle seule et dans le plus tendre mouvement de mon cœur qui m’a empesché de sentir le petit mal que je me suis fait. Adieu, ma chère Mongon, je vous remercie mille fois de l’ingénieuse lettre que vous m’avez écritte et je la garderai toute ma vie à cause de l’ancre précieuse qui y a été employée ; et je vous aimerai plus sincèrement que jamais.

En effet, la lettre porte dans un coin deux petits cœurs surmontés d’une flamme, et le papier offre des maculatures qui proviennent évidemment de ce que le duc de Bourgogne écrivait la main encore ensanglantée. Ne dirait-on pas, au style près, une épître écrite, en pleine époque romantique, par un amant à sa bien-aimée ? Quinze jours après, le duc de Bourgogne reçoit une réponse à cette lettre exaltée, mais la réponse n’est point de la main qu’il aurait souhaitée :

Au camp de Tilstett, le 18 juillet 1703.

Je vous écrivis hier une lettre, ma chère Mongon, et n’ai reçue que ce matin la vostre du onze, en réponse de la commission que je vous avois donné en vous renvoyant de mon sang. Mais la conduitte de la personne du monde que j’aime le plus n’est guères conforme à ses discours. Elle m’aime de tout son cœur et cependant me laisse dans un profond oubli. Voicy la cinquième poste qui est arrivée aujourd’hui sans m’apporter de lettres, preuve quelle a été au moins neuf jours sans m’écrire, pendant que l’approche de Strasbourg me donne le moyen de redoubler de régularité et de luy écrire six fois la semaine et que je n’en laisse pas échapper une seule occasion. Je ne puis désormais chanter qu’une Élégie, me plaignant tristement de la fin de ma vie qui viendra tout incessamment, si cet objet charmant ne rend à mon tendre cœur qu’une froideur extrême, poison plus fin pour luy que n’est l’arsenic même.

……………..

Ne recevant toujours point de réponse, il s’efforce de l’émouvoir par la pensée qu’il pourrait être blessé à mort et ne plus la revoir :

Quand vous recevrez cette lettre faistes donc souvenir cette coquette que dans le mesme instant que vous luy parlerez je suis peut estre à la tranchée où le canon et le mousquet donnent souvent, où j’ai des morts et des blessés à droite et à gauche et où j’ai peut estre déjà attrapé quelque tape (ce qui n’arrivera pourtant pas à ce que j’espère) mandez moy ce que fera sur elle cette pathétique réflexion. Mettez luy aussi devant les yeux l’arrivée d’un courrier qui porteroit que j’aurois été blessé peut estre dangereusement, l’état ou de mon costé je serois pensant que je ne la reverrois peut estre jamais et qu’en mourant je ne regretterois qu’elle en ce monde. Je croy qu’il sera bon que vous luy lisiez cet article afin de me mander au juste ce que vous pourrez pénétrer des sentimens de son cœur par l’effet qui en paroistra au dehors.

La coquette et paresseuse princesse, pour se faire pardonner sans doute, finit par lui envoyer son portrait. Le pauvre prince en est tout heureux et fait part de sa joie à Mme de Montgon :

Au camp devant Brisak, le 3 septembre 1703.

Grâces infinies, grâces extresmes à la dame bienfaisante qui a remis ce ravissant portrait en des mains qui seules étoient dignes de me l’envoyer. Je ne dis pas, ma chère Mongon, que je l’eusse mal reçue quand il me seroit venu des vostres en droiture, mais vous sçavez bien que c’est tout autre chose de l’avoir reçue de celle qui y est vivement exprimée, de celle qui l’avoit promis et ordonné, de celle enfin qui sçait charmer quand elle le veut les présens comme les absens et qui souvent aussi prend plaisir à les faire enrager. Ce portrait est très ressemblant, surtout du premier coup d’œil, et j’y ai bien reconnu ces grands yeux qui sçavent jetter de si doux regards quand il leur plaist, ce qui n’arrive pas souvent. Vous croyez bien que je l’ai regardé plusieurs fois depuis-vingt-quatre heures. Dites moy si l’on parle quelquefois de M. le duc de Bourgogne et comment on en parle. Je croy que vous reconnaissez aisément ce si par lequel je ne sçaurois finir. Adieu ma chère Mongon ; encor une fois cependant en vous remerciant mille fois du portrait et de l’imagination qu’il contient que j’ai fort aprouvé comme je croy que vous n’en douttez pas. L.

Quelques jours après Brisach était pris et le duc de Bourgogne rentrait à Versailles. La correspondance se termine donc sur cette lettre. Il faut la rapprocher d’un court billet que, l’année précédente, la duchesse de Bourgogne écrivait à sa grand’mère, pendant que le duc de Bourgogne était à l’armée de Flandres :

Versailles, ce 12 juin 1702.

Vous avez été malade, ma chère grand’mère, et je voulois vous en témoigner ma peine, mais je prends souvent de si mauvoises mesures que le temps me manque, outre que j’escris tous les jours à M. le duc de Bourgogne.

Ainsi, en 1702, elle écrivait tous les jours, du moins à l’en croire, au duc de Bourgogne. En 1703, après lui avoir promis de lui écrire deux fois par semaine, elle ne parvenait même pas à tenir sa promesse. Que s’était-il donc passé et quelles pensées nouvelles occupaient cette jeune tète ? Nous le comprendrons mieux quand nous aurons fait un pas plus avant dans la vie intime de ce ménage.


V

Bien que la succession au trône en ligne directe fût assurée par l’existence de Monseigneur, et par celle du duc de Bourgogne, sans parler des princes ses frères, cependant on n’en considérait pas moins comme une affaire capitale de savoir si la duchesse de Bourgogne aurait bientôt des enfans. En 1701, elle n’avait point encore donné d’espérances. Bien qu’elle eut à peine seize ans, l’impatience était grande, et le bruit semble s’être répandu que cette impatience n’était pas partagée par elle. Aussi tout un chacun commença-t-il de s’en mêler. De Turin même, par l’intermédiaire de son premier écuyer, Tessé, notre vieille connaissance, qui y était alors en mission, on lui faisait parvenir des objurgations. C’était d’abord le Père Valfré, son ancien confesseur. « Il me manda, écrivait Tessé à sa maîtresse, qu’en priant Dieu pour votre conservation il le prioit toujours pour votre fécondité ; qu’il lui sembloit qu’elle tardoit, et qu’il falloit que ses prières, ou votre volonté ne fussent pas assez efficaces. » C’était ensuite sa mère qui, s’apprêtant à mettre au monde un septième ou huitième enfant, s’informait si sa fille n’était pas dans le même état qu’elle et lui faisait parvenir les recommandations les plus précises ; c’était enfin Tessé lui-même qui, lui envoyant un bénitier de la princesse de Vaudémont, abordait tout droit le sujet : « Je crois devant Dieu qu’elle me l’a donné pour réveiller tous les soirs et tous les matins, par l’enfant de corail blanc qui est dedans, l’idée que vous nous en devez un, et sur cela il n’y a réflexion qui tienne, ni sur votre belle taille, ni sur aucune chose. Je suis votre vieux domestique auquel vous avez permis de s’exposer même à s’entendre dire par vous qu’il est un vieux fou. J’y consens, pourvu que vous permettiez à Mme Quentin de m’informer au retour de M. le duc de Bourgogne que cela peut être, et ensuite que cela est [53]. »

Il ne semble point que ces reproches indirects fussent justifiés. Nous lisons en effet, à la date du 7 mai 1701, dans le Journal de Dangeau : « Le Roi étant le matin au conseil, à son ordinaire, la duchesse de Lude demanda à lui parler, le Roi la fit entrer. Elle dit à Sa Majesté qu’on avoit vu au réveil de Mme la duchesse de Bourgogne qu’elle étoit présentement en état d’avoir des enfans, de quoi le Roi fut fort aise. » A partir de cette communication en plein conseil, il ne se passe guère de mois que Dangeau ou même le Mercure ne nous informent des espérances que donnait la princesse, espérances qui étaient toujours suivies de déception. Vainement on lui imposait des précautions. On lui faisait éviter en voiture les routes pavées ; on la conduisait au pas. On la transportait en bateau de Corbeil à Fontainebleau. Son jeune âge et peut-être aussi ses propres imprudences étaient cause que sans cesse elle « se blessait, » suivant l’expression du temps. Les perpétuelles incertitudes où elle tenait le public donnèrent même lieu à un couplet assez malicieux [54] :

Elle-même sur ce sujet,
Ignorant tout ce qu’on décide,
Au médecin conta le fait
D’une voix tremblante et timide,
Lui disant mille fois tout bas :
La suis-je ou ne la suis-je pas ?

Elle la fut décidément à la fin de 1703, et le régime sévère qu’on lui imposa réussit à la préserver d’un nouvel accident. La grande affaire était de l’empêcher de danser. Le 1er février 1704, la marquise d’Huxelles écrivait à son ami M. de la Garde : « Le Roy va passer le carnaval à Marly où l’on ne dansera point, parce que M me la duchesse de Bourgogne seroit au désespoir de voir danser et de n’en pas être [55]. » Une complication sur la nature de laquelle la duchesse de Lude entre dans de grands détails dans une lettre à la duchesse de Savoie [56], étant survenue au septième mois, Clément, l’accoucheur en titre des princesses, la condamna à garder continûment le lit. On avait beaucoup de peine à l’empêcher de s’agiter, car elle avait des vapeurs, et à la tenir en repos. Elle ressentit les premières douleurs le 24 juin au matin. Ses couches furent laborieuses et douloureuses. Le Roi l’assista tout le temps, comme il avait fait pour la Dauphine. Le duc de Bourgogne demeura au contraire dans son cabinet, les cris de la princesse lui faisant trop de peine à entendre. Enfin, à cinq heures une minute et demie, rapporte Dangeau avec sa précision ordinaire, elle accoucha heureusement d’un prince qui fut sur-le-champ appelé le duc de Bretagne. La maréchale de la Mothe apporta l’enfant au duc de Bourgogne qui le baisa, puis il se rendit à la chapelle où il demeura en prière pendant trois quarts d’heure. La veille, il s’y était déjà enfermé longtemps seul et sans vouloir être connu.

Les enfans ne tenaient alors guère de place dans l’existence des mères, probablement encore moins à la Cour qu’ailleurs. La duchesse de Bourgogne resta du jour de ses couches jusqu’au 17 juillet, c’est-à-dire vingt-trois jours, sans voir son fils. Elle ne parle qu’une fois de lui dans ses lettres à sa grand’mère, et il semble qu’elle s’en excuse : « Je ne sorois m’empescher, ma chère grand’mère de vous parler de mon fils qui se porte fort bien. Il seroit assez joli s’il n’avoit point la galle ; mes j’espère que, quand nous reviendront de Fontainebleau, il n’en aura plus. » Cet enfant, au reste, ne devait pas vivre longtemps. Au mois d’avril de l’année suivante, il mourait, emporté par des convulsions. L’affliction de la duchesse de Bourgogne fut vive et touchante. Elle écrivait, quelques jours après, à sa grand’mère : « Je ne puis, ma chère grand’mère, estre plus longtemps sans me consoler avec vous du mal qui m’est arrivé. Je suis bien persuadé que vous y aurez esté sensible, car je sais l’amitié que vous avez toujours eue pour moy. Si on ne prenoit tous les malheurs de cette vie en Dieu, je ne sait ce que l’on deviendroit ; je croy qu’il me veut attirer à luy en m’accablant de toustes sortes de chagrins. Ma santé en souffre beaucoup, mais c’est le moindre que j’aye [57]. »

Le duc de Bourgogne adressait également à son frère Philippe V une belle lettre où il tire sa résignation de considérations mystiques.

A Marly, le 26 avril 1705.

Je ne vous ai point écrit, mon cher frère, depuis la perte que j’ai faite de mon fils, et je croy que la tendresse que vous avez pour moy vous l’aura faitte sentir vivement. Il auroit été à souhaiter non seulement pour mon intérest particulier, mais encore pour celuy des affaires générales, que ce malheur ne fût point arrivé, mais les hommes doivent toujours se soumettre aveuglément à ce qui vient d’en haut. Dieu sçait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient ; il a la vie et la mort dans ses mains, et a placé mon fils dans un lieu où je désire ardemment de le rejoindre un jour. Cependant ce n’est pas assez de le désirer, il faut y travailler, et je serois janséniste si je disois autrement ce que vous scavez bien que je suis bien éloigné d’estre. L’état où vous êtes, mon cher frère, et celuy auquel je suis destiné selon le cours de la nature (souhaittant que ce soit bien tard), cet état, dis-je, est rempli d’autant de dangers qu’il y a de devoirs à remplir, et ces dangers sont d’autant plus pressans que ces devoirs sont grands ; mais aussi quel degré de gloire est destiné dans le ciel à ceux qui les remplissent dignement ! Je ne vous donnerai pas d’autre modèle que saint Louis dont nous avons l’honneur de descendre ; il n’y a pas à doutter qu’après avoir rempli sur la terre les devoirs immenses de la royauté, il ne possède une place bien élevée dans le ciel, et il ne l’a pas acquise sans peines, sans applications, sans soins, sans traverses. Je m’aperçois qu’insensiblement, au lieu d’une lettre, je fais un sermon, mais vous en voyez l’intention ; elle est droitte certainement, et la matière que j’ai traittée d’abord m’a bien fait faire de réflexions différentes sur le bonheur de mon fils d’estre arrivé au ciel sans avoir essuyé les horribles dangers où nous sommes, et dont la seule correspondance fidèle à la grâce, la vigilance, le travail, la justice et l’accomplissement exact de nos devoirs nous peuvent tirer. Il est vrai, que si le péril est grand, la grâce est abondante et que Dieu ne nous laissera jamais tenter au-dessus de nos forces, mais il faut les employer, et le serviteur négligent a été damné aussi bien que Judas et le mauvais larron [58].

Quelques jours après, il lui écrivait encore, en lui donnant des nouvelles de la duchesse de Bourgogne, et d’une médecine qu’elle avait prise : « Je croy qu’on la réitérera bientost et qu’on la baignera ensuitte, puis qu’on luy donnera des eaux de Forges pour la disposer à réparer promptement la perte que nous avons faite [59]. »

La perte ne fut cependant réparée qu’au mois de janvier 1707, par la naissance d’un second duc de Bretagne. A en croire Mme de Maintenon, la succession étant assurée, la duchesse de Bourgogne aurait souhaité s’en tenir là. « Il est certain, Madame, écrivait-elle à la princesse des Ursins, que notre princesse a trop peur de devenir grosse. La vôtre (la reine d’Espagne) est si raisonnable que j’espère qu’elle ne prendra point ces impressions-là, et je les crois très mauvaises selon Dieu ; et elles doivent encore, pour bien d’autres raisons, désirer des enfans. » Et dans une autre lettre : « Mme la duchesse de Bourgogne ne connaît pas assez son véritable intérêt là-dessus. » Elle devait cependant avoir, en 1710, un troisième enfant qui fut Louis XV, mais, bien avant cette date, s’étaient passés dans sa vie de femme des incidens que nous ne pouvons taire. C’est le point obscur et un peu mystérieux de cette existence dont nous n’avons vu jusqu’à présent que le côté extérieur et brillant. Il nous le faut aborder résolument.


VI

« Il se présente ici une anecdote, très sage à taire, très curieuse à écrire à qui a vu les choses d’aussi près que moi. Ce qui me détermine au second parti c’est que le fait en gros n’a pas été ignoré et que les trônes de tous les siècles et de toutes les nations fourmillent d’aventures pareilles. Faut-il donc le dire [60] ? »

Nous serions presque tenté de nous poser la même question que Saint-Simon, tant il semble que, même après deux siècles écoulés, ces questions relatives à l’honneur d’une femme doivent être traitées avec délicatesse. Mais Saint-Simon l’a dit avec tant de détails qu’il est impossible de ne pas le redire après lui, en cherchant à démêler le vrai du faux, et le certain de l’invraisemblable, tâche d’autant plus malaisée que Saint-Simon est ici à peu près l’unique témoin et qu’il le faut suivre, tout en le contrôlant.

Le certain, c’est qu’il y eut dans la vie de la duchesse de Bourgogne, de 1703 à 1706, autant qu’on peut en matière aussi délicate fixer des dates précises, quelques années troublées où sa coquetterie l’entraîna, où son imagination fut prise, où son cœur fut ému. Ceux qui l’observaient de près et sans bienveillance voyaient venir depuis longtemps cette crise. Dès 1701, Madame écrivait : « La duchesse de Bourgogne a beaucoup d’intelligence ; mais elle est, comme le serait toute jeune personne à qui on aurait laissé une aussi grande liberté, extrêmement coquette et fougueuse (coquet wid wildt). Si elle avait été auprès de gens qui l’eussent tenue comme elle aurait dû être tenue, on aurait pu faire quelque chose de bon de Son Altesse, mais j’ai peur, de la façon dont on la laisse aller, que beaucoup d’histoires n’arrivent au jour [61]. » Et dans une autre lettre de 1703 : « Le duc de Bourgogne est tellement confit en dévotion, que selon moi il en deviendra stupide… Sa femme est méchante et coquette ; elle lui fournira matière à mortification. »

Saint-Simon, qui veut au contraire tant de bien à la duchesse de Bourgogne, ne peut s’empêcher de dire la même chose que Madame, et, comme elle aussi, il rejette la responsabilité de ses torts sur les personnes qui l’entouraient : « La facilité naturelle de la princesse, dit-il, se laissoit conformer aux personnes qui lui étoient les plus familières, et, ce dont on ne sut pas profiter, elle se plaisoit autant et se trouvoit aussi à son aise et aussi amusée d’après-dinées raisonnables, mêlées de lectures et de conversations utiles, c’est-à-dire pieuses ou historiques, avec les dames âgées qui étoient auprès d’elle, que des discours plus libres et dérobés des autres qui l’entraînoient plutôt qu’elle ne s’y livroit, retenue par sa timidité naturelle et par un reste de délicatesse [62]. »

Ce reste de délicatesse était mis à forte épreuve par les exemples dont elle était environnée. Il aurait fallu qu’un mari intelligent veillât sur elle, s’associant à sa vie et en tempérant les écarts. Or, c’était précisément le contraire que faisait le duc de Bourgogne. Notons enfin qu’après avoir été assez beau dans son adolescence, il avait perdu quelques-uns de ces attraits qui le faisaient, non sans exagération déjà, comparer à l’Amour par Mlle de Scudéry. S’il avait conservé ses yeux admirables, son regard vif et touchant, à la fois perçant et doux, ainsi que sa chevelure abondante et naturellement bouclée, le bas de son visage s’était altéré, la bouche surtout, et le râtelier supérieur, avançant trop, emboîtait presque celui de dessous. De plus, la différence entre ses deux épaules s’était accentuée au point de faire dévier sa taille et de gêner sa marche. Madame, qui ne mâche point ses mots, l’appelle bossu et boiteux. Elle dit qu’il était tout de travers, et qu’il avait une jambe plus courte que l’autre, si bien que, quand il voulait se tenir debout, le talon d’un de ses pieds était en l’air et qu’il ne touchait le sol que des doigts. Il faut donc reconnaître que le duc de Bourgogne était un mari un peu disgracieux, un peu maladroit, que sa passion même devait rendre souvent importun, et qui n’avait point tout ce qu’il fallait pour contenir une femme toute jeune, assurément coquette et fougueuse.

La duchesse de Bourgogne était dans cette phase de dissipation et d’indifférence pour son mari que nous avons décrite, lorsque ses yeux qui séduisaient tout le monde, ses yeux promeneurs, comme les appelait Tessé, tombèrent sur un jeune seigneur qu’elle avait eu souvent occasion de voir à la Cour, car il s’était mis fort avant dans les bonnes grâces du duc de Bourgogne, qui l’avait pris en gré. C’était Louis Armand de Brichanteau, marquis de Nangis, colonel du régiment de Bourbonnais. Il n’avait alors que vingt et un ans et cependant il était à la veille d’être nommé brigadier d’infanterie. Saint-Simon, qui en parle durement, comme d’un « assez plat maréchal de France [63], » ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il était à cette époque la « fleur des pois » et le « favori des dames » et qu’il avait plusieurs titres à cette faveur : d’abord son extérieur, car il était très joli cavalier et, remarque Saint-Simon, « mieux fait que le duc de Bourgogne ; » ensuite la réputation de bravoure qu’il s’était acquise à la guerre au cours des deux campagnes de 1701 et de 1702, et quelles dames avoient relevée ; » enfin, une « discrétion qui n’étoit pas de son âge, et qui n’étoit plus de son siècle » dans ses nombreuses bonnes fortunes.

A ce moment, c’est-à-dire au commencement de 1703, Nangis servait en Flandre sous Villars, mais il ne fallait que deux ou trois jours pour aller et venir entre Versailles et l’armée. Il avait été malade au camp en juin, et peut-être était-il revenu à Versailles en convalescence. C’était le moment où le duc de Bourgogne partait, au contraire, pour l’armée et y restait quatre mois. Ces longs silences qui le faisaient tant souffrir et qui contrastaient avec les lettres quotidiennes de l’année précédente s’expliqueraient ainsi par les préoccupations que causait à la princesse son intrigue naissante avec Nangis. Il semble bien que les premières avances, qui furent probablement des œillades de ses yeux promeneurs, soient venues d’elle. Ces coquetteries flattèrent et émurent Nangis, mais elles le troublèrent singulièrement. Il avait à ce moment même une liaison avec cette jolie Mme de la Vrillière dont nous avons déjà parlé. Mme de la Vrillière tenait à sa conquête. Elle s’aperçut qu’on la lui disputait. En effet, bien que, par une sorte d’entente tacite, il n’en fût point trop ouvertement parlé, le trouble que la duchesse de Bourgogne laissait apercevoir en présence du jeune et élégant colonel n’échappait point aux yeux. Nous en trouvons la preuve dans les Souvenirs de Mme de Caylus, et encore dans une des jolies lettres, récemment publiées par M. Taphanel, qu’adressait à La Beaumelle la vieille religieuse de Saint-Cyr chargée de lui communiquer les papiers de Mme de Maintenon : « J’ai ouï dire à feu ma mère, écrivait Mme de Louvigny, qu’on ne s’était aperçu de son faible pour M. de Nangis que parce qu’elle rougissait en le voyant, et qu’on avait si bien saisi ce symptôme avilissant qu’on prévenait toutes les occasions afin que la princesse n’eût pas à rougir souvent. Elle était gardée à vue [64]. »

Nangis était livré cependant à d’étranges perplexités, que Saint-Simon, bien informé à son dire, nous peint avec sa vivacité coutumière. D’un côté, il redoutait « les furies de sa maîtresse qui se montroit à lui plus capable d’éclater qu’elle n’étoit en effet, » mais, de l’autre, il craignait que sa réserve ne le perdît « auprès d’une princesse qui pouvoit tant, qui pourroit tout un jour, et qui n’étoit pas pour céder, non pas même pour souffrir une rivale. » Ce fut alors que, pour triompher de la réserve de Nangis, la princesse s’avisa d’un artifice bien féminin. Ce fut de le piquer de jalousie, en encourageant un concurrent qu’elle trouva fort à propos sous sa main.

Notre ami Tessé avait une fille assez jolie, fort spirituelle comme lui, qu’il avait donnée en mariage à un jeune marquis de Maulevrier, fils d’un frère de Colbert, de quelques années seulement plus âgé que Nangis, et, comme lui, brigadier des armées du Roi où il s’était distingué par sa bravoure. C’était entre eux le seul trait qui fut commun. Maulevrier n’avait point l’élégance de Nangis. Il était assez vulgaire d’aspect et de figure peu agréable. Mais il l’emportait de beaucoup sur lui par l’esprit. De plus il était ambitieux, intrigant, un peu fou, mais un de ces fous dont les extravagances ne laissent pas d’être calculées. Sa situation de gendre du premier écuyer, l’intimité de sa femme avec la princesse lui ouvraient un facile accès auprès de la duchesse de Bourgogne. Il en devint ou feignit d’en devenir amoureux. D’abord rebuté, il fut ensuite plus favorablement accueilli. Il eut la hardiesse d’écrire, elle eut l’imprudence de répondre. Les lettres passaient par l’intermédiaire de Mme Quentin, la première femme de chambre, qui se figurait bonnement que les lettres du gendre provenaient du beau-père. « Maulevrier recevoit, dit-on, les réponses aux billets par la même main qui les avoit remis. Je n’ajouterai pas, continue Saint-Simon, ce qu’on crut au-delà. »

Que crut-on ? qu’eut-on raison de croire ? Cela est extrêmement difficile à dire. Y eut-il simplement de la part de la princesse coquetterie et manège ? Fut-elle au contraire prise à son propre jeu, et son cœur, que Nangis avait troublé, fût-il aussi troublé par Maulevrier ? Hardi qui trancherait la question. Il n’est pas impossible que le second lui ait plu par ses saillies et son audace même, comme le premier lui avait plu par sa bonne mine et l’avait agacée par sa réserve ; mais comme il est bien difficile d’admettre que tous deux en même temps lui aient plu jusqu’au bout, chacun des deux nous paraît être la garantie contre l’autre. D’ailleurs environnée, gardée, surveillée comme elle l’était, non pas seulement par ses dames, qui auraient pu être un peu complices, mais par ces Suisses qui rôdaient jour et nuit dans le palais et les jardins de Versailles et de Marly, ayant mission de rapporter au Roi toutes les allées et venues, il est bien probable qu’elle ne se rendit pas coupable d’autre chose que de lettres ou de promenades imprudentes.

Maulevrier, que ces obstacles irritaient, se serait avisé, s’il fallait en croire Saint-Simon d’un singulier stratagème. Il aurait fait le malade, et aurait contrefait une extinction de voix afin de pouvoir approcher la princesse de plus près et lui parler à l’oreille sans exciter les soupçons. Ici notre guide s’égare. La vérité, c’est que Maulevrier était réellement malade, comme sa fin prochaine devait le montrer, et atteint, suivant toute apparence, de l’une de ces nombreuses variétés de la tuberculose qui s’appelle la phtisie laryngée. Mais il sut mettre habilement à profit son extinction de voix pour augmenter sa familiarité avec la duchesse de Bourgogne, qui, durant toute l’année 1604, se trouva ainsi serrée de près entre lui et Nangis. Grâce à l’humeur extravagante de Maulevrier, peu s’en fallut même que les choses ne tournassent au tragique. « La mauvaise humeur de Mme de la Vrillière le tourmentoit. Il croyoit Nangis heureux et vouloit qu’il ne le fût pas. » Un jour, il poussa la folie jusqu’à faire une scène quasi publique à la duchesse de Bourgogne, en la ramenant de la messe depuis sa tribune jusqu’à son appartement. A voix basse, comme il lui parlait toujours, « il lui chanta pouille sur Nangis, l’appela par toute sorte de noms, la menaça de tout faire savoir au Roi et à Mme de Maintenon, au prince son mari, lui serra les doigts à les lui écraser, en furieux, et la conduisit de la sorte jusque chez elle. »

En même temps il s’en allait partout se répandant en propos injurieux sur Nangis, et parlant de lui comme d’un homme auquel il était résolu à demander raison. Nangis, tout brave qu’il fût, se pâmait d’effroi à l’idée de ce duel dont le motif véritable n’aurait échappé à personne et qui aurait à tout jamais compromis sa fortune. La princesse, de son côté, était dans des transes mortelles. Cette situation extrême dura environ six semaines. Tessé la dénoua par « un trait d’habile homme. » Il fit intervenir Fagon, qui prescrivit l’air des pays chauds pour la maladie dont Maulevrier était atteint, affirmant que le froid de l’hiver, où on allait entrer, le tuerait infailliblement. Tessé ne se le fit pas dire deux fois, et comme il partait en mission pour l’Espagne, il obtint que l’ordre de le rejoindre au plus tôt fût donné à ce gendre compromettant.

Le duc de Bourgogne ne s’était douté de rien en ce qui concernait Nangis. Il ne fut pas plus clairvoyant en ce qui concernait Maulevrier. Nous le voyons en effet, à la date du 6 novembre 1705, écrire à son frère, Philippe V, une lettre pressante pour le lui recommander. « J’ai promis à Maulevrier, lui dit-il, que je le chargerois d’une lettre pour vous lorsqu’il partiroit d’icy pour aller rejoindre le maréchal de Tessé. Vous me ferez plaisir de le bien traitter et de luy donner des marques de votre estime dans les occasions où je ne doutte pas qu’il ne le méritte. » Il continue en rapportant quelques traits militaires fort à l’honneur de Maulevrier, et il ajoute : « Il va en Espagne pour ne pas demeurer oisif et agir autant que sa santé le luy pourra permettre. Je croy que cette petite narration, en vous faisant connoître sa bonne volonté et l’intérest que je prends à luy, m’étant particulièrement attaché aussy bien que Madame sa femme l’est à la duchesse de Bourgogne, seroit pour luy, des recommandations suffisantes auprès de vous. »

Ce protégé du duc de Bourgogne se montra aussi inconsidéré en Espagne qu’en France. Son entregent et son audace le firent pénétrer fort avant dans la confiance du roi et de la reine d’Espagne qui l’admirent dans leur intimité. Il en abusa. Il voulut jouer le même jeu à Madrid qu’à Versailles. Il devint ou feignit de devenir amoureux de la Beine. Mme de Caylus, qui le traite de fou et qui ne croit à la sincérité de sa passion ni pour l’une ni pour l’autre des deux sœurs, prétend qu’il engagea aussi une correspondance avec la Beine, qu’elle lui répondit, et qu’elle lui faisait parvenir ses lettres roulées dans des boules de hoca [65].

Quoi qu’il en soit, son attitude finit par déplaire, et Tessé se vit réduit à demander le rappel de ce gendre dont il avait demandé l’envoi. Il invoqua encore un prétexte de santé. Pour le faire partir, cela avait été le froid. Pour le réexpédier, ce fut la chaleur. Au mois de mai 1705, Maulevrier quittait Madrid, porteur à la vérité d’une lettre très flatteuse du roi d’Espagne qui rendait justice à la valeur déployée par lui en volontaire au siège de Gibraltar. Après un voyage assez lent, au cours duquel il s’arrêta plusieurs fois en route, il fit sa rentrée à Versailles en automne. Il allait y trouver l’aspect des choses singulièrement changé. Du moins c’est Saint-Simon qui l’assure, mais il est ici le seul par qui nous soyons informés, car on ne trouve trace dans aucun des mémoires du temps de ce qu’il va nous raconter.

Depuis quelque temps avait reparu sur le théâtre de la Cour un personnage sur lequel les yeux commençaient de nouveau à se porter et qui a laissé un certain nom dans l’histoire. Melchior, alors abbé, depuis cardinal de Polignac, était issu d’une vieille famille féodale qui, si elle ne descendait pas, comme le prétendaient certains généalogistes, d’Apollon et des Apollonides, dont son nom n’aurait été qu’une corruption, n’en avait pas moins été, au moyen âge, singulièrement puissante. Second fils du vicomte de Polignac, il était, comme beaucoup de cadets, entré dans les ordres sans grande vocation, et, suivant Sourches, « le torrent du monde l’avait un peu emporté. » Il était en tout cas mieux doué pour les lettres et la diplomatie que pour les études théologiques. Après avoir accompagné à Rome le cardinal de Bouillon, son parent, au moment du conclave de 1689, il fut nommé en 1692 ambassadeur en Pologne. Mais, ayant échoué dans ses négociations pour faire arriver le prince de Conti au trône, il fut rendu responsable de l’expédition assez piteuse que fit alors ce prince, et le Roi l’exila, en 1698, dans son abbaye de Bonport, où il passa trois ans à se morfondre. Pour se délasser il composa, en vers latins, qui ne manquent pas d’élégance, un poème philosophique intitulé l’Anti-Lucrèce, « ouvrage, dit son biographe le Père Faucher, que la religion et l’amour de la vertu lui inspirèrent, que la philosophie lui dicta et que ses talens admirables, déjà exercés dans l’éloquence et la poésie, ornèrent de mille beautés utiles au dessein qui le lui fit entreprendre [66]. » Autorisé en 1702 à reparaître à la cour, ce poème servit à son retour de fortune. Charmé des argumens contre l’impiété qu’il y trouvait, le duc de Bourgogne en traduisit quelques passages et communiqua ces fragmens à Louis XIV, auquel ils plurent et qui les citait parfois lui-même à l’abbé. Le duc de Bourgogne, qui paraît avoir eu une sorte d’attrait pour tous les adorateurs de sa femme, éveilla peut-être ainsi les ambitions de l’abbé, car celui-ci était avant tout un ambitieux, mais un ambitieux bien doué. Saint-Simon, qui ne l’aime pas, ne peut s’empêcher d’en convenir et de reconnaître qu’il joignait à ses vices un extérieur séduisant, des dons rares et variés : « C’était, dit-il, un grand homme, très bien fait, avec un beau visage, beaucoup d’esprit, surtout de grâces et de manières, toute sorte de savoir, avec le débit le plus agréable ; la voix touchante, une éloquence douce, insinuante, mâle, des termes justes, des tours charmans, une expression particulière, tout couloit de source, tout persuadoit. Personne n’avait plus de belles lettres, ravissant à mettre les choses les plus abstraites à la portée commune, amusant en récits et possédant l’écorce de tous les arts, de toutes les fabriques, de tous les métiers [67]. » Et il termine par ce trait : « Il vouloit plaire au valet, à la servante, comme au maître et à la maîtresse. Il butoit toujours à toucher le cœur, l’esprit et les yeux [68]. »

Dans la circonstance, c’est au mari et à la femme qu’il aurait fallu dire. Par l’intermédiaire du duc de Chevreuse et même du duc de Beauvillier, il parvint en effet à plaire au duc de Bourgogne dont il flattait le goût pour les sciences. Toujours d’après Saint-Simon, il serait également parvenu à plaire à la duchesse. Cependant il devait lui faire un peu l’effet d’un vieillard, car il avait quarante-quatre ans. Mais il était de beaucoup supérieur à ce bellâtre de Nangis, à cet écervelé de Maulevrier et, comme elle-même était fort intelligente, elle put bien en faire la différence. Il venait précisément d’être reçu à l’Académie française aux lieu et place de Bossuet. Son discours de réception, qui n’est pas mal tourné, avait eu beaucoup de succès. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que son mérite apparent ait ébloui la princesse par comparaison, car une femme très jeune est parfois sensible aux attentions d’un homme plus âgé qu’elle, si cet homme est de quelque réputation, usurpée ou non. L’habile personnage auquel, pour lors, tout semblait sourire, s’aperçut de cette complaisance et se proposa de la faire tourner au profit de sa fortune.

« Dans cette situation très agréable, dit Saint-Simon, celle de Nangis qui était permanente, celle où il avait vu Maulevrier un temps, excita son envie. Il chercha à participer au même bonheur, il prit les mêmes routes… Il chercha à se faire entendre, il fut entendu. Bientôt il affronta le danger des Suisses, les belles nuits, dans les jardins de Marly. Nangis en pâlit ; Maulevrier, bien que hors de gamme à son retour, en augmenta de rage. »

Ces belles et périlleuses nuits paraissent peu vraisemblables, bien que, nous le savons, les promenades nocturnes fussent dans les habitudes de la duchesse de Bourgogne. Mais nous savons aussi par Dangeau que l’abbé de Polignac ne fut pas invité à Marly avant l’année 1710. Il aurait donc fallu qu’il se glissât la nuit dans les jardins, ce qui, à son âge et avec son caractère, n’est guère à croire. Etre hors de gamme n’était pas le compte de Maulevrier. Il n’entendait pas qu’on le mît de côté. Il prit alors un nouveau moyen, celui d’accabler la duchesse de Bourgogne de lettres qui contenaient sans doute plus de menaces que de protestations d’amour. Effarée et se souvenant du scandale dont autrefois il avait failli être cause, la duchesse de Bourgogne lui répondait en secret, envoyant ses lettres à Paris par l’intermédiaire de Mme Quentin et chargeant cette dernière de lui assurer qu’il pourrait toujours compter sur elle. Mais la rage de Maulevrier ne se calmait pas, et ce qui dut y ajouter singulièrement, c’est que sa femme, piquée de son attitude vis-à-vis de la duchesse de Bourgogne, se mit à faire des avances à Nangis, et Nangis, de son côté, à y répondre, pour que Maulevrier ne l’accusât pas de nouveau d’être heureux auprès de la princesse. La tête du malheureux n’était pas assez forte pour résister à tant de secousses, et la tuberculose, continuant ses ravages, lui monta au cerveau, ce qui explique bien des choses. Il donna bientôt des signes évidens d’aliénation mentale et se répandit en propos tellement extravagans qu’il fallut le tenir enfermé et le surveiller. Il disait des choses terribles, tantôt parlant de la duchesse de Bourgogne et de Nangis, qu’il voulait tuer ou faire assassiner, tantôt s’accusant d’avoir manqué à l’amitié que lui avait témoignée le duc de Bourgogne, tantôt manifestant des désirs de retraite et de pénitence. Enfin, un jour qu’on l’avait laissé seul, ainsi qu’on faisait souvent, pour que des valets ne pussent entendre ce qu’il disait, il ouvrit la fenêtre de la garde-robe de sa femme, et, se jetant dans la cour, s’écrasa la tête contre le pavé.

Ce fut un vendredi saint, le 6 avril 1706, que ce drame arriva. La duchesse de Bourgogne apprit la nouvelle à Ténèbres, devant toute la cour. En public elle fit bonne contenance. En particulier elle pleura beaucoup, et tout le monde remarqua que pendant plusieurs jours elle eut les yeux rouges. Mais il fallait ravoir les malheureuses lettres. La duchesse de Bourgogne, incontinent, s’en occupa dès le samedi saint ; elle envoya Mme Quentin voir Mme de Maulevrier, et, quelques jours après, dans le couvent où la veuve irritée s’était retirée, elle lui expédia encore quelques-unes de ses dames. Mme de Maulevrier les reçut fort mal, et il est probable qu’elle refusa de rendre les lettres, car à partir de cette mort elle demeura brouillée avec la duchesse de Bourgogne. Pendant plusieurs jours, la duchesse de Bourgogne parut triste et préoccupée. On remarqua qu’elle avait avec Mme de Maintenon de fréquens entretiens dont elle sortait toujours en larmes. Le duc de Bourgogne lui-même s’inquiéta. « Peu s’en fallut qu’il n’aperçût plus qu’il n’en étoit besoin ; mais l’amour est crédule. Il prit aisément aux raisons qui lui en furent données. Les romancines s’épuisèrent ou au moins se ralentirent ; la princesse comprit la nécessité de se montrer plus gaie. »

Cet effort de gaieté dut lui être d’autant plus pénible que la fin tragique de Maulevrier eut une autre conséquence. Torcy était l’ami particulier de Polignac. Un peu effrayé du personnage que celui-ci jouait depuis quelque temps, il l’avait fait nommer auditeur de Rote. L’abbé avait pris cette nomination comme un exil et ne se pressait point de partir pour Rome. La crainte d’être lui-même compromis et les instances de Torcy le déterminèrent. Il prolongea cependant jusqu’au mois d’octobre. Quand il vint prendre congé de la duchesse de Bourgogne, on remarqua encore qu’elle « lui souhaita un heureux voyage d’une tout autre façon qu’elle n’avoit accoutumée de congédier ceux qui prenoient congé d’elle. » « Peu de gens, ajoute Saint-Simon, eurent foi à une migraine qui la tint tout ce même jour sur un lit de repos chez Mme de Maintenon les fenêtres fermées, et qui ne finit que par beaucoup de larmes[69]. »

Ainsi, pour la seconde fois en trois mois, se terminait par beaucoup de larmes cette série de manèges imprudens, et dans une certaine mesure coupables, auxquels la charmante princesse avait eu le tort de se laisser entraîner pendant trois ans. Tout était bien fini, car Nangis, de son côté, était retourné à l’armée où il ne cessa de bien faire, et nous n’entendrons plus parler de lui. En historien consciencieux, nous n’avons rien dissimulé de ce qui était à la charge de la duchesse de Bourgogne. Aussi, après avoir écouté Saint-Simon, tenons-nous à terminer en rapportant ce témoignage d’une femme qu’on n’accusera certainement pas de naïveté et qui, à la Cour, avait vu assez de vilaines choses pour ne conserver guère d’illusions. Après avoir parlé du goût que la duchesse de Bourgogne, d’après la rumeur publique, aurait eu pour Nangis, Mme de Caylus ajoute : « J’avoue que je le crois, comme le public ; la seule chose dont je doute, c’est que cette affaire soit allée aussi loin qu’on le croit, et je suis convaincue que cette intrigue s’est passée en regards, et en quelques lettres tout au plus [70]. » Pourquoi ne pas avoir la conviction aussi facile que Mme de Caylus, et pourquoi ne pas conclure avec l’auteur d’une délicate notice sur la duchesse de Bourgogne : « Croyons à de légères imprudences de sa part, plutôt qu’à des torts dont rien ne donne la preuve et dont on aime à la supposer exempte [71]. »

Les graves événemens auxquels elle allait bientôt se trouver mêlée et les épreuves par lesquelles elle passa ne devaient pas tarder au reste à développer les rares qualités de cœur et d’intelligence qui étaient en elle. Pour mettre son rôle en lumière, il nous faut revenir en arrière et raconter les événemens diplomatiques et militaires qui amenèrent la rupture et la guerre entre son pays d’origine et son pays d’adoption. Mais, pour renouveler, au moins par le détail, le récit de ces événemens si connus, il nous faut remonter aux sources, aussi bien à Turin qu’à Paris. Aussi serons-nous obligé de demander un crédit un peu long à la patience de nos lecteurs.


Haussonville.

  1. Voyez la Revue du 1er avril et du 1er mars.
  2. Dangeau, t. VII, p. 224.
  3. Dangeau, t. VII, p. 294 et passim.
  4. Saint-Simon, Écrits inédits, t. II ; Mélanges, t. Ier ; Collections sur feu Monseigneur le Dauphin, p. 411.
  5. Dangeau, t. VII, p. 309.
  6. Cette lettre inédite fait partie de celles dont la publication est confiée à M. le marquis de Vogüé et qui sont tirées des archives du château de Saint-Aignan, ancienne résidence de Beauvillier.
  7. Dangeau, t. VIII, p. 301.
  8. Saint-Simon, édition Chéruel de 1857, t. X, p. 100.
  9. Les originaux des très nombreuses lettres du duc de Bourgogne à son frère Philippe V se trouvent aux archives d’Alcala. Le Père Baudrillart les a fait copier en 1886 et s’en est servi pour son bel ouvrage : Philippe V et la cour de France. Nous en publierons au cours de cette étude quelques-unes qui sont encore inédites et qu’il a bien voulu nous communiquer.
  10. Proyart. t. II, p. 176.
  11. Dangeau, t. IX, p. 302.
  12. Les archives de la famille de Gramont contiennent un assez grand nombre de lettres du comte de Toulouse au duc de Gramont, avec qui il était très lié. Il l’appelle toujours Fanfan. Nous devons à une aimable communication d’avoir pu prendre connaissance de celle dont nous tirons cet extrait.
  13. Mme de Maintenon, Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 367.
  14. Proyart, t. II, p. 178.
  15. Dangeau, t. XIII, p. 392. Lettre de la marquise d’Huxelles citée en note.
  16. Recueil des vertus du duc de Bourgogne et ensuite Dauphin, pour servir à l’éducation d’un Grand Prince, par le R. P. Martineau, son confesseur, p. 134.
  17. Proyart, t. II, p. 236.
  18. Saint-Simon, Écrits inédits, t. II, Mélanges, p. 423.
  19. Mercure de France, mai 1706, p. 140 à 144.
  20. Spanheim, Relation de la Cour de France, p. 390.
  21. Mercure de France, août 1706, p. 428 à 431.
  22. Léopold Delisle, Le cabinet des manuscrits à la Bibliothèque impériale p. 340.
  23. Saint-Simon, édition Chéruel de 1857, t. VIII, p. 175.
  24. Proyart, t. II, p. 275.
  25. Correspondance de Madame, édition Bodeman, t. II, p. 236. Cette lettre n’a pas été complètement traduite par M. Jæglé.
  26. Correspondance de Madame, trad. Jæglé, t. II, p. 113.
  27. Proyart, t. II. p. 273.
  28.  ?
  29. Correspondance de Madame, trad. Jæglé, t. II, p. 17.
  30. Lettres historiques et galantes, t. Ier, p. 362.
  31. Madame de Maintenon, d’après sa correspondance authentique, par M. Geffroy, t. II, p. 94.
  32. Recueil des vertus, etc., p. 64.
  33. Relation de la Cour de France, p. 390.
  34. Œuvres complètes de Fénelon, édition de Saint-Sulpice, t. VII, p. 220.
  35. Œuvres complètes de Fénelon, édition de Saint-Sulpice. t. VII. p. 230.
  36. Ibid., p. 231.
  37. Ibid., p. 242. Lettre du 28 septembre 1703.
  38. Œuvres complètes de Fénelon, t. VII, p. 233 et 234.
  39. Ibid., p. 244. Lettre du 4 novembre 1703.
  40. Correspondance de Madame. Trad. Jæglé, t. II, p. 176.
  41. Le duc de Bourgogne et Beauvillier, d’après une correspondance inédite, par le marquis de Vogüé, de l’Institut.
  42. Dangeau, t. VIII, p. 83.
  43. Mémoires pour servir à l’histoire de Mme de Maintenon et à celle du siècle passé, par M. de la Beaumelle, édition de Maestricht, t. VI. Pièces justificatives, p. 134. Proyart le reproduit également.
  44. Proyart, t. II, p. 128.
  45. Proyart. t. II.
  46. Ibid., p. 186.
  47. Saint-Simon, édition Chéruel de 1857. t. X, p. 87.
  48. Proyart, p. 169.
  49. Relation de la Cour de France.
  50. Correspondance de Madame, trad. Jæglé, t. Ier, p. 217. Lettre du 20 septembre 1701.
  51. Mme de Maintenon, d’après sa correspondance authentique, par M. A. Geffroy, t. II, p.
  52. Saint-Simon, édition Boislisle, t. III. p. 222.
  53. Lettres du Maréchal de Tessé, publiées par le comte de Rambuteau, p. 3, 5, 23. Mme Quentin était première femme de chambre de la duchesse de Bourgogne.
  54. Nouveau Siècle de Louis XIV, t. III, p. 133.
  55. Il existe à la Bibliothèque du Musée Calvet à Avignon, cataloguée sous les numéros 1419 à 1421,une très intéressante correspondance de la marquise d’Huxelles avec le marquis de la Garde. Cette correspondance s’étend de l’année 1704 à l’année 1712. Quelques fragmens en ont été publiés en note du Journal de Dangeau et par M. Edouard de Barthélémy dans son ouvrage : La Marquise d’Huxelles et ses amis. Par l’obligeant intermédiaire du bibliothécaire du Musée Calvet, M. Labaude, nous avons fait relever tous les passages concernant le duc et la duchesse de Bourgogne, et nous en ferons parfois usage.
  56. Marie-Adélaïde de Savoie, Lettres et Correspondance, publiées par M. Gagnière, p. 244.
  57. Archives de Turin.
  58. Archives d’Alcala. Lettres communiquées par le Père Baudrillart.
  59. Geffroy, t. II, p. 156 et 161.
  60. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XII, p. 269.
  61. Correspondance de Madame, édition Bodeman, t. Ier, p. 437. Cette lettre est traduite incomplètement dans l’édition Jæglé.
  62. Saint-Simon, édition Chéruel de 1837, t. X, p. 90.
  63. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XII. p. 3. 271 et passim. Nangis fut en effet nommé maréchal en 1741 et il mourut en 1742 de la suite des blessures reçues par lui à la bataille de Guastalla.
  64. La Beaumelle et Saint-Cyr, par M. Achille Taphanel, p. 213. Par conscience, nous croyons devoir extraire du même ouvrage une note que La Beaumelle écrivait sur son carnet, après une conversation avec le maréchal de Noailles : « M. de Nangis, premier écuyer de Mme la duchesse de Bourgogne (ceci est déjà une erreur allait souvent avec elle à la Ménagerie, faire du fromage et penser, » mot auquel La Beaumelle attachait un sens particulier, mais c’est là une brutalité masculine à laquelle on n’est pas obligé de croire pas plus qu’à deux couplets orduriers qu’on trouve dans le Chansonnier français et dont l’un est reproduit dans le Nouveau Siècle de Louis XIV, t. III, p. 303.
  65. Le hoca était un jeu. Le rôle de Maulevrier en Espagne est un peu obscur et ne parait pas avoir été conforme en tout point à celui que lui fait jouer Saint-Simon. Voir édition Boislisle, p. 22-24, et additions et corrections, p. 589.
  66. Sourches, t. III, p. 290.
  67. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XIII, p. 211.
  68. Ibid., p. 216.
  69. Saint Simon, édition Boislisle, t. XIII, passim, et p. 332.
  70. Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de France, 2e série, t. LXVI. Souvenirs de Mme de Caylus, p. 487.
  71. Cette notice, dans les Mélanges de littérature et d’histoire, publiés par la Société des Bibliophiles français (Paris, 1851), a pour auteur la vicomtesse de Noailles : elle sert de préface à des lettres inédites de la duchesse de Bourgogne dont les originaux sont aux archives du château de Mouchy.