La duchesse de Bourgogne à la cour/01

La duchesse de Bourgogne à la cour
Revue des Deux Mondes4e période, tome 152 (p. 76-111).
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La duchesse de Bourgogne à la cour


I. APRÈS LE MARIAGE


Nous avons abandonné, voilà déjà bien des mois, le duc et la duchesse de Bourgogne au lendemain de leur mariage. Nous allons reprendre l’histoire de ce couple royal, et nous la poursuivrons, avec le moins d’interruption possible, jusqu’au jour où une mort tragique et prématurée les enleva presque en même temps l’un et l’autre.


I

Ce mariage, dont la célébration avait eu lieu dans la chapelle du château de Versailles le 7 décembre 1697, laissait le duc et la duchesse de Bourgogne dans une situation assez singulière vis-à-vis l’un de l’autre. Il avait quinze ans. Elle en avait douze. Tout mariés qu’ils fussent, chacun continuait à vivre d’une vie séparée. Le duc de Bourgogne demeurait sous l’autorité de son gouverneur, le duc de Beauvillier ; la duchesse, sous la surveillance de sa dame d’honneur, la duchesse du Lude. Le gouverneur, comme c’était le devoir de sa charge, couchait dans la chambre du duc ; la dame d’honneur dans celle de la duchesse. Il devenait cependant difficile de maintenir ce régime des visites hebdomadaires auquel avaient été restreintes les relations des futurs époux, durant toute l’année qui s’écoula depuis l’arrivée de la Princesse en France jusqu’à son mariage. Un nouveau règlement devenait nécessaire. Louis XIV décida que le duc de Bourgogne serait autorisé à voir sa femme tous les jours, et qu’on les laisserait même causer ensemble, mais que quelques-unes des dames seraient toujours présentes dans la chambre. De même qu’avant le mariage, il y aurait toilette chez la duchesse de Bourgogne tous les mardis et vendredis. Quant aux soirées, la jeune princesse devait continuer de les passer presque toutes chez Mme de Maintenon, pour y rencontrer le Roi. Cependant le duc de Bourgogne était autorisé à souper souvent avec elle, Mme de Maintenon toujours en tiers [1].

Dans l’emploi des journées de la Princesse, quelques rares momens demeuraient consacrés à son éducation, entre autres à des leçons d’écriture et d’orthographe dont elle avait encore grand besoin. Elle se reprochait même, dans une lettre à sa grand’mère Madame Royale, « la honte d’une femme mariée qui avoit besoin d’un maistre pour une chose aussi commune. » Ce n’était pas la bonne duchesse du Lude qui aurait pu lui en remontrer sur ce point, car les quelques lettres d’elle qui ont été conservées aux Affaires étrangères dépassent en fantaisies orthographiques celles de la duchesse de Bourgogne elle-même. Tout autre et beaucoup plus délicate était la tâche de la respectable dame d’honneur. Il s’agissait d’empêcher les entrevues furtives entre les deux jeunes époux. Dans ce rôle ingrat, elle aurait eu fort à faire, à en croire du moins les Lettres Galantes de la malicieuse Mme Dunoyer. « M. le duc de Bourgogne, disent ces lettres, lâche de tromper la vigilance de Mme du Lude, et la petite princesse est portée de fort bonne volonté pour cela. Il y a quelque temps qu’avec l’aide d’une femme de chambre, Monsieur le duc de Bourgogne trouva le secret de se cacher dans la chambre de sa femme, et de se mettre dans son lit lorsqu’il crut que Mme du Lude était endormie ; mais cette dame, qui couche dans la même chambre, s’éveilla fort mal à propos, et obligea le Prince à rentrer chez lui. Le lendemain, elle fut, dès le matin, faire ses plaintes au Roi là-dessus, et le Roi dit fort sèchement à Monsieur le duc de Bourgogne : « J’ai appris, Monsieur, qu’il s’était passé des choses qui pourroient nuire à votre santé. Je vous prie que cela n’arrive plus [2]. » Quoi qu’il en soit de l’anecdote, un peu suspecte, le principal changement apporté à la vie de la duchesse de Bourgogne consista surtout en ceci, qu’à partir de la célébration de son mariage, elle fut mêlée à la vie officielle. Jusqu’alors, elle avait été tenue à l’écart des cérémonies comme des plaisirs de la Cour. Son jeune âge et ce qu’il y avait d’un peu ambigu dans sa situation rendait cette vie à part toute naturelle. Il n’en pouvait plus être ainsi depuis qu’elle était devenue la femme de l’héritier du trône, au moins au second degré, et qu’elle avait régulièrement le pas sur toutes les princesses. Il fallait de toute nécessité qu’elle eût un cercle, que les nouveaux et nouvelles venues à la Cour lui fussent présentés, qu’elle reçût les ambassadeurs en audience publique. A ces réceptions, sa jeunesse, son inexpérience, devaient amener plus d’un incident, que Saint-Simon raconte avec force détails. A travers son récit enflammé, il semble qu’on voie la petite princesse timide, incertaine, mais cependant de sens avisé, ayant déjà l’instinct des fautes qu’on lui faisait commettre ou des infractions auxquelles on s’enhardissait devant elle. Ces minuties de l’étiquette avaient une importance capitale dans un temps et dans une société qui reposaient sur le principe d’une stricte hiérarchie. Ce qu’on aurait peine à croire, c’est que la cour de Louis XIV était une de celles où l’on prenait le moindre souci de ces questions. « Notre Cour, dit le baron de Breteuil, dans ses Mémoires encore inédits [3], est celle de toute l’Europe où l’on a le moins d’attention aux cérémonies et où l’on s’en préoccupe le moins. » Il faut donc juger de ces choses comme de beaucoup d’autres, avec l’esprit du temps, et d’ailleurs il n’est pas bien certain que, dans cent ans d’ici, les exigences de notre protocole républicain ne fassent pas sourire tout aussi bien que les cérémonies de la cour de Louis XIV. Cela dit, voyons quels sont les incidens qui émurent si fort Saint-Simon.

Ce fut d’abord à la réception de l’ambassadrice de Hollande, Mme de Heemskerk, lorsque, celle-ci ayant été baisée par la duchesse de Bourgogne, comme cela était son droit, sa fille, pour parler comme Saint-Simon, « tendit son minois » pour être baisée également. Étonnée, incertaine, la duchesse de Bourgogne hésita. La duchesse du Lude, qui savait les usages, de la tête fit signe que non. Mais Sainctot, l’introducteur des ambassadeurs, poussant la fille de la main, dit à la duchesse de Bourgogne : « Baisez, Madame, cela est dû. » Et la duchesse de Bourgogne, « jeune, toute neuve, embarrassée de faire un affront, » baisa sur cette périlleuse parole. Aussitôt, dans le cercle, étonnemens, murmures, récriminations. Sainctot conduisit ensuite l’ambassadrice et sa fille chez Madame [4]. Même cérémonie : la fille tendit encore son minois. Mais Madame, qui, en sa qualité de princesse allemande, savait l’étiquette sur le bout du doigt, recula brusquement. Sainctot insiste et dit à Madame que la duchesse de Bourgogne venait de faire à la jeune fille l’honneur de la baiser : « Tant pis, répond Madame à haute voix. C’est une sottise que vous lui avez fait faire et que je ne suivrai pas [5]. » Et la pauvre jeune fille s’en alla, sans avoir été baisée.

Ce fut ensuite quand la princesse d’Harcourt, hautaine et entreprenante comme toutes les princesses lorraines, voulut profiter d’un cercle que tenait la duchesse de Bourgogne pour prendre le pas sur les duchesses. L’incident eut lieu à la réception de milord Jersey, l’ambassadeur d’Angleterre. Des tabourets avaient été disposés à droite et à gauche du fauteuil de la Princesse. Les duchesses, arrivées les premières, se mirent toutes à sa droite, qui était le côté d’honneur. Quand les princesses lorraines arrivèrent, force leur fut de se mettre à gauche. Survint, un peu en retard, la duchesse de Rohan, qui, ne trouvant plus de place parmi les duchesses, se mit fort poliment après la dernière des princesses. Enfin arriva, plus en retard encore, la princesse d’Harcourt, qui ne trouvant plus de place à sa convenance, ni à droite, ni à gauche, s’avisa de se diriger vers la duchesse de Rohan et la somma de lui céder son tabouret. La duchesse de Rohan s’y refusa. « Sur quoi, dit Saint-Simon [6], la princesse d’Harcourt n’en fait pas à deux fois, et, grande et puissante comme elle était, avec ses deux bras, lui fait faire la pirouette et se met en sa place. » La duchesse de Rohan, fort troublée, prit néanmoins, en personne de bonne compagnie qu’elle était, le seul parti qu’il y avait à prendre. Elle ne voulut pas faire le coup de poing, et, passant devant la duchesse de Bourgogne, à qui elle ne manqua pas de faire la révérence, elle alla se ranger du côté des duchesses. La duchesse de Bourgogne n’osa rien dire, de sorte qu’en apparence l’avantage resta à la princesse lorraine. Mais elle sentit vivement l’insolence et porta plainte au Roi. Le duc de Rohan en fit autant. Le Roi lui donna pleinement raison, et après avoir fait une rude sortie à la princesse d’Harcourt, il lui imposa de faire des excuses publiques à la duchesse de Rohan. Ce ne fut pas tout. A quelques jours de là, il y eut chez la duchesse de Bourgogne un nouveau cercle où les duchesses occupèrent la droite, les princesses lorraines la gauche, mêlées entre elles et non point par rang d’aînesse, comme elles avaient eu quelque temps la prétention de le faire, en imitation des princesses du sang. Le Roi vint à la fin du cercle, le considéra de tous les côtés, et dit tout haut « que ce cercle était fort bien arrangé comme cela. » Le maître avait parlé, et les choses rentrèrent dans l’ordre.


II

La duchesse de Bourgogne aurait été en droit de trouver que son nouveau genre de vie ajoutait peu à ses plaisirs, si elle n’avait dû au rang qu’elle occupait depuis son mariage d’autres privilèges que de tenir un cercle et de donner audience aux ambassadeurs. Mais, peu à peu, ceux qui continuaient à avoir la haute main sur son existence quotidienne la laissaient s’initier à ces divertissemens de la Cour dont, jusqu’alors, elle avait été tenue soigneusement à l’écart. Jamais, durant l’année qui sépara son arrivée en France de son mariage, on ne l’avait laissée assister ni à la comédie ni au bal. Pour lui enlever tout regret, le Roi avait même sévèrement défendu qu’on en parlât devant elle. Il n’était pas possible de maintenir indéfiniment cette interdiction. Cependant on tarda encore quelques mois, et ce ne fut pas avant le mois de novembre 1698, qu’on lui permit, ainsi qu’au duc de Bourgogne et aux deux jeunes princes ses frères, d’assister pour la première fois à la Comédie. On jouait le Bourgeois gentilhomme. « Le Duc de Bourgogne, écrivait Madame à la duchesse de Hanovre, en perdit totalement sa gravité. Il riait à en avoir les larmes aux yeux. Le Duc d’Anjou était si heureux qu’il restait la bouche bée, comme en extase, regardant la scène. Le Duc de Berry riait si fort qu’il faillit tomber de sa chaise. La Duchesse de Bourgogne, qui sait mieux dissimuler, se tint fort bien au début ; elle riait peu et se contentait de sourire, mais, de temps en temps, elle s’oubliait et se levait de sa chaise pour mieux voir ; elle aussi était bien plaisante en son genre [7]. » Quelque temps après, le 28 décembre, elle assistait encore à une représentation de Bajazet. « C’est, dit Dangeau, la première comédie sérieuse que Mme la Duchesse de Bourgogne ait vue, » et il ajoute : « Le Roi a permis à Mme la Duchesse de Bourgogne d’aller à la Comédie toutes les fois qu’elle en aurait envie [8]. »

Elle n’avait point encore été à l’Opéra. Ce fut son beau-père qui se chargea de l’y mener, car il y était fort assidu. Le 9 décembre, une première partie avait manqué. Elle avait été souffrante, et le duc de Bourgogne, conduit par Monseigneur, y alla seul, pour la première fois de sa vie également. La partie fut reprise le 27 janvier 1699. Le matin, elle avait donné audience à l’ambassadeur de Venise, qui venait prendre congé. Mais, le soir, Monseigneur la mena à l’Opéra, entendre le Carnaval de Venise, qui était alors la pièce à la mode. Les paroles étaient de Regnard, la musique de Campra. Dangeau ne dit point si elle y goûta beaucoup de plaisir. Sans en rien savoir, nous soupçonnons qu’elle n’aimait pas beaucoup la musique.

En revanche, elle aimait la danse à la folie. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir qu’en lui offrant un bal. Mme Dunoyer raconte même à ce propos une histoire qui, vraie ou fausse, est assez plaisante. Un jour que la duchesse de Bourgogne devait aller à un bal qui lui était offert par la Chancelière, Mme de Ponchartrain, elle envoya le matin de bonne heure un carrosse à six chevaux à la maison professe des Jésuites chercher son confesseur, le Père Lecomte. Le bon Père arrive, tout étonné, et lui demande pourquoi elle veut se confesser dans un temps destiné à tout autre chose : « Non, mon Père, ce n’est pas pour me confesser que je vous ai demandé aujourd’hui, répond la Princesse avec vivacité, mais afin que vous me dessiniez promptement un habillement de Chinoise. Je sais que vous avez été à la Chine, et je voudrois me masquer ce soir à la manière de ce pays-là. » « Le confesseur, continue Mme Dunoyer, avoua ingénument qu’il avoit eu plus de commerce avec les Chinois qu’avec les Chinoises. Il fallut pourtant qu’il traçât la figure. Après quoi on le renvoya et on travailla à la mascarade [9]. »

C’était un insigne honneur que la duchesse de Bourgogne faisait à Mme la Chancelière, en acceptant ainsi d’aller au bal chez elle. Ceux que le Roi et les princes lui offraient à Versailles auraient pu satisfaire à contenter son goût pour la danse. Il est fréquemment question de ces bals dans le Journal de Dangeau. C’était le plus souvent ce qu’on appelait des mascarades, car le mot se prenait alors dans une acception un peu plus noble qu’aujourd’hui. La première mascarade avait été organisée sur la demande du Roi lui-même pour le jour de naissance de la duchesse de Bourgogne, qui entrait dans sa quatorzième année. Cette mascarade eut lieu le 6 décembre 1698 à Versailles, dans l’appartement de Mme de Maintenon. Le duc de Bourgogne était Apollon, la duchesse de Bourgogne et ses dames les neuf Muses. Le 21 janvier suivant, ils se masquèrent encore tous deux, et firent masquer les dames du palais avec eux. Même divertissement le lendemain 22. Cette fois, il semble qu’il se soit agi de ce que nous appelons une redoute, c’est-à-dire d’un de ces bals masqués où chacun s’efforce de dissimuler sa personnalité sous un costume uniforme. Le 4 février, il y eut un grand bal à Marly, puis, de nouveau, mascarade le 5. « Le Roi, raconte Dangeau [10], a fait apporter ici grand nombre d’habits de masque, et on n’en refuse point à ceux qui veulent se masquer. On leur donnoit à choisir. » Le Mercure qui rendait compte de ces fêtes, tout comme font les journaux de nos jours, ajoute ce détail : « Pendant le bal, les danseuses disparaissoient par troupes, et s’alloient masquer dans les appartemens hauts, tous remplis d’habits, et il y en eut plusieurs qui se masquèrent jusqu’à quatre et cinq fois chaque soir. » Enfin, tous ces divertissemens furent couronnés par trois journées consécutives de mascarades, que signalèrent particulièrement des entrées de Siamois, des danses de Basques et des danses à la Vénitienne. « Ce divertissement, ajoute encore le Mercure, a été complet, parce qu’outre ces mascarades, il y a eu bal tous les jours, et que rien n’a manqué de tout ce qui peut plaire aux yeux, flatter l’oreille et satisfaire le goût [11]. »

Bals et mascarades n’étaient pas les seuls plaisirs qui fussent offerts à la duchesse de Bourgogne. Lorsque l’été et la chaleur arrivaient, c’étaient des divertissemens sur l’eau. Ainsi, le 9 juillet 1699, une grande partie en gondole fut organisée à Trianon. A six heures du soir, Monseigneur, le duc de Bourgogne et la princesse de Conti s’embarquèrent dans une gondole ; la duchesse de Bourgogne, avec un certain nombre de dames qu’elle avait nommées, dans une autre ; la duchesse de Chartres et la duchesse de Bourbon dans une troisième. Tous les musiciens du Roi étaient sur un yacht. Le Roi fit apporter des sièges sur la terrasse qui domine le canal, et resta jusqu’à huit heures du soir à entendre la musique. On rentra pour souper, et on se promena jusqu’à deux heures du matin, sur la terrasse et dans les jardins. A deux heures, la duchesse, de Bourgogne s’embarqua de nouveau en gondole et demeura sur le canal jusqu’au lever du soleil. A sept heures du matin, Mme de Maintenon devait partir pour Saint-Cyr. La duchesse de Bourgogne voulut à toute force la mettre en carrosse, et ce ne fut qu’après son départ qu’elle s’alla mettre au lit, « sans paraître fatiguée d’avoir tant veillé, » ajoute Dangeau [12].

Parfois on lui donnait aussi l’amusement de voir Paris et de courir les boutiques. Pour ces visites, on choisissait de préférence les jours de fête populaire. On la conduisait ainsi à la foire de Saint-Laurent, qui tombait le 18 août. Le cortège se composait de quatre magnifiques carrosses à sa livrée, attelés de huit chevaux. Elle était accompagnée d’un grand nombre de dames, et escortée de son écuyer, notre vieille connaissance Tessé. Le cortège entra par la porte Saint-Honoré. Il suivit la rue de Richelieu, la rue Neuve-des-Petits-Champs, gagna la rue Saint-Denis, et arriva ainsi jusqu’à la foire, qui se tenait en dehors de la porte. La Princesse descendit alors de voiture et se mêla au peuple [13]. « Tout le monde, dit le Mercure, se récria sur sa bonne grâce et ses agrémens, et l’on admira sa parure qui étoit grande. Elle avoit un habit gris de lin en falbala, tout garni de dentelles d’argent, de diamans et d’émeraudes. Sa tête en étoit aussi chargée et tous les rubans garnis. Elle alla voir les danseurs de corde et puis les marionnettes, qu’elle paya fort largement. » Elle se rendit ensuite dans les plus belles boutiques : chez un faïencier, auquel elle acheta beaucoup de porcelaines ; chez un bijoutier, qui, attendant sa visite, lui avait fait préparer une fort belle collation ; chez un autre marchand encore, où elle fit emplette d’étuis, de flacons d’or et d’autres galanteries. Sur les six heures et demie, elle remonta en carrosse, fit deux fois le tour de la place Royale, suivit la rue Saint-Antoine, la place de Grève, les quais, le cours, et regagna Versailles, où elle arriva à dix heures et demie du soir. « Elle distribua aux dames tout ce qu’elle avoit acheté à la foire. Elle avoit aussi fait distribuer beaucoup d’argent aux pauvres de Paris. »

Dans les quelques lettres qu’au cours de ces deux années, la duchesse de Bourgogne adressait à sa grand’mère Madame Royale, on voit tout l’enivrement que cette existence nouvelle lui causait. Ces lettres, assez rares et très courtes (elle s’en excusait, alléguant la peine qu’elle avait à écrire), ne sont pas dénuées d’une certaine grâce enfantine. A travers l’inexpérience du langage, on sent la chaleur du cœur et la gaieté de l’esprit : « On vous dit la vérité, ma chère grand’maman, écrivait-elle, quant on vous assure de mon bonheur, et je pourrois dire que j’ay trop de divertissemens, car ils m’ostent tout mon temps. » Et dans une autre lettre : « On me fait voir tous les jours quelque chose de nouveau et de très beau. » Dans une autre encore elle parle du temps qui lui manque et de ses journées fort remplies, et elle ajoute : « Mais il n’y aura jamais ni occupations, ni plaisirs, ma chère grand’maman, qui puisse me faire oublier ce que je vous dois et l’amitié que vous m’avez toujours témoignée. » De son mari il n’est jamais question, sauf une fois. « Je ne suis pas encore assée libre, ma chère grand’maman, avec M. le duc de Bourgogne, pour en faire les honneurs ; je suis seulement fort aise que vous soyez contente de sa lettre. » En revanche, il n’en est presque pas une où il ne soit fait mention du Roi. C’est ainsi qu’elle écrit de Versailles : « Ceux qui m’aiment comme vous, ma chère grand’maman, ont souvent sujet de se resjouir avec moi des bontés du Roi, car il m’en donne tous les jours de nouvelles marques. J’ay lieu d’espérer qu’elles augmenteront. Du moins n’oublierai-je rien de ma part pour les mériter. » Et de Fontainebleau : « Le séjour de Fontainebleau m’est fort agréable et surtout de ce qu’il a esté le second endroit où j’ay eu l’honneur de voir le Roy, et j’espère une chose, ma chère grand’maman, que je seroi heureuse non seulement à Fontainebleau, mais partout, estant résolue de faire tout ce qui dépendra de moy pour l’estre [14]. » Heureuse enfant, qui croit que le bonheur dépend toujours de la volonté ! A ce moment de sa vie, cependant, elle n’avait pas tout à fait tort, car son bonheur dépendait surtout du Roi, et sa volonté bien arrêtée était de lui plaire. Elle y réussissait. Moins que jamais le Roi pouvait se passer d’elle. Dans cette vie de jeune femme, si ces mots peuvent déjà s’appliquer à elle, beaucoup plus grande était la place tenue par le grand-père que par le mari. « Le Roi avoit pour elle toute l’amitié et toute la complaisance imaginable, » dit Sourches, dans une note de ses Mémoires [15], et, derrière cette discrète remarque, il est aisé de découvrir l’étonnement que causaient aux habitués de Versailles cette amitié et cette complaisance. Un tel renouveau de tendresse chez le vieux monarque devait surprendre en particulier ceux qui ne l’avaient point connu durant ses années romanesques, et qui avaient le droit d’ignorer la part de sensibilité mêlée de tout temps à son égoïsme. Tous les jours, il fallait qu’il vît la duchesse de Bourgogne. Demeurait-il au lit parce qu’il était malade ou qu’il avait pris médecine, il la faisait venir le matin dans sa chambre. Etait-ce, au contraire, la Princesse qui était retenue chez elle par quelque indisposition, comme cela arrivait parfois (elle était entre autres fort sujette aux fluxions, ayant les dents très mauvaises), c’était le Roi qui l’allait surprendre le matin dans son lit. Tous les jours, il voulait qu’elle se promenât avec lui à pied ou en carrosse. Si le conseil se prolongeait, elle venait gratter à la porte, et le Roi comprenait cet appel que nul autre ne se serait permis. Pour que les promenades ne parussent point, à l’enfant qu’elle était encore, trop monotones, il s’ingéniait à les relever par quelques divertissemens. C’était le plus généralement des collations qui étaient organisées dans le parc de Marly, et auxquelles la duchesse de Bourgogne prenait part avec quelques-unes des dames désignées pour être de ses plaisirs. Cependant l’amusement favori du Roi était de la conduire à la chasse à courre, dans une petite voiture à deux places et à quatre chevaux, qu’il avait fait faire tout exprès. Débarrassés des entraves de l’étiquette, grand-père et petite-fille couraient ainsi de compagnie, à Marly ou à Fontainebleau, les allées de la forêt. La duchesse de Bourgogne tenait si fort à ces promenades qu’un jour, souffrant d’une fluxion, elle ne voulut pas que le Roi le sût, « de peur, dit Dangeau, que cela ne l’empêchât d’aller à la chasse, » et qu’à cette imprudence, elle gagna même une fièvre assez sérieuse. Un peu de coquetterie s’en mêlait peut-être, car, pour accompagner ainsi le Roi, elle s’était fait faire un costume spécial, composé d’une jupe en velours rouge, d’un justaucorps de même étoffe avec de gros galons d’or, et une coiffure de chasseuse. « Tout le monde, ajoute Sourches, trouva que cet habit lui alloit parfaitement bien [16]. »

Les jours où il n’y avait ni chasse ni promenade, le Roi la conduisait au mail, et, avec beaucoup de bonne grâce, lui donnait les premières leçons, de cet ancien jeu français, un peu délaissé, auquel lui-même jouait fort bien. Il n’en fallut pas davantage pour que le mail fît de nouveau fureur, et pour que chacun se piquât d’y montrer son adresse. Parfois même, le Roi poussait encore plus loin la facilité d’humeur. C’est ainsi qu’il condescendait à jouer un rôle dans les petits divertissemens organisés par elle ou pour elle. « Madame la Duchesse de Bourgogne, rapporte Dangeau, passe toutes ses journées chez Mme de Maintenon, où elle répète, avec ses dames, un petit divertissement pour Versailles, devant le Roi en particulier, et Sa Majesté a même tant de complaisance pour elle qu’il se mêle quelquefois avec les dames du palais dans la musique des chœurs de la pièce [17]. » Louis XIV avait toujours aimé la musique. Dans sa jeunesse il chantait juste, et dansait admirablement des entrées de ballet. Mais il fallait la duchesse de Bourgogne pour faire de lui, à soixante ans passés, un choriste.

Pour cette petite princesse qui avait acquis sur lui un si étrange empire, Louis XIV avait encore d’autres complaisances, et celles-là plus regrettables. De tout temps, le jeu avait été en honneur à la Cour. Mais, depuis quelques années, ce qui n’avait été qu’un divertissement de plus, au temps des fêtes brillantes, était devenu une véritable fureur. « Le jeu, le lansquenet en particulier, cause d’étranges aventures ici, écrivait Madame. Rien que pendant l’hiver qui vient de s’écouler, quatre officiers ont été dans un désespoir tel qu’ils se sont tués [18], » et elle ajoute : « Ils auraient mieux fait de s’amuser aux passe-temps et aux petits jeux allemands, et de boire du lait. » Sans condamner la duchesse de Bourgogne aux petits jeux allemands et à boire du lait, il eût été sage, assurément, de ne point chercher à faire naître chez elle ce goût funeste et de la tenir à l’écart même de la tentation. Il semble que ce fût précisément le contraire qu’on se proposât. Non seulement des jeux de hasard étaient très fréquemment organisés pour elle chez Mme de Maintenon, un entre autres appelé la rafle, qui avait pour but de lui faire gagner de fort jolis petits lots, mais très souvent le Roi la menait lui-même assister au jeu effréné des courtisans. Chez la princesse de Conti, il lui fut une fois permis de prendre part au lansquenet. Si le goût du jeu se développa chez elle, par la suite, au point de lui créer de sérieux embarras et de lui mériter de justes reproches, c’est bien sur ceux qui avaient charge de surveiller et de compléter son éducation qu’en doit retomber la responsabilité première.


III

Que pensait, au fond, de cette éducation, Mme de Maintenon, la grande pédagogue du temps ? Assurément les procédés en étaient fort différens de ceux qu’elle employait, alors que la petite princesse vivait exclusivement sous sa tutelle, et qu’elle la tenait si soigneusement à part, même des plus innocens plaisirs. Mais qu’elle blâmât ou approuvât ce genre de vie si nouveau, il est impossible d’en rien savoir. Jamais, ni dans sa correspondance de cette époque, ni dans ses conversations, telles qu’elles nous ont été rapportées, elle n’exprime une opinion sur l’existence singulièrement vide et frivole qu’on faisait mener à cette princesse de treize ans. « Je rame pour amuser Mme la duchesse de Bourgogne, » dit-elle une fois aux demoiselles de Saint-Cyr, et c’est tout. Il est difficile cependant de croire qu’en personne sagace, elle n’aperçût pas le danger de cette existence. Mais, soit faiblesse, soit politique, elle ne semble pas avoir eu d’autres préoccupations que de conserver le cœur de l’enfant et de lui rendre la vie agréable. C’était chez Mme de Maintenon que la duchesse de Bourgogne passait presque toutes ses soirées. C’était chez elle que lui était accordé, nous l’avons vu, le plaisir de souper deux ou trois fois par semaine avec le duc de Bourgogne. De ces soupers toute étiquette était bannie. Le maître d’hôtel n’était pas là, le bâton à la main, comme aux repas que le duc de Bourgogne prenait en public ; la nef n’était pas sur la table, comme à ceux que la duchesse prenait, en public également, le mardi et le vendredi. Tout au contraire (et Madame, qui n’entendait pas raillerie sur l’étiquette, s’en scandalisait fort), c’était la duchesse de Bourgogne qui s’amusait parfois à servir Mme de Maintenon, à lui présenter les plats, à lui offrir à boire. Souvent aussi Mme de Maintenon la conduisait à Saint-Cyr, et là, dans le vaste parc dessiné par Mansart, il lui était loisible de se livrer à ces jeux de mouvemens (comme disent les dames de Saint-Cyr dans leurs Mémoires), dont sa jeunesse sentait encore le besoin, au point qu’à Versailles on les lui permettait, même dans son appartement. Cette vie intime et familière, assez semblable à celle qu’elle menait autrefois à Turin, sous l’œil de sa mère et de sa grand’mère, devait reposer la duchesse de Bourgogne des fastidieuses cérémonies auxquelles, d’autre part, son rang la condamnait déjà. On comprend qu’elle sût gré à celle qui s’appliquait à lui procurer ces innocens plaisirs, et elle n’avait pas tort lorsqu’elle écrivait à Madame Royale : « Il est vray que j’ay une bonne amie en Mme de Maintenon et qu’il ne tiendra pas à elle que je ne sois parfaitement heureuse. » Aussi la politique n’est-elle pas nécessaire à expliquer l’attachement qu’elle ne laissait passer aucune occasion de témoigner à celle qu’elle appelait sa tante. C’est ainsi que, Mme de Maintenon ayant été indisposée durant un séjour qu’elle faisait avec le Roi à Marly, la duchesse de Bourgogne, qui était demeurée à Versailles, fit demander sur-le-champ au Roi la permission de venir la rejoindre et prendre soin d’elle. On peut penser que le Roi n’eut garde de refuser cette permission.

La nature, au reste, était impressionnable et tendre. Elle pleurait de joie quand elle apprenait que sa mère venait enfin de mettre au monde un fils, et elle écrivait aussitôt à sa grand’mère, avec sa gentillesse habituelle : « Vous voilà donc au comble du bonheur, ma chère grand’maman, puisque vous le mettiés à avoir un petit-fils. Vostre joie augmente la mienne, car je ne puis ne pas partager tout ce que vous sentez, vous aimant comme je le fais. » Elle pleurait encore, mais de tristesse, quand sa jeune tante, la fille de Madame, demi-sœur de sa mère, de neuf années seulement plus âgée qu’elle, partit pour épouser le duc de Lorraine. Tout le monde fut frappé à la Cour de l’émotion que témoigna la duchesse de Bourgogne au moment des adieux. « Les pleurs recommencèrent de part et d’autre, rapporte Dangeau, si bien qu’à peine purent-elles se parler, et Madame la duchesse de Bourgogne sortit de chez Mademoiselle sans s’asseoir, et entra chez Mme de Maintenon pleurant encore [19]. » Madame elle-même, si peu de bienveillance qu’elle témoignât d’ordinaire à la duchesse de Bourgogne, fut touchée de cette sensibilité. « La duchesse de Bourgogne, écrivait-elle à la duchesse de Hanovre, a enfin prouvé qu’elle a un bon naturel, car elle a été triste au point de ne pouvoir manger. Elle n’a fait que pleurer amèrement après qu’elle eut dit adieu à sa tante [20]. »

Ainsi le cœur n’était pas gâté. Il n’en était pas de même des manières. La petite Savoyarde était arrivée en France plutôt réservée, pétulante, mais timide, trouvant des mots heureux, mais parlant assez peu. Avec le temps, elle s’était peu à peu enhardie, et, encouragée par la faveur dont elle se sentait l’objet, elle avait fini par perdre toute modestie dans ses façons d’être. Telle est l’accusation que Madame porte contre elle dans sa correspondance. Il est à croire que la sévérité de son jugement ne laissait pas d’avoir quelque fondement : « Ils (le Roi et Mme de Maintenon) gâtent absolument la duchesse de Bourgogne, écrivait-elle à la duchesse de Hanovre, au mois d’octobre 1698. En voiture, elle ne reste pas un instant en place ; elle s’assied sur les genoux de tous ceux qui se trouvent dans le carrosse, et elle voltige tout le temps comme un petit singe. Tout cela, on le trouve charmant. Elle est maîtresse absolue dans sa chambre. On fait tout ce qu’elle veut. Quelquefois l’envie lui prend d’aller courir à cinq heures du matin. On lui permet tout et on l’admire. Un autre donnerait le fouet à son enfant s’il se conduisait de la sorte. Ils se repentiront, je crois, avec le temps, d’avoir ainsi laissé faire à cette enfant toutes ses volontés. » Et dans une autre lettre : « Mon Dieu, qu’à mon avis, on élève donc mal cette duchesse de Bourgogne ! Cette enfant me fait pitié. En plein dîner, elle se met à chanter ; elle danse sur sa chaise, fait semblant de saluer le monde, fait les grimaces les plus affreuses, déchire de ses mains les poulets et les perdrix dans les plats, fourre les doigts dans les sauces ; il est impossible d’être plus mal élevée, et ceux qui se trouvent derrière elle s’écrient : « Eh ! qu’elle a de grâce, qu’elle est jolie ! » Elle traite son beau-père d’une façon irrespectueuse et le tutoie. Lui s’imagine alors qu’il est en faveur, et en est tout joyeux. Elle traite, dit-on, le Roi avec plus de familiarité encore [21]. »

Cette vigoureuse sortie contre les mauvaises manières de la duchesse de Bourgogne ne devait pas être inutile à celle-là même qui en était l’objet. On sait qu’une surveillance occulte était exercée par les ministres du Roi sur toutes les correspondances qui partaient de la Cour. Les princesses elles-mêmes n’échappaient pas à cette surveillance, et Madame en fit une cruelle expérience, lorsqu’elle fut obligée de s’humilier devant Mme de Maintenon et de s’excuser de ce qu’elle avait écrit sur celle qu’elle appelait quelquefois la pantocrate, et plus souvent la vieille ordure. Mais, tout informée qu’elle fût de cette surveillance, elle n’en écrivait pas moins librement son avis sur toutes choses et toutes gens, et, dans la circonstance, son avis ne laissa pas, du moins à l’en croire, d’être pris en considération. « Je ne sais, écrivait-elle au mois de décembre suivant, si l’on a ouvert et lu une de mes lettres, et si l’on a attiré l’attention de la duchesse de Bourgogne sur son contenu. Ce qui est certain, c’est qu’elle se tient tout autrement à table. Elle mange tranquillement et avec gravité. Elle ne chante ni ne sautille plus comme elle le faisait, pas plus qu’elle ne met les mains dans tous les plats comme elle en avait coutume. Somme toute, on l’a corrigée du tout au tout. Ma lettre a fait du bien, et je suis contente de voir qu’on me donne raison [22]. »

Il est possible qu’à la suite des observations qui lui furent faites, la duchesse de Bourgogne ne chantât plus à table et ne fourrât plus ses doigts dans les sauces ou dans les plats. Mais rien n’était changé dans son éducation. Avant comme après cette lettre ouverte de Madame, elle continua d’être outrageusement gâtée. Aucun effort n’était tenté pour lui donner une direction morale. On se contentait de lui imposer des marques extérieures de dévotion. Comme tous les princes, elle était obligée de communier en public cinq fois par an, et même, ajoute Saint-Simon, « elle n’auroit pas eu bonne grâce à ne pas communier plus souvent [23]. » Mais c’était tout ce qu’on lui demandait. Personne ne s’avisait de lui donner la notion du devoir ou le goût de l’occupation. Plaire au Roi et à Mme de Maintenon, tel devait sembler, à ses yeux, l’unique but de sa vie. Lui rendre cette vie aussi douce et agréable que possible, sans s’inquiéter de ce qui pouvait se passer dans son intelligence et dans son cœur, telle paraît avoir été l’unique pensée du Roi et de Mme de Maintenon. Faiblesse de vieillard chez l’un ; faiblesse aussi, mélangée peut-être d’un peu de calcul, chez l’autre ; c’est à tous deux leur touchante excuse. Mais, si, dans cette courte existence, le devoir tint si peu de place, si le caprice, la dissipation, la coquetterie y régnèrent trop souvent sans partage, la responsabilité en revient surtout à ceux qui dirigèrent ses jeunes années. Quoi qu’on en dise, l’éducation, lorsqu’elle est à la fois intelligente et forte, façonne les âmes, et grave en elles une empreinte ineffaçable. Bien autrement durable, on va le voir de nouveau, avait été celle que la main de Fénelon imprima sur la nature du duc de Bourgogne.


IV

Pendant que la duchesse de Bourgogne menait cette vie toute de loisirs et de divertissemens, il n’en allait pas de même du prince son jeune époux. Sauf les visites régulières qu’il avait permission de rendre à la princesse sa femme, et les fréquens soupers en tête à trois chez Mme de Maintenon, il n’y avait presque rien de changé à son existence extérieure. Par ordre du Roi, la somme qui lui était allouée pour ses menus plaisirs avait bien été portée de cinq cents à mille écus par mois, et, dans une lettre assez humble, il en témoignait sa reconnaissance à Mme de Maintenon, la priant d’être persuadée qu’il serait toujours très sensible à l’amitié qu’elle lui faisait paraître en toute occasion [24]. Mais, sans que l’emploi de ses heures demeurât aussi minutieusement réglé qu’au temps de son enfance, il continuait cependant, sous la surveillance de Beauvillier, à donner au travail la meilleure part de ses journées. Il complétait par lui-même son éducation, et se pénétrait des connaissances qu’il jugeait nécessaires à l’exercice de son futur métier de roi. « Il n’y avoit rien dans les sciences d’assez subtil pour le dégoûter ni lui échapper, dit le Père Martineau, son confesseur [25], mais il donna la préférence à l’étude de la morale, témoin l’extrait suivi et lié qu’il fit de la République de Platon. Et, comme il étoit persuadé que la justice est le fondement de la vraie politique, il apprit les principes de la jurisprudence Romaine et Françoise. »

Ce n’était pas seulement dans la République de Platon que ce jeune prince studieux cherchait à apprendre l’art de gouverner, c’était encore dans des documens plus récens et mieux faits pour l’instruire. On se souvient que, l’année même de son mariage, les intendans avaient reçu l’ordre de dresser chacun un état de sa généralité et de le faire parvenir au Roi « pour servir à l’éducation de M. le duc de Bourgogne. » Il n’avait pas fallu moins d’un an pour dresser ces mémoires, très détaillés et très complets, à en juger par le Mémoire sur la généralité de Paris qui est aux Affaires étrangères [26]. Si, comme il n’y a pas lieu d’en douter, tous ces mémoires furent soigneusement dépouillés par lui, s’il en fit des extraits, comme c’était sa coutume pour les ouvrages qui l’intéressaient, il y eut là de quoi occuper sérieusement les heures que la duchesse de Bourgogne passait à se promener en compagnie du Roi. Les renseignemens de nature si diverse, que les intendans avaient rassemblés dans leurs rapports, se gravaient dans son esprit avec précision. Aussi comprend-on cet éloge qui était fait couramment de lui : « qu’il connaissait la France aussi bien que le parc de Versailles. »

En même temps, il ne se relâchait pas d’exercer sur lui-même un travail incessant de surveillance, qui achevait de transformer son caractère. Ce travail devait, à la longue, donner à sa vie comme à sa personne une empreinte d’austérité dont les courtisans, ses futurs sujets, ne laissaient pas de s’inquiéter un peu, mais dont se félicitait son confesseur. « Devenu son maître, dit encore le Père Martineau, et laissé, pour me servir de l’expression de l’Ecriture, dans la main de son propre conseil, il continua de vivre avec une régularité où ceux qui jusqu’alors avoient regardé ses pieux exercices comme une dévotion d’enfant trouvèrent leur condamnation, et où ceux qui avoient appréhendé que son changement d’état ne lui fît changer de conduite trouvèrent de quoy calmer leurs craintes [27]. »

A la vérité, quelques traits de sa fougue native semblaient parfois revivre en lui. Ainsi Sourches nous raconte qu’un jour, se promenant à cheval aux environs de Versailles, accompagné de Denonville, son sous-gouverneur, de Lechelle, un de ses gentilshommes de la manche, d’un exempt et de quelques gardes du corps, fantaisie lui vint tout à coup de prendre le chemin de Paris. Il poussa au galop jusqu’à Sèvres ; là, s’animant de plus en plus, il dit à l’exempt de faire ranger les gardes du corps qui, le devançant, gênaient son allure ; puis il s’écria : « Qui m’aime me suive ! » et, piquant des deux, il mena la petite troupe d’un tel train que Denonville, Lechelle, l’exempt et tous les gardes, sauf un, ne purent le suivre et restèrent en route. Arrivé au Cours la Reine, il déclara qu’il n’y avait pas assez de monde pour s’amuser, tourna bride, et revint à Versailles de la même allure, n’ayant mis qu’une heure et demie à faire cette course désordonnée. Sourches enregistre sans mot dire cette innocente équipée, mais on sent qu’elle lui donne à penser [28].

A l’opposé, Dangeau rapporte dans son Journal certains traits de gravité, qu’il se garde bien de commenter, mais qui trahissent, jusque dans la manière dont le duc de Bourgogne prenait part aux divertissemens de la Cour, certains scrupules d’austérité naissante. C’est ainsi qu’après avoir constaté qu’à une comédie qui fut jouée un dimanche à Fontainebleau ni le duc de Bourgogne, ni la duchesse de Bourgogne n’avaient assisté, il ajoute ces simples mots : « Ils n’y vont guère les dimanches. » C’est tout, mais, pour Dangeau, c’est beaucoup. Il semble en effet donner à entendre par cette remarque que le jeune prince n’approuvait point ces comédies le dimanche, et qu’il marquait discrètement son blâme par son absence et par celle, peut-être pas tout à fait volontaire, de sa femme. Dans une autre circonstance, Dangeau fait encore observer qu’un soir d’appartement (comme on disait alors), où une table de lansquenet [29] était dressée dans le cabinet du Roi : « Monseigneur le duc de Bourgogne sortit de l’appartement avec le Roi et ne demeura point au jeu. » Voulait-il, par son départ, protester contre cette table de lansquenet dressée dans le cabinet du Roi, ou se soustraire à une tentation qu’il savait forte encore chez lui et à laquelle il devait succomber plus d’une fois, cela est difficile à deviner. Mais cette contrainte perpétuellement exercée sur lui-même montre à quel point il était demeuré l’élève docile de Fénelon.


V

Ce n’est pas que rien fût cependant négligé pour détruire cette lointaine et mystérieuse influence, d’autant plus difficile à combattre qu’elle ne se traduisait au dehors par aucune communication à laquelle il fût possible de mettre obstacle, et qu’elle était tout intérieure, faite de souvenirs, de tendresse et de reconnaissance. Assurément le nom du proscrit n’était jamais prononcé dans les entretiens du grand-père et du petit-fils. Mais Louis XIV était trop clairvoyant pour ne pas se rendre compte que le duc de Bourgogne avait fait un sanctuaire dans son cœur à son ancien maître, et, prévenu comme il l’était contre Fénelon, il ne devait pas souffrir sans impatience cette résistance sourde et inébranlable qui se dissimulait derrière un silence plein de respect. C’est dans cette impatience qu’il faut chercher en partie la cause de l’orage imprévu qui vint fondre à nouveau sur le petit troupeau et faillit en disperser les restes. Saint-Simon en donne une tout autre explication ; mais, pour être beaucoup plus compliquée et ténébreuse, nous ne la croyons pas plus vraisemblable.

A en croire notre bilieux auteur, Mme de Maintenon aurait été encore cause de tout le mal. Elle venait tout récemment de donner en mariage sa nièce chérie, Mlle d’Aubigné, au jeune comte d’Ayen, fils aîné du duc de Noailles. Entraînée par « les grâces de la nouveauté auxquelles elle ne résistait jamais, » elle aurait entrepris de favoriser les vues ambitieuses du chef de la maison où sa nièce était entrée. Or le duc de Noailles n’aspirait à rien moins qu’à remplacer Beauvillier dans les hautes fonctions qu’il occupait, non seulement dans celles de chef du Conseil des finances et de ministre d’Etat, mais dans celles de gouverneur des Enfans de France. C’était de cette place enviée qu’il importait avant tout de débusquer Beauvillier. Mme de Maintenon aurait donc entrepris le siège de Louis XIV. La condamnation de Fénelon à Rome souffrait quelques lenteurs et quelques difficultés. Mme de Maintenon en aurait profité pour donner des scrupules au Roi. Elle lui aurait représenté que c’était pour lui un devoir de conscience d’enlever à la mauvaise cause les appuis dont elle se prévalait, et qu’il en répondrait devant Dieu, s’il laissait dans les places de son Conseil et dans celle de gouverneur de ses petits-fils, « avec un nombre de subalternes qu’il y avoit mis et qui étoient tous d’une même doctrine, » le plus grand protecteur et le plus déclaré de l’archevêque de Cambrai ; qu’il était temps de renverser un si grand obstacle, et de montrer au Pape par cet exemple qu’il n’avait aucune sorte de ménagement à garder. Enfin « serrant la mesure, » et levant le masque, elle aurait fini par proposer au Roi le duc de Noailles pour toutes les places de Beauvillier [30].

A tout prendre, et bien que la version de Saint-Simon ait été adoptée par certains auteurs [31], ce ne sont là que des conjectures ; et rien n’établit d’une façon certaine que Mme de Maintenon ait poursuivi contre Beauvillier ces basses menées. Comme en beaucoup d’autres matières, il est assez difficile, à travers la réserve et les sous-entendus de sa correspondance, de démêler son rôle avec exactitude. Qu’elle ait porté un intérêt passionné à ce qu’on appelait alors « l’Affaire, » et qu’elle ait travaillé à compléter la disgrâce de Fénelon et de son petit groupe, cela n’est pas douteux. « J’ai parlé au Roi pour ôter ceux qui environnent les princes, écrivait-elle à l’archevêque de Paris [32], et j’ai fini mon discours en disant que je ne pouvais pardonner au duc de Beauvillier d’avoir chez lui les amis de Mme Guyon, les connaissant pour cela de longue main. Le Roi me parut disposé à parler franchement à M. de Beauvillier. S’il ne le fait pas dès demain, ce sera une grande marque du crédit de ce ministre. » Mais rien n’établit qu’elle ait travaillé directement contre Beauvillier lui-même, ni surtout qu’elle ait proposé de donner toutes ses places au duc de Nouilles. Sans compter qu’une démarche aussi ouverte aurait eu quelque chose de singulièrement contraire à ses habitudes de circonspection et de mesure, il ne semble pas qu’elle ait été animée contre la personne de Beauvillier de sentimens aussi hostiles. Toutes les fois, durant les années 1697 et 1698, que ce nom revient sous sa plume, il est toujours mentionné avec une affectueuse estime. On sent qu’elle respecte l’homme et qu’elle regrette l’ami : « Je ne doute point, dit-elle dans une lettre du 30 juin 1698, que M. de Beauvillier ne soit fâché de me perdre. J’avais de l’amitié pour lui et je crois qu’il en avait pour moi ; » et dans une autre lettre (7 août 1898) : « J’ai voulu voir M. de Beauvillier pour nous affliger ensemble. Je suis très édifiée de tout ce que je vis en lui [33]. » Il y eut donc entre eux refroidissement, mais jamais rupture, et la tentative faite pour le « débusquer, » surtout pour faire arriver en son lieu et place le duc de Noailles, nous paraît devoir être portée au compte déjà long des calomnies de Saint-Simon.

Peu importe, au reste, à notre sujet le rôle joué par Mme de Maintenon. Ce que nous voulons mettre en lumière, c’est l’admirable attitude de Beauvillier durant la crise. Il y a sur lui, dans Saint-Simon, une belle page que nous ne pouvons résister au désir de rappeler, si connue qu’elle soit, pour montrer toute la hauteur d’âme de celui qui fut, tout autant que Fénelon, non pas seulement le maître, mais l’ami du duc de Bourgogne. On comprend, après avoir relu cette page, qu’un auteur étranger ait pu écrire tout récemment : « Il est des êtres dont la vertu sort à certains momens avec un bruit de portes qu’on ouvre ou qu’on ferme. Il en est d’autres chez qui elle demeure comme une servante silencieuse qui ne quitte pas la maison ; et ceux qui viennent du dehors et qui ont froid la trouvent toujours, laborieuse et attentive, au coin de leur feu [34]. »

Saint-Simon avait donc entrepris d’ouvrir les yeux à Beauvillier sur le péril qui le menaçait. Il lui représenta l’hostilité de Mme de Maintenon, l’ébranlement du Roi, et le pressa d’avoir moins d’attachement, au moins en apparence, pour ce qui l’exposait si fort, de montrer plus de complaisance et de parler au Roi. « Il fut inébranlable, continue Saint-Simon. Il me répondit sans la moindre émotion qu’à tout ce qui lui revenoit de divers côtés, il ne doutoit point qu’il ne fût dans le péril que je venois de lui représenter, mais qu’il n’a voit jamais souhaité aucune place ; que Dieu l’avoit mis en celles où il étoit ; que, quand il les lui voudroit ôter, il étoit tout près de les lui remettre ; qu’il n’y avoit d’attachement que par le bien qu’il y pouvoit faire ; que, n’en pouvant plus procurer, il seroit plus que content de n’avoir plus de compte à en rendre à Dieu, et de n’avoir plus qu’à le prier dans la retraite où il n’auroit plus qu’à penser à son salut ; que ses sentimens n’étoient point opiniâtreté ; qu’il les croyoit bons, et que, les pensant tels, il n’avoit qu’à attendre la volonté de Dieu en paix et avec soumission, et se garder surtout de faire la moindre chose qui pût lui donner des scrupules en mourant. » « Il m’embrassa, ajoute Saint-Simon, avec tendresse, et je m’en allai si pénétré de ces sentimens si chrétiens, si élevés, et si rares que je n’en ai jamais oublié les paroles [35]. »

Si jamais Beauvillier « posséda son âme en paix, » pour employer la forte expression de Saint-Simon, ce fut assurément ce jour-là. Son calme devait au reste avoir raison contre l’agitation de Saint-Simon, et l’orage qui grondait sur lui finit par tomber sur des subalternes. Depuis qu’il était sorti des mains des femmes, le duc de Bourgogne avait auprès de lui un sous-précepteur, l’abbé de Beaumont, et un lecteur, l’abbé de Langeron. L’abbé de Beaumont était le propre neveu de Fénelon, et l’abbé de Langeron le fils d’une de ses pénitentes. Le duc de Bourgogne avait également deux gentilshommes de la manche, du Puy et Léchelle, gens de bien, mais assez obscurs, auxquels leur piété et leur attachement à la personne de Beauvillier et du prélat avaient valu cette situation, un peu disproportionnée avec leur mérite. Ce furent eux qui payèrent pour leurs protecteurs. Le 2 juin 1698, avant le Conseil, le Roi eut une longue conversation avec Beauvillier. Dans l’après-midi, on sut que sous-précepteur, lecteur, et gentilshommes de la manche étaient chassés de la Cour. Ce fut vainement que Beauvillier sollicita pour eux au moins la continuation de leurs appointemens « parce qu’ils n’avoient point de pain. Le Roi, ajoute Sourches, le refusa tout net [36]. »

Le lendemain on apprit encore une autre nouvelle. Fénelon avait un neveu de son nom, qui était exempt aux gardes. Le pauvre exempt était demeuré, comme on peut penser, fort étranger à toutes ces querelles théologiques, et, dans sa vie de jeune officier, la doctrine du pur amour avait dû tenir peu de place. Sentant venir l’orage, il s’était même prudemment retiré de la Cour. Cette prudence ne le sauva point. Il fut brutalement cassé, comme s’il avait commis quelque action déshonorante. « Rien ne marqua mieux, dit Saint-Simon, la rage de la cabale. » Le Moi voulait un éclat. Il fut grand. Personne ne se méprit sur les causes de cette disgrâce : « On accuse ces Messieurs, dit discrètement Dangeau, d’être fort attachés aux nouvelles opinions [37]. » Le bruit courut même pendant quelques jours, à la Cour, que le Roi n’en resterait pas là. Bien que Fénelon fût depuis plus d’un an relégué dans son diocèse, avec défense de paraître à Versailles, il avait conservé cependant le titre de précepteur des Enfans de France. Il en touchait les appointemens, et le logement qui lui avait été affecté dans le palais demeurait toujours vacant. Depuis longtemps les ennemis de Fénelon désiraient lui voir enlever ces dernières marques de son ancienne faveur. « Qu’est-ce que le Roi attend pour ôter à M. de Cambrai le préceptorat, écrivait à son oncle l’abbé Bossu et, qui poursuivait à Rome la condamnation des Maximes des Saints ? Cela produirait un grand effet, et il est temps d’agir. » Et Bossuet, en lui annonçant le renvoi des quatre amis de M. de Cambrai, lui répondait : « Je ne doute pas, après cela, qu’on ne nomme bientôt un précepteur, et que la foudre ne suive de près l’éclair. On verra par-là comment le Roi et la Cour reviennent pour M. de Cambrai [38]. »

La foudre ne suivit cependant pas l’éclair d’aussi près que Bossuet l’aurait souhaité. Plus disposé aux tempéramens que l’antagoniste un peu passionné de Fénelon, le Roi jugea que pour le moment c’était assez. Il dut aussi se rendre compte qu’il était bien tard pour nommer un nouveau précepteur au duc de Bourgogne, car, un mois après, Bossuet écrivait de nouveau à son neveu : « Il n’est pas vrai que M. Fleury soit précepteur en titre [39] ; il fait la charge de sous-précepteur auprès de M. le duc de Bourgogne. Il y a apparence que le Prince étant marié et bientôt tiré du gouvernement, on ne lui nommera point de précepteur. Quoi qu’il en soit, le Roi a bien déclaré que M. de Cambrai ne reviendrait jamais. [40]. » Ce fut seulement, en effet, au commencement de l’année 1699, c’est-à-dire six mois plus tard, que Louis XIV raya de sa propre main sur l’État de la Cour, le nom de Fénelon comme précepteur des Enfans de France, qu’il supprima ses appointemens, et disposa de son appartement en le donnant, par une faveur un peu cruelle, à Madame de Lévis, la fille du duc de Chevreuse, non moins ami de Fénelon que son beau-frère Beauvillier. Mais ces dernières mesures de rigueur passèrent presque inaperçues, tant, depuis l’éclat de l’année précédente, la disgrâce de Fénelon semblait complète et irrévocable aux yeux des courtisans. Au lendemain du renvoi de ceux qu’il appelait les quatre hommes remerciés, Bossuet pouvait écrire avec vérité : « La cabale est humiliée jusqu’à la désolation. » Notons que Bossuet se sert ici de la même expression que tout à l’heure Saint-Simon, car aux yeux de chacun des deux partis engagés dans « l’Affaire, » l’autre n’était qu’une cabale.

A cette cabale humiliée et désolée appartenait cependant le duc de Bourgogne. On voudrait savoir avec quels sentimens il supporta ce coup. Deux années auparavant, lors de la première disgrâce de Fénelon, il s’était jeté aux genoux du Roi pour obtenir la grâce de son maître. Cette fois il n’essaya rien, soit qu’il connût l’inflexibilité de son grand-père, soit que ces amis subalternes lui tinssent moins au cœur. Il semble même que cette résignation et ce silence aient encouragé une tentative qui fut faite pour le déprendre de Fénelon. Madame de Maintenon, par ordre assurément, l’essaya : « M. le duc de Bourgogne est venu me voir ce matin, écrivait-elle à l’archevêque de Paris. Je l’ai entretenu des maximes de M. de Cambrai. Il m’assure qu’elles sont très mauvaises, quoique spécieuses. » Mais elle ajoute aussitôt : « Je ne sais s’il est sincère, mais je parlerai toujours selon mon cœur. Dieu fera le reste [41]. »

L’attitude contrainte du duc de Bourgogne, qu’on devine à travers cette lettre, laisse deviner ce qui devait se passer dans son cœur. Sur la doctrine il s’inclinait ; sur l’homme il ne cédait rien. Il se taisait : que pouvait-on lui demander de plus ? Sensible et généreux comme il l’était, des mesures aussi mesquines ne pouvaient que le froisser, sans rien changer à ses sentimens. Au surplus, celui qui n’avait pas cessé d’être entre Fénelon et lui le véritable lien demeurait à ses côtés ; et il avait la consolation de sentir que le crédit de son gouverneur n’était point ébranlé. C’était encore à Beauvillier que le Roi s’adressait pour remplir les places devenues vacantes, et, dans ses nouveaux choix, celui-ci paraît avoir été plus heureux que dans les premiers, un peu trop exclusivement inspirés, à dire vrai, par des préoccupations religieuses. Comme gentilshommes de la manche, il proposa Puységur et Montviel ; comme sous-précepteur et lecteur, les abbés Vittement et Lefèvre. Puységur, de très bonne famille, avait toujours été au service, et, de grade en grade, il était parvenu jusqu’à celui de brigadier. Montviel exerçait depuis 1696 les fonctions de maréchal général des logis. Tous deux, gens d’honneur, étaient de bons officiers. C’étaient bien des hommes comme ceux-là, et non des mystiques, qu’il fallait auprès d’un jeune prince. Quant à l’abbé Vittement, il dut ce choix « à la beauté de la harangue qu’il avoit adressée au Roi sur la paix, l’année précédente, à la tête de l’Université dont il étoit recteur et qui fut universellement admirée. » Ce qui vaut mieux encore, c’était un excellent prêtre, fort simple de mœurs, qui, après avoir occupé plusieurs fonctions importantes (entre autres celle de sous-précepteur de Louis XV), devait un jour se retirer de la Cour sans vouloir accepter ni récompense ni place à l’Académie française. Il en était de même de l’abbé Lefèvre, qu’il fallut tirer de l’Hôpital Général pour l’introduire à la Cour, et qui s’empressa de retourner dans sa retraite aussitôt que ses fonctions prirent fin. Tous deux appartenaient à ce clergé bourgeois, respectable dans ses mœurs, modeste dans ses ambitions, qui était, au temps passé, beaucoup plus nombreux qu’on ne croit, et qui se distinguait, par son désintéressement et ses vertus, des abbés à bénéfice et des prélats de cour. Le duc de Bourgogne n’eut donc pas à souffrir des nouveaux compagnons ni des nouveaux maîtres qui lui étaient donnés. Les deux abbés eurent au reste à s’occuper plutôt de ses frères que de lui. En effet, à peu de temps de là, une occasion publique allait lui être donnée de s’émanciper davantage, et de montrer ce que son apparence un peu sévère et sa nature sérieuse cachaient d’instincts ardens, virils et déjà militaires.
VI

Ce fut dans les derniers jours de mai 1698, c’est-à-dire au moment où se préparait l’éclatante disgrâce des derniers amis de Fénelon, que le Roi rendit publique son intention de tenir à Compiègne ce qu’on appelait alors un camp. Saint-Simon explique cette résolution subite par le désir d’étonner l’Europe en pleine paix « par une montre de sa puissance qu’elle croyoit avoir épuisée par une guerre aussi générale et aussi longue ; » et en même temps « de se donner et plus encore à Madame de Maintenon un superbe spectacle sous le nom de M. le duc de Bourgogne [42]. » Que Louis XIV voulût étonner l’Europe, cela est plausible, car il ne se complaisait que trop dans ces démonstrations orgueilleuses. Quant à la seconde raison, elle est puérile. Mous verrons, au contraire, qu’à ce camp il fallut traîner malgré elle Mme de Maintenon. Il n’y a pas besoin d’aller chercher si loin le véritable mobile de Louis XIV.

« En 1698, dit un document qui existe aux archives du ministère de la Guerre [43]le Roy voulant lui-même apprendre la guerre à M. le duc de Bourgogne, donna des ordres pour assembler une armée près Compiègne… Sa Majesté avoit fait un mémoire de toutes les choses dont elle vouloit que Mgr le duc de Bourgogne fût instruit et de tous les mouvemens que l’armée feroit durant son séjour au camp. » En roi prévoyant, c’était au duc de Bourgogne que Louis XIV avait songé avant tout, car il considérait comme un de ses principaux devoirs de former son successeur. Il semblait avoir renoncé à tirer quelque parti de Monseigneur, qu’il laissait courre le loup ou le cerf à sa guise. A un jeune prince qui donnait au contraire tant d’espérances, il pensa qu’il était temps d’enseigner, dans une de ses parties les plus importantes, le métier de roi. Il se peut également qu’en grand-père affectueux, joignant une bonté réelle à un prodigieux despotisme, il voulût adoucir par avance le coup qu’il allait porter à son petit-fils en frappant des maîtres ou des compagnons qui lui étaient chers. Il devait aussi se proposer de le tirer de l’étude et de la dévotion pour en faire un prince et un homme.

Dès son enfance, le duc de Bourgogne avait témoigné beaucoup de goût pour les choses militaires. On se souvient peut-être de l’ardeur avec laquelle, à l’âge de sept ans, il avait endossé l’uniforme des mousquetaires noirs, et fait l’exercice devant Louis XIV dans la cour de Versailles [44]. C’est à cette occasion que Mlle de Scudéry, dans un madrigal, l’avait comparé à l’Amour,

Qui pour divertir Mars s’est ainsi déguisé.

Mais le jeune prince avait été fort choqué de la comparaison, et, pour rentrer en grâce, il avait fallu que la même Mlle de Scudéry lui adressât un nouveau madrigal ainsi conçu :

Prince, consolez-vous d’être appelé l’Amour ;
Imitez bien Louis ; vous serez Mars un jour [45].

Quelle dut donc être sa joie, lorsque, à seize ans qu’il avait, il apprit de la propre bouche du Roi que l’honneur de commander le camp de Compiègne lui était réservé. Il n’en fallait pas davantage pour mettre en verve les faiseurs de vers. L’un d’eux s’écriait, s’adressant au jeune prince :

Va, prince généreux, va ! que rien ne t’arreste,
Abandonne ton âme à ses transports guerriers,
Et dans un champ second va semer les lauriers
Qui doivent couronner ta teste [46].

Le commandement devait être en partie honorifique. Sous ses ordres immédiats, mais en réalité pour diriger en son nom les opérations, était placé le maréchal de Boufflers, homme d’honneur, bon militaire, qu’on accusait à la vérité d’avoir fait preuve d’un peu de mollesse au siège de Namur, mais qui devait montrer un jour, par son héroïque résistance dans les murs de Lille, l’injustice des attaques dirigées contre lui. C’était cependant le duc de Bourgogne qui devait porter l’écharpe blanche, insigne du commandement, et prendre directement l’ordre du Roi. Il allait donc jouer au chef d’armée. Ce n’est pas faire tort à sa profondeur et à sa sensibilité de dire qu’il y avait là de quoi lui faire oublier sous-précepteur et gentilshommes de la manche disgraciés. Il employa les mois qui suivirent, le camp ne devant avoir lieu qu’à la fin d’août, à se préparer à son nouveau rôle, non pas seulement en repassant les principes d’instruction militaire que son sous-gouverneur Denonville avait pu lui donner, mais en s’entraînant aux marches forcées par la grosse chaleur. « Monseigneur le duc de Bourgogne, rapporte Dangeau, alla à Maisons au pas et en revint, pour s’accoutumer à marcher le train qu’il faut à la tête des troupes qu’il commandera au camp. » Et il ajoute aussitôt, sans sentir l’ironie du rapprochement : « Monseigneur alla courre le loup [47]. »

Cependant le Roi ne négligeait rien pour que le camp fût digne de celui qui allait en avoir le commandement fictif. Il décida que le nombre des bataillons qui devaient y prendre part serait de cinquante, composés de sept cents hommes chacun. A ces troupes d’infanterie devaient s’ajouter cinquante-deux escadrons de cavalerie, de cinquante hommes chacun, quarante pièces de canon, six mortiers et huit pontons [48]. Cela faisait un rassemblement d’une soixantaine de mille hommes environ. Il nommait en même temps, pour servir sous Boufflers, six officiers généraux, et attachait dix aides de camp à la personne du duc de Bourgogne. Il entrait par avance jusque dans le moindre détail des mouvemens qui devaient avoir lieu. « Sa Majesté, avant l’assemblée de l’armée, dit à deux reprises le document que nous avons cité, avoit fait un mémoire écrit de sa main des choses dont Elle vouloit que Mgr le duc de Bourgogne fût instruit, et de tous les mouvemens que feroit l’armée pendant son séjour au camp. » Ces choses dont le Roi voulait que le duc de Bourgogne fût instruit concernaient la manière de donner les ordres, la distribution du pain, de la viande et du fourrage aux troupes, l’organisation d’un hôpital. Quant aux mouvemens, ils devaient comprendre un fourrage, une séparation de l’armée en deux, une escarmouche, une canonnade, le passage d’une rivière à gué, un combat général, l’investissement, l’assaut et la capitulation d’une place, enfin la retraite d’une armée sur plusieurs colonnes sans confusion et sans désordre. Ce camp n’était pas le premier dont Louis XIV eût ordonné la réunion [49]. Mais les précédens avaient eu surtout pour but l’instruction et l’exercice des troupes. Celui-ci était le premier qui dût offrir un simulacre de toutes les opérations de la guerre, et le seul qui, autant par le nombre des hommes rassemblés que par le plan des opérations, puisse être comparé à nos grandes manœuvres d’aujourd’hui.

Les camps n’avaient été également jusque-là que des rassemblemens purement militaires. Il n’en fut pas de même de celui de Compiègne. Le Roi avait témoigné le désir d’y voir une grosse cour. Il n’en fallait pas davantage pour que la Cour s’y précipitât. Pour les Marlys, le Roi désignait individuellement les dames qui étaient autorisées à s’y rendre. Dans cette circonstance, au contraire, il « lâcha la main, » dit Saint-Simon, et permit à toutes celles qui en auraient envie de venir à Compiègne. Ce n’était pas tout à fait le compte des dames, dont chacune aurait voulu être nommée. Mais elles n’eurent garde de ne pas profiter de cette permission générale, et l’ardent désir d’aller au camp, joint aux difficultés du voyage, leur fit « sauter le bâton, » c’est-à-dire passer par-dessus certaines questions d’étiquette auxquelles, dans l’ordinaire de la vie, elles se montraient fort regardantes. « Tout fut bon pourvu qu’on y allât. » Les ducs eux-mêmes consentirent à être couplés, c’est-à-dire logés deux par deux, sans que Saint-Simon s’en plaignît. La duchesse de Bourgogne emmena quatre de ses compagnes habituelles, toutes à peu près de son âge. Quand elles étaient dans le même carrosse, on remarquait qu’à elles cinq, elles ne faisaient pas soixante-dix ans. Mme de Maintenon fut aussi du voyage, bien qu’elle n’y eût pas grand goût. « Il me semble qu’une assemblée de charité me siérait mieux que d’aller au camp avec une princesse de douze ans, écrivait-elle à l’archevêque de Paris. Mais On veut tout par rapport à soi [50]. » On, c’est-à-dire le Roi, ne pouvait se passer en effet de ces deux compagnes de sa vieillesse, et, de gré ou de force, il les emmena toutes les deux à Compiègne.

Il y arriva le 1er septembre, traînant avec lui dans son vaste carrosse Monseigneur, le duc et la duchesse de Bourgogne, la princesse de Conti, la duchesse de Bourbon et la duchesse du Lude, six personnes en tout. A peine descendu de voiture, le duc de Bourgogne s’alla botter, et revint prendre l’ordre du Roi. C’était son premier acte de général. « Il vint ensuite à ses tentes, où il donna l’ordre au maréchal de Boufflers et aux officiers généraux de fort bonne grâce [51]. » Pendant toute la durée du camp, il vécut d’une vie exclusivement militaire. Il avait été d’abord décidé qu’il tiendrait une table, mais l’élégance et la profusion de celle tenue par le maréchal de Boufflers furent telles que le Roi, craignant la comparaison, y renonça pour lui et décida que, toutes les fois qu’il irait au camp, il mangerait à la table du maréchal. Le duc de Bourgogne ne dut pas s’en plaindre : déchargé de ses devoirs de prince, il était plus libre de s’adonner à son nouveau métier de général. Il serait trop long de le suivre pas à pas durant les manœuvres, qui durèrent près d’un mois, et qui se déroulèrent de point en point suivant le programme tracé de la main du Roi. A travers le Journal de Dangeau et les Mémoires de Sourches, surtout à travers les récits du Mercure et de la Gazette d’Amsterdam [52], on le voit à cheval toute la journée, tantôt arrivant le premier au camp, revenant le dernier, passant, la nuit, par l’orage, un pont de bateaux, et risquant d’être précipité dans la rivière par son cheval effrayé ; tantôt saluant le Roi à la tête des troupes ; tantôt repoussant une attaque inopinée et ramenant, tambour battant, un parti par lequel il avait failli être surpris ; tantôt ouvrant la tranchée contre la place de Compiègne, et se faisant expliquer par les ingénieurs tout ce qui concernait l’art d’un siège, en même temps qu’il veillait au bien-être des travailleurs dans la tranchée et leur faisait apporter de la bière ; tantôt ralliant ses troupes et les menant à l’ennemi « avec une si fière contenance » qu’il le chasse de ses retranchemens, mais se faisant partout remarquer par l’ardeur qu’il apportait à ces jeux de guerre, et par le plaisir qu’il semblait y prendre. Sous le jeune homme pieux, assagi, dompté, reparaissait le prince aux instincts de commandement et à la nature fougueuse. « Monseigneur le duc de Bourgogne fut toujours avec les assiégeans, dit Dangeau. Tous ces travaux et toutes ces attaques lui font grand plaisir et l’instruisent fort. » L’action principale fut en effet l’assaut donné à la place de Compiègne par le duc de Bourgogne. Le Roi et toute la Cour assistèrent à cet assaut du haut du rempart. Ce fut ce jour-là que se passa cette scène si vivement racontée par Saint-Simon : Mme de Maintenon enfermée dans sa chaise à porteurs, la duchesse de Bourgogne assise sur un des bâtons de devant, et le Roi debout, presque toujours nu-tête, se penchant pour parler à Mme de Maintenon qui, alors, entr’ouvrait la glace de trois doigts. Spectacle étrange en soi-même assurément, qui, à en croire Saint-Simon, aurait frappé de stupeur depuis les courtisans massés sur les remparts jusqu’aux soldats répandus dans la plaine, mais qui, en réalité, ne causa peut-être point tant de surprise aux assistans, accoutumés à la situation exceptionnelle de Mme de Maintenon et à la courtoisie du Roi avec toutes les femmes.

Deux jours après, eut encore lieu une action importante où le duc de Bourgogne joua un rôle prépondérant : ce fut un simulacre de bataille rangée entre deux armées, dont l’une était commandée par lui et l’autre par Rosen, le plus ancien des lieutenans-généraux. Le duc de Bourgogne avait à ses côtés le maréchal de Boufflers, qui lui indiquait les ordres qu’il devait donner. L’action fut longue et chaude. Naturellement l’avantage devait revenir à l’armée commandée par le duc de Bourgogne, mais Rosen ne se souciait pas de lui laisser la victoire. A tous les avis qui lui étaient envoyés de battre en retraite, il faisait la sourde oreille. Le Roi s’en aperçut. « Rosen n’aime point à faire le personnage de battu, » dit-il en riant, et il lui envoya directement l’ordre de se retirer, ordre que Rosen reçut de fort mauvaise grâce, en brusquant le messager, et qu’il accomplit de même. Il fallait bien cependant que le petit-fils de Louis gagnât sa première bataille.

Quelques jours après, le camp de Compiègne prenait fin, à la grande joie des dames qui avaient si ardemment sollicité la permission d’y venir, car elles avaient été fort mal installées, n’avaient point mangé avec le Roi, et avaient vu la duchesse de Bourgogne encore moins qu’à Versailles. En effet, la Princesse n’avait point tenu de cour et elle était constamment dehors. Cette vie nouvelle l’avait fort divertie. « Je n’aurois jamais cru, ma chère grand’maman, écrivait-elle à Madame Royale, me trouver dans une ville assiégée, et estre éveillée par le bruit du canon comme je l’ai esté ce matin. J’espère que nous sortirons bientost de cet estat. Il est vray que j’ay de grands plaisirs icy. » Elle allait fréquemment au camp, se montrant aux soldats, assistant aux distributions de pain et de viande ; ou bien elle s’asseyait à la table du maréchal de Boufflers, avec le roi d’Angleterre, l’infortuné Jacques II, que, par une attention plus courtoise que politique, Louis XIV avait invité à venir passer quelques jours au camp [53]. Elle ne manquait pas non plus à visiter les couvens, les abbayes. Ainsi elle se formait peu à peu à son métier de princesse. De son côté, le duc de Bourgogne avait fait son premier acte d’homme. A Rome on eût dit qu’il avait pris la robe virile. Tous deux grandissaient et se fortifiaient. L’année suivante, le Roi jugea qu’il était temps, comme on disait alors, de les mettre ensemble. Il semble qu’une décision de nature aussi intime dût demeurer secrète. Mais il n’en pouvait être ainsi dans un temps où tout était public dans l’existence des princes, depuis le lever jusqu’au coucher. Les auteurs du temps parlent de ce rapprochement aussi simplement qu’ils feraient d’une cérémonie de cour. Nous imiterons les auteurs du temps.


VII

Du moment que le duc de Bourgogne allait cesser de demeurer avec ses frères, il fallait de toute nécessité lui trouver un appartement. Au mois de juillet 1699, on commença de s’en préoccuper. Si grand était le nombre des logemens accordés par le Roi dans le palais de Versailles qu’il n’en restait pas un seul dont le duc de Bourgogne pût s’accommoder. Force fut de faire à la fois dans le palais constructions et remaniemens. Sur une petite cour qui dépendait de l’appartement de Monseigneur, on édifia un cabinet où le duc de Bourgogne pourrait s’habiller. Mais comme, réduit à un simple cabinet de toilette, son logement aurait été bien exigu, on lui donna en outre celui de la maréchale de la Mothe. Le duc d’Anjou devait occuper la chambre habitée jusque-là par le duc de Bourgogne, le duc de Berry celle occupée par le duc d’Anjou. Quant à la maréchale de la Mothe, bien que ses fonctions de gouvernante des Enfans de France eussent pris fin, en fait, depuis fort longtemps, le Roi ne voulut pas lui retirer son logement de Versailles, et il lui donna celui du duc de Berry, au grand regret de la vieille maréchale qui, ce logement étant beaucoup moins spacieux que celui précédemment occupé par elle, ne put continuer d’y loger sa fille, la duchesse de la Ferté [54].

Les travaux étant terminés à la fin d’octobre et la Cour encore à Fontainebleau, le Roi fit connaître la nouvelle répartition des appartemens. Il n’en fallut pas davantage pour rendre notoire son intention de permettre le rapprochement des jeunes époux. Eux-mêmes en furent informés, le duc de Bourgogne sans doute par le Roi, la duchesse par Mme de Maintenon, et, comme tout le monde était dans la confidence, les courtisans ne manquèrent pas d’observer un peu malicieusement leur attitude et les diplomates d’en rendre compte à leurs cours. « Le Roi, rapporte le baron de Breteuil [55] dans ses Mémoires, nous dit à son petit coucher, en parlant de Mme la duchesse de Bourgogne, qu’il y avoit déjà quatre à cinq jours que sa pudeur alarmée avoit commencé à la faire pleurer. » Quant au duc de Bourgogne, l’ambassadeur vénitien Pisani assure dans ses dépêches [56] qu’il aurait préféré quelque délai, et il explique ce secret désir soit par « una troppo verde età, incapace ancora dei più vivi rissentimcnti d’un maritale amore, » soit par un désaccord entre les deux cœurs qui aurait expliqué le « tepidezze dei desiderii. » Il n’en espérait pas moins, avec tout le royaume, « un presto e fortunato successo. »

Ni la pudeur alarmée d’une jeune princesse, ni les tiédeurs d’un jeune prince n’étaient pour arrêter Louis XIV quand il avait pris une décision. Il voulait que, le jour même où la Cour rentrerait à Versailles, les barrières que sa volonté avait maintenues jusque-là entre les deux époux fussent abaissées, et elles le furent. Il décida cependant, au grand regret de Breteuil, que la soirée se passerait « sans aucun bruit ni appareil. » Il y en eut même encore moins qu’il n’avait prévu. La Cour arriva de Versailles le 22 octobre, le Roi ayant amené dans son propre carrosse, d’une seule traite depuis Fontainebleau, le duc et la duchesse de Bourgogne. La Princesse passa cette dernière soirée chez Mme de Maintenon. Elle pleura encore un peu ; « mais, vers dix heures, elle s’alla coucher, et si inopinément que, hors sa première femme de chambre, les autres femmes et la plupart des domestiques ne s’y trouvèrent pas. » Le duc de Bourgogne avait soupé avec le Roi. Vers la même heure, il alla se déshabiller dans le nouvel appartement qui avait été construit pour lui. Ce fut là que Breteuil, en sa qualité de maître des cérémonies, vint le chercher. « Il avoit, raconte Breteuil, la tête fort frisée, et la magnificence de son déshabillé et de sa toilette sentait la noce. Il partit de son appartement avec un air courageux et assez enjoué, et, comme j’avois l’honneur de lui tenir son bougeoir, je le conduisis jusqu’à la porte du champ de bataille… Tout cela se dépescha si vite que le Roi, qui leur avoit dit qu’il iroit seul, par les derrières de leur appartement, les voir dans leur lit, y arriva trop tard et n’entra point. »

Le lendemain matin, à huit heures et demie, le duc de Bourgogne passa dans son appartement. On alla à son lever avec un peu plus d’empressement qu’à l’ordinaire, et les vieux courtisons ne purent s’empêcher de se faire remarquer les uns aux autres qu’il avait les yeux battus et paraissait fatigué. « Tirez-en vos conséquences, » ajoute Breteuil [57]. Quant à la duchesse de Bourgogne, elle se leva vers neuf heures, et monta aussitôt en carrosse pour se rendre à Saint-Cyr, où l’attendait Mme de Maintenon. Il n’y eut le soir à la Cour ni comédie ni appartement ; mais le duc de Bourgogne retourna coucher dans son nouveau logement. Il en fut ainsi pendant quelque temps, de deux jours l’un, jusqu’au mois de novembre. A la date du 11 de ce mois, nous trouvons en effet cette mention dans le journal de Dangeau : « Monseigneur le duc de Bourgogne prend le train de coucher tous les jours chez Madame la duchesse de Bourgogne. Il ne veut plus faire lit à part [58]. »

Si discrètement que les choses eussent été conduites, les moindres événemens qui se passaient à la Cour intéressaient trop le publie pour que tout le monde ne fût pas mis dans la confidence. Le Mercure de France prenait ce soin dans son numéro d’octobre. « Le jeudi 22, disait-il, le Roi vint d’une traite de Versailles à Fontainebleau, ayant trois relais. Ce même jour fut celui de la consommation du mariage de Monseigneur le duc de Bourgogne. » La Gazette d’Amsterdam, dans sa correspondance de Paris, du 23 octobre 1699, donnait la même nouvelle. Des lecteurs du Mercure et de la Gazette qui formaient un public restreint, cette nouvelle passait dans le peuple, qui s’en réjouissait, comme il s’était réjoui quelques années auparavant de la naissance du jeune prince. On avait fait des chansons sur son mariage. On en fit une, assez gaillarde, sur la « besogne » à laquelle il venait de se livrer. Nous n’en citerons que le dernier couplet :

Content sera le Grand-Papa
Et de tout son cœur en rira
Quand il verra de la besogne
De Monsieur le duc de Bourgogne.

S’il faut en croire Mme Dunoyer, cette chanson aurait eu pour auteur la duchesse de Bourbon elle-même, qui, héritière de l’esprit caustique de sa mère Mme de Montespan, tournait en effet assez volontiers en chansons railleuses tout ce qui se passait à la Cour. « On ne chante pas autre chose à présent, ajoute Mme Dunoyer. M. d’Argenson, notre lieutenant de police, a voulu le défendre, mais il n’a pas pu en venir à bout [59]. »

Le Grand-Papa avait plus d’une manière de témoigner sa satisfaction. Il offrit au duc de Bourgogne d’augmenter les douze mille écus par an qui lui étaient alloués pour ses menus plaisirs, mais le duc de Bourgogne « dit au Roi qu’il en avoit assez, et que si, dans la suite, il en avoit besoin, il prendroit la liberté de le lui dire [60]. » Le duc de Beauvillier cessant toute fonction auprès de lui, le Roi nommait, pour l’accompagner partout où il irait, trois nouveaux gentilshommes. C’étaient le marquis d’O, le comte de Chiverny et le marquis de Saumery. Ce nouveau service ne leur assurait ni « nom d’emploi, ni brevet, ni appointemens, mais de beaux propos en les y mettant, et l’agrément d’être, sans demander, de tous les voyages de Marly. » — « Et cela seul, ajoute Saint-Simon, tournoit les têtes [61]. » Enfin le Roi, voulant donner une marque éclatante de la confiance qu’il mettait dans la maturité et le jugement de son petit-fils, l’appelait à siéger au Conseil des Dépêches, c’est-à-dire au conseil où se traitaient les affaires intérieures du royaume [62]. C’était par ce conseil que débutaient les princes avant d’avoir entrée au Conseil des Finances et au Conseil des Affaires ou Conseil d’en Haut. Monseigneur faisait naturellement partie du Conseil des Dépêches, mais il se dispensait assez souvent d’y assister. Le duc de Bourgogne y était admis beaucoup plus jeune que ne l’avait été son père : mais, dans les premiers temps, il ne devait point avoir ce qu’on appelait « l’opinion, » c’est-à-dire qu’il se bornerait à écouter, sans donner son avis. Ce n’en était pas moins une première et directe participation aux affaires de l’Etat. Aussi le duc de Bourgogne fut-il très sensible à cette nomination qui le dégageait définitivement des lisières dont sa jeunesse avait été entourée. Ce fut le 26 octobre qu’il prit séance, et le Roi, toujours attentif à l’éducation de son successeur, donna quelque solennité à cette séance. Avant que le Conseil n’entrât en matière, il lui parla, rapporte Dangeau, « sur les affaires du dedans du Royaume ; il lui donna les instructions les plus sages et les plus pleines d’amitié qui se puissent. Monseigneur le duc de Bourgogne a paru fort touché, et, durant le Conseil, fut très attentif, comme un homme qui veut profiter de ce que le Roi lui a dit et de ce qu’il peut apprendre dans le Conseil. »

Ces derniers jours d’octobre marquent donc, à tous égards, le point de départ d’une nouvelle étape dans l’existence de ces deux jeunes êtres que nous avons entrepris de faire revivre. Il avait dix-sept ans. Elle en avait quatorze. A nos yeux modernes il était encore un adolescent, elle était encore une enfant. Mais pour la Cour il était devenu un homme, elle était devenue une femme, et ils entraient à pleine voile dans la vie. Une prochaine étude retracera les années heureuses de cette vie, jusqu’au moment où elle fut assombrie par les malheurs de la France et par leurs propres disgrâces.


HAUSSONVILLE.

  1. Saint-Simon. Édit. Boislisle, t. IV, p. 317 ; Dangeau, t. VI, p. 242, 244.
  2. Lettres historiques et galantes, t. I, p. 239.
  3. Les Mémoires du baron de Breteuil, qui partageait avec Sainctot la charge d’introducteur des ambassadeurs, sont en original à la bibliothèque de l’Arsenal. Un fragment, d’où nous tirons cette phrase, a été publié à la suite du Journal de Dangeau, t. XVIII, p. 338.
  4. Nous désignons ainsi la duchesse d’Orléans, seconde femme de Monsieur frère du Roi et grand-père de la duchesse de Bourgogne, dont nous citerons souvent la correspondance. Souvent elle est aussi appelée la princesse Palatine, étant fille de l’Électeur Palatin.
  5. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. V, p. 10.
  6. Ibid.. t. V, p. 79.
  7. Correspondance de Madame, Duchesse d’Orléans, trad. Jæglé, t. I, p. 185.
  8. Dangeau, t. VI, p. 486.
  9. Lettres historiques et galantes, t. I, p. 255.
  10. Dangeau, t. VII, p. 30 et passim.
  11. Mercure de France, février 1699. p. 199.
  12. Dangeau, t. VII, p. 111.
  13. Mercure de France, août 1098, p. 234 à 2il.
  14. Archives de Turin. Lettere di Maria Adelaïda di Savoia, Duchessa di Borgogna, scritte alla Duchessa Maria Giovanna Battista, sua avola. » La plupart de ces lettres ont été publiées autrefois par la comtesse della Rocca, et récemment par M. Gagnière. Nous en avons contrôlé le texte d’après les originaux. On voit qu’elle fait peu à peu des progrès sous le rapport de l’orthographe, mais l’écriture demeure toujours enfantine et informe. Il en fut ainsi toute sa vie.
  15. Sourches, t. VI, p. 220.
  16. Sourches, t. V, p. 116. Un portrait, longtemps attribué à Michel Vanloo, qui est à Turin, au Palazzo reale, la représente dans ce costume, qui est en effet fort seyant. D’après M. Paolo Boselli (la Duchessa di Borgogna et la Battaglia di Torino), ce portrait devrait être attribué à Pierre Gobert.
  17. Dangeau, t. VII, p. 69.
  18. Correspondance de Madame, trad. Jæglé, t. I, p. 198.
  19. Dangeau, t. VI, p. 439.
  20. Correspondance de Madame, trad. Jæglé, t. I, p. 183.
  21. Ibid. Trad. Jæglé, t. I, p. 182 et 184.
  22. Cette lettre est extraite (t. I, p. 352) de deux volumes de lettres publiés à Hanovre en 1891 par le docteur Edouard Bodeman. Ces deux volumes contiennent un certain nombre de lettres qui n’ont jamais été traduites en français. Quand nous aurons occasion d’en citer quelques-unes, nous l’indiquerons sous cette rubrique : Correspondance de Madame, édit. Bodeman, Hanovre, 1891.
  23. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. XIII, p. 9.
  24. Lettres de Louis XIV à Mme de Maintenon, imprimées pour MM. les Bibliophiles français.
  25. Recueil des vertus du duc de Bourgogne et ensuite Dauphin, pour servir à l’éducation d’un grand prince, par le R. P. Martineau, son confesseur, p. 86.
  26. Affaires étrangères. Mémoires et documens, France, 1695.
  27. Recueil des vertus, etc., p. 18.
  28. Sourches, t. VI, p. 29.
  29. La mode du lansquenet n’était que depuis peu de temps introduite à la Cour. « Autrefois, dit une note du Chansonnier (t. VII), ce jeu n’était que pour la canaille. »
  30. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. V, p. 144 et suiv.
  31. M. Griveau, en particulier, dans le second volume de son étude : la Condamnation du livre des Maximes des Saints, s’appuie pour confirmer les accusations de Saint-Simon sur certaines lettres de Mme de Maintenon, auxquelles il assigne une date différente de celle que leur attribue Lavallée dans son édition de la Correspondance générale de Mme de Maintenon. Sans adopter les conclusions de M. Griveau, nous ne pouvons que renvoyer, pour une discussion détaillée, à cette substantielle étude.
  32. Lavallée, t. IV, p. 102. Lettre du 29 mai 1697. M. Griveau place cette lettre, non sans raisons plausibles, en 1698,
  33. Correspondance générale, t. IV, p. 237 et 245.
  34. Mæterlinck, la Sagesse et la Destinée, p. 254.
  35. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. V, p. 148.
  36. Sourches, t. VI, p. 38.
  37. Dangeau, t. VI, p. 356.
  38. Bossuet, Œuvres complètes, édit. Lâchât, t. XXIX, p. 434.
  39. L’abbé Fleury avait été choisi par le Roi personnellement, au moment où, sur la proposition de Beauvillier, Fénelon avait été nommé précepteur. Il ne fut maintenu dans cette fonction que parce que Bossuet en répondit.
  40. Œuvres complètes, édit. Lâchât, t. XXIX, p. 499.
  41. Mme de Maintenon, Correspondance générale, t. IV, p. 108. Lavallée donne à cette lettre la date du 12 juillet 1697. M. Griveau, t. II, p. 29, la place, avec raison, croyons-nous, en 1698.
  42. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. V, p. 142.
  43. Ce document, le premier d’une série cataloguée sous la rubrique Camps et Manœuvres, est postérieur à la mort de Louis XIV, car il y est question du « feu Roi « . C’est le résumé et presque la reproduction d’un Mémoire antérieur, qui aurait été écrit en entier de la main de Louis XIV lui-même. Ce Mémoire se trouvait en original à la bibliothèque du Louvre et a été détruit en 1871, lors de l’incendie. Il avait été publié en 1837 par M. Vatout, dans la Revue Militaire. Il existe en outre au Dépôt de la Guerre et à la Bibliothèque Nationale un certain nombre de documens relatifs au camp de Compiègne, entre autres une instruction intéressante sur la marche et la tenue des régimens, ainsi qu’un plan du camp avec la place occupée par les différens corps.
  44. Voir la Revue du 1er février 1897.
  45. Lettres inédites de Mme de Sévigné, publiées par Capmas, t. II.
  46. Mercure de France, août 1698.
  47. Dangeau, t. VI, p. 390.
  48. Dépôt de la Guerre. Camps et Manœuvres. Copie du Mémoire écrit par la main du Roy pour le camp de Compiègne.
  49. Il y en avait eu un en 1676 et deux en 1683, l’un dit le Camp de la Sarre et l’autre le Camp de la Saône.
  50. Correspondance générale, t. IV, p. 254.
  51. Sourches, t. VI, p. 59.
  52. Dangeau, t. VI, p. 406 à 425, et Sourches, t. VI, p. 5 à 72, passim. Mercure de France, septembre 1698, Gazette d’Amsterdam. Extraordinaire des n° LXXIV, LXXV et LXXVI, n° LXXVI, LXXVII et LXXVII1, cités par M. de Boislisle, édit. de Saint-Simon, t. V, p, 582 à 590.
  53. Archives de la Guerre, Minutes, septembre et octobre 1698. Lettre du 7 septembre adressée à milord Middleton.
  54. Le nouveau logement occupé par le duc de Bourgogne donnait sur le palier qui mettait en communication l’appartement du Roi avec celui de la feue Reine, occupé par la duchesse de Bourgogne. Ce logement, fort exigu, composa plus tard ce qu’on appelait les petits appartemens de Marie Leczinska et de Marie-Antoinette. Quant au logement occupé par la duchesse de Bourgogne, c’est celui qui devint plus tard le grand appartement de Marie Leczinska, et qu’on montre aujourd’hui au public sous ce nom.
  55. Le fragment des Mémoires de Breteuil, d’où nous tirons tout ce qui va suivre, a été publié dans les Archives curieuses de l’Histoire de France (2e série, t. XII, p. 165 à 167), sous ce titre : De la soirée et du lendemain de la première nuit que M. le duc et Mme la duchesse de Bourgogne ont passée ensemble.
  56. Bibliothèque nationale, Dispacci dell’ Ambasciatore Veneto in Francia Alvise Pisani, filza 193, p. 397, 398.
  57. C’est dans une lettre à un ami annexée à ses Mémoires, un peu secs on général, que Breteuil rapporte ces détails. Voir le manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal, vol. de 1699 à 1701.
  58. Dangeau, t. VII, p. 187.
  59. Lettres historiques et galantes, t. I, p. 308.
  60. Dangeau, t. VII, p. 167.
  61. Saint-Simon, édit. Boislisle, t. VI, p. 368.
  62. Sur les Conseils sous Louis XIV et en particulier sur les attributions du Conseil des Dépêches, voyez les savantes notices de M. de Boislisle, dans son édition de Saint-Simon, t. V, p. 464 et suiv.