La digue dorée/05

Éditions Édouard Garand (30p. 17-19).

II


— Elzébert, as-tu trouvé quelque chose ?

— Non. Et toi, Paul ?

— Moi, non plus.

Elzébert Mouton et Paul Durand étaient assis dans un petit compartiment d’une taverne de la rue Saint-Laurent à Montréal.

Ils causaient de la disparition mystérieuse de Germain Lafond, le fiancé de Jeannette Chevrier.

Ils étaient maintenant tous deux d’accord sur un point : Germain Lafond avait été la malheureuse victime de criminels inconnus.

— Écoute, Paul, il nous faut continuer nos recherches. Je veux absolument et tu le veux avec non moins de persistance que nous retracions l’homme que nous avons entrevu dans les alentours de la scène du crime, et qui nous a paru très suspect. Nous allons lui mettre la main au collet avec un peu de persévérance.

— Quel est ton plan, Elzébert ?

— Mon plan est bien simple : le retrouver et le faire parler.

— C’est beau, ça ; mais comment lui desceller la langue ?

— À la pointe du revolver, mon vieux ; deux gars bien décidés peuvent tout.

Elzébert s’appuya le menton dans le creux de sa main et songea pendant quelques instants.

Puis :

— Nous n’avons encore réfléchi ni l’un ni l’autre à la cause qui a pu pousser le criminel inconnu à se défaire de Germain Lafond. Eh bien ! pendant les quelques secondes que je viens de songer, je crois avoir découvert cette cause.

Paul Durand s’approcha davantage, semblant profondément intéressé.

Elzébert continua :

— Te rappelles-tu qu’il y a quelques mois, Germain Lafond disparut mystérieusement pendant une quinzaine de jours ?

Paul Durand fit signe qu’il s’en souvenait fort bien.

— Il nous dit qu’il arrivait de l’Abitibi. Dans le temps c’était la première grande course aux mines d’or dans la région de Rouyn. On était fou, enivré d’espérance. Je lui demandai en riant s’il avait découvert une mine d’or. Il me répondit non, mais je soupçonnai dans son regard fuyant quelque chose d’anormal.

— Alors, maintenant, Elzébert, tu crois que Germain avait découvert une mine d’or dans l’Abitibi ?

— Non seulement je le crois, mais j’en suis absolument sûr.

— Et sur quoi bases-tu ta conviction ?

— Sur le fait brutal qu’il a été assassiné. Voyons, raisonnons un peu. On ne tue pas un homme sans raison. On ne tue pas un pauvre…

— Il aurait pu avoir des ennemis.

— C’est vrai, il aurait pu en avoir. Mais lui en connais-tu ? C’était le meilleur garçon du monde. Non, si on l’a tué, c’était pour son or.

— Mais son or est dans sa mine ; car je ne sache pas qu’il nous ait quittés après avoir exploité le gisement aurifère. Alors à quoi l’assassinat de Germain servirait-il au meurtrier ? La mine retourne à ses héritiers, voilà tout.

Elzébert Mouton avait l’habitude de se décrotter les oreilles, quand il était perplexe. Il se les décrotta.

Le raisonnement de son ami Durand l’embêtait.

Il songea, réfléchit.

Puis, triomphalement :

— J’ai trouvé une explication à ton objection, dit-il. Supposons que Germain ait eu un associé dans son aventure minière de l’Abitibi. Supposons que cet associé soit un individu louche, aux intentions criminelles. Il vit l’or, vit la fortune, vit les millions et vit surtout la part à donner à l’autre, à Germain. Alors, supposons…

— Supposons ! Supposons ! Cela fait bien des suppositions, mon vieil Elzébert.

Et Paul Durant éclata d’un rire interminable.

Son compagnon se fâcha.

— Il n’y a rien de drôle dans ça, dit-il ; songe à notre pauvre Germain !

Puis il reprit :

— Supposons…

— Non, non, ne supposons plus, je t’en prie, tu me donnes la colique.

— Eh bien ! non, continua Elzébert fâché dur, je ne supposerai plus, car ce que je dis c’est vrai, j’en suis sûr : l’associé de Germain avait, comme on dit, passé avec notre ami défunt un contrat « au dernier vivant les biens ». Qu’en penses-tu ?

— Je pense que ton hypothèse est plausible. Vaut aussi bien prendre celle-ci qu’une autre. Alors, pour le moment ce qu’il s’agit…

Paul s’interrompit et continua plus bas :

— Elzébert, sans faire semblant de rien, regarde du côté droit… Tu vas voir un homme qui nous épie depuis quelques minutes.

Elzébert regarda…

— En effet, Paul, dit-il, je crois que tu as raison. Que peut-il nous vouloir ?

— La situation se corse.

— Tu le vois, je crois que j’ai raison de penser qu’il y a une mine d’or et peut-être des millions en dessous de tout cela.

— Je commence à croire la même chose, moi aussi. Mais je me le demande, moi aussi, que peut-il nous vouloir ?

— Il nous a suivis depuis notre départ de l’Ontario ; peut-être qu’il se doute que nous cherchons le meurtrier de Germain Lafond. C’est sans doute un lieutenant de l’assassin.

— Il est habillé comme nous, en lumberjack.

En effet, l’homme que Paul et Elzébert accusaient d’espionnage, était vêtu de bottes « bâtardes », de culottes bouffantes kaki, d’une blouse bleu marine et d’un feutre mou d’indécise couleur.

— C’est drôle, dit soudain Durand, il me semble avoir déjà vu cette tête-là quelque part.

— Moi de même.

— Mais où ?

— Je ne saurais le dire. J’ai beau me creuser la cervelle, je ne réussis pas à préciser mon souvenir.

Elzébert Mouton se leva alors et dit à son compagnon :

— Regarde et écoute : tu vas voir un grand coup d’audace s’accomplir.

Il se dirigea d’un pas décidé vers l’inconnu aux bottes « bâtardes », se planta devant lui, s’inclina et lui dit fort aimablement :

— Mon cher monsieur, mon ami et moi, nous avons remarqué que vous nous portiez un certain intérêt, puisque vous nous contemplez depuis assez longtemps déjà. Alors, comme vous nous intéressez, vous aussi, nous sommes heureux de vous inviter par la présente à venir prendre quelques verres de bière avec nous.

L’inconnu regarda Elzébert, se leva et sans dire un seul mot, quitta la taverne en refermant prudemment la porte.

Elzébert Mouton le regardait faire bouche bée. Quand il fut sorti Elzébert Mouton dit à son compagnon :

— En voilà un drôle de pistolet !…

Tout le monde dans la taverne éclata de rire.

L’un des commis de la taverne se dirigea vers Durand et Mouton.

— Un télégramme pour vous Monsieur Elzébert Mouton, dit-il.

— Un télégramme pour moi ! s’exclama-t-il. Pas possible !

Il demanda au commis.

— Qui vous a remis cela ?

— C’est un garçon du télégraphe.

— Mais comment savez-vous mon nom, vous ?

— C’est le garçon qui vous a indiqué du doigt comme étant Monsieur Elzébert Mouton.

— Mais je ne savais pas, que diable ! que j’étais connu des messagers de télégraphe de Montréal.

Le commis s’éloigna.

— C’est louche, mon vieux Paul, c’est absolument louche.

— Quant à moi, je ne connais pas une paire d’yeux de prohibitionniste qui louchent plus que ça devant une bonne bouteille de scotch.

Elzébert allait ouvrir l’enveloppe, quand son compagnon l’arrêta.

— Prends garde ! si c’était quelque bombe explosive qu’il y eut dans ça !

— Es-tu fou, Paul ? Un explosif dans une enveloppe ? Mais il serait tellement petit qu’il ne pourrait tuer une punaise.

Il déchira l’enveloppe et lut :

— Diable, dit-il, on y va rudement.

— Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ?

— Tiens, lis !

Et Paul lut :

« À Elzébert Mouton et à Paul Durand : Avis est donné que vous serez assassinés après demain soir, à minuit, si vous n’avez pas alors définitivement quitté la ville de Montréal.

« Avis vous est de même donné de ne point au grand jamais vous mêler le nez dans les affaires du défunt Germain Lafond, car vous irez alors, et presto, rejoindre vos dignes ancêtres dans le cimetière, sans avoir eu le temps de faire votre testament. »

La Ligue Dorée.


— J’en ai la chair de poule, moi ! fit Durand.

— Moi, je n’en ai même pas la chair de coq. Ces gens-là ont peur de nous et veulent nous effrayer, voilà tout. Il faut que nous quittions Montréal dans leur intérêt. Eh bien ! nous allons y demeurer dans le nôtre et dans celui de Germain Lafond. Ils signent « La Ligue Dorée »… « dorée », de l’or… une mine d’or… N’est-ce pas que ma supposition avait du bon sens ?

— Et moi, tu sais, j’ai peur, je ne te le cache point !

— Bah ! tu n’auras plus peur demain matin. Allons nous coucher !

Les deux compagnons sortirent.

Comme ils passaient à un endroit très sombre de la rue Craig, Paul Durand sentit quelqu’un le serrer assez fort au bras. Il se retourna brusquement. L’inconnu était déjà disparu.

Il regarda à son bras…

Un papier y était épinglé.

Il s’avança près d’un réverbère et lut tout haut, de façon à ce que Elzébert entende :

« Dernier avis : si vous êtes demain soir à Montréal, vous mourrez. »

La Ligue Dorée.


À ce moment, ils entendirent quelqu’un derrière eux leur chuchoter :

— N’ayez aucune crainte… espérez ! Espérez une grande joie… Une grande joie infinie vous attend !

Une peur folle s’empara d’Elzébert et de Paul Durand. Ils prirent leurs jambes à leur cou et coururent, coururent, à la recherche de lumières éblouissantes, de bruits, de foule, de mouvement, d’oubli…