La digue dorée/04

Éditions Édouard Garand (30p. 14-17).

DEUXIÈME PARTIE
LE CHÈQUE MYSTÉRIEUX
Par Alexandre Huot

I


Le visage merveilleusement beau de Jeannette Chevrier laissait voir les traces de la plus grande perturbation.

La jeune fille se promenait de long en large dans la pièce et semblait plongée dans l’agitation la plus fébrile.

Soudain elle s’arrêta devant le portrait encadré de Germain Lafond suspendu au mur, le regarda longuement et éclata en sanglots.

La crise de larmes fut de courte durée.

Elle s’essuya les yeux et se mit à parler à elle-même :

— Je n’y comprends rien, rien de rien, dit-elle. Pourquoi cet inconnu m’envoie-t-il une aussi considérable somme d’argent ? La lettre qui accompagne le chèque est un mystère indéchiffrable.

Jeannette prit le chèque sur une petite table et le considéra. Elle lut :

« Banque Canadienne Nationale »

« Payez à l’ordre de Mademoiselle Jeannette Chevrier la somme de vingt-sept mille Piastres — $27,000.00.

Henri Morin. »

— Quel est cet Henri Morin et pour quelle raison m’envoie-t-il cette somme d’argent ?

Elle, reprit la lettre que le chèque accompagnait et lut :

« Chère Mademoiselle »,

« Je vous envoie un chèque de $27,000.00. En faisant cela je vous surprendrai énormément. Je ne puis actuellement vous dire les raisons qui guident ma conduite. Mais acceptez le chèque et je vous en serai éternellement reconnaissant…

Henri Morin. »

Le chèque était tiré sur une succursale de Québec de la Banque Canadienne Nationale.

Jeannette Chevrier décida de faire elle-même une enquête et de se rendre à la succursale de la Banque qui devrait payer le chèque.

Dès le lendemain elle était à Québec.

Le gérant la reçut tout naturellement avec une grande affabilité, car n’était-elle pas très jolie ?

— Monsieur, dit-elle après lui avoir lu la mystérieuse missive et lui avoir fait voir le chèque qui l’accompagnait, pourrais-je savoir si quelqu’un ici connaît cet être étrange, cet Henri Morin qui m’a envoyé cette énorme somme d’argent ?

Le gérant regarda la jeune fille avec admiration ; on pouvait discerner un brin de flirt dans le brillant de ses yeux. Puis son front se plissa, il devint soucieux.

— Les règlements de la banque ne me permettent guère d’exaucer votre demande.

Je vous prie, Monsieur, vous me rendriez un si grand service…

Et la voix de Jeannette avait une douce câlinerie veloutée. Sur sa figure, dans le creux de ses deux admirables fossettes, il errait un sourire fin, irrésistible.

— Comment vous dire non, mademoiselle ? Vous remportez la victoire…

Il pesa du doigt sur un bouton électrique. Quelques secondes plus tard, le secrétaire du gérant pénétra dans la pièce.

— Faites venir à mon bureau M. Jean Béland, s’il vous plaît.

Ils étaient à causer de banalités quand entra Jean Béland, un jeune homme de 25 ans peut-être, ni beau ni laid, tout simplement quelconque.

— Pouvez-vous me dire, Monsieur Béland, questionna le gérant de la banque, si vous avez sur la liste de nos dépositaires un nommé Henri Morin ?

— Oui, monsieur, je puis vous le dire de mémoire, car son histoire ici est remarquable.

— Racontez.

— Eh bien ! avant hier, un homme vêtu en « lumberjack » est entré au bureau. Il s’est dirigé vers mon guichet et a exhibé un très gros rouleau de billets de banque.

— Je veux faire un dépôt, dit-il.

— Très bien, répondis-je.

— Je préparai moi-même le bordereau. Il y avait $27,000.00 exactement. Je fis les entrées dans le livret et lui présentai le livret de banque. Puis je ne le vis plus pendant cinq minutes après lesquelles il revint à moi.

— Voulez-vous accepter ce chèque ? me demanda-t-il.

Je regardai le montant. Le chèque était de $27,000.

— Mais cela annule votre compte, fis-je.

— Je le sais, répliqua-t-il, c’est ce que je veux.

Je lui fis signer la formule requise en l’occurrence et j’acceptai le chèque. Il disparut alors pour de bon.

Le gérant questionna.

— Avez-vous remarqué au nom de qui était fait le chèque ?

— C’était au nom d’une demoiselle.

— De mademoiselle Jeannette Chevrier ?

— Oui, justement, c’est ça.

— Reconnaissez-vous cela ?

Et le gérant mit le chèque dans les mains de Jean Béland.

— Eh ! oui, c’est bien ce chèque-ci que le lumberjack m’a présenté.

— Vous pouvez vous retirer.

Et Béland sortit, sans doute peu satisfait de partir sans avoir eu le mot de l’énigme.

Quand ils furent seuls, le gérant et Jeannette se regardèrent…

— Eh bien ! cette explication de mon commis vous éclaircit-elle le mystère ? questionna-t-il.

— Mais pas le moins du monde, monsieur.

Puis soudain :

— Oh ! s’écria-t-elle…

— Qu’y a-t-il !

— Ce n’est rien. J’ai cru avoir une lueur subite. Mais non, ce n’est rien, ce ne peut malheureusement qu’être rien, que rien de rien.

— Mais encore !

— Tiens voici… D’ailleurs j’ai besoin d’un confident. Ce mystère me torture l’esprit. Il y a quelques jours je reçus chez moi la visite de deux hommes vêtus en lumberjack, comme votre monsieur Béland l’a dit. Ils me dirent qu’ils s’appelaient Elzébert Mouton et Paul Durand. Imaginez ma stupéfaction. Jamais je n’avais même vu ces deux hommes. Ils m’annoncèrent, à brûle-pourpoint la mort de l’être qui m’était et qui m’est encore le plus cher au monde, de mon fiancé adoré, Germain Lafond. Une douleur atroce m’envahit. Ils disparurent et je ne les ai pas vus depuis. Mon Dieu ! Mon Dieu !…

La pauvre Jeannette éclata en sanglots.

Le gérant la consola de son mieux.

Quand la crise de larmes fut passée, il lui dit :

— Alors, comme ces deux hommes étaient vêtus en lumberjack et comme celui qui s’est présenté à la banque était aussi habillé de la même façon, vous supposez que l’un de ces deux hommes est celui qui vous a envoyé le chèque de $27,000 ?

— Oui, j’ai supposé pour un instant, monsieur ; mais je suis maintenant sûre qu’il n’y a là qu’une coïncidence banale. Car ces deux hommes ne me portent aucun intérêt. C’était d’ailleurs, comme je vous l’ai déjà dit, la première fois que je les voyais.

— Mais… et votre fiancé ?

— Oui, c’est vrai. Mon cher fiancé aurait pu, lui, m’envoyer cet argent. Il était si généreux. Mais il est mort, monsieur. S’il avait eu quelque chose à me léguer, il l’aurait fait par l’intermédiaire d’un notaire. Pourquoi m’aurait-il envoyé un inconnu ? Pourquoi ne m’aurait-il pas fait savoir que cet argent me venait de lui ? C’est incompréhensible, monsieur, incompréhensible !

— Adressez-vous à la police, alors.

— Oh ! non, monsieur, ce moyen me répugne. Comment pourrais-je traiter ainsi un homme, inconnu si vous le voulez, mais qui se manifeste à moi strictement en bienfaiteur ? Oh ! oui, j’aime mieux rester entourée de mystère que d’avoir recours à un moyen aussi bas.

— Vous avez peut-être raison.

Jeannette se leva et prit congé du gérant de banque.

Elle s’arrêta, en face du guichet derrière lequel se trouvait Jean Béland.

— Comment le nommé Henri Morin était-il vêtu ? questionna-t-elle. Je voudrais savoir de quelle couleur était sa blouse, sa culotte, la mode de son chapeau, enfin tout.

— Sa blouse, répondit le commis, était bleu marine, râpée, usée presque jusqu’à la doublure. Il portait une paire de culottes bouffantes de couleur kaki, des bottes que nos grand’pères appelaient « bâtardes » et un feutre mou de couleur indécise.

— Et sa figure ?

— Oh ! mademoiselle, dans sa figure je n’ai remarqué qu’une longue barbe en broussaille d’où le peigne avait dû s’absenter il y a de longs mois.

— Est-il grand ?

— Ça, je ne puis vous le dire. Ç’a été un manque d’observation de ma part.

— Très bien, monsieur, merci beaucoup !

.........................

C’était l’heure où la rue Saint-Jean à Québec était très animée. Chaque jour sur cette rue est un jour de parade. Vers quatre heures de l’après-midi, les jeunes filles en superbes toilettes et les jeunes gens « à cannes » y défilent. Le théâtre Auditorium constitue le centre de ce défilé.

Jeannette Chevrier descendait la rue St-Jean.

Il lui fallait marcher, faire quelque chose, n’importe quoi pour tromper sa grande nervosité. Soudain elle pensa :

— Si j’allais de suite acheter mon billet pour retourner à Montréal ?… Oui, c’est dit : de ce pas je descends la Côte du Palais et vais acheter mon billet. Je prendrai le train ce soir, du chemin de fer Canadien National.

Elle se trouvait à ce moment devant l’Auditorium.

Elle remarqua tout à coup que presque tous les promeneurs qu’elle croisait se retournaient avec une curiosité qui se terminait en sourire pour regarder quelque chose ou quelqu’un qui semblait drôle.

Instinctivement curieuse comme presque tous les humains le sont, à quelque sexe qu’ils appartiennent. Jeannette pressa le pas. Elle se trouva vite derrière l’objet de curiosité de la foule.

En le voyant elle eut un mouvement de surprise réprimé.

— Si c’était lui ? dit-elle tout bas.

Et son cœur battit à lui rompre la poitrine.

L’homme était vêtu de bottes bâtardes, portait des culottes bouffantes kaki, une blouse bleu marine et était coiffé d’un feutre mou dont un long usage parsemé d’abus avait rendu la teinte indécise.

Si c’était lui ! Si c’était là l’homme qui lui avait envoyé le chèque !

Mais non, il y avait à cette saison à Québec de nombreux lumberjack. On en rencontrait à tous les coins de rue, à la basseville, sur le marché Champlain, dans le cap Blanc. Si celui-là suscitait la curiosité, c’est qu’il se promenait rue Saint-Jean, le rendez-vous des « chics », des poudrées, des fardées, des donzelles pâmées et des damoiseaux mièvres.

— Il faut que je dépasse cet homme, afin que je le voie mieux, se dit Jeannette Chevrier.

À ce moment, l’inconnu tourna la tête et vit la jeune fille. Il détourna immédiatement la vue d’un mouvement brusque.

— Mais on dirait qu’il me connaît et qu’il veut éviter ma vue. En tout cas, j’ai remarqué qu’il a une barbe tout comme celle qu’a décrite le commis Béland.

L’inconnu avait ralenti le pas. S’il voulait éviter la jeune fille, cet acte de sa part était plutôt bizarre. En effet, Jeannette gagnait du terrain, s’approchait de lui.

Elle le dépassa et au même moment jeta un coup d’œil sur lui.

Elle pensa immédiatement.

— J’ai déjà vu cet homme quelque part. Il y a quelque chose en lui qui ne m’est pas inconnu. Sa démarche m’est familière. Mais qui est-ce ?

La peur l’envahit.

Son fiancé, Germain Lafond, avait été assassiné, elle n’en doutait plus. Cet inconnu, n’était-ce point le meurtrier de son futur mari ?

Elle frémit, trembla.

Mais pourquoi alors lui donnait-il $27,000 ?

Elle tourna à la Côte du Palais. Rue Saint-Paul, en face de la gare où elle allait acheter son billet pour Montréal, elle s’aperçut que l’inconnu la suivait.

Elle pressa le pas et pénétra dans la gare.

Comme elle était à acheter son billet pour Montréal, elle sentit quelqu’un lui toucher légèrement le bras et entendit ces paroles chuchotées d’une voix blanche :

— Ne craignez rien, mais espérez… une joie infinie vous attend !

Elle se tourna brusquement et voulut courir après l’inconnu, l’homme vêtu en lumberjack qui avait prononcé ces paroles.

Mais il était déjà sorti de la gare, et elle l’entendit qui disait à un chauffeur de taxi « Black & White » :

— Au Château Frontenac… et presto !

— Où ai-je entendu cette voix ? murmura-t-elle…