La digue dorée/02

Éditions Édouard Garand (30p. 7-9).

II


Cette nouvelle officielle de la mort de son fiancé était pour Jeannette la confirmation de ses pressentiments. Depuis trois mois, elle n’avait reçu aucune lettre de lui. Elle flairait un mystère là-dessus. Elle augurait un malheur.

Vers l’époque où Germain avait été trouvé mort, elle avait reçu une missive étrange, écrite au clavigraphe, sur une simple feuille de papier jaune : « Mademoiselle, j’ai le regret de vous offrir toutes mes sympathies, à l’occasion de la mort de Germain Lafond décédé dans des circonstances tragiques. » Et c’était signé : « Un ami sincère ».

Était-ce là un avertissement, ou l’œuvre d’un loustic ?

Cette missive étrange l’avait plongée dans un trouble inexprimable. Durant des jours elle ne cessa d’être en proie aux pensées les plus lugubres. Une lettre postérieure à la mystérieuse communication avait mis fin à son anxiété. Dans cette lettre, Germain lui contait que son exil volontaire touchait à sa fin, que, dès sa mission terminée, il reviendrait à Montréal, muni d’un petit magot et assuré d’une position sédentaire lucrative. Il lui contait son amour, comme quoi il ne cessait de songer à elle jour et nuit. Mais subitement toute correspondance cessa, et Jeannette n’eut plus aucun doute sur la portée de la lettre macabre. Germain était victime d’une vengeance implacable. Par un raffinement de cruauté, l’on frappait à l’avance l’être le plus cher dans sa vie… Germain était assassiné froidement, lâchement, avec préméditation.

Mais qu’était l’auteur de cet attentat ?

Les visiteurs partis, Jeannette Chevrier s’enferma dans sa chambre et pleura. Durant plus d’une heure, écrasée sur le sol, la tête appuyée sur le bord de son lit, elle laissa couler sa douleur. Elle souffrait. Pourtant… elle savait. Mais il lui restait l’espérance… elle s’était accrochée à cette faible branche ; peut-être était-il trop loin là où il n’y avait pas de communication pour lui écrire. Maintenant elle avait la certitude, une certitude implacable, sans merci… Le facteur aura beau passer chaque matin, il n’apportera plus le courrier attendu… C’est fini… La réalité est là !… devant elle ! Fini ! Fini ! Fini !… Mort ! Germain ! l’être sensible et bon et qui, malgré sa délicatesse et son raffinement, était un homme viril dans toute l’acception du terme. Adieu, les beaux rêves, inconsciemment rêvés, pendant qu’elle laissait ses doigts errer sur la touche du piano et que la musique alanguissait son âme !

Et elle pleurait, pleurait, pleurait. Et ses larmes étaient chaudes. Elles la brûlaient là où elles coulaient. Elle était anéantie, bientôt incapable de penser…

Elle se dévêtit, pria ardemment avec une ferveur plus grande que de coutume et se mit au lit. Son système nerveux était épuisé. Elle ne tarda pas à s’endormir.

Jeannette Chevrier avait donc vu cet après-midi le Destin, sous la forme de ces étrangers, lui annoncer le dernier malheur qui complétait pour elle la série de ses infortunes. Comment sortirait-elle de cette nouvelle épreuve ? Son inéluctable optimisme, aidé et fortifié par sa belle santé morale, lui ferait-il supporter ce nouveau coup sans ployer ? Résisterait-il encore comme il avait résisté jusqu’ici aux contrariétés et aux infortunes ? C’était là le secret de demain, le secret que seul l’avenir pourrait résoudre, cet avenir incertain qu’elle n’avait pas voulu envisager cet après-midi parce qu’il lui donnait le vertige. Autrefois, elle puisait dans le sentiment d’un amour idyllique, profond et pur que rien ne pouvait altérer la force dont elle avait besoin. Elle sentait qu’il y avait une puissance pour veiller sur sa faiblesse, qu’il était, lui, lui si loin et si près à la fois, et que bientôt… Maintenant, c’est du passé tout cela… Tout cela est passé dans le néant affreux…

Orpheline de mère, dès l’âge de six ans, elle était restée seule au monde avec un père qui l’idolâtrait. Elle était sa joie, sa lumière, sa beauté et sa raison d’être. Il avait jalousement reporté sur elle tout le trésor d’affection qu’il n’avait pu dépenser pour la morte. Une bonne, la même qui la servait aujourd’hui et qui la couvait avec une sollicitude toute maternelle, avait veillé sur ses jeunes années. Son père était riche, avantageusement connu dans le monde de l’industrie, et en mesure de satisfaire ses moindres caprices. Il n’y manquait pas. Ses caprices et ses désirs devenaient des ordres aussitôt obéis que formulés.

Vers sa dix-huitième année, elle rencontra au hasard d’une visite chez une amie, un jeune homme qui lui plut. Il avait vingt-deux ans et terminait cette année-là ses études de génie civil au Polytechnique. L’apparition de Jeannette Chevrier fut le coup de foudre pour Germain Lafond. D’origine obscure, pauvre, travaillant la nuit à la « Montreal Tramways Co. », qui s’appelait alors la « Montreal Street Car Co. », pour payer ses cours, il se considéra indigne d’elle et ne lui fit que quelques visites distancées et discrètes. Mais il portait en lui le désir violent d’être quelqu’un, de s’amasser un petit magot et alors… d’offrir à la jeune fille, avec son cœur, une situation digne de la sienne. D’ici là il avait décidé de ne rien laisser transparaître au dehors de ses sentiments intimes. Mais à défaut de paroles, tout dans son attitude, dans son regard, dans les intonations de la voix criait l’amour victorieux qu’il avait pour Jeannette. Elle aussi l’adorait. Une après-midi claire de juin, ils allèrent ensemble faire une promenade sur le Mont Royal. Une fois au sommet, ils s’assirent dans l’herbe et contemplèrent le panorama que la ville offrait au bas. Il frôla la main de la jeune fille de la sienne. Instinctivement il la serrait dans la sienne, la porta à ses lèvres, éperdu d’amour et murmura : « Je vous aime »… Tout cela s’était fait si vite qu’il ne s’en rendit pas compte tout d’abord. Confus, il s’excusa de son audace. Elle le regarda en souriant, et ses grands yeux noirs et sincères fouillèrent les siens.

— Et pourquoi vous excuser de m’aimer ?

— Non, Jeannette, pas de cela… Je devrais m’excuser de ne pas vous aimer, si tel était le cas, mais de vous l’avoir dit.

— Le beau malheur ! Vous rétractez-vous ? continua-t-elle, boudeuse un peu.

— Non, Jeannette, jamais ! Eh bien ! oui, je vous aime, mais je ne me considérais pas le droit de vous le dire. Je mesure trop bien la distance entre vous et moi. Mais je veux la franchir… je vais la franchir… Je veux me rendre digne de vous… vous mériter, m’élever jusqu’à vous… Me le permettez-vous, Jeannette ?

— Non seulement je le permets, mais j’y tiens. Je veux, moi aussi, que vous deveniez quelqu’un de grand… que vous deveniez ce que vous devez être.

— Jeannette… est-ce que vous…

— Oui, moi aussi je vous aime.

— Ah ! Jeannette ! ma Jeannette !…

Et il couvrit de baisers la petite main dont la peau était douce comme de la soie.

Deux ans s’étaient à peine écoulés depuis qu’il avait « summa cum laude » son titre d’ingénieur, que le Ministère d’Ottawa le chargeait d’une importante mission dans le Nord canadien. Son voyage devait durer trois ans. C’était un sacrifice énorme pour un jeune homme, surtout pour un amoureux ; mais la rémunération était tellement alléchante qu’il accepta. Que comptent trois années de sacrifices à côté de la perspective d’une vie entière de bonheur !

Jeannette se résigna à l’attente.

Sur ces entrefaites son père mourut. De sa fortune immense compromise par un achat considérable de terrains dans la banlieue de Montréal que la jeune fille dut céder à vil prix, il ne resta qu’une couple de propriétés à la jeune fille, dont celle de la rue Mignonne. Ses revenus étaient maigres. Elle résolut donc de gagner sa vie.

Aidée de Mathilde, sa vieille bonne, elle loua des chambres dans son logis, ne se réservant pour elle que les pièces du rez-de-chaussée. Le souvenir de Germain la consolait de tous ses déboires et, malgré la tristesse des jours, elle escomptait l’avenir patiemment.

Elle lui fut fidèle, malgré les démarches pressées d’un jeune homme qui lui aurait apporté une fortune considérable et un rang enviable dans la société bourgeoise de la Métropole. Elle repoussa toutes ses avances scrupuleusement au risque d’encourir sa haine. Ce jeune homme, Pierre Landry, l’aimait frénétiquement, passionnément. Un moment, elle eut même à craindre pour elle-même. Landry, éconduit, proféra à son égard les pires menaces, jura ses grands dieux qu’il la posséderait un jour, que bon gré mal gré elle deviendrait sienne. Il se repentit d’avoir parlé ainsi et se jeta à ses genoux, et les larmes aux yeux lui demanda pardon. Il lui jura une amitié sincère, désintéressée. Cela se passait il y a six mois. Il la visita pendant un mois, allant chez elle presque tous les jours, et s’efforçant par sa conduite affable de faire oublier ses torts et ses emportements passés.

Un soir il lui annonça son intention de quitter la ville.

Il s’en allait dans l’Ouest, à Vancouver.

Depuis, elle n’en avait plus entendu parler.