La digue dorée/01

Éditions Édouard Garand (30p. 3-7).


Paquin, Huot, Féron, Larivière - La digue dorée, 1927, illust p 5.jpg

PREMIÈRE PARTIE
L’Orpheline de la rue Mignonne
par
UBALD FAQUIN

I


Le 18 mai mil neuf cent…, deux voyageurs descendirent de voiture devant le numéro 45 de la rue Mignonne. Le plus petit des deux solda la course, en y ajoutant un généreux pourboire, et recommanda au cocher de revenir dans une heure pour les conduire à la gare Viger où ils devaient prendre le 5,25, « Train Éclair » comme on l’appelait, à destination de Québec.

Une fois sur le trottoir, les deux hommes demeurèrent quelques instants sans parler, semblant indécis de ce qu’ils allaient faire.

Ils formaient ensemble un contraste des plus marquants. L’un était de taille moyenne, massif, large des épaules, avec des bras ballants terminés par des mains épaisses et carrées, de vrais « battoirs » comme disait son compagnon. Il avait un air bonasse, candide, et sur ses lèvres un sourire était comme figé, qui ne le quittait jamais. Il avait de grands yeux bleus, étonnés et humides, une chevelure blonde abondante. L’autre était grand, sec, haut sur jambes ; on le devinait solide et robuste, malgré sa maigreur, et habitué à la misère. Les traits étaient sévères. Il avait un nez en bec d’aigle, une bouche longue aux lèvres minces. Il était bronzé de teint et cuit par le soleil.

La seule analogie entre eux consistait dans le vêtement identique : un veston kaki, une chemise de toile au faux col négligé, des culottes bouffantes de la même couleur que le veston, et des bottes lacées qui lui montaient jusqu’aux genoux.

Instinctivement, en voyant ce couple si peu assorti, l’on songeait à Don Quichotte et à son fidèle écuyer Sancho Pança. La comparaison était juste, sauf que celui qui tenait le rôle de Don Quichotte avait plutôt le physique de Sancho Pança et inversement. Ils devaient être tous deux dans la trentaine et ne pas la dépasser de beaucoup.

— C’est donc ici ? demanda Paul Durand, le plus petit.

— Il me semble ! fit l’autre qui répondait au nom plutôt bizarre de Elzébert Mouton.

Pour être plus sûr, il sortit de l’une des poches de sa chemise un carton plié.

— « Jeannette Chevrier, 45 rue Mignonne, Montréal »… C’est bien ici 45. Cette rue est bien la rue Mignonne, et nous sommes bien à Montréal. Donc nous sommes au bon endroit.

— C’est logique.

— C’est toi qui parles le premier ?

— J’aimerais autant que ce soit toi.

— Cela m’embête… je ne sais comment lui apprendre la nouvelle. Je te laisse ce soin à toi. Tu es instruit… tu t’en tireras donc mieux que je le pourrais.

— Il va bien falloir… Sonne !

Quand il eut gravi les marches de bois qui conduisaient à la porte d’entrée et qu’il se fût préparé à tirer sur la clochette, Elzébert s’arrêta.

— Ce ne doit pas être ici… on s’est trompé !

— Imbécile, tu viens de lire l’adresse. C’est 45 ou ce n’est pas 45 !

— C’est 45.

— Alors…

— Mais c’est écrit « Chambres à louer »… Germain nous contait toujours que sa blonde était riche.

— Et après ?

— Si elle loue des chambres, c’est parce qu’elle n’est pas riche.

— Sonne d’abord, tu feras des réflexions plus tard !

Elzébert obéit.

Une personne aux cheveux gris, vêtue d’une robe d’indienne et coiffée d’un bonnet de même étoffe, vint leur ouvrir.

— Nous n’avons plus de chambres, dit-elle, avant qu’ils eussent proféré une seule parole.

— Ce n’est pas cela que nous voulons. Y a-t-il une demoiselle Chevrier… Jeannette Chevrier… qui habite ici ?

— La patronne ?

— Nous voulons la voir.

La ménagère jeta un coup d’œil sur les pieds des visiteurs, craignant qu’ils ne salissent son tapis, hésita une seconde, puis leur ouvrant la porte du salon, les fit passer dans cette pièce.

Paul Durand s’enfonça dans un fauteuil, ferma les yeux et prépara mentalement le discours qu’il allait faire.

Elzébert, debout, tenant son chapeau entre ses doigts, faisait des yeux le tour de la pièce. Les meubles en étaient cossus et décelaient, malgré l’usure, un luxe passé. Des estampes françaises étaient accrochées à la muraille, voisinant avec des portraits de famille. Sur le piano, dans un angle, une sonate de Beethoven.

Mais un bruit menu de pas dans l’escalier vint les arracher à leurs occupations respectives.

Dans l’embrasure de la porte une forme légère, gracieuse, fine, se dressa.

Elzébert laissa tomber son chapeau de surprise, et Paul Durand écarquilla les yeux d’admiration ; toute sa figure s’épanouit et ses joues, pourtant rouges, s’empourprèrent davantage.

Il se leva d’un mouvement brusque, et gauchement salua.

Il avait devant les yeux une vision de jeunesse et de beauté, quelque chose de printanier et de suave.

Jeannette Chevrier, âgée de vingt-trois ans à peine, était en effet d’une beauté rare. Elle possédait dans sa physionomie quelque chose d’éthéré et d’indéfinissable fait de langueur et de mélancolie et d’ardeur de vivre tout à la fois. Elle avait le teint très pâle, d’un blanc laiteux. Dans son visage à l’ovale pur les yeux larges et noirs faisaient des trous de lumière ; et ces yeux brillaient, animés d’une vie ardente. Deux petites fossettes dans les joues encadraient les lèvres fines. La chevelure longue et noire était séparée au milieu de la tête, et les tresses en retombaient sur les épaules.

Paul remarqua que la taille était élancée, et il jugea que les jambes, du moins ce que la robe laissait deviner, étaient parfaites.

— Vous êtes bien Mademoiselle Chevrier, dit-il pour rompre le silence, Mademoiselle Jeannette Chevrier ?

— En effet, c’est moi-même.

— Ah ! je comprends pourquoi il vous aimait tant !

Mais aussitôt cette phrase lancée, il se mordit les lèvres, dépité à s’être laissé prendre à penser tout haut, ce qui lui arrivait assez fréquemment.

— Mademoiselle, continua-t-il, j’ai un message pour vous… une nouvelle à vous apprendre… Oui, je suis Monsieur Paul Durand. Je vous présente Monsieur Elzébert Mouton. Nous étions des amis de Germain Lafond.

— Vous étiez…

— Oui, nous l’avons bien connu. Nous avons prospecté ensemble. Charmant jeune homme ! Oui, c’était un bon garçon. Il vous aimait bien aussi, et il avait raison.

Elle commençait à s’inquiéter.

— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? Était-il malade ? Où était-il ? Que faisait-il ? Il y a trois mois que je n’ai eu de ses nouvelles…

— C’est vrai, il vous écrivait toutes les semaines.

Il se caressa le menton de la main, parut se recueillir un peu.

— Aussi bien vous le dire tout de suite… il est mort !

Les yeux noirs s’éteignirent, les paupières les recouvrirent un instant ; en un geste convulsif les doigts de la jeune fille se crispèrent sur le bras du fauteuil. La voix blanche, elle dit simplement :

— Je le pressentais.

Elle se leva, alla pour faire quelques pas, et serait tombée, inanimée sur le parquet, si Paul ne l’eût précipitamment recueillie dans ses bras.

— Vite, Elzébert, va demander un peu d’eau et du vinaigre !

Avec une douceur presque maternelle, étonnante chez un homme comme lui, il la déposa sur le sofa et commença à lui frictionner les paumes de la main.

Il regardait toujours le visage immobile, serein, et une tentation folle l’obsédait d’effleurer d’un baiser ces lèvres fines, de caresser la peau soyeuse des joues.

Elzébert revint l’instant d’après. Il avait conservé son flegme imperturbable. La ménagère de tantôt le suivait portant une carafe d’eau d’une main et un verre de liqueur dorée de l’autre. Elle était énervée.

— Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a ? Mademoiselle Jeannette ! Regardez-moi ! Vous n’êtes pas morte, Mademoiselle Jeannette ? Répondez-moi !

Paul Durand lui ôta la carafe des mains et bassina d’eau fraîche les tempes de la jeune fille.

Les paupières se soulevèrent, elle regarda autour d’elle, inconsciente.

— Tenez, buvez ! fit-il en portant à ses lèvres le verre de cognac.

Elle en avala quelques gorgées, et peu à peu ses sens revinrent.

La ménagère, folle de joie, courut se jeter aux genoux de sa maîtresse.

— Ah ! mademoiselle Jeannette, moi qui vous croyais morte !

Puis elle jeta un regard sévère aux deux personnages qu’elle avait elle-même introduits dans le salon et leur reprocha, dans son for intérieur, l’évanouissement de la jeune fille.

Paul Durand lui fit signe de s’en aller.

Elle regarda Jeannette et sortit en grommelant.

— Ça va mieux maintenant ? demanda Paul.

— Oui.

— Excusez-moi, c’est de ma faute : je n’aurais pas dû vous apprendre brutalement cette fâcheuse nouvelle. Que voulez-vous ? je ne suis pas habitué à des missions aussi délicates.

— Comment est-il mort ? Un accident ou un crime ? Ah ! racontez-moi les détails ! Dites-moi tout ce que vous savez, tout, tout… je veux tout savoir ! Ensuite, je vous raconterai… Non… à quoi bon !

— Vous me raconterez ?

— Ce n’est rien… cela ne vous intéressera pas. C’est une simple supposition…

— On l’aurait tué ?

— Oui…

— Qui vous fait dire cela ?

— Rien ! Je vous ai dit que c’est une simple supposition.

— Je le crois aussi. Si quelqu’un s’était avisé de toucher à un cheveu sur la tête de Germain, il en aurait rendu compte… ça je vous l’assure. N’est-ce pas, Elzébert ?

— Oui, j’aime mieux être moi qu’être celui-là !

— Voici les détails…

Et Paul Durand raconta comment, à cette époque, il avait rencontré dans la forêt du Nord Ontario un jeune homme aux manières élégantes, voire raffinées, et qui campait seul sur les bords du lac Désert, précisément au cœur du district où il avait établi son territoire de chasse. Il apprit peu à peu que c’était un ingénieur civil envoyé par le gouvernement fédéral pour faire une étude géologique de la région. Il n’était seul que depuis une semaine : son assistant, pris d’ennui, s’était lassé de cette vie en pleine forêt, monotone et vide pour qui ne sait pas goûter les charmes divers de la nature, et il était parti pour la ville. Germain attendait d’avoir fini un travail important sur la formation du roc sur une île du lac Désert, avant de se rendre à la prochaine station de chemin de fer, sise à 75 milles de l’endroit où il se trouvait, télégraphier à Ottawa de lui envoyer un aide. Les trois hommes devinrent vite des amis intimes, et Germain négligea de demander un assistant. Chaque semaine, Elzébert se rendait au premier poste chercher le courrier et déposer une lettre à bord du train, lettre toujours adressée à la même personne. Il accomplissait le trajet en canot. Un moteur portatif à l’arrière lui permettait d’accomplir le trajet, aller et retour, en trois jours.

Il y a trois mois, Germain Lafond demanda à Elzébert s’il voulait le conduire jusqu’à la petite ville de Golden Creek, d’où il devait se diriger vers un autre district fermier et finir un travail commencé l’année précédente, avant de retourner définitivement à Montréal, où il devait se marier et s’établir d’une façon stable à l’emploi d’une compagnie d’analystes chimistes qui lui offrait un salaire alléchant. Elzébert consentit. Il fit ses adieux à Durand le matin vers neuf heures. Muni de ses bagages, de ses notes et de ses échantillons de minerai, il s’embarqua dans le canot à destination de Golden Creek. Elzébert fut absent deux semaines.

Quand il revint, continua Paul, il annonça que notre ami commun était mort. Il fit adresser ses bagages à Ottawa aux bureaux du gouvernement, sauf un sac de cuir qui contenait… ce que voici :

Il sortit un portefeuille de cuir qu’il ouvrit et vida sur la table.

D’un côté des billets de banque, il y en avait pour $2,730.

— C’est ce qu’il avait en argent sur lui, son salaire depuis un an qu’il venait de retirer. Quant on l’a retrouvé l’argent était intact, c’est ce qui me fait écarter l’idée d’un crime. Tenez, voici les lettres qu’il gardait toujours sur lui… vos lettres ! Elzébert, raconte donc ce que tu sais !

Durant tout ce discours, Jeannette, toujours repliée sur elle-même, écoutait silencieusement. Ses beaux yeux erraient au loin. En elle la vision passait du bien-aimé, sacrifiant sa jeunesse qu’il arrachait aux plaisirs du monde, aux plaisirs faciles de la cité tentante, pour s’en aller en pleine solitude, dans le lointain des bois, brûler les étapes pour, un jour, mettre aux pieds de celle qu’il aimait une situation plus prospère et être en mesure de lui octroyer, par une richesse plus grande, plus de bien-être et de confort. Elle le voyait dans son costume pittoresque, elle évoquait le décor grandiose de son existence, et relisait mentalement ses lettres où il faisait part de ses journées et de ses émotions que la vie large et libre suscitait en lui. Elle se l’imaginait à l’arrière d’un canot, sur un lac aux eaux vertes et pâles, revenant vers sa tente à l’heure où le soleil décroît. Elle croyait le voir à genoux, dans le fond de l’embarcation, avironnant lentement, la tête nue, la chemise ouverte sur la poitrine. Elle évoquait sa démarche souple, son port à la fois élégant et viril, et dans son oreille les accents passionnés de la dernière entrevue vibraient, gardant la saveur du dernier baiser. Et tout cela, c’était quelque chose de fini, de complètement fini. Les heures d’ivresse vécues près de lui, c’étaient des heures mortes qui jamais plus ne revivraient. Une torpeur l’envahissait, un engourdissement de toutes ses facultés sensitives. C’était un rêve. Quelque chose d’elle-même, tantôt quand elle s’était évanouie, était mort : c’était sa jeunesse, souriante malgré ses malheurs. L’espérance venait de déserter son cœur. En la désertant, il avait causé un vide, un vide affreux et noir…

Elzébert, à son tour, prit la parole.

Ils étaient arrivés depuis trois jours à Golden Creek, Germain et lui, quand l’accident se produisit. C’était par une belle journée, toute dorée de soleil. Germain devait quitter le village ce jour-là. Tout près du village il y a une rivière où ils avaient laissé le canot. Pendant que l’ingénieur était allé voir son embarcation le matin, Elzébert était demeuré à l’hôtel où il avait pris quelques libations et fait la partie de cartes avec des amis d’occasion. On l’avait même soulagé de 45,00 $. Vers trois heures de l’après-midi, intrigué de ne pas voir revenir son compagnon, il alla à sa rencontre. Il était étendu la face en avant dans le canot, son fusil à côté de lui. Une balle lui avait éraflé toute la figure et s’était logée dans la cervelle. L’accident était facile à reconstituer : le canot s’était éloigné du bord, et pour l’empêcher d’aller à la dérive, Germain avait empoigné le fusil qui était dans le canot pour attirer l’embarcation à lui. Il trébucha, le chien partit et… Renvoyer le corps dans la famille, il n’y fallait pas songer. Le trajet de Golden Creek à Montréal est très long, il dure plusieurs jours, près d’une semaine. Les autorités locales, après enquête, conclurent à un accident et ordonnèrent d’inhumer le corps.

Elzébert se tut à son tour. Un silence lourd de tristesse régna dans le petit salon.

Jeannette était plus pâle que d’habitude. Une vision d’horreur la glaçait. Un homme, la figure ensanglantée, était là, là devant elle ! Elle passa la main devant elle pour chasser ce cauchemar qui l’oppressait, éveillée.

Paul Durand brisa le silence.

— Voilà… nous avons cru de notre devoir de vous relater ces choses et de vous remettre ces quelques objets. Si je puis vous être utile à quelque chose, et que vous ayez besoin de moi, écrivez un mot et j’accourrai. Adressez aux soins de l’un de mes frères, qui est avocat à Québec. Il demeure sur la rue des Remparts. Il saura où me trouver.

Jeannette, pour toute réponse, serra la main de Paul. De grosses larmes roulaient dans ses yeux et descendirent bientôt le long des joues.

— Ma pauvre enfant, prenez courage ! Le temps viendra qui guérit tout. Et puis songez que c’est la vie…

On sonna à la porte.

— C’est pour ces messieurs, fit la ménagère.

— C’est notre cocher.

Comme ils allaient pour sortir, Jeannette demanda :

— Vous êtes certains que ce n’est là qu’un accident ?

— Nous en sommes positifs.

— Il n’a rencontré personne qu’il connaissait à Golden Creek ?

— Oui, un homme qu’il a croisé sur la rue. Il a salué Germain ironiquement, Germain ne lui a pas rendu son salut et a dit qu’il ne le connaissait pas et qu’il ne voulait pas le connaître.

— Ah…

— Bon courage, mademoiselle ! ajouta Paul en lui frappant amicalement sur l’épaule, et puis souvenez-vous qu’il avait deux vrais amis et qu’il vous a légué leur amitié. J’aurais fait tout pour lui… et pour vous. Soyez courageuse…

— Merci. Au revoir !

— Au revoir !

— Eh bien ! cocher, fouette ton cheval, nous sommes en retard.

Et par les rues de Montréal le carrosse roula, emportant les deux amis, qui ne parlaient pas, récapitulant en leur for intérieur les scènes diverses du drame en raccourci de tantôt.