La délicate (Mendès)

PhilomélaJ. Hetzel, libraire-éditeur (p. 47-53).
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LA DÉLICATE



J’ai conduit ma mie au village,
Parmi les bois et les prés verts ;
Au cri des vagues sur la plage
Nous avons répondu des vers.


Nous avons gravi la colline,
Le long des buissons épineux,
Et sa robe de mousseline,
En passant, s’accrochait aux nœuds.

Sa bouche riait sur ma bouche
En devisant près du ruisseau ;
Mais son pied, fait pour la babouche,
Tressaillait au contact de l’eau.

Puis ce miroir, qui se rebelle,
Éraillé par les cailloux blonds,
Ne la faisait pas assez belle,
Et ma musc m’a dit : Allons !


À cheval sur un beau nuage,
Rose flocon, houppe de lait,
J’ai conduit ma mie au rivage
Où l’idéal étincelait.

Là, parmi les Edens sans voiles ,
Elle cueillait d’un doigt mignon
Ces fleurs d’or que l’on nomme étoiles
Et les plantait dans son chignon !

Mais lasse, un jour, dans l’étendue
De poursuivre un follet trompeur,
À mon cou doucement pendue,
Tremblante, elle m’a dit : J’ai peur !


Alors à la blonde volage :
Ô muse blonde, que veux-tu ?
Tu n’aimes pas le gai village,
Son église au clocher pointu,

Les grillons chantant sous le seigle,
Les bergers dormant sous les houx,
Et tu n’as pas les yeux d’un aigle
Pour subir le grand soleil roux !
 
Veux-tu, pleurant sur une tombe,
Habiller tes chansons de deuil ?
Hélas ! une larme qui tombe
Rougirait le coin de ton œil !


En fière amazone équipée,
Aimes-tu les combats sanglants ?
La sueur rouge de l’épée
Déshonorerait tes pieds blancs.

Et la belle a dit : Ce que j’aime ?
Je préfère aux ombres du soir,
Aux senteurs de la rose même,
L’ombre et les senteurs du boudoir !

Qu’autour de moi tout s’effémine !
À travers la création.
J’ai des épouvantes d’hermine,
De sensitive et d’alcyon.


Il faut aux lieux où je repose,
Si blanche sous des rideaux bruns,
Que Ton épande un encens rose,
Qu’on m’éclaire avec des parfums.

Je veux, dans la pâte d’amande,
Parfumant mes ongles, avoir
Le divan sombre où je m’étende,
Cygne endormi sur un flot noir.

À moi les robes de guipure !
Il me plaît, travail nonpareil,
Que l’on tisse leur trame pure
Avec des rayons de soleil !


Et pour ma toilette éternelle,
Lorsque viendra le jour fatal,
Je veux un linceul de dentelle,
Dans une bière de santal !