La Vie littéraire/2/Lexique

La Vie littéraire/2
La Vie littéraireCalmann-Lévy2e série (p. 275-283).


LEXIQUE[1]


La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe mes vitres à petits coups comme pour m’appeler ; elle ne fait qu’un bruit léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon cœur. Tandis qu’assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe. Il faut partir. L’automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses ailes dans le ciel agité, et voici qu’une tristesse paisible est venue de l’occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles jaunies tombent sans chanter dans les allées ; les bêtes résignées se taisent ; on n’entend que la pluie ; et ce grand silence pèse sur mes lèvres et sur ma pensée. Je voudrais ne rien dire. Je n’ai qu’une idée, c’est qu’il faut partir. Oh ! ce n’est pas l’ombre, la pluie et le froid qui me chassent. La campagne me plaît encore quand elle n’a plus de sourires. Je ne l’aime pas pour sa joie seulement. Je l’aime parce que je l’aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur tristesse ? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J’ai beau me dire que je retrouverai à Paris la douce chaleur des foyers amis, les paroles élégantes des maîtres et toutes les images des arts dont s’orne la vie, je regrette la charmille où je me promenais en lisant des vers, le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chêne dans le pré où paissaient les vaches, les saules creux au bord d’un ruisseau, le chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune ; je regrette ce maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien tous les maux.

D’ailleurs, j’ai toujours éprouvé à l’excès l’amertume des départs. Je sens trop bien que partir c’est mourir à quelque chose. Et qu’est-ce que la vie, sinon une suite de morts partielles ? Il faut tout perdre, non point en une fois, mais à toute heure ; il faut tout laisser en chemin. À chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux êtres et aux choses. N’est-ce pas là mourir incessamment ? Hélas ! cette condition est dure ; mais c’est la condition humaine. Vais-je m’en affliger ? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses ? Resterai-je là, devant la cheminée, écoutant tomber la pluie, regardant les langues rapides du feu lécher les sarments et me désolant sans raison ? Non pas ! Je secouerai les vapeurs de l’automne. Je ferai avec application ma tâche du jour. Je vous parlerai de quelque livre ; je vous entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse de la vie. Les écoliers sont rentrés depuis une semaine déjà. Ils font des thèmes, des versions, des dissertations. Vieil écolier, je ferai comme eux ma page d’écriture. Et je n’entendrai plus la pluie me conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonné sur la table, un petit livre dont l’aspect honnête et modeste inspire des idées de travail et de devoir. Sévèrement vêtu de percale noire et de papier chamois, il porte la livrée traditionnelle des livres classiques. C’est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le Nouveau Dictionnaire classique illustré de M. A. Gazier, maître de conférences à la faculté des lettres de Paris. Oublié là depuis huit jours par quelque écolier, il m’est plusieurs fois tombé sous la main et je l’ai feuilleté avec beaucoup d’intérêt.

C’est un livre nouveau, âgé de six mois à peine. La première édition porte la date de 1888. Mais je ne m’autorise pas, pour vous en parler, de cette nouveauté vaine et transitoire qu’accompagne souvent une irrémédiable caducité. Tant d’ouvrages naissent vieux ! Il y a beaucoup de compilateurs dans l’Université comme ailleurs, beaucoup de petits Trublets qui se copient les uns les autres. L’originalité est peut-être plus rare et plus difficile en matière d’enseignement qu’en toute autre matière. L’ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la structure, par l’esprit. Il est conçu et exécuté d’une façons originale. Il vaut donc bien qu’on en dise un mot. D’ailleurs, c’est un dictionnaire, et j’ai la folie de ces livres-là.

Baudelaire raconte qu’ayant, jeune et inconnu, demandé audience à Théophile Gautier, le maître, en l’accueillant, lui fit cette question :

— Lisez-vous des dictionnaires ?

Baudelaire répondit qu’il en lisait volontiers. Bien lui en prit, car Gautier qui avait dévoré les vocabulaires sans nombre des arts et des métiers, estimait indigne de vivre tout poète ou prosateur qui ne prend pas plaisir à lire les lexiques et les glossaires. Il aimait les mots et il en savait beaucoup. S’il fit compliment à Baudelaire, quelles louanges n’aurait-il pas décernées à notre ami M. José-Maria de Hérédia, l’excellent poète, qui déclare hautement qu’à son sens la lecture du dictionnaire de Jean Nicot procure plus d’agrément, de plaisir et d’émotion que celle de Trois mousquetaires ! Voilà ce que c’est qu’une imagination d’artiste ! Selon le cœur de M. José-Maria de Hérédia, la table alphabétique des pierres précieuses ou le catalogue du musée d’artillerie est le plus émouvant des romans d’aventures. Pour moi, qui y mets moins de finesse et qui ne trouve point d’ordinaire aux mots plus de sens que l’usage ne leur en donne, je me suis bien souvent surpris à faire l’école buissonnière dans quelque grand dictionnaire touffu comme une forêt, Furetière par exemple, ou le Trévoux ou bien encore notre bon Littré, si confus, mais si riche en exemples. Ah ! c’est que les mots sont des images, c’est qu’un dictionnaire c’est l’univers par ordre alphabétique. À bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre par excellence. Tous les autres livres sont dedans : il ne s’agit plus que de les en tirer. Aussi quelle fut la première occupation d’Adam quand il sortit des mains de Dieu ? La Genèse nous dit qu’il nomma d’abord les animaux par leur nom. Avant tout, il fit un dictionnaire d’histoire naturelle. Il ne l’écrivit point parce qu’alors les arts n’étaient pas nés. Ils ne naquirent qu’avec le péché. Adam n’en est pas moins le père de la lexicographie comme de l’humanité. Il est étrange que l’antiquité et le moyen âge aient fait si peu de dictionnaires. La lexicographie, dans le sens rigoureux du mot, ne date guère que du XVIIe siècle. Mais depuis lors, que de progrès elle a faits et que de services elle a rendus ! Toutes les langues mortes ou vivantes, toutes les sciences constituées, tous les arts ont maintenant leur vocabulaire. Ce sont là de magnifiques inventaires qui font honneur aux temps modernes. Je vous ai dit que j’aimais les dictionnaires. Je les aime non seulement pour leur grande utilité, mais aussi pour ce qu’ils ont en eux-mêmes de beau et de magnifique. Oui, de beau ! oui, de magnifique ! Voilà un dictionnaire français, celui de M. Gazier ou tout autre, songez que l’âme de notre patrie est dedans tout entière. Songez que, dans ces mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le génie et la nature de la France, les idées, les joies, les travaux et les douleurs de nos aïeux et les nôtres, les monuments de la vie publique et de la vie domestique de tous ceux qui ont respiré l’air sacré, l’air si doux que nous respirons à notre tour ; songez qu’à chaque mot du dictionnaire correspond une idée ou un sentiment qui, fut l’idée, le sentiment d’une innombrable multitude d’êtres ; songez que tous ces mots réunis c’est l’œuvre de chair, de sang et d’âme de la patrie et de l’humanité.

Une vieille chanson de geste raconte que la comtesse de Roussillon, fille du roi de France, vit du haut de sa tour une grande bataille que se livraient, pour sa dot, son père et son mari. La bataille fut sanglante et dura tout le jour. Quand tomba la nuit, la comtesse descendit seule de sa tour et s’en alla contempler les morts, « ses beaux chers morts couchés dans l’herbe et la rosée » . Et la chanson de geste ajoute : « Elle voulait les baiser tous. » Eh bien, je sens aussi une tendresse profonde me monter au cœur devant tous ces mots de la langue française, devant cette armée de termes humbles ou superbes. Je les aime tous, ou du moins tous m’intéressent et je presse d’une main chaude et émue le petit livre qui les contient tous. Voilà pourquoi j’aime surtout les dictionnaires français.

Je vous disais que celui de M. Gazier est nouveau par le plan et par l’exécution. Il mêle au vocabulaire français des éléments d’encyclopédie générale. Il admet la terminologie scientifique, qui s’est considérablement étendue en peu d’années. Enfin, et c’est sa plus grande originalité, il contient des cartes et des figures. Je vois avec plaisir que l’Université commence à admettre l’enseignement par les estampes. De mon temps, je veux dire du temps où j’étais au collège, et ce n’est pas un temps bien ancien, les professeurs considéraient toutes les gravures indifféremment comme des objets de dissipation. Mon professeur de quatrième, entre autres, tenait pour une frivolité indigne d’un jeune humaniste le plus rapide regard jeté sur un portrait ou une estampe. Je me rappelle, non sans quelque rancune, qu’ayant surpris dans mes mains une vieille édition du Jardin des racines grecques, dont l’exemplaire relié en veau granit et à demi usé par quelque élève de M. Lancelot, de M. Lemaître ou de M. Hamon devait être sacré pour tout le monde, le cuistre le saisit, l’ouvrit rudement, puis déchira le frontispice qui représentait un enfant vêtu à l’antique ouvrant une grille seigneuriale de style Louis XIV et pénétrant dans un potager dessiné dans le goût de Le Nôtre, le jardin

 De ces racines nourrissantes
 Qui rendent les âmes savantes.

C’était là pourtant une innocente image, une naïve allégorie. Le dessin en était d’un bon style et la gravure assez ferme. Les solitaires de Port-Royal n’avaient pas craint d’en égayer un livre destiné aux élèves des Petites-Écoles. Un peu d’art n’alarmait pas leur austérité. Mais cet ornement profane, qu’avaient souffert les saints de la nouvelle Thébaïde, offensa mon barbacole ignare. Je le vois encore lacérant la jolie estampe de ses doigts lourds et crasseux, et c’est avec une sorte de joie vengeresse qu’après vingt-cinq ans je livre son stupide attentat à l’indignation des gens de goût.

La proscription des images était surtout fâcheuse dans les classes d’histoire. On ne se fait une idée un peu nette d’un peuple que par la vue des monuments qu’il a laissés. L’histoire figurée exerce sur l’imagination un charme puissant. Mais on nous enseignait la vie des peuples comme on l’enseignerait à des taupes. Les livres de M. Victor Duruy parurent vers ce temps. On y trouvait çà et là des costumes et des édifices. Ils firent révolution. Je vois avec plaisir qu’on a accompli de grands progrès dans ce sens. J’ai feuilleté l’an dernier une histoire grecque dont l’illustration m’a paru aussi riche que le permettaient le prix modique et le petit format du livre. Le texte de cette histoire est de M. Louis Ménard.

Appliquer l’illustration à la lexicographie est une idée très heureuse dont il faut féliciter M. A. Gazier. Il a mis dans son dictionnaire un millier de petites gravures qui complètent, au besoin, les définitions forcément trop sommaires et trop vagues. Ces petites gravures m’amusent et m’instruisent. Je crois qu’elles amuseront et instruiront les enfants, si toutefois ils ne sont ni plus sérieux ni plus savants que moi. Mais ce qui me paraît tout à fait ingénieux dans cette illustration, ce sont les figures d’ensemble. On trouve aux mots Navire, Église, Armure, Château, Squelette, Digestif (appareil), Locomotive, Chemin de fer, etc., etc., des représentations de ces divers ensembles avec le nom des parties qui les composent. Ainsi nous voyons au mot Église les positions respectives de la nef, du transept, du sanctuaire, des contreforts, des arcs-boutants, des pignons, du clocher avec ses clochetons et ses abat-son, etc. Les écoliers d’aujourd’hui sont heureux d’avoir des livres si commodes et si aimables.



  1. Dictionnaire classique de M. Gazier.