La Vie littéraire/2/Anthologie (2)

La Vie littéraire/2
La Vie littéraireCalmann-Lévy2e série (p. 252-263).


ANTHOLOGIE


Ce matin un gras soleil boit la rosée des prés, dore les pampres sur les coteaux et pénètre de ses flammes subtiles les raisins déjà mûrs. L’air léger vibre à l’horizon. Assis devant ma table de travail, que j’ai poussée au bord de ma fenêtre, je vois, en me penchant un peu, la grange où les ouvriers dépiquent le blé. Ils prennent de la peine, mais la belle lumière du jour les baigne et les pénètre. Attelés au manège qui met en mouvement la machine à battre, deux chevaux robustes, las et patients, la tête dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes, coiffés de ce béret bleu venu des Pyrénées en Gironde, apportent sur leur dos les lourdes gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille, pieds nus sur la toile grise de l’aire, donnent à mâcher par poignée à la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux garçon enlève, du bout de sa fourche, la paille découronnée et mutilée, tandis que les grains de blé, versés dans une vanneuse à manivelle, abandonnent aux souffles de l’air les débris de leurs tuniques légères. Bêtes et gens agissent de concert avec la lenteur obstinée des âmes rustiques. Mais, derrière les gerbes, à l’ombre de la grange, des petits enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues barbouillées, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes hâlés, le regard pâle, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas sans beauté. La franchise de leur costume rustique traduit avec exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris des aïeux depuis un temps immémorial, sont d’une simplicité solennelle. Leur visage, qui n’est empreint d’aucune pensée distincte, réfléchit seulement l’âme de la glèbe. On les dirait nés du sillon comme le blé qu’ils ont semé et dont ils mâchent le pain avec une lenteur respectueuse. Ils ont la beauté profonde qui vient de l’harmonie. Leur chair hâlée sous la poussière qui la couvre, cette poussière des champs qui ne souille pas, prend dans la lumière je ne sais quoi de fauve, d’ardent et de riche. L’or des gerbes les environne, une poussière blonde flotte autour d’eux, comme la gloire de cette antique Cérès éparse encore dans nos champs et dans nos granges.

Et voici que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie ces batteurs de blé, ces simples artisans de l’œuvre par excellence. Qu’est-ce que ma tâche à côté de la leur ? Et combien je me sens humble et petit devant eux ! Ce qu’ils font est nécessaire. Et nous, frivoles jongleurs, vains joueurs de flûte, pouvons-nous nous flatter de faire quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent ? Heureux l’homme et le bœuf qui tracent leur droit sillon ! Tout le reste est délire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis. Les ouvriers que je vois de ma fenêtre battront aujourd’hui trois cents bottes de blé, puis ils se coucheront fatigués et contents, sans douter de la bonté de leur œuvre. Oh ! la joie d’accomplir une tâche exacte et régulière ! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages écrites, si j’ai bien rempli ma journée et gagné le sommeil ? Saurai-je si, dans ma grange, j’ai porté le bon grain ? Saurai-je si mes paroles sont le pain qui entretient la vie ? Saurai-je si j’ai bien dit ? Sachons, du moins, quelle que soit notre tâche, l’accomplir d’un cœur simple, avec bonne volonté. Voilà déjà deux ans que j’entretiens des choses de l’esprit un public d’élite, et je peux me rendre ce témoignage que je n’ai jamais obscurci devant lui la candeur de ma pensée. On m’a vu souvent incertain, mais toujours sincère. J’ai été vrai, et par là, du moins, j’ai gardé le droit de parler aux hommes. Je n’y ai d’ailleurs aucun mérite. Il faut, pour bien mentir, une rhétorique dont je ne sais pas le premier mot. J’ignore les artifices du langage et ne sais parler que pour exprimer ma pensée.

Sur cette côte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d’une terre brûlante, aucun livre nouveau n’est venu solliciter ma critique paresseuse. Je rouvre l’Anthologie des poètes du XIXe siècle. En 1820, quand Lamartine publiait les Méditations et faisait jaillir une nouvelle source de poésie, un jeune officier de l’oisive armée de la Restauration, gentilhomme pauvre, également étranger au royalisme servile des fils d’émigrés et à la violence criminelle des affiliés de la charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour lui-même de petits poèmes élégants et purs, d’un sentiment nouveau ; scènes antiques animées, vivifiées par une âme moderne, souvenirs émus de la vieille France, dont bientôt la poésie allait pieusement recueillir les traditions dédaignées et déchirées. C’était Millevoye encore, Millevoye qu’il faut bien, malgré notre orgueil, retrouver à la source cachée du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes enfiévrées, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos légendes nationales. Mais c’était Millevoye plus large et plus pur, dégagé des haillons d’une Muse surannée. Ou plutôt ce n’était plus Millevoye, c’était déjà Alfred de Vigny. Ses Poèmes furent publiés en 1822 ! Moins abondant, moins largement inspiré que Lamartine, il l’emportait dès le début sur le poète des Méditations par la fermeté du langage et par la science du vers. Plus tard, il porta plus haut qu’aucun poète de son temps l’audace lumineuse de la pensée. Sa destinée est singulière. Deux recueils seulement de poésies arquent sa vie assez longue. Le premier est un livre de jeunesse ; le second un livre posthume. L’intervalle de cette studieuse existence est rempli par des œuvres de roman et de théâtre dont une, tout au moins, Servitude et Grandeur militaires est un pur chef-d’œuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. Il donna, avant les débuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du vers sonore et plein qui devait prévaloir. Mais sa pensée harmonieuse formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumière. Son existence entière égoutta un petit nombre de vers.

Est-ce pour cela qu’un poète si rare et du plus intelligent génie eut peu d’action, en somme, sur ses contemporains ? Sans doute son trop long silence le fit oublier de la foule ; il faut donner incessamment de l’aliment à la renommée pour la rendre robuste. C’est ce que fit Victor Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes et c’est ce qu’Alfred de Vigny ne fit pas.

Mais n’y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui l’écartait de la popularité littéraire ? Cette tour d’ivoire où l’on dit qu’il se retirait, qu’était-ce, sinon son talent même, son esprit haut et solitaire ? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son isolement. Il concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des âmes. Il fut calme et dédaigneux. Il n’eut pas le bonheur de Lamartine et d’Hugo ; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution pêle-mêle avec l’éloquence parlementaire, l’exaltation patriotique et les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente réaction contre l’esprit du XVIIIe siècle. Ce fut une fusée religieuse. Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d’un christianisme éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert : il n’avait pas le sentiment néo-chrétien. Il n’était même pas spiritualiste. À la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d’athéisme stoïque : on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s’écrie :

  S’il est vrai qu’au jardin sacré des Écritures
  Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté,
  Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
  Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté,
  Le sage opposera le dédain à l’absence
  Et ne répondra plus que par un froid silence
  Au silence éternel de la divinité.

On ne trouvera pas ces sombres vers des Destinées dans la nouvelle Anthologie. On y rencontrera, par compensation, cette Maison du berger qui, comme le dit si bien un poète, M. André Lemoyne, « est un des plus beaux poèmes d’amour de tous les âges » . C’est aussi l’expression d’une philosophie sombre et pathétique dont rien ne surpasse l’éloquence douloureuse :

 ……………………………………….
  Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,
  Ne me laisse jamais seul avec la nature,
  Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur.
  Elle me dit :………………………………
  Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
  À côté des fourmis les populations ;
  Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

  J’ignore en les portant les noms des nations.
  On me dit une mère et je suis une tombe.
  Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
  Mon printemps n’entend pas vos adorations.

  Avant vous j’étais belle et toujours parfumée,
  J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
  Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
  Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.
  Après vous, traversant l’espace où tout s’élance,
  J’irai seule et sereine, en un chaste silence ;
  Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers.

Cette tristesse philosophique est singulière et d’un accent inouï dans le romantisme. Car il n’y faut pas comparer le Désespoir de Lamartine. Lamartine blasphémait alors, et le blasphème n’est possible qu’au croyant. D’ailleurs le Désespoir est suivi, dans les Méditations, d’une apologie en règle de la Providence. Quant à Victor Hugo, il naquit et mourut enfant de chœur. En toutes choses, il changeait d’idées à mesure que les idées changeaient autour de lui. Son déisme seul resta fixe, dans cette perpétuelle transformation. À quatre-vingts ans, ses croyances n’avaient pas une ride ; sa foi en Dieu était celle d’un petit enfant. Un soir, ayant entendu un de ses hôtes nier chez lui la Providence, il se mit à pleurer.

Le romantisme de 1820 fut moral et religieux ; celui de 1830 fut pittoresque. Le premier était un sentiment, le second un goût. Et quel goût ! Chevaliers, pages, varlets, châtelaine accoudée, pâle et mélancolique, à la fenêtre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus, taverniers d’enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout un moyen âge vu, dans l’ombre, à travers un feu de Bengale vert et rouge ; puis toutes les fiancées des ballades allemandes, des elfes, des follets, des gnomes, des fantômes, des squelettes et des têtes de mort. Les Ballades, de Victor Hugo, sont le témoignage littéraire le plus complet de ce goût puéril, dont les esquisses de Boulanger et les lithographies de Nanteuil nous offrent la représentation plastique. L’Anthologie, qui me sert de guide, a conservé très discrètement la trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les formes et les couleurs dans une « ballade » de ce Louis Bertrand, qui signait, en bon romantique, Aloïsius Bertrand.

  O Dijon, la fille
  Des glorieux ducs,
  Qui portes béquille
  Dans tes ans caducs…

  La grise bastille
  Aux gris tiercelets
  Troua ta mantille
  De trente boulets.

  Le reître, qui pille
  Nippes au bahut,
  Nonnes sous leur grille,
  Te cassa ton luth.

……………………

Cela ne vous semble-t-il pas assez moyen âge ? Mais le chef-d’œuvre de ce goût est assurément le prologue de Madame Putiphar. Il y a là trois cavaliers symboliques, superbement enluminés :

  Le premier cavalier est jeune, frais, alerte ;
  Il porte élégamment un corselet d’acier,
  Scintillant à travers une résille verte
  Comme à travers des pins les cristaux d’un glacier.
  Son oeil est amoureux ; sa belle tête blonde
  A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
  Dont le cimier touffu l’enveloppe, l’inonde
  Comme fait le lampas autour des palanquins.
 ……………………………………
  Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire,
  Est juché gravement sur le dos d’un mulet
  Qui ferait le bonheur d’un gothique antiquaire ;
  Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
  Avec soin est jetée une housse fanée,
  Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
  Ou carapaçonné la blanche haquenée
  Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
  Il est gros, gras, poussif…

Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps où l’hôtel de Cluny fut meublé des débris du moyen âge et devint un musée. Mais c’est le troisième cavalier… excusez-moi, le « tiers cavalier » qui révèle tout un idéal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier :

  Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre,
  Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux ;
  Un hyperboréen, un gnome sans paupière,
  Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
  Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe.
  Il porte à la main gauche une faux dont l’acier
  Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trape
  En croupe où se faisande un pendu grimacier.

…………………………………….. Voilà la cavalerie macabre dont le bon Pétrus entendait le galop dans son cœur ! Rêve naïf de ces jeunes gens lettrés et sédentaires qui, tout en menant la vie la plus paisible, donnaient à croire au bourgeois qu’ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crâne de leur maîtresse ! En ce temps-là un Jeune-France n’allait pas au bureau où il était expéditionnaire sans s’écrier avec un rire sarcastique : « Je suis damné ! »

Ce n’est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique dont Victor Hugo fut l’expression la plus éclatante. Les Jeunes-France jetés avec beaucoup de frénésie et encore plus d’ignorance dans l’exotisme et dans l’archaïsme ne suivaient pas moins deux routes fortunées. Conquérants de cette Germanie poétique découverte par madame de Staël, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe précieuse du roi de Thulé. Ils faisaient passer ainsi dans la littérature française, naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui fait que la poésie des races germaniques retentit indéfiniment dans les âmes. Par contre, en étudiant le moyen âge, dont ils se faisaient d’ailleurs une bizarre idée, ils réveillaient, à l’exemple du grand Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et découvraient les véritables sources d’inspiration auxquelles une poésie nationale dût s’abreuver et se rafraîchir. Ils ne comprenaient pas grand’chose, étant fort peu philosophes ; mais ils avaient de l’instinct : c’étaient des artistes.

Un des plus beaux poèmes de cette période, Roland, est signé du nom obscur de Napol le Pyrénéen. C’est là le pseudonyme de M. Napoléon Peyrat, né en 1809 au Mas-d’Azil, dans l’Ariège, près du torrent de l’Arise, et mort depuis peu, pasteur à Saint-Germain-en-Laye. Ce Roland, une ode dans une épître, est le joyau du romantisme. On le trouvera tout entier aux pages 258-263 de l’Anthologie Lemerre. Je n’en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse préalable et sans commentaire, me fiant en cette idée que souvent un fragment d’une belle œuvre d’art fait deviner la splendeur de l’ensemble :

  L’Arabie, en nos champs, des rochers espagnols
  S’abattit ; le printemps a moins de rossignols
      Et l’été moins d’épis de seigle.
  Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait
  La crinière argentée, et leur pied grêle avait
      Des poils comme des plumes d’aigle.

  Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins
  Buvaient l’eau de nos puits et mangeaient nos raisins
      Et nos figues, et nos grenades,
  Suivaient dans les vallons les vierges à l’oeil noir
  Et leur parlaient d’amour, à la lune, le soir,
      Et leur faisaient des sérénades.

  Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux, leurs beaux seins bruns,
  Pour eux, leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums,
      Pour eux, leur belle joue ovale ;
  Et quand elles pleuraient, criant : « Fils des démons ! »
  Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts
      Ils faisaient sauter leur cavale.

Plus loin un trait que Victor Hugo a reproduit dans son Aymerillot :

  Les âmes chargeaient l’air comme un nuage noir
  Et notre bon Roland, en riant chaque soir,
     S’allait laver dans les cascades.

Jeu singulier du sort ! Napol le Pyrénéen est le plus ignoré des poètes de 1830. Compagnon obscur, disparu avant l’heure, il laisse pourtant la pièce de maîtrise la plus belle et la plus complète de l’art de son temps.

Tandis que je noircis le papier avec les images du romantisme, le soleil décline et glisse à l’horizon empourpré.

Voici venir le soir. La machine à battre ne fait plus entendre son ronflement monotone. Les ouvriers fatigués passent sous ma fenêtre en traînant leurs sabots. Je vois couler leurs ombres lentes et paisibles, que le couchant allonge démesurément. Leur marche égale décèle la paix du cœur, qu’assure seul le travail assidu des mains. Ils ont dépiqué trois cents gerbes de blé. Ils ont gagné leur pain. Puis-je dire, comme eux, que j’ai rempli ma journée ?