La Vie du Bouddha (Herold)/Partie II/Chapitre 2

L’Édition d’art (p. 99-103).



II


Le Bouddha en vint à se demander comment il propagerait la science ; et il songea :

« J’ai découvert une vérité profonde ; elle était difficile à voir ; elle sera difficile à comprendre : seuls, les sages y réussiront. Dans le tourbillon du monde s’agitent les hommes, les hommes se plaisent dans le tourbillon du monde. Comment comprendront-ils la suite des effets et des causes ? Comment comprendront-ils la loi ? Ils ne parviendront pas à tuer en eux le désir ; ils ne se détacheront pas des plaisirs de la terre ; ils n’entreront pas dans le nirvâna. Je prêcherai la doctrine, on ne me comprendra pas : m’écoutera-t-on, même ? À quoi bon révéler aux hommes la vérité que j’ai conquise par de rudes combats ? La vérité reste cachée à ceux que dominent le désir et la haine. La vérité est pénible à atteindre ; elle est mystérieuse. L’esprit grossier ne la saisit point. Celui-là ne peut pas la voir qui est en proie aux désirs terrestres, celui-là dont l’esprit erre dans les ténèbres. »

Le Bienheureux inclinait à ne pas prêcher la doctrine.

Alors Brahmâ sut, par la force de sa pensée, quels étaient les doutes du Bienheureux. Il s’effraya : « Le monde est perdu, se disait-il, le monde périra, si l’être parfait, l’être saint, le Bouddha reste en repos, et ne va pas parmi les hommes, prêchant la doctrine et propageant la science. »

Et il quitta le ciel. Il mit à gagner la terre le même temps qu’un homme fort met à tendre ou à ployer le bras, et il se trouva devant le Bienheureux. En signe de vénération, il découvrit une de ses épaules, il s’agenouilla, il haussa vers le Bienheureux ses mains unies, et il parla :

« Daigne, ô Maître, enseigner la science, daigne, ô Bienheureux, enseigner la science. Il est des êtres purs ; la boue terrestre ne les a pas souillés ; mais, si la science ne leur est pas enseignée, comment feront-ils leur salut ? Ceux-là, il faut qu’ils soient sauvés : sauve-les ! Ils t’écouteront, ils seront tes disciples. »

Ainsi parlait Brahmâ. Le Bienheureux gardait le silence. Brahmâ reprit :

« Jusqu’ici une loi mauvaise a régné sur la terre. Elle induit les hommes à pécher. C’est à toi qu’il appartient de l’abolir. Ô sage, ouvre-nous la porte de l’éternité ; dis-nous ce que tu as découvert, ô sauveur ! Tu es celui qui a gravi la montagne ; tu es debout, sur la cime rocheuse, et tu contemples, au loin, tout le peuple des hommes. Daigne avoir pitié, ô sauveur ; regarde les races misérables, et qui souffrent la dure nécessité de la naissance et de la vieillesse. Marche, héros victorieux, marche ! Va par le monde, sois le guide, sois la lumière. Parle, enseigne : ils seront nombreux, ceux qui comprendront ta parole. »

Et le Bienheureux répondit :

« Profonde, en vérité, est la loi que j’ai établie ; elle est subtile, elle est difficile à comprendre, elle échappe au raisonnement vulgaire. Le monde la raillera ; seuls, quelques sages, peut-être, en pénétreront le sens, et résoudront de s’y soumettre. Si je me mets en route, si je parle à qui ne m’entend pas, je risque la pire défaite. Je resterai ici, Brahmâ ; les hommes sont le jeu de l’ignorance. »

Mais Brahmâ parla encore :

« Tu as atteint la sagesse sublime, tes rayons ont illuminé l’espace, et tu restes indifférent, ô soleil ! Non, cette conduite est indigne de toi ; ton silence est coupable ; il faut que tu le rompes. Lève-toi ! Bats le tambour, sonne le gong, allume le grand flambeau de la loi ! Que, pluie rafraîchissante, la loi abreuve la terre ; délivre ceux que le mal tourmente, calme ceux que brûle un feu corrupteur ! Toi seul, astre parmi les hommes, toi seul peux supprimer la naissance et la mort. Et, tu le vois, je suis à tes pieds, qui t’implore ; et tous les Dieux t’implorent avec moi ! »

Alors le Bienheureux pensa :

« Dans un étang, parmi les lotus, bleus ou blancs, qui fleurissent, il en est qui restent sous les eaux ; d’autres montent jusqu’à la surface ; d’autres enfin émergent et s’élèvent si haut que leurs corolles ne sont pas même mouillées. Et voici que, dans le monde, j’aperçois des êtres purs et des êtres impurs ; les uns sont vifs d’esprit et les autres sont lents ; les uns sont nobles, les autres vils ; les uns me comprendront, les autres ne me comprendront pas ; j’aurai pitié de tous. Je regarderai le lotus qui s’ouvre sous les eaux, comme le lotus dont émerge la fleur splendide. »

Et il dit à Brahmâ :

« Que s’ouvre à tous la porte de l’éternité ! Que celui qui a des oreilles entende la parole et croie ! Je songeais à mes fatigues futures, et je craignais qu’elles ne fussent vaines. Mais la pitié l’emporte. Je me lève, ô Brahmâ, et je dirai la loi aux créatures. »