La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 11

Mr Descartes aprés avoir laissé reposer le traitté de son monde pendant quelques mois, commençoit à le revoir pour l’envoyer ensuite au P Mersenne, et le mettre entre les mains des imprimeurs de Paris avec le privilége du roi, lorsqu’il apprit la nouvelle de l’accident qui étoit arrivé à Galilée.

Ce célébre mathématicien avoit secoüé depuis long-têms le joug de la crainte qui retient les italiens et les autres peuples soumis à l’inquisition dans la réserve et la contrainte à l’égard de leurs sentimens. Se croyant à couvert de toute attaque sous la protection du grand duc de Toscane, laquelle le suivoit par tout, il s’étoit presque toûjours mocqué de la précaution dont les autres étoient obligez d’user, et il s’étoit hazardé de publier son opinion du mouvement de la terre dans ses écrits avec la même liberté dont il avoit coûtume d’en parler dans ses entretiens. Dés l’an 1613 il avoit été dénoncé au saint office, pour avoir enseigné que le soleil est le centre du monde et immobile ; mais que la terre ne l’est pas, et qu’elle tourne d’un mouvement journalier. Les cardinaux députez de la congrégation de l’inquisition, avoient commis des théologiens et des docteurs pour examiner cette opinion qu’il avoit publiée, particuliérement dans son livre des taches du soleil , et dans quelques autres de ses écrits. Ces censeurs avoient trouvé cette opinion non seulement absurde et fausse en philosophie , mais encore erronée en la foy

et l’on s’étoit

contenté pour cette fois de censurer l’opinion sans vouloir causer d’autre chagrin à son auteur, qui étoit en considération parmi plusieurs cardinaux et autres personnes de marques, et qui étoit particuliérement chéri et estimé du Pape Urbain Viii.

Quelque têms aprés on eut avis à Rome que Galilée continuoit de dogmatiser sur le mouvement de la terre : et dans la sacrée congrégation tenuë devant sa sainteté le Xxix jour de Février de l’an 1616, il fut ordonné que le Cardinal Bellarmin feroit venir ce philosophe chez lui, pour lui faire des remontrances en particulier, et pour le porter à se défaire volontairement de son opinion. Ce cardinal qui considéroit le mérite de Galilée ne crut pas devoir employer avec lui d’autres moyens que ceux de l’exhortation, et il avoit eu parole de lui pour tout ce que la sacrée congrégation en vouloit exiger.

Nonobstant ces bonnes dispositions le commissaire du saint office, assisté de notaire et de témoins, ne laissa pas de lui porter le commandement d’y renoncer dans les formes, avec défense de l’enseigner jamais ni en public ni en particulier. Galilée avoit promis d’obéïr, et avoit été renvoyé sans autre caution que sa parole. La congrégation assemblée le V du mois de mars suivant, avoit dressé un decret contre cette doctrine de la mobilité de la terre et de l’immobilité du soleil qu’elle attribuoit à Pythagore, et qu’elle tenoit fausse et contraire à l’ecriture sainte. Elle n’y avoit pas épargné le nom de Copernic, qui l’avoit renouvellée depuis le Cardinal De Cusa ; ni celui de Diegue De Zuniga qui l’avoit enseignée dans ses commentaires sur Job ; ni celui du Pére Foscarini carme italien, qui venoit de prouver dans une sçavante lettre addressée à son général, qu’elle n’étoit point contraire à l’ecriture. Mais elle avoit eu tant d’égards pour la personne de Galilée, qu’elle s’étoit abstenuë de le nommer parmi les autres, s’étant contentée de condamner généralement les autres livres qui renfermoient cette doctrine. Les mathématiciens des païs étrangers, qui ne croyoient pas que le tribunal de l’inquisition portât le caractére de l’infaillibilité, et qui n’en prenoient pas les juges pour de grands astrologues, parlérent de la conduite de cette congregation avec une liberté qui fit quelque honte à Galilée. Il eut de la peine de s’être engagé si solennellement à ne plus enseigner son opinion, sur tout depuis que la congrégation par un decret de l’an 1620 eût apporté de la modification à la censure des ouvrages de Copernic, et qu’elle eût permis de supposer le mouvement de la terre et de le défendre même par hypothése, pourvû qu’on n’en voulût pas faire une vérité indubitable. C’est pourquoi il prit occasion de ce nouveau decret pour feindre qu’il vouloit défendre l’honneur de sa nation, et faire voir que ses juges n’étoient pas si peu instruits dans l’astronomie, qu’on ne dût déférer à leur jugement aussi aveuglément qu’il avoit fait. Ce fut ce qui le porta, disoit-il, à composer ses dialogues du systéme du monde selon Ptolémée et Copernic, qu’il fit imprimer à Florence l’an 1632. Le public en leur donnant son approbation n’eut pas de peine à découvrir sa ruse : et l’on crut y trouver une apologie pour son opinion contre ses juges, plûtôt qu’une défense de ses juges contre son opinion, comme il sembloit l’avoir fait espérer. Messieurs de l’inquisition ne furent pas long-têms trompez : et ayant appris qu’il y enseignoit son opinion comme auparavant, ils le citérent tout de nouveau devant leur tribunal, le renfermérent dans les prisons de l’inquisition, et le firent accuser par le procureur fiscal du saint office. Nonobstant le decret modifié de l’an 1620, il fut déclaré suspect et atteint d’hérésie touchant le mouvement de la terre et le repos du soleil, pour avoir avancé qu’on pouvoit défendre comme probable une opinion qui avoit été déclarée contraire à l’ecriture. On lui signifia qu’en conséquence il avoit encouru toutes les censures et les peines des sacrez canons, dont néanmoins on lui promit l’absolution, pourvû que d’un cœur sincére et d’une foi non feinte il abjurât et détestât devant ses juges les erreurs et hérésies susdites .

Galilée se soumit à ce jugement, qui fut rendu le 22 de Juin 1633. Il abjura et détesta sa prétenduë erreur de bouche et par écrit, dans le couvent de la Minerve dés le même jour : et ayant promis à genoux la main sur les saints evangiles, qu’il ne diroit et ne feroit jamais rien de contraire à cette ordonnance, il fut remené aux prisons de l’inquisition. Son grand âge, joint à la considération du grand duc son protecteur et de ses autres patrons, ne permit pas qu’il y fut long-têms retenu. Il fut élargi, et renvoyé dés le mois de juillet. Néanmoins afin que sa faute ne demeurât point entiérement impunie, et qu’il pût servir d’exemple à ceux qui voudroient prendre de semblables libertez à l’avenir, il fut ordonné que ses dialogues seroient défendus par un decret public ; que l’auteur seroit arrêté et mis dans les prisons du saint office ; et que pour pénitence salutaire il diroit trois ans durant une fois la semaine les sept pseaumes pénitentiaux. Il fut de plus obligé de se retirer à la campagne dans une maison du territoire de Florence, d’où les inquisiteurs lui défendirent de sortir le reste de ses jours.

La nouvelle de cette avanture s’étant répanduë par le moyen de M Naudé qui étoit à Rome, et des autres sçavans du lieu qui en écrivirent à leurs amis, fit des impressions différentes selon la disposition des esprits. Les protestans d’Allemagne, de Hollande et d’Angleterre crurent pouvoir s’en divertir au préjudice de l’autorité de l’inquisition : mais les catholiques, et sur tout les mathématiciens de France en furent d’autant plus touchez, qu’ils appréhendoient qu’on ne rendît l’eglise catholique responsable des décisions des inquisiteurs sur les véritez naturelles.

Les plus sensibles à cet accident furent M Boüilliaud, qui l’avoit appris de M L’Huillier maître des comptes, et M Gassendi qui demeuroit alors en Provence. L’un et l’autre trompez sur un faux bruit de la prompte délivrance de Galilée, sans prétendre changer leur opinion qui étoit semblable à la sienne, firent ce qu’ils purent pour mettre à couvert l’honneur du saint siége, auquel ils étoient trés soumis. Mais le prémier ne put s’empêcher de faire voir que cette opinion n’a rien de contraire ni à l’ecriture ni aux définitions des conciles et des péres. Le second sembloit vouloir répondre de l’innocence de Galilée, et se rendre caution de sa foi : et dans l’incertitude où il étoit encore six mois aprés de sçavoir s’il étoit en liberté ou non, il lui écrivit une lettre de consolation le Xix de Janvier 1634 pour le fortifier contre tous les événemens de la fortune. On peut juger que M De Peiresc n’y fut pas plus insensible que les autres, aprés avoir fait éclater si hautement la joye qu’il avoit euë l’année précédente, lors qu’il vid paroître les dialogues de Galilée, et aprés avoir publiquement félicité nôtre siécle pour la connoissance du mouvement de la terre, à la faveur duquel Galilée et Gilbert avoient enfin appris au genre humain le flux et reflux de la mer, et les propriétez de l’ayman.

Mais il semble que personne n’ait paru plus surpris de cét accident que M Descartes, parce que personne n’avoit plus de vray respect et plus de soumission que luy pour le saint siége ; et que personne en même têms n’étoit peut-être plus persuadé que luy, que l’opinion du mouvement de la terre est la plus vray-semblable, et la plus commode sans préjudice à l’autorité de l’ecriture. Il ne sçavoit encore rien de cette aventure sur la fin d’octobre, lors que l’obligation de s’acquiter de la promesse qu’il avoit faite d’envoyer son monde au P Mersenne pour le jour de l’an, le fit songer à y mettre la derniére main. Il fut curieux pour cét effet de voir ce que Galilée auroit pû dire du mouvement de la terre dans son nouveau livre, et de confronter son opinion avec la sienne : et ayant écrit de Déventer où il demeuroit pour lors à ses amis de Leyde et d’Amsterdam pour faire chercher ce livre, ce fut par leurs réponses qu’il apprit la fortune du livre et la disgrace de l’auteur. Cét accident cause dans son esprit une révolution que le public auroit peine à croire, s’il en étoit informé par d’autres que lui même.

J’appréhende si fort le travail, dit-il au Pére Mersenne, que si je ne vous avois promis il y a plus de trois ans de vous envoyer mon traitté dans la fin de cette année, je ne crois pas que j’en pusses venir à bout de long-têms. Je veux faire au moins comme les mauvais payeurs, qui vont prier leurs créanciers de leur donner un peu de delay, lors qu’ils sentent approcher le terme de leur dette. En effet je m’étois proposé de vous envoyer mon monde pour ces étreines ; et il n’y a pas plus de quinze jours que j’étois encore tout résolu de vous en envoier au moins une partie, si le tout ne pouvoit être transcrit pour ce têms-la. Mais je vous diray que m’êtant fait enquerir ces jours passez à Leyde et à Amsterdam si le systéme du monde de Galilée ne s’y trouveroit point, parce que j’avois appris qu’il avoit été imprimé en Italie l’année derniére : on m’a mandé qu’il étoit vray que le livre avoit été imprimé, mais que tous les exemplaires en avoient été brûlez à Rome dans le même têms, et l’auteur condamné à quelque amende. Ce qui m’a si fort étonné, que je me suis presque résolu de brûler tous mes papiers, ou du moins de ne les laisser voir à personne. Car je n’ay pû m’imaginer qu’un homme qui est italien, et qui plus est trés-bien venu du pape, à ce que j’apprens, ait pû être criminalizé pour autre chose, que parce qu’il aura sans doute voulu établir le mouvement de la terre, que je sçay bien avoir été autrefois censuré par quelques cardinaux.

Mais je croyois avoir oüy dire que depuis ce têms-là on ne laissoit pas de l’enseigner publiquement, même dans Rome ; et j’avouë que si ce sentiment du mouvement de la terre est faux, tous les fondemens de ma philosophie le sont aussi, parce qu’il se démontre par eux évidemment. Il est tellement lié avec toutes les parties de mon traitté, que je ne l’en sçaurois détacher sans rendre le reste tout défectueux. Mais comme je ne voudrois pour rien du monde qu’il sortît de moy un discours, où il se trouvât le moindre mot qui fût desaprouvé par l’eglise : aussi aimé-je mieux le supprimer, que de le faire paroître estropié.

Toutes les choses que j’expliquois dans mon traitté (parmi lesquelles se trouve aussi cette opinion du mouvement de la terre, condamnée comme hérétique dans le livre de Galilée) dépendoient tellement les unes des autres, que c’est assez pour moy de sçavoir qu’il y en ait une qui soit fausse, pour me faire connoître que toutes les raisons dont je me servois n’ont point de forces. Quoique je les crusses appuyées sur des démonstrations trés-certaines et trés-évidentes, je ne voudrois toutesfois pour rien du monde les soutenir contre l’autorité de l’eglise. Je sçay qu’on pour roit dire que tout ce que les inquisiteurs de Rome ont décidé, n’est pas incontinent un article de foy pour cela, et qu’il faut prémiérement que le concile y ait passé. Mais je ne suis point si amoureux de mes pensées, que de vouloir me servir de telles exceptions, pour avoir le moyen de les maintenir. Le desir que j’ay de vivre en repos, et de continuer la vie cachée que j’ay commençée, fait que je suis plus content de me voir délivré de la crainte que j’avois d’acquerir plus de connoissances que je ne désire par le moyen de mon écrit, que je ne suis faché d’avoir perdu le têms et la peine que j’ay employée à le composer. Je n’ay jamais eu l’humeur portée à faire des livres : et si je ne m’étois engagé de promesse envers vous et quelques autres de mes amis, dans la pensée que le desir de vous tenir parole m’obligeroit d’autant plus à étudier, jamais je n’en serois venu à bout. Aprés tout, je suis assuré que vous ne m’envoieriez point de sergent pour me contraindre à m’acquiter de ma dette ; et vous serez peut-être bien-aise d’être exemt de la peine de lire de mauvaises choses. Il y a déja tant d’opinions en philosophie qui ont de l’apparence, et qui peuvent étre soutenuës dans les disputes, que si les miennes n’ont rien de plus certain, et si elles ne peuvent êtres approuvées sans controverse, je ne les veux jamais publier. Toutesfois parce que j’aurois mauvaise grace, si, aprés vous avoir tout promis et si long-têms, je pensois ne vous payer qu’en défaites : je ne laisserai donc pas de vous faire voir ce que j’ay fait le plûtôt que je pourray : mais je vous demande encore s’il vous plaît un an de delay pour le revoir et le polir. Vous m’avez averti du mot d’Horace, (…), et il n’y en a encore que trois que j’ay commençé ce traitté.