Ouvrir le menu principal
Flammarion (p. 147-173).


VII

LES INFIDÉLITÉS


Pendant ces trente années-là, Diderot a certainement connu des tentations, des velléités d’aventures, des moments de moindre ferveur. Ces dépressions passagères, ces oscillations de surface, sont inévitables. Elles marquent les pulsations, le rythme même de la vie. Elles en sont le signe. Si on la montrait tout unie, toute lisse, cette longue tendresse apparaîtrait moins vraie.

Notons tout de suite que si Diderot n’a pas été l’amant de Sophie Volland, il n’a pas pu, à proprement parler, lui être infidèle. Ne serait-ce pas pour cette raison qu’il célèbre si volontiers sa fidélité dans ses lettres ? Car il ne s’en fait pas faute. À trois ans d’intervalle, il répète, presque dans les mêmes mots, le même serment : « Si je vous trompais une fois, je pourrais vous tromper mille ; mais je ne vous tromperai pas. »

De lui-même, il raconte à son amie les assauts qu’il a repoussés. Il lui fait hommage de ces petites victoires. Il en dépose à ses pieds les trophées. À Langres, pendant son voyage de 1759, une frivole marquise, un matin, le surprend presque au lit. Elle tombe folle de lui. Il feint de répondre à sa flamme. Déjà elle arrange leur vie ensemble : chaque année, ils passeront neuf mois à Paris, trois mois dans une retraite champêtre. Elle l’accable de billets doux. Il se dérobe alors, « avec le plus d’esprit possible, le moins de sentiment et le plus de cette méchanceté qui ne s’aperçoit pas. » Il ajoute même ingénument, pour ne point exagérer son mérite, que le mari de la marquise n’avait point la réputation de se bien porter.

Il adore « faire le fou ». À Massy, chez Le Breton, le libraire de l’Encyclopédie, il s’amuse à « jouer le passionné » près de Mme Le Breton, qui est quinquagénaire, spirituelle et bouffonne. « Elle ne s’y méprend pas, ni son mari non plus, et cela donne un tour plaisant à la conversation. » Elle se regarde comme hors de cause et lui tient les propos les plus scabreux. Elle lui a même promis une tabatière d’or. Mais le jour où il s’aperçoit que Le Breton a mutilé certains de ses articles, c’en est fini du badinage. « Adieu la tabatière d’or que la bonne vieille m’avait promise. Mais en vérité je voudrais, et pour la tabatière, et pour dix fois autant de louis qu’elle en contiendrait, que le massacre de mon ouvrage n’eût pas été fait. »

Certaines femmes le recherchent pour sa célébrité. « À propos, savez-vous bien qu’il ne tient qu’à moi d’être vain ! Il y a ici une Mme Necker, jolie femme et bel esprit, qui raffole de moi : c’est une persécution pour m’avoir chez elle. » D’autres s’efforcent de le séduire précisément parce qu’elles savent son attachement pour Sophie Volland. Devant une coquette, qu’il ne nomme point, il rêve d’un petit logis aux champs. Suard, qui est en tiers, insinue qu’elle pourrait y rendre visite au philosophe. Elle déclare qu’elle le voudrait bien, mais que cela est impossible. « Et avec un air, un son de voix, et des yeux ! » Suard lui demande pourquoi c’est impossible. « Pour une raison, lui répond-elle, dont je l’estime infiniment. » Elle n’ajoute pas qu’il lui aurait sans doute plu d’en triompher.

Une autre fois, il raconte à Sophie qu’une femme, empêchée de se marier, désire devenir mère afin de se consacrer à son enfant. Il laisse entendre qu’elle s’est adressée à lui. Mais, en manière de badinage, il ajoute qu’il manquerait à son amie s’il ne lui demandait pas son consentement. Il semble bien que, sur le même ton, elle le lui ait refusé.

Mais la cinquantaine est vite venue pour Diderot : il avait déjà quarante-trois ans quand il a connu Sophie. Et nous connaissons désormais le secret de sa sagesse, la raison de sa raison. C’est surtout parce qu’il se défie de lui qu’il refuse de s’engager dans les flatteuses aventures qui s’offrent à lui. « Avant que de m’élever un trophée, il faudrait que j’épluchasse bien tout cela. J’aurais cent questions à me faire, comme celle-ci, par exemple… N’y avait-il, dans votre refus, aucun principe d’économie ? Ne craigniez-vous point qu’on n’exigeât de vous plus que vous n’aviez en caisse ?… Ah ! ma bonne amie ! Quand on s’avise de mettre au creuset les actions les plus héroïques des hommes, on ne sait jamais comment elles en sortiront. »

Parfois, il n’avoue pas spontanément. Il doit répondre aux questions de Sophie, effleurée par un soupçon jaloux. Ainsi, il rapporte tout au long, à ses « bonnes amies », une mystification dont il a été l’objet et qui devait s’achever par un dîner chez Mme de Coaslin. Incidemment, il raconte que l’intrigue lui a été dévoilée à temps par la Guimard, la célèbre danseuse de l’Opéra. C’est surtout ce que retient Sophie de l’anecdote. Elle lui demande comment il a connu la Guimard. Sa réponse est assez évasive : « D’où je connais Mlle Guimard ? Mais, de tout temps ; il y a cent moyens et, à mon âge, il y a cent raisons de connaître la Guimard. On trouve dans ces filles-là je ne sais combien de ressources essentielles qu’on ne peut espérer dans une honnête femme, sans compter celle d’être avec elles comme on veut : bien, sans vanité ; mal, sans honte. »

Dans ses lettres à Sophie, il ne fait que de courtes allusions à son aventure avec Mme Terbouche. Mais il la conte amplement dans son Salon de 1767. Mme Terbouche est une femme peintre, d’origine allemande. Vers quarante ans, elle arrive à Paris. Elle est sans adresse et sans grâce, mais non pas sans talent. « Ce n’est pas le talent qui lui a manqué… Elle en avait de reste. C’est la jeunesse, c’est la beauté, c’est la modestie, c’est la coquetterie. Il fallait s’extasier sur les mérites de nos grands artistes, prendre de leurs leçons, avoir des tétons et des fesses, et les leur abandonner. »

Mme Terbouche obtient de faire le portrait de Diderot. « Pour la fierté, les chairs, il est fort au-dessus d’aucun portraitiste de l’Académie. Je l’ai placé vis-à-vis de celui de Van Loo, à qui il jouait un mauvais tour. Il était si frappant que ma fille me disait qu’elle l’aurait baisé cent fois pendant mon absence, si elle n’avait pas craint de le gâter. » Il y est représenté nu jusqu’à la ceinture. Il raconte même qu’il a posé, « avec une simplicité et une innocence dignes des premiers siècles », en modèle d’académie. Il est vrai que le philosophe n’était plus jeune et que la dame n’était pas belle. Heureusement. « Car, dit-il, depuis le péché d’Adam, on ne commande pas à toutes les parties de son corps comme à son bras ; il y en a qui veulent quand le fils d’Adam ne veut pas, et qui ne veulent pas quand le fils d’Adam voudrait bien. »

Mais Mme Terbouche est follement ambitieuse. Elle veut être reçue au Salon. Elle veut faire un tableau pour le roi. À genoux, elle supplie le philosophe de la servir. Le bon Diderot multiplie les lettres et les démarches. Lorsqu’elle est à bout de ressources, il met à contribution tous ses amis afin de lui procurer quelques centaines de louis qui lui permettront d’apaiser ses créanciers et de regagner son pays. Hélas ! il n’est payé de ses bienfaits que par l’ingratitude et la calomnie. Et de gémir : « Le pauvre philosophe, qui est sensible à la misère parce qu’il l’a éprouvée, le pauvre philosophe qui a besoin de son temps et qui le donne au premier venu, le pauvre philosophe s’est tourmenté pendant neuf mois pour mendier de l’ouvrage à la Prussienne. Le pauvre philosophe a été calomnié et a passé pour avoir couché avec une femme qui n’est pas jolie… L’indigne Prussienne a donné au pauvre philosophe une bonne leçon dont il ne profitera pas, car il restera bon et bête comme Dieu l’a fait. »

Dans ses lettres à Sophie, il ne parle guère non plus de Mme de Meaux et de sa fille de Prunevaux. En 1770, il les rejoint toutes deux à Bourbonne, où Mme de Meaux accompagne sa fille, malade des suites d’une première grossesse. Et il écrit négligemment à son amie : « Je ne vous dirai rien de la santé de Mme de Meaux et de sa fille, que vous ne connaissez pas, et qui ne peuvent vous inspirer un grand intérêt. » En réalité, il courtise l’une des deux femmes. Mais laquelle ? Nous avons vu bien des fois l’ombre du mystère passer sur la vie de Diderot. Ici, cette obscurité a provoqué la plus singulière méprise : au siècle dernier, tous ses biographes admettent sans débat que le philosophe s’est épris de la jeune Mme de Prunevaux ; or, on a récemment découvert qu’il s’agissait, non pas de Mme de Prunevaux, mais de sa mère, Mme de Meaux.

La confusion s’explique. Diderot est incurable : du moment qu’il recherche la mère, il faut qu’il gagne les bonnes grâces de la fille. À Bourbonne, il est donc fort attentif à Mme de Prunevaux. Il lui dédie une charade en vers. Il récrit le fameux conte des Deux amis de Bourbonne, qu’elle a ébauché. Une fois de plus, ce cœur universel a cédé au besoin d’associer, de confondre ceux qu’il aime, de près ou de loin. On pouvait donc aisément s’y tromper.

Mais, à l’examen, le doute n’est pas possible. En effet, à la fin du séjour à Bourbonne, un dissentiment éclate entre le philosophe et Mme de Meaux, qui vient de distinguer un nouveau soupirant. Diderot en fait juge son ami Grimm, également lié avec les deux parties. Et, dans ses lettres à Grimm, il revient à plusieurs reprises sur l’âge de l’inconstante : « Et elle a quarante-cinq ans, et elle ne connaît ni l’amour, ni ses ombrages… Se donne-t-on ce passe-temps-là, à l’âge de quarante-cinq ans ? » Or, Mme de Prunevaux n’avait pas vingt-cinq ans. Ajoutons que, sur la nature des relations entre Mme de Meaux et le philosophe, l’hésitation non plus n’est guère permise. Diderot rappelle à Grimm « sa nullité » et cette fois très nettement : « La saison du besoin est bien loin et ma nullité est un oracle plus sûr que le vôtre. »

Diderot a donc soumis à son ami Grimm le débat qu’il appelle lui-même un petit logogriphe. À Bourbonne, puis à Paris où ils rentrent ensemble, Mme de Meaux a encouragé les assiduités de M. de Foissy, écuyer du duc de Chartres. Diderot, qui a cinquante-sept ans, fait galamment l’éloge de ce rival de trente ans : il est plein d’égards, de douceur, de politesse, d’agréments et de gaîté. Le philosophe engage même l’écuyer à se déclarer franchement. Quant à lui, il ne souffre pas, il ne souffrira pas. Il le répète même avec un peu trop d’insistance pour que ce soit tout à fait vrai. Mais Mme de Meaux n’a-t-elle pas la prétention de garder ses deux soupirants, de les atteler ensemble à son char ? « Mes amis, restez-moi, vous suffirez au bonheur de ma vie ; entre vous, je défie le destin de m’attaquer. » Et Mme de Prunevaux s’en mêle : « Et puis, moi, philosophe, pourquoi ne venez-vous pas me voir ? Venez me voir. » Voilà l’offre qu’il repousse avec indignation. Voilà le débat qu’il soumet au jugement de Grimm. Il ne veut pas de ces « foutues balances-là ». Il veut qu’on lui restitue son temps, son précieux temps, sa quiétude. Il veut qu’on lui rende sa liberté.

Et quand, un peu mélancolique, il a reconquis tous ces biens, vers qui se tourne-t-il ? Vers son amie, son unique amie : « J’ai besoin, plus besoin que jamais d’aimer quelqu’un et d’en être aimé. J’ai compté sur vous pour toute la vie ; si vous me laissez là, je resterai seul… Revenez, revenez et vous me trouverez tel que j’ai toujours été. »

C’est au Grandval, chez le baron d’Holbach, que Diderot doit rencontrer le plus de tentations. Il est vrai qu’il se flatte d’y résister. Écoutez comme il en persuade Sophie : « Pour moi… qui aime avec une précision, un scrupule, une pureté vraiment angéliques, qui ne permettrais pas à un de mes soupirs, à un de mes regards de s’égarer… jugez combien j’ai dédaigné la tendresse courante ! Je suis un vrai janséniste, et pis encore ; et quoique Mme d’Aine la jeune soit faite au tour, qu’elle ait les plus jolis petits pieds du monde, des yeux très émerillonnés, très fripons, même en présence de son mari, deux petits tétons qu’elle montre tant qu’elle peut, sur mon Dieu, je ne les ai pas vus. »

Mais s’il résiste à ces séductions-là, il cède à tous les autres attraits du Grandval. Et ils sont nombreux pour lui. D’abord, il en aime l’accueil chaleureux. Dans ce milieu encyclopédiste, il est fêté, choyé. Il est Le Philosophe. Quand il arrive, « on fait presque des feux de joie ». La simplicité du ton, l’absence d’étiquette, achèvent de le mettre à l’aise. Car cet homme tumultueux est timide. Il a horreur des propos mondains. « Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi, avec un caractère doux et facile, de l’indulgence, de la gaîté et des connaissances, j’étais si peu fait pour la société. C’est qu’il est impossible que j’y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens qu’on parle aux indifférents ; j’y suis silencieux ou indiscret. » Quand on le présente, il balbutie. Il a avoué : « Je sais dire tout, excepté bonjour. »

Puis il aime la vie du Grandval, cette vie si sagement ordonnée, sous ses apparences de libre fantaisie. Elle reste immuable, tant elle est plaisante. À tel point qu’à près de dix ans d’intervalle, Diderot la décrit dans les mêmes mots à son amie. On se lève tôt, on travaille jusqu’à midi, « où l’on dîne ferme et longtemps ». On plaisante un moment tout en sommeillant un peu sur les canapés. Puis les hommes prennent leur canne et font de longues promenades par la campagne. Ils retrouvent dans le salon les femmes qui se sont habillées. C’est l’heure de la musique et des jeux : le tric-trac, le billard, les échecs, les cartes. Après le souper, la causerie se prolonge souvent fort tard dans la soirée.

La vraie ordonnatrice, au Grandval, c’est Mme d’Aine, la belle-mère du baron. Elle est la propriétaire du château, elle règle les menus. C’est donc une personne fort sage, mais sous les apparences les plus folles. Elle est bien à l’image de la vie qu’elle gouverne. C’est elle qui, sans croire, s’agenouille le soir près de son lit pour édifier sa femme de chambre. « Mais quand vous êtes à genoux, à quoi rêvez-vous ? — Je rêve à ce que nous mangerons demain. » Un soir, la veillée finie, elle redescend en costume de nuit pour mettre le garde-feu à la cheminée du salon. Elle est grasse et blanche, à soixante ans. Un familier du lieu, qui s’est attardé au coin du feu, feint de la poursuivre et de l’entreprendre. Et on l’entend crier : « À moi, mes gendres !… Ah ! s’il me fait un enfant, tant pis pour vous. » Elle estropie tous les noms et s’obstine à appeler l’Encyclopédie la Socoplie. Diderot le lui pardonne. Il estime autant cette aimable folie que la grâce parfaite de Mme d’Holbach, l’intelligence lucide, l’inépuisable érudition du baron.

Il aime la bonne chère du Grand val. Car il est grand mangeur et grand buveur autant que grand causeur. Il s’en excuse : « Ne pourrai-je jamais, comme disait Mme de Sévigné, qui était aussi bavarde et aussi gloutonne, ne plus manger et me taire ! » Il confie, trop fidèlement, à Sophie, ses excès de table et leurs suites. Souvent, elle l’exhorte à la sobriété. Mais il désespère de s’amender. « Non, chère amie, vous avez beau prêcher la sobriété, vous ne m’ennuierez point ; je verrai toujours l’intérêt que vous prenez à ma santé, et je ne m’en corrigerai pas davantage… Je mange de distraction ; que faut-il que j’y fasse ? Comment parvient-on à n’être pas distrait ? »

Il aime surtout la conversation que cette grande chère anime et stimule. « Vous comprenez ce que cela doit devenir à table, au dessert, entre douze ou quinze personnes, avec du vin de Champagne, de la gaîté, de l’esprit, et toute la liberté des champs. Quel éclat, quelle diversité… On passe de l’entretien le plus profond aux anecdotes les plus scabreuses, du paradoxe le plus hardi aux imaginations les plus fantaisistes. Mais, parmi ces ardents propos, il n’oublie pas son amie. Car, si nous les connaissons, c’est qu’il les a soigneusement notés pour elle.

Ces conversations diaprées, dans la liberté des champs, Diderot les a également connues chez Mme d’Épinay. Au croquis du Grandval, il convient d’épingler celui de la Chevrette. Le philosophe a longtemps refusé de voir d’Épinay. De faux rapports l’avaient abusé sur elle. De plus, elle écrivait, et, depuis son aventure avec Mme de Puisieux, Diderot se défiait des femmes de lettres. Mais en 1757, ils se rencontrèrent chez Grimm. Il voulut sortir quand il la vit. Elle l’arrêta par le bras : « Ah ! le hasard, lui dit-elle, ne me servira pas si bien sans que j’en profite. » Il rentra et Mme d’Épinay assure « qu’elle n’a eu de sa vie deux heures plus agréables. »

Ces heures se renouvelèrent. Diderot, dont les préventions étaient tombées, parut au château de la Chevrette. La vie, plus calme que celle du Grandval, lui ressemblait pourtant. « Des conversations tantôt badines, tantôt sérieuses, un peu de jeu, un peu de promenade, ensemble ou séparés, beaucoup de lecture, de solitude et de repos. » Cependant les deux maisons se disputaient la présence du philosophe. Dans le milieu d’Holbach, on prétendit même malicieusement que Diderot était amoureux de Mme d’Épinay. Pure plaisanterie. Car elle vivait ouvertement avec Grimm et jamais le philosophe n’eût trompé « l’homme de son cœur ».

Si le Grandval fut le séjour préféré de Diderot, la Chevrette peut s’enorgueillir d’un rare privilège : celui d’avoir vu naître le plus célèbre roman de Diderot, La Religieuse. Ce fut la suite d’une mystification. Les amis de Mme d’Épinay déploraient le départ du marquis de Croixmare, charmant vieillard, naïf et bon, qui s’était retiré dans ses terres, en Normandie. Diderot fut l’âme du complot. Il imagina qu’une jeune religieuse de Longchamp, contrainte par sa famille à prononcer ses vœux, avait pu s’échapper du couvent et demandait protection à M. de Croixmare. Les amis du marquis espéraient qu’il allait bondir au secours de l’infortunée et que, la supercherie découverte, il leur resterait.

Le philosophe forgea donc des lettres de la religieuse au marquis. Une correspondance s’établit. Puis, afin de rendre cette malheureuse plus intéressante encore aux yeux du vieillard, Diderot décida qu’elle lui confesserait toute l’histoire de sa vie. Il l’écrivit. Ce sont ces mémoires mêmes qui constituent le roman de La Religieuse. Ajoutons que le crédule marquis, au lieu d’accourir à Paris, résolut de recueillir la jeune fille dans son château normand. Si bien que Diderot dut prendre le parti de la faire mourir.

Pendant qu’il écrivait les Mémoires de la religieuse, un de ses amis le surprit tout en pleurs. « Qu’avez-vous ? — Ce que j’ai ? Je me désole d’un conte que je fais. » C’était bien de ce bon Diderot qui, non content de s’émouvoir sur toutes les infortunes réelles, s’attendrissait encore sur celles qu’il imaginait.

Diderot a hésité près de dix ans avant de se rendre en Russie à l’appel de l’impératrice. En particulier, il s’effarait de mettre entre Sophie et lui une si longue distance. Et puis, un jour, il a cédé, il a passé outre. Il faut bien reconnaître que, ce jour-là, la grande Catherine l’a emporté sur Sophie Volland. Ce sera la dernière infidélité du philosophe à son amie.

En 1765, l’impératrice, qui déjà lui avait offert d’achever en Russie l’Encyclopédie persécutée en France, lui achète sa bibliothèque. Depuis quatre ans déjà, il cherchait à la vendre, afin d’assurer le sort de sa fille par un placement sur sa tête. Dès 1761, il écrivait à son amie : « À propos, ma bibliothèque est comme vendue. »

L’impératrice la lui payait quinze mille francs, la lui laissait de son vivant et l’en nommait bibliothécaire à raison de mille francs par an. Pendant deux ans cette pension ne lui fut pas payée. Il ne s’en plaignait pas, trop heureux que la souveraine eût bien voulu « acheter sa boutique et lui laisser ses outils ». Mais cet oubli était volontaire. Sous couleur d’en éviter le retour, l’impératrice lui fit verser cinquante mille francs, le prix de cette pension pendant cinquante ans.

Diderot sentait bien la nécessité d’aller la remercier d’aussi généreux procédés. Il l’écrivait à Sophie : « Si je ne veux pas être ingrat envers ma bienfaitrice, me voilà presque forcé à un voyage de sept à huit cents lieues ; si je ne fais pas ce voyage, je serai mal avec moi-même, mal avec elle, peut-être. »

Mais il aime. Il ne veut pas partir si loin, si longtemps. En 1767, il l’avoue au sculpteur Falconet qui, de Pétersbourg, ne cesse de l’appeler. « J’ai une amie ; je suis lié par le sentiment le plus fort et le plus doux… » On a lu plus haut cet ardent couplet, il imagine même que Falconet le montrera à la souveraine. « Eh bien, qu’y verra l’impératrice ? écrit-il à Sophie. Que j’aime, que j’aime à la folie, que tous les dons ne sont rien pour moi au prix du bonheur de celle que j’aime… Si elle lit et pense bien, elle ne dira pas : il est ingrat. Mais elle dira : il est amoureux. »

Tiraillé, sollicité par des forces contraires, il balance encore pendant six ans. Et puis, en 1773, il cède. Mais il faut dire que sa tendresse pour Sophie Volland n’avait pas été seule à le retenir ; d’autres obstacles s’opposaient jusqu’alors à son départ, et ces obstacles venaient de disparaître.

Ainsi, l’Encyclopédie est juste achevée depuis 1772. Or, il en supportait tout le poids et il ne pouvait pas se dérober à sa tâche : « Je suis engagé à des commerçants qui ont mis sur ma parole toute leur fortune à une seule entreprise, écrivait-il à Falconet ; ils sont actuellement dans le fort de leurs rentrées, qui seraient suspendues ou arrêtées. Personne ne peut me suppléer… Quatre ou cinq mille citoyens ont avancé des fonds considérables qu’ils seraient en droit de redemander d’un moment à l’autre… » On conviendra que c’étaient là de graves responsabilités. Il ne pouvait guère s’éloigner avant d’en être affranchi.

Cette même année 1772, sa fille s’était mariée. Elle entrait dans une vieille et solide famille langroise, amie des Diderot, les Caroillon. L’un des quatre fils Caroillon, celui qui s’appelait Caroillon de la Charmotte, était déjà le filleul de Diderot. Caroillon de Vandeul devenait son gendre. Dans sa vie débordée, le philosophe avait consacré bien des heures à sa fille, assistant aux leçons, l’accompagnant en promenade, la nourrissant de son esprit. Pendant qu’il l’éduquait ainsi, il hésitait à s’éloigner d’elle, si longtemps. Mais elle s’était envolée du nid. C’était encore un lien qui venait de se rompre, parmi ceux qui l’avaient jusqu’alors retenu.

En mai 1773, il part donc pour La Haye. De là, il supplie encore son amie de ne point lui tenir rigueur. Elle-même n’a-t-elle pas été obligée, pendant de longues années, de partir pour Isle ? « Accordez à des circonstances importantes ce que vous accordiez à la nécessité d’accompagner une mère chérie dans une terre qui faisait ses délices. » Le prince de Nariskin l’emmène dans sa voiture à Pétersbourg.

La grande Catherine voulait que la simplicité régnât dans son palais de l’Ermitage. On a conservé l’original de l’inscription, écrite de sa main, qu’elle avait fait placarder sur toutes les portes intérieures : « Asseyé-vous si vous voulé et cela où il vous plaira, sans qu’on vous le répète cent fois ; la maîtresse de la maison n’aime pas les cérémonies ; que chacun soit donc ici comme chez soi. » Il est certain cependant que l’expansive bonhomie du philosophe la déconcerta. Bien qu’elle connût « le génie et ses étrangetés », elle avoue souvent sa surprise à ses correspondants. Elle écrit à Mme Geoffrin : « Votre Diderot est un homme bien extraordinaire ; je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires ; j’ai été obligée de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l’abri de sa gesticulation. »

Elle goûtait plus ses vues philosophiques ou littéraires que ses plans de réforme politique. Elle jugeait qu’il manquait de sens pratique et le lui faisait entendre doucement. « Vous travaillez sur le papier… et moi sur la peau humaine. » Elle s’étonnait que tant de science et tant de rêverie pussent habiter une même tête : « Il a cent ans et il en a dix. »

Mme de Vandeul reconnaît elle-même que son père « était si peu fait pour vivre à une cour qu’il a dû y faire un grand nombre de gaucheries ». La simplicité de son costume noir, son enthousiasme familier, excitaient la risée des courtisans. La bienveillance extrême que lui accordait la souveraine éveillait leur jalousie et même leur malveillance. On lui fit une guerre sourde…

Il ne s’aperçut de rien : il était ébloui par l’impératrice. La porte du cabinet de la souveraine lui était ouverte tous les jours depuis trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq et quelquefois jusqu’à six heures. Il entrait, on l’invitait à s’asseoir, il parlait en toute liberté. « Ah ! mes amies, quelle souveraine ! quelle extraordinaire femme !… Il faudra bien qu’on m’en croie, lorsque je la peindrai par ses propres paroles ; il faudra bien que vous disiez toutes que c’est l’âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre ; la fermeté de l’un et les séductions de l’autre ; une tenue incroyable dans les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l’expression… » Et, des années encore, dans ses propos, il ne cessera pas de célébrer l’impératrice, sa générosité, ses vertus, sa gloire, comme un chevalier célébrait sa dame, sur un ton de lyrisme amoureux.

Au bout de six mois, il part, comblé des bienfaits de la souveraine. Mais il apprécie, « plus que tous les trésors du monde », la bague où le portrait de la grande Catherine est gravé dans la pierre, et qu’elle a portée.

Son retour fut difficile. La traversée de la Dwina, sur des glaces à demi rompues, fut périlleuse. Quatre fois, sa voiture fut brisée. Il dut s’arrêter longuement à La Haye, afin de surveiller, pour l’impératrice, l’impression de Règlements d’administration. C’est là qu’il apprit la mort du roi Louis XV, dont il semble prévoir les répercussions profondes : « Il est arrivé sur votre horizon un grand événement qui sera suivi de beaucoup d’autres… » Lorsqu’il était parti, il se flattait de revenir pour le Carnaval. Il ne rentra guère avant la Toussaint. Il était absent depuis bientôt dix-huit mois.

Un trait vaut d’être noté, chez cet homme qui passait pour distrait et brouillon : il rapportait à des savants, à des amis, des collections de marbres, de métaux, de minerais, intactes, « rangées avec un soin incroyable ». Et il peut dire à l’orageuse Nanette : « Ma femme, compte mes nippes, tu n’auras point de motifs de me gronder, je n’ai pas perdu un mouchoir. »

Quant à Sophie, il se promettait bien souvent dans ses lettres de lui conter son voyage « au coin du foyer ». Et, au moment de quitter enfin La Haye pour regagner Paris, il lui écrit : « Je reparaîtrai bientôt sur votre horizon, et pour ne plus m’en éloigner. » En effet, ils ne devaient plus se séparer, jusqu’à la mort.

J’admets fort bien que Diderot ait poussé telles de ces aventures plus loin qu’il ne le laisse entendre, dans le temps où la nature le lui permettait encore. Il serait bien ridicule de vouloir le représenter comme un petit saint. Mais ces courtes infidélités ne défigureraient guère son long attachement à Sophie Volland ; elles lui laisseraient son émouvant caractère de durée. Il faut reconnaître à Diderot le mérite de la constance. Cet homme excessif était l’homme des longues entreprises. Quelle ironie de le montrer mobile, instable, tournant à tous les vents « comme le coq du clocher de l’église », alors que tous les grands traits de sa vie sont des traits de constance.

Il est constant dans ses habitudes : nous le voyons rester trente ans dans son logis de la rue Taranne, jusqu’au jour où la maladie lui interdit d’en gravir les quatre étages.

Il est constant dans l’amitié. Grimm, le joaillier Belle, sont des amis de trente ans. Condorcet disait qu’on était toujours dans son tort quand on se fâchait avec Diderot. Or, lui-même avait rompu. « Mais vous ? — J’avais tort. »

Il est constant dans ses convictions. Du jour, vers la quarantaine, où il parvient à l’athéisme, il reste trente ans fidèle à sa doctrine, même dans l’épreuve suprême, face à la mort.

Il est constant dans son labeur. C’est près de trente ans qu’il consacre à l’Encyclopédie, à travers les difficultés que l’on sait.

Enfin, il est constant dans la tendresse. C’est près de trente ans encore qu’il voue à Sophie Volland « une passion, dit Mme de Vandeul, qui a duré jusqu’à la mort de l’un et de l’autre. »