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La Veuve[1].


Le soleil s’est caché derrière les saules.
Les saules ont frémi d’avoir caché le soleil.

Si l’on frappait le soir à la porte, je croirais qu’il revient.
Puis je me souviendrais qu’il est mort,
Et je saurais que c’est sa douce âme qui revient,
Et je dirais à sa douce âme d’entrer par la porte
Et de venir auprès de moi ;
Et sa douce âme me demanderait :
Comment vont les enfants et le maïs et les bœufs ?
Et je répondrais à sa douce âme que tout va bien,
Pour qu’elle se rassure
Et aille en paix se rendormir.
Mais je ne voudrais pas que sa douce âme me demandât
Comment va le chagrin de mon cœur ;
Car alors, comme on ne peut mentir aux morts,
Je répondrais : Il n’est pas guéri.
Et sa douce âme ne pourrait
Aller en paix se rendormir.

Et sa douce âme me demandera des fleurs
Et je lui donnerai des fleurs ;
Mais je ne voudrais pas que sa douce âme
Me demandât à boire,
Car on ne peut donner aux morts à boire que des larmes.
Et sa douce âme voudra regarder la maison et les enfants.
Pour voir s’ils sont toujours les mêmes.
Et je lui montrerai la maison et les enfants,
Puisqu’ils sont demeurés les mêmes ;
Mais je ne voudrais pas que sa douce âme
Me demandât de lui montrer mon visage,
Car les morts voient très bien,
Et il verrait mon visage douloureux.
Ah ! si sa douce âme venait frapper à ma porte, le soir,
Il faudrait pouvoir lui dire :
Tout va bien dans mon cœur et sur mon visage ;
Je t’ai oublié,
Va te rendormir, puisque les morts ne doivent pas pleurer.
Tout va bien.
Et sa douce âme reprendrait le chemin de la tombe
Sans regarder en arrière ;
Et sa douce âme ne se lèverait plus
Pour venir frapper le soir à ma porte.

Le soleil s’est caché derrière les saules,
Les saules ont frémi d’avoir caché le soleil.

  1. Extrait du recueil Le Rhapsode de la Dimbovitsa (1900).