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Le Père MilonOllendorff (p. 107-117).
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LA VEILLÉE


Elle était morte sans agonie, tranquillement, comme une femme dont la vie fut irréprochable ; et elle reposait maintenant dans son lit, sur le dos, les yeux fermés, les traits calmes, ses longs cheveux blancs soigneusement arrangés comme si elle eût fait sa toilette encore dix minutes avant la mort, toute sa physionomie pâle de trépassée si recueillie, si reposée, si résignée qu’on sentait bien quelle âme douce avait habité ce corps, quelle existence sans trouble avait menée cette aïeule sereine, quelle fin sans secousses et sans remords avait eue cette sage.

À genoux, près du lit, son fils, un magistrat aux principes inflexibles, et sa fille, Marguerite, en religion sœur Eulalie, pleuraient éperdument. Elle les avait, dès l’enfance, armés d’une intraitable morale, leur enseignant la religion sans faiblesses et le devoir sans pactisations. Lui, l’homme, était devenu magistrat, et brandissant la loi, il frappait sans pitié les faibles, les défaillants ; elle, la fille, toute pénétrée de la vertu qui l’avait baignée en cette famille austère, avait épousé Dieu, par dégoût des hommes.

Ils n’avaient guère connu leur père ; ils savaient seulement qu’il avait rendu leur mère malheureuse, sans apprendre d’autres détails.

La religieuse baisait follement une main pendante de la morte, une main d’ivoire pareille au grand Christ couché sur le lit. De l’autre côté du corps étendu, l’autre main semblait tenir encore le drap froissé de ce geste errant qu’on nomme le pli des agonisants ; et le linge en avait conservé comme de petites vagues de toile, comme un souvenir de ces derniers mouvements qui précèdent l’éternelle immobilité.

Quelques coups légers frappés à la porte, firent relever les deux têtes sanglotantes, et le prêtre, qui venait de dîner, rentra. Il était rouge, essoufflé, de la digestion commencée ; car il avait mêlé fortement son café de cognac pour lutter contre la fatigue des dernières nuits passées et de la nuit de veille qui commençait.

Il semblait triste, de cette fausse tristesse d’ecclésiastique pour qui la mort est un gagne-pain. Il fit le signe de la croix, et, s’approchant avec son geste professionnel : « Eh bien ! mes pauvres enfants, je viens vous aider à passer ces tristes heures. » Mais sœur Eulalie soudain se releva. « Merci, mon père, nous désirons, mon frère et moi, rester seuls auprès d’elle. Ce sont nos derniers moments à la voir, nous voulons nous retrouver tous les trois, comme jadis, quand nous… nous… nous étions petits, et que notre pau… pauvre mère… » Elle ne put achever, tant les larmes jaillissaient, tant la douleur l’étouffait.

Mais le prêtre s’inclina, rasséréné, songeant à son lit « Comme vous voudrez, mes enfants. » Il s’agenouilla, se signa, pria, se releva, et sortit doucement en murmurant : « C’était une sainte. »

Ils restèrent seuls, la morte et ses enfants. Une pendule cachée jetait dans l’ombre son petit bruit régulier ; et par la fenêtre ouverte les molles odeurs des foins et des bois pénétraient avec une languissante clarté de lune. Aucun son dans la campagne que les notes volantes des crapauds et parfois un ronflement d’insecte nocturne entrant comme une balle et heurtant un mur. Une paix infinie, une divine mélancolie, une silencieuse sérénité entouraient cette morte, semblaient s’envoler d’elle, s’exhaler au dehors, apaiser la nature même.

Alors le magistrat, toujours à genoux, la tête plongée dans les toiles du lit, d’une voix lointaine, déchirante, poussée à travers les draps et les couvertures, cria : « Maman, maman, maman ! » Et la sœur, s’abattant sur le parquet, heurtant au bois son front de fanatique, convulsée, tordue, vibrante, comme en une crise d’épilepsie, gémit : « Jésus, Jésus, maman, Jésus ! »

Et secoués tous deux par un ouragan de douleur, ils haletaient, râlaient.

Puis la crise, lentement, se calma, et ils se remirent à pleurer d’une façon plus molle, comme les accalmies pluvieuses suivent les bourrasques sur la mer soulevée.

Puis, longtemps après, ils se relevèrent et se remirent à regarder le cher cadavre. Et les souvenirs, ces souvenirs lointains, hier si doux, aujourd’hui si torturants, tombaient sur leur esprit avec tous ces petits détails oubliés, ces petits détails intimes et familiers, qui refont vivant l’être disparu. Ils se rappelaient des circonstances, des paroles, des sourires, des intonations de voix de celle qui ne leur parlerait plus. Ils la revoyaient heureuse et calme, retrouvaient des phrases qu’elle leur disait, et un petit mouvement de la main qu’elle avait parfois, comme pour battre la mesure, quand elle prononçait un discours important.

Et ils l’aimaient comme ils ne l’avaient jamais aimée. Et ils s’apercevaient, en mesurant leur désespoir, combien ils allaient se trouver maintenant abandonnés.

C’était leur soutien, leur guide, toute leur jeunesse, toute la joyeuse partie de leur existence qui disparaissaient, c’était leur lien avec la vie, la mère, la maman, la chair créatrice, l’attache avec les aïeux qu’ils n’auraient plus. Ils devenaient maintenant des solitaires, des isolés, ils ne pouvaient plus regarder derrière eux.

La religieuse dit à son frère : « Tu sais, comme maman lisait toujours ses vieilles lettres ; elles sont toutes là, dans son tiroir. Si nous les lisions à notre tour, si nous revivions toute sa vie cette nuit près d’elle ? Ce serait comme un chemin de la croix, comme une connaissance que nous ferions avec sa mère à elle, avec nos grands-parents inconnus, dont les lettres sont là, et dont elle nous parlait si souvent, t’en souvient-il ?

Et ils prirent dans le tiroir une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec soin et rangés l’un contre l’autre. Ils jetèrent sur le lit ces reliques, et choisissant l’une d’elles sur qui le mot « Père » était écrit, ils l’ouvrirent et lurent.

C’étaient ces si vieilles épîtres qu’on retrouve dans les vieux secrétaires de famille, ces épîtres qui sentent l’autre siècle. La première disait : « Ma chérie » ; une autre : « Ma belle petite fille » ; puis d’autres : « Ma chère enfant » ; puis encore : « Ma chère fille. » Et soudain la religieuse se mit à lire tout haut, à relire à la morte son histoire, tous ses tendres souvenirs. Et le magistrat, un coude sur le lit, écoutait, les yeux sur sa mère. Et le cadavre immobile semblait heureux.

Sœur Eulalie s’interrompant, dit tout à coup : « Il faudra les mettre dans sa tombe, lui faire un linceul de tout cela, l’ensevelir là dedans. »

Et elle prit un autre paquet sur lequel aucun mot révélateur n’était écrit. Et elle commença. d’une voix haute : « Mon adorée, je t’aime à en perdre la tête. Depuis hier, je souffre comme un damné brûlé par ton souvenir. Je sens tes lèvres sous les miennes, tes yeux sous mes yeux, ta chair sous ma chair. Je t’aime, je t’aime ! Tu m’as rendu fou. Mes bras s’ouvrent, je halette soulevé par un immense désir de t’avoir encore. Tout mon corps t’appelle, te veut. J’ai gardé dans ma bouche le goût de tes baisers… »

Le magistrat s’était redressé ; la religieuse s’interrompit ; il lui arracha la lettre, chercha la signature. Il n’y en avait pas, mais seulement sous ces mots : « Celui qui t’adore », le nom : « Henry ». Leur père s’appelait René. Ce n’était donc pas lui. Alors le fils, d’une main rapide, fouilla dans le paquet de lettres, en prit une autre, et il lut : « Je ne puis plus me passer de tes caresses… » Et debout, sévère comme à son tribunal, il regarda la morte impassible. La religieuse, droite comme une statue, avec des larmes restées au coin des yeux, considérant son frère, attendait. Alors il traversa la chambre à pas lents, gagna la fenêtre et, le regard perdu dans la nuit, songea.

Quand il se retourna, sœur Eulalie, l’œil sec maintenant, était toujours debout, près du lit, la tête baissée.

Il s’approcha, ramassa vivement les lettres qu’il rejetait pêle-mêle dans le tiroir ; puis il ferma les rideaux du lit.

Et quand le jour fit pâlir les bougies qui veillaient sur la table, le fils lentement quitta son fauteuil, et sans revoir encore une fois la mère qu’il avait séparée d’eux, condamnée, il dit lentement : « Maintenant, retirons-nous, ma sœur[1]. »


  1. Voir Une Vie, pages 215-218.