La Statue d’Apollon




LA


STATUE D’APOLLON





I


La Spezzia, assise au fond de son golfe et au pied de l’Apennin, ombragée d’oliviers centenaires, de pins maritimes, qui s’élancent entre les villas comme de gigantesques parasols, parfumée des fleurs des citronniers et des lauriers-roses, est bien l’une des plus délicieuses haltes qui s’échelonnent le long de cette belle route de la Corniche, depuis Nice jusqu’à Livourne.

Napoléon, en admirant la disposition merveilleuse des rochers qui enserrent la baie, et semblent réunir en un seul port plusieurs ports, capables de contenir chacun une flotte nombreuse, avait résolu de faire de la Spezzia son principal port militaire sur la Méditerranée. Mais le dieu qui préside aux splendeurs de la nature a défendu la Spezzia contre l’invasion, des ingénieurs et la truelle des maçons. On n’y voit point encore de forts ornés de leurs canonnières, ni de jetée bien droite, fendant les flots de ses murs de granit, et portant à la pointe un phare polyèdre comme le flambeau de la civilisation ; c’est toujours le port de Luni. tel que Strabon le dépeignit. Seulement, les villas de marbre, qui s’accrochent aux rochers et font descendre leurs jardins jusqu’à la nier, sont habitées, par des sujets de Victor-Emmanuel, au lieu de l’être par des patriciens romains ; les luxueux hôtels, qui s’élèvent au bord de la place, donnent asile aux touristes anglais, qui viennent prendre des bains de mer dans des flots chargés de phosphore : un tir au pistolet est établi au bord de la route de Sestri di Levante, et, çà et là, sur cette route, ou dans la belle promenade qui domine la mer du haut de ses terrasses, apparaissent des chapeaux marrons, des voiles verts et des robes à volants.



II


Un soir de l’an dernier, à cette heure du crépuscule si rapide et si belle en Italie, tandis que le soleil, éblouissant encore, lance ses derniers rayons derrière la bande d’azur de la mer, et que la lune apparaît en face, allumant comme Un incendie son grand disque rouge, le comte et la comtesse de Morelay étaient assis sur un des bancs de marbre de la promenade, et regardaient Le splendide panorama qui se développait à leurs yeux, entre Porto Venere et Lerici.

Il faisait jour encore, mais la nuit descendait rapidement. L’église et le château de Porto Venere, du haut de leur rocher, découpaient sur le ciel leurs profils sombres, et semblables, de loin, à des profils de ruines antiques. Les côtes de Lerici, dorées des derniers reflets du couchant, déployaient en festons la luxuriante richesse de leur végétation tropicale. Ici, les oliviers allongeaient leurs branches jusque dans la mer, et trempaient dans ses flots leur feuillage, grisâtre comme celui des saules. Là, les palmiers arrondissaient leurs rameaux. Entre les arêtes aiguës des feuilles d’alôès, s’échappait parfois une tige fleurie, élégante et svelte comme un arbre de Raphaël ; puis les vignes, les figuiers, les grenadiers, s’enroulaient en longues lianes ou se massaient en buissons ; plus haut, et s’échelonnant par degrés sur les flancs des montagnes, apparaissaient en touffes sombres les châtaigniers et les pins.

Quelques barques errent sur le golfe, ramenant des pêcheurs ou conduisant des touristes vers la source d’eau douce qui jaillit de la mer. Ou entend sur la plage les appels des mariniers et les cris joyeux des enfants, et, du côté de la ville, les cloches qui sonnent l’Ave Maria. De temps en temps, sur la mer unie et bleue, un dauphin saute entre les barques et envoie une cascade de gouttes d’eau aux visages des bateliers ou des promeneurs. Quelques lumières hâtives apparaissent du côté de la ville, quelques étoiles brillent au firmament.



III

Le comte et la comtesse se laissent aller à ce charme délicieux, qui règne dans toute la nature et fait si bien comprendre le dolce farniente des peuples aimés du soleil.

M. et Mme de Morelay ne sont point, des amants qui font l’école buissonnière, ni de jeunes époux qui promènent, en Italie, le premier quartier de leur lune de miel. Ils ont, l’un et l’autre, passé les plus belles années de la jeunesse et les printanières ivresses de l’amour. Le comte a quarante ans sonnés ; la comtesse a bien trente ans, quoiqu’elle soit, en ce moment, resplendissante de fraîcheur et de beauté.

Tous deux reviennent de Rome, où la comtesse a dû passer l’hiver, pour se remettre d’un commencement d’affection pulmonique, survenu après une seconde couche. À les voir ainsi rêveurs et silencieux, on ne dirait pas des amoureux, en extase, ni des époux indifférents et ennuyés ; mais on dirait un couple heureux et dès longtemps accoutumé à une vie sans secousses.

En effet, ils avaient la richesse, cette première condition, qui ne fait pas le bonheur, mais qui lui permet au moins d’approcher. Mariés depuis dis ans, ces dix années leur semblaient un rêve, tant elles avaient vite passé. Le comte était regardé comme un homme d’un rare mérite. La comtesse, jolie, intelligente, pleine de grâce et de talent, n’avait trouvé dans la vie que des fêtes et des sourires. Elle aimait son mari, ou, du moins, elle n’avait jamais été tentée d’en aimer un autre, — soit que son cœur eût été juste assez occupé pour ne pas prendre garde aux hommages qu’on lui adressait, soit que ces hommages, contenus dans des bornes sévères par le respect, par les barrières morales qui entourent et défendent les femmes du monde, n’aient jamais été d’une séduction bien puissante. Pour le comte, il aimait sa femme d’un amour profond, mais calme, parce qu’il comptait absolument sur elle, et n’avait pas, depuis dix ans, éprouvé deux heures de jalousie ; l’idée même d’un doute ne lui était pas venue.

Les petites maladies de deux enfants charmants, la mort de quelques grands parents, étaient donc les seules douleurs qui marquassent des étapes dans cette heureuse et facile vie.

Actuellement, ils reviennent en France à petites journées ; le voyage par mer fatiguant la comtesse, ils ont repris terre à Livourne, et, de Livourne, ils sont arrivés à la Spezzia, passant ici une matinée, là deux jours ou trois. Rien ne les presse ; nulle obligation ne les attend ; leurs enfants sont aux mains d’une grand’mère vigilante ; leur hôtel de Paris sera prêt pour les recevoir au jour de leur arrivée ; leur château de Touraine est gouverné par un régisseur honnête.

Ce qui les absorbe, à cette heure crépusculaire, c’est un doux, mélange de fatigue et de repos, une sorte d’engourdissement dans le bien-être, un demi-sommeil, dont les rêves sont choisis par la reine fantaisie.



IV

Un couple vint s’asseoir à côté d’eux, sur le même banc. Les robes des deux femmes se touchaient, d’un mouvement instinctif elles, séparèrent leurs jupes. Ce geste rapide leur fit tourner à demi la tête, et, malgré l’ombre des grands chapeaux de paille, leurs regards se rencontrèrent une seconde.

Ceux de Mme de Morelay devinrent soudain plus secs et plus froids qu’un miroir d’acier, tandis que ceux de sa voisine se baissèrent. La comtesse fit un second mouvement pour ramener sa jupe encore davantage, et se retourna vers son mari, à qui elle parla du paysage avec affectation et à voix haute. L’autre femme devint rouge, puis pâle, traça des hiéroglyphes sur la poussière du bout de son ombrelle, pour se donner une contenance, enfin, reprit le bras de son compagnon, et quitta la place.

C’était une amie de pension de Mme de Morelay, Mme Amélie de Braciennes, qui, depuis deux ans, avait quitté son mari et voyageait en Italie avec le vicomte d’Aury.

L’orgueilleuse comtesse, d’un geste bien rapide, et peut-être plus spontané que volontaire, venait de mettre, entre elle et son amie déchue, une infranchissable distance.

Jamais elle n’avait failli, et elle ne comprenait pas qu’on pût faillir. Jamais la tentation puissante ne l’avait menée au bord de l’abîme pour lui en montrer les profondeurs fascinatrices, et elle ne concevait pas qu’on tombât. Naïvement, elle regarda Mme de Braciennes comme les brahmes de l’Inde regardent les parias. Quand la femme faible eut passé, la comtesse de Morelay dit simplement à son mari :

— C’est madame de Braciennes.

Ce fut tout. Le jugement était rendu, l’arrêt prononcé ; le mélange d’intérêt et de curiosité avec lequel M. de Morelay répondit : — Ah !… se perdit dans un silence glacé, et, comme on dit : « l’incident n’eut pas de suite. »



V

Mais il amena dans les souvenirs de la comtesse une sorte de revue rétrospective.

Elle revit le temps où, petite fille, elle sautait à la corde avec Amélie, et le jardin aux allées de tilleuls, et les dortoirs aux longues files de lits garnis de blanc et de vert, et les classes aux pupitres de bois noir, et les parties de corde, et les leçons, et les pensums ; puis vinrent les souvenirs de jeunesse : un premier bal, une partie de spectacle… la lecture d’un roman.

Ces souvenirs défilaient lentement, presque avec ordre, mais sans raviver de profondes empreintes. Enfin, elle se trouva dans le salon de sa grand’mère et revit une présentation, la signature d’un contrat, les préliminaires de son mariage…

De temps en temps elle répondait à son mari, qui lui exprimait une pensée sur le pays, les promeneurs, le climat, etc., par une phrase courte ; et la conversation retombait. Bientôt la suite de son passé se perdit dans les méandres de la rêverie.

Il semblait que cette brise embaumée emportât toutes les impressions fatigantes ou vives, pour ne laisser, qu’une disposition infinie au bien-être physique et à l’engourdissement moral.

Tandis que la comtesse regardait d’un vague regard le paysage à travers les franges de son ombrelle, qui, en se balançant, découpaient capricieusement la ligne d’horizon, elle croyait entendre chanter à coté d’elle des harmonies délicieuses ; et, en respirant l’arôme des orangers, elle rêvait des poëmes sans commencement ni fin et qu’elle n’aurait pas su traduire en paroles.

Peu à peu même, elle cessa de ressentir des impressions définies, et les phrases entrecoupées qu’elle échangeait avec son mari s’interrompirent tout à fait. M. de Morelay, sans doute, était au diapason, car il ne chercha pas à ranimer la conversation et demeura, aussi, perdu dans un silence contemplatif.



VI

Pourquoi la comtesse leva-t-elle tout à coup la tête et fixa-t-elle sur un point rapproché ses regards vagues et errants jusqu’alors ?

Pourquoi ?… — Qui le sait ?… Faut-il croire au hasard ? à la fatalité ? à l’influence des sympathies ? au pouvoir de certaines volontés sur d’autres ? au perfide appel de l’Ange des ténèbres ?

Toutefois ses yeux s’arrêtèrent sur un jeune homme qui était assis à trois pas d’elle et s’appuyait au tronc d’un vigoureux chêne vert. Il se détachait en silhouette sûr le ciel et là mer, et recevait sur les contours de ses cheveux flottants les derniers reflets du soleil.

Elle rougit, car les regards de ce jeune homme étaient évidemment dirigés vers elle ; mais elle ne se détourna pas soudain, car jamais l’expression d’un visage humain ne l’avait autant frappée.

L’inconnu était beau comme Antinoüs, et jeune comme lui, car il pouvait avoir vingt ans, vingt-deux ans au plus. Sa taille paraissait élégante et bien prise ; sa pose abandonnée avait cette grâce juvénile que ne remplacent jamais ni l’art ni l’étude ; ses vêtements simples n’accusaient précisément aucune caste sociale. Son teint mat avait cet éclat chaud qui fait ressortir la régularité des traits et le noir brillant des cheveux. Ses lèvres bien rouges, ombragées d’une moustache naissante, s’entr’ouvraient et montraient des dents pareilles à des perles ; ses yeux, profonds et noirs, semblaient envelopper la comtesse tout entière d’un regard plein d’admiration.

« Depuis combien de temps est-il là ? » se demanda Mme de Morelay troublée par ce regard. Elle allait se lever par un mouvement d’instinctive pudeur ; mais je ne sais quelle tentation inavouée la retint. Peut-être aussi, ne voulut-elle pas avoir l’air de prendre garde à cet admirateur de rencontre ; peut-être ne voulut-elle pas tirer M. de Morelay de sa douce torpeur ; peut-être enfin, étonnée de se sentir émue, essaya-t-elle de réagir contre cette émotion, de la dominer et de regarder à nouveau ce jeûne homme, cet enfant, si beau et si bien encadré par les splendeurs delà nature.

Elle avait baissé les yeux ; elle les releva. Mais elle s’était remise ; ils ne trahirent plus la surprise ni la confusion. Ils n’exprimèrent qu’un intérêt froid, à peu près celui qu’elle eût témoigné à la statue du Bacchus antique.


VII

L’inconnu la regardait toujours, et, ses regards avaient une expression si claire et si expressive, qu’elle tressaillit et perdit contenance. Elle se leva, saisit vivementle bras de son mari, et l’entraîna d’un autre côté de la promenade.

Si la comtesse de Morelav, assise au bois de Boulogne ou aux Champs-Elysées, avait vu se fixer sur elle le lorgnon impertinent d’un jeune fat, à coup sûr elle n’eût éprouvé que du mécontentement et de la gêne ; et, si ce fat eût été très-beau, sa colère de femme outragée par un grossier hommage, n’en eût été probablement que plus grande.

Mille fois il était arrivé à la belle comtesse de sentir près d’elle, au milieu d’un bal, une admiration aussi vive et plus discrète ; jamais elle n’avait été émue ; jamais elle n’y avait pensé un instant de trop.

D’où vient donc qu’elle se troubla ? L’heure critique de sa destinée avait-elle sonné ? ou bien l’influence des choses extérieures est-elle donc si forte, qu’elle puisse modifier tout à coup le caractère et la nature d’une femme comme Mme de Morelay ?

Jamais la comtesse n’avait éprouvé cette étrange émotion. Elle baissait les yeux tandis que son mari lui montrait les échappées de vue de la promenade sur la mer, et la lune, éclatante dans son disque d’argent, qui dominait les cotes de Lerici. Elle baissait les yeux et ne répondait pas de peur, en regardant autour d’elle, d’y revoir cet inconnu, et, en parlant, de trahir son agitation par le tremblement de sa voix.

D’ailleurs, que lui importaient maintenant ces spectacles extérieurs dont la magie l’enivrait quelques instants auparavant ? Mme de Morelay regardait au fond de son cœur un spectacle bien plus nouveau : le spectacle de la raison aux prises avec je ne sais quoi d’inconnu et de violent qu’elle ne peut ni comprendre ni dompter.

« Eh quoi ! se disait la comtesse en serrant instinctivement le bras de son mari, et en pressant le pas comme sous la menace d’un danger, eh quoi ! faut-il donc croire au pouvoir de la jettatura ou bien à ces amours soudains comme les dépeignaient les romans que lisaient nos mères ?… »

Elle éprouvait à la fois le besoin de fuir et celui de rester ; elle se disait avec soulagement que le surlendemain son voiturin l’entraînerait loin de la Spezzia ; et, si un revirement soudain dans l’itinéraire du comte l’avait obligée de monter sur l’heure dans ce même voiturin pour gagner Sestri, elle eût ressenti un cruel déchirement. Chaque tour de roue qui l’eût entraînée loin de cette vision d’une heure lui eût causé des regrets amers.



VIII

Et quels regrets sont ceux-là qui ne sauraient se formuler par des paroles, ni même par une conception nette de ce que l’on a perdu !

Le vague, l’inconnu, cette félicité sans nom à laquelle nous aspirons sans la définir, semblent cachés derrière l’image que nous avons entrevue un instant. Elle a pour elle, cette image, la puissance du : Peut-être. Et, lorsque nous appelons le bonheur de tous les cris de notre cœur avide, une voix nous répond en évoquant le fantôme disparu :

— Qui sait s’il n’était pas là ?…

On se console de la mort d’un excellent ami, et l’on ne se console pas de celle d’un enfant. La blessure que fait au cœur un amour qui se rompt se cicatrise avec le temps ; mais celle qui provient d’un amour étouffé dans son germe et défendu par l’impossible, comme le paradis terrestre par l’épée de l’ange, se creuse et saigne toujours.

C’est que les ivresses que nous rêvons sont mille fois plus séduisantes que les ivresses de la réalité. Les joies que nous avons goûtées, nous en savons les amertumes aussi bien que les douceurs ; au milieu des plus divins transports nous avons senti la piqûre qui nous a rappelé que nous sommes enfants de la terre et condamnés à la douleur.

Les joies entrevues par l’imagination, au contraire, sont sans limites et sans contrepoids. L’âme dégagée de ses liens de chair ne connaît pas de barrière qui l’arrête dans son essor, ni de blessure qui mélange de peiné ses plus délicieuses voluptés.



IX

Mme de Morelay ne se disait pas tout cela. Elle n’en était pas à la philosophie du sentiment, mais à l’étonnement et à la terreur qui précèdent la passion.

Après quelques tours de promenade silencieuse, le comte lui demanda si elle se sentait fatiguée du voyage et si elle voulait rentrer à l’hôtel. Sur sa réponse affirmative, il reprit le chemin de la plage ; mais tout à coup il s’arrêta :

— Écoutez donc ! quelle belle voix ! s’écria-t-il.

En effet, tout près d’eux, une voix d’homme entonnait, avec un admirable accent de prière et de tendresse :

Verrano a te sull’aura miei sospiri ardenti
Adrai nel marche mormora l’eco de miei lamenti.

La comtesse frissonna, et leva la tête pour voir le chanteur. Mais, avant de l’avoir vu, elle s’était dit :

— C’est lui !

C’était lui, en effet… lui, qui, sans doute, avait voulu forcer l’attention de la comtesse, et trouver moyen de parler d’amour.

Dès qu’elle eût levé les yeux, il se tut, comme si, son appel une fois entendu, il ne se fût pas soucié d’autre chose.

— C’est dommage ! dit le comte.

Mme de Morelay hâta le pas en murmurant :

— Qu’importe !

— Qu’avez-vous, Louise ? seriez-vous vraiment souffrante ? demanda M. de Morelay, frappé de l’état singulier de sa femme.

— Rentrons ! dit-elle d’une voix brève.

Elle sentait près d’elle l’audacieux qui la poursuivait ; et, tandis que son orgueil se cabrait, devant cette poursuite, elle était tentée de se retourner pour le regarder encore.



X

Arrivée à l’hôtel, de l’Europe, dans le salon qui précédait sa chambre, elle se laissa tomber dans un fauteuil et porta la main à son front, pour comprimer l’exaltation de son cerveau.

M. de Morelay s’empressait à l’entourer de soins affectueux. Elle supportait ces marques de tendresse avec une sorte de gêne, et cherchait en vain des mots pour le remercier.

Cependant elle parvint enfin à lui répondre, en s’efforçant d’oublier la vision qui l’avait troublée et de reprendre la vie où elle l’avait laissée quelques heures auparavant.

Il lui sembla qu’elle sortait d’un rêve ; mais, chose étrange ! la réalité lui apparut tout à coup sombre et froide, comme un crépuscule d’hiver. Elle frissonna.

— Vous avez la fièvre ! dit M. de Morelay.

Hélas ! non !… la fièvre venait de la quitter, au contraire. Ce mari, aimé depuis dix ans, lui déplut souverainement tout à coup. Sans y prendre garde, elle le détailla, comme si elle le voyait pour la première fois ; alors, elle lut distinctement les quarante ans du comte sur son front dénudé, aux cheveux gris de ses tempes, à la rudesse de sa barbe, aux plis marqués autour de ses yeux ; à ce je ne sais quoi qui trahit, par les soins mêmes de la toilette, le besoin de cultiver un reste de jeunesse.

Jusqu’alors, pour elle, le mari jeune et charmant qu’elle avait épousé était resté le même ; les changements successifs qu’apportaient les années passaient inaperçus. Elle les découvrit alors d’un seul coup ; et, sans, songer crue le comte et elle avaient vieilli ensemble, sans se souvenir que les années écoulées avaient été douces, il lui prit une sorte d’oubli du passé et de dégoût de l’avenir.

La perspective de retourner à Paris, d’y passer un mois à faire quelques arrangements de ménage, à rendre quelques visites, puis, d’aller passer quatre ou cinq mois dans son château de Touraine, entre son mari et ses enfants, lui parut si dénuée d’intérêt et d’imprévu, qu’elle ne put retenir un bâillement.

— Excusez-moi, mon ami, dit-elle ; j’ai mal aux nerfs ; ce sera la fatigue, ou l’odeur des lauriers, qui est très-forte sur la promenade. Je vais me coucher, et demain matin je m’éveillerai guérie.



XI

Le comte la laissa seule après l’avoir affectueusement embrassée. Elle se coucha, en effet, mais elle demeura longtemps agitée et dans un état de surexcitation, qui n’était ni la veillé ni le sommeil.

Après des efforts infructueux pour se calmer et s’endormir, elle se releva pour aller prendre, sur le guéridon du salon, un des livres français qui s’y trouvaient mêlés aux journaux de sport et de voyage.

Si un observateur se fût trouvé là et eût été doué, pour un instant, du don de double vue, à coup sûr, la comtesse lui fût apparue entre son bon et son mauvais ange, et suivant instinctivement l’impulsion du second. Oui, c’était un démon, sans doute, qui, de son doigt de feu, lui montra le livre qu’elle prit… au hasard !

Elle s’assit dans un grand fauteuil à la Voltaire, avança la lampe, ouvrit au milieu le joli volume doré sur tranches, et se mit à lire : Paul et Virginie.

Mais, d’où vient que, tout à coup, elle rougit et pâlit et sentit l’orage de son cœur augmenter au lieu de s’apaiser ?

Elle ferma les yeux un instant, pour rafraîchir ses paupières fatiguées, ou pour concentrer et analyser ses pensées incohérentes. Puis, elle se remit à lire, et tourna les pages, en tremblant.

Enfin, elle rejeta le livre, se promena longtemps dans sa chambre, en essayant de vaincre par l’agitation physique le spasme moral qui la tenait éveillée. Elle ouvrit même la fenêtre et avança sur le balcon, pour respirer l’air de la mer et la fraîcheur de la nuit.



XII

À peine en avait-elle senti la bienfaisante influence, à peine ses yeux avaient-ils eu le temps de reconnaître le magnifique panorama qui se déroulait devant eux, qu’elle entendit une voix, trop connue déjà, chanter sous son balcon :

Verrano a te suU’aurai miei sospiri ardenti…

Elle rentra vivement et ferma la fenêtre. L’orgueil de la femme se révolta.

— Décidément, dit-elle, décidément, cette poursuite est offensante.

Cependant la voix du chanteur ne s’arrêta pas ; il continuait :

Adrai nel marche mormora l’eco de miei lamenti…

Mais on eût dit que cette voix, tout à l’heure si pleine et si sonore, devenait tremblante. Après le premier mouvement d’indignation, la comtesse se remit à marcher dans la chambre. Elle écoutait malgré elle, et peu à peu se rapprochait de la fenêtre… Cette voix, qui tremblait et semblait se mouiller de larmes, fit tomber sa colère. Son cœur se serra, et, bientôt, ce fut elle qui pleura.

« Ah ! » pensa-t-elle en quittant cet angle de fenêtre, où elle s’était blottie pour écouter sans que son ombre pût la trahir et en allant tomber sur son fauteuil ; « ah ! quelle étrange fascination me poursuit ? À quel cauchemar suis-je en proie ?… La nature humaine a-t-elle donc de ces faiblesses imprévues… de ces heures -de vertige ?…

Elle pleura quelques instants, et ses larmes la soulagèrent. Le chanteur se tut. Cependant Mme de Morelay se sentit encore trop agitée pour trouver le sommeil. Elle prit un autre livre ; celui-là, peut-être, était le contre-poison du premier, car, après un moment de lecture, ses yeux, encore voilés de larmes, s’éclaircirent, sa physionomie reprit une expression de calme, et elle parut s’intéresser au récit du conteur sans en être troublée.

C’était encore un livre français qui lui était tombé sous la main. Un volume de Nouvelles signé d’un nom aime des délicats : Prosper Mérimée.

Elle lut la Double Méprise.

Son esprit fut bientôt captivé par cette attachante lecture. Toutefois, elle ne songea pas un instant à en faire l’application, ni à en tirer une conséquence… encore moins crut-elle à une sorte de hasard prophétique… Mais sa pensée avait été distraite et soulagée d’une préoccupation dévorante, son sang coulait plus tranquille dans ses veines. Elle se coucha et dormit.



XIII

Lorsque là comtesse s’éveilla, au matin, il ne lui restait plus que le vague souvenir d’un rêve fatigant, elle retrouva le sentiment habituer de l’existence.

Le comte entra dans sa chambre dès qu’elle eut sonné.

— Eh bien, comment allez-vous, ma chère Louise ? Êtes-vous reposée et pourrez-vous enfin jouir de notre séjour dans ce charmant pays ?

— Oui, oui, je vais mieux, dit-elle. J’ai eu hier au soir un cauchemar tout éveillée. Mais c’est fini…

— Voulez-vous faire, aujourd’hui, une excursion à Carrare, pour y voir sauter, à la mine, les énormes blocs de marbre, blanc qui fournissent la statuaire européenne, et dont une grande partie vient débarquer à Paris, quai d’Orsay, en face de vos fenêtres ?…

— Et comment le marbre de Carrare peut-il arriver à Paris par la Seine ? il me semble que sa voie la plus directe serait le chemin de fer, qui le prendrait à Marseille pour le déposer boulevard Mazas.

— Oui ; mais, ma chère, la ligne droite, qui est le plus court chemin d’un point à un autre, n’est pas toujours le plus économique. Or, vous savez l’énorme différence du prix des transports par eau ou par terre. Ces blocs, qui pèsent plusieurs milliers de kilogrammes, ne se manœuvrent qu’avec des peines infinies. Les frais de débarquement, de chargement, de transport, doubleraient le prix du marbre, déjà si élevé… :

— Mais alors…

— Alors, vous allez voir tout à l’heure des montagnes de marbre blanc, grandes et hautes comme des alpes. Il y aurait de quoi peupler toutes les capitales de palais comme ceux de Gênes ; et, tenez ! de votre balcon, en vous inclinant un peu à gauche, vous pouvez voir les silhouettes aux angles rigides et aux cassures nettes, des montagnes gigantesques de Carrare. Aucune végétation ne vient en rompre les lignes ni en nuancer les teintes bleuâtres. Tandis que les montagnes couver tes de neige arrondissent les angles, de leurs cimes, celles-ci semblent déchirer le ciel de leurs arêtes aiguës. — Eh bien ! la mine, que vous pouvez aussi entendre, en prêtant l’oreille, fait, d’heure en heure, sauter d’énormes quartiers de marbre. Ces quartiers, des hommes adroits et forts les poussent jusqu’à un torrent qui a tracé son lit entre les deux montagnes, et descend à la mer, comme tous les torrents qui roulent des Alpes à la Méditerranée. Le, lit de ce torrent, c’est le chemin que prend le marbre pour arriver au port. Des bœufs, attelés par troupeaux, remorquent les blocs, et les traînent jusqu’au vaisseau où on les embarque. Quelquefois, Ces bœufs restent plusieurs jours, attelés à un seul morceau de marbre. Lorsqu’un bateau a son chargement, il prend le large et va pour tourner l’Espagne par le détroit de Gibraltar, côtoie le Portugal, traverse le golfe de Gascogne, et gagne le Havre. Là, il entre en Seine, et remonte jusqu’à Paris. Voilà comment vous voyez, de votre balcon, fonctionner la grue, qui enlève les blocs sur le pont du bateau et les dépose sur la berge.

— Allons voir Carrare ! s’écria la comtesse de Morelay. J’apprendrai avec plaisir tous les détails de ces travaux, je veux avoir vu les flancs ouverts de cette montagne, d’où sortent les vierges de nos cathédrales et les statues de Pradier…

— Et les baignoires de tous les hôtels d’Italie… interrompit le comte. Eh ! qu’est-ce donc que la matière sans l’esprit qui l’anime, le génie qui la transfigure et lui transmet le reflet divin.

— Vous avez raison, dit la comtesse ; mais n’est-il pas intéressant de rêver l’avenir d’un bloc informe que la mine a taillé au hasard, et de se dire, comme le sculpteur de la Fontaine :

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

« Vous riez, mon ami ; je sais bien comme vous que la matière est chose vile, et ce n’est assurément pas le marbre ; que j’adore dans un Christ au tombeau, ni le marbre que j’admire dans les Œuvres de Michel-Ange ; cependant cette-matière transfigurée ne participe-t-elle pas un peu à notre respect pour le génie qui l’a taillée ou l’image sacrée qu’elle représente ! Soyez franc ; si un coup de tonnerre réduisait en éclats informes les tombeaux de Laurent et de Julien de Médicis, et les marches du péristyle de cet hôtel, feriez-vous, des uns et des autres, même cas et même usage ?

— Non, peut-être… par une superstition dont je ne me rendrais pas compte.

— Appellerez-vous superstition aussi le sentiment inné et invincible qui tous ferait respecter les tronçons du saint de pierre ou de bois devant lequel des générations entières ont prié ?

— Quelle différence !… Ici, ce n’est plus au morceau de matière que je rends mie sorte de culte ; c’est à l’objet bénit et sanctifié par la religion…

— Croyez-moi, au fond, l’impression vient de la même source. Le génie humain sanctifie, lui aussi, les morceaux de matière qu’il, a façonnés, et tel débris qui a représenté le type de la beauté, de la force ou de la grandeur, ne saurait être avili sans profanation…

— Peut-être ; et, si je discute, c’est pour vous donner l’occasion de développer votre pensée. Mais puisque vous aimez la sculpture, vous pourrez voir, dans la ville de Carrare, en descendant de la montagne, des statues, des groupes, des vases taillés par les plus habiles marbriers. Tous les sculpteurs de l’Italie, artistes et ouvriers, viennent v travailler. On n’y voit que des ateliers, on n’y entend que la masse frappant sur le ciseau, ou la râpe polissant ce que le ciseau a taillé. En sorte que la population de la ville de Carrare se compose par moitié de statues et de statuaires. L’une active et l’autre passive.

— Commandez la voiture, dit la comtesse, nous allons nous faire conduire à Carrare. Je serai habillée dans une heure.



XIV

Le comte sortit. Une femme de chambre entra, portant sur mi plateau le déjeuner de là comtesse et une lettre sans timbre.

— Qu’est-ce que cela ? demanda madame de Morelay en prenant la lettre d’une main tremblante, mais sans l’ouvrir.

À la vue de ce papier inattendu, une émotion soudaine avait fait rougir la comtesse. Pourquoi ?… Ce pouvait être un compte envoyé parle maître de l’hôtel, par le voiturin, ou quelque autre chose banale. Mais non ; une intuition secrète avertissait la pauvre femme que ce pli blanc et portant son nom seul pour suscription allait réveiller ses impressions orageuses de la nuit et de la soirée.

— C’est sans doute une lettre que quelqu’un aura remise pour madame la comtesse, répondit simplement la femme de chambre.

Ainsi donc, plus de doute… ce papier venait du dehors et non des maîtres de l’hôtel. Et de qui, à la Spézzia, madame de Morelay pouvait-elle attendre une lettre ?

Elle voulut la rendre, mais ses doigts ne pouvaient s’en dessaisir. Une curiosité folle s’emparait de la comtesse et grandissait de seconde en seconde.

Pourtant elle ne doutait pas que ce ne fût une insulte de plus, et qu’elle ne dût jeter au feu, avec mépris, cette lettre insolente.

« Mais que pensera ma femme de chambre, si je renvoie une lettre sans l’ouvrir ? Quelles inductions ne pourra-t-elle pas tirer de ce procédé ? quels commentaires ne se trouvera-t-elle pas autorisée à faire ?… se disait madame de Morelay, pour se donner un prétexte et garder la lettre ; d’ailleurs, qui m’oblige de lire cette lettre parce que je la reçois ? je la brûlerai tout à l’heure, sans rien dire…



XV

Cependant, lorsqu’elle fut seule et qu’elle se fut approchée du foyer avec la lettre et une allumette enflammée, une hésitation lui vint… un nouveau prétexte sans doute.

« Après tout, cette lettre pourrait venir d’une autre personne, pensa-t-elle ; peut-être de madame de Braciennes, qui m’a vue hier sur la promenade… Refuser sa lettre sans l’ouvrir, ce serait bien dur… bien hautain… Après tout, Amélie de Braciennes a été mon amie… »

L’allumette lui brûlait les doigts ; elle la jeta dans la cheminée et porta sa main droite au cachet de la lettre.

« Eh ! d’ailleurs, qui saura si… »

Elle lança autour d’elle un regard furtif.

« Tandis que je m’exposerais à faire une impertinence… à blesser cruellement une femme que son cœur seul a entraînée… »

Oh ! comme elle devenait indulgente !…

Le cachet sauta.

« Ce sont des vers ! dit-elle. »

Elle replia précipitamment la lettre et la glissa dans sa poche. Quelqu’un venait.

C’était sa femme de chambre, qui lui apportait une robe fraîche.

Soudain, par l’effet d’une décision rapide, elle déjeuna en dix minutes et hâta les préparatifs de sa toilette.

Une sorte de surexcitation nerveuse lui faisait mettre de l’empressement à toutes choses. Depuis qu’elle avait pris le parti de garder la lettre, elle semblait devenue presque joyeuse. Elle se laissa complaisamment coiffer et habiller ; et, tout en se prêtant aux soins de sa femme de chambre, elle se disait avec un secret sentiment, d’orgueil et de plaisir :

« Il est poëte : »



XVI

D’abord, elle s’était promis d’attendre jusqu’au soir pour lire les vers de son jeune amoureux. Mais elle ne put y tenir, et, tandis que sa femme de chambre descendait appeler la voiture, elle tira le papier de sa poche et dévora le sonnet suivant, qui était écrit en vers italiens.

« Que béni soit le jour, le mois, l’année, la saison,
» l’heure et l’instant, le beau pays, l’heureuse rive
» ou ses yeux m’ont pris le cœur !
» Béni soit aussi le coup qui m’a blessé, et le sourire,
» et le regard qui me séduisent et me consument !
» Bénis soient les soupirs que je jette au vent pour

» appeler ma dame, et mes pleurs, et mes cris et mes
» vagues désirs !

» Et bénis, encore, les vers qu’elle m’inspire et où
» sans cesse je la chante sans me plaire à plus rien
» autre ! »


« C’est charmant ! » se dit-elle, rouge et confuse.

Puis, comme une chatte qui veut s’assurer que personne ne la guette, avant d’effleurer de son museau rose une jatte de crème, elle regarda de nouveau autour d’elle, et, quand elle fat bien sûre que nulle porte n’était ouverte et que les jalousies ne s’écartaient pas trop, elle les relut et les glissa dans sa poche.

« Je les brûlerai ce soir, pensait-elle, et, si je trouve le poète sur mon chemin, je le regarderai de telle sorte qu’il aura moins d’audace. »

— Madame, la voiture est prête et monsieur attend, vint dire la femme de chambre.

— Allons ! s’écria la comtesse de Morelay en descendant d’un pas léger les vastes et longs escaliers de la locanda dell’ Europa.

Au milieu de l’escalier, elle rencontra l’inévitable moine mendiant des "auberges italiennes. Elle lui jeta une pièce d’or.



XVII

Étranges effets des préoccupations morales, ou des préliminaires de la passion ! La comtesse, durant le voyage, ne fut point rêveuse et troublée comme la veille au soir, mais, au contraire, vive, gaie, causeuse, presque loquace.

Ainsi elle s’était sentie honteuse d’une émotion involontaire, et elle n’éprouvait aucun remords à la pensée qu’elle gardait dans sa poche, à coté de son mari, une lettre d’amour.

Il est vrai qu’elle se promettait de jeter les vers au feu et de foudroyer le poëte d’un regard Bien hautain.

Mais alors, pourquoi, tandis qu’elle parlait de mille choses indifférentes, écoutait-elle une voix éloquente et douce qui lui chantait au cœur les premiers vers du sonnet :

« Que béni soit le jour, le mois, l’année, la saison,
» l’heure et l’instant, le beau pays, l’heureuse rive,
» où ses yeux m’ont pris le cœur ! »

C’est qu’elle était fille d’Ève et quelle contemplait avec plaisir le fruit défendu de l’amour ; et, tout en ne voulant pas y mordre, elle le trouvait beau, appétissant, parfumé.

Elle se disait : « Cette rencontre sera un petit roman dans ma vie si monotone… Lorsque bientôt je serai de retour à Paris et revenue à mes occupations et à mes devoirs, je rêverai à cette apparition rapide et séduisante… »



XVIII

Elle regardait, guidée par les observations du comte, les blocs de marbre soulevés par la mine, détachés à coups de levier, puis scintillants au soleil ; les uns, descendant lentement, poussés par des efforts humains ; les autres, roulant avec fracas jusqu’au torrent, où les attendaient les grands bœufs, impassibles, avec leurs yeux fixes et leurs naseaux fumants.

De temps en temps, un chant sonore et plein partait des groupes d’ouvriers et se répercutait en échos infinis dans les rochers de marbre déchiquetés par la mine. En d’autres moments c’était un cri : — de joie si le bloc s’était détaché heureusement, sans trop d’éclats et avec une bonne forme ; — de désappointement, si la mine brisait en miettes un bloc éblouissant et irréprochable de pureté.

Après avoir contemplé quelque temps les belles lignes des montagnes, le travail des mineurs, et après avoir remarqué que la forme donnée aux blocs par le hasard des détonations de la mine déterminait bien souvent leur destination, le comte et la comtesse se laissèrent conduire par leur voiturin à la ville de Carrare pour s’y reposer pendant la forte chaleur, du jour.

Mais, tandis que les chevaux et le cocher faisaient la sieste à l’albergo dell’ Aquila nera, M. et Mme de Morelay parcoururent cette ville blanche, où les édifices publics, les maisons, les murs de clôture, les pavés, le cailloutage même qui macadamise le sol, tout est en marbre statuaire. Ils allèrent voir le dôme, le théâtre, et jeter un coup d’œil dans les ateliers qui s’ouvrent à tous venants sur les rues.

Là, ils admirèrent des vierges, des christs exécutés avec une habileté de main extraordinaire ; ici des statues gracieuses, copiées sur l’antique ou sur les œuvres contemporaines les plus célèbres ; ailleurs, des vases ornementés avec une richesse prodigieuse ; des fruits rendus avec perfection et coloriés à la cire ; enfin des groupes, des statues, des bas-reliefs gigantesques, sculptés pour la première fois par des artistes illustres de France et d’Italie.

— Souvent, dit M. de Morelay à sa femme, souvent nos grands statuaires viennent exécuter à Carrare leurs plus importants travaux ; et, si vous pénétriez dans quelques-uns de ces ateliers, vous y verriez peut-être l’ébauche de la statue que vous admirerez au prochain Salon.

Mais c’était le moment de la forte chaleur, et, par conséquent, l’heure de la sieste. Les marteaux étaient muets, et on n’entendait qu’à de rares intervalles un coup frappé ou un grincement d’outils. Dans les ateliers poudreux, sous les auvents des portes, tout le monde dormait ou restait inactif ; La comtesse promenait un œil distrait des statues aux hommes ; les unes blanches et sortant à demi taillées de leurs blocs comme un beau fruit de sa gangue ; les autres vêtus, de blouses bariolées et coiffés de bérets éclatants.



XIX

Tout à coup ses yeux se fixèrent et elle rougit. Au milieu d’un atelier où se mêlaient les terres fraîchement modelées, lés plâtres et les marbres, elle vit son beau poète qui dormait, le col nu, les cheveux flottants, la poitrine enroulée dans une ample draperie de pourpre.

Par un instinct rapide, elle fit un pas en avant pour éviter que l’attention de son mari ne se fixa sur le jeune homme ; mais, après avoir mis le comte hors de vue, elle ne résista pas au besoin d’admirer cet inconnu qui depuis la veille régnait dans son cœur.

Oui, régnait ! — Car toutes les pensées, toutes le impressions de la belle comtesse, venaient de lui. D’un second coup d’œil elle aperçut, dans l’atelier, un autre homme dormant aussi, adossé au même groupé de marbre ; elle aurait voulu regarder encore les statues et tout l’intérieur de l’atelier ; mais le comte continuait sa course ; il fallait le suivre. Elle passa.

Cependant une diabolique tentation la prit de revoir encore son poëte une seconde ! « Ce sera la dernière fois, se dit-elle ; oui, je me le jure à moi-même ! Je n’arrêterai plus une seule fois mes yeux sur lui. »

Elle courut comme si elle eût oublié quelque chose, arriva jusqu’à la porte de l’atelier, s’arrêta à l’angle sans oser avancer jusqu’au seuil, allongea le cou…

Mais, en cet instant précis, il ouvrit les yeux.

Elle recula d’un mouvement plus rapide que la pensée ; il bondit jusqu’à elle…

La comtesse avait déjà saisi le bras de son mari ; mais elle était pourpre de honte et de colère.

— Qu’est-ce ? s’écria M. de Morelay en la voyant émue et tremblante, tandis que la silhouette d’un homme apparaissait à quelques pas, dans l’embrasure de la porte.

— Rien… rien… reprit-elle en s’efforçant de rassurer sa voix ; ce monsieur, sans doute, a cru que je le regardais…

M. de Morelay se retourna, fier et interrogateur, ému à son tour, et tout prêt à demander compte à cet inconnu d’une démonstration audacieuse.

Mais l’inconnu avait disparu.

Le mari toutefois demeura un instant immobile, tandis que la femme de rouge devenait pâle, et tremblait d’inquiétude après avoir tremblé de colère.

Puis, personne ne reparaissant, la comtesse murmura :

— Ce n’est rien, ne faites pas attention… moi-même peut-être je me serai trompée…

— Ces Italiens sont très-avantageux, dit le comte en manière de conclusion à l’incident.

Un moment après il ajouta :

— C’était donc beau, ce que vous regardiez là ?

— Oh ! reprit M me de Morelay, honteuse et menteuse pour la première fois, je ne sais trop, un Bacchus, je crois…

Quand ils arrivèrent à l’albergo dell’ Aquila, ils trouvèrent leur voiture attelée et leur vetturino prêt.

— Voulez-vous voir Massa ? dit le comte ; nous en sommes bien près ; mais il n’y a rien de curieux, sauf peut-être le vieux château fort… et nous n’aurions guère le temps d’y grimper et d’être à la Spezzia pour l’heure du dîner.

— Retournons à la Spezzia, dit la comtesse, je suis fatiguée…



XX

La voiture roula d’abord dans un chemin creux entre deux haies de grenadiers où çà et là éclataient des fleurs empourprées. Quelques maisons de cultivateurs se rangeaient, de distance en distance, entourées de leur enclos et de leur jardin comme nos chaumières de Normandie. Seulement, les chaumières encore étaient de marbre, et les oliviers, les figuiers et les vignes ombrageaient l’humble toit que couvrent là-bas les pommiers.

Le chemin, ensuite, longea des coteaux incultes comme nos landes, mais ou les buissons de myrtes tenaient lieu d’ajoncs ; les châtaigniers ombrageaient le sommet des coteaux ; les pins maritimes découpaient sur le ciel leurs élégants parasols. Enfin, on repassa la douane du duché de Modène et la Magra, une large rivière sans eau et sans pont.

La voiture se traînait péniblement dans le sable et les galets.

— Mais, dit le comte au vetturino, si vous allez avec tant de peine quand la rivière est à sec, comment faites-vous quand il a y eu de l’orage et que l’eau, descendant des montagnes par torrents, emplit son lit et roule des avalanches de sable ?

— Ah ! dit le vetturino, il faut attendre…

— Attendre quoi ?

— Eh ! que l’eau ait fini de couler.

— Il est bon de ne pas être pressé, dans ce pays-ci.

— Monsieur, les gens de Lerici veulent que le pont se fasse à une certaine place, ceux de Pontremoli le veulent à une autre, et on attend qu’ils s’accordent. Ce sera long.

Cependant on regagna cette admirable route de la Corniche qui borde les rivières de Gênes au levant et au ponant, et réunit, entre Nice et Sarzane, les plus beaux points de vue du monde.

La voiture allait lentement, tantôt montant les rampes escarpées qui pourtournent les Apennins, tantôt descendant jusque sur la plage, et si près du bord, que les courtes vagues de la Méditerranée venaient en laver les roues.

Cette fois, le voyage était silencieux. La comtesse ne trouvait rien à, dire, et toute son attention suffisait à peine à dissimuler, sous nue sorte de somnolence, les émotions de son cœur.

L’orgueil et la terreur se disputaient alors ce cœur tourmenté. Elle se disait : « Il est beau comme un dieu… il chante… il est poëte… il est statuaire… » En même temps elle tremblait, car elle sentait, le danger et elle ne pouvait plus réprimer le vertige qui, depuis la veille, la conduisait d’étape en étape jusqu’à la passion. « Il a surpris mon admiration dans mon regard !… » pensait-elle, en se rappelant avec confusion la preuve involontaire qu’elle lui avait donnée de sa faiblesse… « Il croit que je l’aime, peut-être !… — Mais c’est vrai ! » cria soudain la voix de la conscience.



XXI

Cette découverte la laissa consternée. Elle eut un moment de stupeur. Puis, rappelant avec énergie Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/251 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/252 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/253 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/254 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/255 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/256 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/257 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/258 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/259 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/260 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/261 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/262 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/263 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/264 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/265 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/266

— Qu’est-ce ? demanda la comtesse, soudainement émue.

— Oh ! rien de grave. Seulement notre avoué m’écrit que je dois me présenter en personne au tribunal pour le procès que vous savez ; et l’affaire est appelée pour le 10 de ce mois. Nous sommes au 5.

— Eh bien, pourrons-nous jamais arriver à temps ?

— Nous deux, c’est impossible. Je ne souffrirais pas d’ailleurs, au prix de la perte de n’importe quel procès, que vous vous exposassiez à la fatigue ; et certes elle serait grande, à courir ainsi la poste par mer et par terre…

— Pourquoi donc ? S’il je faut, je suis toute prête…

— Oui. Mais moi, je ne veux point risquer votre santé à peine remise.

— Alors, il faut donc se résigner à perdre ce procès par défaut ?

— Nullement. En partant aujourd’hui même, j’arriverai pour comparaître. En vingt-quatre heures, par la malle-poste, je puis être à Gênes, J’y trouverai toujours un paquebot en partance pour Marseille, De Marseille à Paris, il faut encore vingt-quatre heures… Vous voyez que je puis être rendu dans quatre jours, si le paquebot ne me fait pas attendre.

— Alors, moi…

— Vous m’attendrez ici. Je serai de retour dans neuf ou dix jours, et nous exécuterons alors notre projet de voyage à Florence.

La comtesse devint toute pâle. Sa conscience lui criait impérieusement de ne point s’exposer au danger.

— J’aime mieux partir avec vous ! s’écria-t-elle.

— Et pourquoi ?… qu’avez-vous ?… on dirait que vous avez peur de rester ici… Pourtant vous êtes bien restée tout l’hiver à Rome, seule avec votre femme de chambre.

— J’y avais des amis… des relations…

— Ne sauriez-vous rester dix jours à lire et à vous promener dans le plus beau pays du monde ?… En vérité, Louise, je ne reconnais plus en vous la femme sensée et raisonnable que j’étais accoutumé à trouver…

— Je vous assure, reprit-elle en rappelant tout son courage, que je suis bien en état de supporter ce rapide voyage.

— C’est de la folie…

— Non, c’est une sorte de pressentiment… Je ne sais quoi me dit de ne pas vous quitter.

Le comte embrassa sa femme et lui dit avec un ton plein de paternelle bonté :

— Les pressentiments sont des enfantillages ; restez ici, ma chère Louise ; et je m’arrangerai pour vous revenir vite… Prenez les bains de mer, faites-vous promener en voiture… allez aux environs… lisez… Vous savez fort bien l’italien ; mais, en lisant les bons auteurs, vous pouvez vous perfectionner encore et vous distraire en même temps. D’ailleurs, une ville qui a un établissement de bains doit être bien pourvue ; vous trouverez sans doute ici, des livres français.

Mme de Morelay ne répondit pas. Que répondre, à moins de se jeter dans les bras de son mari et de lui tout avouer ?

Mais l’étendue du mal même arrêta l’aveu sur les lèvres de la comtesse.

Comment oser dire que, depuis deux jours à peine, elle s’était compromise au point d’avoir accepté d’un inconnu des gages d’amour ? Comment oser, pour s’en excuser, déclarer l’incroyable vertige auquel elle était en proie ?…

Un moment elle se dit que cette, humiliation terrible serait un juste châtiment du coupable égarement de son cœur. Mais elle vit soudain la douleur de son mari… sa colère… son mépris peut-être… à coup sûr la perte de sa confiance ; enfin, tout bonheur détruit.

Elle ne pouvait parler ; elle ne le devait pas.

À tout prix, cependant, et par tous les moyens, Mme de Morelay résolut à quitter la Spezzia, à s’en aller attendre ailleurs le retour du comte, quitte à lui en donner ensuite une explication quelconque. Cette idée calma un peu ses angoisses ; elle n’ajouta plus, pour le déterminer à la laisser partir avec lui, ni oraisons ni prières.

— Sitôt qu’il aura quitté le pays, je m’arrangerai pour le quitter à mon tour, se dit-elle. J’aurai l’énergie de me mettre moi-même à l’abri de toute poursuite.



XXXI

Quelques heures après, Mme de Morelay restait seule à l’hôtel de l’Europe.

Elle s’y enferma et s’interdit d’en sortir jusqu’au moment où elle pourrait quitter la Spezzia pour n’y plus revenir.

Mais elle ne savait où se faire conduire. Ce fut le Guide des voyageurs qui dirigea ses démarches. Après avoir étudié la carte routière d’Italie, elle se décida pour les bains de Lucques, qui lui semblèrent suffisamment éloignés de la Spezzia pour que Pietro perdît ses traces ; suffisamment fréquentés par une société d’opulents baigneurs pour qu’elle n’y eût pas à redouter la solitude, trop souvent mauvaise conseillère ; enfin, d’un assez agréable séjour pour que le comte, à son retour, ne s’étonnât pas de l’y trouver. Les bains de Lucques, d’ailleurs, étaient justement sur la route de Florence.

Aussitôt son parti arrêté, elle sonna sa femme de chambre et l’envoya chercher la maîtresse de l’hôtel, afin de s’informer des moyens de transport et de la durée du voyage.

Comme il arrive toujours en pareille circonstance, l’hôtesse s’étonna que madame la comtesse pût préférer les bains de Lucques et leurs horizons étroits aux splendides vues de la Spezzia ; elle lui fit observer que le pays était presque entièrement habité par les Anglais, et ajouta que les zinzare[1] y faisaient rage.

Ces avertissements n’ayant pas influencé la résolution de Mme de Morelay, l’hôtesse ajouta que l’on Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/272 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/273 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/274 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/275 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/276 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/277 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/278 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/279 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/280 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/281 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/282 elle la repoussait violemment, comme une image trop accablante ; et, cependant, la douleur qui la poignait à ce souvenir n’était rien, auprès de l’angoisse qu’elle éprouvait à l’égard de son amant.

« Que pense-t-il de moi ?… Sans doute, il me prend pour une conquête de hasard ?… Grand Dieu !… »

Alors, elle se souvint de toutes les femmes faibles quelle avait connues… et blâmées…

De Mme de Braciennes, d’abord, rencontrée la sur-veille, et repoussée d’un si hautain regard…

De Mme de Martivy, qui faillit payer une faute de sa vie, et l’avait expiée de tout son bonheur.

De Sophie Rolland, son amie de pension aussi, qu’elle avait cessé de voir, parce que certaines apparences la compromettaient.

De Lauré Aldini, son autre compagne, qui, au sortir de la pension, avait été jetée dans le monde, orpheline et pauvre, sans appui, sans conseil, avec l’habitude d’une vie aisée, le goût des arts, une beauté merveilleuse… et qui passait au bois richement parée…

Ah ! de quel mépris sanglant elle l’accablait, celle-là ! quand leurs voitures se croisaient…

Puis, elle se souvint encore de Victorine, son ancienne femme de chambre, chassée un soir sans pitié…

Toutes ces figures défilèrent devant sa mémoire, comme un cortège de fantômes. Il lui semblait qu’elles ricanaient et la montraient au doigt…

L’une disait : — Voyez donc cette austère vertu ! et mesurez sa résistance à l’heure de la tentation !

Et l’autre : — Où serait-elle descendue, si son père ne lui eût donné une dot ?

« J’ai lutté deux ans, disait la première. — Moi, six mois, reprenait la seconde, et mon mari était jaloux et dur. — Moi, j’ai vécu irréprochable, à côté d’un vieillard… — Et moi, disait la pauvre fille, je serais restée honnête, peut-être, madame, si mon humble position ne m’eût livrée à toutes les audaces… si vous-même, peu soucieuse, du danger pour votre servante, ne m’eussiez cent fois exposée ! »

Après s’être traduit par de l’anéantissement, le désespoir de la comtesse de Morelay se traduisit par des sanglots. Mais la nature humaine ne supporte qu’une certaine dose de douleur aiguë. Il vint un moment où la pauvre femme ne trouva plus, dans son cœur et dans sa tête, qu’une fatigue cruelle, qui dominait tout ; Elle s’endormit dans son fauteuil, s’agitant péniblement entre la réalité et le rêve, les remords et le cauchemar.

On réveilla quelques heures après, pour lui annoncer que le voiturier qui devait la conduire aux bains de Lucques, attendait.

— Je ne pars plus, dit-elle.



XXXIX

Mme de Morelay n’avait qu’un moyen de se relever à ses propres yeux : c’était d’admirer souverainement son amant, et de croire à une puissance de séduction irrésistible ; de le revêtir, en un mot, des plus splendides draperies, comme une idole, et de se dire que toute autre à sa place, toute autre femme distinguée, noble, éprise de beauté, d’art et de poésie, eût succombé.

D’ailleurs, une fois le premier moment passé, la passion se réveilla plus folle et plus ardente que jamais…

Les dernières révoltes de la conscience furent promptement étouffées. La comtesse ne réussit que trop à draper Pietro en idole, en phénix, en dieu. Cet amour impossible que les romanciers se sont plu à nous peindre, — avec des obscurités et des lueurs, des abîmes et des sommets, au-dessus de nos facultés mortelles, — cet amour inextinguible et maladif, l’envahit tout entière.

Les scrupules, les remords, les appréhensions d’avenir, tout s’évanouit pour laisser son âme en proie à un vaste incendie. La pauvre affolée ferma les yeux et se lança dans l’infini ; mais je ne sais quelle faculté singulière subsistait en elle, assistait en spectatrice à ce vertigineux ouragan du cœur, et s’étonnait dé la violence des passions jusqu’alors endormies. Ainsi sommeillent les tourmentes qui tout à coup s’émeuvent du fond de la mer et se déchaînent à sa surfaces.



XL

Mme de Morelay savait bien l’italien, mais elle avait peu l’habitude de le parler ; toutes les personnes de sa connaissançe, à Rome, causant plus habituellement en français. Ce n’était guère qu’avec les domestiques, les hôteliers, les marchands qu’elle employait le langage usuel. Il en résultait que, si elle pouvait facilement exprimer les besoins ordinaires de la vie, elle éprouvait une grande gêne pour rendre les sentiments et les idées, qui naissaient d’une passion aussi exaltée que la sienne.

Pietro lui, ne parlait pas français.

Un soir ils étaient assis, tous deux, au bord de la mer ; après quelques mots échangés, ils demeurèrent immobiles et silencieux, la main dans la main.

Où couraient alors les pensées de la comtesse ? — Bien loin, au pays des folles et ardentes rêveries qui : dévorent les âmes.

Elle voulut savoir si celles de Pietro s’élevaient du même vol. Alors, dans ce silence aux contemplations infinies, elle jeta quelques, paroles, comme elle eût jeté des cailloux aux vagues qui roulaient à ses pieds, pour en entendre le contre…

Il ne répondit pas.

Elle abaissa les yeux vers son amant. Il dormait.

Ce fut un choc qui la ramena vers la terre ; mais aussitôt elle s’accusa :

— Je l’ennuie, se dit-elle ; peut-être parce que je ne sais rien lui dire, croit-il que je ne saurais pas le comprendre… Et comment, en effet, devinerait-il que, j’ai une âme vive et passionnée, une intelligence capable de suivre la sienne ? Quai-je fait autre chose que lui prouver que je suis une femme sans vertu ?

Toutes ses craintes reparurent. Son bonheur si vif quelques instants auparavant, fut empoisonné par cette idée qui ne la quitta plus et lui rongea le cœur : « Il me méprise. »



XLI

Ce qu’il y avait de plus douloureux, c’est qu’elle s’épuisait en vain à chercher des moyens d’exprimer ce qui se passait dans son âme, et ceux de faire sentir à Pietro que sa trop ardente maîtresse n’était point une conquête vulgaire. Mille protestations éloquentes lui venaient à l’idée, mais la passion et l’exaltation de sa tête lui fermaient la bouche ; elle devenait timide et interdite par la peur de mal rendre ce qu’elle ressentait. Et puis, est-ce par des paroles que l’on convainc de certaines choses ?

Elle voulut écrire ; mais ce que l’on ne sait pas dire il est difficile de l’écrire aussi. La pauvre femme refit dix fois sa lettre.

……………………………………………
……………………………………………

« Sais-tu que je crois vivre au pays des rêves ?… et qu’il me semble, qu’un sylphe ou un archange m’entraîne avec lui dans des sphères bienheureuses, où règne, une ivresse éternelle ? Je vis en toi depuis que nos yeux ont échangé un premier regard ; rien de ce qui avait servi, jusqu’alors, de mobile à mes pensées et à mes affections ne subsiste plus dans Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/289 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/290 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/291 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/292 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/293 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/294 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/295 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/296 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/297 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/298 à un manœuvré, à un enfant…, à cette voix banale, enfin, qui répond sans troubler aux plus mystérieux désirs du cœur, parce qu’elle part d’une bouche totalement inconnue et indifférente. »



XLVII

Elle fit arrêter la voiture à l’entrée de la ville, dans le chemin bordé de grenadiers, et se dirigea, seule et à pied, vers l’atelier où elle avait vu Pietro. Malgré les audaces de sa pensée, elle tremblait en marchant, et rougissait sous son chapeau de paille à larges bords. C’est qu’elle n’était point encore aguerrie à de telles démarches. Et puis, je ne sais quels pressentiments l’agitaient et lui remettaient jeu mémoire Psyché marchant, avec un flambeau, vers l’Amour endormi.

Son cœur bondissait au moment où elle leva le loquet de la porte qui séparait l’atelier de la rue. Elle venait du grand soleil, et l’atelier était du côté de l’ombre. C’est pourquoi elle ne distingua rien d’abord que la nuit ; mais, à peine eut-elle abaissé ses paupières sur ses yeux pour en rafraîchir la pupille, et relevé le bord tombant de son chapeau de paille, qu’elle devint toute interdite et fit un pas en arrière.

Pietro n’était pas là ; mais elle se trouvait en présence de trois, ou quatre hommes aux bras nus, aux cheveux souillés de poussière blanche, qui se détournèrent simultanément de leur travail pour la regarder avec étonnement.

— Pardon, messieurs, pardon… balbutia-t-elle en jetant des regards investigateurs de tous les côtés de la vaste pièce ; je croyais être ici chez M. Pie… mais, je me trompe, excusez-moi…

La pauvre femme sortit, le plus vite qu’elle put, tandis, que les sculpteurs la saluaient d’un signe de tête, et que deux gamins de quatorze à quinze ans, qui dessinaient dans un coin, étouffaient mal un ricanement.

Elle fit rapidement quelques pas pour s’éloigner du théâtre de sa déconvenue, puis s’arrêta confuse, incertaine, mécontente d’elle-même… Son instinct lui criait de regagner sa voiture et de retourner à la Spezzia, en gardant ses dernières illusions, tandis qu’une pensée tyrannique la poussait à de nouvelles investigations. Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/301 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/302 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/303 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/304 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/305 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/306 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/307 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/308 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/309 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/310 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/311 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/312 Page:Vignon - Un drame en province - La Statue d Apollon.djvu/313 elle s’imposa la loi de rester à son balcon tandis qu’on débarquait une cargaison. Il fallait en même temps, pensait-elle, triompher de la faiblesse qui la faisait pâlir, à la vue de ces pierres inertes, et châtier son cœur orgueilleux et coupable. Ses deux enfants étaient près d’elle et s’amusaient à remarquer les mouvements mécaniques de la grue, et les efforts intelligents des débardeurs. Au milieu des blocs abrupts et grossiers, apparut une caisse longue, soigneusement ajustée.

Les débardeurs prirent un soin particulier de cette caisse, qui semblait bien recommandée. Lorsqu’elle fut déposée sur la berge, ils regardèrent l’adresse qu’elle portait, échangèrent quelques paroles et se montrèrent le quai ; et sur le quai un hôtel, l’hôtel de Morelay.

La comtesse tressaillit d’instinctive terreur. Elle passa la main sur ses yeux comme pour effacer une image pénible, regarda de nouveau en se demandant si elle ne s’était point trompée, puis trembla plus fort, car les hommes du port se consultaient toujours, en montrant alternativement sa maison et la caisse.

Elle rentra, en proie à une horrible inquiétude. Quel rapport pouvait-il y avoir entre elle et cette caisse inattendue ? d’où venait cette caisse ? Car elle se disait bien que tous les bateaux qui débarquent sur le quai d’Orsay n’arrivent pas de Carrare…



LV

Et pourtant, je ne sais quelle voix de la conscience lui criait qu’un spectre allait surgir du fond de cette boîte comme "du fond d’un cercueil. « Grand Dieu ! est-ce mon châtiment ? se demandait-elle ; n’avez-vous pas assez, Seigneur, du remords qui me ronge ? faut-il encore que ma honte devienne publique ?… »

Mille suppositions, plus cruelles les unes que les autres, se succédèrent, pendant deux heures, dans son cerveau encore malade. En vain les repoussait-elle comme, des chimères ; en vain s’efforçait-elle de se persuader que les regards et les paroles des débardeurs ne désignaient pas sa maison… ; que d’ailleurs ils avaient pu y porter les yeux pour bien des causes étrangères à leur travail…

Vers six heures, un domestique l’avertit qu’un camion chargé d’un lourd colis venait d’arriver.

— Madame veut-elle signer ? ajouta-t-il en lui présentant le livre d’expédition.

Elle resta étourdie sous cette demande, comme un criminel sous le premier coup de l’exécuteur, et ne répondit pas.

Le domestique alla discrètement chercher un encrier et une plume, les arrangea sur un guéridon, à côté du livre, et posa le tout devant la comtesse sans rien dire.

Madame de Morelay, froide, pâle, chercha des yeux le lieu du départ et le nom de l’expéditeur ; elle vit : La Spezzia, puis, un nom inconnu et peu lisible.

Elle signa, et attendit l’ouverture de la caisse et l’arrivée du comte, dans une angoisse inexprimable.



LVI

L’attente fut courte : à peine le domestique était-il redescendu qu’elle entendit la voix du comte de Morelay qui donnait des ordres dans la cour relativement à cette terrible caisse.

Incapable de laisser venir, jusqu’à elle, le malheur qui allait la frapper, la comtesse descendit précipitamment comme pour courir au-devant.

— Vous attendiez cette caisse ? vous savez ce qu’elle contient ? demandait-elle d’une voix si altérée que le comte se retourna épouvanté ?

— Sans doute ; une statue que…

— Ah !… s’écria-t-elle soudainement soulagée par la réponse simple et l’accent tranquille du comte. — Et… quelle statue ? reprit-elle après un instant, pour donner un sens à sa première question.

— Ne le savez-vous pas ?… Mais non !… vous étiez alors si souffrante !… et depuis, j’ai oublié de vous parler de mon acquisition. Tandis que j’attendais votre rétablissement à la Spezzia, et lorsque vous fûtes hors de danger, j’allai un jour, par désœuvrement, revoir Carrare. J’y rencontrai madame de Braciennes. Nous visitâmes quelques ateliers. Elle m’a découvert une statue d’Apollon, fort bien exécutée, ma foi ! comme tout ce qui sort des mains de ces sculpteurs italiens… Mais qu’avez-vous, ma chère ?…

Et le comte courut à sa femme, qui semblait près de se trouver mal.

— Rien… rien… continuez… Alors, cette statue…

— Je l’ai achetée. Nous avons dans le grand salon une niche que remplit fort mal votre étagère de bois des îles…

— Et vous voulez mettre là… votre statue d’Apollon ?… qui y restera… toujours ?… toujours ?…

— Vous verrez qu’elle fera bien dans ce salon, dont les panneaux représentent les divinités allégoriques des beaux-arts… Et puis, ce sera un souvenir de notre voyage !


FIN



  1. Les cousins, les moustiques, etc.