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La Science nouvelle (Vico)/Livre 2/Chapitre 10

Traduction par Jules Michelet.
Flammarion (Œuvres complètes de J. Michelet, volume des Œuvres choisies de Vicop. 496-499).


CHAPITRE X


DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.


Les poètes théologiens donnèrent à la chronologie des commencements conformes à une telle astronomie. Ce Saturne, qui chez les Latins tira son nom a satis, des semences, et qui fut appelé par les Grecs Kronos de kronos, le temps, doit nous faire comprendre que les premières nations, toutes composées d’agriculteurs, commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C’est en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production occupe les agriculteurs toute l’année. Usant d’abord du langage muet, ils montrèrent autant d’épis ou de brins de paille, ou bien encore firent autant le geste de moissonner qu’ils voulaient indiquer d’années…

Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces d’anachronismes : 1° Temps vides de faits, qui devraient en être remplis ; tels que l’âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant Varron place dans ce qu’il appelle le temps obscur. 2° Temps remplis de faits, et qui devaient en être vides, tels que l’âge des héros, où l’on place tous les événements de l’âge des dieux, dans la supposition que toutes les fables ont été l’invention des poètes héroïques, et surtout d’Homère. 3° Temps unis, qu’on devait diviser ; pendant la vie du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d’abord semblables aux bêtes sauvages, atteignent toute la civilisation qu’on trouve chez eux à l’époque de la guerre de Troie. 4° Temps divisés, qui devaient être unis : ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques dans la Sicile et dans l’Italie, plus de trois siècles après les courses errantes des héros qui durent en être l’occasion.


CANON CHRONOLOGIQUE


Pour déterminer les commencements de l’histoire universelle, antérieurement au règne de Ninus d’où elle part ordinairement.


Nous voyons d’abord les hommes, en exceptant quelques-uns des enfants de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la terre, un siècle dans l’Asie orientale, et deux siècles dans le reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses vagabondes, et alors commence l’âge des dieux qui dure neuf siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par le besoin de trouver de l’eau et des aliments, ils ne peuvent se fixer d’abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés s’établissent dans l’intérieur des terres. Mais vers la fin du premier âge, les peuples descendent plus près de la mer. Ainsi chez les Latins, il s’écoule plus de neuf cents ans depuis le siècle d’or du Latium, depuis l’âge de Saturne jusqu’au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer s’emparer d’Ostie. — L’âge héroïque qui vient ensuite, comprend deux cents années pendant lesquelles nous voyons d’abord les courses de Minos, l’expédition des Argonautes, la guerre de Troie et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C’est alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la Phénicie, descend de l’intérieur des terres sur le rivage, pour passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la navigation et par les colonies qu’elle a fondées sur les côtes de la Méditerranée et même au delà du détroit avant les temps héroïques de la Grèce.

Nous avons prouvé l’uniformité du développement des nations, en montrant comment elles s’accordèrent à élever leurs dieux jusqu’aux étoiles, usages que les Phéniciens portèrent de l’Orient en Orèce et en Egypte. D’après cela, les Chaldéens durent régner dans l’Orient autant de siècles qu’il s’en écoula depuis Zoroastre jusqu’à Ninus, qui fonda la monarchie assyrienne, la plus ancienne du monde ; autant qu’on dut en compter depuis Hermès Trismégiste jusqu’à Sésostris, qui fonda aussi en Egypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les révolutions de leurs gouvernements la marche générale que nous avons indiquée Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie par le commerce, durent s’arrêter dans la démocratie, le premier des gouvernements humains (Voy. le IV « liv.).

Ainsi, par le simple secours de l’intelligence et sans avoir besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune que présentait l’histoire universelle dans ses origines, tant pour l’ancienne Égypte que pour l’Orient plus ancien encore.


De cette manière, l’étude du développement de la civilisation humaine, prête une certitude nouvelle aux calculs de la chronologie. Conformément à l’axiome 106, elle part du point même où commence le sujet qu’elle traite : elle part de chronos, le temps, où Saturne, ainsi appelé a satis, parce que l’on comptait les années par les récoltes ; d’Uranie', la muse qui contemple le ciel pour prendre les augures ; de Zoroastre, contemplateur des astres, qui rend des oracles d’après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les étoiles fixes, et les Chaldéens, favorisés par l’immensité de leurs plaines, deviennent astronomes et astrologues en mesurant le cercle que ces astres décrivent, en leur supposant diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les libres volontés de l’homme ; sous les noms d’astronomie, d’astrologie ou de théologie, cette science ne fut autre que la divination. Du ciel les mathématiques descendirent pour mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude à moins d’employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur partie principale elles furent nommées avec propriété géométrie.

C’est à tort que les chronologistes ne prennent point leur science au point même où commence le sujet qui lui est propre. Ils commencent avec l’année astronomique, laquelle n’a pu être connue qu’au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les constellations, mais ne pouvait leur rien apprendre de la succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu impuissants les nobles efforts du cardinal Pierre d’Ailly. Voilà pourquoi l’histoire universelle a tiré si peu d’avantages pour éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de l’étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.