La Satire de l’esthéticisme

La Satire de l’esthéticisme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 80 (p. 378-398).
LA
SATIRE DE l’ESTHÉTICISME

Miss Brown, by Vernon Lee. London; Fisher Unwin.

Nous croyons savoir qu’une traduction se prépare de l’un des romans les plus curieux que l’Angleterre ait produits depuis des années : Miss Brown. Ce sera une bonne fortune pour les amateurs de nouveauté, si souvent déçus; car, il faut le reconnaître, la littérature d’imagination ne brille plus nulle part en Europe par une grande originalité. Chez nous, cette pauvreté d’invention se déguise encore sous les raffinemens bien modernes de l’analyse, quelquefois malsaine et perverse, sous des préoccupations, beaucoup trop envahissantes même, de pathologie, d’anatomie sociale, etc. De telles ressources sont refusées à nos voisins, qui gardent un respect de la morale malheureusement perdu ailleurs. Nous ne prétendons pas dire par là que l’on soit en Angleterre plus vertueux qu’en France ou qu’en tout autre pays; des procès récens ont prouvé le contraire à ceux qui auraient eu la naïveté de croire que certains vices ne fussent pas, d’un bout de l’Europe à l’autre, inséparables d’un certain degré de civilisation ; mais si le mal existe, on se rend compte du moins chez les Anglais qu’il est le mal, nul n’a envie d’en sourire, son nom est resté inséparable de celui de honte et de péché, surtout on se défendrait de l’idéaliser, de le glorifier ou même de le peindre en prose. La poésie a plus de licence sans doute; elle ne s’adresse qu’à un public relativement restreint, et la forme seule du vers ennoblit les sujets qui, autrement traités, encourraient le reproche d’immoralité ; mais, comme le fait remarquer avec beaucoup de justesse l’auteur de Miss Brown, supposons développé en manière de roman le thème si pathétique et si généreux pourtant d’Aurora Leigh, un tel ouvrage ne trouverait ni éditeur ni acheteur. Ce parti-pris de réserve, qui touche à la pruderie et à l’étroitesse, empêche, sauf dans les cas où le génie éclate malgré toutes les barrières, une représentation suffisamment franche et complète de la vie. Vernon Lee, qui appartient à la pléiade émancipée des auteurs anglais habitant l’Italie, semble s’être proposé d’éviter un double écueil : celui du pessimisme à la mode sur le continent et qui se voue systématiquement, pour ainsi dire, qu’il soit question de caractères ou de ce qu’on appelle le monde, à n’explorer que certaines cavernes fangeuses, certains détours suspects, et celui du pharisaïsme insulaire qui donne souvent, dans le sens opposé, des impressions non moins fausses, en affectant d’ignorer comme si elle n’existait pas une partie intégrante, quoique lamentable, des rouages de l’humanité. Autant nous sommes las, en effet, de voir étaler à plaisir les turpitudes grandes et petites dont la recherche exclusive accuse, chez nos naturalistes, une sorte d’obsession sensuelle qui accapare tout leur esprit, et les met hors d’état de découvrir ce qu’il peut y avoir de noble à côté de ce qu’il y a certainement d’ignoble, autant nous restons froids devant les peintures de mœurs .t de sentimens atténués, corrigés à l’usage des demoiselles. L’alliance du plus pur idéal et de la plus audacieuse réalité, le goût des choses élevées et celui des choses vraies que l’on rencontre dans Miss-Brown, en dehors de toute convention, nous frappe donc particulièrement; voilà un événement littéraire arrivé sur les confins de ces mondes qi différens, la pensée française et la pensée anglo-saxonne. C’est comme un pont hardiment jeté au-dessus de l’abîme qui les sépare. L’évidente droiture d’intention de la femme supérieure qui signe Vernon Lee, même quand elle nous montre sans voiles les plaies de son temps, est une leçon et un exemple dont on pourra profiter des deux côtés de cette frontière intellectuelle.

Il est vrai que l’effet produit d’abord a ressemblé plutôt à un scandale ; pour nous, le livre au contraire atteste cette étrange intensité de vie morale dans le bien et dans le mal que reconnaissent chez les Anglais tous ceux qui, sans s’arrêter à la surface de maintes excentricités tout individuelles, vont droit aux grands mouvemens généraux. « Cette étrange intensité de vie morale, » le mot est de Vernon Lee, ou, — donnons-lui une fois son vrai nom que tout le monde connaît,-— De miss Paget elle-même. Vivant le plus souvent à l’étranger, elle est dans la meilleure situation pour apprécier par la comparaison le fort et le faible de son pays ; l’habitude de la critique, dans laquelle naguère elle s’exerça, lui a procuré cette sûreté de vue, cette profondeur d’analyse, cette force de raisonnement, cette indépendance et cette largeur d’opinion qui sont très rarement le partage des femmes. Peut-être fallait-il avoir écrit les remarquables Essais sur la renaissance, qui ont été réunis sous le nom du divin enfant ailé sorti des noces de Faust et d’Hélène, Euphiorion[1], peut-être fallait-il avoir médité ensuite les dialogues d’une investigation si pénétrante et si subtile sur les aspirations et les idées de notre temps qui font de Baldwin[2] comme une clé nécessaire à certaines parties de Miss Brown, pour pouvoir aborder le roman avec ce mélange singulier de qualités de premier ordre et de défauts presque aussi attachans que les qualités mêmes. Un beau sujet d’essai que nous intitulerions volontiers : « De la révolte esthétique et de la révolte utilitaire contre les conventions de la vie, » se mêle ingénieusement à une étude psychologique très nouvelle qui émeut comme ferait le plus poignant des drames avec le secours de fort peu d’événemens extérieurs. Mais peinture de mœurs, drame et psychologie, tout cela est si curieusement anglais, que l’on ne saurait en avoir l’intelligence sans s’aider de renseignemens et de commentaires.

Grâce à M. Paul Bourget et à M. Gabriel Sarrazin, les lecteurs français ont appris déjà au juste ce que c’est que l’esthéticisme ou plutôt ce qu’il fut, car, sous la forme si durement flagellée par Vernon Lee, il tend à s’effacer tous les jours, quitte à renaître, en passant par de nouveaux avatars. Et, cependant, le nom d’esthète n’évoque encore pour bien des gens que la figure de quelque beauté ou de quelque caricature, selon le cas, prétentieusement vêtue d’étoffes fanées et traînantes, style moyen âge, une fleur d’œillet, de lis ou de tournesol attachée près de l’épaule, telle qu’on en rencontrait naguère à Londres dans les environs du musée de South-Kensington. L’esthéticisme de l’art apparaît, sans doute, à un petit groupe, à travers les compositions assez mal connues de son principal apôtre le peintre-poète Rossetti ; on se rappelle quelques belles strophes de la Maison de vie ou de la Demoiselle bénie, quelques visions d’idéal mystique fixées par le crayon ou le pinceau sous les traits de femmes pâles et vaporeuses, reines d’amour platonique qui font penser à la Béatrix du Dante et aux anges de Fra Angelico ; malheureusement, on se rappelle aussi les imitations en poésie et en peinture de tant d’artistes ou même d’amateurs qui se vouent tantôt à représenter des créatures décharnées, aux joues caverneuses, aux yeux hagards, aux chevelures invraisemblables, ridiculement accoutrées à l’instar des primitifs, tantôt à écrire sous forme de légendes, de ballades ou de sonnets, un insupportable et prétentieux galimatias.

Tout cela est assez vague, en somme, dans la mémoire de ce qui représente en France une majorité. Il n’est donc point inutile peut-être de rappeler aux lecteurs de Miss Brown que sous « le ciel bas et positif de l’Angleterre[3] » sont nés les plus ardens chercheurs d’idéal, les amans les plus passionnés de la beauté qui aient existé jamais. L’Italie, vers laquelle de pareilles organisations poétiques devaient tendre fatalement, a mis une empreinte indélébile à ces âmes du Nord, profondes comme ne le seront jamais des âmes méridionales. Elle a fourni un élément partout visible au panthéisme d’un Keats et d’un Shelley, au romantisme d’un Byron, son influence a fait germer des fleurs exquises sur ce sol anglo-saxon auquel tient si fortement par les racines le double génie d’Elisabeth Barrett et de Robert Browning, enfin elle a infusé en plein XIXe siècle à un groupe de peintres et de poètes appartenant à la colonie britannique qu’elle attire et qu’elle retient le culte des formes d’art antérieures au XVIe siècle. Les frères préraphaélites, précurseurs des esthètes, qui ne sont que les décadens de cette école, se rangèrent dévotement à la suite de Dante et de Giotto; ils ne cherchèrent leurs inspirations que dans le moyen âge et dans l’aube de la renaissance. Comment leurs disciples ont pu mêler au mysticisme symbolique un culte moins pur pour Villon, puis pour Baudelaire et Théophile Gautier, c’est le secret de ces dilettantes, qui s’éprennent tour à tour ou même à la fois de toutes les curiosités. Ce qui avait été chez les préraphaélites proprement dits une nostalgie sincère, quoiqu’un peu maladive peut-être d’idéalisme sentimental, devint très vite affectation chez les esthètes; ils s’appliquèrent à protester contre ce qu’il y a de formaliste dans l’esprit anglais, non-seulement par leurs œuvres, mais par leurs allures et leurs habitudes. L’archaïsme, purement intellectuel d’abord, qu’ils affichaient, s’étendit jusqu’à l’ameublement, jusqu’au costume; ce fut un défi porté au cant anglais par un autre cant qu’exaspéraient probablement la contradiction et le désir d’étonner. On connaît cette émulation à s’entre-dépasser dans une même voie qui conduit finalement toutes les coteries aux dernières limites de l’exagération et de l’absurde. Les beaux jours de 1830 avaient été en France témoins d’une révolution du même genre : l’air fatal, les poses penchées, les pâleurs de clair de lune. les gilets de troubadour, les chevelures en saule pleureur retenues par le camée d’une féronnière furent à la mode en même temps que le romantisme ressuscitait le goût de tout un bric-à-brac féodal : mais, chez nous, le ridicule a bien vite raison des excentricités de ce genre, tandis qu’en Angleterre sa puissance est médiocre. Les parodies au théâtre et les caricatures du Punch n’eussent porté aux esthètes que d’assez faibles coups, si la morale elle-même n’eût été mise enjeu, parlant soudain par la voix mordante et passionnée, ironique et sérieuse de Vernon Lee. Celui-ci le dit quelque part : « La santé morale en Angleterre, où le mal est brutal et grossier, beastly brutish, dépend du sérieux ; la santé morale en France, où le mal devient tout de suite spirituel, dépend du rire... » Et il nous engage fort à garder notre rire, faute duquel nous n’avons plus qu’une littérature malsaine, sortie des Confessions, si oublié que paraisse être Rousseau, une littérature qui, bien loin d’être le produit de notre maturité, comme voudraient le faire croire ceux qui s’y adonnent avec un déploiement indécent d’attitudes prétendues viriles, n’est en réalité qu’un symptôme morbide..

Pour sa part, Vernon Lee s’adresse à des Anglais, à des Anglais qui, en masse, attachent encore, nous le répétons, un sens religieux aux mots d’Evil et de Sin, de mal et de péché, au lieu d’accepter ces choses avec une philosophique indifférence, ni plus ni moins que ce que le vulgaire appelle le bien et la vertu ; à des Anglais qui, utilitaires autant qu’idéalistes, n’admettent pas que la vie ne soit faite que pour servir de cadre à des sensations d’art, et qui ont besoin que l’on s’adresse à leur conscience avant d’amuser leur esprit. Il éveille en eux l’instinct du combat contre ce qui n’est à la surface qu’une affectation, une pose, mais une pose dangereuse, si nous voulons l’en croire, qui, pour peu qu’elle se propageât, finirait par affaiblir jusqu’à un complet anéantissement le sentiment énergique du devoir, dont nos voisins sont si jaloux. Et voilà sur pied aussitôt cette police morale, prompte à intervenir de l’autre côté du détroit. Pour juger s’il était nécessaire de l’appeler à la rescousse et si le cri d’alarme est ou non proportionné au péril, nous résumerons en quelques pages les parties essentielles du roman, nous appellerons l’attention du lecteur sur tels faits particulièrement caractéristiques.


II.

"Walter Hamlin est quelque chose de mieux qu’un esthète ordinaire, c’est un peintre-poète du plus réel talent, quoi qu’il fasse comme ses pareils de la peinture poétique et de la poésie picturale ; bref, c’est un Dante Gabriel Rossetti au petit pied. Nous le rencontrons en Italie au moment où l’Italie, après tout le reste, a cessé de l’intéresser. Le monde, en général, n’est plus pour lui qu’une buée pâle et prismatique pleine d’ombres vagues, et son talent se ressent de cette espèce de décoloration qu’il porte en lui. L’indifférence même d’être devenu indifférent à tout l’a gagné peu à peu, si jeune qu’il soit encore. Il n’y a guère plus d’une douzaine d’années qu’il était considéré comme un type combiné d’Eros-Apollon à Oxford, où il figurait couronné de fleurs dans ces étranges soupers de dieux grecs, de troubadours provençaux, de héros scandinaves qui divaguaient après boire en costumes de fantaisie sur une foule de questions transcendantes, et ces jours de folie, désormais noyés pour lui dans le vague d’un rêve, ont été rappelés par un de ses vieux camarades du nom de Perry qui, maintenant, fait à Florence de la peinture pour vivre. Il le faut bien, car Perry a femme et enfans; la femme, — Elle le mène haut la main, — une prétentieuse créature, aux allures de Sapho, qui, loin de soigner son ménage, traîne dans la poussière les plis droits d’une robe à la grecque ; les enfans, — six, dont cinq filles, — Des anges préraphaélites, déjà bercés de poésie esthéticienne et qui, se sachant les plus beaux de Florence, ont l’habitude de poser dans tous les ateliers, où on les bourre de bonbons pour les faire tenir tranquilles. Ces enfans, dont une mère extravagante dirige l’éducation intellectuelle, ont pour bonne une jeune fille qui deviendra l’héroïne du roman, Anne Brown.

Elle apparaît à Walter Hamlin dans une pièce voisine de la cuisine, où elle est occupée à repasser, tout en chantant d’une voix curieusement métallique, qui ressemble moins à celle d’une femme qu’à la voix d’un jeune garçon. Hamlin est frappé de son genre de beauté, bien fait pour ravir un esthète: des yeux immenses d’un gris bleu sombre, sous les masses obscures d’une chevelure sans lustre, crépelée au-dessus d’un front étroit de statue, des joues légèrement creusées, des lèvres un peu fortes, un teint dont la pâleur opaque et uniforme rappelle le marbre antique, tout cela lui compose une physionomie sérieuse, profondément et majestueusement triste, presque tragique, pourrait-on dire. Oui, c’est une statue, ni grecque ni romaine pourtant, et qui aurait plutôt quelque chose de juif, voire d’éthiopien ; elle fait penser à certaines figures grandioses de Michel-Ange. Détail inouï, elle parle anglais sans accent.

Hamlin, dont les émotions d’artiste sont agréablement excitées, apprend qu’elle est Anglaise, en effet, née en Italie d’un Écossais et d’une Sicilienne. Le père, un ouvrier, ivrogne et républicain, s’est tué; cette sinistre histoire recommandait l’orpheline à l’intérêt de Mrs Perry, qui se pique d’être socialiste et qui, d’ailleurs, choisit volontiers ses domestiques sur la mine, afin d’élever l’âme de ses enfans en les entourant de formes humaines irréprochables. La cuisinière pourrait être une sœur cadette de la Joconde; la lingère ressemble à un Palma Vecchio, etc. Il lui paraît tout simple de prier la bonne de ses enfans de servir de modèle à l’hôte de son mari. Anne obéit avec la soumission grave et silencieuse qui lui est habituelle. Enhardie par le respect que lui témoigne Hamlin, car il est de ceux qui, sans vénérer ni les distinctions sociales, ni les institutions religieuses, ni rien de ce qui compose la morale vulgaire, ont la vénération presque timide d’une certaine sorte de beauté, Anne sort un peu de sa réserve décourageante et répond brièvement à quelques questions. Le peintre découvre qu’elle lit le Dante à ses momens perdus et qu’elle étudie la grammaire afin de pouvoir un jour devenir parlatrice, apprendre l’italien à son tour aux dames anglaises, qui paient ces leçons-là quarante sous environ. Tout est pur, fier et déterminé chez cette fille. Hamlin n’oserait la récompenser de sa patience et de sa bonne volonté, comme il ferait pour un modèle ordinaire. Il lui donne la Vita Nuova, le livre sacré des esthètes ; plus tard, il ajoutera ses propres poésies à ce premier don reçu avec la gratitude farouche et toujours près d’une certaine méfiance qui caractérise Annina. (Il l’appelle pour sa part cérémonieusement miss Brown.)

Peut-être les lecteurs superficiels trouveront-ils quelques longueurs dans la première partie du récit. Nous ne saurions être de cet avis. Il nous semblerait regrettable que la description si brillante de la fête de Lucques fût abrégée, ou que l’on supprimât la jolie représentation de Sémiramide au Teatro del Giglio. Sans doute, le portrait de Mrs Perry tourne à la caricature, mais les touches en sont généralement justes ; l’esprit pétille partout; il est rare qu’un romancier anglais, fût-ce parmi les plus illustres, ait ce que nous appelons de l’esprit ; il faut pour cela qu’il soit devenu cosmopolite à la façon de Vernon Lee, dont la plume est au besoin amusante, naturelle et vive autant qu’elle peut, en d’autres cas, être éloquente ou chargée d’érudition. D’ailleurs, comment faire comprendre sans beaucoup de détails accumulés le point important, l’amour qui naît entre le poète revenu de tout, usé par la vie, et cette fille du peuple qui cache sous l’apparence corporelle d’une sibylle, l’âme transmise par atavisme d’une puritaine d’Ecosse? S’il s’agissait d’une intrigue, même sentimentale, entre peintre et servante, il n’y aurait pas lieu à tant de développemens, mais la devise de l’écrivain qui nous occupe est de ne se proposer aucun sujet qui soit au-dessous des facultés les plus nobles de l’esprit humain, de ne vouloir intéresser qu’aux choses dont on peut tirer profit, bien loin qu’elles abaissent ou salissent l’imagination. Nous ne sommes pas là en face d’aventures vulgaires. Il faut amener le lecteur à comprendre comment la pensée de ce que deviendra l’extraordinaire beauté d’Anne Brown s’empare de Hamlin, hantant jour et nuit son cerveau d’esthète ; cette royale créature s’éteindra donc inconnue dans l’obscurité, après avoir couru le cachet laborieusement ou servi de ménagère à un boutiquier qui l’épousera, si elle ne devient pas la maîtresse de quelque méchant petit artiste anglo-florentin. Cette pensée qui le remplit de colère inspire au poète deux sonnets : Lost loveliness, Stillborn Joy, Beauté perdue et Joie mort-née. En les écrivant, il se dit que, dans un milieu favorable, cette pauvre inconnue serait cependant la plus belle femme de l’Angleterre, c’est-à-dire de la société préraphaélite qui représente l’Angleterre à ses yeux. Mais comment la transporter dans ce milieu favorable ? l’idée lui vient de jouer le rôle de Pygmalion, d’éveiller à la vie de l’intelligence et du sentiment cette statue sublime. N’allez pas croire qu’il s’y prenne pour cela de la façon qui pourrait tenter, ne fût-ce que passagèrement, tout autre qu’un esthète !

Déjà il choisit en lui-même la pension lointaine où il la placera pour deux ans, le quartier de Londres où il l’installera ensuite, celle de ses propres parentes qui pourra le mieux lui servir de chaperon. Il se voit avec délices entamant une longue cour à laquelle il ne fixe pas de terme, l’amour platonique étant le seul qui vaille qu’on le rêve. Cependant Anne Brown continue à poser pour lui en Vénus victorieuse. Repoussez encore toute pensée grossière: la Vénus victorieuse d’un peintre préraphaélite n’a rien de commun avec aucune autre Vénus ; la plus austère des religieuses pourrait se reconnaître dans cette dame vêtue de brocard d’un vert assourdi sur fond d’or et assise dans un paysage mélancolique, au coucher du soleil, sous le dais que forment au-dessus de sa tête des branches de palmier entrelacées. Sa main tient une de ces palmes brisée, traînant jusqu’à terre. Une expression de tristesse insondable et d’inexplicable mystère se dégage de toutes les lignes de ce visage prêté à la déesse de l’Amour. Le tableau, du reste, ne fut jamais achevé ; il ne servit que de prétexte à de brefs entretiens, grâce auxquels l’artiste put s’assurer que son modèle, orgueilleux et taciturne, n’était en réalité qu’une enfant ignorant tout du monde, insensible à tout jusque-là, sauf à de précoces douleurs. C’était ainsi qu’il la voulait.

Rien de plus délicat que les précautions avec lesquelles il la supplie de se fier à lui pour recevoir l’éducation qu’elle désire et qui sera, — il le veut, — accompagnée d’une fortune indépendante. Elle pourra ainsi plus tard se marier à son gré. Si sa préférence se fixe sur lui, Hamlin, il l’en bénira, car il l’aime; mais rien ne l’engage d’ailleurs, elle reste libre. Abasourdie d’abord comme par un coup de foudre, la pauvre fille accepte tout, froidement en apparence, quoique au fond elle se sente heureuse à en mourir. Mais son consentement ne suffit pas, elle a un véritable tuteur, son cousin Richard Brown, qui est contremaître en Angleterre, dans une fonderie. C’est à lui que Perry s’adresse pour empêcher un mariage absurde, qui ne peut avoir, autant qu’en peut juger la sagesse mondaine, que de déplorables résultats. Et Richard vient en personne apprécier le cas, défendre cette parente qu’il a aimée toute petite, alors qu’il vivait en Italie chez l’oncle Brown, son bienfaiteur.

La scène est belle entre les deux hommes : celui-ci, un robuste gaillard de trente-six à quarante ans, dur comme le fer qu’il a manié toute sa vie, d’une laideur intelligente, ses traits camus encadrés dans une barbe inculte, sans manières, du reste, mais plein de logique et de bon sens ; celui-là, le descendant physiquement appauvri d’une race noble émigrée jadis à la Jamaïque, languissant et beau comme une femme, qui demande à l’art le plus raffiné toutes ses sensations bonnes et mauvaises, sans autre guide, sans autre frein que le culte vague autant que subtil d’un idéal. Comment Richard comprendrait-il le besoin qui lui est venu de rétablir dans ses droits de reine, uniquement parce qu’elle est à ses yeux la plus belle personne du monde, une femme qu’il connaît à peine et qu’il a rencontrée au bas de l’échelle sociale? Il s’imagine tout simplement que cet aristocrate, libertin et efféminé, propose à sa cousine, en échange de la honte, le moyen subséquent de se marier et de vivre dans l’aisance. S’il veut la faire instruire, c’est pour s’amuser avoir les résultats de l’éducation sur une telle nature. Infamie que tout cela!

Hamlin arrive à calmer les susceptibilités et les soupçons de ce rustre en lui expliquant qu’il compte dès à présent placer sur la tête de miss Brown un capital considérable qui sera administré par lui, Richard, jusqu’à la majorité de celle qu’il laisse parfaitement libre de devenir ou non sa femme, tandis que, pour sa part, il s’engage à l’épouser dès qu’elle le voudra. Ce singulier marché est enregistré par acte au consulat d’Angleterre.

Forcé d’admettre la bonne foi du prétendu séducteur, Richard Brown essaie de détourner sa cousine d’un arrangement qui lui inspire, on le sent, des répugnances et des révoltes toutes personnelles. Avec une rudesse, un manque de tact que seuls les Anglais de cette classe peuvent posséder à pareil degré, il prouve à la pauvre Anne qu’un tel mariage eût indigné son père, l’ouvrier radical, qu’il la dégradera irrémédiablement. Elle ne sera plus rien qu’une chose achetée, le jouet d’un caprice sensuel, un meuble, moins qu’une bête de somme au service de ce blasé. Est-ce l’éducation d’une dame qui lui fait envie? Qu’elle le dise; il est maintenant à même de la placer dans un bon pensionnat d’Angleterre ; ainsi elle ne devra rien à personne. Non ; elle préfère les bienfaits d’un étranger. C’est donc au luxe qu’elle lient, créature mercenaire !

Il la quitte, en l’insultant, sur ce mot, qui montre assez ce que l’Angleterre pense du mariage d’argent, toléré, préconisé ailleurs :

— J’aimerais mieux que vous eussiez cédé par amour à un homme que de vous voir vous vendre ainsi!..

Mais Anne songe bien peu, quoi qu’il puisse supposer, aux avantages de l’opulence; elle aime, et toute la conduite de son bienfaiteur l’amène de jour en jour à s’attacher davantage. Pendant les deux années que durera son initiation à ce qu’une femme du monde est obligée de savoir, Hamlin ne la verra pas, ne se rappelant à elle que par des lettres respectueuses jusqu’à la cérémonie ; son altitude mentale devant elle n’est-elle pas celle d’un poète servant, de l’époque des cours d’amour, aux pieds de quelque divine inspiratrice, inconsciente de ses qualités surhumaines et certainement irresponsable de l’effet qu’elle produit? Parfois la jeune fille se sentira glacée plutôt qu’émue par cette adoration ultra-platonique, mais alors elle s’indignera contre elle-même. — Il faut, pense-t-elle, que je me rende digne de lui. — Et, pour cela, elle se remet avec ardeur à étudier la littérature et l’histoire, sous la direction de Mrs Simson, qui, dirigeant à Coblentz une école anglaise extrêmement libre, a été chargée de mener à bien cette éducation préraphaélite, ragoût confus de lyrisme grec, de mysticisme orienta!, d’éclectisme français et de symbolisme du moyen âge. Il est bien piquant, le portrait de Mrs Simson, que l’auteur compare à une vieille jument grise de bonne volonté. Les Anglaises de ce type restent, même en se mariant, toujours vieilles filles sur un certain point, à savoir l’incapacité de sentir aucune différence d’âge entre elles et des fillettes de seize ans, excellentes âmes au fond, enthousiastes, optimistes et d’une activité dévorante, adorant la jeunesse, la comprenant trop bien pour la tyranniser.

Les six pensionnaires qui étudient sous son toit sont autorisées à se développer chacune selon ses dispositions naturelles: l’une d’elles lui a été envoyée de la Nouvelle-Zélande ; une autre, qui approche de la trentaine, étudie la chirurgie auprès d’un fameux oculiste allemand; les autres, orphelines ou séparées de leurs parens par quelque circonstance, apprennent le grec, suivent des cours de philologie comparée, de botanique, etc., et scandalisent les matrones allemandes, qui trouvent leur manière de flirter tout le contraire de sentimentale. Anne est, de la part de ses compagnes, l’objet d’une grande curiosité; mais elle ne se lie avec aucune, avant dans sa vie un but qui lui suffit. Toute son âme est tendue vers le désir de s’élever jusqu’à celui qu’elle place au-dessus du monde entier et qu’elle adore de loin comme elle ne pourra, hélas, continuer à le faire de près. C’est le beau temps de leurs amours : il lui envoie de petites ébauches d’un coloris d’émail ou de joyaux anciens qui doivent ressembler aux aquarelles de Gustave Moreau; il lui choisit des livres, il lui raconte tout ce qu’il fait et même, à travers de poétiques réticences, il lui laisse entrevoir les conflits de sa propre nature, qui oscille perpétuellement entre l’éther et la fange, aspire à l’inaccessible et se consume dans l’impossibilité de vouloir. Les lettres d’Anne ne sont pas ce qu’il y a de moins intéressant dans cette étrange correspondance : elle n’a pour sa part que de bien humbles souvenirs ; mais, sous l’influence de ses lectures et de la passion contenue dans laquelle de plus en plus elle s’absorbe, elle écrit des pages dont Hamlin lit parfois des fragmens à quelques amis sans en révéler l’auteur, en les proclamant dignes, par leurs audacieuses métaphores, de la période même d’Elisabeth. Là encore c’est le dilettante qui triomphe plutôt que l’amant ; il n’entend point les palpitations de ce jeune cœur qui est tout à lui ; il ne voit que la forme, et il répond par des vers qu’Anne Brown ne comprend pas toujours, mais dont elle sent l’élévation, la vague tendresse, la délicate mélancolie assez pour placer leur auteur parmi ses poètes favoris : Shelley, Keats et Goethe. Ils sont du même sang, lui semble-t-il.

Enfin son exil va cesser ; l’ancienne servante est une dame dans toute la force du terme quand elle prend le chemin de Londres, en compagnie d’une femme de chambre qui est venue la chercher et dont elle souffre les soins respectueux avec peine, se rappelant qu’il y a si peu de temps encore elle était au même rang que cette fille. Jamais Anne Brown ne s’enivrera des avantages matériels de sa situation ; elle est née vraiment noble ; rien ne l’étonne et rien ne change ce qu’il y a de meilleur en elle : un caractère bien trempé. Elle descend sur le quai de la Tamise du bateau qu’elle a pris à Anvers, Hamlin ne voulant pas que sa madone mystérieuse ait la moindre impression de l’Angleterre autrement que par lui et avec lui, ni que leur rencontre s’effectue au milieu des vulgarités d’une gare de chemin de fer; il lui fait des questions sur son voyage, sur ce qu’elle a vu de Rubens et de Memling, quand son cœur à elle déborde de tant d’autres choses depuis longtemps emprisonnées. Voilà l’exquise petite maison qui est la sienne, et à laquelle il semble que, depuis le temps de George Ier, on n’ait touché que pour y ajouter des copies de Mantegna et de Botticelli, des tapisseries anciennes, des meubles gothiques, tout cela d’imitation, mais d’un goût recherché. Voilà maintenant, dans cet intérieur si neuf, qui a l’air si vieux, la tante de Walter Hamlin, Mrs Macgregor, qui, pour sa part, se moque des esthètes, car elle appartient à une époque où l’on aimait les jeunes filles blanches et roses, les couleurs franches dans la toilette, un aimable embonpoint et la lecture des philosophes français; elle est fort distraite, assez indifférente et même à la surface quelque peu misanthrope, mais elle traite la fiancée de son neveu en nièce dès le premier instant. Peut-être y a-t-il là quelque invraisemblance, et Vernon Lee ne nous fait-il pas assister suffisamment à la conquête de tante Claudia, cet esprit fort, par la créature toute de foi et de simplicité qui est devenue sa pupille. C’est que nous avons à voir beaucoup de choses plus piquantes, notamment la présentation d’Anne Brown dans la société esthétique à laquelle elle est annoncée et qui l’attend avec une fiévreuse curiosité. Tout ce monde est fort supérieur aux conventions vulgaires et ne s’informe nullement de son passé; les invitations pleuvent chez elle. Bientôt miss Brown est pour Londres tout entier une beauté célèbre, quasi-professionnelle, la beauté esthète par excellence.

Avec amour Hamlin a dessiné sa toilette pour la première fête où elle paraît, une toilette exécutée par le plus habile costumier de théâtre, collante, traînante, drapée par la main d’un sculpteur, en soie de Crète d’un blanc jaune, mince comme de la mousseline et ridée comme du crêpe, quelque chose de solennel et d’hybride entre l’antique et le moyen âge. Anne fait sensation dans cet accoutrement, qu’elle compare en elle-même aune chemise de nuit; mais son succès, bien loin de lui tourner la tête, l’ennuie plutôt; il ne change rien à cette sorte de passivité tragique qui lui faisait supporter naguère si dignement les misères de la domesticité. Elle observe beaucoup ; il y a des esthètes qui lui plaisent, d’autres qu’elle trouve amusans; d’autres, enfin, qui la choquent, et elle le dit franchement à Hamlin, étant la sincérité même. Les noms des personnages esthétiques que met en scène Vernon Lee au second plan de son récit seraient faciles à découvrir en cherchant un peu : on reconnaît à mesure Mme Argiropoulo, la femme du marchand de raisins secs, acheteur de tableaux, qui donne la chasse aux lions pour ainsi dire, attirant chez elle tout ce qui est à la mode; et ce Cosmo Chough, qui, tout démocrate qu’il soit, aimerait à passer pour le fils naturel d’un duc, qui parle de la France, en grasseyant, comme de sa vraie patrie, qui réunit dévotement des reliques de sainte Thérèse et des cheveux de Lucrèce Borgia, qui cache avec soin son adresse et ne chante en ses vers que Messaline, Phryné ou Impéria, tandis qu’il est en réalité le mari très dévoué d’une vieille femme acariâtre, un père de famille modèle ; et le petit Posthlethwaite, le prince des esthètes, un lis du Japon à la boutonnière; et Dennistoun, le poète du blasphème, de l’amour fougueux, effréné, presque féroce, un être chétit d’ailleurs, infirme, à demi mort; et ce Lewis, enfin, dont les dessins sont tous dédiés à la beauté mystérieuse, maladive, fantastique et cruelle, loveliness in decay, selon le programme esthétique, épris, pour son compte, de magnétisme et de perversité, veuf d’une femme sentimentale qui, à trente-cinq ans, avait quitté pour lui un mari capable, par amour, de demander le divorce. Il y a là plus d’un portrait, travesti ou dénaturé, cela va sans dire, plus d’une allusion malicieuse. L’auteur ne pèche pas par trop d’indulgence; il nous donne toutefois un échantillon de l’Anglaise adoucie, attendrie, grâce à un semi-esthéticisme, lequel n’est que le sentiment très pur et très féminin du beau opposé aux tendances scientifico-utilitaires vers le vrai, qui, dans l’autre camp, s’exagère de plus en plus, même chez les jeunes filles. Entre celles qui ne rêvent plus que de réformes sociales, qui s’adonnent aux sciences exactes, développent leurs muscles et se coupent les cheveux courts, et celles qui, comme Keats, ne sont certaines de rien que de la vérité de l’imagination et font de toute leur vie un rêve mystique, quelque peu entaché de préciosité, nous oscillons, avec de secrètes et malsaines préférences latines pour ces dernières, en dépit de leurs menus ridicules et de ce qui peut leur manquer de moelle, de backbone.

Il y a quelque chose de si effroyablement positif et absolu dans le caractère anglais tel que nous le rencontrons chez Richard Brown, par exemple, ce philistin, ce barbare, qui s’aventure chez les esthètes pour se rapprocher de sa cousine ! Vernon Lee le résume en quelques lignes, ce caractère type : « Une grossièreté de fibre indéfinissable, un manque d’appréciation, de sympathie pour l’idéal des autres, une tendance à mépriser tous ceux qui ne se placent pas au même point de vue et ne poursuivent pas le même but que lui, et, par-dessus tout, un désir inconscient de domination, un besoin presque animal de suprématie, que son sentiment de ce qu’il y a en lui de pur, de droit et de dévoué le conduit à chérir comme si c’était là une sorte de Saint-Esprit et non pas uniquement le résultat d’un tempérament brutal que seuls une noble intelligence et un caractère généreux ont élevé au-dessus des intérêts de la brute, mais qui demeure brutal tout de même. » Qu’on ne croie pas qu’il s’agisse ici du simple contre-maître Richard Brown ; non, les deux années qui ont suffi à faire d’Anne une lady ont transformé cet ouvrier, devenu l’associé de son ancien patron, en un membre futur du parlement, radical déclaré, à cheval sur les grandes questions du paupérisme et de l’instruction obligatoire. Il a pris, jusqu’à un certain point, l’usage du monde : il sait contenir ses haines et ses rancunes ; Anne trouve en lui un ami souvent amer et sarcastique, avec des retours de méfiance et de dureté, mais solide au fond, et dont les principes inflexibles tranchent sur l’affectation générale qui l’entoure d’une manière dont elle ne peut être que frappée.

De plus en plus lasse, elle se meut à travers les brouillards de Londres esthétique, priée au thé de celle-ci, conduite dans l’atelier de celui-là, saturée de musique wagnérienne par des pianistes allemands chevelus, condamnée à entendre des lectures qui la choquent sur les plus grossiers précurseurs de Shakspeare qu’un partipris d’archaïsme fait préférer à Shakspeare lui-même. Du bien, du mal, il n’est jamais question. Au nom de l’art, tout devient légitime. Telle est la morale que professent les esthètes les plus incapables en réalité d’aucune action répréhensible. D’étranges conversations sur le dieu Baudelaire et sur Mademoiselle de Maupin ont cours dans ces salons décorés de plumes de paon, de vieux chine blanc et bleu, et où des chasubles dérobées aux sacristies gothiques côtoient, plaquées sur les murs, les dragons japonais et les meubles du temps de la reine Anne. Tous les gens se ressemblent, s’habillent de même et professent le même contentement de soi ; nous voyons défiler des têtes barbues de vieillards, vénérables chefs des grandes écoles de peinture, de poésie et de critique ou parens de ces chefs-là; des vieilles dames bizarrement affublées, femmes, sœurs ou mères de quelqu’un; des hommes jeunes aux manières exotiquement courtoises et d’une aisance anti-britannique sous leurs vestons de chasse couleur moutarde, leurs paletots de velvétine ou leurs habits du soir d’une coupe élégiaque, tous en train de s’élever dans les lettres ou dans l’arc, et singeant tous, qui les Allemands, qui les Français, qui les personnages de la renaissance ; des demoiselles entre seize et trente-six ans, les cheveux tantôt coupés comme ceux des pages d’opéra, tantôt ébouriffés comme la crinière des Ménades, tantôt relevés sous des bonnets du XVIIIe siècle, sans jupons de dessous, sans corset, avec des manches tailladées, poètes ou peintres elles-mêmes, ou bien appartenant à des familles de peintres ou de poètes, quand elles ne sont pas follement éprises de tel grand coloriste, à moins que ce ne soit de l’auteur célèbre de tel sonnet... Anne Brown se sent isolée au milieu de ce cénacle d’ailleurs bienveillant; il lui semble y respirer un air malsain; cet art, qu’elle apprend à juger à mesure que son esprit se forme davantage, lui fait l’effet de quelque chose de faux, d’énervé, de morbide ; elle en veut aux compagnons de Hamlin de l’influence qu’ils semblent avoir prise sur lui; ils l’enveloppent d’adulations dont cet homme faible et vain, en dépit de ses nobles qualités, ne saurait se passer; ils font de lui le roi d’une coterie. Anne n’en conviendrait avec personne, à peine se l’avoue-t-elle à elle-même; mais la vérité lui est apparue, la pénétrant de tristesse et de pitié : son idole a des pieds d’argile; il faudra qu’elle lui fasse du bien à son tour; il faudra, puisque par sa générosité Hamlin l’a élevée jusqu’à lui, qu’elle l’aide à secouer cette pose de dépravation et de pessimisme. Tout en faisant pour cela de vaillantes tentatives qui restent fort inutiles, Anne Brown prend les esthètes en horreur de plus en plus; elle déteste leur sensualisme intellectuel, leur dédain pour tout ce qui n’est pas la pure beauté des formes, elle en vient presque à haïr la beauté elle-même, oui, jusque dans la poésie, dans la musique, dans le roman, dans la nature... Son imagination se reporte avec envie vers les rudes travaux de son enfance; la situation ambiguë qui lui est faite, sa vie de riante oisiveté, lui deviennent à charge ; elle voudrait être tout l’opposé de ces orgueilleux épicuriens séparés du commun des mortels par la philosophie de l’indifférence, elle aspire à se rendre utile n’importe comment. Pourquoi ne communiquerait-elle pas par exemple à d’autres pauvres filles le bienfait de l’éducation qu’elle a reçue? Il y a tant d’ignorance, tant de misère en ce monde! Mais comment faire comprendre de pareils sentimens à Hamlin? Il ne conçoit de la misère que sa grandeur sinistre pour s’en inspirer et la peindre dans des vers où triomphe finalement une sérénité implacable ; il explique le vice par une sorte de fascination aussi naturelle dans certaines âmes que celle qui attire en sens inverse des âmes différemment trempées ; toutes les forces esthétiques se valent; les fleurs vénéneuses ont leur beauté, supérieure parfois à la beauté des fleurs inoffensives; toutes choses sont également intéressantes, à la condition d’être poétiques ou pittoresques; de celles qui ne sont ni l’un ni l’autre il n’y a qu’à se détourner, impassible.

Anne renonce donc bientôt à lui parler des aspirations qui la dévorent et auxquelles, notons-le bien, l’idée religieuse est à peu près étrangère : son père, le démocrate, ne lui a donné là-dessus que des notions plus qu’élémentaires; les cérémonies du culte catholique, telles que les entend le peuple italien, n’ont fait qu’offenser sa raison comme autant de pratiques superstitieuses, et elle n’a pas été gagnée davantage au protestantisme tout de convention que pratiquait Mrs Perry ; pendant son séjour en pension, elle a été par ordre exprès de Hamlin, dispensée de tout enseignement de ce genre ; les esthètes qui l’entourent sont païens, quand ils n’utilisent pas au point de vue de l’art un certain mysticisme dantesque ; ils chantent indifféremment des hymnes à Vénus et des cantiques en l’honneur de la vierge Marie. Si elle lit l’Évangile et l’Imitation, c’est qu’elle y trouve des mots qui répondent à cette soif de vérité, à ce besoin de sacrifice, à cette nostalgie d’une vie d’effort et de dévoûment qui est en elle. Du reste, les utilitaires anglais, — Et elle leur appartient de par sa rébellion intérieure contre l’esthéticisme,. — n’appuient pas tous leur philanthropie sur la religion, à moins que le positivisme n’ait droit à ce nom, ayant ses prédicateurs et ses autels ; ils cherchent la raison scientifique du mal pour l’attaquer au moyen d’armes séculières : tel est Richard Brown, vers lequel de plus en plus elle se tourne avec une estime profonde, sans se laisser décourager par sa méfiance, par son esprit sarcastique, par sa dureté qui lui paraît inséparable de convictions fortes, ils causent ensemble d’économie politique ; Richard lui fait lire la sociologie de Spencer. Un jour, le terrible cousin, qui n’a jamais cessé d’aimer passionnément sa cousine avec toute l’énergie et la constance dont un pareil caractère est capable, la suppliera de l’aider dans sa tâche, de quitter un monde tout artificiel qu’elle abhorre, et elle est secrètement tentée de le suivre ; — mais non, ne craignons rien, l’auteur de Miss Brown n’a rien emprunté au Maître de forges : nous ne verrons pas la madone de l’esthéticisme descendre de son trône, genre Mantegna, pour tomber dans les bras de ce rude travailleur et lui donner beaucoup d’enfans. Son devoir lui commande de rester fidèle à Hamlin, au risque de souffrir ; c’est là le point psychologique du roman, et il est d’un poignant intérêt ; vraiment nous n’avons rien lu de plus noble, de plus fort, de plus purement anglais. Il faut obéir au devoir, il faut se donner à une tâche, si terrible, si répulsive que cette tâche puisse être.

Hamlin s’est dégradé aux yeux d’Anne : sans cesser d’adorer platoniquement sa maîtresse spirituelle, il boit le philtre que lui verse une de ses cousines, nouvellement arrivée de Russie, Sacha Elaguine, le type le plus complet et le plus hardiment peint de détraquée qui ait jamais porté dans le monde sous des dehors séduisans le genre de maladies que l’on soigne à la Salpêtrière. Cette créature dangereuse et irresponsable s’empare du faible et voluptueux Hamlin par la flatterie, par le mensonge, par la curiosité, et, quand elle le tient, elle l’abaisse de toutes les manières, réveillant même un goût héréditaire pour l’opium, qui ferait de lui bientôt une ruine au physique et au moral, si Anne Brown n’intervenait. L’héroïque fille se rappelle ce que Hamlin a souvent dit d’elle, qu’il la croit née pour quelque grand exemple, pour quelque tragique immolation d’elle-même ou d’un autre. Soit, c’est elle-même qu’elle immolera au salut de celui à qui elle doit tout, car, avant de le connaître, elle était dans les limbes de l’ignorance, incapable de sympathie, de responsabilité, de discernement, à demi développée, à demi vivante. Personne ne peut concevoir tout ce qu’elle lui doit; il lui a donné une âme; eh bien! coûte que coûte, elle saura s’acquitter, elle reconnaîtra par le sacrifice de tout son avenir ce divin passé dans lequel il était pour elle le bien-aimé, le libérateur. Un instant, la force lui manque cependant; elle a cru sentir que certains sacrifices peuvent être des péchés, sa pudeur se révolte, elle tombe gravement malade, elle espère mourir; arracher l’amant de Sacha Elaguine aux griffes du vampire, s’emparer de cet être avili et le sauver en se donnant à lui, voilà le projet qu’elle a conçu et devant lequel cependant elle recule. « Son imagination toujours lente, et lente surtout lorsqu’il s’agit de choses impures, suit malgré elle cette fois un sentier plein de fange où la traîne une force inexplicable, » car elle n’ignore rien des réalités du mariage, si chaste qu’tille soit, cette fille de vingt-quatre ans qui a vécu d’abord de la vie du peuple en Italie, qui ensuite a tout lu indistinctement et qui entend discuter dans le cénacle des esthètes les plus périlleux sujets au nom de l’art. Le calice sera bu jusqu’à la lie. Elle va droit à l’atelier de Hamlin comme elle irait au martyre, et elle réclame l’exécution du contrat passé des années auparavant, elle le somme de l’épouser. Pour lui, qui s’abandonnait au flot comme une épave, avec le sentiment que l’objet de cette religion d’amour, la meilleure part et le véritable bonheur de sa vie, ne pouvait lui rendre désormais que du mépris, — pour le buveur d’opium, esclave désespéré de Vénus impudique, c’est le salut qui se présente, c’i st le ciel qui s’ouvre à l’improviste. Elle pardonne, elle l’aime, elle l’a toujours aimé... Il ne sait plus que cela, il ne veut se rappeler que cela, il accuse et maudit sa complice de la veille sans se douter qu’en l’écoutant se défendre ainsi, Anne le juge plus sévèrement que jamais. Ainsi, ce lâche cœur n’est même pas capable d’accepter la responsabilité de ses fautes! Il s’abandonne à l’ivresse d’un moment qui, pour elle, est solennel et triste entre tous. A peine s’aperçoit-il qu’elle frissonne à son contact et qu’elle détourne les yeux pour ne pas voir passer sur ses traits le rayonnement de ce qu’elle sait être le triomphe de la vanité satisfaite. Anne Brown entre dans le mariage avec un sentiment qui, pour beaucoup d’autres femmes, vient à la longue remplacer les illusions de l’amour : une amitié clairvoyante, protectrice, presque maternelle et toute de pitié; mais lui, Hamlin, ne s’en doutera jamais.


III.

Nous avons parlé des défauts de Vernon Lee ; le lecteur les devinera sans que nous ayons besoin d’appuyer trop. Habitué aux libertés que donne l’essai, cette forme ondoyante et affranchie de toutes règles, il s’attarde parfois sur tel point, glisse un peu vite sur tel autre et se soucie médiocrement de l’unité, des proportions, etc. On ne peut s’attendre à ce qu’un auteur qui, jusqu’ici, a disserté sur des questions d’histoire, de morale et d’art, qui a tracé les pages savantes et fortes que nous voudrions transcrire pour montrer les diverses faces de son talent, sur le prix de l’idéal, les consolations de la foi, les responsabilités de l’incroyance, — on ne peut s’attendre à ce qu’un esprit pétri d’irrégularité et d’individualité, comme l’est celui-là, entre d’emblée dans le moule convenu du récit de fiction et compose avec art selon les formules prescrites. L’expérience lui viendra s’il continue à braquer sur les mœurs et les caractères d’aujourd’hui ces lunettes cosmopolites diversement teintées qui lui ont fait envisager déjà d’une manière si vaillamment originale des questions de toute sorte. Ne nous a-t-il pas donné du premier coup, après Thackeray, après Dickens, après George Eliot, un aperçu tout à fait nouveau de la société anglaise considérée dans une fraction minime, il est vrai, où le dilettantisme change incessamment de formes? N’importe, c’est quelque chose d’avoir noté cette forme particulière d’une façon si curieusement incisive et pénétrante. Document pour document, les gens de goût aimeront mieux ces documens-là que ceux de l’Assommoir, et il serait à souhaiter que les manières de sentir et de penser les plus fugitives d’une époque: fussent enregistrées ainsi en maint pays pour l’instruction de l’avenir..

Malgré tous ses mérites, le roman de Vernon Lee n’est pas cependant de ceux qui peuvent avoir un succès très étendu. Ses détracteurs de l’autre côté du détroit ont été nombreux. Il a eu d’abord contre lui tous les adeptes plus ou moins déclarés du cercle esthétique, lesquels se trouvent calomniés, non sans une certaine apparence de raison, comme les Précieuses purent se trouver calomniées par Molière. Lorsque celui-ci, en effet, voulut faire son procès à une affectation ridicule, il ne s’imposa point de montrer auprès des travers qu’il mettait en scène le meilleur côté de la médaille, l’influence favorable qu’avait pu avoir l’hôtel de Rambouillet sur les mœurs, sur les lettres, sur la langue. C’était son droit, ce qui n’empêche pas que Malherbe et Corneille furent à l’origine avec les précieuses, ’oublions pas non plus que les premiers apôtres de l’esthéticisme eurent nom Rossetti et Burne Jones; que Swinburne, le grand poète lyrique, qui a certainement beaucoup péché, mais dont la gloire subsistera en dépit des anathèmes du puritanisme, se rattache à cette école. Nous n’avons pas à craindre, du reste, que la contagion de l’esthéticisme, de plus en plus circonscrite, parvienne à entamer la robuste santé anglaise, cette rude unfeeling health dont parlait M. Taine, en appliquant au physique des épithètes qui peuvent convenir non moins bien au moral de la race. Quand elle se répandrait assez pour atténuer un peu l’excès du dogmatisme, pour rendre un peu plus éclectique le goût anglais si absolu en matière d’art et de littérature, il n’y aurait pas à cela grand inconvénient. D’ailleurs, les chefs du mouvement tendent à devenir sages ; quelques-uns d’entre eux sont presque rentrés en grâce auprès des gens les plus collet-monté; on vous parle avec respect de la conversion à des habitudes parfaitement décentes de l’auteur d’Anactoria.

Quant aux excentricités de la mode, elles changent vite pour toutes les femmes, fussent-elles esthètes. L’an dernier, ces copies vivantes des figures symboliques de Botticelli n’affectaient plus en matière de toilette que la simplicité; nous avons vu la reine Blanchelys transformée en bergère, et, s’il y a encore un grain d’esthéticisme dans la fantaisie qui vint à une charmante lady poétesse de faire représenter en plein air, au milieu du fracas de la saison, the Faithful Sheperdess de Fletcher, nous ne pouvons qu’applaudir à cette élégante protestation. Déjà Homère, en grec ou en anglais, avait fait les frais de certaines garden-parties. Il faut avouer que ce sont là du moins d’assez nobles joujoux. Pour notre part, nous savons gré à tous les rayons de poésie, fussent-ils un peu artificiels, qui viennent comme le filet de lumière dans les antres ténébreux de Rembrandt éclairer les noires profondeurs de Londres pratique et utilitaire. Du reste, il y a des alliances imprévues et fécondes entre les deux camps ennemis en apparence. Ruskin, que ses théories placent au premier rang des préraphaélites, n’est-il pas plus que personne le promoteur de la morale de l’art, de même qu’il a plus qu’aucun adorateur du beau l’amour de la nature? Il faut faire grâce. dans le bataillon des esthètes, à une élite qui réunit, — confraternité rare en Angleterre, — Des gens distingués de rangs et de conditions différentes, rapprochés par les mêmes goûts délicats.

M. Bourget, en signalant le premier la haute valeur de Miss Brown, a dit que l’auteur de ce roman condamnait le principe même de l’esthéticisme. L’objet de l’attaque est plutôt, croyons-nous, un programme que M. Bourget résume à merveille en ces termes : « Composer la vie d’impressions d’art et de cela seulement. » C’est le cela seulement qui révolte Vernon Lee, trop artiste lui-même pour ne pas se rendre compte, en somme, que l’esthéticisme est sorti, comme tout ce qui le remplacera, d’un irrésistible besoin d’idéal et de poésie que rien ne saurait éteindre dans les âmes anglaises, et qui est nécessaire pour faire contre-poids aux instincts d’utilité pratique. Ce besoin peut aboutir à toute sorte d’égaremens, sans être pour cela moins noble en son essence. Vernon Lee le reconnaît tacitement : la générosité de Walter Hamlin, les élans chevaleresques du petit Chough, les enthousiasmes naïfs d’une gentille Mrs Spencer, dont le préraphaélitisme désordonné n’est au fond qu’un excès d’admiration filiale, tout cela témoigne de son impartialité. Que ses sympathies intimes et personnelles soient d’ailleurs avec les forts qui se dévouent au bien plutôt qu’avec les raffinés qui se consument dans une recherche exclusive et souvent vaine du beau, il n’y a pas à le nier. Les demoiselles libres penseuses, éprises de missions sociales et de réformes humanitaires, le trouvent bienveillant, tandis qu’il stigmatise au fer rouge Sacha Elaguine, la femme féline qui flatte, qui caresse, qui enlace, cette sirène russe que dominent ses nerfs en désarroi. Certes, la plume de Flaubert n’a pas traité plus hardiment ce mal terrible qu’il faut bien nommer de son nom : l’hystérie. Mais comme, au milieu des scènes les plus violentes, on se rappelle ce mot du philosophe Baldwin : « j’aurais voulu me jeter aux genoux de Flaubert, pour le supplier de retrancher bien des passages de Madame Bovary, que je considère cependant comme un livre utile et moral ! » Moral en ce sens que la vue du mal est nécessaire si elle doit contribuer à diminuer le mal, et saine si elle doit éveiller notre indignation, parce qu’il est bon que nous gardions le pouvoir et le droit de protester et de haïr. La faute serait de représenter le mal comme le maître unique de la terre, car en ce cas nous n’aurions plus à combattre pour aucune cause, et nous risquerions d’oublier de nous défendre nous-mêmes. Tout ce qui contribue à affaiblir nos énergies pour le bien, voilà l’immoralité véritable ; voilà l’immoralité profonde du pessimisme.

Malheureusement, les idées de la masse des lecteurs anglais sur les questions de morale sont beaucoup moins larges que celles de Vernon Lee, nous avons eu déjà l’occasion de le dire. Le romancier a donc contre lui ceux de ses compatriotes qui évitent de « voguer trop près du vent, » qui nient le ma! avec l’obstination de l’aveuglement ou de l’hypocrisie, ceux qui ont peur des mots, ceux qui n’admettent pas qu’une héroïne puisse rester vertueuse si elle ne s’appuie sur la Bible.

En France, il rencontrera probablement des critiques d’une autre sorte: le désintéressement esthétique de Hamlin, le caractère exceptionnel de la protégée devenue protectrice à son tour, soulèveront l’incrédulité. Les très grandes choses dans l’ordre du sentiment exalté font aisément sourire le peuple le moins sentimental et le moins enthousiaste qui soit au monde. Au nom de l’esprit et du bon sens, nous rognons impitoyablement les ailes à ce que nous appelons de ridicules chimères. Où nos voisins voient un sujet de tragédie, nous découvrons une comédie pour le Palais-Royal. Les âmes sourdement passionnées qui s’imposent le martyre avec calme et de propos délibéré, après un drame intérieur qui n’a pas de confident, sont si rares dans notre monde que l’on n’y croit guère ; à peine réussit-on à se figurer des jeunes filles telles qu’Anne Brown ou, dans un autre genre, la Dorothée Brooke de George Eliot. Nous voyageons plus qu’autrefois depuis quelques années, mais nous n’en continuons pas moins à tout juger au point de vue français. On criera donc à l’invraisemblance, mais les sceptiques seront néanmoins émus, intéressés. Miss Brown leur livrera le secret d’une force d’âme qu’admettent, bon gré mal gré, chez les Anglais pour peu qu’ils les connaissent, ceux-là mêmes qui s’élèvent amèrement contre l’égoïsme et l’orgueil britanniques; aucun livre ne met mieux en lumière cette prédominance de la conscience, qui vient à bout des plus entraînantes fatalités et qui se sert de la passion comme d’un instrument pour accomplir des miracles, bien loin de se laisser contrarier par elle.


TH. BENTZON.

  1. Euphorion : studies of the Antique and Mediœval in the Renaissance. 1 vol. London, 1884, Fisher Unwin.
  2. Baldwin : a book of dialogues, 1 vol. ; id., 1886.
  3. Elisabeth Barrett Browning. — Poètes modernes de l’Angleterre, par Gabriel Sarrazin, 1 vol. Paris, 1885.