La Russie sous l’empereur Alexandre II/01

LA RUSSIE
SOUS L'EMPEREUR ALEXANDRE II

La Russie a été longtemps un grand pays inconnu, à l’extérieur civilisé et européen à la vie intérieure close et pleine de mystères. On y pénétrait difficilement ; même en y pénétrant, on se trouvait en présence d’un mirage officiel ou d’une masse puissante et confuse qui se dérobait au regard dans son immensité, et de ce vaste empire si sévèrement gardé rien n’arrivait, rien ne transpirait, si ce n’est peut-être par intervalle quelque bruit lointain perdu ou dénaturé dans l’atmosphère occidentale. L’idée qu’on se faisait de l’empire russe était celle d’une puissance immobilisée par une autocratie sans limite, se mouvant dans sa sphère propre, portant dans son sein une énigme et menaçant de temps à autre l’Occident de son poids, — le poids de soixante-dix millions d’hommes pliés à tous les desseins d’une grande ambition ! Trente ans de règne de l’empereur Nicolas avaient singulièrement contribué à donner à la Russie cette attitude d’une nation pervertie de servilité, de silence et de fanatisme discipliné. Et cependant la Russie à son tour ne semble-t-elle pas gagnée aujourd’hui par cette fermentation universelle d’un esprit nouveau qui fait éclater partout les vieilles organisations, réduites à livrer leur dernier combat ? Ce qu’on ne sait pas généralement en effet, ou ce qu’on ne sait que d’une manière aussi vague qu’incomplète, ce qu’on n’a pu qu’entrevoir par instans à travers le décousu de la politique russe dans les affaires de la Pologne, c’est que l’empire des tsars lui-même touche, depuis quelques années, à un de ces momens qui ne sont pas sans doute les révolutions, mais qui en sont quelquefois le prologue si on n’y prend garde, où peuple et gouvernement se trouvent face à face, l’un secouant son immobilité, l’autre surpris, sentant fléchir l’orgueil d’un système épuisé, et ne sachant plus ce qu’il doit faire, — résister ou céder. C’est là le spectacle qu’offre réellement la Russie sous le voile qui la couvre encore aux yeux de l’Europe.

Je ne me hasarderais pas légèrement à parler d’un état si étrange, si complexe, si naturellement fait pour attirer tous ceux qui pensent, tous ceux qui ont à calculer le rôle de cette force du Nord dans les combinaisons de la politique ; mais les Russes ne craignent plus de déchirer le voile : ils parlent en Russie comme au dehors, autour de l’empereur Alexandre II comme dans les provinces les plus reculées de l’empire, et de ce mouvement, qui, pour être lointain et énigmatique encore, n’est pas moins réel, que suivent d’un regard attentif les esprits les plus clairvoyans placés au cœur même de cette situation, — de ce mouvement, dis-je, se dégage une impression aussi extraordinaire qu’imprévue : c’est que la Russie d’aujourd’hui n’est point vraiment sans quelque ressemblance avec la France telle qu’elle apparaissait à la veille de 1789, sous le règne de Louis XVI, dans ce moment unique sur lequel un esprit honnête et sincère a écrit un livre destiné à montrer par quels moyens on aurait pu encore empêcher une révolution.

Que voit-on en effet dans la Russie d’aujourd’hui comme dans la France d’autrefois ? Une monarchie absolue discréditée dans son principe et dans son mécanisme, désormais impuissant aux yeux de toutes les classes de la nation ; des prodigalités fastueuses se combinant avec une réelle détresse financière et avec l’ébranlement du crédit ; un gouvernement indécis, pressé d’un côté par l’opinion, convaincu de la nécessité de certaines réformes, et d’un autre côté s’arrêtant tout à coup, retirant ses concessions ; un souverain voulant le bien, mais hésitant sur les moyens de l’accomplir et lié par des traditions d’autocratie qu’il ne peut ni abdiquer ni continuer ; à la cour, des intrigues des partisans de l’ancien régime paralysant toute velléité libérale et parvenant souvent à éloigner les hommes animés des meilleures intentions ; une noblesse à demi ruinée, dont une partie, la jeunesse surtout, cherche à s’ouvrir une carrière par les idées nouvelles, comme en France les La Fayette et les Noailles avant 1789, tandis que l’autre s’attache obstinément aux vieux abus ; un tiers-état, si l’on peut se servir de ce mot en Russie, animé d’une haine profonde contre l’aristocratie et les privilèges ; une sourde opposition de la société tout entière se manifestant sous toutes les formes, par l’esprit de fronde, même par des chansons contre le pouvoir et ceux qui l’exercent ; une littérature pleine de sève, d’ardeur et d’allusions, organe et appui de cette opposition ; des écrits politiques se multipliant à l’étranger, comme autrefois pour la France les brochures de Suisse, de Hollande et d’Angleterre ; un esprit de scepticisme assez général dans les choses de religion ; des fermiers-généraux même adoptant les idées libérales et protégeant les hommes de lettres ; des classes populaires enfin appelées à l’affranchissement et demandant déjà beaucoup plus qu’on ne leur donne ; une certaine incohérence partout, une direction nulle part. Ce sont là quelques-uns des traits d’une situation singulière éclatant presque sans préparation après le régime d’immobilité silencieuse imposé par l’empereur Nicolas, et rapidement développée en quelques années, au point que quiconque aurait vu la Russie sous le dernier règne aurait de la peine à la reconnaître aujourd’hui. Et ce qu’il y a de remarquable, c’est le rôle en quelque sorte civilisateur et libéral de la guerre dans ces évolutions contemporaines des peuples. La guerre d’Italie a créé pour l’Autriche l’heureuse et pressante nécessité de chercher dans une transformation constitutionnelle le remède ou la compensation d’une défaite. C’est la guerre d’Orient, coïncidant avec un changement de règne, qui a été pour la Russie le point de départ de ce mouvement inattendu qu’on voit aujourd’hui, qui a fait surgir comme une nation nouvelle à travers la désorganisation d’un système de politique atteint tout à la fois dans ses ressorts intérieurs et dans le vol de son ambition, frappé au même instant dans son expression la plus hautaine, la plus dominatrice, — le tsar Nicolas.

De quelque façon qu’on juge ce mouvement qui depuis plusieurs années agite sourdement la Russie, c’est au fond une ère nouvelle qui s’est ouverte, qui a déjà ses caractères, ses luttes, ses péripéties intimes. La mort de l’empereur Nicolas en était le prélude le 2 mars 1855 ; la paix de Paris, le 30 mars 1856, en marquait l’heure décisive. À dater de ce jour, un changement curieux s’est révélé en Russie ; le mouvement a commencé. On ne saurait, à vrai dire, comprendre ce changement, si on ne se souvenait de ce qu’était la Russie la veille encore du jour où les circonstances venaient placer le gouvernement du tsar et la nation russe dans des conditions si nouvelles. Mis en présence d’une tentative prématurée de libéralisme le jour même de son avènement au trône, le 26 décembre 1825, et sans cesse obsédé depuis par cet importun souvenir, l’empereur Nicolas avait passé trente ans à poursuivre tout désir de réforme, toute dissidence d’opinion comme une sédition, concentrant dans ses mains tous les ressorts d’une autocratie formidable. C’était sur le trône, après Pierre le Grand, la personnification la plus éclatante, la plus outrée, peut-on dire, du tsarisme, cette combinaison étrange d’une idée asiatique et de la bureaucratie allemande. Le grand instrument du dernier règne fut la troisième section du bureau personnel de l’empereur, cette terrible section de police politique, composée de gendarmes et longtemps dirigée par le plus éminent favori du tsar, le comte Orlof. Jamais peut-être homme n’inspira une telle crainte, ne fit à ce point tout plier devant lui, et il y avait réellement quelque chose de magique dans cette puissance absolue d’une individualité souveraine disposant de la vie, de la fortune, de la pensée même de son peuple. Tout ce qui était possible pour détourner les Russes du courant des idées européennes, pour les empêcher de recevoir une éducation libérale dans les universités, de prendre part aux agitations de l’esprit par la littérature et par la presse, l’empereur Nicolas le faisait avec une conviction effrayante. La censure sous son règne n’avait pas seulement une mission politique, elle était la gardienne d’une certaine morale officielle et descendait aux plus puérils détails. Un jour, dans une feuille publique où il était question de Louis XV et de Mme Du Barry, le censeur faisait du roi de France un marquis et envoyait Mme Du Barry expier ses fautes dans un couvent.

Mélange singulier de qualités supérieures et d’entraînemens ou d’aveuglemens plus grands encore, l’empereur Nicolas se révoltait parfois contre la vénalité et la corruption dont il se sentait entouré, et il ne voyait pas que cette corruption et cette vénalité étaient une conséquence, un châtiment du régime qu’il maintenait à outrance ; il se croyait le défenseur d’un système de légitimité, de haute conservation sociale, et il ne voyait pas qu’il ne faisait qu’organiser autour de lui une servilité byzantine, poussée à ce degré que, pendant la dernière guerre, on avait fini par ne plus oser laisser arriver jusqu’à lui les nouvelles pénibles à son orgueil, « pour ne point l’affliger, » disait-on, mais en réalité pour ne pas s’exposer à son courroux. L’état moral de la Russie fut, à vrai dire, effrayant jusqu’à cette crise de la guerre d’Orient. Un emploi, une décoration, un sourire impérial, voilà quel était le dernier rêve de chaque Russe. L’aristocratie cherchait dans une licence effrénée de mœurs l’oubli de son asservissement ; les parens n’envoyaient plus leurs enfans aux universités de peur qu’ils ne s’éprissent d’idées libérales qui pouvaient les conduire en Sibérie ou leur attirer tout autre malheur : on les envoyait à l’armée, au corps des cadets. C’était encore faire sa cour à un prince qui aimait la parade et se plaisait aux exercices militaires.

Au milieu d’une telle société, on ne comptait tout au plus qu’un petit nombre d’esprits libéraux ajournant leurs rêves, évitant avec soin de tomber dans les pièges des espions et se sentant toujours sous la menace d’une dénonciation pour un mot, pour un livre défendu. C’étaient quelques professeurs des universités, des hommes de lettres et un très petit nombre de jeunes gens de la noblesse. Cette imperceptible minorité avait sa principale résidence à Moscou, à quelque distance de l’œil du maître. Moscou est en effet le vrai foyer de la vie russe. C’est là qu’habitent les familles plus ou moins indépendantes qui ne recherchent pas les emplois, l’aristocratie de naissance ; c’est de là que sont sorties la plupart des célébrités littéraires russes, et c’est là que se sont conservées longtemps les tendances nationales les plus hostiles à la bureaucratie allemande. C’était surtout jusqu’à la réaction de 1848 un camp suspect, sinon d’un grand libéralisme, au moins d’opposition. Aussi l’empereur Nicolas n’aimait-il pas Moscou ; il y allait rarement. Il préférait Saint-Pétersbourg, la cité qui représente le mieux le système d’absolutisme allemand transplanté sur le sol russe, la ville au luxe sombre, à la régularité qui glace, à la physionomie purement officielle, où l’on voit des manœuvres continuelles, des uniformes, des livrées, des équipages, et nullement au fond l’originalité de la vie russe : « ville magnifique, ville misérable, dit Pouchkine, esprit de servitude, régularité systématique, brume des cieux, vert pâle, ennui froid et granit ! » Vous souvenez-vous aussi de la description que Miçkiewicz fait de Pétersbourg dans les Aïeux ? « Quel motif, dit-il, a déterminé tous ces milliers de Slaves à venir se retrancher ici à ces derniers horizons de leurs domaines, que leur disputaient encore la mer et les Finnois, ici où le sol ne produit ni fruits ni grains, où le vent seul apporte les frimas et la tempête, ici où l’atmosphère trop ardente ou trop glaciale égale en cruauté l’humeur changeante du despote ? Non, ce ne sont point les hommes qui l’ont voulu : le tsar, le tsar seul a pris en affection ces fangeuses contrées ; il a résolu d’y faire édifier une résidence pour lui-même, non une ville pour les hommes. C’est le triomphe de la volonté impériale… » C’est du reste un fait curieux dans l’histoire de la Russie que la différence du rôle et du caractère de ces deux villes représentant deux esprits si différens, l’une se rattachant plus intimement à la vie nationale russe, l’autre, artifice gigantesque et violent d’un système dont l’empereur Nicolas a été la dernière et puissante personnification.

Ce que l’empereur Nicolas ne voyait pas le jour où, après trente ans de règne, il allait au-devant d’une lutte avec la France et l’Angleterre réunies sous un même drapeau, c’est que dans cette terrible partie il ne jouait pas seulement les desseins d’une grande ambition extérieure, le prestige de sa puissance devant le monde ; il risquait aussi tout son système de domination intérieure. Pour garder une position intacte, plus forte même après cette épreuve, il fallait qu’il sortît victorieux du conflit, et c’était certes une orgueilleuse pensée de prétendre avoir raison de la France et de l’Angleterre, qui attiraient progressivement dans leur camp toutes les autres puissances de l’Europe. S’il succombait, c’était la défaite de sa politique intérieure au moins autant que de ses armes, et son système perdait le prestige à l’aide duquel il avait contenu la Russie. Aussi les libéraux russes dispersés dans l’empire se reprenaient-ils à l’espérance en voyant éclater une guerre dont ils pressentaient les conséquences ; ils ne pouvaient avoir, à tout prendre, que des sympathies pour la cause européenne, tandis que les plus fanatiques partisans de l’empereur Nicolas ressentaient au fond, par une raison opposée, une certaine alarme qu’ils essayaient de déguiser au premier instant sous les fanfaronnades contre les nations occidentales. À mesure que la lutte se déroulait, cette situation éclatait dans tout son jour. Il arriva ce qui devait arriver : les libéraux russes, bien que souffrant dans leur patriotisme, ne pouvaient s’empêcher d’applaudir secrètement à chaque victoire des alliés. Les courtisans, de leur côté, perdaient bientôt leur contenance assurée : ils ne s’égayaient plus aux dépens de la France et de l’Angleterre ; ils ne murmuraient pas encore tout haut, ils ne l’auraient osé, mais ils étaient troublés, et lorsque l’empereur Nicolas mourut, le 2 mars 1855, ce fut, il faut le dire, un véritable soulagement pour tous. Jamais la mort d’un homme n’avait si bien ressemblé à une délivrance. Sous les regrets officiels perçait une satisfaction secrète. Ce n’étaient plus les libéraux seuls qui se permettaient de blâmer la politique suivie depuis si longtemps ; ceux-là mêmes qui, du vivant de l’empereur Nicolas, n’auraient osé rien dire retrouvaient après sa mort la parole et l’indépendance. Les adulateurs de la veille étaient les plus amers censeurs du lendemain, et il était réellement amusant ou triste peut-être de voir des personnages couverts de décorations, favoris du dernier tsar, ménager si peu le maître devant lequel ils étaient muets. Chaque victoire des armées alliées accroissait l’opposition. On convenait sans peine que le système de l’empereur Nicolas était la source de tous les malheurs du pays, et en définitive la chute de Sébastopol était beaucoup moins redoutée à cette époque en Russie qu’on ne le croyait généralement ; outre que l’honneur militaire était sauvé par l’héroïsme véritable de la résistance, on voyait dans cet événement la fin inévitable de la guerre et le commencement d’une politique nouvelle. Je ne veux pas dire que l’absolutisme tsarien n’eût encore de fortes racines et ne pût rallier ses partisans déconcertés ; mais pour le moment la paix et des réformes libérales semblaient les conditions instinctivement pressenties, désirées, d’un règne qui ne commençait en réalité qu’à dater du jour où la lutte cessait entre la Russie et l’Occident par le traité de Paris. Jusque-là on peut dire que ce n’était que la liquidation de la politique de l’empereur Nicolas.

C’était donc un règne nouveau qui s’ouvrait dans des circonstances difficiles sans doute, avec de grands devoirs à remplir et de grandes réparations à tenter, mais aussi avec la possibilité de trouver dans l’opinion attentive une incalculable force pour toute œuvre de rénovation intelligente. Le prince même appelé au trône semblait sous plus d’un rapport fait pour des conditions si nouvelles. Alexandre II était jeune encore, il avait à peine trente-sept ans. Le soin rigoureux et jaloux que l’empereur Nicolas avait mis à tenir le tsarévitch à l’écart des affaires de l’état, comme il faisait au reste de toute sa famille, semblait une garantie de plus, puisqu’ainsi nulle solidarité ne liait le nouvel empereur au passé. L’éducation d’Alexandre II avait été, il est vrai, confiée à un précepteur peu propre à développer en lui les hautes et sérieuses aptitudes de la politique. Ce précepteur était le général Nazimof, gouverneur actuel de la Lithuanie, celui-là même qui invoquait le souvenir des noces de Cana, il n’y a pas bien longtemps encore, pour dissoudre les sociétés de tempérance et permettre aux paysans de s’abrutir d’eau-de-vie ; mais à défaut de cette sérieuse éducation première, le nouvel empereur était né avec un caractère très différent de celui de son père : il était d’une nature plus douce, quoique plus nerveuse et plus impressionnable ; il passait pour avoir le cœur bon et les intentions droites. Dès les premiers temps de son règne, il montrait qu’il sentait derrière lui un peuple. Le jour de son couronnement, il fondait tout à coup en larmes, comme s’il eût senti l’effrayante responsabilité qui pesait sur lui. Peu porté peut-être aux initiatives hardies et décisives, il avait du moins un esprit touché de l’idée du bien. Alexandre II n’avait qu’à vouloir pour être populaire, et il le fut réellement pour tout ce qu’on attendait de lui. On lui montrait de toutes parts de la sympathie, de l’attachement, de la confiance. On s’efforçait par ces témoignages de l’attirer dans la voie des réformes et de lui persuader qu’il était libéral.

Un Russe spirituel faisait une remarque aussi piquante que juste. « Si l’empereur Nicolas, disait-il, avait défendu aux habitans de la capitale de sortir dans les : rués, et si Alexandre, à son avènement au trône, avait révoqué cette défense, on se serait écrié de toutes parts : Quel monarque libéral ! » En fait, le nouveau tsar fit plus que permettre aux habitans de la capitale de sortir dans les rues. L’empereur Nicolas avait limité le nombre des étudians de chaque université à trois cents ; Alexandre II fit disparaître cette limite. Le prix d’un passeport sous le dernier règne s’était élevé quelquefois jusqu’à 500 roubles ou 2,000 francs, ce qui équivalait presque à une interdiction de voyager à l’étranger ; ce prix fut notablement diminué. L’empereur Nicolas ne permettait pas la création d’un seul nouveau journal ; Alexandre multiplia les autorisations, et non-seulement il laissa naître de nouveaux journaux, mais encore il tempéra les rigueurs de la censure, poussées jusqu’à un degré inouï. Jamais le dernier tsar n’avait voulu entendre parler de faire grâce aux auteurs de la conspiration du 26 décembre 1825 et aux exilés de Sibérie ; le couronnement du nouvel empereur fut signalé par une amnistie qui, bien qu’entourée de restrictions, n’était pas moins un bienfait. Nicolas avait toujours refusé absolument le concours des compagnies privées dans la construction des chemins de fer ; il voyait dans ce système quelque chose de révolutionnaire : Alexandre signa la concession des chemins de fer russes à une compagnie française, et il autorisa en outre la création de diverses sociétés industrielles par actions qui répugnaient à l’instinct autocratique de son prédécesseur. Enfin une des premières préoccupations du nouveau tsar était l’émancipation des paysans, cette redoutable question dont le dernier mot n’est point dit encore assurément, quoiqu’elle ait été tranchée, il y a quelques mois, par un manifeste impérial. C’est là ce qui donnait à ce règne commençant un vernis de libéralisme qui éveillait d’abord les espérances de la nation russe et qui était fait surtout pour raviver le prestige du gouvernement du tsar aux yeux de l’Europe. Le cabinet de Pétersbourg, on s’en souvient, revendiquait hautement ce rôle de réformateur et de libéral. Ce fut surtout la politique du prince Alexandre Gortchakof, ministre des affaires étrangères du nouveau règne, si bien qu’on a cru longtemps, qu’on croit encore parfois que le gouvernement du tsar est tout entier à cette œuvre de réforme, qu’il est à la tête du progrès en Russie, que l’empereur et les hommes qui l’entourent sont même beaucoup plus libéraux que la nation russe elle-même.

Quelle est la réalité cependant, et jusqu’à quel point le gouvernement russe entrait-il pour sa part dans cette voie, où le poussait l’opinion ? Ici peut-être est le nœud de la situation actuelle de ce vaste empire. Au fond, ce fut assurément une habileté singulière et une tactique supérieure de représenter la Russie comme tout occupée de réformes intérieures et de libéralisme au lendemain d’une guerre qui l’avait épuisée plus qu’on ne le supposa jamais en Europe. La Russie sortait de cette guerre réellement à bout d’hommes et d’argent. L’armée était détruite ou désorganisée. Le pays était tellement accablé et pressuré que le gouvernement, aussitôt après le traité de Paris, se voyait obligé de suspendre d’abord pour trois ans tout recrutement, et cette suspension a été forcément prolongée jusqu’à ce jour. Financièrement la Russie était sous le poids d’émissions monstrueuses de billets de crédit qui ne sont pas encore remboursés, qui restent toujours à liquider ; on évalue ce papier-monnaie créé pour les nécessités momentanées de la guerre à plus de 700 millions de roubles. Je ne parle pas de l’obscurité de l’administration financière, des malversations administratives, poussées à ce point pendant la guerre que dans les magasins de Nicolaief l’empereur trouvait de la craie à la place de farine, que des hommes morts depuis longtemps étaient toujours portés sur les listes des hôpitaux. Quelques généraux, pour ces faits ou pour d’autres, ont été renvoyés comme simples soldats dans l’armée, mais ils ont été graciés. Dans ces conditions, que pouvait la Russie, sentant elle-même sa faiblesse ? Elle ne pouvait que se désintéresser momentanément en couvrant une abstention forcée d’un voile prestigieux. De là le mot fameux du prince Gortchakof : « la Russie se recueille ! » mot brillant qui ressemblait à une déclaration de libéralisme, et qui n’était après tout qu’un mot diplomatique habilement jeté à l’Occident pour déguiser l’inaction extérieure. On put s’y tromper en Europe, on ne s’y trompait pas en Russie.

À dire vrai, il y avait dans cette politique plus d’embarras que d’action réelle et de préméditations libérales. Alexandre II voulait le bien, on n’en peut douter ; mais il était enlacé dans les replis d’une bureaucratie puissante, d’une cour instinctivement hostile à tout mouvement, à tout progrès. Dès son avènement, il allégeait la société russe de quelques-unes de ses plus dures entraves ; mais en même temps il gardait dans ses conseils les personnages les plus fortement imbus de l’esprit du dernier règne, les plus attachés au système de l’empereur Nicolas ; il ne se décida qu’avec peine, et en leur offrant de larges compensations, à éloigner deux des hommes les plus compromis dans l’opinion, le général Kleinmichel, ministre des travaux publics, et le général Bibikof, ministre de l’intérieur. D’ailleurs, il faut le dire, Alexandre II n’est point ce qu’on peut appeler un prince libéral ; il a été élevé dans le culte de l’omnipotence autocratique. — Libéraux, constitutionnels, radicaux, socialistes, toutes ces nuances se présentent avec une certaine confusion à son esprit et prennent un même nom, celui de rouges. Ce qu’il comprend le moins, c’est un système rationnel de politique touchant aux prérogatives de la puissance absolue telle qu’il l’a reçue. H n’y a pas bien longtemps, le ministre des finances, M. Kniajievitch, voyant les dépenses illimitées de la cour, se hasarda un jour à demander au tsar de daigner fixer approximativement les besoins de la couronne, afin de déterminer le chiffre de la dotation une fois pour toutes ; l’empereur s’irrita, voyant dans cette demande une sorte de contrôle indirect, une atteinte à son pouvoir souverain, et peu s’en fallut que M. Kniajievitch ne fût remplacé. Lorsque les comités de propriétaires fonciers se réunissaient, il y a deux ans, pour examiner la question de l’affranchissement des serfs, celui de la province de Tver osa, dans une adresse au tsar, prononcer le mot de constitution ; l’empereur fut violemment ému et exila deux des membres de ce comité, MM. Umkovski et Europeus, à Viatka et à Perm. Quelques mois plus tard, à la vérité, il regretta de s’être laissé emporter et fit cesser cet exil.

L’émancipation même des paysans ne procédait nullement d’une politique libérale : c’était une pensée isolée léguée par l’empereur Nicolas, qui ne l’avait point conçue assurément dans des vues de libéralisme. Et il y a un fait important à observer : si, dans une réforme qui semble devoir rester comme l’honneur de son règne, Alexandre II a montré une volonté inébranlable, une fermeté exceptionnelle, s’il a résisté à la pression des partisans du servage, c’est que son père, en mourant, lui avait recommandé cette grande mesure. Quant à d’autres réformes dont on a fait souvent trop de bruit, en réalité aucune n’a été sérieusement accomplie, ni même tentée. Pas un rouage du gouvernement de l’empereur Nicolas n’a disparu. Sous le nouveau règne comme par le passé ; la troisième section de la chancellerie impériale, la police secrète, a cassé les arrêts des tribunaux. Rien n’a été entrepris pour faire pénétrer la lumière dans l’administration, dans les finances, pour simplifier l’organisation judiciaire, pour faire cesser ce mélange corrupteur de la justice, de l’administration et de la police, et en fin de compte l’autorité militaire est restée seule maîtresse et souveraine. C’était là encore une tradition de l’empereur Nicolas, qu’Alexandre II se plaît à imiter parfois jusque dans ses gestes, surtout dans son goût pour les manœuvres militaires, pour les revues. Et ce fut peut-être un des plus fâcheux pronostics du règne lorsqu’on vit, peu après son avènement au trône, le nouveau tsar se mettre à changer les uniformes à multiplier les règlemens sur la couleur des pantalons pour les généraux, sur la coupe d’un habit, sur les casques, les passe-poils. Un jour on supprimait les épaulettes des officiers, le lendemain on les rétablissait pour les faire de nouveau disparaître. Les officiers eux-mêmes étaient à bout, et le public frondeur de Pétersbourg, faisant allusion à un titre qui accompagne toujours le nom du dernier tsar, lançait cette boutade : « Nicolas Ier d’impérissable mémoire, Alexandre II, tailleur militaire. » Au demeurant, le gouvernement russe passait encore pour libéral aux yeux de l’Europe lorsque l’illusion avait déjà singulièrement diminué, en Russie.

Ce moi d’un ministre des affaires étrangères dans l’embarras : « la Russie se recueille ! » ce mot n’était pourtant pas sans vérité. Un changement étrange s’était opéré en effet sous l’influence de la paix et du nouveau règne, seulement il s’accomplissait par une sorte de force des choses, au sein même du pays, en dehors de l’action du gouvernement, par une série de circonstances imprévues, et, chose curieuse, une des premières causes de ce changement fut l’empereur lui-même. Alexandre II n’était pas un prince libéral, c’est vrai ; mais c’était une nature modérée et bienveillante. Or dans un état comme la Russie tout se façonne aussitôt sur la personne même du monarque, et le ton donné d’en haut pénètre jusqu’aux derniers degrés de la hiérarchie sociale. L’administration tout entière prend le caractère, le tempérament, jusqu’aux signes extérieurs qu’elle voit chez le souverain. Tant que l’empereur Nicolas avait vécu, il y avait un ton général de dureté despotique. Tout se formait à l’image et à la ressemblance du maître. Chaque agent de police imitait sa voix, singeait sa démarche et ses manières. Nicolas se plaisait à étouffer le moindre indice d’une idée indépendante, à écouter toute sorte de dénonciations. Pour être dans les bonnes grâces de l’empereur, la police déployait un zèle inouï, l’espionnage prenait des proportions effrayantes : on saisissait le mot le plus furtif, on recherchait les livres et les vers défendus, et on instruisait le tsar de tout, même des secrets des familles. Par le seul fait du changement de souverain, le ton de l’administration se modifia aussitôt ; l’esprit de raideur militaire disparut peu à peu ; la police devint un moment presque polie et affable. Alexandre n’avait ni le goût ni l’activité des inquisitions universelles. Un jour un espion fameux lui remettait une dénonciation : il lui fit donner 25 roubles et déchirait la dénonciation. La police, voyant qu’il ne valait plus la peine de montrer un excès de zèle, se contint. Pendant quelque temps, on cessa d’écouter aux portes, de rechercher les livres défendus, de flairer les complots et les sociétés secrètes, de peupler la Sibérie, et, comme pour se modeler sur le caractère du nouvel empereur, tous les rouages de l’état s’adoucirent, l’administration devint plus indulgente et plus molle. Qu’arrivait-il alors par suite de cet adoucissement momentané ? Les Russes respirèrent plus librement. Ce qui était opprimé, ce qui se cachait autrefois, apparut au grand jour. L’esprit de la nation se réveilla, secouant l’apathie muette qui régnait partout au temps de Nicolas. Un mouvement extraordinaire se manifesta dans toutes les directions et s’étendit avec une rapidité prodigieuse. En quelques années, la société russe changea complètement de caractère, d’idées, d’aspect, dépassant de beaucoup le gouvernement, qui avait à peine le temps de voir ce qui se passait autour de lui, qui ne savait que faire et ne faisait rien. Ce fut précisément ce qui lui valut un renom de libéralisme en Europe. Par le fait, ce n’était pas le gouvernement qui avait l’initiative, c’était la société russe qui devenait libérale et exerçait une pression extraordinaire sur le pouvoir, réduit parfois à tolérer ce qu’il ne pouvait empêcher.

Les Russes d’ailleurs mirent habilement à profit quelques-unes des mesures qui signalaient les premiers temps du règne d’Alexandre II. Ainsi, lorsque le prix des passeports fut diminué, une véritable migration commença vers l’Occident. Dans une seule année, on comptait plus de cinquante mille personnes qui se rendaient à l’étranger. Jusque-là, les grands seigneurs seuls avaient le privilège d’aller chercher le luxe et les plaisirs dans les capitales de l’Europe. Cette fois c’étaient encore sans doute des grands seigneurs, mais aussi des employés, des officiers inférieurs, des jeunes gens qui avaient fini leurs études universitaires, un grand nombre d’industriels et de négocians. Quiconque avait un peu d’argent partait pour l’Occident, non plus uniquement pour chercher les plaisirs, mais pour apprendre, pour s’instruire. Les Russes, on le sait, ceux de la classe moyenne comme les autres, ont cette faculté de s’assimiler avec une promptitude merveilleuse les idées des autres. Ce mouvement incessant de voyages en France, en Angleterre, en Allemagne, avait pour résultat de faire pénétrer en Russie une multitude d’idées nouvelles, de connaissances sur les diverses institutions de l’Europe. Il se passa quelque chose de semblable il y a près d’un demi-siècle, lorsque les officiers de l’armée d’Alexandre Ier, combattant Napoléon et venant jusqu’à Paris, rentraient en Russie pleins de ces idées dont la mystérieuse fermentation devait produire la tentative révolutionnaire de 1825, devant laquelle fut près de pâlir la fortune de l’empereur Nicolas.

La possibilité de créer de nouveaux journaux n’était pas saisie avec moins d’avidité, elle a même eu des effets plus palpables encore. On aurait peut-être quelque peine à croire dans l’Occident qu’il y a aujourd’hui en Russie un nombre prodigieux de journaux, non, il est vrai, de journaux quotidiens, que le gouvernement n’a jamais permis facilement, mais de recueils hebdomadaires, mensuels, semi-mensuels, où s’est produite toute une littérature nouvelle qui a gagné rapidement du terrain à la faveur du relâchement momentané de la censure, et qui en peu de temps est devenue une véritable puissance. Nulle part en Europe la littérature n’a et ne peut avoir autant d’importance qu’en Russie. Là où le mouvement intime d’une nation peut se manifester sous d’autres formes et a des issues naturelles, régulières, la littérature n’est qu’un des élémens de la vie publique ; en Russie, où les institutions manquent, où toute l’organisation sociale se résume dans le pouvoir absolu, la littérature supplée à tout. C’est en elle que se concentre la vie publique du pays ; elle est le foyer où convergent toutes les idées, toutes les tendances de la société. C’est ce qui explique la popularité actuelle de la littérature en Russie et ce sentiment de sympathie qui se tourne vers elle à chaque coup qui la frappe ou la menace. Ce n’est pas le moment des œuvres savamment et patiemment composées ; il y en a peu de ce genre aujourd’hui. Il faut au mouvement actuel une forme plus rapide, plus accessible à tous, allant plus directement au but. Aussi presque toute la littérature russe du jour se concentre-t-elle dans ces recueils dont je parlais, qui comptent des milliers de lecteurs, et dont les principaux sont le Contemporain, le Messager russe, les Annales de la Patrie, la Parole russe, le Fils de la Patrie, la Bibliothèque russe, etc. Toutes les questions qui remuent l’Europe y sont agitées ; les œuvres de l’Occident sont commentées, popularisées, et il va sans dire que l’esprit d’opposition libérale domine partout, quoique avec des nuances diverses. Il n’est pas permis, il est vrai, de parler de la Russie, de son gouvernement, de son administration, de ses hommes publics, de ses agens les plus obscurs ; mais on parle de l’Angleterre, de la France, de la Belgique, de l’Italie, pour décrire leur civilisation et leurs progrès, et on parle de l’Autriche ou de toute autre puissance absolue pour mettre en lumière les vices du despotisme, les suites funestes de la centralisation, les côtés ténébreux du monde bureaucratique et de la police. Dans ces procédés d’enseignement indirect et d’allusion, les écrivains russes sont arrivés au dernier degré de l’art ; ils disent tout ce qu’ils veulent dire, et avec une habileté à dérouter la censure. Ils l’ont pu jusqu’ici d’autant plus aisément que les censeurs, hommes pour la plupart de médiocre instruction, employés subalternes, pris au hasard, souvent parmi d’anciens officiers, ne laissaient pas d’avoir quelque peine à se reconnaître dans cette habile stratégie organisée autour d’eux. Dès qu’il n’était question dans un article ni du gouvernement, ni de l’empereur, ni des ministres, ni de la police, ni de l’armée, ni de la justice, ils n’y voyaient plus rien et laissaient tout passer.

Un fait curieux d’ailleurs s’est produit dans les premières années du règne de l’empereur Alexandre II, un fait qui peint les mœurs russes, et qui est un trait de la situation nouvelle du pays. Pour mieux éteindre le feu de cette vieille citadelle de la censure, on se décidait à entrer en ami et par subterfuge dans la place. Des hommes d’une situation aisée et indépendante, pour qui l’appât d’un traitement n’était rien, qui n’avaient point à s’effrayer d’une révocation, se présentaient pour être censeurs. C’étaient, par le fait, des alliés des écrivains, et tout marchait merveilleusement. Un censeur était-il révoqué pour avoir été trop libéral, il était remplacé par un homme qui suivait bientôt la même voie. Le gouvernement a fini par apercevoir le jeu et par choisir des censeurs plus sévères. Les journaux n’avaient pas moins eu le temps de travailler avec une efficacité singulière à l’éducation politique du pays, et le niveau de cette éducation en Russie est aujourd’hui bien plus élevé qu’on ne pourrait le penser. Les notions exactes sur le régime constitutionnel, sur les conditions de la liberté politique, sont devenues familières à tous les esprits cultivés. Les écrivains russes sont allés plus loin, et ne se sont pas bornés aux discussions théoriques. Ne pouvant parler ni du gouvernement, ni de ses actes, ni de ses agens, et assaillir de front l’ennemi, c’est-à-dire les déprédations administratives, les abus de la police, de la bureaucratie, ils ont invoqué la fiction ; ils ont écrit des scènes de mœurs où tout était réel, excepté les noms, et où l’on voyait défiler, sous un voile transparent, des gouverneurs, des généraux, des directeurs de police. Le public ne s’y méprenait pas ; il savait de qui on parlait, et il lisait avidement ces choses légères. Une fois sur ce terrain, on s’est encore enhardi, et on a commencé à désigner plus ouvertement quelques-uns des personnages officiels. C’est ce qu’on a nommé en Russie la littérature accusatrice. C’est peut-être cette littérature qui a pénétré le plus profondément dans les classes inférieures, pour lesquelles les questions politiques restaient assez obscures, mais qui comprenaient à merveille dès qu’on leur parlait des malversations des employés, du despotisme des gouverneurs, de l’arbitraire des généraux, des excès de toute l’administration, et qui se sont bientôt intéressées à cette multitude d’écrits périodiques. Le nombre des lecteurs s’est accru en effet en Russie depuis quelques années dans des proportions surprenantes, et la vie de l’esprit est devenue un besoin non-seulement dans les deux capitales, mais encore dans les villes de province, où des cabinets de lecture se sont formés.

Deux recueils ont marqué principalement dans cette agitation littéraire si nouvelle, — le Messager russe et le Contemporain. Ce sont deux puissances véritables, dont chacune a sa sphère d’action. Le Messager russe, qui compte plus de sept mille souscripteurs, représente les idées constitutionnelles ; il a pour éditeur et pour rédacteur un habile publiciste, M. Katkof, qui s’applique avec un rare talent à populariser les institutions anglaises. Sous sa direction, le Messager russe est devenu un enseignement permanent de droit public, d’administration, d’économie politique, et au moment où s’est agitée la question de l’émancipation des paysans, les discussions du Messager ont singulièrement servi le gouvernement lui-même, qui avait laissé aux journaux une certaine latitude sur ce point spécial des affaires russes. Le Messager avait une grande popularité au commencement du règne d’Alexandre II, lorsqu’on se plaisait à croire aux promesses libérales de ce gouvernement naissant, et que le mouvement des idées nouvelles ne se manifestait encore que dans les régions élevées de la société, où les tendances constitutionnelles dominaient. À mesure que les illusions d’un règne libéral ont diminué et que le mouvement, en gagnant toutes les classes, est devenu plus ardent, c’est l’autre recueil, le Contemporain, qui a grandi en influence. Il compte dix mille souscripteurs. Il représente les opinions démocratiques radicales et même socialistes ; il respire surtout la haine contre l’aristocratie et l’inégalité des classes. Le Contemporain a peu de foi dans le régime constitutionnel ; ses préférences sont pour une monarchie démocratique appuyée sur le suffrage universel. Il est évidemment plus populaire aujourd’hui que le Messager russe, il répond mieux aux instincts de la classe moyenne et de la classe inférieure. C’est au reste moins une œuvre de discussion scientifique qu’un pamphlet plein de verve ironique, traitant surtout de ce que chacun sent et comprend ; il est le principal organe de ce qu’on a, dans ces derniers temps, appelé en Russie la littérature accusatrice. C’est assurément un fait singulier que le Contemporain ait pu publier parfois, sous l’œil du gouvernement et avec l’autorisation de la censure, des articles où perçaient ouvertement les tendances socialistes. Il faudrait croire que les censeurs comprenaient mal ce qu’ils lisaient, ou que le gouvernement considère ces idées comme moins dangereuses pour lui que les tendances constitutionnelles, et effectivement en plus d’un cas la censure s’est montrée beaucoup plus sévère contre les journaux qui représentent les opinions libérales modérées que contre des écrits d’un radicalisme flagrant. Ce sont les résistances et les hésitations du gouvernement dans l’œuvre d’un progrès mesuré qui ont fait le succès du Contemporain, et par une combinaison étrange, qui dénote l’accélération du mouvement, le Messager russe, sans changer d’esprit, est devenu presque un journal conservateur ; il n’est plus en faveur que parmi les nobles et les hommes modérés.

Il n’est question ici que de la littérature nationale proprement dite, de celle qui vit à l’intérieur de la Russie et se fraie péniblement, habilement, un chemin à travers mille entraves obscures. Il y a cependant une autre littérature russe, et ce n’est pas la moins active, la moins influente, qui campe en quelque sorte à l’étranger, qui a ses foyers dispersés à Paris, à Londres, à Leipzig, et qui, loin de la tutelle ombrageuse de la censure, déchire souvent les voiles que les journaux de l’intérieur sont obligés de respecter. M. Alexandre Hertzen est le principal représentant de cette littérature. ; il y a longtemps que M. Hertzen est en guerre avec l’autocratie ; il a développé ses idées sur l’avenir révolutionnaire de la Russie ; il a raconté, on le sait, avec une virile émotion ses années de prison et d’exil sous l’empereur Nicolas [1], et c’est après avoir beaucoup éprouvé, beaucoup vu, beaucoup observé, qu’il est allé, expatrié volontaire, s’établir à Londres, où il a organisé toute une imprimerie russe, livrant incessamment à la publicité non-seulement un journal, la Cloche (Kolokol), mais encore un grand nombre de brochures et même d’ouvrages plus étendus.

La puissance de M. Hertzen en Russie est étrange. C’est un vrai dictateur de la nouvelle génération, et il n’y a vraiment nulle exagération à reconnaître que son autorité morale l’emporte sur l’autorité matérielle du gouvernement lui-même. Il peut dire sans vanité qu’il est en état de se mesurer avec Alexandre II et de traiter avec lui d’égal à égal. C’est d’ailleurs un talent littéraire plein de force et de passion ; il a l’éloquence de l’ironie et de l’invective. Il est né agitateur, il sait merveilleusement s’imposer à la conviction de ses compatriotes, faire jouer tous les ressorts de leur esprit national, à ce point, dit-on, que pas un Russe ne peut résister à l’entraînement de sa parole. M. Hertzen n’est nullement un de ces démagogues vulgaires pleins de haine et d’envie, pour qui tous les moyens sont bons. C’est un homme indépendant par sa position, d’une conviction profonde, d’un amour ardent pour son pays et d’une élévation de caractère reconnue par ses ennemis les plus acharnés eux-mêmes, les fonctionnaires du gouvernement russe, qui respectent en lui une honnêteté supérieure. On attribue au Kolokol la diffusion du socialisme en Russie, et ce n’est peut-être pas complètement exact. M. Hertzen est sans doute au fond socialiste, en ce sens qu’il a pour la Russie son idéal d’organisation sociale dans l’avenir ; mais pour le moment il a des idées plus pratiques, il tend au plus pressé et à ce qui est le plus réalisable. M. Hertzen accepte le gouvernement actuel ; seulement il demande que ce gouvernement change de système et renonce aux traditions de Nicolas. Il demande la transformation immédiate des paysans en propriétaires, l’autonomie communale, l’abolition des classes dans lesquelles la société est officiellement parquée, la suppression des peines corporelles, la modification de la bureaucratie, la révision du code russe, l’introduction de la publicité et du jury dans le système judiciaire, la liberté de conscience, la liberté de la presse, de l’enseignement, du commerce, de l’industrie, l’indépendance réciproque de l’administration, de la magistrature et de la police, le contrôle du budget. M. Hertzen admet même une constitution, si l’on veut, comme forme passagère.

Tout ceci au surplus n’est pas le côté le plus original de la Cloche et ce qui constitue son rôle exceptionnel dans les circonstances présentes. M. Hertzen a fait de son journal le révélateur de tous les abus, de tous les scandales qui se commettent dans la haute et basse administration en Russie. Ce que les journaux de l’intérieur ne peuvent dire, il le dit. Aucun excès ne lui est inconnu ; il est informé de tout, et il fustige sans pitié les ministres, les gouverneurs, les généraux, livrant inexorablement à la publicité les actes les moins avouables des personnages qui composent le gouvernement. Comment la Cloche arrive-t-elle en Russie ? On ne sait ; mais elle y pénètre, et elle est partout. Les imprimeries secrètes qui se sont multipliées la reproduisent et la propagent dans les provinces. Tous les Russes, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, lisent la Cloche. Pendant longtemps, l’empereur lui-même la lisait régulièrement ; il a cessé de la lire, dit-on, non par antipathie, mais parce qu’il n’aime pas beaucoup la lecture. On raconte une aventure qui ne laisse pas il d’être piquante. Un jour M. Hertzen avait publié un scandale assez compromettant pour deux des plus éminens dignitaires de la cour. Les deux personnages, sachant que l’empereur se faisait toujours apporter le dernier numéro de la Cloche, n’étaient point absolument sans inquiétude. Il s’agissait pour eux d’éviter que l’empereur apprit le fait qui leur était reproché, et qui n’était que trop vrai, à ce qu’il paraît. Ils eurent alors une idée merveilleuse ; ils firent réimprimer au plus vite le numéro en omettant ce qui les concernait. L’exemplaire ainsi modifié fut repris à l’empereur. Ce qu’il y a de plus piquant ; c’est que M. Hertzen le sut, à à dater de ce jour il n’adressa plus que sous enveloppe son journal à l’empereur. La Cloche est la lecture de toute la cour, des frères de l’empereur et des autres membres de la famille impériale, qui s’amusent extrêmement de ces révélations. Les ministres, les dignitaires, les fonctionnaires, sont au contraire très sensibles au moindre mot qui les atteint ; ils redoutent cet étrange ministre de la police si bien informé, si bien servi, et il est arrivé plus d’une fois que la crainte de voir un acte divulgué les a contraints à se modérer. On va même jusqu’à dire que quelques-uns d’entre eux ont adressé leur justification à l’auteur du terrible Kolokol, et on nomme ceux qui l’ont fait. Il est certain que M. Hertzen est tout à la fois la terreur de ceux qui vivent d’abus et l’idole de toute une génération russe sans distinction de classe, d’état et de condition. Il a des partisans dans tous les rangs, dans toutes les sphères, et de cette littérature de l’exil, dont il est le représentant impérieux, il a fait un des plus efficaces auxiliaires du mouvement qui s’est déclaré en Russie depuis quelques années.

Ce mouvement, à vrai dire, s’est manifesté sous toutes les formes, et il a eu son retentissement dans les universités comme dans la littérature. Peu après d’Alexandre II, on l’a vu, le gouvernement russe abolissait les règlemens de l’empereur Nicolas, qui limitaient à trois cents le nombre des étudians de chaque université. Aussitôt les universités se remplirent, et elles n’ont cessé depuis d’être des foyers d’activité libérale et d’animation. L’université de Saint-Pétersbourg compte maintenant environ deux mille étudians, celle de Moscou deux mille quatre cents, celle de Kiev quinze cents, d’elles de Charkof, de Kasan et de Dorpat en proportion. Il existe de plus une école de droit à Pétersbourg, et à Jaroslaw, à Odessa des lycées lui sont au niveau des universités. Le nombre des étudians s’est élevé tout à coup à un chiffre considérable. Ce n’étaient pas seulement des enfans de la noblesse que le goût renaissant de l’étude et des circonstances plus favorables ramenaient vers les universités ; ce sont surtout peut-être des jeunes gens des classes inférieures qui ont profité des facilités nouvelles, d’autant mieux que, dans les premiers temps, on pouvait aisément se dispenser de payer les droits d’inscription. C’était la plus petite partie qui payait pour suivre les cours. Aux étudians proprement dits, dont le nombre grossissait ainsi d’une façon imprévue, venaient se joindre le auditeurs libres, employés, officiers, qui affluaient autour des chaires. L’enseignement lui-même se modifiait sensiblement sous le règne d’Alexandre II. Absorbé par d’autres soins dans les premières années, le gouvernement du nouveau tsar fixait peu son attention sur les universités. Il en était résulté pendant quelque temps une certaine liberté de fait. Les programmes officiels avaient à peu prés disparu ; les professeurs suivaient leur propre inspiration dans leur enseignement et dans leurs lectures. Or les professeurs, presque tous formés à l’étranger, ont plus ou moins des idées libérales, constitutionnelles. Il est vrai que, même avec ce degré de libéralisme, mitigé d’ailleurs par une circonspection poussée jusqu’à la crainte, ils étaient loin encore de cette jeunesse débordante qui se pressait à leurs cours avec des idées plus avancées, et il s’en est suivi des mésintelligences, des scissions, une absence de confiance, qui ont éclaté le jour où le gouvernement a voulu arrêter un mouvement qu’il n’avait su ni prévoir ni diriger. Ce n’était pas moins un fait nouveau que cette animation renaissante des universités. La société russe tout entière s’y intéressait singulièrement, comme elle s’intéressait à toute manifestation d’une vie indépendante. Au jour des luttes et des troubles, elle n’a eu que des sympathies pour les étudians, et cela s’explique surtout par cette circonstance, que l’organisation universitaire a le privilège en Russie d’être restée à peu près libre du fléau bureaucratique, d’avoir gardé une certaine autonomie dans son existence.

Ce goût nouveau pour tout ce qui touche à l’instruction publique s’est révélé récemment dans une création due exclusivement à l’initiative individuelle : je veux parler des écoles du dimanche qui se sont formées il y a quelque temps à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Une fois l’idée conçue, on se mettait ardemment à l’œuvre, on ouvrait des souscriptions pour vivifier l’institution nouvelle. Ce sont des écoles destinées aux classes pauvres, et où l’enseignement est donné par des étudians des universités, par des fonctionnaires, par de riches particuliers et même par des femmes. Le gouvernement ne participe en rien à l’entretien des écoles du dimanche, qui vivent entièrement de souscriptions publiques, et il y a là assurément un fait significatif dans un pays où jusqu’à ce moment la bureaucratie absorbait tout, était l’unique motrice de la vie sociale. L’aristocratie russe commence, sous ce rapport, à se modeler sur celle de l’Angleterre, et les femmes de la plus haute naissance jouent le rôle le plus actif dans toutes ces œuvres ; elles paient hardiment de leur personne, car les dames en Russie, il faut le dire, joignent souvent à une éducation très soignée une énergie de caractère et un courage que les hommes n’ont pas toujours.

De cet ensemble de causes agissant à la fois sous l’influence d’un entraînement commun est né un phénomène extraordinaire et saisissant. La société russe a complètement changé d’aspect ; elle a laissé voir dans ses profondeurs, et On a vu la confiance dans le système de gouvernement perdue ou du moins très affaiblie, l’esprit de mécontentement et d’opposition grandissant et cherchant toutes les occasions de se produire, un vrai soulèvement d’opinion contre les corruptions administratives, la raillerie se tournant contre les plus hautes figures officielles, contre tout ce qui était un objet de culte superstitieux ou de crainte, les rangs, les décorations, les bonnes grâces du tsar, la bureaucratie, l’omnipotence des généraux, enfin un vague et universel besoin de larges et sérieuses réformes. On s’est mis à discuter tous ces vieux privilèges, toutes ces prescriptions surannées et parfois odieuses, tous ces règlemens qui interdisent aux bourgeois et aux marchands d’acquérir des propriétés foncières, qui soumettent quiconque n’est pas noble à la peine corporelle des verges, qui organisent la société tout entière comme un régiment et la parquent administrativement dans ces fameuses quatorze classes (tchine), en dehors desquelles il n’y a rien. Une certaine liberté de parole s’est fait jour par toutes les issues ; on a parlé de tout et partout à haute voix, de telle sorte que qui entendrait ce qui se dit non-seulement dans les salons, mais encore dans des réunions publiques, dans les promenades, dans les wagons de chemins de fer et jusque dans les plus simples auberges, pourrait supposer que le pays est à la veille d’une révolution générale. Il se tromperait peut-être ; le symptôme n’est pas moins caractéristique.

Ce n’est pas tout : le goût des démonstrations, des manifestations s’est répandu et a éclaté sous tous les prétextes, tantôt pour célébrer quelque anniversaire, tantôt pour honorer la mémoire de quelque personnage populaire ou pour fêter quelque événement comme l’émancipation des paysans. On ne peut citer ici que quelques-unes de ces démonstrations. Il y avait un censeur très libéral, M. Kruse, qui, à ses risques et périls, laissait passer dans les journaux les articles les plus vifs et était le meilleur ami des écrivains. Le gouvernement s’irrita et révoqua M. Kruse. Aussitôt on organisa une souscription au profit du censeur révoqué. Le gouvernement le sut et défendit aux fonctionnaires de souscrire, il chercha même à empêcher les simples particuliers de se prêter à cet acte hostile. La souscription n’eut pas moins lieu, des fonctionnaires ne laissèrent pas d’y prendre part, et elle produisit une somme assez importante, car dans ces occasions les Russes se distinguent par une grande générosité. À la fin de 1860 mourut à Saint-Pétersbourg un acteur aimé et considéré, M. Martinof. C’était un nouveau sujet de démonstration. On se plut à faire au comédien qu’on estimait des funérailles qui éclipsaient tous les honneurs décernés aux plus grands dignitaires. Une multitude immense y assistait. La police accourut avec les gendarmes ; elle fut sifflée et obligée de se retirer. Des généraux, les gouverneurs militaires de Saint-Pétersbourg, se présentèrent alors ; on leur cria : « Chapeau bas ! » et ils découvrirent leur tête, non sans une certaine confusion, mais sans pouvoir rien empêcher, et en considérant comme un vrai scandale qu’on fît à un acteur un enterrement plus magnifique que celui qu’on avait fait à l’empereur Nicolas lui-même. Il y a moins d’une année enfin, le curateur de l’université de Kiev, M. Piragof, homme des plus dignes, aimé pour son caractère et pour ses sentimens libéraux, fut destitué sur la dénonciation du gouverneur Vasiltchikof. Cette mesure assez brutale fut ressentie par le public de Kiev, qui offrit à M. Piragof un grand banquet d’adieu. Des discours furent prononcés, quelques-uns assez vifs, et à la fin du repas des centaines de dépêches arrivaient de toutes les parties de la Russie, transmettant au professeur destitué des témoignages de sympathie. Ces dépêches venaient des rédactions de journaux, des universités, des sociétés savantes, et même de quelques fonctionnaires supérieurs. On ne peut bien comprendre la signification réelle de semblables manifestations qu’en se souvenant de ce qu’était la Russie, il y a six ans à peine, sous le règne de l’empereur Nicolas.

C’est ainsi que tout marche, et qu’à travers les mailles impuissantes d’un vieux système politique se dégage comme une nation nouvelle échappant en quelque sorte au gouvernement, se manifestant autour de lui, sous ses pas, — incohérente et irrégulière si l’on veut, mais ardente, vivace, puisant une force dans tous les instincts comprimés, étendant ses ramifications dans toutes les classes, dans toutes les sphères, et trouvant même un écho, dit-on, jusque dans la famille impériale, image de la société russe. Ce n’est pas, comme on l’a vu souvent dans d’autres pays, le grand-duc héritier, le tsarévitch, qui est en intelligence avec les instincts libéraux. Il est trop jeune encore ; il a dix-sept ans à peine. Il a eu, il est vrai, un précepteur, M. Titof, et des professeurs d’un esprit éclairé ; mais les partisans de la politique de l’empereur Nicolas ont réussi à éloigner ces professeurs, et il y a un an, lorsque le tsarévitch atteignait sa majorité, il a été maintenu sous la tutelle ou sous la direction d’un homme d’opinions peu suspectes de libéralisme, le général Strogonof, qui veille sévèrement à l’éducation du jeune prince. On a cru quelque temps à la possibilité d’une influence active et conciliante de l’impératrice Marie-Alexandrovna ; mais cette princesse, de la famille grand-ducale de Hesse et autrefois protestante, s’occupe peu des affaires de l’état et s’adonne avec la plus vive piété à toutes les pratiques de l’orthodoxie russe. Les deux grands-ducs Nicolas et Michel, frères de l’empereur, semblent rester également en dehors de la politique. Placés à la tête des deux grandes directions du génie et de l’artillerie, ils ne s’écartent pas des exercices et des manœuvres. La grande-duchesse Hélène, veuve du grand-duc Michel, frère de l’empereur Nicolas, ne laisse point au contraire d’être soupçonnée d’un certain penchant pour le libéralisme. À Pétersbourg, elle représente l’opposition de la cour. Dans ses salons règne une certaine humeur frondeuse contre le gouvernement et ses abus, et elle a passé quelquefois, notamment l’été dernier, pour être tombée en disgrâce. C’est le grand-duc Constantin, frère de l’empereur, qui semble avoir aujourd’hui le rôle le plus actif et le plus important dans le nouveau règne à côté d’Alexandre II. Il a un caractère énergique et une intelligence vive, et il a toujours été considéré, même du temps de son père, comme aimant à s’instruire. Il a lu et recueilli beaucoup d’idées du siècle. Est-il réellement libéral ? Toujours est-il qu’il a des vues plus larges que le gouvernement actuel de la Russie, et qu’il ne redoute pas un certain libéralisme. Comme grand-amiral, il a réalisé dans la marine de véritables réformes ; il a introduit dans la flotte quelque chose qui ressemble à un jury et à une procédure publique. Sous sa direction paraît un journal, le Recueil maritime, où à côté de travaux spéciaux il y a souvent des articles sévères sur les abus de l’administration. Le grand-duc Constantin fréquente sans nulle étiquette quelques sociétés savantes, chose nouvelle en Russie, Il a été l’un des partisans les plus énergiques de l’émancipation des paysans, et même dans une circonstance, assistant à un conseil, il se prononça avec une telle âpreté contre la noblesse, contre les fauteurs de l’ancien régime, qu’il prêta des armes à ceux qui cherchaient à indisposer l’empereur contre lui, et qu’il fut peu après invité à faire un voyage de quelques mois. L’opinion publique en Russie suit tous les signes de ces divergences, et le rôle attribué aux princes de la famille impériale n’est pas l’élément le moins curieux du mouvement qui s’accomplit ; ce n’est pas non plus la différence la moins frappante entre le règne actuel et le règne de l’empereur Nicolas.

Une question singulière s’élève quelquefois en Europe sur la nature de ce mouvement. Pour l’expliquer, on peut être tenté de préciser, sous le nom de partis, les différentes nuances d’opinions qu’on entrevoit en Russie. Ce ne sont point cependant des partis dans la véritable acception du mot, — des partis organisés, fondés sur des convictions strictement déterminées, tendant à un but visible et certain. Dans un pays où toute la politique s’est proposé la désagrégation, le morcellement de la société, où le gouvernement a travaillé sans cesse à effacer toute trace de spontanéité sociale en isolant encore les individus par une défiance mutuelle, l’organisation d’un parti n’est pas une chose facile, qui puisse se faire d’un coup. Le résultat principal du règne de l’empereur Nicolas fut pour ainsi dire une complète pulvérisation de la société russe. Il faut du temps pour que ces atomes dispersés puissent se réunir et former ces corps organiques qui s’appellent des partis ; il faut avant tout que cet abîme immense qui existe entre les classes soit comblé. Ce qui entrave encore l’organisation sociale et la formation de véritables partis en Russie, c’est l’étendue démesurée des provinces, l’absence de voies de communication, la difficulté de toute réunion et de toute entente entre les habitans des différentes contrées, le développement restreint de la population. Jusqu’à présent, il n’est point douteux que ce mouvement de la Russie offre un certain caractère anarchique. C’est une fermentation confuse ; il n’y a point de vues rigoureusement formulées et précises ; encore moins les Russes se rendent-ils compte de la nature possible de leur action et des moyens de réaliser leurs désirs. Au milieu de ce chaos d’idées, on peut seulement distinguer les directions et les dispositions générales des différentes classes de la nation.

Une pensée gagne chaque jour dans la noblesse russe : c’est la pensée d’une constitution. Depuis longtemps déjà la jeune noblesse suit ce courant, et elle va même assez souvent jusqu’aux idées de M. Hertzen. Plusieurs fois, dans ces dernières années, la question de présenter une adresse à l’empereur pour demander une constitution a été agitée dans quelques gouvernemens, et c’est d’une manifestation de ce genre que sortait notamment l’adresse de Tver en 1859. Dans d’autres provinces, la même idée a été exprimée d’une façon moins nette peut-être, mais encore assez claire. La noblesse jeune et libérale a montré une chaude et intelligente sympathie pour l’émancipation des paysans, et sans attendre l’expiration de la période transitoire de deux ans fixée par le manifeste impérial, beaucoup de jeunes nobles ont commencé immédiatement à traiter avec les paysans en leur offrant des conditions avantageuses. C’est dans les rangs de la noblesse plus âgée, parmi les grands propriétaires fonciers, que l’abolition du servage a rencontré les adversaires les plus tenaces et les plus violens. Tous les moyens ont été employés pour détourner ou paralyser cette mesure. Maintenant que l’émancipation est accomplie au moins en principe par le manifeste du 19 février (5 mars 1861), les vieux nobles en ont conçu contre l’empereur une certaine irritation qu’ils ne cachent pas ; ils murmurent plus haut que toutes les autres classes, et chose à la fois curieuse, imprévue et naturelle, l’abolition du servage en a fait des libéraux. Ce sont des libéraux par désespoir et par intérêt. « Puisque le gouvernement, disent-ils, nous a dépouillés de nos droits et de notre pouvoir sur les paysans, il nous doit une compensation politique en nous admettant à une participation sérieuse aux affaires de l’état, » et cette compensation, ils la réclament en effet tout haut. Ils entrent eux-mêmes dans le mouvement, non par principe, si l’on veut, non sous l’inspiration d’une idée fort généreuse, mais par le sentiment prévoyant, alarmé, d’un intérêt de position et d’influence.

Et qu’on remarque ici l’étrange erreur de ceux qui ont cru que, l’affranchissement des serfs une fois accompli, on pourrait revenir purement et simplement au système politique de l’empereur Nicolas, resserrer les liens un moment détendus de l’ancien régime. L’émancipation des paysans est au contraire le principe invincible d’une révolution complète, nécessaire, non-seulement par les réformes de détail qu’elle suppose dans la législation civile, dans l’organisation administrative, dans toute l’économie publique et agricole de la Russie, mais encore par les conséquences inévitables, peut-être prochaines, quoique indistinctes encore, qu’elle est destinée à produire dans les mœurs, dans les idées, dans la condition de la noblesse aussi bien que des paysans. Quelque soin qu’ait pris le gouvernement, dans l’acte d’émancipation, de ménager les intérêts des propriétaires fonciers, on ne peut guère douter qu’une grande partie de la noblesse ne se voie à la longue ruinée par suite de cette réforme. La noblesse russe a vécu jusqu’à présent de prodigalités et fléchit sous les dettes. Il est difficile de trouver une propriété exempte de toute hypothèque. Le changement de la corvée en travail libre, la réorganisation de toute l’économie agricole nécessiteront des capitaux considérables et beaucoup d’ouvriers. Où la noblesse trouvera-t-elle des capitaux ? où prendra-t-elle les bras nécessaires à la culture des terres avec une population déjà si faible dans la plupart des provinces ? Beaucoup de propriétaires seront forcés de vendre leurs biens, et on peut prévoir qu’avec le temps il arrivera en Russie ce qui est arrivé en France : les propriétés foncières de la noblesse passeront en d’autres mains ; elles seront acquises par les capitalistes et les négocians, ces héros de l’épargne et du tiers-état. De plus il est bien clair que de cette transformation de l’état des paysans dans les campagnes doit découler pour la noblesse un changement notable d’habitudes. Jusqu’ici la noblesse résidait ordinairement dans les capitales, dépensant ses revenus et tout à fait étrangère à l’agriculture. Il y a des propriétaires qui de leur vie n’ont pas même vu leurs domaines. Dans la Grande-Russie, habituellement toute la terre était laissée aux paysans qui payaient aux seigneurs une redevance, l’obrok. Maintenant cet absentéisme doit infailliblement cesser. La noblesse russe se verra forcée de se transporter à la campagne et de s’occuper d’agriculture, bien que rien ne soit plus contraire à ses goûts, bien que la vie rurale n’ait aucun attrait pour elle, et qu’elle n’ait pas d’ailleurs les connaissances nécessaires. De là non-seulement une révolution complète de mœurs et d’intérêts, mais encore un besoin pour la noblesse de chercher de nouveaux élémens de force, de se mettre à la poursuite d’une compensation qu’elle ne peut effectivement trouver que dans la vie politique. Déjà les démonstrations ont commencé, je l’ai dit ; il circule incessamment à Moscou et à Saint-Pétersbourg des adresses pour demander à l’empereur une constitution, et cette pensée se fera jour vraisemblablement partout où auront lieu dans un temps donné les élections des maréchaux de la noblesse, que le gouvernement inquiet semble devoir, pour le moment, restreindre à Moscou.

Ce n’est pas pour une constitution que s’agitent de leur côté les paysans, aujourd’hui relevés par l’émancipation. D’autres instincts se remuent dans cette classe aux couches profondes qui embrasse près de vingt-cinq millions d’hommes. L’émancipation, je me borne à le rappeler, repose sur un système de rachat par termes successifs après une période transitoire de deux années, dont une va être bientôt écoulée. C’est une transaction à laquelle les paysans ne semblent nullement disposés à se prêter. La liberté à leurs yeux, c’est sans doute l’affranchissement du travail obligatoire, mais c’est aussi, c’est surtout la propriété sans nulle condition de la terre qu’ils occupent. Aucune force humaine ne saurait leur inculquer cette idée que la terre qu’ils arrosent de leur sueur depuis le temps de Boris Godunof, qui reste dans leurs mains en se transmettant de père en fils, soit une propriété seigneuriale, et qu’ils soient obligés de racheter ce qu’ils considèrent comme leur bien. « Nous appartenons aux seigneurs, disent-ils ; mais la terre est à nous. » Rien ne peut leur ôter cette conviction. Les troubles qui ont éclaté dans presque toutes les provinces, et qui se renouvellent fréquemment, tiennent à ce que les paysans n’ont pas compris le manifeste impérial et l’ont interprété à leur façon. Sur plusieurs points, il y a eu des fourbes qui ont fait circuler parmi les serfs de faux manifestes. À Kasan, un de ces prétendans si fréquens en Russie est apparu prenant le titre d’empereur. Ce nouveau Pugatchef fit croire aux paysans qu’il était Alexandre II, chassé par la noblesse de Saint-Pétersbourg, venant chercher un asile parmi eux et leur apportant le vrai manifeste, car celui qu’on leur avait lu dans les églises était, disait-il, fabriqué par la noblesse. Il rassembla autour de lui près de quinze mille serfs et se retrancha aux environs de Kasan. On envoya des troupes ; il y eut deux cents paysans tués et mille blessés. Ce singulier usurpateur fut pris lui-même et fusillé. De semblables massacres ont ensanglanté différentes provinces, surtout dans la partie orientale et méridionale de la Russie. Quand on emploie les armes, les paysans s’apaisent pendant quelque temps ; mais partout ils attendent avec impatience l’expiration de cet état transitoire de deux ans qu’on leur explique vainement à l’aide de la force, comptant toujours qu’à cette époque l’empereur leur laissera leurs terres gratuitement et même distribuera entre eux les domaines seigneuriaux. Ces pauvres paysans sont assez naïfs dans leurs idées : ils croient fermement par exemple que l’empereur fera aux seigneurs des pensions avec l’argent du trésor, et les contraindra à rester dans les villes. Qu’arrivera-t-il à cette terrible échéance de l’expiration de l’état transitoire ? Les troubles les plus graves sont assurément à redouter. On entrevoit à peine la possibilité de maintenir cette condition du rachat, contre laquelle se soulèvent déjà les serfs rendus à la liberté, et on touche ici à une de ces situations comme celle où se trouvait la France à la fin du siècle dernier, au moment où s’agitait la question de ces droits seigneuriaux qui devaient disparaître dans une révolution.

À côté de la noblesse et des paysans, il y a une population urbaine qui est peut-être l’élément le plus dangereux aujourd’hui pour le gouvernement, l’élément le plus révolutionnaire. Dans les deux capitales et dans les principales villes de province vit une classe nombreuse, d’un caractère indéterminé et mixte, étudians, écrivains, employés subalternes, fils d’employés [2], fils de prêtres, petits industriels, précepteurs, artistes, etc., tous désignés sous ce nom de raznolschintzi, c’est-à-dire gens de professions diverses. Toute cette classe nombreuse et chaque jour croissante, distincte des marchands et du bas peuple en ce qu’elle s’habille à l’européenne, est envahie par les idées radicales, démocratiques. Elle se nourrit des écrits de M. Hertzen ; déteste l’aristocratie, et n’ayant rien à perdre, aspire aux changemens violens. On se tromperait étrangement si on croyait que le gouvernement russe peut compter sur les employés, principalement sur les employés subalternes. Misérablement payés, exposés chaque jour aux duretés avilissantes et au despotisme de leurs supérieurs, ils ne sont que médiocrement attachés au pouvoir qu’ils servent ; ils murmurent au contraire tout haut contre lui, et ont des affinités révolutionnaires. Même parmi les fonctionnaires d’un ordre plus élevé, le dévouement et la fidélité ne sont rien moins que sûrs. C’est dans ces régions officielles, dans les ministères, et jusque dans le sénat, que M. Hertzen a trouvé souvent des complicités mystérieuses, de ces intelligences inavouées qui lui ont permis de révéler plus d’un scandale administratif. Le fait est que les dispositions les plus secrètes du gouvernement, même (le croirait-on ?) les documens revêtus des observations de l’empereur, se divulguent rapidement et vont alimenter les conversations de Pétersbourg. Parmi les personnages officiels d’un ordre supérieur, on voit croître le nombre de ces hommes que l’on appelle en Angleterre timeservers, gens habiles et souples qui, sentant grandir autour d’eux la puissance nouvelle de l’opinion, cherchent à servir deux maîtres, l’opposition et le gouvernement.

Si ces dispositions ne régnaient que dans l’ordre civil, ce serait déjà grave sans doute ; mais un symptôme fait pour donner bien plus encore à réfléchir, c’est que les idées radicales, démocratiques et même socialistes gagnent l’armée, surtout les jeunes officiers. L’académie militaire, l’état-major, les écoles du génie et de l’artillerie, le corps des cadets, sont intimement pénétrés de cet esprit. M. Hertzen y est en honneur ; les officiers et les cadets se mêlent aux étudians, aux écrivains, et prennent part quelquefois à leurs démonstrations. Les établissemens militaires, depuis quelque temps, ne sont pas à l’abri d’une certaine humeur d’insubordination embarrassante. Il y a un an, un jeune officier fut renvoyé de l’école du génie ; une révolte suivit cette expulsion, qui semblait injuste. Tous les autres officiers demandèrent le rappel de leur camarade, et, sur le refus qu’ils essuyèrent, près de deux cents voulurent subir le même sort. Tous les moyens furent employés pour les apaiser ; l’inspecteur-général du génie, le grand-duc Nicolas lui-même, frère de l’empereur, pria, insista, menaça : tout fut inutile, et le gouvernement se vit obligé de disperser ces jeunes gens dans les divers régimens, au fond de la Russie. Plus récemment encore, des officiers d’artillerie ont dû être envoyés sur les frontières de la Sibérie. Depuis le manifeste d’émancipation des paysans surtout, il se fait dans l’armée et jusque dans la garde impériale, dit-on, une propagande aussi active que dangereuse. Les officiers des corps employés aux répressions éprouvent une répugnance visible, et la discipline se ressent de cet esprit nouveau qui envahit l’armée elle-même.

Le corps des marchands russes, bien que nombreux et riche, est peut-être jusqu’ici la classe la moins instruite, la plus imbue de vieux préjugés. Cette classe, elle aussi, commence pourtant à ouvrir les yeux. Les marchands lisent maintenant les journaux et subissent l’influence des idées dont l’expression les séduit ; ils murmurent contre les abus de l’administration et de la police, contre les privilèges qui élèvent une barrière entre eux et la noblesse. Les crises prolongées du crédit et du commerce, dont ils rendent, selon l’habitude, le gouvernement responsable, augmentent leur mécontentement. Chose remarquable, les radicaux sont parvenus dans ces derniers temps à attirer dans leur camp quelques-uns des membres les plus opulens de la classe commerciale. Il s’est trouvé des négocians, des spéculateurs, des fermiers d’eau-de-vie, qui, semblables aux fermiers-généraux français d’autrefois, protègent les lettres, rassemblent chez eux les écrivains, subviennent libéralement à la rédaction des journaux et secondent toutes les entreprises qui ont le progrès pour but. Or les marchands, surtout ceux de Moscou, de Nijni-Novgorod et de Kasan, possèdent des capitaux immenses, et c’est une force qui ne laisserait pas d’ajouter aux embarras du gouvernement le jour où elle s’unirait décidément à la noblesse et aux classes inférieures.

Dans quelle mesure enfin le clergé russe participe-t-il à ce travail d’idées ? On ne peut dire encore qu’il s’y associe réellement. Immobilisé dans une religion officielle dont le tsar est le pontife, il pense peu, il reste étranger aux agitations morales. Et pourtant, depuis deux ans, paraît à Moscou un recueil religieux aux allures semi-libérales, qui ne se propose rien moins que de spiritualiser l’orthodoxie, qui a des goûts de tolérance et défend la liberté de la pensée. Les rédacteurs de ce recueil, presque tous prêtres, sont initiés à toute la littérature philosophique de l’Occident, et ils suivent d’un œil attentif les questions religieuses qui se débattent aujourd’hui en Allemagne, en Angleterre, en France, en Italie.

Au milieu de ces instincts qui se réveillent et s’agitent au sein de la société russe, rien, on le voit, ne ressemble à un parti. On ne pourrait tout au plus donner ce nom qu’à quelques tendances plus saillantes, un peu mieux définies, qui se détachent sur ce fond obscur et confus. Un certain nombre de professeurs, d’écrivains et d’employés supérieurs forment ce qu’on appelle en Russie le parti des doctrinaires libéraux. Ces hommes sont convaincus que le peuple russe est incapable de rien faire par lui-même, qu’il ne peut prendre aucune initiative, et que le gouvernement seul a la puissance réformatrice. C’est donc avant tout au gouvernement, selon eux, de se faire libéral, de mettre la main aux réformes nécessaires, dût-il se servir de la force. Ces doctrinaires, comme on les nomme, sont partisans d’une administration puissamment centralisée, énergique, mais éclairée et aux vues libérales. Il s’agit dans cet ordre d’idées de maintenir l’intégrité de l’empire, sa puissance extérieure, sa position en Europe ; seulement il faut que le régime intérieur se modifie absolument par l’abolition des privilèges et des distinctions de classes, par l’introduction de l’égalité civile, par la diffusion de la lumière dans les plus basses classes, par le développement des chemins de fer et de tous les intérêts matériels. L’idéal de ce genre de libéralisme, c’est encore après tout le système de Pierre le Grand adapté au XIXe siècle. Ce parti, pendant un certain temps, a été représenté au sein du gouvernement même par M. Milutine, un des principaux fonctionnaires du ministère de l’intérieur, dans lequel tout le monde voyait le futur ministre, et qui a été obligé de se retirer il y a quelques mois. Les doctrinaires, ces partisans de l’omnipotence de l’état, sont combattus par un petit nombre d’écrivains qui défendent les principes de l’autonomie, l’initiative individuelle et sociale, la décentralisation, et dont le Messager russe est l’organe ; mais il est surtout un dernier parti qui est leur antagoniste le plus tranché, c’est celui des slavophiles.

Les slavophiles sont les adversaires passionnés des doctrinaires libéraux. Bien loin de partager les prédilections de ces derniers pour Pierre le Grand, ils ne voient dans le fondateur de l’autocratie moderne que le mauvais génie de la Russie, qui a faussé le développement naturel de l’esprit national en infiltrant dans le pays le poison du germanisme. C’est à lui et à ses réformes qu’ils attribuent tous les malheurs de la Russie. Ils n’ont qu’antipathie pour Saint-Pétersbourg et son mode de gouvernement, pour les Allemands et la bureaucratie. Leurs préférences sont pour tout ce qui est vraiment russe, et c’est dans les siècles passés, dans les institutions et les mœurs d’autrefois, qu’ils vont chercher les vrais et sains principes de vie pour la nation. Cette tendance est plus sentimentale que pratique ; elle n’est pas sans ressemblance avec le romantisme politique allemand, quoiqu’il y ait réellement chez les hommes qui nourrissent ces idées plus d’intelligence de la vraie liberté que chez les doctrinaires. Ils ont reçu ce nom de slavophiles parce qu’ils ont de vives sympathies pour toutes les races slaves, et parce qu’ils rêvent toujours un panslavisme fédératif.

Au fond, quel est le trait caractéristique de ce mouvement complexe qui s’étend plus ou moins à toutes les classes, et où se mêlent toutes les tendances, toutes les opinions ? C’est la prédominance d’un instinct libéral qui, à défaut d’autres issues régulières, va se perdre parfois dans les rêves ou jusque dans les chimères socialistes, et qui en définitive, sous des formes multiples, incohérentes, atteste surtout la lassitude de ce qui existe, le progrès de l’esprit d’opposition. Ce n’est pas que dans ce travail même plus d’un mirage ne puisse se mêler à la réalité. Le libéralisme dans l’empire des tsars a toujours été jusqu’ici d’une nature particulière, qui s’explique par l’organisation sociale et politique de la Russie. On a fait cette fine et juste remarque, que la vie d’un Russe avait deux côtés distincts, l’un officiel, l’autre tout privé, que le même homme pouvait être tout différent dans son pays ou à l’étranger, à la ville ou à la campagne, dans une réunion nombreuse ou dans un cercle intime, qu’il y avait enfin des circonstances, des jours, des heures où on parlait de liberté sans qu’il y eût pour cela des libéraux. Le libéralisme a été fréquemment pour les Russes une sorte de tenue devant l’Europe ou une fantaisie de jeunesse sans conséquence ; plus souvent encore c’était pour eux une manière de se venger des duretés de la vie publique par la liberté du langage dans les réunions privées. Il y a eu des temps avant celui-ci où il n’était point rare de voir de hauts fonctionnaires se livrer à de petites débauches d’opposition dans l’intimité. On aurait pu croire à une révolution prochaine ; il n’en était rien : ces censeurs violens reprenaient un instant après leur rang dans la hiérarchie officielle et leur attitude soumise. Même lorsque le libéralisme a pris plus sérieusement corps en quelque conspiration comme celle de 1825, ce n’était encore qu’une conception solitaire traversant quelques esprits d’élite agités d’instincts prématurés, tels que les Pestel, les Apostol Muravief. Humeur frondeuse ou passion exaltée dans la solitude, c’était un phénomène dénué de toute signification pratique, inconnu de la masse de la nation ou énigmatique pour elle, parce qu’il ne parlait ni à son intelligence, ni à ses intérêts. Tel est le caractère de ces velléités libérales qu’on a vues flotter plus d’une fois comme des mirages à la surface de la Russie, et voilà précisément en quoi tout diffère aujourd’hui.

Ce qu’il y a de grave et de nouveau en effet dans ce travail obscur et confus qui se laisse entrevoir par instans en Russie, ce n’est peut-être pas que des écrivains luttent avec la censure pour exprimer des idées constitutionnelles ou radicales, pour signaler des abus administratifs, pour mettre en lumière les vices du despotisme, d’une bureaucratie méticuleuse et corrompue, d’une centralisation absorbante ; c’est que les journaux de ces écrivains trouvent des milliers de lecteurs qui se font ainsi en quelque sorte leurs complices. Ce n’est pas que l’esprit d’opposition gagne la noblesse ou certaines sphères privilégiées de la société russe, c’est que toutes les classes à la fois ressentent plus où moins le même malaise, qu’elles commencent à ouvrir les yeux, et qu’il se produise spontanément des manifestations légales ou irrégulières révélant tout un ensemble de besoins, de sollicitations et de vœux inattendus. Ce qu’il y a de nouveau enfin, c’est cette émancipation de toute une classe populaire jetée dans le cadre élargi de la vie civile et créant forcément une de ces situations qui portent en germe une révolution de mœurs et d’institutions. Voilà bien ce qu’il y a de nouveau et de grave dans les conditions actuelles de la Russie, où le libéralisme est moins une fantaisie excentrique de quelques imaginations frondeuses ou exaltées que l’expression d’un instinct de réforme qui agite toutes les classes. Quant aux idées socialistes qui se mêlent à ce mouvement, il faut bien s’entendre : ce serait une étrange erreur de croire que ces étudians enthousiastes, ces écrivains, ces jeunes officiers qui subissent la fascination du radicalisme et de la démocratie, pensent sérieusement au socialisme tel qu’on peut l’entendre dans l’Occident ; et sachent même au juste ce que c’est que le socialisme. La plupart n’ont assurément que des idées très vagues et très confuses. Au fond de cette effervescence, il y a le sentiment assez juste que désormais les demi-mesures, les petites concessions sont insuffisantes en Russie, et en outre il y a ce goût des choses extrêmes que la violence des compressions développe toujours. Et puis est-ce donc si surprenant à un point de vue gênéral ? Songez-y bien : il y a plus ou moins de socialisme dans les esprits partout où c’est la société même qui est à réformer, et où la liberté, les garanties politiques ne sont pour l’instinct public qu’un moyen d’arriver à cette réforme. Je rappelais le programme du premier des radicaux russes, M. Hertzen : si c’est être socialiste de demander l’avènement immédiat des paysans à la propriété, l’abolition des privilèges et des classes, la suppression des peines corporelles, l’institution de tribunaux publics, l’indépendance de l’administration et de la justice, la régularité et le contrôle des finances, nous sommes tous socialistes en France, ou plutôt l’œuvre est accomplie depuis 1789 ; c’est même parce qu’elle est accomplie, ajouterai-je, que la société française est la moins troublée aujourd’hui dans sa vie civile par des questions qui agitent encore une partie de l’Europe, et que la Russie elle-même aborde à son tour.

Dans cette carrière tumultueuse, la société russe, je le disais, est en avant de son gouvernement, bien qu’on croie communément le contraire. Voilà justement le nœud de la situation actuelle et ce qui en fait la gravité. Tandis que la nation a laissé éclater tout un ordre imprévu d’idées, de vœux et d’instincts, tandis qu’elle s’est renouvelée rapidement dans son esprit et dans ses allures, le pouvoir n’a nullement changé dans ses conditions essentielles ; il est resté ce qu’il était sous le dernier règne, un organisme formé pour l’immobilité, où les généraux et une bureaucratie routinière occupent la première place. Maintenant comme autrefois, un général est indifféremment chef du haras impérial, directeur de l’université ou procureur près le saint-synode. Autour d’Alexandre II s’est recomposée et resserrée une coterie exclusive, une camarilla qui enveloppe l’empereur d’un réseau d’influences, qui ne laisse arriver jusqu’à lui aucun écho de la vérité, et qui s’efforce avant tout de maintenir les traditions compromises du dernier tsar. L’empereur veut le bien sans doute, il n’est pas insensible à la nécessité de justes réformes ; mais sa volonté est souvent obligée de fléchir devant les influences qui l’entourent, et cela va même assez loin. Il y a quelques années, l’empereur Alexandre voulut nommer feld-maréchal le prince Bariatinski, le commandant de l’armée du Caucase qui avait réussi à prendre Schamyl. Les vieux généraux de Nicolas furent tellement froissés de voir le prince Bariatinski, jeune encore, élevé à cette dignité, qu’ils ne voulurent pas lui rendre la visite qu’il leur avait faite à son arrivée à Pétersbourg, et Bariatinski était de nouveau éloigné.

Je ne voudrais pas trop m’arrêter sur les hommes. Quels sont pourtant les personnages influens aujourd’hui dans l’état ? quels sont les hommes qui représentent le pouvoir ? Ce sont de vieux serviteurs de l’empereur Nicolas, adversaires par système, par tradition, de tout progrès véritable, et quelques personnages nouveaux qui ont la même ambition des faveurs impériales, la même crainte de tout mouvement, sans avoir la même foi en l’efficacité de l’ancien régime. Le vieux comte Adlerberg, favori de Nicolas, est encore tout-puissant à la cour d’Alexandre II comme ministre de la maison de l’empereur ; il est amplement pourvu de dignités et d’emplois, et n’est au fond qu’une tête peu sérieuse, soumise à des influences qu’on nomme à Pétersbourg. Le ministre des affaires étrangères, le prince Gortchakof, homme plus intelligent, a réussi un moment à couvrir d’une dignité apparente l’inaction forcée de la Russie, et surtout à propager l’idée d’un règne libéral sans trop y croire lui-même peut-être. Le ministre de la guerre, le général Souchozanet, est un soldat qui ne se pique pas d’instruction et qui a peu brillé dans son récent passage à Varsovie, où il a été un instant lieutenant, de l’empereur. Le ministre de la justice, le comte Panine, le plus haï de tous les ministres du temps de Nicolas, est au pouvoir une des têtes du parti réactionnaire ; il est par conviction ennemi de toute idée de réforme. Naguère il y avait au ministère de l’instruction publique un homme éclairé, M. Kovalevski, qui à travers certaines faiblesses laissait voir un esprit sensé et mesuré ; il a été remplacé par l’amiral Poutiatine, piétiste outré, dit-on, que sa vocation eût appelé à être métropolitain, et qui par sa dévotion a gagné les faveurs de l’impératrice. Le ministre des travaux publics, M. Tchevkine, passe pour être assez dépaysé dans l’ordre d’intérêts qu’il gouverne. Le directeur-général de la police, M. Patkul, s’est signalé principalement par une ordonnance qui interdisait aux cochers de fiacre de Pétersbourg de quitter leur siège pour aller s’asseoir dans leur voiture en attendant les voyageurs, sous le prétexte spécieux que cela ne convenait pas à des gens de basse condition, et que cela blessait la dignité des voyageurs eux-mêmes. Ainsi compose, le gouvernement russe n’a malheureusement ni programme préconçu ni suite dans l’action. Placé en face d’un travail des esprits tout libéral et d’une opposition croissante, il s’agite dans l’indécision, tantôt cherchant à arrêter le mouvement par des mesures empruntées au régime de l’empereur Nicolas, tantôt cédant sous la pression de l’opinion publique pour s’enhardir de nouveau et retirer les concessions qu’il a faites. Les ministres s’agitent les uns contre les autres, et chacun d’eux suit sa direction propre. De là des ordonnances contradictoires défendant aujourd’hui ce qui sera permis demain. À chaque soubresaut réactionnaire succède une désorganisation plus grande encore, au sein de laquelle s’affaiblit l’autorité du pouvoir et diminue la confiance de ceux-là mêmes qui sont au service du gouvernement. Qu’on le remarque bien : ce qui se passe aujourd’hui en Russie n’est pas sans analogie avec ce qui se passait dans les états pontificaux à l’avènement de Pie IX en 1846. À cette époque aussi, il y avait à Rome un pouvoir ne sous des auspices libéraux, mais incertain, placé en face d’une population qui ne lui était nullement hostile d’abord, qui le devançait bientôt, puis lui échappait, et ce pouvoir gagné de vitesse, tantôt cédant, tantôt résistant, mais reculant toujours devant une transformation nécessaire, arrivait par degrés à n’avoir plus, comme le disait Rossi, ni l’autorité traditionnelle d’un vieux gouvernement, ni la vigueur d’un gouvernement nouveau.

Le malheur est qu’à travers ces oscillations le gouvernement russe, par faiblesse au moins autant que par une résolution bien mûrie, semble finir par se fixer dans une politique de réaction qui n’est qu’un aiguillon de plus pour le mouvement. Cette réaction, après avoir eu des phases successives ou intermittentes, s’accélère aujourd’hui sous l’influence d’une crainte un peu effarée, sous le-stimulant des manifestations multipliées de l’opinion. La première chose contre laquelle le gouvernement ait tourné ses efforts, c’est la littérature. Pendant les trois ou quatre premières années du règne d’Alexandre II, la littérature russe jouissait, on l’a vu, d’une certaine liberté de fait ; à mesure qu’elle a grandi et qu’elle est devenue une puissance, les partisans de l’absolutisme, les généraux, les dignitaires n’ont plus eu d’autre pensée que de faire revivre dans toute sa force la censure telle qu’elle existait sous l’empereur Nicolas. Ce qui les irritait, c’était moins la discussion des questions de politique générale ou l’étude des institutions libres de l’Occident que cette littérature qui a reçu le nom de littérature accusatrice : guerre de pamphlets, d’allusions, de saillies acérées, de caricatures, de journaux humoristiques. Cette guerre les exaspérait. Ils arrivaient dans les conseils, tenant chacun quelque journal à la main, se montrant mutuellement les passages qui les blessaient, et se tournant vers M. Kovalevski, alors ministre de l’instruction publique, dont ils accusaient l’humeur tolérante. Les plaintes s’élevaient jusqu’à l’empereur, à qui on représentait que cette littérature ne respectait rien, qu’elle allait manifestement à une révolution, et l’empereur, qui lit peu, répondait qu’effectivement il fallait mettre un frein à la littérature.

On ne se hâtait pas cependant, on se bornait encore à quelques sévérités nouvelles, qui ne faisaient qu’aiguillonner les écrivains, lorsqu’une sorte de coup d’état fut décidé. On résolut de détacher la censure du ministère de l’instruction publique pour en faire une administration distincte, une direction générale avec deux grandes sections placées l’une à Moscou, l’autre à Saint-Pétersbourg. Les principaux postes, selon l’habitude, furent confiés à des généraux. Cette organisation à la vérité coûta des sommes énormes ; mais on attendait les plus grands résultats de l’institution nouvelle. Ce qu’il y eut de plus clair, ce fut une multitude de dispositions draconiennes créant dix censures au lieu d’une. Qu’on en juge : si un article par exemple traitait des impôts, il devait, après avoir subi la censure, être revu par le ministre des finances ; s’il traitait de l’armée, il devait être soumis au ministre de la guerre ; s’il traitait enfin de questions embrassant tous les intérêts publics, il devait passer par tous les ministères, sauf à revenir mutilé de toute façon après quelques mois, si encore il revenait. On alla plus loin même, on institua une autre censure chargée de revoir, après l’impression, les articles autorisés par la première censure, Ce luxe de surveillance et de répression a-t-il été du moins efficace ? Nullement ; la littérature militante a soutenu vaillamment la lutte, elle a rivalisé d’inventions ingénieuses, mettant chaque jour la censure aux abois, si bien que récemment le nouveau ministre de l’instruction publique, l’amiral Poutiatine, imaginait un perfectionnement inattendu dans l’art de pourchasser la pensée : il proposait d’infliger un châtiment personnel à tout écrivain dont trois articles auraient essuyé les rigueurs de la censure. Ce procédé, il est vrai, n’a point été accepté ; il montre seulement dans quel genre de lutte est engage le gouvernement russe, et ce qu’il y a de vivace dans cette littérature qui s’est mise au service des idées nouvelles.

La guerre une fois engagée contre la littérature, la réaction s’est étendue bientôt aux universités, même à ces innocentes écoles du dimanche qu’une libre initiative avait créées, et contre lesquelles on a éveillé les méfiances de l’empereur en les représentant comme autant de sociétés secrètes destinées à propager de dangereux instincts dans le peuple. Pendant les premières années du règne, on le sait, le gouvernement fixait peu son attention sur les universités, et il en résultait une sorte de liberté spontanée dans ces vastes foyers d’instruction. Les étudians n’étaient pas seulement plus nombreux, ils prenaient des mœurs nouvelles ; de leur propre mouvement ils créaient pour leur usage diverses institutions, des bibliothèques, des cercles de lecture, des caisses de secours ; Ils se réunissaient souvent et en grand nombre, discutant les règlemens universitaires, tenant tête aux autorités académiques, jugeant librement leurs professeurs. Cette jeunesse ardente ne pouvait manquer de ressentir toutes les excitations de la politique ; elle était au premier rang dans le mouvement général, et au commencement de 1861, lorsque les événemens de Pologne éclatèrent, on vit les étudians de toutes les universités russes témoigner leurs sympathies à leurs camarades polonais. Un grand nombre se rendit au service funèbre organisé par les Polonais dans l’église catholique de Saint-Pétersbourg pour célébrer la mémoire des victimes de Varsovie. Un fait plus curieux encore eut lieu à Kasan à l’occasion de cette échauffourée de paysans dont j’ai parlé. Les étudians de l’université firent célébrer un service religieux pour les paysans tués pendant l’insurrection. Il n’y eut alors qu’un cri dans les régions officielles pour demander la réforme des universités. Une véritable tempête s’éleva contre le ministre de l’instruction publique, M. Kovalevski, qui se trouvait ainsi sommé par les généraux, par les hommes de cour, de mettre un frein au désordre universitaire aussi bien qu’à la hardiesse de la littérature.

Une réforme, elle était nécessaire sans doute depuis le jour de l’avénement d’Alexandre II, d’autant plus nécessaire que les désordres dont on se plaignait n’étaient, à vrai dire, que l’expression d’une incompatibilité réelle entre la plupart des règlemens survivans du dernier règne et les circonstances nouvelles nées du changement rapide des idées, de l’accroissement considérable du nombre des étudians. La meilleure réforme eût consisté à donner une organisation plus large et plus libre aux universités. M. Kovalevski lui-même n’était point éloigné de cet avis. Il hésita pourtant, il employa les demi-moyens ; puis, pressé par les événemens, il finit un jour par présenter un projet conçu au fond d’après les principes qui régissent les universités allemandes. M. Kovalevski était un homme nouveau qui n’avait point malheureusement à la cour une position assez forte pour entrer en lutte ouverte avec l’esprit de réaction. Un comité fut nommé pour examiner son projet, et quels étaient les membres de ce comité ? C’était le général Strogonof, le prince Dolgoroukof, commandant de la gendarmerie, et le comte Panine, ministre de la justice. Le nom de ces hommes était d’avance la critique la plus sanglante de l’œuvre de M. Kovalevski, qui se retira indigné, cédant le ministère de l’instruction publique à l’amiral Poutiatine.

J’ai nommé le général Strogonof comme un des membres du comité chargé d’examiner la question des réformes universitaires. : Le général Strogonof est un des personnages les plus importans aujourd’hui par son éducation, par son intelligence supérieure à celle de la plupart des autres généraux, et son influence à la cour est attestée par sa position de gouverneur du prince impérial. Il était dans une demi-disgrâce sous l’empereur Nicolas, qui le traitait presque en libéral ; il vivait à Moscou, où il était curateur de l’université, protégeant l’enseignement et ayant des momens d’humeur contre la cour. Aujourd’hui c’est le type du vieux seigneur russe réactionnaire et féodal, passionnément opposé à l’émancipation des paysans, adversaire des universités qu’il protégeait autrefois, n’admettant l’utilité de l’éducation que pour la noblesse. Nul n’a mis plus d’ardeur, d’énergie et d’autorité à effrayer l’esprit naturellement vacillant d’Alexandre II, à lui représenter les dangers du mouvement actuel et à lui conseiller une politique de répression. Les idées du général Strogonof sur la réforme des universités étaient des plus simples : elles consistaient à revenir au système de l’empereur Nicolas, à limiter de nouveau à trois cents le nombre des étudians, à élever le chiffre des droits d’inscription à 200 roubles, à diviser les universités en écoles spéciales et distinctes en les dispersant dans les différentes villes, à transporter celle de Saint-Pétersbourg à Gatczyn, à interdire l’entrée des cours aux auditeurs libres. Quand ce projet fut connu, il souleva l’opinion à tel point qu’on dut s’arrêter à mi-chemin. On ne fit pas tout ce qu’on voulait, mais on éleva les droits d’inscription à 50 roubles, on imposa aux étudians des règlemens d’une sévérité minutieuse ; réunions, promenades, députations furent défendues ; on abolit les bibliothèques, les caisses de secours fondées pour subvenir aux besoins des jeunes gens pauvres. La lutte était ouverte.

Qu’en est-il résulté ? L’agitation a pris un caractère bien autrement grave et redoutable. Deux fois les universités ont dû être fermées en présence de la véhémente animosité des étudians, dont la force n’a pu dompter la résistance, et de là sont nées ces collisions, ces scènes de désordre qui éclataient il y a trois mois à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Les étudians de Moscou avaient résolu de présenter une adresse à l’empereur pour demander l’abolition des règlemens nouveaux, lorsqu’une nuit quelques-uns étaient subitement arrêtés. Le lendemain, tous les autres étudians se rassemblaient devant la maison du gouverneur pour savoir les motifs de l’arrestation de leurs camarades et pour réclamer l’envoi de leur adresse à l’empereur. Aussitôt les troupes s’avançaient contre eux, les dispersant par les armes, les foulant sous les pieds des chevaux. Plus de trois cents étaient arrêtés et entassés dans tous les postes de police avec des malfaiteurs ; ils sont restés depuis enfermés dans la forteresse de Petropaulov et à Cronstadt. Cette violence de répression n’a eu d’autre résultat que de faire éclater dans toute la société russe la plus vive sympathie pour les étudians. Les dames de la plus haute aristocratie de Moscou intervenaient en leur faveur, et employaient toute sorte de moyens ingénieux pour adoucir leur sort dans les prisons. Le peuple même, qu’on avait cherché d’abord à exciter contre les étudians en les représentant comme des fils de nobles qui voulaient demander à l’empereur la révocation de l’édit d’émancipation des paysans, le peuple ne tardait pas à s’apercevoir de ce stratagème de police, et de pauvres moujicks, un moment égarés, allaient demander pardon en pleurant à ces jeunes gens contre lesquels on les avait poussés. La classe où les étudians ont trouvé moins d’appui, chose étrange, est celle des professeurs, et c’est un fait à remarquer dans cette agitation qui remplit depuis quelques années les universités russes : les professeurs, bien que nourris de certaines idées libérales, ont montré une timidité singulière en face des actes du gouvernement qu’ils blâmaient le plus ; à l’exception de quelques jeunes professeurs de Pétersbpurg, presque tous ont gardé une réserve craintive, et ceux de Moscou, dans les dernières échauffourées, se sont faits les complices, les apologistes de la répression. Il ne faut pas s’y tromper, ces scènes sont un des symptômes les plus graves aujourd’hui en Russie ; elles sont la manifestation d’une pensée d’action et de résistance à l’autorité armée, considérée jusqu’ici comme inviolable ; elles révèlent de plus ce qui s’agite dans cette jeunesse qui ne fait que grandir, qui n’a pas subi toutes les influences du système de l’empereur Nicolas, qui arrive dans la vie pleine de sève et d’énergie, et qui est appelée a jouer le premier rôle dans tous les événemens.

Ainsi a grandi et s’est compliquée cette situation mystérieuse où chaque jour fait surgir quelque élément inattendu, où l’esprit de compression, en tendant de nouveau tous ses ressorts, ne peut réussir à rien empêcher, ni l’effervescence de la jeunesse, ni la contagion des idées, ni les manifestations les plus diverses d’une opposition croissante. Le gouvernement vit au milieu d’incidens qui échappent à son action, qui éclatent en quelque sorte sous ses pas. Un jour, — c’était dans l’été de 1861, — un bruit de conspiration se répand à Saint-Pétersbourg ; d’où vient ce bruit ? Il y avait un sénateur d’esprit remuant, M. Khroustchef, qui prenait volontiers les allures libérales et se croyait à la veille d’arriver au ministère ; trompé dans ses espérances, il était devenu fou. Jusque-là rien d’extraordinaire ; mais on s’empressait d’aller reprendre chez M. Kroustchef les papiers relatifs aux affaires qu’il avait à examiner comme membre du sénat, et ici commençaient les surprises. Parmi les papiers du sénateur, on trouvait des correspondances avec M. Hertzen, et les nouvelles transmises par ces correspondances étaient censées venir des plus hautes sources. Cet incident prenait les proportions d’un complot. On en a parlé vaguement en Europe, on en parlait bien plus encore à Pétersbourg, et la découverte n’était point, dit-on, étrangère aux ; voyages d’été du grand-duc Constantin et de la grande-duchesse Hélène. — Un autre jour, au mois de juillet, une proclamation révolutionnaire révélait l’existence d’un journal imprimé secrètement dans l’intérieur même de la Russie, le Welikorus, qui ne se bornait plus à l’exposé théorique des idées radicales, qui développait tout un plan d’exécution pratique. La proclamation du mois de juillet était envoyée par la poste aux ministres, aux dignitaires de la cour, à la police elle-même, dans les casernes, dans les écoles, à tous les journaux. Le gouvernement fut stupéfait de cette hardiesse, et l’affaire du Welikorus a été si habilement conduite qu’elle semble avoir échappé jusqu’ici à toutes les investigations de la police.

L’opposition sent donc croître tous les jours ses forces, et les partisans de l’ancien absolutisme, déconcertés par ce mouvement, y voient Un motif de plus de pousser à une réaction qui n’est inefficace à leurs yeux que parce qu’elle n’est pas assez entière. Tous les incidens qui se succèdent, ils les exagèrent même quelquefois, dans l’espoir de faire triompher leur politique, et leur habileté n’est pas toujours trompée. Lorsque les derniers troubles de l’université de Moscou éclataient il y a trois mois, l’empereur se trouvait avec la cour en Crimée, où il a passé une partie de l’automne. Les réactionnaires de Pétersbourg se hâtaient de l’informer de ces événemens, en les représentant comme l’épisode d’une vaste crise menaçante pour la dynastie elle-même. L’esprit de l’empereur Alexandre fut vivement ému, et il est resté sous le poids de cette idée, d’un grand péril révolutionnaire auquel sa dynastie venait d’échapper. Il a comblé de récompenses les généraux, les soldats qui ont marché contre les étudians de Moscou et de Pétersbourg, et les conseils de rigueur ont trouvé auprès de lui un accès plus facile. Ces derniers incidens, au reste, semblent avoir répandu une teinte de tristesse sur la cour de Russie. Au retour du voyage de Crimée, l’impératrice, en arrivant à Moscou, se rendait aussitôt à la chapelle du palais pour prier devant un tableau représentant une scène miraculeuse de la vie de la Vierge, et elle ne pouvait cacher ses larmes à ceux qui l’accompagnaient. C’est ce sentiment vague du péril, éveillé avec habileté dans la famille impériale, qui donne aujourd’hui une certaine force à la réaction en face d’un mouvement désormais trop étendu et trop vivace pour être facilement comprimé.

Spectacle étrange d’un vaste pays qui a vécu plus que tous les autres d’immobilité et de silence, et qui se réveille maintenant dans toute l’incohérence d’une crise de transformation ! Il se peut sans doute qu’il y ait parfois quelque exagération dans le sentiment des Russes sur leur propre situation et dans l’idée qu’on se fait de loin de tout un ordre d’événemens dont le mystère double la gravité. Une chose est certaine et apparaît à travers tous ces faits, toutes ces manifestations et tous ces symptômes : la résistance absolutiste n’est plus qu’un palliatif aussi périlleux qu’inefficace, et le régime maintenu pendant trente ans par l’empereur Nicolas avec une opiniâtreté qui toucha presque au génie devient désormais impossible ; il a fait son temps. L’autocratie tsarienne est aujourd’hui en présence d’un esprit nouveau de réforme et de progrès.

L’empereur Alexandre n’est point heureusement de cette nature des grands despotes, c’est son honneur, et ce serait sa faiblesse de se servir d’un instrument usé et discrédité. Je lisais récemment dans une lettre venant de Russie : « Vous ne connaissez pas notre ville de Saint-Pétersbourg ; c’est une œuvre puissante et tout artificielle. Elle a été bâtie sur pilotis par Pierre le Grand au prix de milliers de vies enfouies dans ses fondations. Chose curieuse, elle laisse voir aujourd’hui des signes menaçans. Il arrive souvent que les pilotis s’effondrent ; le sol s’enfonce sur certains points. Toute la ville est coupée d’un grand nombre de canaux et de conduits souterrains. Or, par une négligence inconcevable, ces conduits et ces canaux n’ont pas été nettoyés depuis le règne de l’impératrice Anne, c’est-à-dire depuis plus d’un siècle, et il s’en échappe les plus dangereuses émanations, comme il est arrivé encore l’été dernier. Le gouvernement voudrait y remédier. Des ingénieurs ont été réunis en conseil ; ils ont émis l’avis qu’il fallait se mettre à l’œuvre tout de suite, et tout bas ils ajoutent que ces travaux rendront peut-être le séjour de Pétersbourg complètement impossible, parce que l’atmosphère en sera totalement corrompue… » N’y a-t-il pas quelque chose de semblable dans cette société russe, œuvre de Pierre le Grand, créée par un artifice gigantesque d’omnipotence, comme la ville même qui en est la plus frappante image, et intérieurement minée à la longue au point d’appeler un remède aussi prompt qu’énergique ? La grandeur de la Russie n’est point en péril sans doute ; elle peut sortir au contraire de cette crise dans des conditions propres à la rendre plus redoutable pour l’Europe. Ce n’est pas non plus la dynastie qui est menacée, comme essaient de le faire croire à l’empereur Alexandre II les fauteurs d’une réaction outrée ; elle peut au contraire s’affermir pour longtemps en se liant par une politique libérale aux destinées nouvelles de la Russie. Ce qui est réellement menacé, c’est tout un système d’administration et de politique qui enlace l’empereur lui-même et compromet son pouvoir au service d’une hiérarchie de despotismes obscurs dont il n’est que le premier esclave. L’empereur Alexandre II a donné un grand exemple par l’émancipation des paysans et par quelques actes qui étaient au commencement de son règne les gages d’un esprit bienveillant et éclairé. Sa garantie et sa force sont aujourd’hui dans une politique résolue à faire justice partout où il y a des justices à faire dans son empire, et à répondre par une large et ferme sympathie à tous ces appels confus d’une nation qui s’agite sous l’influence d’une idée de rajeunissement et de progrès.


CHARLES DE MAZADE.

  1. Voyez ce récit dans la Revue du 1er septembre 1854.
  2. On compte en Russie environ 200,000 employés de toute sorte : les employés d’extraction roturière n’ont qu’un titre personnel de noblesse qui résulte du grade attaché à leur fonction ; leurs fils restent roturiers. On compte aussi environ 80,000 familles de prêtres.