La Russie et les Russes/27

La Russie et les Russes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 37 (p. 761-789).
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L'EMPIRE DES TSARS
ET LES RUSSES

IX[1].


LE PARTI RÉVOLUTIONNAIRE ET LE NIHILISME.




Les réformes multiples accomplies en Russie durant le règne de l’empereur Alexandre II resteront comme une des plus belles et une des plus grandes entreprises de l’histoire nationale, de l’histoire même de l’Europe. La vie de l’état, la vie du peuple, ont été touchées de tant de côtés divers qu’elles semblaient en devoir être régénérées. L’émancipation du servage n’a été que le prélude de mesures presque aussi vastes qui, par leur réunion, paraissaient devoir rendre méconnaissable la Russie de Pierre le Grand, de Catherine et de Nicolas. Administration, justice, armée, presse, finances même, bien que dans une moindre mesure, rien de ce qui concerne la vie publique n’a échappé à la sollicitude d’un législateur jaloux de tout renouveler. En aucun pays de l’Europe, autant de changemens n’ont été accomplis en une aussi courte période sans l’aide d’une révolution, en aucun pays, autant de changemens n’auraient été possibles.

Un prophète qui eût annoncé d’avance que toutes ces merveilleuses réformes seraient effectuées en moins de vingt ans, en moins de quinze ans, eût été traité d’imposteur. L’incrédulité eût peut-être été plus grande encore, si, aux beaux jours de l’émancipation, on eût osé prédire que toutes ces mesures, dont en d’autres temps une seule eût suffi à la gloire d’un règne, laisseraient la Russie désabusée, inquiète de sa voie, incertaine de son avenir. Pourrait-on cependant affirmer aujourd’hui qu’un tel prophète eût menti ?

Nous l’avons dû constater à chaque pas de nos longues études, pour l’émancipation, pour l’administration, pour la justice, pour l’armée, pour la presse, aucune des grandes réformes, ni les mieux combinées, ni les plus heureuses, n’ont donné au gouvernement et au pays ce que le pays et le gouvernement en attendaient. Presque partout, dans chaque sphère de la vie publique, nous avons vu que l’optimisme confiant des premières années avait fait place à une sorte de pessimisme découragé ou de scepticisme anxieux. Pour surcroît de malheur, moins de vingt ans après l’émancipation des serfs, la Russie a semblé prise d’un malaise nouveau, elle a paru plus troublée, plus agitée que jamais, on dirait que les réformes n’ont profité qu’à l’esprit révolutionnaire. Le nihilisme s’est montré le maître de la jeunesse, il a fait planer une sorte de terreur sur les fonctionnaires publics. Des attentats odieux jusque sur la personne sacrée du tsar libérateur se sont succédé à de courts intervalles[2]. L’échafaud rétabli a dû être dressé dans la plupart des grandes villes, et en face de cette agitation dont la Sibérie et les cours martiales n’ont pu entièrement triompher, en face des hésitations et des contradictions du pouvoir, l’avenir de la Russie émancipée du servage, l’avenir de la Russie des réformes, ne semble guère moins sombre qu’aux derniers jours de Nicolas, au temps des défaites de Crimée. Ces études sur la Russie seraient trop manifestement incomplètes, si nous ne cherchions par quelles causes doit s’expliquer une aussi triste anomalie, par quels moyens on y pourrait porter remède.


I.


À toutes ces déceptions, trop nombreuses et simultanées pour n’avoir pas une cause commune, il est aisé de trouver deux raisons opposées et d’une égale simplicité. Et d’abord, l’explication de ce phénomène ne serait-elle pas dans le nombre même et la rapidité des réformes ainsi accumulées coup sur coup ? C’est, je dois l’avouer, une des réponses le plus souvent faites à cette question et l’une des plus naturelles. On ne saurait, dit-on, toucher à toutes les institutions, à toutes les coutumes ou les lois d’un pays, sans y jeter le trouble et le malaise, sans qu’il en reste dans nombre d’esprits un désordre dont les effets peuvent être redoutables. Tout changement a ses inconvéniens ; les plus indispensables amènent une perturbation temporaire. Toute réforme a ses défauts, les meilleures ont les leurs, ne serait-ce que les espérances et les illusions suscitées par chacune. La société russe a été trop remuée depuis un quart de siècle pour avoir pu retrouver son assiette. Dans sa soif de progrès, l’opinion a cru tout possible et n’a été satisfaite de rien. Au lieu de donner aux lois récentes le temps de porter et de mûrir leurs fruits, on n’a eu d’autre souci que de greffer les unes sur les autres des innovations nouvelles. Esprit d’inquiétude, aspirations vagues et exigences ingénues, espérances trompées et désenchantement des rêves déçus, impatience de la lenteur des progrès, colères et ressentimens contre les hommes et les choses, n’en est-ce pas assez, sans parler des fortunes compromises et des situations ébranlées, pour expliquer les conquêtes de l’esprit révolutionnaire dans une jeunesse aveuglément présomptueuse et sans expérience, chez une nation elle-même inexpérimentée, ignorante et ambitieuse d’avenir, novice et confiante en soi, se sentant arriérée en face d’autrui, humiliée de l’être sans toujours l’avouer, et, dans sa hâte de rejoindre ou de devancer les autres, ne comprenant point que la première condition d’un progrès normal et durable est le temps et la patience ?

— Erreur ! entendons-nous crier dans un autre camp, le contraire seul est vrai. La cause de tout le mal, c’est que ces réformes si nombreuses ne l’ont pas encore été assez ; c’est que, pour la plupart, elles ont été mal conçues ou mal appliquées ; c’est que dans ses lois le législateur n’a souvent pas osé agir conformément à ses principes et que dans l’exécution le pouvoir n’a pas obéi à ses lois. Loin d’avoir trop fait, on n’a pas assez fait ; loin de tomber dans le superflu, on a reculé devant le nécessaire. Les réformes comme les révolutions s’appellent les unes les autres, elles se complètent et s’étaient mutuellement, elles ne sauraient rester debout isolées, et de toutes celles tentées par l’empereur Alexandre II, il n’en est pas une qui ne fût indispensable. C’est une chaîne dont chaque anneau se tient, et en Russie la chaîne manque de plusieurs anneaux. Le mal, ce sont les demi-mesures, les restrictions, les contradictions ; c’est qu’en innovant on a trop conservé du passé, c’est qu’oublieux du précepte évangélique, on a trop fréquemment cousu du drap neuf à de vieux vêtemens, et versé du vin nouveau dans de vieilles outres au risque de les faire éclater.

Dans le monde complexe de la politique, la vérité a souvent plusieurs faces ; deux thèses en apparence inconciliables peuvent chacune contenir une moitié du vrai. C’est peut-être ici le cas. En tout pays, il est malaisé de faire de grands changemens sans en faire rêver de plus vastes et malaisé de faire de grandes réformes sans agiter le fond social que l’on remue. Dans les transformations politiques, un peuple peut éviter les révolutions, il ne saurait guère éviter l’esprit révolutionnaire.

Les innovations discutées disposent à tout remettre en question ; à l’état de projets, elles excitent démesurément les espérances et les impatiences ; une fois réalisées, elles engendrent, avec les déceptions, les rancunes et les ressentimens. En Russie, comme partout où les gouvernemens n’ont pas reculé devant une grande tâche, il en est résulté une sorte de trouble temporaire, de malaise transitoire ; mais en Russie, ce n’est là, croyons-nous, que la moindre raison des difficultés présentes. La cause principale et la plus profonde, c’est celle que nous avons plus d’une fois indiquée : c’est le manque de logique, le manque de plan général de toutes ces réformes, trop souvent cousues pièce à pièce, sans lien entre elles, sans enchaînement même entre leurs diverses parties, et presque aussi souvent restreintes encore dans la pratique, éludées ou indirectement suspendues par ceux qui ont mission de les appliquer. C’est le défaut d’harmonie et de concordance des lois nouvelles entre elles, et de ces lois avec les vieilles mœurs, avec les débris des anciennes institutions demeurées debout. La Russie des réformes ressemble ainsi à une ancienne maison, reconstruite à neuf dans quelques-unes de ses parties, conservée presque intacte dans les autres, et cela sans que l’architecte ait pris soin de raccorder les diverses pièces, avec des différences de niveau à chaque étage, avec des salles basses et obscures faisant suite à des chambres hautes et bien éclairées. On ne saurait s’étonner que parmi les habitans, les uns regrettent ce qui a été détruit, les autres croient indispensable de régulariser les façades et l’intérieur, tandis que les plus jeunes prétendent tout jeter bas pour tout refaire à neuf.

Ce double défaut d’harmonie entre les institutions entre elles et entre les institutions et les pratiques gouvernementales, fomente naturellement l’esprit révolutionnaire avec le mécontentement, les défiances et l’irritation. Est-ce à dire que ce soit la seule cause de la diffusion du radicalisme et des ravages des idées subversives ? Nullement ; il en est une autre d’égale importance et qu’on ne doit point perdre de vue. Le mal dont souffre la Russie, il ne faut pas l’oublier, ne lui est point particulier ; bien loin d’être indigène, il est venu du dehors, de la contagion européenne. Les miasmes révolutionnaires en suspens dans l’atmosphère de l’Occident ont avec notre civilisation et nos idées pénétré en Russie ; ils y ont fait d’autant plus de victimes que moins aguerri était le tempérament national et plus débilitant le régime politique.

Les Russes aiment à regarder les révolutions comme une sorte de maladie de vieillesse, produite par l’altération ou le manque d’équilibre des organes sociaux, par l’atrophie des uns, l’hypertrophie des autres. Ils se sentent jeunes et se flattent, grâce à leur état social, d’être à l’abri de pareilles affections séniles. C’était là depuis longtemps chez eux une théorie érigée en axiome. À leurs yeux, la révolution étant le résultat du prolétariat et des luttes de classes, comment l’esprit révolutionnaire pouvait-il germer dans un pays qui, grâce à un régime de propriété tout spécial, ne connaissait ni prolétariat, ni luttes de classes ? Avec le mir du paysan, rien de pareil à redouter. Le socialisme et l’anarchie ne sont à craindre que dans les pays où le plus grand nombre des habitans ont été peu à peu expropriés par la propriété individuelle et légalement dépouillés de leur droit à l’héritage de la terre.

Nous avons déjà montré qu’avec une part de vérité, cet axiome de l’orgueil national contenait une bonne part d’illusion[3]. Après les agitations et les complots dont la Russie a été le théâtre depuis la paix de Berlin, on pourrait dire que les événemens se sont chargés de désabuser les plus confians. Contre les revendications révolutionnaires, le mir moscovite est une assurance manifestement insuffisante. Toutes les révolutions ne sortent pas des luttes de classes. Les doctrines subversives n’éclosent pas seulement dans les ateliers d’ouvriers prolétaires et si c’est là que les sophismes révolutionnaires trouvent le sol le plus propice, ce n’est pas le seul où ils puissent germer.

Ce qui est vrai, c’est qu’en Russie, les classes où se rencontrent les instincts perturbateurs et les penchans antisociaux sont fort différentes de celles où de pareilles tendances ont le plus de vogue en Occident. Les thèses et les prétentions, les systèmes et les chimères sont au fond fort analogues ; il n’en est pas de même des adeptes, des apôtres et des prosélytes du radicalisme. C’est là un des phénomènes qui méritent le plus d’attirer l’attention ; cette différence explique à la fois l’énergie factice et la débilité des partis subversifs en Russie, leur vigueur apparente, leur impuissance réelle.


II.


En Russie, nous l’avons déjà observé dans notre étude des populations rurales et urbaines, ce n’est point dans le bas peuple des villes ou des campagnes, dans les classes inférieures et en apparence les plus intéressées à un remaniement de l’état social que se rencontrent les plus nombreux et les plus zélés artisans de la révolution. C’est au contraire parmi les classes relativement élevées et cultivées, non pas, il est vrai, d’ordinaire dans la haute noblesse, dans le haut clergé ou parmi les hauts fonctionnaires, mais dans la petite noblesse ou la bourgeoisie naissante, dans les rangs inférieurs du tchinovnisme ou parmi les enfans du bas clergé, en un mot dans des classes qui en d’autres pays sont généralement conservatrices.

Les écoles sont les principaux foyers du radicalisme russe, et plus hautes sont ces écoles, plus prononcé est l’esprit révolutionnaire des jeunes gens qui en sortent. C’est dans les gymnases et les universités, souvent même dans les académies ecclésiastiques et militaires que se recrutent les plus zélés soldats du nihilisme. Pour beaucoup de jeunes gens, il est vrai, les penchans subversifs et les théories radicales ne sont qu’une mode ou une pose, un jeu dangereux ou une passagère ivresse de jeunesse, mais depuis longtemps déjà les cadets semblent passer par les mêmes phases que leurs aînés, en sorte que chaque génération lui apportant successivement son contingent, les cadres de l’armée nihiliste réparent leurs pertes par de nouvelles recrues et demeurent toujours au complet.

La plupart des révolutionnaires appartiennent ainsi aux classes naguère dites privilégiées. À y bien regarder, ce n’est pas là un phénomène aussi singulier ou aussi particulier à la Russie qu’on est tenté de le croire au premier abord. Cette apparente anomalie tient non moins à l’âge politique de la Russie et à son système de gouvernement qu’au tempérament national. Plus d’un pays de l’Occident a pu à certaines époques, à la fin du xviiie siècle par exemple, ou durant le premier tiers du xixe, prêter à des observations du même genre. Tant que les idées révolutionnaires gardent quelque chose de théorique, tant qu’elles n’ont pu encore passer dans la pratique, elles trouvent aisément des partisans dans les classes même qui en seraient les premières victimes. Il faut de douloureuses expériences pour que, dans la noblesse ou la bourgeoisie, la jeunesse résiste à son penchant naturel pour les nouveautés, pour les hardiesses de la pensée et les rêves humanitaires. La Russie, jusqu’à ces derniers temps, avait été presque entièrement préservée de ces coûteuses leçons, et les peuples comme les individus ne profitent guère que de leur propre expérience. Sous ce rapport comme sous tant d’autres, Pétersbourg et Moscou semblaient en être encore à la fin du xviiie siècle, à la veille de 1789.

Pris en masse, le fond du peuple est encore aujourd’hui, dans les villes comme dans les campagnes, entièrement étranger aux idées révolutionnaires. Par ses habitudes comme par ses croyances, par son goût des traditions comme par sa vénération pour l’autorité, l’homme du peuple, le moujik surtout, répugne à ces théories subversives qui se présentent à lui sous forme de rupture avec tout le passé et toutes les traditions, sous forme de révolte contre toute autorité terrestre ou céleste. D’ordinaire encore illettré, le moujik n’est pas seulement étranger à de telles doctrines, il ne leur est pas seulement hostile, il leur est fermé, il est sourd à toute prédication de ce genre[4]. Le grand obstacle aux projets des révolutionnaires russes, ce n’est pas tant la force d’un système que tous les complots ne peuvent ébranler, c’est la défiance et la répulsion des masses populaires que tous leurs efforts ne peuvent entamer.

La propagande radicale venant d’en haut, de la jeunesse des écoles surtout, le grand problème pour les agitateurs est de la faire pénétrer dans les classes illettrées, méfiantes de la science incrédule, dans le peuple, qui, loin de s’ouvrir à la révolution, se refuse à en comprendre l’esprit et les avantages. C’est qu’en effet entre les épaisses couches populaires qui forment le fond de la nation et la mince écorce civilisée de la surface, il y a moralement un intervalle énorme ; on dirait que la dernière ne repose point sur les premières, ou mieux il n’y a entre elles qu’une simple superposition sans que le contact amène aucune adhérence, aucune pénétration des couches inférieures par celles d’au-dessus. Ici se montre toute l’importance du dualisme social qui depuis Pierre le Grand semble avoir coupé la Russie en deux. Il y a dans l’état deux nations presque aussi différentes que si l’une avait été conquise par l’autre, deux peuples presque aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils étaient séparés par la race, la langue, la religion.

Au milieu des paysans ou des ouvriers qu’ils prétendent catéchiser, les prédicateurs de la révolution ressemblent fort à des missionnaires débarqués sur une plage lointaine et prêchant un culte inconnu à des hommes qui ne les entendent point. Aussi que de tristes mécomptes ! que de dures épreuves et d’amères déceptions pour les plus ardens apôtres de l’évangile socialiste ! Comment mettre à la portée du peuple des idées toutes nouvelles pour lui ? Les termes mêmes du vocabulaire révolutionnaire lui sont souvent incompréhensibles, et s’il comprend les mots, les notions qu’expriment les mots lui échappent. « Qu’a-t-il dit dans son baragouin, ce Français ? » s’écrie, dans les Terres vierges de Tourguenef, un paysan qui vient d’être assailli de déclamations révolutionnaires. — « Je m’étais installée dans la campagne, près d’Oufa, écrit à l’un de ses complices une des condamnées de l’un des récens procès politiques ; mais j’ai dû quitter le pays, on m’y prenait pour une sorcière[5]. » Afin de faire accepter aux gens du peuple leurs brochures révolutionnaires, les nihilistes ont souvent été obligés de les leur présenter comme des livres de piété, ornés de maximes tirées de l’Écriture et décorés de reliures et de titres trompeurs. Si quelque paysan illettré conserve, grâce à ce saint déguisement, des volumes qui n’ont rien de chrétien, la plupart, bientôt détrompés, remettent les livres suspects à la police ou, comme ce témoin d’un des nombreux procès politiques, les déchirent eux-mêmes en faisant le signe de la croix.

Les paraboles ou apologues révolutionnaires composés exprès pour le peuple, tels que la fameuse histoire des Quatre Frères en voyage, ne sont pas toujours bien compris de ceux auxquels ils s’adressent et produisent parfois sur le naïf lecteur un tout autre effet que celui qu’en attendaient les auteurs. Voici à cet égard une anecdote qui ne manquerait pas de pendans. Un maître d’école de l’un des gouvernemens du centre, quelque peu libéral et démocrate, comme beaucoup de ses confrères, réunissait le soir les paysans pour leur faire une lecture. « Avec cette sorte de soirée littéraire, disait-il, je les amusais et les empêchais d’aller au cabaret. — Et que leur lisiez-vous ? lui demandait un propriétaire du voisinage. — Des histoires, par exemple les Deux Généraux dans une île. » Or cette nouvelle, qui, si je ne me trompe, est de Chtchédrine[6], sans être une composition révolutionnaire et prohibée, est un de ces récits à tendances dont la littérature russe est si riche. Deux généraux se réveillent dans une île sauvage, ils ne savent que devenir, lorsqu’ils aperçoivent un moujik endormi. « Allons, paresseux, lui crient-ils, que fais-tu là couché ? lève-toi et prépare-nous à dîner. » Le paysan obéit, attrape un lièvre, le fait cuire et leur sert à dîner. « Ah ! çà, disent les généraux, il n’y a pas de maison ici ? est-ce que nous allons vivre en plein air comme des sauvages ? Allons, imbécile (dourak), fais-nous une maison. » Et le paysan prend sa hache et construit une maison de bois. Bien que logés et nourris, les généraux s’ennuient de cette vie isolée. « Des gens comme il faut ne peuvent vivre ainsi dans une île déserte. Allons, fainéant, prends ta hache et fais-nous un bateau. » Le paysan, toujours grondé et battu, fait un bateau et, la rame en main, il ramène à Saint-Pétersbourg les deux généraux, qui, pour sa peine, lui donnent un rouble. « Et que disaient les paysans de cette histoire ? demandait-on au maître d’école. — Les paysans riaient beaucoup ; ils étaient flattés que des généraux pussent avoir besoin d’un de leurs pareils ; cela les rendait fiers. C’était toute l’impression qu’ils emportaient de ce récit. »

Dans un milieu pareil, on devine toutes les mésaventures qui attendent les chevaliers errans du nihilisme. Les plus enthousiastes ont pu souvent dire que, semblable aux Juifs de l’Écriture, le peuple russe lapide ses prophètes. Les procès des huit ou dix dernières années ont mis au jour les fréquentes déconvenues des prédicateurs de révolte. Ils ne sont guère plus heureux parmi les ouvriers que parmi les paysans, car le peuple des villes diffère encore fort peu de celui des campagnes. Dans les capitales même, la population est loin d’être sympathique aux séditieux ; à ses yeux, ce sont des traîtres au pays. N’a-t-on pas vu en 1878 le bas peuple de Moscou, soulevé tout à coup, malmener les étudians qui dans les rues avaient osé acclamer publiquement un convoi de détenus politiques[7] ? Dans les centres ouvriers choisis comme lieux de propagande, à Ivanovo-Vosnesensk par exemple, qui s’enorgueillit du surnom de Manchester russe, l’activité infatigable des racoleurs nihilistes n’a jamais réussi à enrôler qu’un nombre dérisoire de recrues.

À cet égard, la situation semble donc aussi bonne que possible. En aucun pays elle n’est plus rassurante pour le pouvoir. De quelques moyens que dispose l’agitation radicale, elle reste superficielle, cantonnée dans les classes lettrées, sans parvenir à pénétrer dans le peuple. Les plus corrosives des idées révolutionnaires ne peuvent entamer les masses, aucun acide ne mord sur elles. En sera-t-il longtemps de même ? Le peuple, soumis depuis des années à une ardente et opiniâtre propagande, refusera-t-il toujours d’y prêter l’oreille ? Si sûre que semble la nation, se leurrer d’un tel espoir serait peut-être une illusion qui exposerait un jour à des déceptions terribles. Déjà quelques symptômes montrent que, malgré tous ses instincts, l’homme du peuple, le moujik même, n’est pas partout absolument fermé aux chimères révolutionnaires.

Un fait que je crois devoir signaler, c’est que, dans les nombreux procès politiques des années 1878 et 1879, il s’est presque toujours trouvé parmi les inculpés, parmi les condamnés même, quelques ouvriers, quelques paysans. Si insignifiant qu’en soit le nombre, la présence de plusieurs paysans dans les rangs des conspirateurs est un indice qui mérite d’attirer l’attention. On a beau être rassuré par les sentimens conservateurs, par les préjugés mêmes du moujik, de tels exemples contraignent à se demander si les populations ouvrières des villes ou des campagnes demeureront toujours insensibles aux provocations des ennemis de l’ordre. Est-on certain que ces masses indifférentes à toute théorie politique n’offrent aucune prise aux agitateurs ?

Nullement à notre avis. Chez ce peuple en apparence si bien gardé contre la contagion, il est un point vulnérable, et ce point, c’est le régime de la propriété, le régime agraire. Le paysan, et avec lui l’ouvrier qui le plus souvent n’est qu’un paysan en séjour à la ville, sont pour l’immense majorité propriétaires ; c’est là, nous l’avons dit, ce qui rassure la plupart des Russes contre toute éventualité révolutionnaire. Quelle amorce reste à la révolution ou au socialisme chez un peuple où chaque habitant a sa part du sol ? — Et de fait, si chaque paysan émancipé était réellement propriétaire personnel et perpétuel du sol qu’il cultive, il serait peu tenté de mordre aux grossiers appâts du socialisme, mais dans la grande Russie du moins, le paysan, nous le savons, n’est que détenteur temporaire, usufruitier provisoire d’un lot de terres communales. Or peut-on attribuer à ce mode de propriété collective, de sa nature instable et changeant, la même vertu sociale, la même efficacité conservatrice qu’à la propriété héréditaire qui fait de la terre la chose de l’homme et de la famille ? Le régime russe a l’avantage de permettre à tous l’accès de la propriété ; mais cet avantage perd beaucoup de son importance alors qu’avec l’accroissement de la population, les lots distribués à chacun deviennent de plus en plus petits et cessent de suffire à l’entretien d’une famille. Sous ce régime, les soi-disant propriétaires peuvent tous à la fois être gênés et mécontens parce qu’ils peuvent tous se sentir à l’étroit en même temps et que les mœurs mêmes du mir, l’habitude de se regarder comme ayant un droit sur la terre, leur donnent de plus grandes exigences.

Je ne veux rien répéter ici de ce que nous a déjà inspiré ce grave sujet[8]. Les lecteurs qui ont bien voulu nous suivre n’auront pas oublié nos conclusions. Quels qu’en soient les avantages dans les pays de faible population, les apologistes du mir ont tort de le regarder comme un certain et infaillible antidote contre le poison révolutionnaire. S’il n’y avait en Russie qu’une seule classe de propriétés et de propriétaires, si à côté de la dotation territoriale des communes de paysans, il n’y avait point le domaine réduit de l’ancien seigneur ; si toutes les terres étaient possédées au même titre et en commun, un tel régime pourrait détruire dans son principe toute revendication socialiste, toute revendication agraire du moins, par la bonne raison qu’il n’y aurait plus de propriété en dehors de la communauté ; mais, on le sait, il n’en est nullement ainsi dans la patrie du mir. Une grande partie du sol en culture, une moitié environ, reste en dehors du domaine des communes, et sur ces terres ainsi soustraites à la collectivité et au partage égal les révolutionnaires peuvent diriger les yeux et les convoitises du moujik. Cela leur est d’autant moins difficile que le régime de la propriété commune n’a pas inculqué aux Russes la notion de la permanence, de l’inaliénabilité, de la sainteté de la propriété foncière, que les partages périodiques des communes, et l’allotissement des serfs émancipés lors de leur affranchissement ont accoutumé le paysan à regarder une nouvelle répartition du sol, un remaniement de la propriété territoriale comme une chose toute naturelle, qui, pour être aussi légale qu’équitable, ne demande qu’un ukase impérial. De là on peut dire que chez ce peuple si respectueux des usages et des traditions, et par tant de côtés si éminemment conservateur, circule une sorte de socialisme virtuel et latent, un vague et naïf communisme qui perce dans certaines sectes religieuses et qui, sous l’impulsion de la pauvreté ou des incitations du dehors, peut prendre conscience de lui-même et, à une époque encore heureusement éloignée, devenir un péril.

La situation sociale de la Russie ne saurait donc inspirer à l’observateur la même sécurité qu’à la plupart des sujets du tsar. Il se peut que, de ce côté, le xxe siècle prépare à la Russie de sérieuses difficultés. Pour me servir d’une métaphore fréquemment employée en Russie, si le mir russe doit être regardé comme le rempart de la propriété contre les instincts révolutionnaires et les théories socialistes, c’est à la façon de ces ouvrages avancés qui, une fois tombés au pouvoir de l’ennemi, peuvent être retournés contre le corps de la place et servir de base d’attaque aux assaillans.

Eh quoi ! dira-t-on, si au lieu d’une sauvegarde, le mir moscovite est pour la propriété une menace, ne pourrait-on pas éviter le péril en supprimant le régime du mir, en faisant de l’usufruitier temporaire du sol un propriétaire personnel et définitif ? — La chose est possible, la propriété collective compte en Russie même de nombreux adversaires qui en réclament hautement l’abolition. Ce ne serait peut-être pas après tout d’une plus grande difficulté que l’émancipation des serfs ; mais les difficultés matérielles d’une telle opération ne seraient pas les seules, et au point de vue politique les résultats en seraient fort incertains. Il ne faut pas croire en effet qu’il suffise de l’abrogation légale du mir pour faire disparaître l’esprit et les traditions d’un régime séculaire qui a encore les sympathies des masses. Les familles qui se jugeraient lésées par la liquidation de la communauté, le prolétariat rural qui ne manquerait point de se former rapidement, resteraient pour des générations imbus des notions du mir et des souvenirs du partage égal. L’imagination populaire aurait là pour longtemps un principe d’agitation qui, dans les rangs du peuple, recruterait aisément à la révolution des complices et des prosélytes.

Maintenu ou supprimé, le système des communautés de village fournit aux novateurs une arme dont ils ne se feront pas faute d’user. Grâce au mir moscovite, c’est sous forme agraire que se présentent en Russie la révolution et le socialisme ; c’est sous cette forme qu’ils ont quelque chance de s’infiltrer dans le peuple. La Russie se croit la nation de l’Europe la moins exposée de ce côté, peut-être est-ce celle qui l’est le plus. C’est le seul état du monde civilisé où l’on puisse tenter de supprimer la propriété par décret. Les nihilistes savaient ce qu’ils faisaient quand il y a une vingtaine d’années déjà ils inscrivaient sur leur drapeau les deux mots de Terre et Liberté : Zemlia i Volia. C’est pour semer chez le peuple des convoitises et des colères avec des déceptions que les fauteurs de désordre colportent de temps en temps dans les campagnes le bruit d’une nouvelle répartition de terres aux paysans, et forcent le gouvernement à démentir officiellement ces insidieuses rumeurs[9]. Si malheureux qu’aient été jusqu’ici les efforts des esprits malintentionnés, la crédulité toujours expectante du moujik leur a déjà valu quelques succès et quelques dupes.

Au mois de juin 1879, par exemple, on a jugé à Kief une quarantaine de paysans convaincus d’avoir formé une société secrète dans les communes rurales d’un district de la province. L’impulsion, comme toujours, partait du dehors ; cette fois elle venait de trois hommes qui par leur origine eussent pu personnifier les classes où la révolution recrute ses agens les plus zélés. L’un était fils de prêtre, le second bourgeois d’une ville, le troisième sortait de la petite noblesse. Sous cette direction étrangère, les moujiks du district de Tchighirine avaient formé des associations clandestines destinées à prendre possession des terres n’appartenant pas aux communautés de village et à les partager également entre les paysans des communes. Ces associations qui se donnaient à elles-mêmes le nom de droujinas (compagnies ou confréries), comptaient comme membres près d’un millier d’affiliés, tous paysans, sauf les instigateurs. Chose singulière et bien caractéristique de l’état mental de ces populations, il a été constaté qu’en entrant dans ces droujinas révolutionnaires, les moujiks croyaient obéir à la volonté du tsar, dont les trois meneurs s’étaient donnés comme les émissaires secrets. Et un pareil fait n’est pas isolé, j’en pourrais citer plusieurs analogues[10].

Voilà le peuple russe : s’il a des instincts révolutionnaires, c’est d’en haut, c’est de la main paternelle du tsar qu’il attend le signal de ses revendications. Il a toujours l’oreille ouverte aux imposteurs, et aujourd’hui comme aux trois siècles précédens, comme au temps des faux Dmitri et de Pougatchef, pour avoir quelque chance de soulever un mouvement populaire, il faudrait la voix d’un faux tsar, d’un pseudo-empereur.

En Russie, le principal obstacle aux tentatives révolutionnaires ou aux folies anarchiques n’est point dans la raison publique ou le bon sens national, il n’est pas non plus dans l’état social, dans la satisfaction ou dans la résignation des masses, il est surtout dans l’esprit de vénération du bas peuple, dans son respect presque également religieux pour la personne du souverain et pour la foi, pour la loi divine. Sous ce double rapport, les anarchistes l’ont pris jusqu’ici entièrement à rebours, et c’est ce qui explique leur peu de succès. À bien des égards, on pourrait dire qu’en Russie le trône est la clé de voûte de tout l’édifice social, et c’est pour cela que les révolutionnaires ont tenté de porter leurs coups jusqu’à lui. Le maintien de la propriété et avec elle le maintien de la civilisation européenne, dépendent aujourd’hui de la solidité du trône ; tout croulerait avec ce dernier parce qu’au point de vue social non moins qu’au point de vue politique, tout s’appuie sur lui.

Ce que pourrait être une révolution populaire en Russie, le passé suffit à l’apprendre. Avec le socialisme agraire, les provinces reverraient la sanglante jacquerie des jours de Pougatchef[11]. Une révolution chez le peuple de l’Europe le plus ignorant et le plus crédule, sous l’inspiration des doctrines les plus anarchiques, dépasserait probablement en barbarie toutes nos terreurs et nos communes. Les Russes qui cherchent à déchaîner les passions populaires ne se font guère illusion, ils n’ont pas sur la placidité, sur la bonté moutonnière du peuple les naïves assurances des philosophes du xviiie siècle, ils sentent qu’eux-mêmes seraient les victimes du monstre par eux surexcité. « Le peuple, écrivait jadis un des coryphées du radicalisme depuis longtemps exilé au fond de la Sibérie, le peuple, ignorant, plein de préjugés grossiers, et d’une haine aveugle pour tous ceux qui ont abandonné ses sauvages coutumes, le peuple ne ferait aucune différence entre les gens qui portent l’habit allemand (européen) ; avec eux tous, il agirait de la même manière, il ne ferait grâce ni à la science, ni à la poésie, ni à l’art, il détruirait toute notre civilisation[12]. »

Tel est le péril auquel d’ardens et sincères utopistes exposent sciemment leur patrie. Pour comprendre une telle aberration dans des classes instruites, de la part de gens formés aux leçons de l’Occident et prétendant agir au nom de la science contemporaine, il nous faut jeter un coup d’œil sur les fauteurs habituels des idées anarchiques, sur ceux qu’avec plus ou moins de justesse l’on désigne d’ordinaire sous le nom de nihilistes.


III.


Le nihilisme, qui a fait tant de bruit depuis quelques années, n’est pas chose toute nouvelle. Il compte déjà, sous ce nom bizarre même, une longue existence ; voici vingt ans peut-être qu’il est à la mode dans les écoles et les universités, chez les étudians et les étudiantes aux cheveux courts de l’intérieur ou de l’étranger. S’il semblait vieilli et déjà presque démodé avant de retrouver récemment une vogue et une vigueur inattendues, le nihilisme n’avait point cessé d’être en faveur dans la jeunesse, il attirait l’attention de la police et du gouvernement longtemps avant que les attentats de 1878 et 1879 lui eussent valu la curiosité de l’Europe.

Le nihilisme n’est pas un système tel que le positivisme d’Auguste Comte ou le pessimisme de Schopenhauer, ce n’est pas une forme nouvelle du vieux scepticisme ou du vieux naturalisme. En philosophie, ce n’est guère qu’un matérialisme grossier et tapageur, presque dénué de tout appareil scientifique. En politique, c’est un radicalisme socialiste, moins soucieux des moyens d’améliorer la situation des masses que pressé d’anéantir tout l’ordre social et politique actuel. Ce n’est pas un parti, car il n’a d’autre programme que la destruction ; sous ses étendards se rangent des révolutionnaires de toute sorte, autoritaires, fédéralistes, mutualistes, communistes, qui ne restent d’accord qu’en ajournant après leur triomphe toute discussion sur l’organisation future[13]. Le nom de nihilisme, nom qui convient autant à sa nullité scientifique qu’à ses aspirations destructives, n’est qu’un spirituel sobriquet rejeté par la plupart de ceux qu’il désigne[14].

Dans son principe et ses instincts comme dans ses procédés ou ses visées, le nihilisme a en fait peu d’originalité. Au milieu de toutes ses exagérations, il n’est guère que l’élève des écoles révolutionnaires de l’Occident, un élève qui se flatte de dépasser ses maîtres et qui outre à plaisir leurs enseignemens les plus téméraires pour montrer le parti qu’il en a tiré. Bien qu’il ait des milliers d’adeptes zélés et convaincus, on ne peut dire que ce soit une doctrine ou une école, tant l’étude, tant la science ou les méthodes scientifiques dont il aime parfois à faire parade y tiennent au fond peu de place. Presque tout ce qui l’alimente à cet égard a sa source dans les théories ou les déclamations du dehors.

Le nihilisme, ou mieux le radicalisme russe, peut bien, il est vrai, revendiquer un théoricien national, un législateur de l’utopie ou un prophète de l’avenir, qui dans sa courte carrière d’apôtre, de 1855 à 1863, a eu sur la jeunesse une influence que ses malheurs n’ont fait qu’accroître. Ce Proudhon ou ce Lassalle russe est depuis près de dix-huit ans exilé au fond de la Sibérie, où, condamné aux travaux forcés pour propagande révolutionnaire, il a passé sept ans dans les mines, où, sa peine expirée, il vieillit dans l’isolement et l’inaction loin de toute communication avec la Russie et le monde extérieur. Cet homme, c’est Tchernychevski, écrivain instruit et travailleur infatigable, armé tour à tour d’une redoutable logique et d’une mordante ironie, intelligence vigoureuse et souple, caractère enthousiaste et énergique, esprit bien russe par ses défauts comme par ses qualités. Philosophe, économiste, critique, romancier et partout missionnaire des tristes doctrines dont il a été l’un des premiers martyrs, Tchernychevski a dans ses traités scientifiques donné la théorie ou la somme du radicalisme russe et dans un roman bizarre et indigeste, écrit au fond d’une prison, il en a donné le poème et l’évangile[15].

Ce n’est peut-être pas faire tort à Tchernychevski que d’attribuer à son long et fastidieux roman plus d’ascendant sur ses disciples et sur les jeunes têtes russes qu’à ses traités didactiques. Cet homme, dont l’influence avait détrôné celle de Herzen et auquel la Sibérie et de longues souffrances ont donné l’auréole du martyre, était regardé par beaucoup de ses compatriotes comme un des géans de la pensée moderne, un des grands pionniers de l’avenir, un Fourier ou mieux un Karl Marx russe[16]. En dépit de toutes les admirations dont il a été l’objet et de l’originalité réelle de son esprit, les idées de Tchernychevski, pas plus en économie politique qu’en philosophie, n’ont rien de bien original. La forme et les détails peuvent être nouveaux et individuels, le fond des théories appartient à l’Allemagne, à l’Angleterre, à la France. Ce qui donne à l’œuvre de Tchernychevski, à son roman du moins, le plus de saveur de terroir, c’est peut-être encore l’espèce de réalisme mystique et visionnaire qui se retrouve chez maint nihiliste. Si grand du reste qu’ait été sur la jeunesse l’ascendant de Tchernychevski et de quelques autres écrivains de la même école, le nihilisme contemporain est loin de suivre servilement les leçons des maîtres qu’il glorifie, il doit plus à leurs visions romanesques qu’à leurs déductions scientifiques[17].

Au point de vue psychologique, on pourrait dire que le nihilisme est sorti de la réunion de deux penchans opposés du caractère russe, le penchant à l’absolu, le penchant au réalisme. C’est de cet accouplement contre nature qu’est né ce monstre antipathique, un des plus tristes enfans de l’esprit moderne. Nous trouvons encore là un exemple de cette impatience de tout frein, de cette témérité dans la spéculation, qui sont fréquentes chez les Russes, mais qui chez eux prétendent moins que chez les Allemands à la science ou à la méthode. Au point de vue moral et politique, le nihilisme est avant tout un pessimisme à demi instinctif, à demi réfléchi, pessimisme auquel la nature et le climat ne sont pas étrangers et qu’ont fomenté l’histoire et l’ordre politique. Ne voyant partout que le mal, il aspire à tout renverser, gouvernement, religion, société, famille, pour refaire de toute pièce un monde meilleur. Le nihilisme n’a rien du scepticisme critique qui compare et examine, qui réserve son jugement et sa liberté. C’est une négation qui s’affirme fièrement et n’admet pas d’examen, qui devient une sorte de dogmatisme à rebours, aussi étroit, aussi aveugle et non moins impérieux, non moins intolérant, que les croyances traditionnelles dont il repousse le joug.

Dans l’intempérance et la grossièreté de leur négation jetée à tout ce que l’humanité se faisait honneur de respecter, on sent chez beaucoup de nihilistes quelque chose de la gaminerie de la première incrédulité, quelque chose des écarts désordonnés d’esprits récemment émancipés. Dans ces prétentions à la maturité d’une jeunesse désabusée avant d’avoir vécu perce comme un enfantillage dépravé. Pour beaucoup d’adeptes, les théories nihilistes ne sont qu’une sorte de protestation contre les vieilles superstitions qui dominent encore les masses populaires, contre le servilisme politique, contre l’hypocrisie intellectuelle ou les conventions sociales qui règnent trop souvent dans les hautes classes.

On demandait, dit-on, à un nihiliste en quoi consistaient ses doctrines. « Prenez la terre et le ciel, répondit-il, prenez l’état et l’église, les rois et Dieu et crachez dessus, voilà notre doctrine[18]. » Cette définition serait une raillerie d’un adversaire qu’elle n’en serait guère moins exacte. Le mot est du reste moins choquant pour une oreille russe que pour nos oreilles françaises ; cracher joue un grand rôle dans les superstitions moscovites. On crache pour détourner un présage, on crache en signe d’étonnement, on crache en signe de mépris[19]. Le nihiliste se plaît à cracher sur tout, il aime à mettre au défi l’esprit de vénération et d’humilité si vivace chez le Russe du peuple, qui se courbe encore en deux devant ses supérieurs comme devant les saintes images. C’est là un signe de la profonde discordance d’idées et de sentimens dont souffre la nation. Au moral comme au physique, dans l’homme comme dans la nature, s’y rencontrent les deux extrêmes : à la plus naïve vénération politique et religieuse, répond le plus effronté cynisme intellectuel et moral.

Ce grossier matérialisme négatif n’est point tout le nihilisme, ce monstre né de penchans opposés a une autre face, fort différente et également russe, le mysticisme. Ces hommes si dédaigneux de toute croyance, de tout songe métaphysique, de tout idéal, ont eux aussi leurs spéculations ou leurs rêves, et ce ne sont ni les moins timides ni les mieux réglés. Au fond de ce réalisme naturaliste se retrouve une sorte d’idéalisme avide de se donner carrière dans le champ inexploré du possible. Du sein de ce pessimisme qui maudit l’ordre social actuel sort un optimisme effréné qui escompte ingénument les merveilles d’un avenir utopique. En Russie, la plupart des jeunes gens, pour qui la plus blessante des injures serait d’être appelés idéalistes et la plus grande humiliation de passer pour tels, ne craignent pas, dans les matières qui semblent s’y prêter le moins, de s’abandonner aux rêves les plus téméraires. C’est dans le domaine économique et social, dans le domaine des réalités positives que, nihiliste ou non, le Russe se permet le plus volontiers les fumées de l’utopie et la recherche de l’absolu. C’est en s’enfonçant dans les sentiers du réalisme et de l’utilitarisme qu’il retombe dans les théories et les chimères ; c’est par une sorte de cercle, qu’à force de s’en éloigner, il revient à l’esprit spéculatif, comme un voyageur qui, après avoir passé par les antipodes, aborderait par une autre rive au pays qu’il a quitté. La sphère qui exige le plus de mesure et de sobriété d’esprit est celle où le Russe (et en cela il n’est pas seul) laisse la plus libre carrière à son imagination. Avec une grande différence de science et de méthode, n’avons-nous pas vu quelque chose de cette spéculation à rebours chez les adversaires les plus déclarés de la métaphysique, chez certains positivistes par exemple, qui, dans les questions économiques et politiques, ont parfois abouti à des conclusions si peu en rapport avec leur méthode et réellement si peu positives ? Cette contradiction si fréquente chez la plupart des socialistes ou des radicaux, cette sorte de changement de front qui, dans les écoles les plus négatives, s’explique par un impérieux besoin d’idéal et de foi en un monde meilleur, n’est nulle part moins rare et plus frappante que chez les Russes. Sur ce terrain, l’esprit national se montre avec tous ses contrastes, avec sa défiance et son dédain des croyances reçues, avec sa confiance naïve dans les thèses douteuses et son goût des paradoxes.


IV.


Tocqueville a remarqué que de nos jours l’esprit révolutionnaire agit à la manière de l’esprit religieux. Dans la Russie contemporaine, cela est plus vrai que partout ailleurs. Chez les nihilistes, la révolution est devenue une religion dont les dogmes sont aussi peu discutés qu’un credo révélé, dont les obligations sont presque aussi impérieuses que les commandemens édictés au nom d’un Dieu. Chez eux, la négation a pris l’aspect et le caractère de la foi ; elle en a la ferveur enthousiaste, le zèle que rien n’arrête. Le nihilisme a ses dévots et ses illuminés, il a ses confesseurs et ses martyrs comme il a ses dieux et ses idoles. À ce point de vue, l’opinion vulgaire, qui, chez nous, prenait jadis le nihilisme pour une secte, n’était pas aussi fausse qu’elle le semblait au premier abord. Avec son esprit absolu et impatient de toute critique, avec la foi robuste et les dévoûmens passionnés qu’il inspire à tant d’adeptes dispersés, c’est bien une sorte de culte dont le dieu sourd et insensible est le peuple adoré dans ses abaissemens, une sorte d’église dont le lien est l’amour pour ce dieu souffrant, et la loi, la haine de ses persécuteurs. Par l’ardeur aveugle de leur foi, par leur répulsion pour tout ce qui est étranger à leur doctrine, par leur exclusivisme et leur fanatisme, nombre de ces orgueilleux nihilistes se rapprochent singulièrement des grossières sectes populaires pour lesquelles ils n’ont pas assez de mépris.

Ces détracteurs de toute croyance et de toute espérance surnaturelle, ces contempteurs de tout spiritualisme, sont eux aussi à leur manière des idéalistes et des mystiques. On s’en aperçoit souvent dans leur langage, dans leurs écrits mêmes. Bien que la plupart fassent profession de dédaigner comme des enfantillages ou d’inutiles superfluités la poésie, les images, les allégories, ils ne savent pas toujours se défendre de leurs séductions. Ces ennemis de toute superstition et de toute vénération, qui dans les plus nobles dévoûmens prétendent ne reconnaître qu’une simple impulsion instinctive ou un égoïsme raffiné, célèbrent parfois les héros et les héroïnes de leur lutte contre le pouvoir, les martyrs de leur cause, avec un lyrisme et une sorte de piété qui semble moins s’adresser à des conspirateurs modernes qu’à des saints martyrs de leur foi[20].

Qu’on lise le célèbre roman de Tchernychevski : Que faire[21] ? et l’on sera surpris de la singulière alliance de mysticisme et de réalisme, d’observations pratiques et prosaïques, et d’aspirations vagues et rêveuses amalgamées dans l’étrange ouvrage du doctrinaire radical. Dans cette longue et lente histoire qui prétend nous peindre les réformateurs de la société et les sages de l’avenir, c’est par des symboles, par des songes que se révèlent à l’héroïne ses propres destinées avec les destins de la femme et de l’humanité. Il est vrai que ces allégories assez transparentes ont pu être suggérées à l’auteur déjà emprisonné par le besoin de ne pas trop éveiller les inquiétudes de la censure. Dans le roman du prisonnier, à côté de ce mysticisme humanitaire se rencontre une sorte d’ascétisme naturaliste, pour nous plus bizarre encore. Le révolutionnaire idéal, le type achevé de l’homme de l’avenir, un certain Rakhmétof, n’a point seulement toutes les perfections morales de la solidarité et de la fraternité rêvées ; comme un anachorète chrétien ou un extatique de l’Inde, Rakhmétof se plaît à renoncer aux joies de la vie et aux plaisirs des sens ; il aime à se priver, à se mortifier pour ressembler à son dieu souffrant, le peuple opprimé[22]. Lorsqu’on lui servait des fruits, Rakhmétof ne mangeait que des pommes parce que en Russie c’est le seul fruit dont le peuple puisse manger. S’il ne portait pas de cilice, ce revendicateur des droits de la chair, au lieu de dormir sur un lit, se plaisait à coucher sur un feutre garni de petits clous d’un pouce de longueur.

Il y a sans doute peu de Rakhmétof en dehors des romans : parmi les admirateurs de Tchernychevski, un trop grand nombre s’abandonne au dévergondage autorisé par leurs tristes doctrines ; ce stoïcisme, ce dédain des jouissances matérielles impérieusement réclamées pour autrui, se retrouve cependant parfois dans la vie réelle. Parmi les novateurs de l’un et l’autre sexe qui professent et souvent pratiquent l’amour libre, il s’en trouve qui, par une singulière contradiction, tiennent à honneur de ne pas user des droits qu’ils revendiquent. Cela se rencontre naturellement surtout parmi les femmes, toujours plus disposées aux contradictions, plus désireuses d’ennoblir toutes les aberrations. C’est chez elles, chez quelques-unes de ces dévotes du nihilisme, chez ces jeunes filles qui en sont les plus ardens prosélytes et les plus courageux missionnaires, qu’on voit le mieux tout ce que ce répugnant matérialisme peut recouvrir de sentimens généreux et d’idéalisme inconscient. Entre ces femmes qui prêchent la suppression de la famille et la libre union des sexes, entre ces jeunes filles aux cheveux courts qui se plaisent à prendre les allures et le langage des jeunes gens, il n’est pas rare d’en rencontrer dont la conduite, loin d’être d’accord avec leurs cyniques principes, reste pure et irréprochable, en dépit de toutes les apparences d’une vie aventureuse et débraillée, en dépit de l’espèce de promiscuité morale où les plus sages semblent se complaire.

Le nihilisme a ses vierges, et beaucoup des conspiratrices de vingt ans, arrêtées et déportées dans les dernières années, ont emporté en Sibérie une vertu d’autant plus méritoire que leurs doctrines en font moins de cas. Chose plus bizarre, le nihilisme a ses unions mystiques ou platoniques, ses couples d’époux sans l’être, qui, mariés ostensiblement aux yeux du monde, aiment à faire comme s’ils ne l’étaient point. C’est ce que, dans la secte, on appelle un mariage fictif. Depuis le procès de Netchaïef, il est peu d’affaires politiques qui n’aient révélé quelques-unes de ces singulières unions. Le difficile est de comprendre ce qui pousse les ennemis de la société à ce simulacre de mariage. Pour beaucoup, pour les jeunes filles principalement, c’est un moyen d’émancipation qui facilite la propagande politique. À la jeune fille gagnée à la sainte cause, on offre un mari pour lui donner la liberté de la femme mariée ; parfois c’est l’homme qui l’a catéchisée et convertie, plus souvent c’est un ami, quelquefois un inconnu requis pour la circonstance. Solovief, l’auteur du premier attentat sur l’empereur Alexandre II en 1879, avait fait un mariage de cette sorte. En réalité, la fiancée n’épouse que la secte, souvent, le jour même de leurs noces, les deux époux se séparent pour aller, chacun de son côté, faire de la propagande au loin. Ainsi avait fait Solovief, et quand sa femme et lui quittèrent la province pour Saint-Pétersbourg, ils y logèrent séparément[23]. Pour quelques-uns, le mariage fictif est une association, une sorte de coopération de deux camarades ; pour plusieurs, ce peut être une manière de témoigner du peu de cas qu’ils font de l’union bénie par l’église et sanctionnée par l’état, une façon de se mettre en dehors des lois et au-dessus des préjugés de la société en ayant l’air de s’y soumettre. Le mari ne profite pas des droits que lui donnent la religion et la loi, la femme garde sa liberté dans les liens légaux, et après avoir fait fi des unions régulières et s’être refusée à son mari, elle peut, du consentement de ce dernier, pratiquer, si bon lui semble, l’amour libre. Pour quelques autres enfin, le mariage fictif devient une sorte de noviciat ou de stage qui, après quelques mois ou quelques années d’épreuve, fait place à une union plus naturelle. C’est ainsi, si je ne me trompe, que dans le roman de Tchernychevski, Vera et Lapoukhof vivent d’abord en frère et sœur, ayant sous le même toit deux appartemens séparés par un terrain neutre, jusqu’au jour où une seule chambre réunit les deux époux, en attendant que le mari découvre le goût réciproque d’un de ses amis et de sa femme, et disparaisse discrètement pour ne point leur causer d’embarras ou de scrupule, sauf à revenir sous un autre nom au bout de quelques années assister en voisin et en camarade au bonheur du nouveau couple[24].

Le nihilisme a cessé d’être purement négatif ; il est redevenu ardemment révolutionnaire et socialiste. C’est dans ses procédés de propagande que se manifestent le plus clairement la foi, l’enthousiasme, le dévoûment religieux de ses adeptes, et cela non-seulement dans la témérité de leurs attentats ou dans leur constance à braver la déportation et la mort. Ce triste courage devant le juge ou le bourreau, d’autres sectaires, d’autres révolutionnaires de différens pays l’ont aussi souvent montré ; il n’y a pas de folie perverse qui n’ait eu ses croyans et ses martyrs. Ce qui est particulier au nihilisme russe contemporain, c’est sa manière de s’adresser au peuple, d’aller dans le peuple (itti v narod), selon l’expression consacrée, c’est, pour s’en faire mieux comprendre, de se mêler à lui, de s’assimiler à lui, de vivre de sa vie de privations et de travail manuel, oubliant les habitudes et les préjugés de l’éducation. En cela, les missionnaires du nihilisme semblent avoir voulu imiter les premiers apôtres du christianisme. En quel autre pays a-t-on vu, de nos jours, des jeunes gens de bonne famille, des étudians de l’université quitter les habits et les habitudes de leur classe pour travailler comme ouvriers dans des forges ou des usines, afin d’être mieux à même de connaître le peuple et de l’initier à leurs doctrines[25] ? En quel autre pays voit-on, au retour d’un voyage à l’étranger, des jeunes filles bien élevées se féliciter de trouver une place de cuisinière chez un chef d’atelier, afin d’être à même d’approcher du peuple et d’étudier personnellement la question ouvrière[26] ? En Russie, où les mœurs, les idées, le costume même mettent plus d’intervalle entre les diverses conditions, cette sorte de déclassement social, même temporaire, doit assurément être plus pénible que partout ailleurs. Dans cette manière de faire de la propagande, de se mettre en contact direct avec l’homme du peuple, ne retrouvons-nous pas, au milieu de toutes les aberrations, l’instinct positif, le sens réaliste du Grand-Russe, qui, au lieu de rester à planer dans les nuageuses régions de la théorie, descend auprès de l’ouvrier et du paysan, dans l’usine ou l’atelier, dans l’école ou la maison commune[27]. L’esprit pratique du Russe se mêle d’une manière bizarre à ses excentricités théoriques, de même qu’une sorte d’idéalisme se greffe chez lui sur le naturalisme le plus décidé.

Rien peut-être de plus triste pour l’observateur que cette alliance, chez les jeunes gens des deux sexes, de qualités et de défauts opposés et presque également extrêmes, que cette mise au service de doctrines néfastes des plus hauts et généreux penchans du cœur humain. Quoi qu’il en soit, on ne saurait nier que le nihilisme, si répugnant dans ses principes, si insignifiant dans ses méthodes, si ridicule dans ses prétentions, si odieux dans ses attentats, révèle quelques-unes des qualités de l’esprit ou du caractère russes, et précisément de celles qu’on est souvent tenté de lui refuser. S’il met en plein jour quelques-uns des plus fâcheux côtés du tempérament national trop fréquemment enclin aux extrêmes, il en éclaire d’une lueur sinistre un des côtés les plus nobles et les moins apparens. Ce peuple, si souvent accusé de passivité et de torpeur intellectuelle, le nihilisme nous le montre capable d’énergie et d’initiative, capable d’enthousiasme sincère et agissant, capable enfin de dévoûment aux idées. À ce point de vue, j’oserai dire que ce triste phénomène fait honneur à la nation qui en souffre. En Russie, ce n’est point, comme ailleurs, la misère et l’ignorance, la cupidité et l’ambition qui sont les plus actifs fermens de l’esprit révolutionnaire, ce sont souvent des passions hautes et nobles dans leur point de départ. Les hommes qui se prétendent les apôtres de la fraternité et de la solidarité humaines savent au besoin participer aux travaux des petits et aux souffrances des pauvres, et ils n’ignorent point que, dans leur pays, la révolution n’est ni une carrière ni un jeu où l’ambition ait tout à gagner et la sécurité des agitateurs peu de chose à redouter.

La plupart des nihilistes, de ceux du moins qui figurent dans les procès, sont de très jeunes gens, de très jeunes filles. C’est parmi les jeunes gens, ou, pour être plus exact, parmi les adolescens que la foi révolutionnaire recrute presque tous ses adhérens. Chez le plus grand nombre, l’âge semble vite amener sinon le scepticisme, du moins la tiédeur ou le découragement avec la prudence. N’est-ce pas un fait singulier que dans les innombrables procès politiques des dix dernières années ne se rencontrent presque jamais que des jeunes gens ? Parmi tous les conspirateurs condamnés ou arrêtés, les hommes de trente ans sont déjà rares, peu ont dépassé vingt-cinq ans, beaucoup, tels que Mirsky, l’auteur de l’attentat sur le général Drenteln, sont mineurs. En un pays où les idées radicales se transmettent dans les écoles depuis déjà plus d’une génération, ce phénomène ferait croire que l’âge est pour beaucoup dans cette effervescence de négation et de révolution. La Russie n’est pas le seul pays où les jeunes gens enclins à toutes les chimères deviennent au bout de dix ou quinze ans des hommes pratiques, positifs, terre à terre, faisant bon marché des principes et des idées au profit des intérêts. Rien de plus commun partout que ces palinodies qui rassurent le politique en contristant le moraliste ; mais, en Russie, ce contraste entre les saisons de la vie, entre la jeunesse et l’âge mûr, m’a souvent semblé plus prompt et plus marqué qu’ailleurs. Peut-être, en ce qui touche la politique, le Russe, grâce à son sens pratique, est-il plus vite désabusé des rêveries révolutionnaires et frappé de la disproportion entre le but et les moyens des agitateurs. Pour s’attaquer ainsi avec d’aussi pauvres armes à un pouvoir aussi fort, il faut en effet des illuminés ou des enfans. Peut-être aussi y a-t-il là un autre trait du caractère national enclin à tomber d’un extrême dans l’autre. Toujours est-il qu’en peu de pays les parens et les enfans ont autant de peine à se comprendre. À cet égard, les tableaux d’Ivan Tourguenef dans Pères et Enfans restent encore souvent vrais. Au contact de la vie réelle, les instincts pratiques et positifs, les instincts égoïstes reprennent d’ordinaire le dessus sur le romantisme révolutionnaire et l’idéalisme utilitaire jusqu’à en étouffer complètement les aspirations ou à les reléguer dans la tranquille sphère des songes, là où les théories les plus risquées ne gênent point la prudence la plus bourgeoise. De là tant de jeunes nihilistes jurant de tout détruire, et tant d’hommes faits résignés à tout supporter, à tout conserver. De là en un mot tant de Russes chez lesquels les idées ne font jamais tort aux intérêts, chez qui le plus hardi radicalisme théorique s’allie sans peine aux soucis de la fortune et aux soins vulgaires d’une carrière.

Est-ce à cette sorte de conversion opérée par l’âge qu’il faut attribuer la singulière transformation de générations entières, de celle de 1860 par exemple ? Aucune génération à aucune époque n’a eu plus de foi dans le bien, plus de confiance dans les institutions improvisées, plus de goût pour les innovations libérales. Or, chez la plupart de ces hommes qui jadis applaudissaient passionnément aux réformes et en sollicitaient chaque jour de nouvelles, le noble souci des intérêts moraux et de la régénération du pays a fait place en quelques années au scepticisme, à l’indifférence, à une préoccupation trop souvent exclusive des avantages matériels et personnels. Certes un tel affaissement, une telle décadence morale après une surexcitation de quelques années, n’a partout rien que de trop naturel ; ne nous en sommes-nous pas aperçus après chacune de nos révolutions ? Le phénomène n’en est pas moins à noter en Russie. Dans l’âme russe, le découragement semble toujours sur les pas de l’enthousiasme, l’abattement y suit de plus près l’exaltation. La faute en est-elle au régime politique ou au tempérament du peuple ? Peut-être à tous deux en même temps.

Le nihilisme, le radicalisme russe est le plus souvent une affaire d’âge, on pourrait dire que c’est une maladie de jeunesse, et cela non-seulement chez l’individu, mais aussi chez la nation[28]. C’est sa jeunesse intellectuelle et politique, c’est l’inexpérience historique de la Russie qui pour tant de questions rend le Russe si prompt aux hardiesses spéculatives, si dédaigneux de l’expérience d’autrui, si confiant dans la facilité d’une transformation sociale. À ce penchant se mêle un secret amour-propre. Alors même qu’il accepte les idées de l’Occident, le Russe aime à les outrer, à les dépasser en révolution comme en toute autre chose ; c’est un élève qui aspire à devancer ses maîtres, un nouveau venu qui trouve facilement ses aînés timides et arriérés. Le Russe de toute opinion a fréquemment pour l’Occident quelque chose du sentiment des jeunes gens pour les hommes mûrs ou les vieillards ; alors même qu’il goûte nos idées ou nos leçons, il est enclin à croire que nous restons en chemin, et il se promet d’aller jusqu’au bout des routes et des idées que les autres ouvrent devant lui. « Qu’est-ce, entre nous, que vos peuples d’Europe ? me disait il y a longtemps déjà un des premiers Russes que j’ai connus. Ce sont de vieilles barbes qui ont donné tout ce dont elles étaient capables, et dont raisonnablement on ne saurait plus rien attendre ; nous n’aurons pas de mal à vous enfoncer quand notre tour sera venu[29]. » — Mais quand ce tour viendra-t-il ? Beaucoup se fatiguent d’attendre. Par malheur cette présomption nationale est loin de toujours impliquer un travail, un effort réel. Trop de Russes attendent le grand avenir de leur patrie comme une chose qui doit arriver à son jour, ainsi qu’un fruit qui mûrit sur l’arbre, trop d’autres, dédaigneux du possible et raillant comme insuffisantes les libertés dont l’Occident leur offre le modèle, posent pour les blasés et les sceptiques, tandis que les plus impatiens s’imaginant métamorphoser leur pays d’un seul coup de la baguette révolutionnaire, recourent sans scrupule aux plus folles et plus odieuses machinations.


V.


Anarchie sanglante, dissolution de l’empire, tels seraient les effets inévitables d’une révolution en Russie. Heureusement pour la civilisation, il est peu de pays où le triomphe même transitoire des révolutionnaires soit aussi improbable. Les dimensions de l’empire, la dispersion de la population, le petit nombre des villes, sont autant d’obstacles à ces surprises, qui ailleurs renversent un gouvernement en quelques journées. Il n’y a point de Paris pour imposer une révolution, et dans la capitale même il n’y a point de peuple pour en faire une. De longtemps encore les seules révolutions possibles en Russie seront les révolutions de palais, et celles-là même le pays en a depuis Paul Ier perdu la tradition : le progrès des mœurs et les habitudes de légalité en rendent aujourd’hui le renouvellement invraisemblable.

Il faut renoncer à se représenter la Russie comme un volcan prêt à une éruption. Voici bientôt un demi-siècle que certains prophètes y dénoncent tous les signes précurseurs d’une explosion révolutionnaire. On entend souvent dire que la Russie est à la veille de son 1789, que chez elle la fin du xixe siècle rappellera la fin du xviiie chez nous. De tels rapprochemens reposent sur de lointaines et vagues analogies. Il se peut que l’empire autocratique ait un jour, bientôt peut-être, son 1789, je serais surpris que dans ce siècle du moins il eût son 1793. Rien de pareil chez les Russes à ce mouvement des esprits qui, sous Louis XV, agitait à la fois toutes les classes de la nation ; rien surtout de cette universelle lassitude, de ces haines profondes, de ces défiances incurables qui rendaient la suppression de l’ancien régime impossible sans violence et sans excès.

Dans la France de Louis XVI, le sol était couvert de matières combustibles amassées par les siècles et n’attendant qu’une étincelle pour allumer le plus vaste incendie qu’ait vu le monde. Dans la Russie d’Alexandre II, le ciel est traversé de flammèches apportées par les vents d’ouest ; il court parfois des éclairs et des lueurs sinistres qui effraient les yeux, mais les matières inflammables font défaut ou sont trop dispersées pour allumer un grand incendie. Aujourd’hui, comme en 1825 comme en 1848, l’on pourrait dire qu’en Russie les matériaux de la révolution manquent encore.

Quels sont les hommes qui prétendent s’emparer d’un empire de plus de quatre-vingts millions d’âmes ? Quelques milliers de jeunes gens sans expérience, sans idées pratiques, sans influence, incapables de produire une révolution comme de la diriger, des inconnus incompris et mal vus du peuple, des enfans présomptueux et ignorans de la vie, croyant tout possible à leur faiblesse. Quels sont leurs armes, leurs ressources, leurs moyens d’action ? Des pamphlets, des brochures manuscrites ou imprimées, chez un peuple dont la grande masse ne sait pas lire. Et quoi encore ? Le bras de quelque sicaire, l’assassinat, l’incendie. Ils se sont tout permis et ont tout osé dans le champ ténébreux des manœuvres criminelles qui leur était seul ouvert ; mais pour faire une révolution, le stylet, les balles et les mines ne suffisent pas. S’il est un pays où tout l’état tienne au mince fil d’une vie humaine, ce n’est plus la Russie.

L’énergie et la ténacité, l’audace et l’abnégation, le sombre et fanatique héroïsme des ennemis de l’état n’aboutiront qu’à faire éclater à tous les yeux leur impuissance. Ce qui leur manque, ce n’est peut-être point l’organisation. Ils n’avaient pour ourdir leurs trames qu’à copier les modèles offerts par les révolutionnaires étrangers, qu’à s’approprier la vieille machine, aujourd’hui si perfectionnée, des sociétés secrètes et des gouvernemens occultes, avec leurs sections affiliées et leur hiérarchie de comités superposés, avec leurs chefs mystérieux et anonymes, aveuglément obéis d’adeptes auxquels ils demeurent inconnus[30]. Pour leur organisation et leur propagande, ils ont trouvé, dans l’aveugle enthousiasme de la jeunesse, dans l’indifférence ou la désaffection de la société, dans l’impopularité de la police ou la corruption administrative, des secours ou des facilités que ne leur eût présentés aucun autre état de l’Europe. Ils ont été admirablement servis par les contradictions et les maladresses du pouvoir ou de ses agens ; leurs plus téméraires attentats ont eu longtemps le bénéfice de l’impunité. Quel profit ont-ils tiré de tant d’avantages ? N’ayant pas, comme autrefois les carbonari ou Mazzini en Italie, comme les révolutionnaires polonais de 1863, l’esprit national pour allié, tous les efforts de leurs comités du dedans ou du dehors ont été en pure perte. Ils ont pu massacrer quelques fonctionnaires, brûler des maisons, des quartiers, des villes presque entières, ils n’ont pu soulever la plus petite insurrection. En vain se sont-ils attaqués à la fois au peuple des villes et des campagnes, à la bureaucratie, à l’armée même. Il ne leur a servi de rien d’avoir des complices parmi leurs adversaires officiels et de gagner des auxiliaires dans les rangs des troupes, comme ce lieutenant Doubrovine, l’officier terroriste pendu à Saint-Pétersbourg l’été dernier[31]. Ils n’ont réussi qu’à se rendre odieux au peuple et à fournir des armes aux ennemis du progrès. S’ils ont contraint le gouvernement à recourir à des précautions et à des rigueurs inusitées, c’est le pays qui en a souffert, le pays ramené par eux en arrière et qui leur en garde une juste rancune.

L’agitation nihiliste des années 1878 et 1879 a mis au jour l’impuissance absolue avec la faiblesse réelle des révolutionnaires. Est-ce à dire pour cela que tout ce mouvement nihiliste, que cette effervescence des esprits dans certaines classes de la jeunesse, soit sans dommage pour l’état, sans danger pour le gouvernement ? Assurément non. Le mal, le péril actuel ce n’est pas une révolution aujourd’hui insensée, chimérique, impossible ; c’est une énervante et stérile agitation toujours renouvelée, c’est une sorte de fièvre périodique avec de violens accès succédant régulièrement à des périodes de calme apparent et de dépression. Le péril prochain, ce n’est pas l’anarchie politique, c’est une anarchie intellectuelle, une anarchie morale qui épuise la nation en efforts sans issue, qui laisse le pays inquiet, énervé, sans direction nette, sans voie tracée, sans horizon distinct, qui laisse l’état usé et affaibli dans tous ses ressorts. Il y a plus, une telle situation ne saurait se prolonger indéfiniment ; il ne faudrait pas un grand nombre d’années, pas une génération peut-être, pour que toutes les catastrophes devinssent possibles.

De ce qu’il n’atteint guère encore que la surface de la nation, il ne s’ensuit pas que le radicalisme soit un accident passager, une maladie sans gravité, dont le tempérament russe soit assez fort et assez sain pour triompher tout seul. L’esprit révolutionnaire est de ces maux que la nature ne suffit pas à guérir. Le nihilisme est un ulcère qui, s’il n’est pas soigné, menace de devenir incurable, de ronger tout le corps social et d’atteindre peu à peu les organes essentiels.

Le remède, le traitement efficace, on ne saurait le trouver ni dans les mesures répressives, ni dans les mesures préventives. En vain songe-t-on à s’attaquer aux racines du mal dans les universités et les écoles. On aurait beau, selon les conseils de quelques esprits distingués[32], suivant des procédés plus ou moins renouvelés de l’empereur Nicolas, s’en prendre aux études et à la culture modernes, modifier les programmes d’enseignement, substituer les études classiques aux sciences physiques, ou vice versa ; on aurait beau limiter le nombre des étudians ou borner la sphère des études, refouler les femmes et les jeunes filles aspirant à l’instruction supérieure et à l’égalité avec l’autre sexe ; on aurait beau interdire à la charité ou à la vanité publique ou privée ces nombreuses fondations de bourses de gymnase et d’université, qui trop souvent ne servent qu’au recrutement du prolétariat lettré ; il resterait toujours assez d’alimens et de prosélytes pour le nihilisme. On aurait beau, comme il en a été mainte fois question, soumettre les universités et leurs élèves à la discipline militaire, faire porter aux étudians un uniforme, les enfermer dans des pensionnats ou des casernes, ce ne seraient jamais là que des palliatifs plus propres à cacher les progrès du mal qu’à le guérir. Pour la jeunesse et la nation, il faudrait, croyons-nous, une autre cure, un autre régime. Il y a des maladies que l’on traitait jadis par la diète et les saignées, que l’on soigne aujourd’hui avec les fortifians, les toniques, le grand air, l’exercice. Le cas de la Russie est de ce nombre, il serait temps de la mettre à un régime moins débilitant.

Contre l’épidémie révolutionnaire, la science moderne ne possède ni préservatif assuré ni spécifique certain. Les ignorans ou les charlatans en peuvent seuls promettre. Pour les peuples contemporains, l’esprit révolutionnaire est un de ces maux avec lesquels il faut s’habituer à vivre ; toute la question, en Russie comme en France, comme partout, c’est d’être assez fort pour le supporter. Or de tous les moyens, de tous les topiques conseillés pour cela le plus sûr semble encore la liberté politique. C’est là une recette déjà vieille, déjà démodée auprès de bien des personnes, pour quelques-unes même pire que le mal qu’elle prétend combattre ; à nos yeux, c’est la seule efficace. Tous les gouvernemens qui en ont sincèrement et patiemment usé s’en sont bien trouvés. Le lecteur a déjà pu l’entrevoir dans le cours de ces études : ce dont souffre surtout la Russie, c’est le défaut absolu de liberté politique. Aux vagues aspirations qui s’éveillent dans la jeunesse et la société, il faut, sous peine d’explosion, ouvrir une issue légale. Comment et dans quelle mesure les libertés politiques, les libertés nécessaires, pourraient-elles s’acclimater dans l’empire autocratique ? Ce sera quelque jour l’objet de nos recherches.


Anatole Leroy-Beaulieu.
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  1. Voyez la Revue du 1er avril, du 15 mai, du 1er août, du 15 novembre, du 15 décembre 1876, du 1er janvier, du 15 juin, du 1er août et du 15 décembre 1877, du 15 juillet, du 15 août, du 14 octobre, du 15 décembre 1878, du 1er mars, du 15 mai, du 1er septembre 1879, du 1er janvier 1880.
  2. Outre l’attentat de Solovief au printemps dernier et l’explosion de Moscou au commencement de décembre, il semble que plusieurs complots ont été formés en 1879 contre la vie du souverain. On a jugé et condamné cet été à Odessa des conjurés convaincus d’avoir préparé à Nikolaïef les moyens de faire sauter le train impérial, à peu près comme on a depuis tenté de le faire à Moscou. Il y a donc eu, dans l’année 1879, au moins trois tentatives contre la vie du tsar. On en comptait deux précédemment, l’une par le Russe Karakosof à Saint-Pétersbourg en 1866, l’autre par le Polonais Bérézowski à Paris durant l’exposition de 1867.
  3. Voyez dans la Revue du 15 mai 1876, notre étude sur la Commune russe, et dans celle du 1er mars 1879, le travail intitulé : le Socialisme agraire et le Régime de la propriété en Europe.
  4. Voyez dans la Revue du 1er avril 1876 notre étude sur les Classes sociales en Russie.
  5. Procès jugés en décembre 1877.
  6. Pseudonyme de Soltykof.
  7. Il s’agissait d’étudians de Kief transportés par ordre de la IIIe section après une échauffourée universitaire.
  8. Voyez la Revue du 15 mai 1876 et du 1er mars 1879.
  9. Le ministre de l’intérieur a été, en juin 1879, obligé d’adresser à ce sujet une circulaire aux administrations locales.
  10. Il y a quelques années, par exemple, dans un des gouvernemens du centre, un séminariste en vacances, à court d’argent pour regagner l’académie ecclésiastique, imagina de se donner pour un grand-duc voyageant incognito afin de recueillir les plaintes des paysans contre leurs anciens seigneurs. Ce subterfuge lui valut d’être partout voituré gratuitement.
  11. Dans la Revue du 15 juillet 1879, M. Eug.-Melchior de Vogüé nous a donné une vive et fidèle peinture de cette guerre servile.
  12. Tchernychevski, Pisma bez adressa ; Vpered, 1874, page 254.
  13. Sous l’influence de Bakounine et de l’Internationale, la plupart des révolutionnaires russes du dedans et du dehors semblent avoir eu pour formule la fédération de communes indépendantes et productrices. En 1874, après la fondation du journal le Vpered par Lavrof, des discussions s’étant élevées dans l’émigration sur la manière de préparer et de diriger la révolution, un réfugié du nom de Tkatchef, dans une brochure intitulée de la Propagande révolutionnaire en Russie, déclara qu’au lieu de se préoccuper de l’organisation future, « le parti d’action » ne devait avoir en vue que son œuvre de destruction. Ce conseil est devenu la règle de l’immense majorité des révolutionnaires russes.
  14. Le terme de nihilisme vient, croyons-nous, d’un roman d’Ivan Tourguenef, Pères et Enfans,, où le célèbre romancier a peint la première génération de nihiliste. J. de Maistre avait déjà, si je ne me trompe, employé quelque part dans ses lettres de Russie le mot de rienisme avec un sens plus ou moins analogue. D’ordinaire les nihilistes s’intitulent eux-mêmes révolutionnaires, démocrates-socialistes, ou simplement propagandistes.
  15. Tchernychevski a débuté, en 1855, par un traité d’esthétique naturaliste sur les rapports de l’art et de la réalité (Estetitcheskiia otnochéniia iskoustva i désvitelnosti). Un peu plus tard, dans un essai intitulé le Principe anthropologique en philosophie (Antropologitcheskii princip v filosofii), il exposait un système de matérialisme transformiste, défendait l’unité de principe dans la nature et dans l’homme, et ramenait toute la morale au plaisir ou à l’utilité. En 1860, il publiait dans une revue, le Sovremennik, une traduction avec une critique de l’Économie politique de Stuart Mill, ouvrage traduit depuis en français sous le titre d’Économie politique jugée par la science ; critique des principes de Stuart Mill (Bruxelles, 1874). Dans ce livre, l’écrivain russe se sert, au profit du socialisme, de toutes les armes que lui peuvent fournir certaines théories de l’école économique anglaise, de Malthus et de Ricardo en particulier. En 1863 enfin, le Sovremennik, peu de temps après supprimé, a publié sous le voile de l’anonyme le roman Que faire ? (Chto délat) écrit dans les prisons de Pétersbourg. Ce roman a aussi été traduit ou mieux résumé en mauvais français dans une édition de Milan (1876).
  16. Voyez par exemple l’introduction d’une brochure intitulée : Lettres sans adresse, petit ouvrage inachevé et inédit de Tchernychevski, traduit en français (Liège, 1874) et donné en russe, la même année, dans la revue révolutionnaire le Vpered.
  17. Dès 1867, les éditeurs des œuvres de Tchernychevski (Sotchineniia Tchernychestkago, Vevey, 1868), regrettaient de voir la jeunesse s’éloigner des enseignemens du maître en ce sens qu’elle en goûtait surtout le côté négatif.
  18. Voyez la Revue du 15 octobre 1873.
  19. Ivan Tourguenef raconte quelque part qu’à Heidelberg, alors fréquenté par de nombreux étudians russes expulsés des universités nationales, il paraissait, vers 1865, un journal nihiliste ayant pour titre : À tout venant, je crache.
  20. Je citerai par exemple la traduction de quelques vers adressés à Lydie Figner, l’une des jeunes héroïnes d’un des procès politiques des dernières années (Detooubiistvo, Genève, 1877) : « Forte, ô jeune fille est l’impression de ta beauté enchanteresse ; mais plus fort que l’enchantement de ton visage est le charme de la pureté de ton âme… Pleine de compassion est l’image du Sauveur, pleins de tristesse sont ses traits divins ; mais dans tes yeux d’une profondeur sans fond il y a encore plus d’amour et de souffrance. »
  21. Voyez l’analyse qu’en a donnée M. F. Brunetière dans la Revue du 15 octobre 1876.
  22. Voici une des maximes de Rakhmétof : « Puisque nous demandons que les hommes jouissent complètement de la vie, nous devons prouver par notre exemple que nous le demandons, non pour satisfaire nos passions personnelles, mais pour l’homme en général. »
  23. Ces faits ont été mis en lumière par le procès de Solovief. Pour montrer tous les contrastes de ces existences, je noterai que le même Solovief a déclaré devant ses juges avoir passé dans un mauvais lieu la nuit qui précéda son crime.
  24. En dehors du roman de Tchernychevski, le mariage fictif a servi de thème ou de motif à plusieurs écrivains russes.
  25. C’est ce qu’avaient fait, par exemple, le prince Tsitsianof et ses complices à Ivanovo-Vosnesensk. (procès de 1877), ce qu’avait fait également Solovief jusqu’en 1878. D’autres agitateurs avaient appris également un métier et ouvert des ateliers en diverses villes, de serrurerie à Toulon, de menuiserie à Moscou, de cordonnerie à Saratof, etc.
  26. Déposition d’une jeune fille dans le procès du prince Tsitsianof (1877). C’est à de pareils modèles qu’est empruntée l’héroïne de Tourguenef dans ses Terres vierges.
  27. Un des moyens de propagande révélés par les derniers procès, c’est aussi de se faire instituteur de village ou scribe communal. Solovief avait dans ce dessein fait l’un et l’autre métier.
  28. Dans un livre récent (V oulikou vréméni, 1879), un écrivain à tendances à la fois aristocratiques et slavophiles, le prince Mechtchersky, a donné du nihilisme une explication pathologique qui pour être paradoxale n’est peut-être pas absolument dépourvue de vérité. Selon lui, ce serait une sorte de maladie nerveuse engendrée par l’anémie et le défaut de fer dans le sang de la jeunesse des universités ; la cause en serait le manque d’exercice dans les écoles.
  29. On rencontre des propos analogues dans Fumée, de Tourguenef.
  30. Je dois dire que d’après les comptes-rendus trop sommaires des derniers procès, les nihilistes sont loin de paraître aussi fortement organisés qu’on l’a d’abord cru en Russie comme à l’étranger. La plupart de leurs complots semblent ourdis par de petits groupes isolés, reliés seulement par la communauté des opinions et des desseins, et non par une affiliation régulière et hiérarchique. L’unité de direction parait avoir toujours fait défaut, et, en dépit du fameux cachet portant les mots : Comité révolutionnaire exécutif, l’existence même d’un semblable comité est encore douteuse.
  31. Doubrovine avait rédigé des notes et une sorte de règlement pour ce qu’il appelait les officiers terroristes russes.
  32. Le prince Mechtchersky, par exemple, dans des lettres au Nord en 1878.