La Russie en 1839/Lettre trente et unième

Amyot (quatrième volumep. 35-82).


SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE ET UNIÈME.


Importance d’Yaroslaf pour le commerce intérieur. — Opinion d’un Russe sur l’architecture de son pays. — Ridicules du parvenu reproduits en grand. — Aspect d’Yaroslaf. — Promenade en terrasse au-dessus du Volga. — La campagne vue de la ville. — Toujours la passion des Russes pour l’imitation servile de l’architecture classique. — Ressemblance d’Yaroslaf et de Pétersbourg. — Beauté des villages et de leurs habitants. — Aspect monotone des campagnes. — Chant lointain des mariniers du Volga. — Ton sarcastique des gens du monde. — Nouveau coup d’œil sur le caractère des Russes. — Droschki primitifs. — Chaussure des paysans. — Sculpteurs antiques. — Insuffisance des bains russes pour entretenir la propreté. — Visite au gouverneur d’Yaroslaf. — Enfant russe, enfant allemand. — Salon du gouverneur. — Ma surprise. — Souvenirs de Versailles. — Madame de Polignac. — Rencontre invraisemblable. — Politesse exquise. — Influence de notre littérature. — Visite au couvent de la Transfiguration. — Ferveur du prince qui me servait de guide. — Traditions de l’art byzantin perpétuées chez les Russes modernes. — Minuties de l’Église grecque. Distinctions puériles. — Dispute sur la manière de donner la bénédiction. — Zakuska, petit repas qui précède immédiatement le dîner. — Le sterléd, poisson du Volga. Chère russe. — Le dîner n’est pas long. — Bon goût de la conversation. — Souvenir de l’ancienne France. — Soirée en famille. — Conversation d’une dame française. — Supériorité des femmes russes sur leurs maris. — Justification de la Providence. — Tirage d’une loterie de charité. — Ton du monde en France changé par la politique. — Profonde séparation du riche et du pauvre en Russie. — Absence d’une aristocratie bienfaisante. — Par qui en réalité la Russie est gouvernée. — L’Empereur lui-même gêné dans l’exercice de son pouvoir. — Bureaucratie russe. — Enfants des popes. — Influence de Napoléon sur l’administration russe. — Machiavélisme. — Plan de l’Empereur Nicolas. — Gouvernement des étrangers. — Problème à résoudre. — Difficulté particulière.


LETTRE TRENTE ET UNIÈME.


Yaroslaf, ce 18 août 1839.

La prédiction qu’on m’a faite à Moscou s’accomplit déjà ; à peine au quart de mon voyage, j’arrive à Yaroslaf dans une voiture dont pas une pièce n’est entière ; on va la raccommoder, mais je doute qu’elle me porte au but.

Il fait un temps d’automne ; on prétend ici que c’est celui de la saison ; une pluie froide nous a emporté la canicule en un jour. L’été ne reviendra, dit-on, que l’année prochaine ; cependant je suis tellement habitué aux inconvénients de la chaleur, à la poussière, aux mouches, aux mousquites, que je ne puis me croire délivré de ces fléaux par un orage… ce serait de la magie… Cette année est extraordinaire pour la sécheresse, et je me persuade que nous aurons encore des jours brûlants et étouffants, car la chaleur du Nord est plus lourde que vive.

Cette ville est un entrepôt important pour le commerce intérieur de la Russie. C’est par elle aussi que Pétersbourg communique avec la Perse, la mer Caspienne et toute l’Asie. Le Volga, cette grande route naturelle et vivante, passe à Yaroslaf, chef-lieu de la navigation nationale, navigation savamment dirigée, sujet d’orgueil pour les Russes ; et l’une des principales sources de leur prospérité. C’est au Volga que se rapporte le vaste système des canaux qui fait la richesse de la Russie.

La ville d’Yaroslaf, capitale d’un des gouvernements les plus intéressants de l’Empire, s’annonce de loin comme un faubourg de Moscou. Ainsi que toutes les villes de province, en Russie, elle est vaste et paraît vide. Si elle est vaste, c’est moins par le nombre des habitants et des maisons qu’à cause de l’énorme largeur des rues, de l’étendue des places et de l’éparpillement des édifices qui sont en général séparés les uns des autres par de grands espaces où se perd la population. Le même style d’architecture règne d’un bout de l’Empire à l’autre. Le dialogue suivant vous prouvera le prix que les Russes attachent à leurs édifices soi-disant classiques.

Un homme d’esprit me disait, à Moscou, qu’il n’avait rien vu en Italie qui lui parût nouveau.

« Parlez-vous sérieusement ? m’écriai-je.

— Très-sérieusement, répliqua-t-il.

— Il me semble pourtant, repris-je, que nul homme ne peut descendre pour la première fois la pente méridionale des Alpes, sans que l’aspect du pays fasse révolution dans son esprit.

— Pourquoi cela ? dit le Russe avec le ton et l’air dédaigneux qu’on prend trop souvent ici pour une preuve de civilisation.

— Quoi ! répliquai-je, la nouveauté de ces paysages, qui doivent à l’architecture leur principal ornement ; ces coteaux où croissent les vignes, les mûriers, les oliviers, et dont les pentes font suite aux couvents, aux palais, aux villages ; ces longues rampes de piliers blancs qui supportent les treilles appelées pergole, et continuent les merveilles de l’architecture jusqu’au sein des montagnes les plus âpres ; tout ce pompeux aspect qui donne l’idée d’un parc dessiné par Lenôtre, afin de servir de promenoir à des princes, plutôt que d’un pays cultivé pour fournir du pain à des laboureurs ; tous ces magnifiques couvents, créations de la pensée de l’homme, appliquée à embellir la pensée de Dieu, ne vous ont pas semblé nouvelles ? Les églises avec leur élégant dessin, avec leurs clochers où se reconnaît le goût classique, modifié par les habitudes féodales, tant d’édifices singuliers et grandioses dispersés dans ce superbe jardin naturel comme des fabriques placées à dessein au milieu d’un paysage, pour en faire ressortir les beautés ; le grand style qui caractérise les monuments de l’Italie et la simplicité, qui est un des traits dominants du caractère des habitants de ce beau pays d’où nous est venu tout ce que nous savons, tout ce que nous admirons et tout ce que nous adorons, ne vous ont causé nulle surprise ?

« Mais ces tableaux seuls feraient deviner l’histoire ! Partout d’énormes substructions, des routes portées sur des arcades aussi solides qu’elles sont légères à l’œil[1] ; partout des monts qui servent de base à des monastères, à des villages, à des palais annoncent un pays où l’art traite en souverain la nature. Malheur à quiconque peut poser le pied en Italie sans reconnaître à la majesté des sites, comme à celle des édifices, que ce pays est le berceau de la civilisation.

— Je me félicite, continua ironiquement mon adversaire, de n’avoir rien vu de tout cela puisque mon aveuglement sert de prétexte à votre éloquence.

— Peu m’importerait, repris-je plus froidement, que mon enthousiasme vous eût paru ridicule, si je parvenais à réveiller en vous le sentiment du beau… Le choix seul des sites où brillent les villages, les couvents et la plupart des villes de l’Italie, me révèle le génie d’un peuple né pour les arts : dans les contrées où le commerce accumula des richesses comme à Gênes, à Venise, et comme au pied de tous les grands passages des Alpes, quel usage les habitants ont-ils fait des trésors qu’ils amassaient ? ils ont bordé les lacs, les fleuves, la mer, les précipices, de palais enchantés, espèces de quais fantastiques, remparts de marbre bâtis par des fées : ce n’est pas seulement sur les rives de la Brenta qu’on admire ces merveilles ; mais on retrouve de nouveaux prodiges à tous les étages des montagnes. Tant d’églises élevées les unes sur les autres attirent les curieux par leur élégance et par le grand style de leurs peintures, tant de ponts étonnent les regards par leur hardiesse et leur solidité ; le luxe de l’architecture qui brille dans tous les couvents, dans toutes les villes, dans tous les châteaux, dans les villages, dans les villas, dans les ermitages, dans les retraites de la pénitence comme dans les asiles du plaisir, du luxe et de la volupté frappe tellement l’imagination, que la pensée du voyageur est charmée comme ses yeux dans ce pays fameux entre tous les pays du monde. La grandeur des masses, l’harmonie des lignes, là tout est nouveau pour un homme du Nord ; la connaissance de l’histoire ajoute aux plaisirs des étrangers en Italie, mais la vue seule des lieux suffirait à les intéresser… La Grèce elle-même, malgré ses sublimes, mais trop rares reliques, malgré la sévérité de lignes de ses paysages classiques, mais déserts, étonne moins le grand nombre des pèlerins, parce que la Grèce, telle que les âges de barbarie nous l’ont faite, paraît vide, et parce qu’elle a besoin d’être étudiée pour être appréciée ; l’Italie, au contraire, n’a besoin que d’être regardée…

— Comment voulez-vous, s’écrie le Russe impatienté, que nous autres habitants de Pétersbourg et de Moscou, nous nous étonnions comme vous autres de l’architecture italienne ? N’en voyez-vous point les modèles à chaque pas que vous faites dans les moindres de nos villes ? »

Après cette explosion de vanité nationale, je me tus ; j’étais à Moscou, l’envie de rire me gagnait et il eût été dangereux de m’y livrer : il m’en coûta pour être prudent : encore une preuve de l’influence de ce gouvernement, même sur un étranger qui prétend à l’indépendance.

C’est absolument, pensais-je sans le dire, comme si vous ne vouliez pas regarder l’Apollon du Belvédère à Rome parce que vous en avez vu des plâtres ailleurs, ni les Loges de Raphaël parce qu’on aurait mis le Vatican en décoration sur le théâtre de l’Opéra. Ah ! l’influence des Mongols survit chez vous à leur domination !! Était-ce donc pour les imiter que vous les avez chassés ; on ne va pas loin dans les arts ni en général dans la civilisation par le dénigrement. Vous observez avec malveillance parce que le sens de la perfection vous manque. Tant que vous envie rez vos modèles, vous ne les égalerez jamais. Votre Empire est immense, d’accord ; mais qu’y a-t-il là dont je doive être émerveillé ? je n’admire point le colosse d’un singe. C’est dommage pour vos artistes que le bon Dieu ait mis encore autre chose que de l’obéissance et de l’autorité dans les fondements des sociétés destinées à éclairer le genre humain.

Telle était la colère dont je réprimais l’explosion, mais les pensées vives se font jour à travers le front ; mon dédaigneux voyageur les devina, je crois, car il ne m’adressa plus la parole, si ce n’est pour me dire nonchalamment qu’il avait vu des oliviers en Crimée et des mûriers à Kiew.

Quant à moi, je me félicite de n’être venu en Russie que pour peu de temps ; un long séjour dans ce pays m’ôterait non-seulement le courage, mais l’envie de dire la vérité sur ce que j’y vois et sur ce que j’y entends. Le despotisme inspire l’indifférence et le découragement, même aux esprits les plus déterminés à lutter contre ses abus criants.

Le dédain de ce qu’ils ne connaissent pas me paraît un des traits les plus frappants du caractère des Russes. Au lieu de tâcher de comprendre, ils essaient de se moquer. S’ils réussissent jamais à mettre au jour leur vrai génie, le monde verra, non sans quelque surprise, que c’est celui de la caricature. Depuis que j’étudie l’esprit des Russes et que je parcours la Russie, ce dernier venu des États inscrits sur le grand livre de l’histoire européenne, je vois que les ridicules du parvenu peuvent exister en masse et devenir l’apanage d’une nation tout entière.

Les clochers peints et dorés, presque aussi nombreux que les maisons d’Yaroslaf, brillent de loin comme ceux de Moscou, mais la ville est moins pittoresque que ne l’est la vieille capitale de l’Empire. Le Volga la borde, et du côté de ce fleuve elle se termine par une terrasse élevée et plantée d’arbres ; un chemin de service passe sous ce large boulevard, il descend de la ville au fleuve dont il coupe à angle droit le chemin de halage. Cette communication nécessaire n’interrompt pas la terrasse, qui se continue par un beau pont, au-dessus du passage ouvert aux besoins du commerce. Le pont déguisé sous la promenade ne s’aperçoit que d’en bas ; cet ensemble est d’un bon effet, il ne manque à la scène, pour paraître imposante, que du mouvement et de la lumière ; mais, malgré son importance commerciale, cette ville, si plate, si régulière, paraît morte ; elle est triste, vide et silencieuse ; moins triste, moins vide, moins silencieuse encore que la campagne qu’on aperçoit du haut de sa terrasse. Je me suis imposé l’obligation de vous faire voir tout ce que je vois : il faut donc vous décrire ce tableau, au risque de vous paraître insipide, et de vous ennuyer comme je m’ennuie à le contempler.

C’est un immense fleuve gris, aux rives abruptes comme des falaises, mais sableuses, peu élevées et nivelées à leur partie supérieure par d’immenses plaines grises tachetées de forêts de pins et de bouleaux , unique végétation permise à ce sol glacé ; c’est un ciel métallique et gris où quelques lames d’argent élargies par le vent de la pluie interrompent la monotonie des nuages de plomb qui se reflètent dans une eau gris-de-fer : tels sont les froids et durs paysages qui m’attendaient aux environs d’Yaroslaf ! ... Ce pays est au demeurant aussi bien cultivé qu’il puisse l’être , et il est vanté par les Russes comme le plus riche et le plus riant de leur Empire , excepté la Crimée, qui , à ce que m’assurent des voyageurs dignes de foi, est elle-même bien loin de valoir les corniches de Gênes , et les côtes de la Calabre ; d’ailleurs , quelle est l’étendue et l’importance de la Crimée , comparée aux plaines de cette vaste partie du monde ? Les steppes des environs de Kiew ont un beau caractère , dit-on , mais c’est une beauté dont on se lasse vite .

L’arrangement intérieur des habitations russes est raisonnable ; leur aspect extérieur et le plan général des villes ne le sont pas . Yaroslaf n’a-t-il pas sa colonne comme Pétersbourg , et en face, quelques édifices percés d’un arc de triomphe en forme de porte cochère pour imiter le bâtiment de l’état-major de la Capitale ? Tout cela est du plus mauvais goût , et contraste d’une manière étrange avec l’architecture des églises et des clochers ; ces édifices semblent appartenir à d’autres villes qu’à celles pour lesquelles on les a faits.

Plus on approche d’Yaroslaf, plus on est frappé de la beauté de la population. Les villages sont riches et bien bâtis ; j’y ai même vu quelques maisons de pierre, mais ces dernières sont encore en trop petit nombre pour varier l’aspect des campagnes, dont nul objet n’interrompt la monotonie.

Le Volga est la Loire de la Russie, si ce n’est qu’au lieu de nos riants coteaux de la Touraine, glorieux de porter les plus beaux châteaux du moyen âge et de la renaissance, on ne trouve ici que des rives unies, formant des quais naturels, des terrains couverts de maisons grises, alignées comme des tentes, et qui, par leur apparence mesquine, uni forme, et leurs petites dimensions, appauvrissent le paysage plus qu’elles ne l’égaient : voilà le pays que les Russes recommandent à notre admiration.

Tantôt en me promenant le long du Volga, j’avais à lutter contre le vent du nord tout-puissant sur cette terre où il règne par la destruction, balayant devant lui la poussière avec violence pendant trois mois et la neige pendant le reste de l’année. Ce soir, dans les intervalles des bourrasques, durant les pauses où l’ennemi semblait respirer, les mélodies lointaines des mariniers du fleuve arrivaient jusqu’à mon oreille. A cette distance, les sons nasillards qui déparent le chant populaire des Russes se perdaient dans l’espace, et je n’entendais qu’une plainte vague dont mon cæur devinait le sens. Sur un long train de bois qu’ils conduisaient habilement, quelques hommes descendaient le cours du Volga, leur fleuve natal ; arrivés devant Yaroslaf, ils ont voulu mettre pied à terre ; quand je vis ces indigènes amarrer leur radeau pour s’avancer au-devant de moi, je m’arrêtai : ils passèrent sans regarder l’étranger, sans même échanger entre eux quelques paroles. Les Russes sont taciturnes et ne sont pas curieux ; je le comprends, ce qu’ils savent les dégoûte de ce qu’ils ignorent.

J’admirais leurs physionomies fines et leurs nobles traits. Hors les hommes de race calmouke, au nez cassé, aux pommettes des joues saillantes, je vous l’ai répété souvent, les Russes sont parfaitement beaux.

Un autre agrément qui leur est naturel, c’est la douceur de la voix, la leur est toujours basse et vibrante sans effort. Ils rendent euphonique une langue qui, parlée par d’autres, serait dure et sifflante ; c’est la seule des langues de l’Europe qui me paraisse perdre quelque chose dans la bouche des personnes bien élevées. Mon oreille préfère le russe des rues au russe des salons ; dans les rues, le russe est la langue naturelle ; dans les salons, à la cour, c’est une langue nouvellement importée, et que la politique du maître impose aux courtisans.

La mélancolie déguisée sous l’ironie est en ce pays la disposition la plus ordinaire des esprits ; dans les salons surtout, car c’est là plus qu’ailleurs qu’il faut dissimuler la tristesse ; de là un ton sarcastique, persifleur, et des efforts pénibles pour ceux qui les font comme pour ceux qui les voient faire. Les hommes du peuple noient leur tristesse dans l’ivrognerie silencieuse, les grands seigneurs dans l’ivrognerie bruyante. Ainsi, le même vice prend des formes diverses chez le serf et chez le maître. Celui-ci a une ressource de plus contre l’ennui : c’est l’ambition, ivresse de l’esprit. Au surplus, il règne chez ce peuple, dans toutes les classes, une élégance innée, une délicatesse naturelle ; ni la barbarie, ni la civilisation, pas même celle qu’il affecte, n’ont pu lui faire perdre cet avantage primitif dont le charme est puissant.

Il faut avouer cependant qu’il lui manque une qualité plus essentielle : la faculté d’aimer. Cette faculté n’est rien moins que dominante en son cœur ; aussi, dans les circonstances ordinaires, dans les petites choses, les Russes n’ont-ils nulle bonhomie ; dans les grandes, nulle bonne foi ; un égoïsme gracieux, une indifférence polie, voilà ce qu’on trouve en eux quand on les examine de près. Cette absence de cœur est ici l’apanage de toutes les classes, et se révèle sous diverses formes, selon le rang des hommes qu’on observe ; mais le fond est le même dans tous. La faculté de s’attendrir et de s’attacher, si rare parmi les Russes, domine chez les Allemands, qui l’appellent gemüth. Nous la nommerions sensibilité expansive, cordialité, si nous avions besoin de définir ce qui n’est guère plus commun chez nous que chez les Russes. Mais la fine et naïve plaisanterie, la sociabilité française est ici remplacée par une surveillance hostile, par une malignité observatrice, par une causticité envieuse, par une tristesse satirique enfin, qui me paraît bien autrement redoutable que ne l’est notre frivolité rieuse. Ici la rigueur du climat qui oblige l’homme à une lutte continuelle, la sévérité du gouvernement, l’habitude de l’espionnage rendent les caractères mélancoliques, les amours-propres défiants. On craint toujours quelqu’un et quelque chose ; le pis, c’est que cette crainte est fondée ; elle ne s’avoue pas, mais elle ne se cache pas non plus, surtout aux regards d’un observateur un peu attentif et habitué, comme je le suis, à comparer entre elles des nations diverses.

Jusqu’à un certain point, la disposition d’esprit peu charitable des Russes envers les étrangers me paraît excusable. Avant de nous connaître, ils viennent au-devant de nous avec un empressement apparent, parce qu’ils sont hospitaliers comme des Orientaux, et qu’ils s’ennuient comme des Européens ; mais tout en nous accueillant avec une prévenance où il y a plus d’ostentation que de cordialité, ils scrutent nos moindres paroles, ils soumettent nos actions les plus insignifiantes à un examen critique, et comme ce travail leur fournit nécessairement beaucoup à blâmer, ils triomphent intérieurement et se disent : « Voilà donc les hommes qui se croient en tout supérieurs à nous ! »

Il faut ajouter que ce genre d’étude leur plaît, car leur nature étant plus fine que tendre, il leur en coûte peu pour rester sur la défensive vis-à-vis des étrangers. Cette disposition n’exclut ni une certaine politesse, ni une sorte de grâce, mais elle est contraire à l’amabilité véritable. Peut-être qu’à force de soins et de temps, on parviendrait à leur inspirer quelque confiance, néanmoins, je doute que tous mes efforts pussent me faire atteindre à ce but, car la nation russe est une des plus légères et en même temps des plus impénétrables du monde. Qu’a-t-elle fait pour aider la marche de l’esprit humain ? elle n’a pas encore eu de philosophes, de moralistes, de législateurs, de savants dont le nom marquật dans l’histoire ; mais à coup sûr elle n’a jamais manqué ni ne manquera jamais de bons diplomates, d’habiles têtes politiques ; et si les classes inférieures ne fournissent pas des ouvriers inventifs, elles abondent en manœuvres excellents ; enfin si les domestiques capables d’ennoblir leur profession par des sentiments élevés y manquent, on y trouve en abondance d’excellents espions.

Je vous conduis dans le dédale des contradictions, c’est-à-dire que je vous montre les choses de ce monde telles qu’elles m’apparaissent au premier et au second coup d’œil ; c’est à vous que je laisse le soin de résumer, de coordonner mes remarques, afin de conclure de mes opinions personnelles à une opinion générale. Mon ambition sera satisfaite, si, en comparant et en élaguant de ce recueil une foule d’arrêts hasardés et précipités, vous pouvez formuler une opinion solide, impartiale et mûre. Je ne l’ai pas fait parce que j’aime mieux voyager que travailler ; un écrivain n’est pas libre, un voyageur l’est : je raconte le voyage et vous laisse le livre à compléter et à corriger.

Les nouvelles réflexions que vous venez de lire sur le caractère russe m’ont été suggérées par plusieurs visites que j’ai faites en arrivant à Yaroslaf. Je regardais ce point central comme l’un des plus intéressants de mon voyage ; voilà pourquoi, avant de quitter Moscou, je m’étais muni de plusieurs recommandations pour cette ville.

Vous saurez demain le résultat de ma visite chez le principal personnage du pays, car je viens d’en voyer ma lettre au gouverneur. On m’a dit, ou pour parler plus juste, fait penser de lui beaucoup de mal dans les diverses maisons où j’ai été reçu ce matin. La haine qu’il excite m’inspire une curiosité bienveillante. Il me semble que les étrangers étant plus exempts de préventions, doivent juger les individus avec plus de justice que ne le font les gens du pays. Demain j’aurai une opinion sur le premier personnage du gouvernement d’Yaroslaf, et je vous la communiquerai franchement et hardiment. En attendant, occupons-nous des gens du peuple.

Les paysannes russes marchent en général nu pieds : les hommes se servent le plus souvent d’une espèce de sabots de jonc grossièrement natté ; de loin cette chaussure ressemble assez aux sandales antiques. La jambe est entourée d’un pantalon large, dont les plis arrêtés à la cheville par des bandelettes à l’antique, se perdent dans le soulier. Cet ajustement rappelle tout à fait les statues des Scythes par les sculpteurs romains. Je ne crois pas que les mêmes artistes aient jamais représenté des femmes barbares dans leur costume.

Je vous écris d’une mauvaise auberge ; il n’y en a que deux qui vaillent quelque chose en Russie, et elles sont tenues par deux étrangers : la pension anglaise à Saint-Pétersbourg et madame Howard à Moscou.

Il y a même bien des maisons de particuliers où je ne m’assieds sur un divan qu’en tremblant.

J’ai vu plusieurs bains publics à Pétersbourg et à Moscou ; on s’y baigne de diverses manières ; quelques personnes entrent dans des chambres chauffées à un degré de chaleur qui me paraît insupportable : une vapeur pénétrante vous suffoque dans ces étuves ; ailleurs des hommes nus sur des planches brûlantes sont lavés et savonnés par d’autres hommes nus ; les élégants ont des baignoires comme partout ; mais tant de gens affluent dans ces établissements, l’humidité chaude qu’on y fait régner incessamment y nourrit tant d’insectes, les habits qu’on y dépose servent d’asile à tant de vermine, que rarement vous en sortez sans rapporter chez vous quelque preuve irrécusable de la sordide négligence des gens du peuple en Russie. Ce seul souvenir et la continuelle inquiétude qu’il me laisse me rend sévère dans mes jugements sur le pays entier.

Avant de se nettoyer elles-mêmes, les personnes qui font usage des bains publics devraient songer à nettoyer les maisons de bains, les baigneurs, les planches, le linge, et tout ce qu’on touche, et tout ce qu’on voit, et tout ce qu’on respire dans ces antres où les vrais Moscovites vont entretenir leur soi-disant propreté, et hâter la vieillesse par l’abus de la vapeur et de la transpiration qu’elle provoque.

Il est dix heures du soir : le gouverneur me fait dire que son fils et sa voiture vont venir me chercher. je réponds par des excuses et des remercîments ; j’écris qu’étant couché, je ne puis profiter ce soir de la bonté de M. le gouverneur, mais que demain je passerai la journée tout entière à Yaroslaf, et que je m’empresserai d’aller le remercier. Je ne suis pas fâché de profiter de cette occasion de faire une étude approfondie de l’hospitalité russe en province.

A demain donc.


(Suite de la même lettre.)
Yaroslaf, ce 19 août 1839, après minuit.

Ce matin vers onze heures, le fils du gouverneur qui n’est encore qu’un enfant, est venu en grand uniforme me prendre dans une voiture coupée, attelée de quatre chevaux. Cette élégante apparition à la porte de mon auberge me déconcerta ; je sentis tout d’abord que ce n’était pas à de vieux Russes que j’allais avoir affaire, et que mon attente serait encore trompée cette fois : ce ne sont pas là des Moscovites purs, de vrais boyards, pensai-je. Je craignais de me retrouver chez des Européens voyageurs, chez des courtisans de l’Empereur Alexandre, parmi des grands seigneurs cosmopolites.

« Mon père connaît Paris, me dit le jeune homme ; il sera charmé de recevoir un Français.

— A quelle époque a-t-il vu la France ? »

Le jeune Russe garda le silence ; il me parut déconcerté de ma question, qui pourtant m’avait semblé bien simple ; d’abord je ne pus m’expliquer son embarras ; plus tard je le compris, et je lui en sus gré comme d’une preuve de délicatesse exquisé, sentiment rare par tout pays et à tout âge.

M.***, gouverneur d’Yaroslaf, avait fait en France à la suite de l’Empereur Alexandre les campagnes de 1813 et de 1814, et c’est ce dont son fils ne voulait pas me faire souvenir. Cette preuve de tact me rappelle un trait bien différent : un jour dans une petite ville d’Allemagne, je dînais chez l’envoyé d’un autre petit pays allemand ; le maître de la maison en me présentant à sa femme, lui dit que j’étais Français…

« C’est donc un ennemi, » interrompt leur fils qui paraissait âgé de treize à quatorze ans.

Cet enfant n’avait pas été envoyé à l’école en Russie.

En entrant dans le vaste et brillant salon où m’attendaient le gouverneur, sa femme et leur nombreuse famille, je me crus à Londres ou plutôt à Pétersbourg, car la maîtresse de la maison se tenait à la Russe dans le petit cabinet qui occupe un coin du salon, et qui s’appelle l’altane : il est élevé de quelques degrés ; on dirait d’un théâtre de société fermé par des treillages. Je vous ai décrit ailleurs cette brillante claire-voie, dont l’effet est aussi original qu’élégant. Le gouverneur me reçut avec politesse ; puis passant à travers le salon devant plusieurs femmes et plusieurs hommes de ses parents qui se trouvaient là réunis, il me conduisit dans le cabinet de verdure qui occupe un coin du même salon, et où j’aperçus enfin sa femme.

A peine m’eut-elle fait asseoir au fond de ce sanctuaire, qu’elle me dit en souriant : « Monsieur de Custine, Elzéar fait-il toujours des fables ? »

Le comte Elzéar de Sabran, mon oncle, était de venu, dès son enfance, célèbre dans la société de Versailles par son talent poétique, et il le serait dans le public si ses amis et ses parents avaient pu obtenir de lui qu’il publiât le recueil de ses fables, espèce de code poétique, grossi par l’expérience et par le temps, car chaque circonstance de sa vie, chaque événement public et particulier, chaque rêverie lui inspire un de ces apologues toujours ingénieux et souvent profonds, auxquels une versification élégante, facile, un débit original et piquant prêtent un charme particulier. Au moment où j’entrais chez le gouverneur d’Yaroslaf, ce souvenir était loin de moi, car j’avais l’esprit tout occupé de l’espoir trop rarement satisfait de trouver enfin de vrais Russes en Russie.

Je réponds à la femme du gouverneur par un sourire d’étonnement qui voulait dire : Ceci ressemble au conte d’Aline ; expliquez-moi ce mystère.

L’explication ne se fit pas attendre.

J’ai été élevée, continua la dame, par une amie de madame de Sabran, votre grand mère ; cette amie m’a parlé souvent des grâces naturelles et du charmant esprit de madame de Sabran, de l’esprit et des talents de votre oncle, de votre mère ; elle m’a même souvent parlé de vous, quoiqu’elle eût quitté la France avant votre naissance ; c’est madame de*** ; elle suivit en Russie la famille de Polignac, émigrée, et depuis la mort de la duchesse de Polignac, elle ne m’a jamais quittée. »

En achevant ces mots, madame*** me présenta à sa gouvernante, personne âgée qui parlait français mieux que moi, et dont la physionomie exprimait la finesse et la douceur.

Je sentis qu’il fallait renoncer pour cette fois à mon rêve de boyards, rêve qui, malgré sa niaiserie, ne laissait pas que de m’inspirer quelques regrets ; mais j’avais de quoi me dédommager de mon mécompte. Madame***, la femme du gouverneur, est d’une des grandes familles originaires de la Lithuanie ; elle est née princesse ***. Outre la politesse commune à presque toutes les personnes de ce rang dans tous les pays, elle a pris le goût et le ton de la société française du meilleur temps, et quoique jeune encore, elle me rappelle, par la noble simplicité de son maintien, les manières des personnes âgées que j’ai connues dans mon enfance. Ce sont les traditions de la vieille cour, le respect de toutes les convenances, le bon goût dans sa perfection, car il s’élève jusqu’à la bonté, jusqu’au naturel ; enfin c’est le grand monde de Paris dans ce qu’il avait de plus séduisant au temps où notre supériorité sociale était incontestée ; au temps où madame de Marsan, se réduisant à une modeste pension, s’enfermait volontairement dans un petit appartement, à l’Assomption, et engageait pour dix ans ses immenses revenus afin d’aider son frère, le prince de Guémenée, à payer ses dettes en atténuant autant qu’il dépendait d’elle, par ce noble sacrifice, le scandale d’une banqueroute de grand seigneur.

Tout cela ne m’apprendra rien sur le pays que je parcours, pensais-je ; mais j’y trouve un plaisir dont je me garde de me défendre, car il est devenu plus rare peut-être que la satisfaction de simple curiosité qui m’attirait ici.

Je me crois dans la chambre de ma grand’mère[2], à la vérité les jours où le chevalier de Boufflers n’y était pas, ni madame de Coaslin, ni même la maîtresse de la maison, car ces brillants modèles de l’espèce d’esprit qui se dissipait autrefois en France dans la conversation, ont disparu sans retour, même en Russie ; mais je me retrouve dans le cercle choisi de leurs amis et de leurs disciples rassemblés chez eux pour les attendre les jours où ils avaient été forcés de sortir. Il me semble qu’ils vont reparaître.

Je n’étais nullement préparé à ce genre d’émotion ; certes, de toutes les surprises du voyage, celle-ci est pour moi la plus inattendue.

La maîtresse de la maison, qui partageait mon étonnement, me raconta l’exclamation qu’elle avait faite la veille en apercevant mon nom au bas du billet par lequel j’envoyais au gouverneur les lettres de recommandation qu’on m’avait données pour lui à Moscou. La singularité de cette rencontre dans un pays où je me croyais aussi inconnu qu’un Chinois, donna tout de suite un tour familier, presque amical à la conversation, qui devint générale sans cesser d’être agréable et facile. Tout cela me parut très-original ; il n’y avait rien d’apprêté, rien d’affecté dans le plaisir qu’on paraissait trouver à me recevoir. La surprise avait été réciproque, un vrai coup de théâtre. Personne ne m’attendait à Yaroslaf ; je ne me suis décidé à prendre cette route que la veille du jour où je quittai Moscou, et malgré les minuties de l’amour propre russe, je n’étais pas un homme assez important aux yeux de la personne à qui j’avais demandé au dernier moment quelques lettres de recommanda tion pour supposer qu’elle m’eût fait devancer par un courrier.

La femme du gouverneur a pour frère un prince***, qui écrit parfaitement notre langue. il a publié des ouvrages en vers français, et il a bien voulu me faire présent d’un de ses recueils. En ouvrant le livre, j’ai trouvé ce vers plein de sentiment ; il est dans une pièce intitulée : Consolations à une mère :

Les pleurs sont la fontaine où notre âme s’épure.

Certes, on est heureux d’exprimer si bien sa pensée dans une langue étrangère.

A la vérité les Russes du grand monde, surtout ceux de l’âge du prince***, ont deux langues ; mais je ne prends pas ce luxe pour de la richesse.

Toutes les personnes de la famille*** se sont empressées à l’envi de me faire les honneurs de la maison et de la ville.

On m’a comblé d’éloges détournés et ingénieux sur mes livres, qu’on citait en se rappelant une foule de détails que j’avais oubliés. La manière délicate et naturelle dont ces citations étaient ramenées m’aurait plu, quand elle m’aurait moins flatté. J’aurais voulu être admis dans ce cercle élégant, même pour y voir fêter un autre. Les livres en petit nombre que la censure laisse arriver si loin, vivent longtemps ici une fois qu’ils y sont parvenus. Je dois dire, non pas à ma gloire personnelle, mais à la louange du temps où nous vivons, qu’en parcourant l’Europe, je n’ai reçu d’hospitalité vraiment digne de gratitude que celle que j’ai due à mes ouvrages ; ils m’ont fait, parmi les étrangers, un petit nombre d’amis inconnus dont la bienveillance toujours nouvelle n’a pas peu contribué à prolonger mon goût inné pour les voyages et pour la poésie. Si une place aussi peu importante que celle que j’occupe dans notre littérature m’a valu de tels avantages, il est facile de se figurer l’influence que doivent exercer au loin des talents comme ceux qui dominent chez nous la société pensante. Cet apostolat de nos écrivains est la vraie puissance de la France ; mais quelle responsabilité une telle vocation n’entraîne-t-elle pas avec elle ? A la vérité, il en est de cette charge comme de toutes les autres : l’espoir de l’obtenir fait oublier le danger de l’exercer. Quant à moi, si dans le cours de ma vie j’ai compris et senti une ambition, c’était celle de participer, selon mes forces, à ce gouvernement de l’esprit, aussi supérieur au pouvoir politique que l’électricité l’est à la poudre à canon.

On m’a beaucoup parlé de Jean Sbogar ; et lorsqu’on a su que j’avais le bonheur d’être personnellement connu de l’auteur, on m’a fait mille questions à son sujet : que n’avais-je pour y répondre le talent de conter qu’il possède à un si haut degré !

Un des beaux-frères du gouverneur m’a mené voir en détail le couvent de la Transfiguration, qui sert de résidence à l’archevêque d’Yaroslaf. Ce monastère, comme tous les couvents grecs, est une espèce de citadelle basse renfermant plusieurs églises et des édifices petits, nombreux et de tous les styles, excepté du bon. L’effet général de ces amas de maisons, soi-disant pieuses, est mesquin ; c’est une quantité de bâtiments blancs éparpillés sur un grand terrain vert : cela ne fait pas un ensemble. J’ai retrouvé la même chose dans tous les couvents russes.

Ce qui m’a paru frappant et nouveau pendant la visite que j’ai faite à celui-ci, c’est la dévotion de mon guide, le prince de***. Il approchait avec une ferveur surprenante son front et sa bouche de tous les objets offerts à la vénération des fidèles ; et dans ce couvent qui renferme différents sanctuaires, il a fait la même chose en vingt endroits. Cependant sa conversation de salon n’annonçait rien moins que cette dévotion de cloître. Il a fini par m’inviter moi-même à baiser les reliques d’un saint dont un moine nous ouvrait le tombeau ; je lui ai vu faire… non pas une fois, mais cinquante le signe de la croix, il a baisé vingt images et reliques, enfin il n’y a pas chez nous de nonne au fond d’un couvent qui répéterait tant de génuflexions, de salutations, d’inclinations de tête en passant et repassant devant le maître autel de son église, qu’en a fait dans le monastère de la Transfiguration en présence d’un étranger, ce prince russe, ancien militaire, aide de camp de l’Empereur Alexandre.

Les Grecs couvrent les murs de leurs églises de peintures à fresque dans le style byzantin. Un étranger respecte d’abord ces images, parce qu’il les croit anciennes, mais quand il vient à s’apercevoir que telle est encore la manière des peintres russes d’aujourd’hui, sa vénération se change en un profond ennui. Les églises qui nous paraissent les plus vieilles, sont rebâties et coloriées d’hier : leurs madones, même le plus nouvellement peintes, ressemblent à celles qui furent apportées de Constantinople en Italie vers la fin du moyen âge pour y réveiller le goût de la peinture. Mais depuis lors les Italiens ont marché, leur génie électrisé par l’esprit conquérant de l’Église romaine et nourri des souvenirs de l’antiquité, a compris et poursuivi le grand et le beau ; il a produit dans tous les genres ce que le monde a vu de plus sublime en fait d’art. Pendant ce temps-là les Grecs du Bas-Empire, et après eux les Russes, continuaient de calquer fidèlement leurs vierges du viiie siècle.

L’Église d’Orient n’a jamais été favorable aux arts. Depuis que le schisme fut déclaré, elle n’a fait comme auparavant qu’engourdir les esprits dans les subtilités de la théologie. A l’heure qu’il est, les vrais croyants en Russie disputent très-sérieusement entre eux pour savoir s’il est permis de donner le ton naturel de la chair à la tête des vierges, où s’il faut continuer de les colorier comme les soi-disant madones de Saint-Luc, d’une teinte de bistre qui n’a rien de vrai ; on s’inquiète aussi de la manière de représenter le reste de la personne ; il n’est pas certain que le corps doive être peint, il vaudrait mieux peut-être l’imiter en métal et l’enfermer dans une cuirasse ciselée qui ne laisse voir que le visage, et n’est même parfois percée qu’aux yeux, et coupée qu’au poignet pour rendre les mains libres. Vous vous expliquerez comme vous pourrez pourquoi un corps de métal paraît plus décent aux yeux des prêtres grecs qu’une toile peinte en couleur de robe de femme,

Vous n’êtes pas au bout : certains docteurs dont le nombre est assez grand pour faire secte, se séparent consciencieusement de l’Église mère, parce que celle-ci renferme aujourd’hui d’impies novateurs qui permettent aux popes de donner la bénédiction sacerdotale avec trois doigts de la main, tandis que la vraie tradition veut que l’index et le doigt du milieu soient seuls chargés du soin de répandre les grâces du ciel sur les fidèles, parce que ces doigts sont consacrés dans l’ordination.

Telles sont les questions agitées aujourd’hui dans l’Église gréco-russe, et ne croyez pas qu’elles y passent pour puériles : elles enflamment les passions, provoquent l’hérésie et décident du sort des populations dans ce monde et dans l’autre. Si je connaissais mieux le pays, je recueillerais pour vous bien d’autres documents. Revenons à nos hôtes[3].

Les grands seigneurs russes me paraissent plus aimables en province qu’à la cour.

La femme du gouverneur d’Yaroslaf a, dans ce moment, toute sa famille réunie chez elle ; plusieurs de ses sœurs avec leurs maris et leurs enfants sont logées dans sa maison : elle admet à sa table les principaux employés de son mari qui sont des habitants de la ville ; enfin son fils (celui qui est venu me chercher en voiture) est encore d’âge à avoir un gouverneur : aussi au dîner de famille étions-nous vingt personnes à table.

Il est d’usage dans le Nord de faire précéder le repas principal par un petit repas qui se sert dans le salon, un quart d’heure avant qu’on se mette à table ; ce préliminaire, espèce de déjeuner qui touche au dîner, est destiné à aiguiser l’appétit, et s’appelle en russe, si mon oreille ne m’a pas trompé : zakuska. Des domestiques apportent sur des plateaux de petites assiettes couvertes de caviar frais et tel qu’on n’en mange qu’en ce pays ; de poisson fumé, de fromage, de viande salée, de biscuits de mer et d’autres pâtisseries, sucrées et non sucrées ; on sert aussi des liqueurs amères, du vermout, de l’eau-de-vie de France, du porter de Londres, du vin de Hongrie et de l’or potable de Dantzik, et l’on mange et l’on boit tout cela debout en se promenant. Il ne tiendrait qu’à un étranger ignorant des usages du pays, et d’un appétit facile à contenter, de se rassasier ainsi tout d’abord, et de rester ensuite simple spectateur du véritable dîner, qui ne serait pour lui qu’un hors-d’œuvre. On mange beaucoup en Russie, et l’on fait bonne chère dans les bonnes maisons ; mais on aime trop les hachis, la farce et les boulettes de viande ou de poisson dans des pâtés à l’allemande, à l’italienne, ou dans des pâtés chauds à la française.

Un des poissons les plus délicats du monde (le sterléd) se pêche dans le Volga où il est abondant ; il tient du poisson de mer et du poisson d’eau douce, sans toutefois ressembler à aucun de ceux que j’ai mangés ailleurs : il est grand, sa chair est fine, légère, sa peau d’un goût exquis, et sa tête pointue, toute composée de cartilages, passe pour délicate : on assaisonne ce monstre d’une manière recherchée, mais sans trop d’épices : la sauce à laquelle on le sert a tout à la fois le goût du vin et du bouillon et celui du jus de citron. Je préfère ce mets national à tous les autres ragoûts du pays, et surtout à la soupe froide et aigre, espèce de bouillon de poisson à la glace, détestable régal des Russes. Ils font aussi des soupes au vinaigre sucré, dont j’ai goûté pour n’y plus revenir.

Le dîner du gouverneur était bon et bien servi, sans superfluité, sans recherche inutile. L’abondance et la bonne qualité des melons d’eau m’étonne ; on dit qu’ils croissent aux environs de Moscou, je croyais qu’on les allait chercher plus loin et jusqu’en Crimée, où le sol est plus fécond en pastèques que celui de la Russie centrale. Il est d’usage en ce pays de poser le dessert sur la table dès le commencement du dîner, et de servir plat à plat. Cette méthode a des avantages et des inconvénients ; elle ne me paraît parfaitement convenable que pour les grands dîners.

Les dîners russes sont d’une longueur raisonnable, et les convives se dispersent presque tous au sortir de table. Quelques personnes ont l’habitude de faire la sieste à l’orientale ; d’autres vont à la promenade ou retournent à leurs affaires après avoir pris le café. Le dîner n’est pas ici le repas qui finit les travaux de la journée ; aussi quand je pris congé de la maîtresse de la maison, eut-elle la bonté de m’engager à revenir passer la soirée chez elle ; j’ai accepté cette invitation qu’il m’eût paru impoli de refuser : tout ce qui m’est offert ici l’est avec tant de bon goût, que ni la fatigue ni l’envie de me retirer afin de vous écrire ne me suffisent pour défendre ma liberté : une pareille hospitalité est une douce tyrannie ; je sens qu’il serait indélicat de s’y soustraire. On met une voiture à quatre chevaux, une maison à ma disposition, une famille entière s’occupe à me distraire, à me montrer le pays : c’est à qui s’empressera de me faire les honneurs de quelque chose ; et cela se passe sans compliments affectés, sans protestations superflues, sans empressement importun, avec une simplicité souveraine : je n’ai pas appris à résister à tant de bonne grâce, à dédaigner tant d’élégance ; je céderais, ne fût-ce que par instinct patriotique, car il y a au fond de ces manières si agréables un souvenir d’ancienne France qui me touche et me séduit ; il me semble que je ne suis venu jusqu’aux frontières du monde civilisé que pour y recueillir une part de l’héritage de l’esprit français au xviiie siècle, esprit depuis longtemps perdu chez nous. Ce charme inexprimable des bonnes manières et du langage simple me rappelle le paradoxe d’un des hommes les plus spirituels que j’aie connus : « Il n’y a pas, disait-il, une mauvaise action ou un mauvais sentiment qui n’aient leur source dans un défaut de savoir-vivre ; aussi la vraie politesse est-elle de la vertu : c’est toutes les vertus réunies. » Il allait plus loin : il prétendait qu’il n’y a de vice que la grossièreté.

Ce soir, à neuf heures, je suis retourné chez le gouverneur. On s’est mis d’abord à faire de la musique, ensuite on a tiré une loterie.

Un des frères de la maîtresse de la maison joue du violoncelle de manière à faire grand plaisir ; il était accompagné sur le piano par sa femme, personne pleine d’agréments. Grâce à ce duo, ainsi qu’à des airs nationaux chantés avec goût, la soirée m’a paru courte.

La conversation de madame de***, l’ancienne amie de ma grand mère et de madame de Polignac, n’a pas peu contribué à l’abréger pour moi. Cette dame vit en Russie depuis quarante-sept ans ; et elle a vu et jugé ce pays avec un esprit fin et juste ; elle raconte la vérité sans hostilité, mais sans précautions oratoires ; c’était nouveau pour moi ::sa franchise contraste avec la dissimulation universelle pratiquée par les Russes. Une Française spirituelle et qui a passé sa vie chez eux doit, je crois, les connaître mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes ; car ils s’aveuglent pour mieux mentir. Madame de*** m’a dit et répété qu’en ce pays le sentiment de l’honneur n’est puissant que dans le cœur des femmes ; elles se sont fait un culte de la fidélité à leur parole, du mépris du mensonge, de la délicatesse en affaires d’argent, de l’indépendance en politique ; enfin, selon madame de***, la plupart d’entre elles possèdent ce qui manque ici à la plupart des hommes : la probité appliquée aux circonstances de la vie, même aux moins graves. En général, les femmes en Russie pensent plus que les hommes, parce qu’elles n’agissent pas. Le loisir, cet avantage inhérent à la manière de vivre des femmes, profite par tout pays à leur caractère autant qu’à leur esprit ; elles ont plus d’instruction, moins de servilité, plus d’énergie de sentiment que les hommes. Souvent l’héroïsme lui-même leur semble naturel, et leur devient facile. La princesse Troubetzkoï n’est pas la seule femme qui ait suivi son mari en Sibérie ; beaucoup d’hommes exilés ont reçu de leurs épouses cette sublime preuve de dévouement, qui ne perd rien de son prix pour être moins rare que je ne la croyais ; malheureusement leur nom m’est inconnu. Qui leur trouvera un historien et un poëte ? c’est sur tout pour les vertus ignorées qu’on a besoin de croire au jugement dernier. La glorification des bons manquerait à la justice de Dieu. La vertu n’est vertu que parce qu’elle ne peut être récompensée par les hommes. Elle perdrait de sa perfection et deviendrait un calcul servile si elle était assurée de se voir toujours appréciée et rémunérée sur la terre ; la vertu qui n’irait pas jusqu’au surnaturel, au sublime, serait incomplète. Si le mal n’existait pas y aurait-il des saints ? le combat est nécessaire à la victoire, et la victoire force Dieu même à couronner le vainqueur. Ce beau spectacle justifie la Providence, qui pour le procurer au ciel attentif, tolère les égarements du monde. Et puis… la meilleure raison pour que cela soit ainsi, c’est que cela est.

Vers la fin de la soirée, avant de me permettre de me retirer, on a, pour me faire honneur, avancé de quelques jours une solennité attendue depuis six mois dans cette famille : c’était le tirage d’une loterie de charité ; tous les lots composés d’ouvrages faits par la maîtresse de la maison elle-même et par ses parents ou ses amis, furent étalés avec goût sur des tables ; celui qui m’est échu, je n’ose dire par hasard, car on avait choisi mes billets avec soin, est un joli petit livre de notes avec une couverture en laque. Je me suis hâté d’y écrire le jour du mois, l’année, et d’ajouter quelques mots de souvenir en forme de notes. Du temps de nos pères, on eût improvisé là des vers ; mais aujourd’hui que l’improvisation publique envahit l’existence, la mode des impromptu de salon est passée. On ne va chercher dans le monde que du repos d’esprit ; et il y paraît. Les discours, la littérature éphémère, la politique ont détrôné le quatrain et la chanson, et même les correspondances intimes, lesquelles se font aujourd’hui par la voie du feuilleton. Je n’eus pas l’esprit d’écrire un seul couplet ; mais je me dois la justice d’ajouter que je n’en eus pas l’envie.

Après avoir pris congé de mes aimables hôtes que je dois retrouver à la foire de Nijni, je suis retourné à mon auberge, fort satisfait de la journée que je viens de vous raconter. La maison de paysan d’avant hier où j’étais hébergé, vous savez comment, et le salon d’aujourd’hui ; le Kamtchatka et Versailles, à trois heures de distance : voilà la Russie. Je vous sacrifie mes nuits pour vous peindre ce pays tel que je le vois. Ma lettre n’est pas finie, et déjà l’aube paraît.

Les contrastes sont brusques en ce pays ; tellement que le paysan et le seigneur ne me semblent pas appartenir à la même terre. Il y a une patrie pour le serf et une patrie pour le maître. L’État est divisé en lui-même, et l’unité n’y est qu’apparente : les grands y ont l’esprit cultivé comme s’ils devaient vivre dans un autre pays ; et le paysan est ignorant, sauvage comme s’il était soumis à des seigneurs qui lui ressemblent.

C’est bien moins l’abus de l’aristocratie que je reproche au gouvernement russe, que l’absence d’un pouvoir aristocratique autorisé et dont les attributions seraient nettement et constitutionnellement définies. Les aristocraties politiquement reconnues m’ont toujours paru bienfaisantes, tandis que l’aristocratie qui n’a de fondement que les chimères ou les injustices des privilégiés, est pernicieuse, parce que ses attributions restent indécises et mal réglées. Il est vrai que les seigneurs russes sont maîtres et maîtres trop absolus dans leurs terres : de là il résulte des excès que la peur et l’hypocrisie déguisent sous des phrases d’humanité prononcées d’un ton doucereux, qui trompe les voyageurs et trop souvent les chefs du gouvernement eux-mêmes. Mais à vrai dire, ces hommes, bien que souverains dans leurs domaines les plus éloignés du centre d’action politique, ne sont rien dans l’État ; chez eux ils abusent de tout, ils se moquent de l’Empereur, parce qu’ils corrompent ou qu’ils intimident les agents secondaires du pouvoir suprême, mais le pays n’en est pas plus pour cela gouverné par eux ; tout-puissants pour le mal qui se fait chez eux en détail et à l’insu de l’autorité supérieure, ils sont sans force comme sans considération dans la direction générale du pays. Un homme du plus grand nom en Russie ne représente réellement que lui-même ; il ne jouit d’aucune considération étrangère à son mérite individuel dont l’Empereur est l’unique juge, et tout grand seigneur qu’il est, il n’a d’autorité que celle qu’il usurpe chez lui. Mais il a du crédit, et ce crédit peut devenir immense s’il est habile à le faire valoir, et s’il sait s’avancer à la cour et par la cour dans le tchinn[4] ; la flatterie est une industrie comme une autre, mais comme une autre et plus qu’une autre, elle ne procure à celui qui l’exerce qu’une existence précaire ; cette vie de courtisan exclut l’élévation des sentiments, l’indépendance de l’esprit, les vues vraiment humaines et patriotiques, les grands desseins politiques, qui sont le propre des corps aristocratiques légalement constitués dans les États organisés pour étendre au loin leur domination et pour vivre longtemps. D’un autre côté elle exclut la juste fierté de l’homme qui fait sa fortune par son travail : elle réunit donc les désavantages de la démocratie et ceux du despotisme, en excluant ce qu’il y a de bon sous ces deux régimes.

Il y a ici une classe de personnes qui répond à la bourgeoisie chez nous, moins la fermeté de caractère que permet une situation indépendante, et moins l’expérience que donne la liberté de la pensée et la culture de l’esprit : c’est la classe des employés subalternes ou de la seconde noblesse. Les idées de ces hommes sont en général tournées vers les innovations, tandis que leurs actes sont ce qu’il y a de plus despotique sous le despotisme ; sortie des écoles publiques pour entrer dans les administrations publiques, cette classe gouverne l’Empire en dépit de l’Empereur. Chacun de ces gens-là, le plus souvent fils d’un père venu des pays étrangers, est noble dès qu’il a une croix à sa boutonnière, et notez que ce n’est pas l’Empereur seul qui donne les décorations ; munis de ce signe magique, ils deviennent propriétaires ; ils possèdent de la terre et des hommes ; et ces nouveaux seigneurs, parvenus au pouvoir sans avoir reçu par héritage la magnanimité d’un chef habitué de père en fils à commander, usent de leur autorité en parvenus qu’ils sont. Ils ont la prétention d’illuminer le peuple, et en attendant ils divertissent à leurs dépens les grands et les petits ; leurs ridicules sont devenus proverbiaux ; quiconque a besoin de ces demi-seigneurs nouvellement élevés par leurs charges et par leur rang dans le tchinn aux honneurs de la propriété territoriale, se dédommage de leur morgue par des moqueries sanglantes. Ces hommes exercent leur droit de suzeraineté avec une rigueur qui les rend un objet d’exécration pour leurs malheureux paysans. Singulier phénomène social ! c’est l’élément libéral ou mobile introduit dans le système du gouvernement despotique qui rend ici ce gouvernement intolérable ! « S’il n’y avait que d’anciens seigneurs, disent les paysans, nous ne nous plaindrions pas de notre condition. » Ces hommes nouveaux, si haïs du petit nombre de leurs serfs, sont aussi les maîtres du maître suprême, car ils forcent la main à l’Empereur dans une foule d’occasions ; ce sont eux qui préparent une révolution à la Russie par deux voies, la voie directe à cause de leurs idées, la voie indirecte à cause de la haine et du mépris qu’ils excitent dans le peuple pour une aristocratie au niveau de laquelle de tels hommes peuvent parvenir, et pour le régime du servage définitive ment établi en Russie à l’époque où la vieille Europe commençait à ruiner chez elle l’édifice féodal. Une domination subalterne, une tyrannie républicaine sous la tyrannie autocratique, quelle combinaison de maux !…

Voilà les ennemis que se sont créés bénévolement les Empereurs de Russie par leur défiance envers leur ancienne noblesse ; une aristocratie avouée, enracinée depuis longtemps dans le pays, mais mitigée par le progrès des mœurs et l’adoucissement des coutumes, n’eût-elle pas été un moyen de civilisation préférable à l’hypocrite obéissance, à l’influence dissolvante d’une armée de commis pour la plupart d’origine étrangère, et tous plus ou moins imbus, dans le fond du cœur, d’idées révolutionnaires, tous aussi insolents dans le secret de leur pensée, qu’obséquieux dans leurs habitudes et dans leurs paroles ?

Du fond de leurs chancelleries ces despotes invisibles, ces pygmées tyrans oppriment le pays impunément, puisqu’ils gênent jusqu’à l’Empereur qui s’aperçoit bien qu’il n’est pas aussi puissant qu’on lui dit qu’il l’est, mais qui, dans son étonnement, qu’il voudrait se dissimuler à lui-même, ne sait pas toujours où est la borne de son pouvoir. Il la sent et il en souffre sans même oser s’en plaindre : cette borne, c’est la bureaucratie, force terrible partout parce que l’abus qu’on en fait s’appelle l’amour de l’ordre, mais plus terrible en Russie que partout ailleurs. Quand on voit la tyrannie administrative substituée au despotisme Impérial, on frémit pour l’avenir d’un pays où s’est établi sans contre-poids ce système de gouvernement propagé en Europe sous l’Empire français.

La Russie n’avait ni les mœurs démocratiques, fruit des révolutions sociales et judiciaires que la France a subies, ni la presse, fruit et germe de la liberté politique qu’elle perpétue après avoir été enfantée par elle. Les Empereurs de Russie, également mal inspirés dans leur défiance et dans leur confiance, n’ont vu que des rivaux dans les nobles et n’ont voulu trouver que des esclaves dans les hommes qu’ils prenaient pour ministres ; ainsi, doublement aveuglés, ils ont laissé aux directeurs de l’administration et à leurs employés qui ne leur faisaient nul ombrage, la liberté de jeter leurs réseaux sur un pays sans défense et sans protecteurs. Il est né de là une fourmilière d’agents obscurs travaillant à régir ce pays d’après des idées qui ne sont pas sorties de lui : d’où il arrive qu’elles ne peuvent satisfaire ses besoins réels. Cette classe d’employés, hostiles dans le fond du cœur à l’ordre de choses qu’ils administrent, se recrute en grande partie parmi les fils de popes[5]. C’est une espèce d’ambitieux vulgaires, de parvenus sans talent parce qu’ils n’ont pas besoin de mérite pour forcer l’État à s’embarrasser d’eux, gens approchant de tous les rangs et qui n’ont pas de rang, esprits qui participent à la fois de toutes les préventions des hommes populaires et de toutes les prétentions des hommes aristocratiques, moins l’énergie des uns et la sagesse des autres ; bref, pour tout dire en un mot : les fils de prêtres en Russie sont des révolutionnaires qui se trouvent chargés de maintenir l’ordre établi.

Vous comprenez que de tels administrateurs deviennent le fléau du pays.

Éclairés à demi, libéraux comme des ambitieux, despotes comme des esclaves, imbus d’idées philosophiques mal coordonnées et entièrement inapplicables dans le pays qu’ils appellent leur patrie, bien que tous leurs sentiments et toutes leurs demi-lumières leur viennent d’ailleurs, ces hommes poussent la nation vers un but qu’ils ne connaissent peut-être pas eux-mêmes, que l’Empereur ignore, et qui n’est pas celui où doivent tendre les vrais Russes, les vrais amis de l’humanité.

Cette conspiration permanente remonte, à ce qu’on m’assure, au temps de Napoléon. Le politique italien, s’il faut en croire quelques Russes excessivement fins, aurait pressenti le danger de la puissance moscovite ; et voulant affaiblir le futur ennemi de l’Europe révolutionnée, il aurait recouru d’abord à la puissance des idées. Il profita de ses rapports d’amitié avec l’Empereur Alexandre, et du penchant inné de ce prince vers les institutions libérales, pour envoyer à Pétersbourg, sous prétexte d’aider à l’accomplissement des desseins de l’Empereur, un grand nombre d’ouvriers politiques, espèce d’armée masquée chargée de préparer en secret la voie à nos soldats. Ces intrigants habiles auraient eu mission de s’ingérer dans le gouvernement, de s’emparer surtout de l’éducation publique et d’infiltrer dans l’esprit de la jeunesse des doctrines contraires à la religion politique du pays. Ainsi le grand homme de guerre, l’héritier de la révolution française et l’ennemi de la liberté du monde, jetait au loin des semences de trouble, là par haine de la liberté, ici parce que l’unité despotique lui paraissait prêter un ressort dangereux au gouvernement militaire qui fait l’immense pouvoir de la Russie. C’est, dit-on, de cette époque que date la formation des sociétés secrètes qui se sont étendues en Russie depuis les campagnes de France et depuis les fréquents rapports qu’ont eus les Russes avec l’Europe, au point que bien des gens regardent ce pouvoir occulte comme une cause inévitable de révolution.

Cet Empire recueille aujourd’hui le fruit de la lente et profonde politique de l’adversaire qu’il a cru vaincre, mais dont le machiavélisme posthume survit à des revers inouïs dans l’histoire des guerres humaines.

J’attribue en grande partie à l’influence inaperçue de ces éclaireurs de nos armées, et à celle de leurs enfants et de leurs disciples, les idées révolutionnaires qui germent dans beaucoup de familles et jusque dans les régiments russes ; et dont l’explosion a produit les conspirations que nous avons vues jusqu’ici échouer contre la force du gouvernement établi. Je me trompe peut-être, mais je me persuade que l’Empereur actuel triomphera de ces idées en écrasant ou en éloignant jusqu’au dernier tous les hommes qui les défendaient.

J’étais loin de m’attendre à trouver en Russie ces vestiges de notre politique et à entendre sortir de la bouche des Russes des reproches analogues à ceux que nous font les Espagnols depuis trente-cinq ans. Si les malignes intentions que les Russes attribuent à Napoléon furent réelles, nul intérêt, nul patriotisme ne les peut justifier. On ne sauve pas une partie du monde en trompant l’autre. Autant notre propagande religieuse me paraît sublime, parce que le gouvernement de l’Église catholique s’accorde avec chaque forme de gouvernement et chaque degré de civilisation qu’il domine de toute la supériorité de l’âme sur le corps, autant m’est odieux le prosélytisme politique, c’est-à-dire l’étroit esprit de conquête, ou pour parler plus juste encore, l’esprit de rapine justifié par un trop habile sophiste qu’on appelle la gloire ; loin de rallier le genre humain, cette ambition étroite le divise : l’unité ne peut naître que de l’élévation et de l’étendue des idées : or, la politique de l’étranger est toujours petite, sa libéralité hypocrite ou tyrannique ; ses bienfaits sont toujours trompeurs : chaque nation doit puiser en elle-même les moyens de perfectionnement dont elle a besoin. La connaissance de l’histoire des autres peuples est utile comme science, elle est pernicieuse quand elle provoque l’adoption d’un symbole de foi politique : c’est substituer un culte superstitieux à un culte vrai.

Je me résume : voici le problème proposé non par les hommes, mais par les événements, par la succession des circonstances, par les choses enfin, à tout Empereur de Russie : favoriser parmi la nation les progrès de la science, afin de hâter l’affranchissement des serfs ; et tendre à cette fin par l’adoucissement des mœurs, par l’amour de l’humanité, de la liberté légale, en un mot améliorer les cœurs pour adoucir les destinées : c’est une condition sans laquelle nul homme ne peut régner aujourd’hui, pas même à Moscou ; mais ce qu’il y a de particulier dans la charge imposée aux Empereurs de Russie, c’est qu’il leur faut marcher vers ce but en échappant d’un côté à la tyrannie muette et bien organisée d’une administration révolutionnaire, et de l’autre à l’arrogance et aux conspirations d’une aristocratie vague d’autant plus ombrageuse et plus redoutable que sa puissance est moins définie.

Il faut avouer qu’aucun souverain ne s’est encore acquitté de cette terrible tâche avec autant de fermeté, de talent et de bonheur que l’Empereur Nicolas.

Il est le premier des princes de la Russie moderne qui ait enfin compris qu’il faut être Russe pour faire du bien aux Russes. Sans doute l’histoire dira : ce fut un grand souverain.

Il n’est plus temps de dormir, les chevaux sont à ma voiture, je pars pour Nijni.


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  1. Témoin la ville de Bergame, les lacs Majeur et de Côme, etc., et toutes les vallées méridionales des Alpes.
  2. La comtesse de Sabran, depuis marquise de Boufflers, morte à Paris en 1827, à soixante-dix-huit ans.
  3. Voir à la fin du voyage les extraits cités du livre des Vicissitudes de l’Église catholique en Russie
  4. Voir la Lettre dix-neuvième du IIe volume.
  5. Prêtres grecs.