La Russie en 1839/Lettre septième

Amyot (premier volumep. 195-221).


SOMMAIRE DE LA LETTRE SEPTIÈME.


La marine russe. — Orgueil qu’elle inspire aux gens du pays. — Mot de lord Durham. — Évolutions des apprentis. — Grands efforts pour un petit résultat. — Cachet du despotisme. — Kronstadt. — Naufrage risible. — Douane russe. — Tristesse de la nature aux approches de Pétersbourg. — Souvenirs de Rome. — Nom donné par les Anglais aux vaisseaux de la marine royale. — Découragement. — Pensée de Pierre Ier. — Les Génois. — Ile de Kronstadt. — Batteries de la forteresse. — Leur efficacité. — Plusieurs espèces de Russes de salon. — Difficultés du débarquement pour les voitures. — Abrutissement des employés inférieurs. — Interrogatoire subi par-devant les délégués de la police et de la douane. — Lenteurs des douaniers. — Mauvaise humeur des seigneurs russes. — Leur jugement sur la Russie. — Le chef suprême des douaniers. — Ses manières dégagées. — Nouvel examen. — L’Empereur n’y peut rien. — Changement subit dans les manières de mes compagnons de voyage. — Ils me quittent sans me dire adieu. — Ma surprise.


LETTRE SEPTIÈME.


Pétersbourg, ce 10 juillet 1839.

Aux approches de Kronstadt, forteresse sous-marine, dont les Russes s’enorgueillissent, à juste titre, on voit le golfe de Finlande s’animer tout à coup ; les imposants navires de la marine impériale le sillonnent en tous sens : c’est la flotte de l’Empereur : elle reste gelée dans le port pendant plus de six mois de l’année, et pendant les trois mois d’été les cadets de marine s’exercent à la faire manœuvrer entre Saint-Pétersbourg et la mer Baltique. Voilà comme on emploie, pour l’instruction de la jeunesse, le temps que le soleil accorde à la navigation, sous ces latitudes. Avant d’arriver aux environs de Kronstadt, nous voguions sur une mer presque déserte et qui n’était égayée de loin en loin que par l’apparition de quelques rares vaisseaux marchands, ou par la fumée encore plus rare des pyroscaphes. Pyroscaphe est le nom savant qu’on donne aux bateaux à vapeur dans la langue maritime adoptée par une partie de l’Europe.

La mer Baltique avec ses teintes peu brillantes, avec ses eaux peu fréquentées, annonce le voisinage d’un continent dépeuplé par les rigueurs du climat. Là, des côtes stériles sont en harmonie avec une mer froide et vide, et la tristesse du sol, du ciel, la teinte froide des eaux, glace le cœur du voyageur.

A peine va-t-il toucher à ce rivage peu attrayant qu’il voudrait déjà s’en éloigner ; il se rappelle en soupirant le mot d’un favori de Catherine à l’Impératrice qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur sa santé : « Ce n’est pas la faute du bon Dieu, Madame, si les hommes se sont obstinés à bâtir la capitale d’un grand Empire dans une terre destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups ! »

Mes compagnons de voyage m’ont expliqué avec orgueil les récents progrès de la marine russe. J’admire ce prodige sans l’apprécier comme ils l’apprécient. C’est une création ou plutôt une récréation de l’Empereur Nicolas. Ce prince s’amuse à réaliser la pensée dominante de Pierre Ier ; mais quelque puissant que soit un homme, il est forcé tôt ou tard de reconnaître que la nature est plus forte que tous les hommes. Tant que la Russie ne sortira pas de ses limites naturelles, la marine russe sera le hochet des Empereurs ; rien de plus !… Avec le quart des forces maritimes rassemblées à Kronstadt l’Empereur maintiendrait son autorité dans la mer Baltique : et c’est tout ce qu’exige une politique raisonnable.

On m’a expliqué que, pendant la saison des exercices nautiques, les plus jeunes élèves restent à faire leurs évolutions aux environs de Kronstadt, tandis que les habiles poussent leurs voyages de découvertes jusqu’à Riga, quelquefois même jusqu’à Copenhague. Que dis-je ? deux vaisseaux russes dont, sans doute, la manœuvre est dirigée par des étrangers, ont déjà fait, ou se disposent à faire le tour du monde !

Malgré l’orgueil courtisan avec lequel les Russes me vantaient les prodiges de la volonté du maître qui veut avoir et qui a une marine impériale, dès que je sus que les vaisseaux que je voyais étaient là pour l’instruction des élèves, un secret ennui éteignit ma curiosité. Je me crus à l’école, et la vue de ce golfe uniquement animé par l’étude ne m’a plus causé qu’une inexprimable impression de tristesse.

Ce mouvement qui n’a pas sa nécessité dans les faits, qui n’est ni le résultat de la guerre, ni le résultat du commerce, m’a semblé une parade. Or, Dieu sait et les Russes savent si la parade est un plaisir !… Le goût des revues est poussé en Russie jusqu’à la manie : et voilà qu’avant d’entrer dans cet empire des évolutions militaires, il faut que j’assiste à une revue sur l’eau !… Je n’en veux pas rire : la puérilité en grand me paraît une chose épouvantable ; c’est une monstruosité qui n’est possible que sous la tyrannie, dont elle est la révélation la plus terrible peut-être !… Partout ailleurs que sous le despotisme absolu, quand les hommes font de grands efforts, c’est pour arriver à un grand but : il n’y a que chez les peuples aveuglément soumis, que le maître peut ordonner d’immenses sacrifices pour produire peu de chose.

La vue des forces maritimes de la Russie, réunies pour l’amusement du Czar, l’orgueil de ses flatteurs et l’instruction de ses apprentis à la porte de sa capitale, ne m’a donc causé qu’une impression pénible. J’ai senti au fond de cet exercice de collége une volonté de fer employée à faux, et qui opprime les hommes pour se venger de ne pouvoir vaincre les choses. Des vaisseaux qui seront nécessairement perdus en peu d’hivers sans avoir servi me représentent, non la force d’un grand pays, mais les sueurs inutilement versées du pauvre peuple. L’eau glacée plus de la moitié de l’année est le plus redoutable ennemi de cette marine de guerre : chaque automne, au bout de trois mois d’exercice, l’écolier rentre dans sa cage, le jouet dans sa boîte, et la gelée fait seule une guerre sérieuse aux finances impériales.

Lord Durham l’a dit à l’Empereur lui-même, et par cette franchise il le blessait dans l’endroit le plus sensible de son cœur dominateur : « Les vaisseaux de guerre des Russes sont les joujoux de l’Empereur de Russie. »

Quant à moi, ce colossal enfantillage ne me dispose nullement à l’admiration pour ce que je vais trouver dans l’intérieur de l’Empire. Pour admirer la Russie en y arrivant par eau, il faudrait oublier l’entrée de l’Angleterre par la Tamise : c’est la mort et la vie. Dans leur idiome si poétique dès qu’il peint les scènes maritimes, les Anglais appellent un vaisseau de la marine royale : un homme de guerre. Jamais les Russes ne dénommeront de la sorte leurs bâtiments de parade. Muets esclaves d’un maître capricieux, courtisans de bois, ces pauvres hommes de cour, fidèle emblème des eunuques du sérail, sont les invalides de la marine impériale.

Loin de m’inspirer l’admiration qu’on attend ici de moi, cette improvisation despotique me cause une sorte de peur : non la peur de la guerre, celle de la tyrannie. L’inutile marine de Nicolas Ier me retrace tout ce qu’il y avait d’inhumanité dans le cœur de Pierre Grand, le type de tous les souverains russes anciens et modernes… et je me dis, où vais-je ? qu’est-ce que la Russie ? La Russie : c’est un pays où l’on peut faire les plus grandes choses pour le plus mince résultat…… N’y allons pas !…

En jetant l’ancre devant Kronstadt, nous apprîmes qu’un des beaux vaisseaux que nous avions vu manœuvrer autour de nous, l’instant d’auparavant, venait d’échouer sur un banc de sable. Ce naufrage sans danger n’était grave que pour le capitaine, qui s’attendait à être cassé le lendemain ; et peut-être puni plus sévèrement. Le prince K*** me disait tout bas que ce malheureux aurait mieux fait de périr avec son vaisseau. L’équipage, moins exposé aux réprimandes, n’était pas de cet avis, ni notre compagne de voyage, la princesse L***

Cette dame a un fils embarqué en ce moment sur le malencontreux vaisseau. Très-inquiète, elle allait s’évanouir encore une fois comme elle avait fait la veille, lors de l’accident arrivé à la machine de notre bâtiment ; mais elle fut rassurée à temps par le gouverneur de Kronstadt qui vint lui donner de bonnes nouvelles.

Les Russes me répètent sans cesse qu’il faut pas ser au moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le plus difficile de la terre à définir.

Mais si la prudence, la patience sont des vertus nécessaires aux voyageurs savants, ou à ceux qui aspirent à la gloire de produire des ouvrages difficiles, moi qui crains ce qui a donné de la peine à écrire parce que cela en donne à lire, je suis résolu à ne pas faire d’un journal un travail. Jusqu’à présent je n’écris que pour vous et pour moi.

J’avais peur de la douane russe, mais on m’assure que mon écritoire sera respectée. Au surplus, pour peindre la Russie telle que je l’entrevois du premier coup d’œil et pour tout dire selon mon habitude, sans égard aux inconvénients de ma sincérité, je prévois qu’il faudrait casser bien des vitres….. je n’en casserai, je crois, aucune, la paresse l’emportera.

Rien n’est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg ; à mesure qu’on s’enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie, qui va toujours s’aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante tirée entre le ciel et la mer ; cette ligne c’est la Russie… c’est-à-dire une lande humide, basse et parsemée à perte de vue de bouleaux qui ont l’air pauvres et malheureux. Ce paysage uni, vide, sans accidents, sans couleur, sans bornes et pourtant sans grandeur, est tout juste assez éclairé pour être visible. Ici la terre grise est bien digne du pâle soleil qui l’illumine, non d’en haut, mais de côté, presque d’en bas : tant ses rayons obliques forment un angle aigu avec la surface de ce sol, disgracié du Créateur. En Russie, les nuits ont une clarté qui étonne, mais les jours conservent une obscurité qui attriste. Les plus beaux ont une teinte bleuâtre.

Kronstadt avec sa forêt de mâts, ses substructions et ses remparts de granit, interrompt noblement la monotone rêverie du pèlerin qui vient comme moi demander des tableaux à cette terre ingrate. Je n’ai rencontré aux approches d’aucune grande ville rien d’aussi triste que les bords de la Néva. La campagne de Rome est un désert : mais que d’accidents pittoresques, que de souvenirs, que de lumière, que de feu, de poésie : si vous me passiez le mot, je dirais que de passion animent cette terre biblique ! Avant Pétersbourg, on traverse un désert d’eau encadré par un désert de tourbe : mers, côtes, ciel, tout se con fond, c’est une glace, mais si terne, si morne qu’on dirait que le cristal n’en est point étamé ; cela ne reflète rien.

Quelques misérables barques, dirigées par des pêcheurs sales comme des Esquimaux, quelques bateaux employés à remorquer de longs trains de boiş de construction destinés à la marine Impériale, quelques paquebots à vapeur, pour la plupart construits et conduits par des étrangers : voilà tout ce qui égayait la scène ; aussi rien ne m’empêchait de m’enfoncer dans mon humeur morose.

Telles sont les approches de Pétersbourg ; tout ce qu’il y avait dans le choix de ce site de contraire aux vues de la nature, aux besoins réels d’un grand peuple, a donc passé devant l’esprit de Pierre le Grand sans le frapper ? La mer à tout prix : voilà ce qu’il disait !!… Bizarre idée pour un Russe que celle de fonder la capitale de l’Empire des Slaves chez les Finois, contre les Suédois ! Pierre le Grand eut beau dire qu’il ne voulait que donner un port à la Russie, s’il avait le génie qu’on lui prête, il devait pressentir la portée de son œuvre, et quant à moi je ne doute pas qu’il ne l’ait pressentie. La politique, et je le crains bien, les vengeances d’amour-propre du Czar irrité par l’indépendance des vieux Moscovites, ont fait les destinées de la Russie moderne. Les Russes ont beau s’applaudir en paroles du sort qu’on leur a fait, ils pensent en secret comme moi que le contraire eût valu mieux.

La Russie est comme un homme plein de vigueur qui étouffe ; elle manque de débouchés. Pierre Ier lui en avait promis, il lui a ouvert le golfe de Finlande, sans s’apercevoir qu’une mer nécessairement fermée huit mois de l’année n’est pas ce que sont les autres mers. Mais les noms sont tout pour les Russes. Les efforts de Pierre Ier, de ses sujets et de ses successeurs, tout étonnants qu’ils sont, n’ont produit qu’une ville difficile à habiter, à laquelle la Néva dispute son sol à chaque coup de vent qui part du golfe, et d’où les hommes pensent à fuir à chaque pas que la guerre leur permet de faire vers le Midi. Pour un bivouac, des quais de granit étaient de trop.

Les Finois, près desquels les Russes sont allés bâtir leur capitale, sont Scythes d’origine ; c’est un peuple presque païen encore ; ils sont tellement sauvages, que ce n’est qu’en 1836 qu’a paru l’ukase qui oblige le prêtre à joindre un nom de famille au nom de saint qu’il donne à l’enfant qu’il baptise. Où la famille, n’existe pas, à quoi sert de la désigner ?

Cette race est sans physionomie ; elle a le milieu du visage aplati ; ce qui rend ses traits difformes. Ces hommes laids, sales, sont, m’a-t-on dit, assez forts ; ils n’en paraissent pas moins chétifs, petits et pauvres. Quoiqu’ils soient les indigènes, on en voit peu, dit-on, à Pétersbourg ; ils habitent aux environs dans des campagnes marécageuses et sur des côtes granitiques, mais peu élevées ; ce n’est guère qu’aux jours de marché qu’ils viennent dans la ville.

Kronstadt est une île très-plate au milieu du golfe de Finlande : cette forteresse aquatique ne s’élève au-dessus de la mer que tout juste assez pour en défendre la navigation aux vaisseaux ennemis qui voudraient attaquer Pétersbourg. Ses cachots, ses fondations, sa force, sont en grande partie sous l’eau. L’artillerie dont elle est munie est disposée, disent les Russes, avec beaucoup d’art ; dans une décharge chaque coup porterait, et la mer tout entière serait labourée comme une terre émiettée par le soc et la herse : grâce à cette grêle de boulets qu’un ordre de l’Empereur peut faire pleuvoir à volonté sur l’ennemi, la place passe pour imprenable. J’ignore si ses canons peuvent fermer les deux passes du golfe ; les Russes qui pourraient m’instruire ne le voudraient pas. Pour répondre à cette question, il faudrait calculer la portée et la direction des boulets, et sonder la profondeur des deux détroits. Mon expérience, quoique de fraîche date, m’a déjà enseigné à me défier des rodomontades et des exagérations inspirées aux Russes par un excès de zèle pour le service de leur maître. Cet orgueil national ne me paraîtrait tolérable que chez un peuple libre. Quand on se montre fier par flatterie, la cause me fait haïr l’effet ; tant de gloriole n’est que de la peur, me dis-je, tant de hauteur qu’une bassesse ingénieusement déguisée. Cette découverte me rend hostile.

En France comme en Russie, j’ai rencontré deux espèces de Russes de salon : ceux dont la prudence s’accorde avec l’amour-propre pour louer leur pays à outrance, et ceux qui, voulant se donner l’air plus élégant, plus civilisé, affectent soit un profond dédain, soit une excessive modestie chaque fois qu’ils parlent de la Russie. Jusqu’à présent je n’ai été dupe ni des uns ni des autres ; mais j’aimerais à trouver une troisième espèce, celle des Russes tout simples ; je la cherche.

Nous sommes arrivés à Kronstadt vers l’aube d’un de ces jours sans fin comme sans commencement, que je me lasse de décrire, mais que je ne me lasse pas d’admirer, c’est-à-dire à minuit et demi. La saison de ces longs jours est courte, déjà elle touche à son terme.

Nous avons jeté l’ancre devant la forteresse silencieuse ; mais il fallut attendre longtemps le réveil d’une armée d’employés qui venaient à notre bord les uns après les autres : commissaires de police, directeurs, sous-directeurs de la douane, et enfin le gouverneur de la douane lui-même ; cet important personnage se crut obligé de nous faire une visite en l’honneur des illustres passagers russes présents sur le Nicolas Ier. Il s’est longtemps entretenu avec les princes et princesses qui se disposent à rentrer à Péterbourg. On parlait russe, probablement parce que la politique de l’Europe occidentale était le sujet de la conversation ; mais quand l’entretien tomba sur les embarras du débarquement et sur la nécessité d’abandonner sa voiture et de changer de vaisseau, on parla français.

Le paquebot de Travemünde prend trop d’eau pour remonter la Néva ; il reste à Kronstadt avec les gros bagages, tandis que les voyageurs sont transférés à Pétersbourg sur un petit bateau à vapeur sale et mal construit. Nous avons la permission d’emporter avec nous sur ce nouveau bâtiment nos paquets les plus légers, pourvu toutefois que nous les fassions plomber par les douaniers de Kronstadt. Cette formalité accomplie, on part avec l’espoir de voir arriver sa voiture à Pétersbourg le surlendemain ; en attendant, cette voiture reste à la garde de Dieu… et des douaniers qui la font charger par des hommes de peine d’un vaisseau sur l’autre ; opération toujours assez scabreuse, mais dont les inconvénients deviennent graves à Kronstadt, à cause du peu de soin des hommes auxquels on la confie.

Les princes russes furent obligés comme moi, simple étranger, de se soumettre à la loi de la douane ; cette égalité me plut tout d’abord ; mais en arrivant à Pétersbourg je les vis délivrés en trois minutes, et moi j’eus à lutter trois heures contre des tracasseries de tout genre : Le privilége, un moment assez mal déguisé sous le niveau du despotisme, reparut, et cette résurrection me déplut.

Le luxe des petites précautions superflues engendre ici une population de commis ; chacun de ces hommes s’acquitte de sa charge avec une pédanterie, un rigorisme, un air d’importance uniquement destiné à donner du relief à l’emploi le plus obscur ; il ne se permet pas de proférer une parole, mais on le voit penser à peu près ceci :

« Place à moi, qui suis un des membres de la grande machine d’État. »

Ce membre, fonctionnant d’après une volonté qui n’est pas en lui, vit autant qu’un rouage d’horloge ; pourtant on appelle cela l’homme, en Russie !… La vue de ces automates volontaires me fait peur ; il y a quelque chose de surnaturel dans un individu réduit à l’état de pure machine. Si, dans les pays où les mécaniques abondent, le bois et le métal nous semblent avoir une âme, sous le despotisme les hommes nous semblent de bois ; on se demande ce qu’ils peuvent faire de leur superflu de pensée, et l’on se sent mal à l’aise à l’idée de la force qu’il a fallu exercer contre des créatures intelligentes pour parvenir à en faire des choses ; en Russie j’ai pitié des personnes, comme en Angleterre j’avais peur des machines. Là, il ne manque aux créations de l’homme que la parole, ici la parole est de trop aux créatures de l’État.

Ces machines incommodées d’une âme sont, au reste, d’une politesse épouvantable ; on voit qu’elles ont été ployées dès le berceau à la civilité comme au maniement des armes ; mais quel prix peuvent avoir les formes de l’urbanité quand le respect est de commande ? Le despotisme a beau faire, la libre volonté de l’homme sera toujours une consécration nécessaire à tout acte humain, si l’on veut que l’acte ait une signification ; la faculté de choisir son maître peut seule donner du prix à la fidélité ; or, comme en Russie un inférieur ne choisit rien, tout ce qu’il fait et dit n’a aucun sens ni aucun prix.

A la vue de toutes ces catégories d’espions qui nous examinaient et nous interrogeaient, il me prenait une envie de bâiller qui aurait aisément pu se tourner en envie de pleurer, non sur moi, mais sur ce peuple ; tant de précautions, qui passent ici pour indispensables, mais dont on se dispense parfaitement ailleurs, m’avertissaient que j’étais près d’entrer dans l’empire de la peur ; et la peur se gagne comme la tristesse : donc j’avais peur et j’étais triste….. par politesse….. pour me mettre au diapason de tout le monde.

On m’engagea à descendre dans la grande salle de notre paquebot, où je devais comparaître devant un aréopage de commis assemblés pour interroger les passagers. Tous les membres de ce tribunal, plus redoutable qu’imposant, étaient assis devant une grande table ; plusieurs de ces hommes feuilletaient des registres avec une attention sinistre ; ils paraissaient trop absorbés pour n’avoir pas quelque charge secrète à remplir : leur emploi avoué ne suffisait pas à motiver tant de gravité.

Les uns, la plume à la main, écoutaient les réponses des voyageurs, ou, pour mieux dire, des accusés, car tout étranger est traité en coupable à son arrivée sur la frontière russe ; les autres transmettaient de vive voix à des copistes des paroles auxquelles nous n’attachions nulle importance ; ces paroles se traduisant de langue en langue, et passant du français par l’allemand, arrivaient enfin au russe, où le dernier des scribes les fixait irrévocablement et peut-être arbitrairement sur son livre. On copiait les noms inscrits sur les passe-ports ; chaque date, chaque visa étaient examinés avec un soin minutieux ; mais le passager, martyrisé par cette torture morale, n’était jamais interrogé qu’en phrases dont le tour, correctement poli, me paraissait destiné à le consoler sur la sellette.

Le résultat du long interrogatoire qu’on me fit subir, ainsi qu’à tous les autres, fut qu’on me prit mon passe-port après m’avoir fait signer une carte ; moyennant laquelle je pourrais, me disait-on, réclamer ce passe-port à Saint-Pétersbourg.

Tous semblaient avoir satisfait aux formalités ordonnées par la police ; les malles, les personnes étaient déjà sur le nouveau bateau, depuis quatre heures d’horloge nous languissions devant Kronstadt, et l’on ne parlait pas encore de partir.

A chaque instant de nouvelles nacelles noires sortaient de la ville et ramaient tristement vers nous : quoique nous eussions mouillé très-près des murs de la ville, le silence était profond… Nulle voix ne sortait de ce tombeau ; les ombres qu’on voyait naviguer autour étaient muettes comme les pierres qu’elles venaient de quitter ; on aurait dit d’un convoi préparé pour un mort qui se faisait attendre. Les hommes qui dirigeaient ces embarcations lugubres et mal soignées étaient vêtus de grossières capotes de laine grise, leurs physionomies manquaient d’expression ; ils avaient des yeux sans regard, un teint vert et jaune. On me dit que c’étaient des matelots attachés à la garnison ; ils ressemblaient à des soldats. Le grand jour était venu depuis longtemps, et il ne nous avait apporté guère plus de lumière que l’aurore ; l’air était étouffant, et le soleil, encore peu élevé, mais réfléchi sur l’eau, m’incommodait. Quelquefois les canots tournaient autour de nous en silence sans que personne montât à notre bord ; d’autrefois six ou douze matelots déguenillés, à demi couverts de peaux de mouton retournées, la laine en dedans et le cuir crasseux en dehors, nous amenaient un nouvel agent de police, ou un officier de la garnison, ou un douanier en retard ; ces allées et venues, qui n’avançaient pas nos affaires, me donnaient au moins le loisir de faire de tristes réflexions sur l’espèce de saleté particulière aux hommes du Nord. Ceux du Midi passent leur vie à l’air, à demi nus ou dans l’eau ; ceux du Nord, presque toujours renfermés, ont une malpropreté huileuse et profonde qui me paraît repoussante ; je préfère la négligence des peuples destinés à vivre sous le ciel et nés pour se chauffer au soleil.

L’ennui auquel les minuties-russes nous condamnaient me donna aussi l’occasion de remarquer que les grands seigneurs du pays sont peu endurants pour les inconvénients de l’ordre public, quand cet ordre pèse sur eux.

« La Russie est le pays des formalités inutiles, » murmuraient-ils entre eux, mais en français, de peur d’être entendus des employés subalternes. J’ai retenu la remarque dont ma propre expérience ne m’a déjà que trop prouvé la justesse. D’après ce que j’ai pu entrevoir jusqu’ici, un ouvrage qui aurait pour titre les Russes jugés par eux-mêmes, serait sévère ; l’amour de leur pays n’est pour eux qu’un moyen de flatter le maître : sitôt qu’ils pensent que ce maître ne peut les entendre, ils parlent de tout avec une franchise d’autant plus redoutable que ceux qui écoutent deviennent responsables.

La cause de tant de retards nous fut enfin révélée. Le chef des chefs, le supérieur des supérieurs, le di recteur des directeurs des douaniers se présente : c’était cette dernière visite que nous attendions depuis longtemps sans le savoir. Au lieu de s’astreindre à porter l’uniforme, ce fonctionnaire suprême arrive en frac comme un simple particulier. Il paraît que son rôle est de jouer l’homme du monde : d’abord il fait le gracieux, l’élégant auprès des dames russes ; il rappelle à la princesse D*** leur rencontre dans une maison où la princesse n’a jamais été ; il lui parle des bals de la cour, où elle ne l’a jamais vu ; enfin il nous donne la comédie, il la donne surtout à moi, qui ne me doutais guère qu’on pût affecter d’être plus qu’on n’est, dans un pays où la vie est notée, où le rang de chacun est écrit sur son chapeau ou sur son épaulette ; mais le fond de l’homme est le même partout… Notre douanier de salon, tout en continuant de se donner des airs de cour, confisque poliment un parasol, arrête une malle, emporte un nécessaire ; et renouvelle, avec un sang-froid imperturbable, des recherches déjà consciencieusement faites par ses subordonnés.

Dans l’administration russe les minuties n’excluent pas le désordre. On se donne une grande peine pour atteindre un petit but, et l’on ne croit jamais pouvoir faire assez pour montrer son zèle. Il résulte de cette émulation de commis, qu’une formalité n’assure pas l’étranger contre une autre. C’est comme un pillage : parce que le voyageur est sorti des mains d’une première troupe, ce n’est pas à dire qu’il n’en rencontrera pas une seconde, une troisième, et toutes ces escouades échelonnées sur son passage le tracassent à l’envi.

La conscience plus ou moins timorée des employés de tous grades auxquels il peut avoir affaire, décide de son sort. Il aura beau dire, si on lui en veut, il ne sera jamais en règle. Et c’est un pays ainsi administré qui veut passer pour civilisé à la manière des États de l’Occident !…

Le chef suprême des geôliers de l’Empire procéda lentement à l’examen du bâtiment : il fut long, très-long à remplir sa charge ; la conversation à soutenir est un soin qui complique les fonctions de ce cerbère musqué, musqué à la lettre, car il sent le musc d’une lieue. Enfin nous sommes débarrassés des cérémonies de la douane, des politesses de la police, délivrés des saluts militaires et du spectacle de la plus profonde misère qui puisse défigurer la race humaine, car les rameurs de messieurs de la douane russe sont des créatures d’une espèce à part. Comme je ne pouvais rien pour elles, leur présence m’était odieuse, et chaque fois que ces misérables amenaient à notre bord les officiers de tous grades employés au service des douanes et de la police maritime, la plus sévère police de l’Empire, je détournais les yeux. Ces matelots en haillons déshonorent leur pays : ce sont des espèces de galériens huileux qui passent leur vie à transporter les commis et les officiers de Kronstadt à bord des vaisseaux étrangers. En voyant leurs figures et en pensant à ce qui s’appelle exister pour ces infortunés, je me demandais ce que l’homme a fait à Dieu pour que soixante millions de ses semblables fussent condamnés à vivre en Russie.

Au moment d’appareiller, je m’approchai du prince K***.

« Vous êtes Russe, lui dis-je, aimez donc assez votre pays pour engager le ministre de l’intérieur ou celui de la police à changer tout cela : qu’il se déguise un beau jour en étranger non suspect, tel que moi, et qu’il vienne à Kronstadt pour voir de ses yeux que c’est que d’entrer en Russie. »

“ A quoi bon, » reprit le prince, l’Empereur n’y pourrait rien.

— L’Empereur, non, mais le ministre ! »

Enfin, nous partons, à la grande joie des princes et princesses russes qui vont retrouver famille et patrie : le bonheur qui se peignait sur leur physionomie démentait les observations de mon aubergiste de Lubeck, à moins que cette fois encore l’exception ne confirme la règle. Mais moi, je ne me réjouissais pas, je craignais au contraire de quitter une société charmante pour aller me perdre dans une ville dont les abords m’attristaient ; elle n’existait déjà plus cette société du hasard : dès la veille, à l’approche de la terre, nos liens s’étaient rompus ! liens fragiles formés uniquement par les passagères nécessités du voyage.

Ainsi le vent qui souffle vers le soir amoncelle des nuages à l’horizon : la lumière du couchant les illumine en variant leur aspect, leurs formes répondent aux rêves de l’imagination la plus riante ; ce ne sont que palais enchantés et peuplés d’êtres fantastiques, que nymphes, que déesses, menant leur ronde joyeuse dans l’espace éthéré ; on ne voit que des grottes ha bitées par des sirènes, que des îles flottant sur une mer de feu ; enfin c’est un monde nouveau ; si quelque monstre, si quelque figure grotesque se mêle à ces groupes charmants, elle rehausse par le contraste la beauté des tableaux agréables : mais le vent vient il à changer, ou seulement continue-t-il de souffler, le soleil de baisser : tout a disparu… le rêve est fini, le froid, le vide succède aux créations de la lumière évanouie, le crépuscule s’enfuit avec son cortége d’illusions ; la nuit est venue.

Les femmes du Nord s’entendent merveilleuse ment à nous laisser croire qu’elles eussent choisi ce que la destinée leur fait rencontrer. Ce n’est pas fausseté, c’est coquetterie raffinée, elles sont polies envers le sort. C’est une grâce souveraine ; la grâce est toujours naturelle, ce qui n’empêche pas qu’on s’en serve souvent pour cacher le mensonge : ce qu’il y a de violent et de forcé dans les diverses situations de la vie disparaît chez les femmes gracieuses et chez les hommes poëtes ; ce sont les êtres les plus trompeurs de la création ; le doute fuit devant leur souffle ; ils créent ce qu’ils imaginent ; nulle défiance ne tient contre leur parole ; s’ils ne mentent pas à d’autres, ils se mentent à eux-mêmes : car leur élément, c’est le prestige ; leur bonheur, l’illusion ; leur vocation, le plaisir fondé sur l’apparence. Craignez la grâce des femmes et la poésie des hommes : armes d’autant plus dangereuses qu’on les redoute moins !

Voilà ce que je me disais en quittant les murs de Kronstadt ; nous étions là tous, présents encore, et nous n’étions plus réunis : l’âme manquait à ce cercle animé la veille par une secrète harmonie qui ne se rencontre que bien rarement dans les sociétés humaines. Peu de choses m’ont paru plus tristes que cette brusque vicissitude ; c’est la condition des plaisirs de ce monde, je l’avais prévu ; j’ai subi cent fois la même expérience ; mais je n’ai pas toujours reçu la lumière d’une façon si brusque : d’ailleurs, qu’y a-t-il de plus poignant que les douleurs dont on ne peut accuser personne ? Je voyais chacun prêt à rentrer dans sa voie : la destinée commune traçait son ornière devant ces pèlerins rengagés dans la vie habituelle : la liberté du voyage n’existait plus pour eux, ils retournaient dans le monde réel, et moi je restais seul dans le monde des chimères, à errer de pays en pays : errer toujours ce n’est pas vivre. Je me sentais atteint de cet abandon du voyage le plus profond de tous : et je comparais la tristesse de mon isolement à leurs joies domestiques. L’isolement avait beau être volontaire, en était-il plus doux ?… Dans ce moment tout me paraissait préférable à mon indépendance, et je regrettais jusqu’aux soucis de la famille. Les uns pensaient à la cour et les autres à la douane, car malgré le temps perdu à Kronstadt, nos gros bagages n’avaient encore été que plombés : maintes parures, maints objets de luxe, peut-être même des livres, pesaient sur ces consciences qui la veille affrontaient les flots sans trouble, et qui maintenant étaient bourrelées à la vue d’un commis !… Je lisais dans les yeux des femmes l’attente des maris, des enfants, de la couturière, du coiffeur, du bal de la cour ; et j’y lisais que, malgré les protestations de la veille, je n’existais déjà plus pour elles. Les gens du Nord ont des cœurs incertains, des sentiments douteux ; leurs affections sont toujours mourantes comme les pâles lueurs de leur soleil : ne tenant à rien, ni à personne, quittant volontiers le sol qui les a vus naître ; créés pour les invasions, ces peuples sont uniquement destinés à descendre du pôle à des époques marquées par Dieu, pour rafraîchir les races du Midi brûlées par le feu des astres et par l’ardeur des passions.

Aussitôt arrivés à Pétersbourg, mes amis, servis selon leur rang, furent délivrés ; ils quittèrent leur prison de voyage sans même me dire adieu, à moi qu’ils laissaient courbé sous le poids des fers de la police et de la douane. A quoi bon dire adieu ? j’étais mort. Qu’est-ce qu’un voyageur pour des mères de famille ?… Pas un mot cordial, pas un regard, pas un souvenir ne me fut accordé !… C’était la toile blanche de la lanterne magique après que les ombres y ont passé. Je vous le répète : je m’attendais bien à ce dénoûment, mais je ne m’attendais pas à la peine qu’il m’a causée ; tant il est vrai que c’est en nous-mêmes qu’est la source de toutes nos surprises !…

Trois jours avant d’arriver à terre, deux des aimables voyageuses m’avaient fait promettre d’aller les voir à Pétersbourg ; la cour est toute ici, je n’ai pas encore été présenté ; j’attendrai.


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