La Russie en 1839/Lettre seizième

Amyot (deuxième volumep. 161-183).


SOMMAIRE DE LA LETTRE SEIZIEME.


Cottage de Péterhoff. — Surprise. — L’Impératrice. — Sa toilette du matin. — Ses manières, son air, sa conversation. — Le grand-duc héritier. — Sa bonté. — Question embarrassante. — Comment le grand-duc y répond pour moi. — Silence de l’Impératrice interprété. — Intérieur du cottage. — Absence de tout objet d’art. — Affections de famille. — Timidité gênante. — Le grand-duc fait le cicerone. — Politesse exquise. — Définition de la timidité. — Les hommes de ce siècle en sont exempts. — La perfection de l’hospitalité. — Scène muette. — Le cabinet de travail de l’Empereur. — Petit télégraphe. — Château d’Oranienbaum. — Souvenirs attristants. — Petit château de Pierre III, ce qu’il en reste. — Tout ce qu’on fait ici pour cacher la vérité. — Avantage des hommes obscurs sur les grands. — Citation de Rulhière. — Pavillons du parc. — Souvenirs de Catherine II. — Camp de Krasnoeselo. — Retour à Pétersbourg. — Mensonges puérils.


LETTRE SEIZIÈME.


Pétersbourg, ce 27 juillet 1839.

J’avais instamment prié madame*** de me faire voir le cottage[1] de l’Empereur et de l’Impératrice. C’est une petite maison bâtie par eux dans le nouveau style gothique à la mode en Angleterre. Elle est située au milieu du magnifique parc de Peterhoff. Rien n’est plus difficile, m’avait répondu ma dame***, que d’entrer au cottage pendant le séjour qu’y font Leurs Majestés ; rien ne serait plus facile en leur absence. Cependant j’essaierai.

Là-dessus j’avais prolongé mon séjour à Péterhoff, attendant avec impatience, mais sans beaucoup d’espoir, la réponse de madame***. Enfin, hier matin, de bonne heure, je reçois d’elle un petit mot ainsi conçu : Venez chez moi à onze heures moins un quart. On m’a permis, par faveur très-particulière, de vous montrer le cottage à l’heure où l’Empereur et l’Impératrice vont se promener ensemble, c’est-à dire à onze heures précises. Vous connaissez leur exactitude. »

Je n’eus garde de manquer au rendez-vous. Ma dame*** habite un fort joli château bâti dans un coin du parc. Elle suit partout l’Impératrice, mais elle loge autant que possible dans des maisons séparées, quoique très-voisines des diverses résidences Impériales. J’étais chez elle à dix heures et demie. A onze heures moins un quart nous montons dans une voiture à quatre chevaux, nous traversons le parc rapidement, et à onze heures moins quelques minutes nous arrivons à la porte du cottage.

C’est exactement une maison anglaise entourée de fleurs et ombragée d’arbres ; elle est bâtie sur le modèle des plus jolies habitations qu’on voit près de Londres, à Twickenham, au bord de la Tamise. A peine avions-nous traversé un vestibule assez petit, élevé de quelques marches, et nous étions-nous arrêtés quelques instants à examiner un salon dont l’ameublement me semblait un peu trop recherché pour l’ensemble de la maison, qu’un valet de chambre en frac vint chuchoter quelques mots à l’oreille de madame***, qui me parut surprise.

« Qu’y a-t-il ? lui dis-je quand l’homme fut sorti.

— C’est l’Impératrice qui rentre.

— Quelle trahison, m’écriai-je je n’aurai le temps de rien voir !

— Peut-être ; sortez par cette terrasse, descendez au jardin et retournez m’attendre à l’entrée de la maison. »

J’étais là depuis deux minutes à peine, lorsque je vis venir à moi l’Impératrice toute seule, qui descendait rapidement les degrés du perron. Sa taille élevée et svelte a une grâce singulière ; sa démarche est vive, légère et pourtant noble ; elle a certains mouvements des bras et des mains, certaines attitudes, certain tour de tête qu’on ne peut oublier. Elle était vêtue de blanc ; son visage, entouré d’une capote blanche, paraissait reposé ; ses yeux avaient l’expression de la mélancolie, de la douceur et du calme ; un voile relevé avec grâce encadrait son visage ; une écharpe transparente se drapait autour de ses épaules et complétait le costume du matin le plus élégant. Jamais elle m’avait paru si à son avantage : à cet aspect les sinistres présages du bal se dissipèrent entièrement, l’Impératrice me parut ressuscitée, et j’éprouvai l’espèce de sécurité qui renaît avec le jour après une nuit agitée. Il faut, pensai-je, que Sa Majesté soit plus forte que moi, pour avoir supporté la fête d’avant-hier, la revue et le cercle d’hier, et pour se lever aujourd’hui brillante comme je la vois.

« J’ai abrégé ma promenade, me dit-elle, parce que je savais que vous étiez ici.

— Ah ! Madame, j’étais loin de m’attendre à tant de bonté.

— Je n’avais rien dit de mon projet à madame*** qui vient de me gronder d’être venue vous surprendre ; elle prétend que je vous dérange dans votre examen. Vous voulez donc venir ici pour deviner nos secrets ?

— Je le voudrais bien, Madame ; on ne peut que gagner à pénétrer la pensée des personnes qui savent si bien choisir entre le faste et l’élégance.

— Le séjour de Péterhoff m’est insupportable, et c’est pour me reposer les yeux de cette dorure massive que j’ai demandé une chaumière à l’Empereur. Je n’ai jamais été si heureuse que dans cette maison ; mais maintenant que voilà une de mes filles mariée, et que mes fils font leurs études ailleurs, elle est devenue trop grande pour nous. »

Je souris sans répondre ; j’étais sous le charme : il me parut que cette femme, si différente de celle en l’honneur de qui s’était donnée la somptueuse fête de la veille, devait avoir partagé toutes mes impressions ; elle a senti comme moi, me disais-je, la fatigue, le vide, elle a jugé l’éclat menteur de cette magnificence commandée, et maintenant elle sent aussi qu’elle est digne de quelque chose de mieux. Je comparais les fleurs du cottage aux lustres du palais, le soleil d’une belle matinée aux feux d’une nuit de cérémonies, le silence d’une délicieuse retraite au tumulte de la foule dans un palais, la fête de la nature à la fête de la cour, la femme à l’Impératrice, et j’étais enchanté du bon goût et de l’esprit avec lesquels cette princesse avait su fuir les ennuis de la représentation, pour s’entourer de tout ce qui fait le charme de la vie privée. C’était une féerie nouvelle dont le prestige captivait mon imagination, bien plus que la magie du pouvoir et des grandeurs.

« Je ne veux pas donner raison à madame***, reprit l’Impératrice. Vous allez voir le cottage en détail, et c’est mon fils qui vous le montrera. Pendant ce temps-là j’irai visiter mes fleurs, et je vous retrouverai avant de vous laisser partir. »

Tel fut l’accueil que je reçus de cette femme qui passe pour hautaine non-seulement en Europe, où on ne la connaît guère, mais en Russie où on la voit de près.

Dans ce moment, le grand-duc héritier vint rejoindre sa mère : il était avec madame*** et avec la fille aînée de cette dame, jeune personne âgée d’environ quatorze ans, fraîche comme une roše, et jolie comme on l’était en France du temps de Boucher. Cette jeune personne est le vivant modèle d’un des plus agréables portraits de ce peintre, à la poudre près.

J’attendais que l’Impératrice me donnât mon congé ; on se mit à se promener en allant et venant devant la maison, mais sans s’éloigner de l’entrée devant laquelle nous nous étions arrêtés d’abord.

L’Impératrice connaît l’intérêt que je prends à toute la famille de madame*** qui est Polonaise. Sa Majesté sait aussi que depuis plusieurs années un des frères de cette dame est à Paris. Elle mit la conversation sur la manière de vivre de ce jeune homme, et s’informa longtemps, avec un intérêt marqué, de ses sentiments, de ses opinions, de son caractère : c’était me donner toute facilité pour lui dire ce que me dicterait l’attachement que je lui porte. Elle m’écouta fort attentivement. Quand j’eus cessé de parler, le grand-duc, s’adressant à sa mère, continua sur le même sujet, et dit : « Je viens de le rencontrer à Ems, et je l’ai trouvé très-bien.

— C’est pourtant un homme aussi distingué qu’on empêche de venir ici, parce qu’il s’est retiré en Allemagne après la révolution de Pologne, s’écria madame*** avec son affection de sœur et la liberté d’expression que l’habitude de vivre à la cour depuis son enfance n’a pu lui faire perdre.

— Mais qu’a-t-il donc fait ?, me dit l’Impératrice avec un accent inimitable par le mélange d’impatience et de bonté qu’il exprimait.

J’étais embarrassé de répondre à une question si directe, car il fallait aborder le délicat sujet de la politique, et c’était risquer de tout gâter.

Le grand-duc vint encore à mon secours avec une grâce, une affabilité que je serais bien ingrat d’oublier ; sans doute il pensait que j’avais trop à dire pour oser répondre ; alors prévenant quelque défaite qui eût trahi mon embarras et compromis la cause que je désirais plaider : « Mais, ma mère, s’écria-t-il vivement, qui jamais a demandé à un enfant de quinze ans ce qu’il a fait en politique ? »

Cette réponse pleine de cœur et de sens me tira de peine ; mais elle mit fin à la conversation. Si j’osais interpréter le silence de l’Impératrice, je dirais que voici ce qu’elle pensait : « Que faire aujourd’hui, en Russie, d’un Polonais rentré en grâce ? Il sera toujours un objet d’envie pour les vieux Russes, et il n’inspirera que de la défiance à ses nouveaux maîtres. Sa vie, sa santé se perdront dans les épreuves auxquelles on sera obligé de le soumettre pour s’assurer de sa fidélité ; puis, en dernier résultat, si l’on croit pouvoir compter sur lui, on le méprise, précisément parce qu’on y compte. D’ailleurs, que puis-je faire pour ce jeune homme ? j’ai si peu de crédit !

Je ne crois pas me tromper de beaucoup en disant que telles étaient les pensées de l’Impératrice : telles étaient aussi à peu près les miennes. Nous conclûmes tout bas, l’un et l’autre, qu’entre deux malheurs, le moindre pour un gentilhomme qui n’a plus ni concitoyens, ni frères d’armes, c’est de rester loin du pays qui l’a vu naître : la terre seule ne fait pas la patrie, et la pire des conditions serait celle d’un homme qui vivrait en étranger chez lui.

Sur un signe de l’Impératrice, le grand-duc, madame sa fille et moi nous rentrâmes dans le cottage. J’aurais désiré trouver moins de luxe d’ameublement dans cette maison, et plus d’objets d’art. Le rez-de-chaussée ressemble à toutes les habitations des gens élégants et riches en Angleterre ; mais pas un tableau du premier ordre, pas un fragment de marbre, pas une terre cuite n’annoncent, chez les maîtres du lieu, un penchant prononcé pour les chefs-d’œuvre en peinture et en sculpture. Ce n’est pas de dessiner plus ou moins bien soi-même, c’est le goût du beau qui prouve qu’on a l’amour et le sentiment de l’art. Je regrette toujours l’absence de cette passion pour des personnes auxquelles il serait si facile de la satisfaire.

On a beau dire que des statues ou des tableaux de grand prix seraient mal placés dans un cottage ; cette maison est le lieu de prédilection de ceux qui la possèdent, et lorsqu’on s’arrange à soi-même un séjour selon sa fantaisie, si l’on aime beaucoup les arts, ce goût se trahit toujours, au risque d’une disparate de style, d’une faute d’harmonie ; d’ailleurs, quelque discordance serait bien permise dans un cottage Impérial.

Au surplus, les Empereurs de Russie ne sont pas des Empereurs romains ; ils ne se croient pas obligés d’aimer les arts par état.

On reconnaît, dans la distribution et la décoration du cottage, que des affections et des habitudes de famille ont présidé à l’arrangement et au plan de cette habitation. Ceci vaut mieux encore que le sentiment du beau dans les œuvres du génie. Une seule chose m’a déplu dans l’ordonnance et dans l’ameublement de cette élégante retraite : c’est une soumission trop servile à la mode anglaise.

Nous avons vu le rez-de-chaussée très-rapidement, de peur d’ennuyer notre guide. La présence d’un si auguste cicerone m’embarrassait. Je sais que rien ne gêne les princes autant que notre timidité, à moins qu’elle ne soit affectée pour les flatter ; cette connaissance de leur humeur augmente ma peine par la conviction où je suis de leur déplaire inévitablement. Ils aiment qu’on les mette à leur aise et l’on n’y parvient qu’en y étant soi-même. Je suis donc sûr de mon fait ; une telle conviction m’est on ne saurait plus désagréable, car personne n’aime à déplaire.

Avec un prince sérieux, je puis espérer quelque fois de me sauver par la conversation, mais avec un prince jeune, léger, élégant et gai, je suis sans ressource,

Un escalier fort étroit, mais embelli par des tapis anglais, nous a conduits à l’étage supérieur : c’est là qu’est la chambre où la grande-duchesse Marie a passé une partie de son enfance (elle est vide) ; celle de la grande-duchesse Olga ne restera probablement pas longtemps habitée. L’Impératrice avait donc raison de dire que le cottage est trop grand. Ces deux chambres à peu près pareilles sont d’une simplicité charmante.

Le grand-duc, s’arrêtant au haut de l’escalier, me dit avec la politesse souveraine dont il a le secret malgré sa grande jeunesse : « Je suis sûr que vous aimeriez mieux voir tout ceci sans moi, et moi je l’ai vu si souvent, que j’aime autant, je vous l’avoue, vous laisser achever votre examen avec madame toute seule. Je vais donc rejoindre ma mère et vous attendre près d’elle. »

Là-dessus, il nous fit un salut plein de grâce et me laissa charmé de la flatteuse facilité de ses manières.

C’est un grand avantage pour un prince que d’être un homme parfaitement bien élevé. Je n’avais donc pas produit mon effet cette fois ; la gêne que j’éprouvais n’avait point été communicative. S’il se fût ressenti de mon malaise il serait resté, car la timidité ne sait que subir son supplice, elle ne sait pas se dégager ; nulle élévation ne préserve de ses atteintes ; la victime qu’elle paralyse, en quelque rang qu’elle soit placée, ne peut trouver la force ni d’affronter ni de fuir ce qui cause sa gêne.

Cette souffrance est quelquefois l’effet d’un amour-propre mécontent et raffiné. Un homme qui craint d’être seul de son avis sur lui-même deviendra timide par vanité.

Mais le plus souvent la timidité est purement physique, c’est une maladie.

Il y a des hommes qui ne peuvent sentir, sans un malaise inexplicable, le regard humain s’arrêter sur eux. Ce regard les pétrifie : il les gêne en marchant, en pensant, il les empêche de parler, de se mouvoir ; ceci est si vrai que j’ai souvent souffert de cette timidité physique dans les villages où j’attirais tous les yeux, en ma qualité d’étranger, bien plus que dans les salons les plus imposants, où personne ne faisait attention à moi. Je pourrais écrire un traité sur les divers genres de timidité, car j’en suis le modèle accompli ; personne n’a plus gémi que moi, dès mon enfance, des atteintes de ce mal incurable, mais, grâce à Dieu, à peu près inconnu aux hommes de la génération qui suit la mienne ; ce qui prouverait qu’outre la prédisposition physique la timidité est surtout le résultat de l’éducation.

L’habitude du monde fait qu’on dissimule cette infirmité, voilà tout : les plus timides des hommes sont souvent les plus éminents en naissance, en dignités et même en mérite. J’avais cru longtemps que la timidité était de la modestie combinée avec un respect exagéré pour les distinctions sociales ou pour les dons de l’esprit ; mais alors comment expliquer la timidité des grands écrivains et celle des princes ? Heureusement les princes de la famille Impériale de Russie ne sont point timides, ils sont de leur siècle ; on n’aperçoit dans leurs manières ni dans leur langage aucun vestige de l’embarras qui fit longtemps le tourment des augustes hôtes de Versailles et celui de leurs courtisans, car quoi de plus gênant qu’un prince timide ?

Quoi qu’il en soit, je me sentis délivré quand je vis partir le grand-duc ; je le remerciai tout bas d’avoir si bien deviné mon désir et de l’avoir si poliment satisfait. Un homme à demi cultivé ne s’aviserait guère de laisser les gens seuls pour leur être agréable. Cependant c’est quelquefois le plus grand plaisir qu’on leur puisse faire. Savoir quitter son hôte sans le choquer, c’est le comble de l’urbanité, le chef-d’œuvre de l’hospitalité. Cette facilité est dans la vie habituelle du monde élégant ce que serait en politique la liberté sans désordre. Problème qu’on se propose sans cesse et qu’on ne résout guère.

Au moment où le grand —duc s’éloigna, mademoiselle*** se trouvait derrière sa mère ; le jeune prince en passant devant elle s’arrête d’un air très-grave, un peu moqueur, et lui fait une profonde révérence sans dire mot. La jeune personne voyant que ce salut est ironique reste muette, dans l’attitude du respect, mais sans rendre le salut.

J’admirai cette nuance qui me parut d’une délicatesse exquise. Je doute qu’à cette cour aucune femme de vingt-cinq ans se distinguât par un tel trait de courage ; il n’appartient qu’à l’innocence de savoir joindre au juste sentiment de sa propre dignité, que nul être humain ne doit perdre, les égards dus aux prérogatives sociales. Cet exemple de tact ne passa point inaperçu.

« Toujours la même ! » dit en s’éloignant le grand duc héritier.

Ils ont été enfants ensemble : une différence d’âge de cinq ans ne les a pas empêchés de jouer souvent aux mêmes jeux. Une telle familiarité ne s’oublie pas, même à la cour. Je me suis fort amusé de la scène muette qu’ils ont jouée là.

Ce coup d’œil jeté sur l’intérieur de la famille Impériale m’a singulièrement intéressé. Il faut voir de près ces princes pour les apprécier : ils sont faits pour être à la tête de leur pays, car ils sont des premiers de leur nation à tous égards. La famille Impériale est ce que j’ai vu en Russie de plus digne d’exciter l’admiration et l’envie des étrangers.

Au plus haut du cottage on trouve le cabinet de travail de l’Empereur. C’est une bibliothèque assez grande et très-simplement ornée. Elle ouvre sur un balcon qui fait terrasse en face de la mer. Sans sortir de cette vigie studieuse l’Empereur peut donner lui-même ses ordres à sa flotte. A cet effet, il a une lunette d’approche, un porte-voix et un petit télégraphe qu’il fait mouvoir à volonté.

J’aurais voulu examiner en détail cette chambre avec tout ce qu’elle contient, et faire beaucoup de questions ; mais je craignis que ma curiosité ne parût indiscrète et j’aimai mieux voir mal que de me donner l’air d’être venu là pour faire un inventaire.

D’ailleurs je ne suis curieux que de l’ensemble des choses qui, en général, me frappe plus que les détails. Je voyage pour voir et pour juger les objets, non pour les mesurer, les énumérer et les calquer.

C’est une faveur que d’entrer dans le cottage, pour ainsi dire en présence de ceux qui l’habitent. J’ai donc cru devoir m’en montrer digne en évitant des recherches trop minutieuses, et qui auraient passé les bornes d’un hommage respectueusement flatteur.

Après avoir expliqué ma pensée à madame*** qui comprit parfaitement cette délicatesse, je me hâtai d’aller prendre congé de l’Impératrice et du grand duc héritier.

Nous les retrouvâmes dans le jardin où, après m’avoir encore adressé quelques mots gracieux, ils me quittèrent en me laissant satisfait de tout ce que je venais de voir, mais surtout reconnaissant de leur bonté et charmé de la noblesse et de la grâce singulière de leur accueil.

Au sortir du cottage je montai en voiture pour aller visiter en toute hâte Oranienbaum, la fameuse habitation de Catherine II, bâtie par Menzikoff. Ce malheureux fut envoyé en Sibérie avant d’avoir complété les merveilles de son palais jugé trop royal pour un ministre.

Il appartient maintenant à la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de l’Empereur actuel. Situé à deux ou trois lieues de Péterhoff, en vue de la mer et sur une prolongation de la même falaise sur laquelle est bâti le palais Impérial, le château d’Oranienbaum, quoique construit en bois, est imposant ; j’y suis arrivé d’assez bonne heure pour bien voir tout ce qu’il renferme de curieux et pour parcourir les jardins. La grande-duchesse n’était pas à Oranienbaum. Malgré le luxe imprudent de l’homme qui construisit ce palais et la magnificence des grands personnages qui l’ont habité à sa place, il n’est pas extrêmement vaste. Des terrasses, des rampes, des perrons, des balcons couverts d’orangers et de fleurs unissent la maison avec le parc, et ces ornements embellissent l’une et l’autre ; l’architecture en elle-même n’est rien moins que magnifique. La grande-duchesse Hélène a montré ici le goût qui préside à tous ses arrangements, et elle a fait d’Oranienbaum une habitation charmante, nonobstant la tristesse du paysage et l’obsédant souvenir des drames qui furent joués en ce lieu.

En descendant du palais, j’ai demandé à voir ce qui reste du petit château fort d’où l’on fit sortir Pierre III pour l’entraîner à Ropscha, où il fut assassiné. On m’a conduit dans une espèce de hameau écarté ; là j’ai vu des fossés à sec, des vestiges de fortifications et des tas de pierres et de briques : ruine moderne, où la politique a plus de part que le temps. Mais le silence commandé, la solitude forcée qui règnent autour de ces débris maudits, nous retracent précisément ce qu’on voudrait nous cacher ; ici comme ailleurs, le mensonge officiel est annulé par les faits ; l’histoire est un miroir magique où les peuples voient après la mort toutes les inutiles grimaces des hommes qui furent les plus influents dans les affaires. Les personnes ont passé, mais leurs physionomies restent gravées sur cet inexorable cristal. On n’enterre pas la vérité avec les morts : elle triomphe de la peur des princes et de la flatterie des peuples, toujours impuissantes pour étouffer le cri du sang. Si je n’avais pas su que le château de Pierre III était démoli, j’aurais dû le deviner, mais ce qui m’étonne en voyant le prix qu’on met ici à faire oublier le passé, c’est que l’on y conserve encore quelque chose. Les noms mêmes devraient disparaître avec les murs.

Il ne suffisait pas de démolir la forteresse, il fallait raser le palais qui n’en était qu’à un quart de lieue ; quiconque vient à Oranienbaum y cherche avec anxiété les vestiges de cette prison où Pierre III a signé de force son abdication volontaire qui devint l’arrêt de sa mort, car ayant une fois obtenu de lui ce sacrifice, il fallait l’empêcher de le révoquer.

Voici comment l’assassinat de ce prince à Ropscha est raconté par M. de Rulhière dans les anecdotes sur la Russie, imprimées à la suite de son Histoire de Pologne : « Les soldats étaient étonnés de ce qu’ils avaient fait : ils ne concevaient pas par quel enchantement on les avait conduits jusqu’à détrôner le petit-fils de Pierre le Grand pour donner sa couronne à une Allemande. La plupart, sans projet et sans idée, avaient été entraînés par le mouvement des autres ; et chacun, rentré dans sa bassesse, après que le plaisir de disposer d’une couronne fut évanoui, ne sentit plus que des remords. Les matelots qu’on n’avait pas intéressés dans le soulèvement, reprochaient publiquement aux gardes dans les cabarets d’avoir vendu leur Empereur pour de la bière. La pitié, qui justifie même les plus grands criminels, se faisait entendre dans tous les cours. Une nuit, une troupe de soldats attachés à l’Impératrice s’ameuta par une vaine crainte, disant « que leur mère était en danger. » Il fallut la réveiller pour qu’ils la vissent. La nuit suivante, nouvelle émeute plus dangereuse. Tant que la vie de l’Empereur laissait un prétexte aux inquiétudes, on pensa qu’on n’aurait point de tranquillité.

« Un des comtes Orlof, car dès le premier jour ce titre leur fut donné, ce même soldat surnommé le balafré, qui avait soustrait le billet de la princesse d’Aschekof, et un nommé Téplof, parvenu des plus bas emplois par un art singulier de perdre ses rivaux, furent ensemble chez ce malheureux prince ; ils lui annoncèrent, en entrant, qu’ils étaient venus pour dîner avec lui, et selon l’usage des Russes, on apporta avant le repas des verres d’eau-de-vie. Celui que but l’Empereur était un verre de poison. Soit qu’ils eussent hâte de rapporter leur nouvelle, soit que l’horreur même de leur action la leur fît précipiter, ils voulurent un moment après lui verser un second verre. Déjà ses entrailles brûlaient et l’atrocité de leurs physionomies les lui rendant suspects, il refusa ce verre : ils mirent de la violence à le lui faire prendre, et lui à les repousser. Dans ce terrible débat, pour étouffer ses cris qui commençaient à se faire entendre de loin, ils se précipitèrent sur lui, le saisirent à la gorge, et le renversèrent ; mais comme il se défendait avec toutes les forces que donne le dernier désespoir, et qu’ils évitaient de lui porter aucune blessure, réduits à craindre pour eux-mêmes, ils appelèrent à leur secours deux officiers chargés de sa garde, qui, à ce moment, se tenaient en dehors, à la porte de sa prison. C’étaient le plus jeune des princes Baratinski et un nommé Potemkin, âgé de dix-sept ans. Ils avaient montré tant de zèle dans la conspiration, que, malgré leur extrême jeunesse, on les avait chargés de cette garde : ils accoururent, et trois de ces meurtriers ayant noué et serré une serviette autour du cou de ce malheureux Empereur, tandis qu’Orlof de ses deux genoux lui pressait la poitrine et le tenait étouffé, ils achevèrent ainsi de l’étrangler ; et il demeura sans vie entre leurs mains.

« On ne sait pas avec certitude quelle part l’Impératrice eut à cet événement ; mais ce qu’on peut assurer, c’est que, le jour même qu’il se passa, cette princesse commençant son dîner avec beaucoup de gaieté, on vit entrer ce même Orlof échevelé, couvert de sueur et de poussière, ses habits déchirés, sa physionomie agitée, pleine d’horreur et de précipitation. En entrant, ses yeux étincelants et troublés cherchèrent les yeux de l’Impératrice. Elle se leva en silence, passa dans un cabinet où il la suivit, et quelques instants après elle fit appeler le comte Panin, déjà nommé son ministre : elle lui apprit que l’Empereur était mort. Panin conseilla de laisser passer une nuit, et de répandre la nouvelle le lendemain, comme si on l’avait reçue pendant la nuit. Ce conseil ayant été agréé, l’Impératrice rentra avec le même visage et continua son dîner avec la même gaieté. Le lendemain, quand on eut répandu que Pierre était mort d’une colique hémorroïdale, elle parut baignée de pleurs, et publia sa douleur par un édit. »

En parcourant le parc d’Oranienbaum, qui est grand et beau, j’ai visité plusieurs des pavillons où l’Impératrice Catherine donnait ses rendez-vous amoureux ; il y en a de magnifiques ; il y en a où le mauvais goût, les ornements puérils dominent : en général, l’architecture de ces fabriques manque de style et de grandeur ; c’est assez bon pour l’usage au quel la divinité du lieu les destinait.

De retour à Péterhoff, j’ai couché pour la troisième nuit dans le théâtre.

Ce matin, en revenant à Pétersbourg, j’ai pris la route de Krasnoeselo où il y a un camp assez curieux à voir. On dit que quarante mille hommes de la garde Impériale sont logés là sous des tentes ou dispersés dans des villages voisins, d’autres disent soixante-dix mille. En Russie, chacun m’impose son chiffre, mais rien ne m’est plus indifférent que les énumérations de fantaisie, car rien n’est plus menteur. Ce que j’admire, c’est le prix qu’on attache ici à tromper sur ces choses. Il y a un genre de feinte qui est de l’enfantillage.

Les peuples s’en corrigent lorsqu’ils passent de l’enfance à la virilité.

Je me suis amusé à considérer la variété des uniformes et à comparer les figures expressives et sauvages de soldats choisis et amenés là de toutes les parties de l’Empire ; de longues lignes de tentes blanches brillaient au soleil, dans les inégalités d’un terrain qu’on croirait uni en l’apercevant de loin, mais qui, à le parcourir, paraît très-coupé et assez pittoresque. Je regrette à chaque instant l’insuffisance de mes paroles pour représenter certains sites du Nord et surtout certains effets de lumière. Quelques coups de pinceau vous en apprendraient plus sur l’aspect original de ce triste et singulier pays que des volumes de descriptions.


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  1. Chaumière anglaise.