La Russie en 1839/Lettre quinzième

Amyot (deuxième volumep. 107-160).


SOMMAIRE DE LA LETTRE QUINZIÈME.


Fête de Péterhoff. — Le peuple dans le palais de son maître. — Ce qu’il y a de réel dans cet acte de popularité. — L’Asie et l’Europe en présence. — Prestige attaché à la personne de l’Empereur. — Pourquoi l’Impératrice Catherine instituait des écoles en Russie. — Vanité russe. — L’Empereur y pourra-t-il remédier ? — Fausse civilisation. — Plan de l’Empereur Nicolas. — La Russie telle qu’on la montre aux étrangers et la Russie telle qu’elle est. — Souvenirs du voyage de l’Impératrice Catherine en Crimée. — Ce que les Russes pensent des diplomates étrangers. — Hospitalité russe. — Le fond des choses. — Dissimulation à l’ordre du jour. — Étrangers complices des Russes. — Ce que c’est que la popularité des Empereurs de Russie. — Composition de la foule admise dans le palais. — Enfants de prêtres. — Noblesse secondaire. — Peine de mort. — Comment elle est abolie. — Tristesse des physionomies. — Motifs du voyageur pour venir visiter la Russie. — Déceptions. — Conditions de la vie de l’homme en Russie. — L’Empereur lui-même est à plaindre. — Compensation. — Oppression. — La Sibérie. — Manière dont l’étranger doit se conduire pour être bien vu. — Esprit caustique des Russes. — Leur sens politique. — Danger que court l’étranger en Russie. — Probité du mougik, paysan russe. — La montre de l’ambassadeur de Sardaigne. — Autres vols. — Moyen de gouvernement. — Faute énorme. Le Journal des Débats, pourquoi l’Empereur le lit. — Digression. — Politique de l’Empereur. — Politique du journal. — Beauté du site de Péterhoff. — Le parc. — Points de vue. — Efforts de l’art. — Illuminations. — Féerie. — Voitures, piétons : leur nombre. — Bivouac bourgeois. — Nombre des lampions. — Temps qu’il faut pour les allumer. — Campements de la foule autour de Péterhoff. — Parcs d’équipages. — Valeur du peuple russe. — Palais anglais. — Manière dont le corps diplomatique et les étrangers invités sont traités. — Où je passe la nuit. — Lit portatif. — Bivouacs militaires. — Silence de la foule. — La gaieté manque. — Bon ordre obligé. — Le bal. — Les appartements. — Manière dont l’Empereur sillonne la foule. — Son air. — Danses polonaises. — Illumination des vaisseaux. — Ouragan. — Accidents sur mer pendant la fête. — Mystère. — Prix de la vie sous le despotisme. — Tristes présages. — Chiffre de l’Impératrice éteint. — Ce qu’il en coûte à l’homme qui veut le rallumer. — Distribution de la journée de l’Impératrice. — Inévitable frivolité. — Tristesse des anniversaires. — Promenade en lignes. — Description de cette voiture. — Rencontre d’une dame russe en ligne. — Sa conversation. — Magnificence de la promenade nocturne. — de Marly. Souvenirs de Versailles. — Maison de Pierre le Grand. — Grottes, cascades illuminées. — Départ de la foule après la fête. — Image de la retraite de Moscou. — Revue du corps des cadets passée par l’Empereur. — Toujours la cour. — Ce qu’il faut pour supporter cette vie. — Triomphe d’un cadet. — Évolutions des soldats circassiens.


LETTRE QUINZIÈME.


Péterhoff, ce 23 juillet 1839.

Il faut considérer la fête de Péterhoff de deux points de vue différents : le matériel et le moral ; sous ces deux rapports le même spectacle produit des impressions contraires.

Je n’ai rien vu de plus beau pour les yeux, de plus triste pour la pensée, que ce rassemblement soi-disant national de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes salons sans se rapprocher de cœur. Socialement ceci me déplaît, parce qu’il me paraît que l’Empereur, par ce faux luxe de popularité, abaisse les grands sans relever les petits. Tous les hommes sont égaux devant Dieu, et, pour un Russe, Dieu, c’est le maître : ce maître suprême est si loin de la terre qu’il ne voit pas de distance entre le serf et le seigneur ; des hauteurs où réside sa sublimité, les petites nuances qui divisent le genre humain échappent à ses augustes regards. C’est ainsi que les aspérités qui hérissent la surface du globe s’évanouiraient aux yeux d’un habitant du soleil.

Lorsque l’Empereur ouvre librement, en apparence, son palais aux paysans privilégiés, aux bourgeois choisis qu’il admet deux fois l’an à l’honneur de lui faire leur cour[1], il ne dit pas au laboureur, au marchand : « Tu es homme comme moi ; » mais il dit au grand seigneur : Tu es un esclave comme eux ; et moi, votre dieu, je plane sur vous tous également. » Tel est, toute fiction politique à part, le sens moral de cette fête, et voilà ce qui en gâte le spectacle à mes yeux. Au surplus, j’ai remarqué qu’il plaisait au maître et aux serfs beaucoup plus qu’aux courtisans de profession.

Chercher un simulacre de popularité dans l’égalité des autres, c’est un jeu cruel, une plaisanterie de despote qui pouvait éblouir les hommes d’un autre siècle, mais qui ne saurait tromper des peuples parvenus à l’âge de l’expérience et de la réflexion. Ce n’est pas l’Empereur Nicolas qui a eu recours à une telle supercherie ; mais puisqu’il n’a pas inventé cette puérilité politique, il serait digne de lui de l’abolir. Il est vrai que rien ne s’abolit sans péril en Russie ; les peuples qui manquent de garantie ne s’appuient que sur les habitudes. L’attachement opiniâtre à la coutume, défendue par l’émeute et le poison, est une des colonnes de la constitution, et la mort périodique des souverains prouve aux Russes que cette constitution sait se faire respecter. L’équilibre d’une telle machine est pour moi un profond et douloureux mystère.

Comme décoration, comme assemblage pittoresque d’hommes de tous états, comme revue de costumes magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d’éloges de la fête de Péterhoff. Rien de ce que j’en avais lu, de ce qu’on m’en avait raconté n’aurait pu me donner l’idée d’une telle féerie ; l’imagination était restée au-dessous de la réalité.

Figurez-vous un palais bâti sur une terrasse dont la hauteur équivaut à une montagne dans un pays de plaines à perte de vue, pays tellement plat, que, d’une élévation de soixante pieds, vous jouissez d’un horizon immense ; au-dessous de cette imposante construction commence un vaste parc qui ne finit qu’à la mer, où vous apercevez une ligne de vaisseaux de guerre qui, le soir de la fête, doivent être illuminés : c’est de la magie ; le feu s’allume, brille et s’étend, comme un incendie, depuis les bosquets et les terrasses du palais jusque sur les flots du golfe de Finlande. Dans le parc, les lampions font l’effet du jour. Vous y voyez des arbres diversement éclairés par des soleils de toutes couleurs ; ce n’est pas par milliers, par dix milliers, que l’on compte les lumières de ces jardins d’Armide, c’est par centaines de mille, et vous admirez tout cela à travers les fenêtres d’un château pris d’assaut par un peuple aussi respectueux que s’il avait passé sa vie à la cour.

Néanmoins, dans cette foule où l’on cherche à effacer les rangs, toutes les classes se retrouvent sans se confondre. Quelques attaques qu’ait portées le despotisme à l’aristocratie, il y a encore des castes en Russie.

C’est un point de ressemblance de plus avec l’Orient, et ce n’est pas une des contradictions les moins frappantes de l’ordre social tel que l’ont fait les mœurs du peuple combinées avec le gouvernement du pays. Ainsi, à cette fête de l’Impératrice, vraie bacchanale du pouvoir absolu, j’ai reconnu l’image de l’ordre qui règne dans l’État sous le désordre apparent du bal. C’étaient toujours des marchands, des soldats, des laboureurs, des courtisans, que je rencontrais, et tous se distinguaient à leur costume : un habit qui n’indiquerait pas le rang de l’homme, un homme qui n’aurait de valeur que son mérite personnel, seraient ici des anomalies, des inventions européennes importées par des novateurs inquiets et d’imprudents voyageurs. N’oubliez pas que nous sommes aux confins de l’Asie : un Russe en frac chez lui me fait l’effet d’un étranger.

La Russie est placée sur la limite de deux continents : ce qui vient de l’Europe n’est pas de nature à s’amalgamer complétement avec ce qui a été apporté de l’Asie. Cette société n’a jusqu’à présent été policée qu’en souffrant la violence et l’incohérence des deux civilisations en présence, mais encore très diverses ; c’est pour le voyageur une source d’observations intéressantes, sinon consolantes.

Le bal est une cohue ; il est soi-disant masqué parce que les hommes y portent sous le bras un petit chiffon de soie baptisé manteau vénitien, et qui flotte ridiculement par-dessus les uniformes. Les salles du vieux palais, remplies de monde, sont un océan de têtes à cheveux gras, toutes dominées par la noble tête de l’Empereur, de qui la taille, la voix et la volonté planent sur son peuple. Ce prince paraît digne et capable de subjuguer les esprits comme il surpasse les corps ; une sorte de prestige est attaché à sa personne ; à Péterhoff, comme à la parade, comme à la guerre, comme dans tout l’Empire, comme à tous les moments de sa vie, vous voyez en lui l’homme qui règne.

Ce règne perpétuel et perpétuellement adoré serait une vraie comédie, si de cette représentation permanente ne dépendait l’existence de soixante millions d’hommes, qui ne vivent que parce que l’homme que vous voyez là, devant vous, en attitude d’Empereur, leur accorde la permission de respirer et leur dicte la manière d’user de cette permission : c’est le droit divin appliqué au mécanisme de la vie sociale ; tel est le côté sérieux de la représentation : de là dérivent des faits tellement graves que la peur qu’on en a étouffe l’envie d’en rire.

Il n’existe pas aujourd’hui sur la terre un seul homme qui jouisse d’un tel pouvoir, et qui en use : pas en Turquie, pas même en Chine. Figurez-vous l’habileté de nos gouvernements éprouvés par des siècles d’exercice, mise au service d’une société encore jeune et féroce, les rubriques des administrations de l’Occident aidant de toute l’expérience moderne le despotisme de l’Orient, la discipline européenne soutenant la tyrannie de l’Asie, la police appliquée à cacher la barbarie pour la perpétuer au lieu de l’étouffer ; la brutalité, la cruauté disciplinées, la tactique des armées de l’Europe servant à fortifier la politique des cours de l’Orient : faites-vous l’idée d’un peuple à demi sauvage, qu’on a enrégimenté sans le civiliser ; et vous comprendrez l’état moral et social du peuple russe.

Profiter des progrès administratifs des nations européennes pour gouverner soixante millions d’hommes à l’orientale, tel est, depuis Pierre Ier, le problème à résoudre pour les hommes qui dirigent la Russie.

Les règnes de Catherine la Grande et d’Alexandre n’ont fait que prolonger l’enfance systématique de cette nation, qui n’existe encore que de nom.

Catherine avait institué des écoles pour contenter les philosophes français, dont sa vanité quêtait les louanges. Le gouverneur de Moscou, l’un de ses anciens favoris, récompensé par un pompeux exil dans l’ancienne capitale de l’Empire, lui écrivait un jour que personne n’envoyait ses enfants à l’école ; l’Impératrice répondit à peu près en ces termes :

« Mon cher prince, ne vous plaignez pas de ce que les Russes n’ont pas le désir de s’instruire ; si j’institue des écoles, ce n’est pas pour nous, c’est pour l’Europe, où il faut maintenir notre rang dans l’opinion, mais du jour où nos paysans voudraient s’éclairer, ni vous ni moi nous ne resterions à nos places. »

Cette lettre a été lue par une personne digne de toute ma confiance ; sans doute en l’écrivant l’Impératrice était en distraction, et c’est précisément parce qu’elle était sujette à de telles absences qu’on la trouvait si aimable et qu’elle exerçait tant de puissance sur l’esprit des hommes à imagination.

Les Russes nieront l’authenticité de l’anecdote selon leur tactique ordinaire ; mais si je ne suis pas sûr de l’exactitude des paroles, je puis affirmer qu’elles expriment la vraie pensée de la souveraine. Ceci doit suffire pour vous et pour moi.

Vous pouvez reconnaître à ce trait l’esprit de vanité qui gouverne et tourmente les Russes, et qui pervertit jusque dans sa source le pouvoir établi sur eux.

Cette malheureuse opinion européenne est un fantôme qui les poursuit dans le secret de leur pensée, et qui réduit pour eux la civilisation à un tour de passe-passe exécuté plus ou moins adroitement.

L’Empereur actuel, avec son jugement sain, son esprit clair, a vu l’écueil, mais pourra-t-il l’éviter ? Il faut plus que la force de Pierre le Grand pour remédier au mal causé par ce premier corrupteur des Russes.

Aujourd’hui la difficulté est double ; l’esprit du paysan, resté rude et barbare, regimbe contre la culture, tandis que ses habitudes, sa complexion, le soumettent au frein ; en même temps, la fausse élégance des grands seigneurs contrarie le caractère national, sur lequel il faudrait s’appuyer pour ennoblir le peuple : quelle complication ? qui déliera ce nouveau nœud gordien ?…

J’admire l’Empereur Nicolas : un homme de génie peut seul accomplir la tâche qu’il s’est imposée. Il a vu le mal, il a entrevu le remède, et il s’efforce de l’appliquer : lumières et volonté, voilà ce qui fait les grands princes.

Cependant un règne peut-il suffire pour guérir des maux qui datent d’un siècle et demi ? Le mal est si enraciné qu’il frappe même l’œil des étrangers un peu attentifs, et pourtant la Russie est un pays où tout le monde conspire à tromper le voyageur.

Savez-vous ce que c’est que de voyager en Russie ? Pour un esprit léger, c’est se nourrir d’illusions ; mais pour quiconque a les yeux ouverts et joint à un peu de puissance d’observation une humeur indépendante, c’est un travail continu, opiniâtre, et qui consiste à discerner péniblement à tout propos deux nations luttant dans une multitude. Ces deux nations, c’est la Russie telle qu’elle est, et la Russie telle qu’on voudrait la montrer à l’Europe.

L’Empereur, moins que personne, est garanti contre le piége des illusions. Souvenez-vous sans cesse du voyage de Catherine à Cherson[2] : comme elle n’allait pas regarder derrière les coulisses de ce théâtre, où le tyran jouait le niais, elle crut ses provinces méridionales peuplées, tandis qu’elles restaient frappées d’une stérilité causée par l’oppression de son gouvernement, bien plus encore que par les rigueurs de la nature. La finesse des hommes chargés par l’Empereur des détails de l’administration russe expose encore aujourd’hui le souverain à des déceptions du même genre. Aussi ce fait me revient-il souvent à la mémoire, et je le rappelle à la vôtre tout autant de fois.

Le corps diplomatique, et en général les Occidentaux, ont toujours été considérés, par ce gouvernement à l’esprit byzantin et par la Russie tout entière, comme des espions malveillants et jaloux. Il y a ce rapport entre les Russes et les Chinois que les uns et les autres croient toujours que les étrangers les envient ; ils nous jugent d’après eux.

Aussi l’hospitalité moscovite tant vantée est-elle devenue un art qui se résout en une politique très fine ; il consiste à rendre ses hôtes contents aux moindres frais possibles de sincérité. Parmi les voyageurs, ceux qui se laissent le plus débonnairement et le plus longtemps piper sont les mieux vus. Ici la politesse n’est que l’art de se déguiser réciproquement la double peur qu’on éprouve et qu’on inspire. J’entrevois au fond de toute chose une violence hypocrite, pire que la tyrannie de Bati, dont la Russie moderne est moins loin qu’on ne voudrait nous le faire croire. J’entends parler partout le langage de la philosophie, et partout je vois l’oppression à l’ordre du jour. On me dit : « Nous voudrions bien pouvoir nous passer d’arbitraire, nous serions plus riches et plus forts ; mais nous avons affaire à des peuples de l’Asie. » En même temps on pense : « Nous voudrions bien pouvoir nous dispenser de parler libéralisme, philanthropie, nous serions plus heureux et plus forts ; mais nous avons à traiter avec les gouvernements de l’Europe. » Ces gouvernements, on les déteste, on les craint et on les flatte.

Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès révolte ma sincérité autant qu’il m’épouvante. Tout ce que j’admire ailleurs, je le hais ici, parce que je le trouve payé trop cher : l’ordre, la patience, le calme, l’élégance, la politesse, le respect, les rapports naturels et moraux qui doivent s’établir entre celui qui conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux institutions politiques, se confond ici dans un seul sentiment, la crainte. En Russie, la crainte remplace, c’est-à-dire paralyse la pensée ; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des apparences de civilisation : n’en déplaise aux législateurs à vue courte, la crainte ne sera jamais l’âme d’une société bien organisée, ce n’est pas l’ordre, c’est le voile du chaos, voilà tout : où la liberté manque, manquent l’âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie ; un colosse qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés de force, languissent !… De là une inquiétude profonde, un malaise inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux révolutionnaires français, aux inconséquences de notre éducation, au vague des idées, à l’abus, à l’ennui de la prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence ; il est l’expression d’une souffrance positive, l’indice d’une maladie organique.

Je crois que de toutes les parties de la terre, la Russie est celle où les hommes ont le moins de bonheur réel. Nous ne sommes pas heureux chez nous, mais nous sentons que le bonheur dépend de nous ; chez les Russes, il est impossible. Figurez-vous les passions républicaines (car encore une fois sous l’Empereur de Russie règne l’égalité fictive) bouillonnant dans le silence du despotisme ; c’est une combinaison effrayante, surtout par l’avenir qu’elle présage au monde. La Russie est une chaudière d’eau bouillante bien fermée, mais placée sur un feu qui devient toujours plus ardent : je crains l’explosion ; et ce qui n’est pas fait pour me rassurer, c’est que l’Empereur a plusieurs fois éprouvé la même crainte que moi dans le cours de son règne laborieux : laborieux dans la paix comme dans la guerre ; car de nos jours les empires sont comme des machines qui s’usent au repos. L’inquiétude dans l’inaction les dévore.

C’est donc cette tête sans corps, ce souverain sans peuple qui donne des fêtes populaires. Il me semble qu’avant de faire de la popularité, il faudrait faire un peuple.

A la vérité ce pays se prête merveilleusement à tous les genres de fraude ; il existe ailleurs des esclaves, mais, pour trouver autant d’esclaves courtisans, c’est en Russie qu’il faut venir. On ne sait de quoi s’émerveiller le plus, de l’inconséquence ou de l’hypocrisie qui règnent dans cet empire : Catherine II n’est pas morte, car, malgré le caractère si franc de son petit-fils, c’est toujours par la dissimulation que la Russie est gouvernée….. En ce pays, la tyrannie avouée serait un progrès.

Sur ce point, comme sur bien d’autres, les étrangers qui ont décrit la Russie sont d’accord avec les Russes pour tromper le monde. Peut-on être plus traîtreusement complaisants que la plupart de ces écrivains accourus ici de tous les coins de l’Europe pour faire de la sensibilité sur la touchante familiarité qui règne entre l’Empereur de Russie et son peuple ? Le prestige du despotisme serait-il donc si grand qu’il subjuguât même les simples curieux ? Ou ce pays n’a encore été peint que par des hommes dont la position, dont le caractère ne leur permettaient pas l’indépendance, ou les esprits les plus sincères perdent la liberté du jugement dès qu’ils entrent en Russie.

Quant à moi, je me défends de cette influence par l’aversion que j’ai pour la feinte.

Je ne hais qu’un mal, et si je le hais, c’est parce que je crois qu’il engendre et suppose tous les autres maux ; ce mal, c’est le mensonge. Aussi m’efforcé-je de le démasquer partout où je le rencontre ; c’est l’horreur que j’ai pour la fausseté qui me donne le désir et le courage d’écrire ce voyage : je l’ai entre pris par curiosité, je le raconterai par devoir.

La passion de la vérité est une muse qui tient lieu de force, de jeunesse, de lumières. Ce sentiment va si loin en moi qu’il me fait aimer le temps où nous vivons ; si notre siècle est un peu grossier, il est du moins plus sincère que ne le fut celui qui l’a précédé ; il se distingue par la répugnance quelquefois brutale qu’il montre pour toutes les affectations, et je partage cette aversion. La haine de l’hypocrisie est le flambeau dont je me sers pour me guider dans le labyrinthe du monde : ceux qui trompent les hommes, de quelque manière que ce soit, me paraissent des empoisonneurs, et les plus élevés, les plus puissants, sont les plus coupables. Quand la parole ment, quand l’écrit ment, quand l’action ment, je les déteste : quand le silence ment comme en Russie, je l’interprète. C’est le punir.

Voilà ce qui m’a empêché hier de jouir, par la pensée, d’un spectacle que j’admirais des yeux malgré moi ; s’il n’était pas touchant, comme on voulait me le faire croire, il était pompeux, magnifique, singulier, nouveau ; mais il paraissait trompeur ; cette idée suffisait pour lui ôter son prestige à mes yeux. La passion de la vérité qui domine aujourd’hui les cœurs français est encore inconnue en Russie.

Après tout, quelle est donc cette foule baptisée peuple, et dont l’Europe se croit obligée de vanter niaisement la respectueuse familiarité en présence de ses souverains ? ne vous y trompez pas : ce sont des esclaves d’esclaves. Les grands seigneurs envoient pour fêter l’Impératrice des paysans choisis et qu’on dit venus là au hasard ; ces serfs d’élite sont admis à l’honneur de représenter dans le palais un peuple qui n’existe point ailleurs ; ils font foule avec la domesticité de la cour, dont on accorde également l’entrée ce jour-là aux marchands les mieux famés, les plus connus par leur dévouement, car il faut quelques hommes à barbe pour satisfaire les vrais, les vieux Russes. Voilà en réalité ce que c’est que ce peuple dont les excellents sentiments sont donnés pour exemple aux autres peuples par les souverains de la Russie, depuis le temps de l’Impératrice Élisabeth ! C’est, je crois, de ce règne que datent ces sortes de fêtes ; aujourd’hui l’Empereur Nicolas, avec son caractère de fer, son admirable droiture d’intention, et toute l’autorité que lui assurent ses vertus publiques et privées, n’en pourrait peut-être pas abolir l’usage. Il est donc vrai que, même sous le gouvernement le plus absolu en apparence, les choses sont plus fortes que les hommes. Le despotisme ne se montre à découvert et indépendant que par moments, sous les fous ou sous les tyrans dont la fureur l’énerve.

Rien n’est si périlleux pour un homme, quelque élevé qu’il soit au-dessus des autres, que de dire à une nation : « On t’a trompée, et je ne veux plus être complice de ton erreur. » Le vulgaire tient au mensonge, même à celui qui lui nuit, plus qu’à la vérité, parce que l’orgueil humain préfère ce qui vient de l’homme à ce qui vient de Dieu. Ceci est vrai sous tous les gouvernements, mais c’est doublement vrai sous le despotisme.

Une indépendance comme celle des mougiks de Péterhoff n’inquiète qui que ce soit. Voilà une liberté, une égalité comme il en faut aux despotes ! on peut vanter celle-là sans risque : mais conseillez à la Russie une émancipation graduelle, vous verrez ce qu’on vous fera, ce qu’on dira de vous en ce pays.

J’entendais hier tous les gens de la cour en passant près de moi vanter la politesse de leurs serfs. « Allez donc donner une fête pareille en France, » disaient ils. J’étais bien tenté de leur répondre : « Pour comparer nos deux peuples, attendez que le vôtre existe. »

Je me rappelais en même temps une fête donnée par moi à des gens du peuple, à Séville ; c’était pourtant sous le despotisme de Ferdinand VII : la vraie politesse de ces hommes libres de fait, si ce n’est de droit, me fournissait un objet de comparaison peu favorable aux Russes[3].

La Russie est l’empire des catalogues : à lire comme collection d’étiquettes, c’est superbe ; mais gardez-vous d’aller plus loin que les titres. Si vous ouvrez le livre, vous n’y trouverez rien de ce qu’il annonce : tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire. Combien de forêts ne sont que des marécages où vous ne couperiez pas un fagot !… Les régiments éloignés sont des cadres où il n’y a pas un homme ; les villes, les routes, sont en projet, la nation elle-même n’est encore qu’une affiche placardée sur l’Europe, dupe d’une imprudente fiction diplomatique[4]. Je n’ai trouvé ici de vie propre qu’à l’Empereur et de naturel qu’à la cour.

Les marchands, qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit nombre qu’ils ne peuvent marquer dans l’État ; d’ailleurs, presque tous sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux à chaque génération : les artistes sont comme les écrivains, leur petit nombre les fait estimer ; mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle nuit à leur influence sociale. Il n’y a pas d’avocats dans un pays où il n’y a pas de justice ; où donc trouver cette classe moyenne qui fait la force des États, et sans laquelle un peuple n’est qu’un troupeau conduit par quelques limiers habilement dressés ?

Je n’ai pas mentionné une espèce d’hommes qui ne doivent être comptés ni parmi les grands ni parmi les petits : ce sont les fils de prêtres ; presque tous deviennent des employés subalternes, et ce peuple de commis est la plaie de la Russie[5] : il forme une espèce de corps de noblesse obscure très-hostile aux grands seigneurs ; une noblesse dont l’esprit est anti-aristocratique dans la vraie signification politique du mot, et qui n’en est pas moins très-pesante aux serfs : ce sont ces hommes incommodes à l’État, fruits du schisme, lequel permit au prêtre d’avoir une femme, qui commenceront la prochaine révolution de la Russie.

Le corps de cette noblesse secondaire se recrute également des administrateurs, des artistes, des employés de tous genres venus de l’étranger et de leurs enfants anoblis : voyez-vous dans tout cela l’élément d’un peuple vraiment russe, et digne et capable de justifier, d’apprécier la popularité du souverain ?

Encore une fois, tout est déception en Russie, et la gracieuse familiarité du Czar accueillant dans son palais ses serfs et les serfs de ses courtisans, n’est qu’une dérision de plus.

La peine de mort n’existe pas en ce pays, hors pour crime de haute trahison ; pourtant il est de certains coupables qu’on veut tuer. Or, voici comment on s’y prend pour concilier la douceur des codes avec la férocité traditionnelle des mœurs : quand un criminel est condamné à plus de cent coups de knout, le bourreau, qui sait ce que signifie cet arrêt, tue par humanité le patient au troisième coup en le frappant dans un endroit mortel. Mais la peine de mort est abolie !…[6] Mentir ainsi à la loi, n’est-ce pas faire pis que de proclamer la tyrannie la plus audacieuse ?

Parmi les six ou sept mille représentants de cette fausse nation russe entassés hier au soir dans le palais de Péterhoff, j’ai vainement cherché une figure gaie ; on ne rit pas quand on ment.

Vous pouvez m’en croire sur ces résultats du gouvernement absolu, car lorsque je suis venu examiner ce pays, c’était dans l’espoir d’y trouver un remède contre les maux qui menacent le nôtre. Si vous pensez que je juge la Russie trop sévèrement, n’accusez que l’impression involontaire que je reçois chaque jour des choses et des personnes, et que tout ami de l’humanité en recevrait à ma place s’il s’efforçait de regarder comme je le fais au delà de ce qu’on lui montre.

Cet Empire, tout immense qu’il est, n’est qu’une prison dont l’Empereur tient la clef ; et dans cet État, qui ne peut vivre que de conquêtes, rien n’approche en pleine paix du malheur des sujets, si ce n’est le malheur du prince. La vie du geôlier m’a toujours paru tellement semblable à celle du prisonnier, que je ne puis me lasser d’admirer le prestige d’imagination qui fait que l’un de ces deux hommes se croit infiniment moins à plaindre que l’autre.

L’homme ne connaît ici ni les vraies jouissances sociales des esprits cultivés, ni la liberté absolue et brutale du sauvage, ni l’indépendance d’action du demi-sauvage, du barbare ; je ne vois de compensation au malheur de naître sous ce régime que les rêves de l’orgueil et l’espoir de la domination : c’est à cette passion que j’en reviens chaque fois que je veux analyser la vie morale des habitants de la Russie. Le Russe pense et vit en soldat !… en soldat conquérant.

Un vrai soldat, quel que soit son pays, n’est guère citoyen ; il l’est ici moins que partout ailleurs ; c’est un prisonnier à vie condamné à garder des prisonniers.

Remarquez bien qu’en Russie le mot de prison indique quelque chose de plus que ce qu’il signifie ailleurs. Quand on pense à toutes les cruautés souterraines dérobées à notre pitié par la discipline du silence dans un pays où tout homme fait en naissant l’apprentissage de la discrétion, on frémit. Il faut venir ici pour prendre la réserve en haine ; tant de prudence révèle une tyrannie secrète, et dont l’image me devient présente en tous lieux. Chaque mouvement de physionomie, chaque réticence, chaque inflexion de voix m’apprend le danger de la confiance et du naturel.

Il n’est pas jusqu’à l’aspect des maisons qui ne reporte ma pensée vers les douloureuses conditions de l’existence humaine en ce pays.

Si je passe le seuil du palais de quelque grand seigneur, et que j’y voie régner une saleté dégoûtante, mal déguisée sous un luxe non trompeur ; si, pour ainsi dire, je respire la vermine jusque sous le toit de l’opulence, je ne me dis pas : voici des défauts, et partant de la sincérité !… non, je ne m’arrête point à ce qui frappe mes sens, je vais plus loin, et je me représente aussitôt l’ordure qui doit empester les cachots d’un pays où les hommes riches ne craignent pas la malpropreté pour eux-mêmes ; lorsque je souffre de l’humidité de ma chambre, je pense aux malheureux exposés à celle des cachots sous-marins de Kronstadt, de la forteresse de Pétersbourg et de bien d’autres tombeaux politiques dont j’ignore jusqu’au nom ; le teint hâve des soldats que je vois passer dans la rue me retrace les rapines des employés chargés de l’approvisionnement de l’armée ; la fraude de ces traîtres rétribués par l’Empereur pour nourrir ses gardes, qu’ils affament, est écrite en traits de plomb sur le visage livide des infortunés privés d’une nourriture saine et même suffisante, par des hommes qui ne pensent qu’à s’enrichir vite, sans craindre de déshonorer le gouvernement qu’ils volent, ni d’encourir la malédiction des esclaves enrégimentés qu’ils tuent ; enfin, à chaque pas que je fais ici, je vois se lever devant moi le fantôme de la Sibérie, et je pense à tout ce que signifie le nom de ce désert politique, de cet abîme de misères, de ce cimetière des vivants ; monde des douleurs fabuleuses, terre peuplée de criminels infâmes et de héros sublimes, colonie sans laquelle cet Empire serait incomplet comme un palais sans caves.

Tels sont les sombres tableaux qui se présentent à mon imagination au moment où l’on nous vante les rapports touchants du Czar avec ses sujets. Non, certes, je ne suis point disposé à me laisser éblouir par la popularité Impériale ; au contraire, je le suis à perdre l’amitié des Russes plutôt que la liberté d’esprit dont j’use pour juger leurs ruses et les moyens employés par eux afin de nous tromper et de se tromper eux-mêmes ; mais je crains peu leur colère, car je leur rends la justice de croire qu’au fond du cœur ils jugent leur pays plus sévèrement que je ne le juge, parce qu’ils le connaissent mieux que je ne le connais. En me blâmant tout haut, ils m’absoudront tout bas ; c’est assez pour moi. Un voyageur qui se laisserait endoctriner ici par les gens du pays, pourrait parcourir l’Empire d’un bout à l’autre et revenir chez lui sans avoir fait autre chose qu’un cours de façades : c’est là ce qu’il faut pour plaire à mes hôtes, je le vois ; mais à ce prix leur hospitalité me coûterait trop cher ; j’aime mieux renoncer à leurs éloges que de perdre le véritable, l’unique fruit de mon voyage : l’expérience.

Pourvu qu’un étranger se montre niaisement actif, qu’il se lève de bonne heure après s’être couché tard, qu’il ne manque pas un bal après avoir assisté à toutes les manœuvres, en un mot, qu’il s’agite au point de ne pouvoir penser, il est le bienvenu partout ; on le juge avec bienveillance ; on le fête ; une foule d’inconnus lui serreront la main chaque fois que l’Empereur lui aura parlé ou souri, et en partant il sera déclaré un voyageur distingué. Il me semble voir le bourgeois gentilhomme turlupiné par le mufti de Molière. Les Russes ont fait un mot français excellent pour désigner leur hospitalité politique : en parlant des étrangers, qu’ils aveuglent à force de fêtes : il faut les enguirlander, disent-ils[7]. Mais qu’il se garde de montrer que le zèle du métier se ralentit en lui ; au premier symptôme de fatigue ou de clairvoyance, à la moindre négligence qui trahirait non pas l’ennui, mais la faculté de s’ennuyer, il verrait se lever contre lui, comme un serpent irrité, l’esprit russe, le plus caustique des esprits.

La moquerie, cette impuissante consolation de l’opprimé, est ici le plaisir du paysan, comme le sarcasme est l’élégance du grand seigneur ; l’ironie et l’imitation sont les seuls talents naturels que j’aie reconnus aux Russes. L’étranger une fois en butte au venin de leur critique ne s’en relèverait pas ; il serait passé aux langues comme un déserteur aux baguettes ; avili, abattu, il finirait par tomber sous les pieds d’une tourbe d’ambitieux, les plus impitoyables, les plus bronzés qu’il y ait au monde. Les ambitieux prennent en tout temps plaisir à tuer un homme. Étouffons-le par précaution ; c’en est toujours un de moins : un homme est presque un rival, car il pourrait le devenir.

Ce n’est pas à la cour qu’il faut vivre pour conserver quelque illusion sur l’hospitalité orientale pratiquée parmi les Russes. Ici l’hospitalité est comme ces vieux refrains chantés par les peuples même après que la chanson n’a plus de sens pour ceux qui la répètent ; l’Empereur donne le ton de ce refrain, et les courtisans reprennent en chœur. Les courtisans russes me font l’effet de marionnettes dont les ficelles sont trop grosses.

Je ne crois pas davantage à la probité du mougik. On m’assure avec emphase qu’il ne déroberait pas une fleur dans les jardins de son Czar : là-dessus je ne dispute point ; je sais les miracles qu’on obtient de la peur ; mais ce que je sais aussi, c’est que ce peuple modèle, ce paysan de cour, ne se fait point faute de voler les grands seigneurs ses rivaux d’un jour, si, trop attendris de sa présence au palais et trop confiants dans les sentiments d’honneur du serf ennobli par l’affabilité du prince, ils cessent un instant de veiller sur les mouvements de ses mains.

Hier au bal Impérial et populaire du palais de Péterhoff, l’ambassadeur de Sardaigne a eu sa montre fort adroitement enlevée du gousset, malgré la chaîne de sûreté qui devait la défendre. Beaucoup de personnes ont perdu dans la bagarre leurs mouchoirs et d’autres objets. On m’a pris à moi une bourse garnie de quelques ducats, et je me suis consolé de cette perte en riant sous cape des éloges prodigués à la probité de ce peuple par ses seigneurs. Ceux-ci savent bien ce que valent leurs belles phrases ; mais je ne suis pas fâché de le savoir aussi bien qu’eux.

En voyant tant de finesses inutiles, je cherche les dupes de ces puérils mensonges, et je m’écrie comme Basile : « Qui trompe-t-on ici ? tout le monde est dans le secret.

Les Russes ont beau dire et beau faire, tout observateur sincère ne verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne par les Prussiens du xviiie siècle et par les Français du xixe siècle.

La popularité d’un autocrate me paraît aussi suspecte en Russie que l’est à mes yeux la bonne foi des hommes qui prêchent en France la démocratie absolue au nom de la liberté : sophismes sanglants !… Détruire la liberté en prêchant le libéralisme, c’est assassiner, car la société vit de vérité ; faire de la tyrannie patriarcale, c’est encore assassiner !…

J’ai une idée fixe : c’est qu’on peut et qu’on doit régner sur les hommes sans les tromper. Si dans la vie privée le mensonge est une bassesse, dans la vie publique c’est un crime, et un jour ce crime deviendra une maladresse. Tout gouvernement qui ment est un conspirateur plus dangereux que le meurtrier qu’il fait décapiter légalement ; et, malgré l’exemple de certains grands esprits gâtés par un siècle de beaux esprits, le crime, c’est-à-dire le mensonge, est la plus énorme des fautes : en renonçant à la vérité, le génie abdique ; et, par un renversement étrange, alors c’est le maître qui s’humilie devant l’esclave, car l’homme qui trompe est au-dessous de l’homme trompé. Ceci s’applique au gouvernement, à la littérature, comme à la religion.

Mon idée sur la possibilité de faire servir la sincérité chrétienne à la politique n’est pas si creuse qu’elle peut le paraître aux habiles, car c’est aussi celle de l’Empereur Nicolas, esprit pratique et lucide s’il en est. Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui sur aucun trône un prince qui déteste autant le mensonge et qui mente aussi peu que ce prince.

Il s’est fait le champion du pouvoir monarchique en Europe, et vous savez s’il soutient ce rôle avec franchise. On ne le voit pas, comme certain gouvernement, prêcher dans chaque localité une politique différente selon des intérêts purement mercantiles ; loin de là, il favorise partout indistinctement les principes qui s’accordent avec son système : voilà comme il est royaliste absolu. Est-ce ainsi que l’Angleterre est libérale, constitutionnelle et favorable à la philanthropie ?

L’Empereur Nicolas lit tous les jours lui-même, d’un bout à l’autre, un journal français, un seul : le Journal des Débats. Il ne parcourt les autres que lorsqu’on lui indique quelque article intéressant.

Soutenir le pouvoir pour sauver l’ordre social, c’est en France le but des meilleurs esprits ; c’est aussi la pensée constate du Journal des Débats, pensée défendue avec me supériorité de raison qui explique la considération accordée à cette feuille dans notre pays comme dans le reste de l’Europe.

La France souffre du mal du siècle ; elle en est plus malade qu’aucun autre pays : ce mal, c’est la haine de l’autorité ; le remède consiste donc à fortifier l’au torité : voilà ce que pensent l’Empereur à Pétersbourg et le Journal des Débats à Paris.

Mais, comme ils ne s’accordent que sur le but, ils sont d’autant plus ennemis qu’ils semblent plus rapprochés l’un de l’autre. Le choix des moyens ne divise-t-il pas souvent des esprits réunis sous la même bannière ? on se rencontrait alliés, on se sépare ennemis.

La légitimité par droit d’héritage paraît à l’Empereur de Russie l’unique moyen d’arriver à son but, tandis qu’en forçant un peu le sens ordinaire du vieux mot légitimité, sous prétexte qu’il en existe une autre plus sûre, celle de l’élection basée sur les vrais intérêts du pays, le Journal des Débats élève autel contre autel au nom du salut des sociétés.

Or, du combat de ces deux légitimités, dont l’une est aveugle comme la nécessité, l’autre flottante comme la passion, il résulte une colère d’autant plus vive que les raisons décisive manquent aux avocats des deux systèmes, qui se servent des mêmes termes pour arriver à des conclusion opposées.

Ce qu’il y a de certain parmi tant de doutes, c’est que tout homme qui se retracera l’histoire de Russie depuis l’origine de cet Empire, mais surtout depuis l’avénement des Romanoff, ne pourra que s’émerveiller de voir le prince qui règne aujourdhui sur ce pays se porter le défenseur du dogme monarchique de la légitimité par droit d’héritage, selon le sens que dans sa religion politique la France donnait autrefois au mot légitimité ; tandis qu’en faisant un retour sur lui— même et sur les moyens violents employés par plusieurs de ses ancêtres pour transmettre le pouvoir à leurs successeurs, il apprendrait de la logique des événements à préférer la légitimité du Journal des Débats. Mais il obéit à sa conviction sans retour sur lui-même.

Je me complais dans les digressions, vous le savez depuis longtemps ; je n’aime point à laisser de côté les idées accessoires que m’offre un sujet : cette espèce de désordre séduit mon imagination éprise de tout ce qui ressemble à la liberté. Je ne m’en corrigerais que s’il fallait chaque fois m’en excuser, et multiplier les précautions oratoires pour varier les transitions parce qu’alors la peine passerait le plaisir.

Le site de Péterhoff est jusqu’à présent le plus beau tableau naturel que j’aie vu en Russie. Une falaise peu élevée domine la mer, qui commence à l’extrémité du parc, environ à un tiers de lieue au —dessous du palais, lequel est bâti au bord de cette petite falaise, coupée presque à pic par la nature. En cet endroit, on a pratique de magnifiques rampes ; vous descendez de terrasse en terrasse jusque dans le parc, où vous trouvez des bosquets majestueux par l’épaisseur de leur ombre et par leur étendue. Ce parc est orné de jets d’eau et de cascades artificielles, dans le goût de celles de Versailles, et il est assez varié pour un jardin dessiné à la manière de le Nôtre. Il s’y trouve certains points élevés, certaines fabriques d’où l’on découvre la mer, les côtes de Finlande, puis l’arsenal de la marine russe, l’île de Kronstadt avec ses rem parts de granit à fleur d’eau, et plus loin, à neuf lieues vers la droite, Pétersbourg, la blanche ville, qui de loin paraît gaie et brillante, et qui, avec ses amas de palais aux toits peints, ses îles, ses temples aux colonnes plâtrées, ses forêts de clochers semblables à des minarets, ressemble vers le soir à une forêt de sapins dont les pyramides argentées seraient illuminées par un incendie.

Du milieu de cette forêt coupée par des bras de rivière, on voit déboucher, ou du moins on devine les divers lits de la Néva, laquelle se divise près du golfe et vient finir à la mer dans toute la majesté d’un grand fleuve dont la magnifique embouchure fait oublier qu’il n’a que dix-huit lieues de cours. Encore une apparence ! On dirait qu’ici la nature est d’accord avec les hommes pour entourer d’illusions le voyageur ébloui. Ce paysage est plat, froid, mais grandiose, et sa tristesse impose.

La végétation ne répand que peu de variété dans les sites de l’Ingrie ; celle des jardins est toute factice, celle de la campagne consiste en quelques bouquets de bouleaux, d’un vert triste, et en des allées du même arbre, plantées comme limites entre des prés marécageux, des bois noueux et malingres et des champs cultivés où le froment ne vient pas ; car, qu’est ce qui vient sous le soixantième degré de latitude ?

Quand je pense à tous les obstacles que l’homme a vaincus ici pour y vivre en société, pour bâtir une ville et loger plus qu’un roi, dans des repaires d’ours et de loups, comme on disait à Catherine, et pour l’y maintenir avec la magnificence convenable à la vanité des grands princes et des grands peuples, je ne vois pas une laitue, pas une rose, sans être tenté de crier au miracle. Si Pétersbourg est une Laponie badigeonnée, Péterhoff est le palais d’Armide sous verre. Je ne me crois pas en plein air quand je vois tant de choses pompeuses, délicates, brillantes, et que je pense qu’à quelques degrés plus haut l’année se divise en quatre parties égales : un jour, une nuit et deux crépuscules de trois mois chacun. C’est alors surtout que je ne puis m’empêcher d’admirer !!…

J’admire le triomphe de la volonté humaine par tout où je le reconnais, ce qui ne m’oblige pas d’admirer bien souvent.

On fait une lieue en voiture dans le parc Impérial de Péterhoff sans passer deux fois par la même allée ; or, figurez-vous ce parc tout de feu. Dans ce pays glacial et privé de vive lumière, les iluminations sont un incendie ; on dirait que la nuit doit consoler du jour. Les arbres disparaissent sous une décoration de diamants ; dans chaque allée il y a autant de lampions que de feuilles : c’est l’Asie, non l’Asie réelle, l’Asie moderne, mais la fabuleuse Bagdad des Mille et une Nuits, ou la plus fabuleuse Babylone de Sémiramis.

On dit que le jour de la fête de l’Impératrice, six mille voitures, trente mille piétons et une innombrable quantité de barques sortent de Pétersbourg pour venir former des campements autour de Péterhoff. C’est le seul jour et le seul lieu où j’aie vu de la foule en Russie. Un bivouac bourgeois dans un pays tout militaire est une curiosité. Ce n’est pas que l’armée manque à la fête, une partie de la garde et le corps des cadets sont également cantonnés autour de la résidence souveraine ; et tout ce monde, officiers, soldats, marchands, serfs, maîtres, seigneurs, errent ensemble dans des bois d’où la nuit est chassée par deux cent cinquante mille lampions.

On m’a dit ce chiffre, je vous le répète au hasard ; car pour moi deux cent mille ou deux millions, c’est tout un ; je n’ai pas de mesure dans l’ail, mais ce que je sais, c’est que cette masse de feu jette une lumière artificielle dont n’approche pas la clarté naturelle du jour du Nord. En Russie, l’Empereur fait pâlir le soleil. A cette époque de l’été, les nuits re commencent, elles allongent rapidement, et hier, sans l’illumination, il aurait fait noir pendant quelques heures sous les grandes allées du parc de Péterhoff.

On dit encore qu’en trente-cinq minutes tous les lampions du parc sont allumés par dix huit cents hommes ; la partie des illuminations qui fait face au château s’éclaire en cinq minutes. Elle comprend entre autres un canal qui correspond au principal balcon du palais, et s’enfonce en ligne droite dans le parc vers la mer, à une grande distance. Cette perspective est d’un effet magique, la nappe d’eau du canal est tellement bordée de lumières, elle reflète des clartés si vives, qu’on la prend pour du feu. L’Arioste aurait peut-être l’imagination assez brillante pour vous peindre tant de merveilles dans la langue des fées ; il y a du goût et de la fantaisie dans l’usage qu’on a fait ici de cette prodigieuse masse de lumière : on a donné à divers groupes de lampions, heureusement dispersés, des formes originales : ce sont des fleurs grandes comme des arbres, des soleils, des vases, des berceaux de pampres imitant les pergole[8] italiennes, des obélisques, des colonnes, des murailles ciselées à la manière moresque ; enfin tout un monde fantastique vous passe sous les yeux sans que rien fixe vos regards, car les merveilles se succèdent avec une incroyable rapidité. Vous êtes distrait d’une fortification de feu par des draperies, par des dentelles de pierres précieuses ; tout brille, tout brûle, tout est de flamme et de diamant ; on craint que ce magnifique spectacle ne finisse par un tas de cendres comme un incendie.

Mais ce qu’il y a de plus étonnant vu du palais, c’est toujours le grand canal, qui ressemble à une lave immobile dans une forêt embrasée.

A l’extrémité de ce canal s’élève, sur une énorme pyramide de feux de couleur (elle a, je crois, soixante et dix pieds de haut), le chiffre de l’Impératrice, qui brille d’un blanc éclatant, au-dessus de toutes les lumières rouges, vertes et bleues qui l’environnent : on dirait d’une aigrette de diamants entourée de pierres de couleur. Tout cela est sur une si grande échelle que vous doutez de ce qui vous apparaît. De tels efforts pour une fête annuelle, c’est impossible, dites-vous ; ce que je vois est trop grand pour être réel, c’est le rêve d’un géant amoureux raconté par un poëte fou.

Il y a quelque chose d’aussi prodigieux que la fête elle-même, ce sont les épisodes auxquels elle donne lieu. Pendant deux ou trois nuits, toute cette foule dont je vous ai parlé campe autour du village et se disperse à une assez grande distance du château. Beaucoup de femmes couchent dans leur voiture, des paysannes dorment dans leurs charrettes ; tous ces équipages, renfermés par centaines dans des enclos de planches, forment des camps très-amusants à parcourir et qui seraient dignes d’être reproduits par quelque artiste spirituel.

Les villes d’un jour que les Russes improvisent pour leurs fêtes sont bien plus amusantes, elles ont un caractère bien plus national que les véritables villes bâties en Russie par des étrangers. A Péterhoff, chevaux, maîtres et cochers, tout est réuni dans des enceintes de bois ; ces bivouacs sont indispensables, car il n’y a dans le village qu’un petit nombre de maisons passablement sales, dont les chambres se paient deux cents et jusqu’à cinq cents roubles par nuit : le rouble de papier équivaut à vingt-trois sous de France.

Ce qui accroît mon malaise depuis que je vis parmi les Russes, c’est que tout me révèle la valeur réelle de ce peuple opprimé. L’idée de ce qu’il pourrait faire, s’il était libre, exaspère la colère que je ressens, en voyant ce qu’il fait aujourd’hui.

Les ambassadeurs, avec leur famille et leur suite, ainsi que les étrangers présentés, sont logés et hébergés aux frais de l’Empereur ; on réserve à cet effet un vaste et charmant édifice en forme de pavillon carré, appelé le palais anglais. Cette habitation est située à un quart de lieue du palais Impérial, à l’extrémité du village, dans un beau parc dessiné à l’anglaise, et qui paraît naturel tant il est pittoresque. L’abondance et la beauté des eaux, le mouvement du terrain, choses rares dans les environs de Pétersbourg, rendent ce jardin agréable. Cette année le nombre des étrangers étant plus grand que de coutume, ils n’ont pu trouver place dans le palais anglais, qu’on a été forcé de réserver aux charges et aux personnes invitées d’office ; je n’y ai donc point couché, mais j’y dîne tous les jours, avec le corps diplomatique et sept à huit cents personnes, à une table parfaitement bien servie. Voilà, certes, une magnifique hospitalité !… Lorsqu’on loge au village, il faut faire mettre ses chevaux et s’habiller en uniforme pour aller dîner à cette table présidée par un des grands officiers de l’Empire.

Pour la nuit le directeur général des théâtres de la cour a mis à ma disposition deux loges d’acteurs dans la salle de spectacle de Péterhoff, et ce logement m’est envié par tout le monde. Je n’y manque de rien, si ce n’est d’un lit. Heureusement que j’ai apporté mon petit lit de fer de Pétersbourg. C’est un objet de première nécessité pour un Européen qui voyage en Russie, et qui ne veut pas s’accoutumer à passer la nuit roulé dans un tapis sur un banc ou sur un escalier. On se munit ici de son lit comme on porte son manteau en Espagne….. A défaut de paille, chose rare dans un pays où le blé ne vient pas, mon matelas se remplit de foin : on en trouve à peu près partout.

Si l’on ne veut pas se charger d’un lit, il faut au moins porter avec soi la toile d’une paillasse. C’est ce que je fais pour mon valet de chambre qui n’est pas plus que moi résigné à dormir à la russe. Même je me passerais de lit encore plus facilement que lui, puisque j’ai employé près de deux nuits à vous écrire ce que vous lisez.

Les bivouacs d’amateurs sont ce qu’il y a de plus pittoresque à Péterhoff, car dans les campements des soldats on retrouve l’uniformité militaire. Les Hulans bivouaquent au milieu d’une prairie, autour d’un étang, aux environs du palais, et près de là est aussi campé le régiment des gardes à cheval de l’Impératrice, sans compter les Circassiens casernés à l’une des extrémités du village ; enfin, les cadets sont en partie distribués dans les maisons, en partie parqués militairement dans un champ.

Dans tout autre pays, un si grand rassemblement d’hommes produirait un mouvement, un tumulte étourdissants. En Russie, tout se passe avec gravité, tout prend le caractère d’une cérémonie ; là, le silence est de rigueur ; à voir tous ces jeunes gens réunis là pour leur plaisir, ou pour celui des autres, n’osant ni rire, ni chanter, ni se quereller, ni jouer, ni danser, ni courir, on dirait d’une troupe de prisonniers près de partir pour le lieu de leur destination. Encore un souvenir de la Sibérie !… Ce qui manque à tout ce que je vois ici, ce n’est assurément ni la grandeur ni la magnificence, ni même le goût et l’élégance : c’est la gaieté ; la gaieté ne se commande pas ; au contraire, le commandement la fait fuir. comme le cordeau et le niveau détruisent dans une ville les tableaux pittoresques. Je n’ai rien vu en Russie qui ne fût symétrique, qui n’eût l’air ordonné ; ce qui donnerait du prix à l’ordre, la variété, d’où naît l’harmonie, est inconnu ici.

Les soldats au bivouac sont soumis à une discipline plus sévère qu’à la caserne : tant de rigidité en pleine paix, en plein champ et un jour de fête, me rappelle le mot du grand-duc Constantin sur la guerre : « Je n’aime pas la guerre, disait-il ; elle gâte les soldats, salit les habits et détruit la discipline.

Ce prince militaire ne disait pas tout ; il avait un autre motif pour ne pas aimer la guerre. C’est ce qu’a prouvé sa conduite en Pologne.

Le jour du bal et de l’illumination, à sept heures du soir, on se rend au palais Impérial. Les personnes de la cour, le corps diplomatique, les étrangers invités et les soi-disant gens du peuple admis à la fête, sont introduits pêle-mêle dans les grands appartements. Pour les hommes, excepté les mougiks en habit national, et les marchands qui portent le cafetan, le tabarro, manteau vénitien par-dessus l’uniforme, est de rigueur, parce que cette fête s’appelle un bal masqué.

Vous attendez là pendant assez longtemps, pressé par la foule, l’apparition de l’Empereur et de la famille Impériale. Dès que le maître, ce soleil du palais, commence à poindre, l’espace s’ouvre devant lui ; suivi de son noble cortége, il traverse librement et sans même être effleuré par la foule, des salles où l’instant d’auparavant on n’aurait pas cru pouvoir laisser pénétrer une seule personne de plus. Aussitôt que Sa Majesté a disparu, le flot des paysans se referme derrière elle. C’est toujours l’effet du sillage après le passage d’un vaisseau.

La noble figure de Nicolas, dont la tête domine toutes les têtes, imprime le respect à cette mer agitée, c’est le Neptune de Virgile ; on ne saurait être plus Empereur qu’il ne l’est. Il danse pendant deux ou trois heures de suite des polonaises avec des dames de sa famille et de sa cour. Cette danse était autrefois une marche cadencée et cérémonieuse : aujourd’hui, c’est tout bonnement une promenade au son des instruments. L’Empereur et son cortége serpentent d’une manière surprenante au milieu de la foule, qui, sans prévoir la direction qu’il va prendre, se sépare cependant toujours à temps pour ne pas gêner la marche du souverain.

L’Empereur parle à quelques hommes à barbes, habillés à la russe, c’est-à-dire vêtus de la robe persane, et vers dix heures et demie, à la nuit close, l’illumination commence. Je vous ai déjà dit la promptitude magique avec laquelle on voit s’allumer des milliers de lampions : c’est une vraie féerie.

On m’avait assuré qu’ordinairement plusieurs vaisseaux de la marine Impériale s’approchent du rivage à ce moment de la fête, et répondent à la musique de terre par des salves d’artillerie lointaines. Hier, le mauvais temps nous priva de ce magnifique épisode de la fête, Je dois cependant ajouter qu’un Français, depuis longtemps établi dans ce pays, m’a raconté que tous les ans il survient quelque chose qui fait manquer l’illumination des navires. Choisissez entre le dire des habitants et l’assertion des étrangers.

Nous avons cru pendant une grande partie du jour que l’illumination n’aurait pas lieu. Vers les trois heures, comme nous étions à dîner au palais anglais, un grain est venu fondre sur Péterhoff : les arbres du parc s’agitaient violemment, leurs cimes se tordaient dans les airs, leurs branches rasaient le sol, et tandis que nous considérions ce spectacle, nous étions loin de penser que les sœurs, les mères, les amis d’une foule de personnes assises tranquillement à la même table que nous, périssaient sur l’eau par ce même coup de vent dont nous observions froidement les effets. Notre curiosité insouciante approchait de la gaieté, tandis qu’un grand nombre de barques parties de Pétersbourg pour se rendre à Péterhoff, chaviraient au milieu du golfe. Aujourd’hui on avoue deux cents personnes noyées, d’autres disent quinze cents, deux mille : nul ne saura la vérité, et les journaux ne parleront pas du malheur, ce serait affliger l’Impératrice et accuser l’Empereur.

Le secret des désastres du jour a été gardé pendant toute la soirée ; rien n’a transpiré qu’après la fête : et ce matin la cour n’en paraît ni plus ni moins triste ; là, l’étiquette veut avant tout que personne ne parle de ce qui occupe la pensée de tous ; même hors du palais, les confidences ne se font qu’à demi-mot, en passant, et bien bas. La tristesse habituelle de la vie des hommes en ce pays vient de ce qu’elle est comptée pour rien par eux-mêmes ; chacun sent que son existence tient à un fil, et chacun prend là-dessus son parti, pour ainsi dire, de naissance.

Tous les ans, des accidents semblables, quoique moins nombreux, attristent les fêtes de Péterhoff qui se changeraient en un deuil imposant, en une pompe funèbre, si d’autres que moi venaient à penser à tout ce que coûte cette magnificence ; mais ici je suis seul à réfléchir.

Depuis hier les esprits superstitieux ont recueilli plus d’un triste pronostic ; le temps, qui avait été beau pendant trois semaines, n’a changé que le jour de la fête de l’Impératrice ; le chiffre de cette princesse ne voulait pas s’allumer : l’homme chargé de surveiller cette partie essentielle de l’illumination monte au sommet de la pyramide et se met à l’œuvre ; mais le vent éteint ses lampions à mesure qu’il les allume. Il remonte à plusieurs reprises, enfin le pied lui manque, il tombe d’une hauteur de soixante-dix pieds et se tue sur la place. On l’emporte : le chiffre reste à demi effacé !…

L’effrayante maigreur de l’Impératrice, son air languissant, son regard terne rendent ces présages plus sinistres. La vie qu’elle mène lui devient mortelle : des fêtes, des bals tous les soirs ! Il faut s’amuser ici incessamment sous peine d’y mourir d’ennui.

Pour l’Impératrice et pour les courtisans zélés le spectacle des revues, des parades commence de bonne heure le matin ; elles sont toujours suivies de quelques réceptions ; l’Impératrice rentre dans son intérieur pour un quart d’heure, puis elle va se promener en voiture pendant deux heures ; ensuite elle prend un bain avant de ressortir à cheval. Rentrée chez elle une seconde fois, elle reçoit encore : enfin, elle va visiter quelques établissements utiles qu’elle dirige, ou quelque personne de son intimité ; elle sort de là pour suivre l’Empereur au camp. Il y en a toujours un quelque part : ils rentrent pour danser ; et voilà comment sa journée, son année se passent, et comment ses forces se perdent avec sa vie.

Les personnes qui n’ont pas le courage ou la santé nécessaires pour partager cette terrible vie, ne sont pas en faveur.

L’Impératrice me disait l’autre jour, en parlant d’une femme très-distinguée, mais délicate ; « Elle est toujours malade ! — Au ton, à l’air dont fut prononcé ce jugement, je sentis qu’il décidait du sort d’une famille. Dans un monde où l’on ne se contente pas des bonnes intentions, une maladie équivaut à une disgrâce.

L’Impératrice ne se croit pas plus dispensée que les autres de la nécessité de payer de sa personne. Elle ne peut se résigner à laisser l’Empereur s’éloigner d’elle un instant. Les princes sont de fer !… La noble femme voudrait et croit par moments n’être pas sujette aux infirmités humaines ; mais la privation totale de repos physique et moral, le manque d’occupation suivie, l’absence de toute conversation sérieuse, la nécessité toujours renaissante des distractions qui lui sont imposées, tout nourrit la fièvre qui la mine, et voilà comment ce terrible genre de vie lui est devenu funeste et indispensable. Elle ne peut aujourd’hui ni le quitter ni le soutenir. On craint la consomption, le marasme, on craint surtout pour elle l’hiver de Pétersbourg ; mais rien ne la déciderait à passer six mois loin de l’Empereur[9].

A la vue de cette figure intéressante, mais dévastée par la souffrance, errant comme un spectre au milieu d’une fête qu’on appelle la sienne, et qu’elle ne reverra peut-être plus, je me sens le cœur navré ; et tout ébloui que je suis du faste des grandeurs humaines, je fais un retour sur les misères de notre nature. Hélas ! plus on tombe de haut et plus rude est la chute. Les grands expient en un jour, dès ce monde, toutes les privations du pauvre pendant une longue vie.

L’inégalité des conditions disparaît sous le court et pesant niveau de la souffrance. Le temps n’est qu’une illusion dont la passion s’affranchit : l’intensité du sentiment, plaisir ou douleur, telle est la mesure de la réalité… Cette réalité fait tôt ou tard sa part aux idées sérieuses dans la vie la plus frivole ; et le sérieux forcé est amer autant que l’autre eût été doux. A la place de l’Impératrice je n’aurais pas voulu laisser célébrer ma fête hier, si toutefois j’avais eu le pouvoir de me soustraire à ce plaisir d’étiquette.

Les personnes, même les plus haut placées, sont mal inspirées lorsqu’elles prétendent s’amuser à jour fixe. Une date solennisée chaque année ne sert qu’à faire mieux sentir les progrès du temps par la comparaison du présent et du passé. Les souvenirs, bien qu’on les célèbre par des réjouissances, nous inspirent toujours une foule d’idées tristes ; la première jeunesse évanouie, nous entrons dans la décadence ; au retour de chaque fête périodique nous avons quelques joies de moins avec quelques regrets de plus : l’échange est pénible ! Ne vaudrait-il pas mieux laisser les jours fuir en silence ? Voix plaintives de la mort, les anniversaires sont les échos du temps ; ils n’apportent à l’oreille de l’âme que des paroles douloureuses.

Hier, à la fin du bal que je vous ai décrit, on soupa ; puis, tout en nage, car la chaleur des appartements où se pressait la foule était insupportable, on monta dans les voitures de la cour qu’on appelle des lignes ; alors on s’est mis à faire le tour des illuminations par une nuit très-noire, sous une rosée dont heureusement la fraîcheur était tempérée par la fumée des lampions. Vous ne pouvez vous figurer la chaleur qui rayonnait dans toutes les allées de cette forêt enchantée, tant l’incroyable profusion de feux dont nous étions éblouis chauffe le parc en l’éclairant !

Les lignes sont des espèces de chars à bancs doubles, où huit personnes s’asseyent commodément dos à dos ; leur forme, leurs dorures, les harnais antiques des chevaux qui les traînent, tout cet ensemble ne manque ni de grandeur ni d’originalité. Un luxe vraiment royal : c’est aujourd’hui chose rare en Europe.

Le nombre de ces équipages est considérable, c’est une des magnificences de la fête de Péterhoff ; il y en a pour tout ce qui est invité, moins les serfs et les bourgeois de parade parqués dans les salles du palais.

Un maître des cérémonies m’avait indiqué la ligne dans laquelle je devais monter, mais au milieu du désordre de la sortie personne n’atteint sa place ; je ne pus retrouver ni mon domestique ni mon manteau, et j’entrai à la fin dans une des dernières lignes où je m’assis à côté d’une dame russe qui n’avait point été au bal, mais qui était venue là de Pétersbourg pour montrer l’illumination à ses filles. La conversation de ces dames, qui paraissaient tenir à toutes les familles de la cour, était franche, et en cela, elle différait de celle des personnes de service au palais. La mère se mit tout d’abord en rapport avec moi, son ton était d’une facilité de bon goût qui révélait la grande dame. Je reconnus là ce que j’avais déjà remarqué ailleurs, c’est que lorsque les femmes russes sont naturelles, ce n’est ni la douceur ni l’indulgence qui dominent dans leur conversation. Elle me nomma toutes les personnes que nous voyions passer devant nous ; car, dans cette promenade magique, les lignes se croisent souvent ; une moitié de ces voitures suit une allée, tandis que l’autre moitié longe en sens opposé l’allée voisine séparée par une charmille percée de larges ouvertures, en forme d’arcades. Le royal cortége se passe ainsi en revue lui-même. Si je ne craignais de vous fatiguer, et surtout de vous inspirer quelque défiance en épuisant les formules d’admiration, je vous dirais que je n’ai rien vu d’aussi étonnant que ces portiques de lampions parcourus dans un silence solennel par toutes les voitures de la cour, au milieu d’un parc inondé d’une foule aussi épaisse dans les jardins que l’était l’instant d’auparavant celle des paysans dans les salles du palais.

Nous nous sommes promenés ainsi, pendant une heure, à travers des bosquets enchantés ; et nous avons fait le tour d’un lac qu’on appelle Marly ; il est à l’extrémité du parc de Péterhoff. Versailles et toutes les magiques créations de Louis XIV furent présents à la pensée des princes de l’Europe pendant plus de cent ans. C’est à ce lac de Marly que les illuminations m’ont paru le plus extraordinaires. A l’extrémité de la pièce d’eau, j’allais dire de la pièce d’or, tant cette eau est lumineuse et brillante, s’élèvé une maison qui servit d’habitation à Pierre le Grand : elle était illuminée comme le reste.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est la teinte de l’eau où se reflétait le feu des milliers de lampions allumés autour de ce lac de feu. L’eau et les arbres ajoutent singulièrement à l’effet des illuminations. En traversant le parc nous avons passé devant des grottes où la lumière allumée dans l’intérieur se faisait jour au dehors à travers une nappe d’eau qui tombait devant l’ouverture de la brillante caverne : le mouvement de la cascade roulant par-dessus ce feu, était d’un effet merveilleux. Le palais Impérial domine toutes ces magnifiques chutes d’eau, et l’on dirait qu’il en est la source : lui seul n’est point illuminé ; il est blanc, mais il devient brillant par l’immense faisceau de lumières qui montent vers lui de toutes les parties du parc, et se reflètent sur ses murailles. Les teintes des pierres et la verdure des arbres sont changées par les rayons d’un jour aussi éclatant que celui du soleil. Ce seul spectacle mériterait une promenade à Péterhoff. Si jamais je retournais à cette fête, je me bornerais à parcourir à pied les jardins.

Cette promenade est sans contredit ce qu’il y a de plus beau à la fête de l’Impératrice. Mais encore une fois, la magie n’est pas de la gaieté : personne ici ne rit, ne chante, ne danse ; on parle bas, on s’amuse avec précaution, il semble que les sujets russes rompus à la politesse, respectent jusqu’à leur plaisir. Enfin la liberté manque à Péterhoff comme partout ailleurs.

J’ai gagné ma chambre, c’est-à-dire ma loge, à minuit et demi. Dès la nuit, la retraite des curieux a commencé, et pendant que ce torrent défilait sous mes fenêtres, je me suis mis à vous écrire ; aussi bien le sommeil eût été impossible au milieu d’un tel tumulte. En Russie, les chevaux seuls ont la permission de faire du bruit. C’était un flot de voitures de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes sortes, défilant sur quatre rangs à travers un peuple de femmes, d’enfants et de mougiks à pied ; c’était la vie naturelle qui recommençait après la contrainte d’une fête royale. On eût dit d’une troupe de prisonniers délivrés de leurs chaînes. Le peuple du grand chemin n’était plus la foule disciplinée du parc. Cette tourbe redevenue sauvage, et se précipitant vers Pétersbourg avec une violence et une rapidité effrayantes, me rappelait les descriptions de la retraite de Moscou, et plusieurs chevaux tombés morts sur la route ajoutaient à l’illusion.

A peine avais-je eu le temps de me déshabiller et de me jeter sur mon lit, qu’il fallut me remettre sur pied pour courir vers le palais, afin d’assister à la revue du corps des cadets que l’Empereur devait passer lui-même.

Ma surprise fut grande de retrouver déjà toute la cour debout et à l’œuvre ; les femmes étaient parées en fraîches toilettes du matin, les hommes revêtus des habits de leur charge ; tout le monde attendait l’Empereur au lieu du rendez-vous. Le désir de se montrer zélé animait cette foule brodée : chacun était allègre comme si les magnificences et les fatigues de la nuit n’avaient pesé que sur moi. Je rougis de ma paresse, et je sentis que je n’étais pas né pour faire un bon courtisan russe. La chaîne a beau être dorée, elle ne m’en paraît pas plus légère.

Je n’eus que le temps de percer la foule avant l’arrivée de l’Impératrice, et je n’avais pas encore atteint ma place, que l’Empereur parcourait déjà les rangs de ses officiers enfants, tandis que l’Impératrice, si fatiguée la veille, l’attendait dans une calèche au milieu de la place. Je souffrais pour elle : cependant l’abattement qui m’avait frappé le jour d’auparavant avait disparu. Ma pitié se concentra donc sur moi-même qui me sentais harassé pour tout le monde, et qui voyais avec envie les plus vieilles gens de la cour porter légèrement un fardeau qui m’accablait. L’ambition est ici la condition de la vie ; sans cette dose d’activité factice, on serait toujours morne et triste.

La voix de l’Empereur commandait l’exercice aux élèves ; après quelques manœuvres parfaitement exécutées, Sa Majesté parut satisfaite : elle prit par la main un des plus jeunes cadets qu’elle venait de faire sortir des rangs, le mena elle-même à l’Impératrice à laquelle elle le présenta, puis élevant cet enfant dans ses bras à la hauteur de sa tête, c’est-à-dire au-dessus de la tête de tout le monde, elle l’embrassa publiquement. Quel intérêt l’Empereur avait-il à se montrer si débonnaire ce jour-là en public ? c’est ce que personne n’a pu ou n’a voulu me dire.

Je demandai aux gens qui m’entouraient quel était le bienheureux père de ce cadet modèle comblé de la faveur du souverain. Nul ne satisfit ma curiosité ; en Russie on fait mystère de tout. Après cette parade sentimentale, l’Empereur et l’Impératrice retournèrent au palais de Péterhoff, où ils reçurent dans les grands appartements tous ceux qui voulurent leur faire leur cour, puis vers onze heures ils parurent sur l’un des balcons du palais devant lequel les soldats de la garde circassienne se mirent à faire des exercices pittoresques sur leurs magnifiques chevaux de l’Asie. La beauté de cette troupe superbement costumée contribue au luxe militaire d’une cour qui, malgré ses efforts et ses prétentions, est toujours et sera longtemps encore plus orientale qu’européenne. Vers midi, sentant s’épuiser ma curiosité, n’ayant pas pour suppléer à ma force naturelle le ressort tout-puissant de cette ambition de cour qui fait ici tant de miracles, je suis retourné à mon lit, d’où je viens de sortir pour vous achever ce récit.

Je compte passer ici le reste du jour à laisser la foule s’écouler ; d’ailleurs, je suis retenu à Péterhoff par l’espoir d’un plaisir auquel j’attache beaucoup de prix.

Demain, si j’en ai le temps, je vous conterai le succès de mes intrigues.


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  1. Au 1er janvier à Pétersbourg, et à Péterhoff pour la fête de l’Impératrice.
  2. Voyez Lettre onzième du tome ler.
  3. Voyez l’Espagne sous Ferdinand VII.
  4. L’auteur, en laissant cette boutade, la donne pour ce qu’elle vaut. Son humeur aigrie par l’affectation d’une popularité impossible le pousse à la révolte contre une déception d’autant plus dangereuse qu’elle a trompé de bons esprits.
  5. Voir plus loin la Lettre trente et unième, datée de Yaroslaw.
  6. Voyez la brochure de M. Tolstoï intitulée : Coup d’œil sur la législation russe, etc., etc.
  7. Voyez la conclusion au quatrième volume.
  8. Treilles portées sur des colonnes ou sur des pilastres.
  9. L’année suivante les eaux d’Ems ont rendu la santé à l’Impératrice.