La Russie en 1839/Lettre cinquième

Amyot (premier volumep. 117-170).


SOMMAIRE DE LA LETTRE CINQUIÈME.


Nuits polaires. — Influence du climat sur la pensée humaine. — Montesquieu et son système. — Je lis sans lumière à minuit. — Nouveauté de ce phénomène. — Récompense des fatigues du voyage. — Paysages du Nord. — Accord des habitants avec le pays. — Aplatissement de la terre près du pôle. — On croit approcher du sommet des Alpes. — Côtes de Finlande. — Effets d’optique, rayons obliques du soleil. — Terreur poétique. — Mélancolie des peuples du Nord. — Conversation sur le bateau à vapeur. — Mal de mer dissipé par la mer. — Mon domestique. — Éloquence d’une femme de chambre citée par Grimm. — Arrivée du prince K*** sur le bateau à vapeur. — Son portrait, sa manière de faire connaissance. — Définition de la noblesse. — Différence qu’il y a entre les notions anglaises et nos idées sur ce sujet. — Le prince D***. — Son portrait. — Anecdote sur la noblesse anglaise. — L’empereur Alexandre et son médecin en Angleterre. — L’Empereur ne comprend pas la noblesse à l’anglaise. — Ton de la société russe. — Le prince K*** défend contre moi le gouvernement de la parole. — Par quoi on mène les hommes. — Canning. — Napoléon. — L’action plus persuasive que la parole. — Entretien confidentiel. — Coup d’œil sur l’histoire de Russie. — Pourquoi les Russes sont ce qu’ils sont. — Héros de leurs temps fabuleux. — Ils n’ont rien de chevaleresque. — Ce qu’est l’autocratie. — Les Russes ont fait dans l’esclavage l’apprentissage de la tyrannie. — Le servage se légalisait en Russie quand on l’abolissait dans le reste de l’Europe. — Rapport qu’il y a entre mes opinions et celles du prince K***. — La politique et la religion ne font qu’un en Russie. — Avenir de ce pays et du monde. — Paris détrôné par la piété de la génération qui s’avance. — Il aurait le sort de l’ancienne Grèce. — Récit que le prince et la princesse D *** nous font de leur séjour à Greiffenberg. — Cure par l’eau froide. — Fanatisme du néophyte. — La princesse L***. — Le vaisseau de sa fille et le sien se croisent au milieu de la mer Baltique. — Bon goût des personnes du grand monde en Russie. — La France d’autrefois. — La faculté du respect, salutaire aux productions de l’esprit. — Portrait d’un voyageur français, ex-lancier. — Sa littérature grivoise. — Pourquoi il amuse les dames russes. — Plaisir de la traversée. — Société unique. — Chants russes, danses nationales. — Les deux Américains. — Le français des dames russes préférable à celui de beaucoup de Polonaises. — Accident survenu à la machine du bateau à vapeur. — Diversité des caractères mise en relief. — Mot des deux princesses. — La fausse alerte. — La joie trahit la peur passée. — Histoire romanesque pour la lettre suivante.


LETTRE CINQUIÈME.


Le 8 juillet 1839, écrite sans lumière à minuit, à bord du bateau à vapeur le Nicolas Ier, dans le golfe de Finlande.

Nous sommes à la fin du jour d’un mois qui commence, pour ces latitudes, vers le 8 juin, et qui décline vers le 4 juillet. Plus tard, les nuits reparaissent : elles sont d’abord très-courtes, mais déjà marquées ; puis elles s’allongent insensiblement jusqu’à l’équinoxe de septembre. Elles croissent alors avec la même rapidité que les jours au printemps, et bientôt elles enveloppent de ténèbres le nord de la Russie, Pétersbourg, la Suède, Stockholm et tous les alentours du cercle polaire arctique. Pour les contrées renfermées dans ce cercle, l’année se partage en un jour et une nuit de six mois chacun, y compris deux crépuscules plus ou moins prolongés, selon que le lieu est plus ou moins éloigné du pôle. L’obscurité peu profonde de l’hiver dure autant qu’a duré le jour douteux et mélancolique de l’été.

Aujourd’hui je ne puis me distraire de l’admiration que me cause le phénomène d’une nuit du pôle, à peu près aussi claire que le jour. Je me sens hors du monde où j’ai vécu jusqu’à présent ; rien, dans mes voyages ne m’a plus intéressé que la diversité de mesure dans la dispensation de la lumière aux différentes parties du globe. A la fin de l’année tous les points de la terre ont vu le soleil pendant un même nombre d’heures ; mais quelle différence entre les journées ! quelle variété de température et de couleurs ! Le soleil, dont les feux tombent d’à-plomb sur la terre, et le soleil qui ne donne que des rayons obliques, n’est pas le même astre, du moins à en juger par les effets.

Pour moi, dont la vie tient de celle des plantes, je reconnais qu’il y a une sorte de fatalité dans les latitudes, et j’accorde volontiers à la théorie de Montesquieu un respect motivé par l’influence que le ciel exerce sur ma pensée. Mon humeur et mes facultés sont tellement soumises à l’action du climat, que je ne puis douter de ses résultats sur la politique. Seulement, le génie de Montesquieu a poussé trop loin les conséquences d’une action, réelle en certains cas, mais exagérée par le système de l’écrivain. L’écueil de la supériorité c’est l’opiniâtreté : ces grands esprits ne voient que ce qu’ils veulent ; le monde est en eux ; ils comprennent tout, hors ce qu’on leur dit.

Depuis une heure environ, j’ai vu le soleil s’enfoncer dans la mer, entre le nord-nord-ouest et le nord ; il a laissé derrière lui une longue traînée lumineuse qui suffit encore pour m’éclairer à l’heure qu’il est, et qui me permet de vous écrire sans lumière sur le tillac, pendant que les passagers sont endormis ; et quand j’interromps ma lettre en regardant autour de moi, j’aperçois déjà vers le nord-nord-est les premières teintes de l’aube matinale ; hier est à peine fini, demain commence. Cette solennité polaire est pour moi la récompense de tous les ennuis du voyage. Dans ces régions du globe, le jour est une aurore sans terme, et qui ne tient jamais ce qu’elle promet. Ces lueurs qui n’amènent rien, mais qui ne cessent pas, m’agitent et m’étonnent. Singulier crépuscule qui ne précède ni la nuit, ni le jour !… car ce qu’on appelle de ces noms dans les contrées méridionales n’existe réellement pas ici. On oublie la magie de la couleur, la religieuse obscurité des nuits, et l’on ne croit plus aux merveilles de ces climats bénis, où le soleil a toute sa puissance. Ce n’est plus le monde des peintres : c’est la nature des dessinateurs. On se demande où l’on est, où l’on va ; la clarté du jour diminue d’intensité en se répandant partout également ; où l’ombre perd sa force, la lumière pâlit ; la nuit ; il ne fait pas noir ; mais au grand jour il fait gris. Le soleil du nord est une lampe d’albâtre qui tourne incessamment, suspendue à hauteur d’appui entre le ciel et la terre.

Cette lampe allumée, sans interruption, pendant des semaines, des mois, répand indistinctement ses teintes mélancoliques sous la voûte qu’elle blanchit à peine ; rien n’est éclatant, mais tout est visible ; la nature illuminée avec cette pâleur, égale partout, ressemble au rêve d’un poëte en cheveux blancs. C’est Ossian qui ne se souvient plus de ses amours, et qui n’entend que la voix des tombeaux.

L’aspect de tous ces sites sans relief, de ces lointains sans plans, de ces horizons sans accidents et peu distincts, de ces lignes à demi effacées ; toute cette confusion de formes et de tons, me plonge dans une rêverie douce dont le réveil pacifique est aussi près de la mort que de la vie. A son tour l’âme reste suspendue entre le jour et la nuit, entre la veille et le sommeil ; elle n’a pas de vives joies : les transports de la passion lui manquent ; mais l’inquiétude des désirs violents n’existe pas pour elle ; si l’on n’est point exempt d’ennui, on est libre de peines : une quiétude perpétuelle s’empare du cœur et du corps, et se retrouve en image dans cette lumière indifféremment paresseuse qui répand avec égalité sa mortelle froideur, le jour et la nuit, sur les mers et sur les terres confondues par les neiges du pôle, et nivelées sous le pied pesant des hivers.

La lumière de ces plates régions est bien celle qui convient aux yeux bleus de faïence, et qui sympathise avec les traits peu marqués, les cheveux cendrés, l’imagination timidement romanesque des femmes du Nord. Ces femmes rêvent éternellement ce que les autres font ; et c’est pour elles surtout qu’on peut dire que la vie est le songe d’une ombre.

Aux approches des régions boréales, il vous semble gravir au plateau d’une chaîne de glaciers ; plus vous avancez, plus cette illusion est près de se réaliser : c’est le globe lui-même que vous escaladez, la terre est votre montagne. Au moment d’atteindre le sommet de cette Alpe immense, vous retrouvez ce que vous avez senti moins vivement en montant les autres Alpes ; les rochers s’abaissent, les précipices se comblent ; les populations fuient derrière vous, le monde habitable est sous vos pieds, vous touchez au pôle : vue de cette hauteur, la terre s’amoindrit ; mais tandis que les côtes s’aplatissent, et forment autour de vous un cercle à peine marqué, et qui va toujours en s’effaçant, la mer s’élève : vous montez avec elle, vous montez, vous montez, comme au sommet d’une coupole : ce dôme, c’est le monde, dont Dieu est l’architecte. De là vos regards planent sur des flots glacés, sur des champs de cristal, et vous vous croyez transporté dans le séjour des bienheureux, parmi les anges, immuables habitants d’un ciel inaltérable. Voilà ce que j’éprouve en avançant vers le golfe de Bothnie, dont la partie septentrionale touche à Torneo.

Les côtes de la Finlande réputées montagneuses ne me paraissent qu’une suite de petites collines imperceptibles : tout se perd dans le vague et le vide des horizons brumeux. Ce ciel impénétrable ne laisse pas aux objets leurs vivantes couleurs : tout se ternit, tout se modifie sous cette voûte de nacre. Les vaisseaux qui glissent à l’horizon s’y détachent en noir ; car les lueurs du crépuscule perpétuel miroitent à peine sur la moire de l’eau, elles n’ont pas la force de dorer la voilure d’un bâtiment lointain : les agrès des navires qu’on voit cingler au nord, loin de briller comme ils brilleraient sur d’autres mers, se dessinent légèrement en noir contre le rideau grisâtre du ciel qui ressemble à une toile tendue pour une représentation d’ombres chinoises. J’ai honte de le dire, mais dans le nord le spectacle de la nature, tout grand qu’il est, me rappelle malgré moi une immense lanterne magique dont la lumière éclairerait mal et dont les verres seraient usés. Je n’aime pas les comparaisons qui rapetissent ; mais à tout prix il faut tâcher de rendre ce qu’on sent. L’enthousiasme est plus commode à exprimer que le dénigrement ; toutefois, pour être vrai, il faut peindre et définir l’un et l’autre.

A l’entrée de ces déserts blanchis, une terreur poétique vous saisit : vous vous arrêtez effrayé sur le seuil du palais de l’hiver habité par le temps : près d’avancer dans ce séjour des froides illusions, des songes encore brillants non plus dorés, mais argentés, une tristesse indéfinissable vous saisit ; votre pensée défaillante produit avec peine ; et son inutile travail ressemble aux formes indécises des nuages pailletés dont vos yeux sont éblouis.

Si vous revenez à vous, c’est pour partager la mélancolie jusqu’alors incompréhensible des peuples du Nord et pour sentir, comme ils le sentent, le charme de leur monotone poésie. Cette initiation aux douceurs de la tristesse est douloureuse ; c’est un plaisir pourtant : vous suivez lentement, au bruit des tempêtes, le char de la mort en chantant des hymnes de regret et d’espérance ; votre âme en deuil se prête à toutes les illusions, elle sympathise avec tous les objets dont vos yeux sont frappés. L’air, la brume, l’eau, tout vous cause une impression nouvelle, soit à l’odorat, soit au tact ; il y a quelque chose d’étrange dans vos sensations ; elles vous disent que vous approchez des dernières limites du monde vivant ; la zone glaciale est là devant vous et le vent du pôle vous pénètre jusqu’au cœur. Ce n’est pas doux ; c’est curieux et nouveau.

Je ne puis me consoler d’avoir été retenu si tard cet été par ma santé à Paris et à Ems : si j’avais suivi mon premier plan de voyage, je serais maintenant en Laponie, sur les bords de la mer Blanche, bien au delà d’Archangel ; mais, vous le voyez, je crois y être : c’est la même chose…

Quand je retombe du haut de mes illusions, je me retrouve non pas marchant terre à terre, mais voguant sur le bateau à vapeur le Nicolas Ier, dont je vous ai conté le naufrage, un des plus beaux et des plus commodes bâtiments de l’Europe, et je m’y retrouve au milieu de la société la plus élégante que j’aie rencontrée depuis longtemps.

Celui qui pourrait noter dans le style de Boccace les conversations auxquelles j’ai pris une part bien modeste depuis trois jours, ferait un livre aussi brillant, aussi amusant que le Décaméron et presque aussi profond que la Bruyère. Mes récits ne vous en donneraient qu’une idée imparfaite ; je veux pourtant essayer.

Souffrant depuis longtemps, j’étais malade à Travemünde, si malade que, le jour du départ, j’ai pensé renoncer au voyage. Cependant ma voiture était embarquée depuis la veille. Onze heures du matin venaient de sonner, et nous devions appareiller à trois heures après midi. Je sentais le frisson de la fièvre parcourir mes veines, et je craignais d’augmenter le mal de cœur qui me tourmentait, par le mal de mer qui me menaçait. Que ferai-je à Pétersbourg, à huit cents lieues de chez moi, si j’y tombe sérieusement malade ? me disais-je. Pourquoi causer cette peine à mes amis, quand je puis la leur épargner ?

S’embarquer avec la fièvre pour un voyage de long cours, n’est-ce pas de la démence ? Mais n’est-ce pas une folie plus ridicule encore de reculer devant le dernier pas, et de faire rapporter ma voiture à terre, au grand étonnement de tout le pays ? Que dire aux habitants de Travemünde ? comment expliquer ma résolution tardive à mes amis de Paris ?

Je suis peu habitué à me laisser diriger par des considérations de cette nature ; mais j’étais malade, et surtout faible : il eût fallu, pour m’arrêter en chemin, une résolution forte ; pour continuer, il ne fallait que du laisser aller.

Le frisson redoublait pourtant ; une angoisse, une langueur inexplicables, m’avertissaient de la nécessité du repos ; un profond dégoût pour les aliments, une vive douleur de tête et de côté me faisaient redouter une traversée de quatre jours. Je ne la supporterai pas, me disais-je ; ne suis-je pas insensé d’affronter tous les inconvénients de la mer, dans la disposition où je me trouve ? Mais changer de projets est ce qui coûte le plus aux malades….. comme aux autres hommes.

Les eaux d’Ems m’ont guéri ; mais c’est en substituant un mal à un autre. Pour me délivrer de cette seconde maladie, il faudrait du repos. Que de raisons pour ne pas aller en Sibérie ! J’y vais pourtant.

Je ne savais vraiment plus quel parti prendre pour sortir d’une situation plus que pénible, puisqu’elle était ridicule.

Enfin, je me décide à jouer, à croix ou pile, une vie que je ne sais plus diriger, et comme on met sa bourse sur une carte, j’appelle mon domestique, bien déterminé à faire ce qu’il décidera. Je lui demande conseil.

« Il faut continuer, répond-il, nous sommes si près.

— D’ordinaire vous craignez la mer !

— Je la crains encore ; mais, à la place de monsieur, je ne voudrais pas reculer après avoir fait charger ma voiture sur le vaisseau.

— Pourquoi craignez-vous de reculer, et ne craignez-vous pas de me rendre sérieusement malade ? » Point de réponse.

« Dites-moi donc pourquoi vous voulez continuer ?

— Parce que !!!

— A la bonne heure !!!… Eh bien ! d’après cela, partons.

— Mais si vous devenez plus malade, reprend cet excellent homme, qui commence à s’effrayer de la responsabilité qui va peser sur lui, je me reprocherai votre imprudence.

— Si je suis malade, vous me soignerez.

— Cela ne vous guérira pas.

— N’importe !!! nous allons partir. »

L’éloquence de mon domestique ne ressemblait pas mal à celle d’une femme de chambre dont parle Grimm. Une autre femme de chambre mourante était rebelle à toutes les exhortations de sa famille, de sa maîtresse et des prêtres. On appelle une ancienne camarade : celle-ci dit quelques mots, et la moribonde, parfaitement docile, se hâte de remplir, avec une résignation et une ferveur édifiantes, tous ses devoirs religieux. Ces mots, les voici : Quoi donc ? Eh bien donc ! Fi donc ! Allons donc ! Mademoiselle !

Persuadé comme cette demoiselle mourante, j’étais à trois heures sonnantes sur le vaisseau encore à l’ancre, apportant dans le bâtiment le frisson, le mal de cœur, et un inexprimable regret de l’acte de faiblesse dont je me rendais coupable. Mille pressentiments funestes m’assaillirent alors, et j’arrangeais malgré moi d’avance toutes les scènes lugubres que ces pressentiments m’annonçaient.

On lève l’ancre : je baisse la tête et me couvre les yeux de ma main, dans un excès de désespoir stupide. A peine les roues ont-elles commencé à tourner qu’il se fait en moi une révolution aussi soudaine, aussi complète qu’inexplicable. Vous me croirez, car vous êtes habitué à me croire ; d’ailleurs, quel motif aurais-je d’inventer une histoire qui n’a pour elle que la vérité ? Vous me croirez donc, et si je publie ceci, mes lecteurs me croiront comme vous, sachant que je me trompe quelquefois, mais que je ne mens jamais. Bref, les douleurs, les frissons se dissipent ; la tête s’éclaircit ; la maladie s’évanouit comme une vapeur, et je me trouve subitement en parfaite santé. Ce coup de baguette m’a tellement surpris que je n’ai pu me refuser le plaisir de vous en décrire les effets. La mer m’a guéri du mal de mer : ceci s’appelle de l’homéopathie en grand.

A la vérité, depuis que nous sommes embarqués le temps n’a pas cessé d’être admirable….

Près de quitter Travemünde, au plus fort de mes angoisses et comme on allait lever l’ancre, je vis arriver sur le bâtiment où j’étais venu m’établir d’avance, un homme âgé, très-gros : il se soutenait avec peine sur ses deux jambes énormément enflées, sa tête, bien posée entre ses larges épaules, me parut noble ; c’était le portrait de Louis XVI. J’appris bientôt qu’il était Russe, descendant des conquérants Varègues, et par conséquent de la plus ancienne noblesse ; il s’appelait le prince K***.

En le voyant se traîner péniblement vers un tabouret, et s’appuyer sur le bras de son secrétaire, j’avais pensé d’abord : voilà un triste compagnon de voyage ; mais en l’entendant nommer, je me rappelai que je le connaissais de réputation depuis longtemps, et je me reprochai l’incorrigible manie de juger sur l’apparence.

A peine assis, ce vieillard, à la physionomie ouverte, au regard fin, bien que noble et sincère, m’apostrophe par mon nom, quoique nous ne nous fussions jamais rencontrés. Interpellé si brusquement, je me lève avec surprise, mais sans répondre : le prince continue de ce ton de grand seigneur, dont la simplicité parfaite exclut toute cérémonie à force de vraie politesse.

Vous qui avez vu à peu près l’Europe entière, me dit-il, vous serez de mon avis, j’en suis sûr.

— Sur quoi, prince ?

— Sur l’Angleterre. Je disais au prince que voici (en m’indiquant du doigt, sans autre présentation, l’homme avec lequel il causait), qu’il n’y a pas de noblesse chez les Anglais. Ils ont des titres et des charges ; mais l’idée que nous attachons à la vraie noblesse, à celle qui ne peut ni se donner, ni s’acheter, leur est étrangère. Un souverain peut faire des princes ; l’éducation, les circonstances, le génie, la vertu, peuvent faire des héros ; rien de tout cela ne saurait produire un gentilhomme.

— Prince, répliquai-je, la noblesse, comme on l’entendait autrefois en France, et comme nous l’entendons vous et moi ce me semble aujourd’hui, est devenue une fiction et l’a toujours été peut-être. Vous me rappelez le mot de M. Lauraguais, qui disait, en revenant d’une assemblée de maréchaux de France : « Nous étions douze ducs et pairs, mais il n’y avait que moi de gentilhomme. »

— Il disait vrai, reprit le prince. Sur le continent, le gentilhomme seul est regardé comme noble, parce que, dans le pays où la noblesse est encore quelque chose, elle tient au sang et non à la fortune, à la faveur, aux talents, aux emplois ; c’est le produit de l’histoire ; et, de même qu’en physique, l’époque de la formation de certains métaux paraît être passée, de même, en politique, la période de la création des familles nobles est finie. Voilà ce que les Anglais ne veulent pas comprendre.

— Il est certain, répliquai-je, que tout en conservant l’orgueil de la féodalité, ils ont perdu le sens des institutions féodales. En Angleterre, la chevalerie a été subjuguée par l’industrie, qui a bien consenti de se loger dans une constitution baroniale, mais à condition que les anciens priviléges attribués aux noms fussent mis à portée des familles nouvelles. Par cette révolution sociale, résultat d’une suite de révolutions politiques, les droits héréditaires n’étant plus attachés aux races, se sont trouvés transférés aux personnes, aux emplois et aux terres. Jadis le guerrier ennoblissait le sol qu’il avait conquis, aujourd’hui c’est la possession de la terre qui constitue le seigneur ; et ce qu’on appelle la noblesse en Angleterre me fait l’effet d’un habit doré dont tout homme peut se revêtir, pourvu qu’il soit assez riche pour le payer. Cette aristocratie de l’argent est très-différente, sans doute, de l’aristocratie du sang ; le rang acheté dénote l’intelligence et l’activité de l’homme, le rang hérité atteste la faveur de la Providence. La confusion des idées sur les deux aristocraties, celle de l’argent et celle de la naissance, est telle en Angleterre, que les descendants d’une famille historique, s’ils sont pauvres et sans titre, vous disent : nous ne sommes pas nobles, tandis que Milord***, petit-fils d’un tailleur, fait, en sa qualité de membre de la chambre des pairs, partie de la haute aristocratie du pays. Ajoutez à cette bizarrerie les substitutions de noms transmis par les femmes, et vous tomberez dans une confusion dont les étrangers ne peuvent se tirer[1].

— Je savais bien que nous étions d’accord, reprit le prince avec une gravité gracieuse qui lui est particulière.

Vous comprenez que j’ai resserré en peu de lignes cette première conversation ; mais je vous en ai donné le résumé.

Frappé de cette manière facile de faire connaissance, et délivré comme par magie du mal qui m’avait tourmenté jusqu’au moment d’appareiller, je me mis à examiner le compatriote du prince K***, le prince D***, dont le grand nom historique avait d’abord attiré mon attention. Je vis un homme jeune encore, au teint plombé, à l’œil souffrant, mais au front bombé, à la taille élevée, noble ; sa figure régulière était en accord avec la froideur de son maintien, et cette harmonie ne manquait pas d’agrément.

Le prince K***, qui ne laisse jamais tomber la conversation, et qui se plaît à traiter à fond les sujets qui l’intéressent, reprit après un instant de silence :

« Pour vous prouver que les Anglais et nous, nous n’avons point du tout la même manière de définir la noblesse, je veux vous conter une petite anecdote qui vous paraîtra peut-être plaisante.

« En 1814 j’accompagnais l’Empereur Alexandre dans son voyage à Londres. A cette époque Sa Majesté m’honorait d’une assez grande confiance, et je dus à ma faveur apparente beaucoup de marques de bonté de la part du prince de Galles[2]. Ce prince me prit un jour à part, et me dit : « Je voudrais faire quelque chose qui fût agréable à l’Empereur ; il paraît aimer beaucoup le médecin qui l’accompagne : pour rais-je accorder à cet homme une faveur qui fît plaisir à votre maître ?

— Oui, Monseigneur, répondis-je.

— Quoi donc ?

— La noblesse. »

« Le lendemain, le docteur ** fut nommé knight (chevalier).

« L’Empereur se fit expliquer, d’abord par moi et depuis par bien d’autres, ce que c’était que cette distinction qui valait à son médecin le titre de sir et à la femme du sir, celui de lady ; mais, malgré sa perspicacité qui était grande, il est mort sans avoir pu comprendre nos explications, ni la valeur de la nouvelle dignité conférée à son docteur. Il m’en a encore parlé dix ans plus tard à Pétersbourg.

« L’ignorance de l’Empereur Alexandre, répondis-je, est justifiée par celle de bien d’autres hommes d’esprit, à commencer par la plupart des romanciers étrangers, qui veulent mettre en scène des personnages de la société anglaise. »

Cette histoire, contée avec une élégance de ton, une grâce de manières, une simplicité de gestes, une expression de physionomie, un son de voix qui ajoutent de la finesse aux moindres paroles, en décelant plus d’esprit que celui qui parle ne semble en vouloir montrer, nous mit tous de bonne humeur et servit de prélude à une conversation qui dura plusieurs heures.

Nous passâmes en revue la plupart des choses et des personnes remarquables de ce monde, et surtout de ce siècle ; je recueillis une foule d’anecdotes, de portraits, de définitions, d’aperçus fins qui jaillissaient involontairement du fond de l’entretien et de l’esprit naturel et cultivé du prince K*** ; ce plaisir rare et délicat me fit rougir du premier jugement que j’avais porté sur ce vieux goutteux en le voyant arriver dans notre vaisseau. Jamais heures ne passèrent plus vite que ce temps presqu’uniquement employé par moi à écouter. J’étais instruit autant qu’amusé.

Le ton du grand monde, en Russie, est une politesse facile dont le secret s’est à peu près perdu chez nous. Il n’y eut pas jusqu’au secrétaire du prince K***, qui, quoique Français, ne me parût réservé, modeste, exempt de vanité, et dès lors supérieur aux soucis de l’amour-propre, aux mécomptes de la vanité.

Si c’est là ce qu’on gagne à vivre sous le despotisme, vive la Russie[3]. Comment les manières élégantes pourraient-elles subsister dans un pays où l’on ne respecte rien, puisque le bon ton n’est que le discernement dans les témoignages du respect ? Recommençons à montrer du respect pour ce qui a droit à notre déférence, nous redeviendrons naturellement pour ainsi dire involontairement polis. Malgré la réserve que je mettais dans mes ré ponses au prince K ***, l’ancien diplomate fut bien tôt frappé de la direction de mes idées : Vous n’êtes ni de votre pays, ni de votre temps, me dit-il ; vous êtes l’ennemi de la parole comme levier poli tique.

— C’est vrai, lui répliquai-je, tout autre moyen de découvrir la valeur des hommes me paraîtrait préférable à la parole publique dans un pays où l’amour propre est aussi facile à éveiller qu’il l’est dans le mien. Je ne crois pas qu’il se trouve en France beaucoup d’hommes d’un caractère assez ferme pour ne pas sacrifier leurs opinions les plus chères au désir de faire dire qu’ils ont débité un beau discours.

— Cependant, reprit le prince russe libéral, tout est dans la parole : l’homme tout entier et quelque chose de supérieur à lui-même se révèlent dans le discours : la parole est divine !

— Je le crois comme vous, répliquai-je, et voilà pourquoi je crains de la voir prostituée.

— Quand un talent comme celui de M. Canning, reprit le prince, captivait l’attention des premiers hommes de l’Angleterre et du monde, la parole poli tique était quelque chose, Monsieur.

— Quel bien a produit ce brillant génie ? Et quel mal n’eût-il pas fait, s’il eût eu pour auditeurs des esprits faciles à enflammer ? La parole employée dans l’intimité comme un moyen de persuasion, la parole secrètement appliquée à changer la direction des idées, à diriger la conduite d’un homme ou d’un petit nombre d’hommes, me paraît utile, soit comme auxiliaire, soit comme contre-poids du pouvoir ; je la crains dans une assemblée politique nombreuse et dont les délibérations sont doublement publiques ; par les discours prononcés en présence de la foule et par le rapport que le lendemain les journaux font de cette scène dont ils centuplent l’effet. C’est ainsi qu’on fait souvent triompher les vues courtes et les idées, communes aux dépens des pensées élevées et des plans profondément médités. Imposer aux nations le gouvernement des majorités, c’est les soumettre à la médiocrité. Si tel n’est pas votre but, vous avez tort de vanter le gouvernement de la parole. La politique du grand nombre est presque toujours timide, avare et mesquine ; si vous m’opposez l’exemple de l’Angleterre, je vous dirai que ce pays n’est pas ce qu’on croit qu’il est : il est vrai que dans les chambres on décide les questions à la majorité, mais cette majorité du parlement représente l’aristocratie du pays, qui, depuis longtemps, n’a cessé qu’à de bien courts intervalles de diriger l’État. D’ailleurs, à combien de mensonges la forme parlementaire n’a-t-elle pas fait descendre les chefs de cette oligarchie masquée ?… Est-ce là ce que vous enviez à l’Angleterre ?

— Il faut pourtant mener les hommes par la peur ou par la persuasion.

— D’accord, mais l’action est plus persuasive que la parole. Jugez-en par la monarchie prussienne ; jugez-en par Bonaparte ; de grandes choses se sont accomplies sous son règne. Or Bonaparte, à son début, a gouverné par la persuasion autant et plus que par la force, et pourtant son éloquence, qui était grande, ne s’adressait directement qu’aux individus ; il n’a jamais parlé aux masses que par des faits ; voilà comment on frappe l’imagination des hommes sans abuser des dons de Dieu : discuter la loi en public c’est ôter d’avance à la loi le respect qui fait sa puissance.

— Vous êtes un tyran.

— Au contraire, je crains les avocats et leur écho, le journal, qui n’est qu’une parole dont le retentisse ment dure vingt-quatre heures : voilà les tyrans qui nous menacent aujourd’hui.

— Venez chez nous ; vous apprendrez à en redouter d’autres.

— Vous avez beau faire, ce n’est pas vous, prince, qui parviendrez à me donner mauvaise opinion de la Russie.

— N’en jugez, ni par moi, ni par aucun des Russes qui ont voyagé ; avec notre naturel flexible nous devenons cosmopolites dès que nous sortons de chez nous, et cette disposition d’esprit est déjà une satire contre notre gouvernement !!!… »

Ici, malgré l’habitude qu’il a de parler franc sur toutes choses, le prince eut peur de moi, de lui même, surtout des autres, et il se jeta dans des aperçus assez vagues.

Je ne me fatiguerai pas inutilement la mémoire à vous reproduire les formes d’un dialogue devenu trop peu sincère pour qu’il pût suppléer aux idées par l’éclat de l’expression, qui, je dois le dire, ne lui manquait jamais. Plus tard, le prince profita d’un moment de solitude pour achever de me développer son opinion sur le caractère des hommes et des institutions de son pays. Voici à peu près ce que j’ai retenu de ses déductions :

« La Russie est à peine aujourd’hui à quatre cents ans de l’invasion des barbares, tandis que l’Occident subi la même crise depuis quatorze siècles : une civilisation de mille ans plus ancienne met une distance incommensurable entre les mœurs des nations.

« Bien des siècles avant l’irruption des Mongols, les Scandinaves envoyèrent aux Slaves, alors tout à fait sauvages, des chefs qui régnèrent à Novgorod la grande, et à Kiew, sous le nom de Varègues ; ces héros étrangers, venus avec une troupe peu nombreuse, furent les premiers princes des Russes, et leurs compagnons furent la souche de la noblesse la plus ancienne du pays. Les princes Varègues, espèce de demi-dieux, ont policé cette nation alors nomade. Dans le même temps, les empereurs et les patriarches de Constantinople lui donnaient le goût de leurs arts et de leur luxe. Telle fut, si vous me passez l’expression, la première couche de civilisation qui s’est abîmée sous les pieds des Tatars, lors de l’arrivée de ces nouveaux conquérants en Russie.

« De grandes figures de saints et de saintes qui sont les législateurs des peuples chrétiens, brillent dans les temps fabuleux de la Russie. Des princes puissants par leurs féroces vertus ennoblirent la première époque des annales slaves. Leur mémoire traverse cette profonde obscurité comme des étoiles percent les nuages pendant une nuit orageuse. Or, le seul son de ces noms bizarres réveille l’imagination et fait appel à la curiosité. Rurick, Oleg, la reine Olga, saint Wladimir, Swiatopolk, Manomaque, sont des personnages dont le caractère ne ressemble pas plus que le nom à celui de nos grands hommes de l’Occident.

« Ils n’ont rien de chevaleresque, ce sont des rois bibliques : la nation qu’ils ont rendue glorieuse est restée voisine de l’Asie ; ignorant nos idées romantiques, elle a conservé ses mœurs patriarcales.

« Les Russes n’ont point été formés à cette brillante école de la bonne foi dont l’Europe chevaleresque a su si bien profiter, que le mot honneur fut longtemps synonyme de fidélité à la parole, et que la parole d’honneur est encore une chose sacrée, même en France où l’on a oublié tant de choses ! La noble influence des chevaliers croisés s’est arrêtée en Pologne avec celle du catholicisme ; les Russes sont guerriers, mais pour conquérir ; ils se battent par obéissance et par avidité ; les chevaliers polonais guerroyaient par pur amour de la gloire : ainsi, quoique dans l’origine ces deux nations sorties de la même souche eussent entre elles de grandes affinités, le résultat de l’histoire, qui est l’éducation des peuples, les a séparées si profondément qu’il faudra plus de siècles à la politique russe pour les confondre de nouveau, qu’il n’en a fallu à la religion et à la société pour les diviser[4].

« Tandis que l’Europe respirait à peine des efforts qu’elle avait faits pendant des siècles pour arracher le tombeau de Jésus-Christ aux mécréants, les Russes payaient tribut aux Mahométans sous Usbeck et continuaient cependant à recevoir de l’empire grec, selon leur première habitude, ses arts, ses mœurs, ses sciences, sa religion, sa politique avec ses traditions d’astuce et de fraude, et son aversion pour les croisés latins. Si vous réfléchissez à toutes ces données religieuses, civiles et politiques, vous ne vous étonnerez plus du peu de fond qu’on peut faire sur la parole d’un Russe (c’est le prince russe qui parle), ni de l’esprit de ruse qui s’accorde avec la fausse culture byzantine et qui préside même à la vie sociale sous l’empire des czars, heureux successeurs des lieutenants de Bati.

« Le despotisme complet, tel qu’il règne chez nous, s’est fondé au moment où le servage s’abolissait dans le reste de l’Europe. Depuis l’invasion des Mongols, les Slaves, jusqu’alors l’un des peuples les plus libres du monde, sont devenus esclaves des vainqueurs d’abord, et ensuite de leurs propres princes. Le servage s’établit alors chez eux non-seulement comme un fait, mais comme une loi constitutive de la société. Il a dégradé la parole humaine en Russie, au point qu’elle n’y est plus considérée que comme un piége : notre gouvernement vit de mensonge, car la vérité fait peur au tyran comme à l’esclave. Aussi, quelque peu qu’on parle en Russie, y parle-t-on toujours trop, puisque dans ce pays tout discours est l’expression d’une hypocrisie religieuse ou politique.

« L’autocratie, qui n’est qu’une démocratie idolâtre, produit le nivellement chez nous tout comme la démocratie absolue le produit dans les républiques simples.

« Nos autocrates ont fait jadis à leurs dépens l’apprentissage de la tyrannie. Les grands princes[5], forcés de pressurer leurs peuples au profit des Tatars, traînés souvent eux-mêmes en esclavage jusqu’au fond de l’Asie, mandés à la horde pour un caprice, ne régnant qu’à condition qu’ils serviraient d’instruments dociles à l’oppression, détrônés aussitôt qu’ils cessaient d’obéir, instruits au despotisme par la servitude, ont familiarisé leurs peuples avec les violences de la conquête qu’ils subissaient personnellement[6] : voilà comment, par la suite des temps, les princes et la nation se sont mutuellement pervertis.

« Or, notez la différence, ceci se passait en Russie à l’époque où les rois de l’Occident et leurs grands vassaux luttaient de générosité pour affranchir les populations.

« Les Polonais se trouvent aujourd’hui vis-à-vis des Russes absolument dans la position où étaient ceux-ci vis-à-vis des Mongols sous les successeurs de Bati. Le joug qu’on a porté n’engage pas toujours à rendre moins pesant celui qu’on impose. Les princes et les peuples se vengent quelquefois comme de simples particuliers sur des innocents ; ils se croient forts parce qu’ils font des victimes. »

Prince, repris-je après avoir écouté attentive ment cette longue série de déductions, je ne vous crois pas. C’est de l’élégance d’esprit que de s’élever au-dessus des préjugés nationaux et de faire comme vous le faites les honneurs de son pays à un étranger ; mais je ne me fie pas plus à vos concessions qu’aux prétentions des autres.

— Dans trois mois vous rendrez plus de justice au gouvernement de la parole et à moi ; en attendant, et tandis que nous sommes encore seuls, il disait ceci en regardant de tous côtés, je veux fixer votre attention sur un point capital : je vais vous donner une clef qui vous servira pour tout expliquer dans le pays où vous entrez.

« Pensez à chaque pas que vous ferez chez ce peuple asiatique, que l’influence chevaleresque et catholique a manqué aux Russes ; non-seulement ils ne l’ont pas reçue, mais ils ont réagi contre elle avec animosité pendant leurs longues guerres contre la Lithuanie, la Pologne et contre l’ordre teutonique et l’ordre des chevaliers Porte-Glaive.

— Vous me rendez fier de ma perspicacité ; j’écrivais dernièrement à un de mes amis que, d’après ce que j’entrevoyais, l’intolérance religieuse était le ressort secret de la politique russe.

— Vous avez parfaitement deviné ce que vous allez voir : vous ne sauriez vous faire une juste idée de la profonde intolérance des Russes ; ceux qui ont l’esprit cultivé et qui communiquent par les affaires avec l’occident de l’Europe, mettent le plus grand art à cacher leur pensée dominante qui est le triomphe de l’orthodoxie grecque, synonyme pour eux de la politique russe. Sans cette pensée, rien ne s’explique ni dans nos mœurs, ni dans notre politique. Vous ne croyez pas, par exemple, que la persécution de la Pologne soit l’effet du ressentiment personnel de l’Empereur : elle est le résultat d’un calcul froid et profond. Ces actes de cruauté sont méritoires aux yeux des vrais croyants, c’est le Saint-Esprit qui éclaire le souverain au point d’élever son âme au-dessus de tout sentiment humain, et Dieu bénit l’exécuteur de ses hauts desseins : d’après cette manière de voir, juges et bourreaux sont d’autant plus saints qu’ils sont plus barbares. Vos journaux légitimistes ne savent ce qu’ils veulent quand ils cherchent des alliés chez les schismatiques. Nous verrons une révolution européenne avant de voir l’Empereur de Russie servir de bonne foi un parti catholique : les protestants seront réunis au Pape plus aisément que le chef de l’autocratie russe, car les protestants ayant vu toutes leurs croyances dégénérer en systèmes et leur foi religieuse changée en un doute philosophique, n’ont plus que leur orgueil de sectaires à sacrifier à Rome ; tandis que l’Empereur possède un pouvoir spirituel très-réel et très-positif dont il ne se démettra jamais volontairement. Rome et tout ce qui se rattache à l’Église romaine n’a pas de plus dangereux ennemis que l’autocrate de Moscou, chef visible de son Église ; et je m’étonne que la perspicacité italienne n’ait pas encore découvert le danger qui nous menace de ce côté[7]. D’après ce tableau très-véridique, jugez de l’illusion dont se bercent une partie des légitimistes de Paris !!!… »

Cette conversation vous donne l’idée de toutes les autres ; chaque fois que le sujet devenait inquiétant pour l’amour-propre moscovite, le prince K… s’interrompait, à moins qu’il ne fût parfaitement sûr que personne ne pouvait nous entendre.

Ces confidences m’ont fait réfléchir, et mes réflexions m’ont fait peur.

Il y a autant d’avenir et peut-être plus dans ce pays longtemps compté pour rien par nos penseurs modernes, tant il paraissait arriéré, qu’il y en a dans les sociétés anglaises implantées sur le sol de l’Amérique et trop vantées par des philosophes dont les systèmes ont enfanté notre démocratie actuelle, avec tous ses abus.

Si l’esprit militaire qui règne en Russie n’a rien produit de semblable à notre religion de l’honneur, ce n’est pas à dire que la nation ait moins de force parce que ses soldats sont moins brillants que les nôtres ; l’honneur est une divinité humaine ; mais dans la vie pratique le devoir vaut l’honneur et plus que l’honneur ; c’est moins éclatant, c’est plus soutenu, plus fort. Il ne sortira point de là des héros du Tasse ou de l’Arioste ; mais des personnages dignes d’inspirer un autre Homère, un autre Dante, peuvent renaître des ruines d’une seconde Ilion attaquée par un autre Achille, par un homme qui, comme guerrier, valait à lui seul tous les héros de l’Iliade.

Mon opinion est que l’empire du monde est dévolu désormais non pas aux peuples turbulents, mais aux peuples patients[8] : l’Europe éclairée comme elle l’est ne peut plus être soumise qu’à la force réelle : or, la force réelle des nations, c’est l’obéissance au pouvoir qui les commande, comme celle des armées est la discipline. Dorénavant, le mensonge nuira surtout à ceux qui l’emploieront ; la vérité redevient un moyen d’influence nouveau, tant l’oubli lui a rendu de jeunesse et de puissance.

Lorsque notre démocratie cosmopolite, portant ses derniers fruits, aura fait de la guerre une chose odieuse à des populations entières, lorsque les nations, soi-disant les plus civilisées de la terre, auront achevé de s’énerver dans leurs débauches politiques, et que de chute en chute elles seront tombées dans le sommeil au dedans et dans le mépris au dehors, toute alliance étant reconnue impossible avec ces sociétés évanouies dans l’égoïsme, les écluses du Nord se lèveront de nouveau sur nous, alors nous subirons une dernière invasion non plus de barbares ignorants, mais de maîtres rusés, avisés, plus avisés que nous, car ils auront appris de nos propres excès comment on peut et l’on doit nous gouverner.

Ce n’est pas pour rien que la Providence amoncelle tant de forces inactives à l’orient de l’Europe. Un jour le géant endormi se lèvera, et la violence mettra fin au règne de la parole. En vain, alors, l’égalité éperdue rappellera la vieille aristocratie au secours de la liber té ; l’arme ressaisie trop tard, portée par des mains trop longtemps inactives, sera devenue impuissante. La société périra pour s’être fiée à des mots vides de sens ou contradictoires ; alors les trompeurs échos de l’opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs, pousseront au bouleversement, ne fût-ce qu’afin d’avoir quelque chose à raconter pendant un mois de plus ; ils tueront la société pour vivre de son cadavre.

Les ténèbres renaissent de la multiplicité des lumières, l’éblouissement est une cécité momentanée.

L’Allemagne, avec ses gouvernements éclairés, avec ses peuples bons et sages, pouvait refonder en Europe une aristocratie tutélaire, mais ces gouvernements se sont séparés de leurs sujets : le roi de Prusse, devenu la sentinelle avancée de la Russie[9], a fait de ses soldats des révolutionnaires muets et patients, au lieu d’avoir mis à profit leur bon esprit pour en faire les défenseurs naturels de la vieille Europe, du seul coin de la terre où, jusqu’à ce jour, la liberté raisonnable ait trouvé un asile. En Allemagne on pourrait encore conjurer l’orage ; en France, en Angleterre, en Espagne, nous ne pouvons déjà plus qu’attendre la foudre.

Un retour à l’unité religieuse sauverait l’Europe ; mais cette unité, qui la fera reconnaître, qui la fera respecter, par quels nouveaux miracles s’imposera-t-elle au monde insouciant qui la méconnaît ? sur quelle autorité s’appuiera-t-elle ? c’est le secret de Dieu. L’esprit de l’homme pose les problèmes ; l’action divine, c’est-à-dire le temps, les résout.

A ce propos une crainte amère m’est inspirée pour mon pays. Quand le monde, fatigué des demi-mesures, aura fait un pas vers la vérité, quand la religion sera reconnue pour l’affaire importante, unique des sociétés émues non plus pour des intérêts périssables, mais pour les seuls biens réels, c’est-à-dire éternels, Paris, le frivole Paris élevé si haut sous le règne d’une philosophie sceptique, Paris, la folle capitale de l’indifférence et du cynisme, conservera-t-il sa suprématie parmi des générations enseignées par la crainte, sanctifiées par le malheur, désabusées par l’expérience et mûries par la méditation ?

Il faudrait que la réaction partît de Paris même : pouvons-nous espérer ce prodige ? Qui nous assure qu’au sortir de l’époque de destruction, et quand la nouvelle lumière de la foi brillera au cœur de l’Europe, le centre de la civilisation ne sera pas déplacé ? Qui nous dit enfin que la France, délaissée dans son impiété, ne deviendra pas alors pour les catholiques régénérés ce que fut la Grèce pour les premiers chrétiens, le foyer éteint de l’orgueil et de l’éloquence ? De quel droit espérerait-elle une exception ? Les nations meurent comme les hommes, et les nations volcans meurent vite.

Notre passé fut si brillant, notre présent est si terne, qu’au lieu d’invoquer témérairement l’avenir, nous devons le redouter. Je l’avoue désormais, je crains pour nous plus que je n’espère, et l’impatience de cette jeunesse française qui, sous le règne sanglant de la Convention, nous promettait tant de triomphes, me paraît aujourd’hui le signal de la décadence. L’état présent avec tous ses inconvénients, est encore un ordre de choses plus heureux pour tous que ne le sera le siècle qu’il nous présage, et dont je m’efforce en vain de détourner ma pensée.

La curiosité que j’ai de voir la Russie et l’admiration que me cause l’esprit d’ordre qui doit présider à l’administration de ce vaste État, ne m’empêchent pas de juger avec impartialité la politique de son gouvernement. La domination de la Russie se bornât-elle aux exigences diplomatiques, sans aller jusqu’à la conquête, me paraîtrait ce qu’il y a de plus redoutable pour le monde. On se trompe sur le rôle que cet État jouerait en Europe : d’après son principe constitutif il représenterait l’ordre ; mais d’après le caractère des hommes, il propagerait la tyrannie sous prétexte de remédier à l’anarchie ; comme si l’arbitraire remédiait à aucun mal ! L’élément moral manque à cette nation ; avec ses mœurs militaires et ses souvenirs d’invasions elle en est encore aux guerres de conquêtes, les plus brutales de toutes, tandis que les luttes de la France et des autres nations de l’Occident seront dorénavant des guerres de propagande.

Le nombre des passagers que j’ai rencontrés sur le Nicolas Ier est heureusement peu considérable ; une jeune princesse D***, née princesse d’A***, accompagne son mari qui retourne à Saint-Pétersbourg ; elle est charmante, c’est tout à fait l’héroïne d’une romance écossaise.

Cet aimable ménage revient de Greiffenberg en Silésie ; la princesse est aussi accompagnée de son frère, jeune homme agréable. Ils ont passé plusieurs mois en Silésie à essayer en famille le fameux traitement d’eau froide, qu’on y fait subir aux adeptes. C’est plus qu’un remède, c’est un sacrement : c’est le baptême médical.

Dans la ferveur de leur croyance, le prince et la princesse nous ont raconté des résultats surprenants obtenus par ce nouveau moyen de guérison. Cette découverte est due à un paysan qui se croit supérieur à tous les médecins et justifie sa foi par les effets : il croit en lui-même ; cet exemple gagne les autres : bien des croyants au nouvel apôtre sont guéris par leur foi.

Une foule d’étrangers de tous les pays affluent à Greiffenberg ; on y traite tous les maux, excepté les maladies de poitrine. On vous administre des douches d’eau à la glace, puis on vous roule pendant cinq ou six heures dans de la flanelle. Rien ne résiste à la transpiration que ce traitement provoque au patient, disait le prince.

— Rien ni personne, repris-je.

— Vous vous trompez, répliqua le prince avec la vivacité d’un nouveau converti ; sur une multitude de malades, il n’est mort que très-peu de personnes à Greiffenberg. Des princes, des princesses s’établissent près du nouveau sauveur, et quand on a essayé de son remède, l’eau devient une passion. »

Ici, le prince D*** interrompt sa narration, il regarde à sa montre et appelle un domestique. Cet homme arrive une grande bouteille d’eau froide à la main, et la lui verse tout entière sur le corps, entre son gilet et sa chemise : je n’en croyais pas mes yeux.

Le prince continue la conversation sans paraître remarquer mon étonnement : « Le père du duc régnant de Nassau, dit-il, vient de passer un an à Greiffenberg ; il y est arrivé perclus et impotent : l’eau l’a ressuscité, mais comme il prétend à une guérison parfaite, il ignore encore quand il pourra quitter la place. Nul ne sait en arrivant à Greiffenberg combien de temps il y restera ; la longueur du traitement dépend du mal et de l’humeur du malade : on ne peut calculer l’effet d’une passion, et cette manière d’employer l’eau devient une passion pour certaines personnes, qui dès lors se fixent indéfiniment près de la source de leur suprême félicité.

— Ainsi ce traitement devient dangereux, non parce qu’il fait du mal, mais parce qu’il fait trop de plaisir.

— Vous vous moquez, mais allez à Greiffenberg, vous reviendrez aussi croyant que je le suis.

— Prince, en écoutant votre récit, je crois ; mais quand je réfléchirai je douterai : ces cures merveilleuses ont souvent des suites fâcheuses : des transpirations si violentes finissent par décomposer le sang ; que gagneront les malades à changer la goutte en hydropisie ? Vous êtes un bien jeune adepte ; si vous me paraissiez sérieusement malade, je n’oserais vous parler avec tant de franchise.

— Vous ne m’effrayez nullement, ajouta le prince, je suis si persuadé de l’efficacité du traitement par l’eau froide que je vais fonder chez moi un établissement semblable à celui de Greiffenberg. »

Les Slaves ont une autre manie que celle de l’eau froide, pensais-je tout bas, c’est la passion de toutes les nouveautés. L’esprit de ce peuple d’imitateurs s’exerce incessamment sur les inventions des autres. Outre le prince K*** et la famille D***, une princesse L*** se trouve encore sur notre vaisseau. Cette dame retourne à Pétersbourg ; elle en était partie, il y a huit jours, pour se rendre par l’Allemagne à Lausanne en Suisse, où elle comptait rejoindre sa fille près d’accoucher ; mais en débarquant à Travemünde, la princesse demande par désœuvrement la liste des passagers partis pour la Russie par le dernier paquebot : quelle n’est pas sa surprise en y lisant le nom de sa fille ! Elle prend des informations auprès du consul de Russie : plus de doute, la mère et la fille s’étaient croisées au milieu de la mer Baltique.

Aujourd’hui, la mère retourne à Pétersbourg où sa fille n’aura eu que le temps d’arriver pour ne pas accoucher sur mer.

Cette dame si contrariée est d’une société fort aimable : elle nous fait passer des soirées charmantes en nous chantant d’une voix agréable des airs russes tout nouveaux pour moi. La princesse D*** chante avec elle en partie et même accompagne quelquefois de certains pas gracieux les airs de danse des Cosaques. Ce spectacle national, ce concert impromptu, suspend les conversations d’une manière amusante, aussi les heures de la nuit et du jour s’écoulent-elles pour nous comme des instants.

Les vrais modèles du bon goût et des manières sociables ne se trouvent que dans les pays aristocratiques. Là, personne ne songe à se donner l’air comme il faut ; et c’est l’air comme il faut qui gâte la société dans les lieux sujets aux parvenus. Chez les aristocrates tous les gens qui se trouvent dans une chambre sont naturellement placés pour y entrer ; destinés à se rencontrer tous les jours, ils s’habituent les uns aux autres : à défaut de sympathie, l’intimité établit entre eux l’aisance, même la confiance ; on s’entend à demi-mot, chacun reconnaît sa manière de penser dans le langage de tous. On s’arrange les uns des autres pour la vie entière, et cette résignation se change en plaisir ; des voyageurs destinés à rester longtemps ensemble s’entendent mieux que ceux qui ne se rencontrent que pour un moment. De l’harmonie obligée naît la politesse générale qui n’exclut pas la variété : les esprits gagnent à ne marquer leur diversité que par des nuances délicates, et l’élégance du discours embellit tout sans nuire à rien, car la vérité des sentiments ne perd rien aux sacrifices qu’exige la délicatesse des expressions. Ainsi, grâce à la sécurité qui s’établit dans toute société exclusive, la gêne disparaît, et la conversation sans grossièreté devient d’une facilité, d’une liberté ravissantes.

Autrefois, en France, chaque classe de citoyens pouvait jouir de cet avantage ; c’était le temps de la bonne causerie, de la causerie des personnes habituées à se voir tous les jours. Nous avons perdu ce plaisir par beaucoup de raisons que je ne prétends pas déduire ici, mais surtout par le mélange abusif des hommes de tous états dans le même salon.

Ces hommes se réunissent par vanité au lieu de se chercher par plaisir. Depuis que tout le monde est partout, il n’y a de liberté nulle part, et l’aisance des manières est perdue en France. La gravité, la roideur anglaises, l’ont remplacée : c’est une arme indispensable dans une société mêlée. Mais pour apprendre à s’en servir, les Anglais du moins n’ont rien sacrifié, tandis que nous avons perdu des agréments qui faisaient le charme de la vie chez nous. Un homme qui croit ou qui pense à faire croire qu’il est de bonne compagnie parce qu’on le voit dans tel ou tel salon, ne peut plus être un homme aimable, un causeur amusant. La délicatesse réelle est une chose bonne en soi, la délicatesse imitée est une chose mauvaise comme toute affectation.

Notre société nouvelle est fondée sur des idées d’égalité démocratique, et ces idées nous ont apporté l’ennui en guise de nos plaisirs d’autrefois. Ce qui rend la conversation agréable, ce n’est pas de connaître beaucoup de monde, c’est de bien choisir et de bien connaître les personnes qu’on voit habituellement : la société n’est que le moyen ; le but est l’intimité. La vie sociale, pour être douce, impose aux individus des freins très-puissants. Dans le monde des salons comme dans les arts, le cheval échappé gâte tout ; j’aime le cheval de race, mais quand on est parvenu à le brider et à le dresser ; la sauvagerie indomptable n’est pas une force, elle dénote quelque chose d’incomplet dans l’organisation, et ce défaut physique se communique à l’âme. Un jugement sain est la récompense des passions réprimées.

Les intelligences qui produisent des chefs-d’œuvre ont mûri à l’abri d’une civilisation qu’elles n’ont jamais cessé de respecter, et à laquelle elles doivent le plus précieux de tous leurs avantages, l’équilibre. Rousseau, ce puissant démolisseur, est pourtant conservateur quand il se plaît à la peinture de la vie bourgeoise en Suisse, ou quand il explique la morale de l’Évangile aux philosophes incrédules et cyniques qui l’ébranlent et le déconcertent sans le convaincre.

Nos dames russes ont admis dans leur petit cercle un négociant français qui se trouve parmi les passagers. C’est un homme d’un âge plus que mûr, homme à grandes entreprises, à bateaux à vapeur, à chemins de fer, à prétentions de ci-devant jeune homme, un homme à sourires agréables, à mines gracieuses, à grimaces séduisantes, à gestes bourgeois, à idées arrêtées, à discours préparés : du reste bon diable, causant volontiers et même bien, quand il parle de ce qu’il sait à fond ; spirituel, amusant, suffisant ; mais tournant facilement à la sécheresse.

Il va en Russie pour électriser quelques esprits en faveur des grandes entreprises industrielles ; il voyage dans l’intérêt de plusieurs maisons de commerce françaises, qui se sont associées, dit-il, pour atteindre ce but intéressant, et sa tête, quoique remplie de graves idées commerciales, a place encore pour toutes les romances, chansons et petits couplets à la mode à Paris depuis vingt ans. Avant d’être négociant il a été lancier, et il a conservé de son premier métier des attitudes de beau de garnison assez plaisantes. Il ne parle aux Russes que de la supériorité des Français en tous genres, mais son amour-propre est trop en dehors pour devenir offensant : on en rit, c’est tout ce qu’on lui doit

Il nous chante le vaudeville en lançant aux femmes des œillades galantes, il déclame la Parisienne et la Marseillaise en se drapant d’un air théâtral dans son manteau : son répertoire, quelque peu grivois, amuse beaucoup nos étrangères. Elles croient faire un voyage à Paris ; le mauvais ton français ne les frappe nulle ment, parce qu’elles n’en connaissent ni la source ni la portée ; ce langage dont la vraie signification leur échappe, ne peut les effaroucher ; d’ailleurs les personnes vraiment de bonne compagnie sont toujours les plus difficiles à blesser : le soin de leur réhabilitation ne les oblige pas de se gendarmer à tout propos.

Le vieux prince K*** et moi, nous rions sous cape de tout ce qu’on leur fait écouter ; elles rient de leur côté avec l’innocence de personnes tout à fait ignorantes, et qui ne peuvent savoir où finit le bon goût, où commence le mauvais en France dans la conversation légère.

Le mauvais ton commence dès qu’on pense à l’éviter ; c’est à quoi ne pensent jamais des personnes parfaitement sûres d’elles-mêmes.

Quand la gaieté de l’ex-lancier devient un peu trop vive, les dames russes la calment en chantant à leur tour ces airs nationaux si nouveaux pour nous, et dont la mélancolie et l’originalité me charment. C’est surtout la savante marche de l’harmonie qui me frappe dans ces chants antiques ; on sent qu’ils viennent de loin.

La princesse L*** nous a chanté quelques airs de Bohémiens russes, et ils m’ont rappelé, à mon grand étonnement, les boléros espagnols. Les Gitanos d’Andalousie sont de la même race que les Bohémiens russes. Cette population dispersée, on ne sait par quelle cause, dans l’Europe entière, a conservé en tous lieux ses habitudes, ses traditions et ses chants nationaux.

Encore une fois, pourriez-vous vous figurer une manière plus agréable que la nôtre de passer une journée de voyage en mer ?

Cette traversée tant redoutée me divertit au point que j’en prévois la fin avec un véritable regret. D’ailleurs, qui ne tremblerait à l’idée d’arriver dans une grande ville où l’on n’a point d’affaire et où l’on va se trouver tout à fait étranger, une ville cependant trop européenne encore pour qu’on puisse se dispenser d’y voir ce qu’on appelle le monde ? Ma passion pour les voyages se refroidit quand je considère qu’ils se composent uniquement de départs et d’arrivées. Mais que de plaisirs et d’avantages on achète par cette peine !!! N’y trouvât-on que la facilité de s’instruire sans étude, on ferait encore très-bien de feuilleter les divers pays de la terre en guise de lecture : d’autant qu’on est toujours forcé d’en joindre quelque autre à celle-là.

Quand je me sens près de me décourager au milieu de mes pèlerinages, je me dis : si je veux le but, il faut vouloir le moyen, et je continue ; je fais plus, à peine revenu chez moi je pense à recommencer. Le voyage perpétuel serait une douce manière de passer la vie, surtout pour un homme qui n’est pas d’accord avec les idées qui dominent le monde dans le temps où il vit : changer de pays équivaut à changer de siècle. C’est une époque bien reculée que j’espère étudier en Russie. L’histoire analysée dans ses résultats, voilà ce qu’un homme apprend en variant ses voyages, et rien ne vaut cet enseignement des faits appliqué en grand aux besoins de l’esprit.

Quoi qu’il en soit, la composition de notre société pendant cette traversée est si amusante que je ne me souviens pas d’avoir rencontré rien de semblable ; la réunion de quelques personnes spirituelles ne suffit pas toujours pour former un cercle agréable ; il faut encore des circonstances qui mettent chaque individu en valeur : nous menons ici une vie qui ressemble à la vie de château par le mauvais temps ; on ne peut sortir, mais tout ce monde enfermé s’ennuierait si chacun ne s’efforçait de s’amuser en amusant les autres : ainsi la contrainte qui nous rapproche tourne à l’avantage de tous, mais c’est grâce à la sociabilité parfaite de quelques-uns des voyageurs que le hasard a rassemblés ici ; et surtout à l’aimable autorité du prince K***. Sans la violence qu’il nous fit dès les premiers instants du voyage, personne n’aurait rompu la glace, et nous serions restés à nous regarder en silence tout le temps de la traversée : cet isolement devant témoins est triste et gênant : au lieu de cela, on cause jour et nuit, la clarté des jours de vingt-quatre heures fait qu’on trouve à tous moments des personnes prêtes à se réunir ; ces jours sans nuits effacent le temps, on n’a plus d’heures fixes pour dormir ; depuis trois heures que je vous écris, j’entends mes compagnons de voyage rire et parler dans la cabine ; si j’y descends, ils me feront lire des vers et de la prose en français, ils me demanderont de leur conter des histoires de Paris. On ne cesse de m’interroger sur mademoiselle Rachel, sur Duprez, les deux grandes réputations dramatiques du jour ; on désire attirer ici ces talents fameux puisqu’on ne peut obtenir la permission d’aller les entendre chez nous.

Quand le lancier français, conquérant et commerçant, se mêle de la conversation, c’est ordinairement pour l’interrompre. Alors on rit, on chante, et puis on recommence à danser des danses russes.

Cette gaieté, quelque innocente qu’elle soit, n’en scandalise pas moins deux Américains qui vont à Pétersbourg pour affaires. Ces habitants du nouveau monde ne se permettent pas même de sourire aux folles joies des jeunes femmes de l’Europe ; ils ne voient pas que cette liberté est de l’insouciance, et que l’insouciance est la sauvegarde des jeunes cœurs. Leur puritanisme se révolte non-seulement devant le désordre, mais devant la joie : ce sont des jansénistes protestants, et pour leur complaire, il faudrait faire de la vie un long enterrement.

Heureusement que les femmes que nous avons bord ne consentent pas à s’ennuyer pour donner raison à ces marchands pédants. Elles ont des manières plus simples que la plupart des femmes du Nord, qui, lorsqu’elles viennent à Paris, se croient obligées de contourner leur esprit pour nous séduire ; celles-ci plaisent sans avoir l’air de penser à plaire ; leur accent en français me paraît meilleur que celui de la plupart des femmes polonaises : elles chantent peu en parlant, et ne prétendent pas corriger notre langue, selon la manie de presque toutes les dames de Varsovie que j’ai rencontrées autrefois en Saxe et en Bohême, manie qui tient peut-être à la pédanterie des institutrices qu’on fait venir de Genève en Pologne, pour élever les enfants. Les dames russes qui se trouvent avec moi sur le Nicolas Ier, tâchent de parler français comme nous, et, à très-peu de nuances près, elles y parviennent.

Hier, un accident survenu à la machine de notre bateau servit à mettre au jour le ressort secret des caractères.

Le souvenir toujours présent du naufrage et de l’incendie de ce paquebot, rend les passagers craintifs à l’excès cette année ; il faut convenir que la composition de l’équipage n’est guère propre à rassurer les peureux. Un capitaine hollandais, un pilote danois, des matelots allemands de l’intérieur des terres : voilà les hommes destinés à faire manœuvrer notre bâtiment russe.

Hier donc, après le dîner, nous étions presque tous réunis sur le pont par un beau temps, un peu frais, et nous lisions avec grand plaisir un livre qui fait partie de la bibliothèque du bâtiment, les Premières Années Littéraires de Jules Janin, quand le mouvement des roues s’arrête subitement. Cependant un bruit inusité se fait entendre dans la région de la machine et le bâtiment reste immobile au milieu d’une mer, grâce au ciel, parfaitement calme. On eût dit d’un modèle de vaisseau enclavé dans une table de marbre ; plusieurs matelots se mettent à courir vers le fourneau, le capitaine les suit d’un air préoccupé, sans vouloir répondre aux passagers, qui le questionnent du geste et du regard.

Nous nous trouvions au milieu de la mer Baltique, et dans la partie où elle a le plus de largeur, avant l’entrée du golfe de Finlande, au-dessous de celui de Bothnie, par conséquent le plus loin possible de toutes les côtes. Nous n’en apercevions aucune, quoique le temps fût clair.

Nous gardions tous un silence solennel, de sinistres souvenirs troublaient les imaginations ; les plus superstitieux étaient les plus agités. Sur l’ordre du capitaine, deux matelots jettent la sonde : « C’est sans doute un écueil sur lequel nous avons touché, dit une voix de femme, la première qui se fît entendre depuis l’accident ; jusque-là les seules paroles qui avaient retenti dans le silence de la peur étaient les ordres assez timides du capitaine dont le son de voix ni l’attitude n’étaient rien moins que rassurants. « La machine est trop chargée de vapeur, dit une autre voix, et risque d’éclater. »

A cet instant quelques matelots s’approchent des chaloupes et se mettent en devoir de les détacher.

Je me taisais, mais je pensais : « voilà mes pressentiments réalisés. Ce n’était donc pas par caprice que je voulais renoncer à faire cette traversée. » Mes regrets se tournaient vers Paris.

La princesse L***, dont la santé est délicate, éclate en sanglots ; elle tombe en faiblesse, on l’entend murmurer, à demi évanouie, ces mots interrompus par des pleurs : « Mourir si loin de mon mari ! » — Pourquoi le mien est-il ici, » s’écrie la jeune prin cesse D***, en se serrant contre le bras du prince, avec un calme qu’on n’aurait pas attendu d’elle, à voir sa figure et sa tournure délicates. C’est une femme frêle, élégante, aux yeux bleus et tendres, à la voix sonore, mais faible, à la taille élevée et svelte. Cette ombre ossianique était devenue en présence du danger, une héroïne prête à tout souffrir, à tout affronter.

Le gros et aimable prince K*** n’a changé ni de visage, ni de place ; il serait tombé de son fauteuil de sangle dans la mer sans se déranger. L’ex-lancier français, devenu négociant et resté comédien, faisant le beau en dépit des ans, le gai malgré le péril, se mit à fredonner un air de vaudeville. Cette bravade m’a déplu, et fait rougir pour la France, où la vanité cherche, à propos de tout, des moyens d’effet ; la vraie dignité morale n’exagère rien, pas même l’insouciance du danger ; les Américains ont continué leur lecture ; j’observais tout le monde.

Enfin le capitaine est venu nous dire que l’écrou principal d’un des pistons de la machine était cassé ; qu’on allait le remplacer et que dans un quart d’heure nous marcherions comme auparavant.

A cette nouvelle, la peur que chacun avait dissimulée à sa manière, se trahit par l’explosion d’une gaieté générale. Tous racontèrent ce qu’ils avaient pensé, redouté ; tous rirent les uns des autres ; ceux qui avouèrent le plus naïvement leurs craintes furent les plus épargnés ; ainsi cette soirée commencée tristement, se prolongea dans les plaisanteries les plus piquantes, dans les danses et les chants jusqu’à plus de deux heures du matin.

Le respect scrupuleux que je professe pour la vérité, me force à vous avouer qu’en cette occasion, l’attitude, la physionomie, le langage, toute la conduite enfin de notre capitaine hollandais n’a que trop confirmé à mes yeux le mal que j’avais entendu dire de lui avant de m’embarquer sur son bord.

Au moment de nous séparer pour le reste de la nuit, le prince K*** m’adressa des compliments sur le plaisir que je paraissais prendre à ses récits : on reconnaît l’homme bien élevé, disait-il, à la manière dont il a l’air d’écouter.

« Prince, lui répliquai-je, le meilleur moyen d’avoir l’air d’écouter, c’est d’écouter. »

Cette réponse répétée par le prince fut vantée au delà de son mérite. Rien n’est perdu, et chaque pensée double de valeur avec des personnes spirituellement bienveillantes.

Le charme de l’ancienne société française tenait surtout à l’art de faire briller les autres ; c’est pour tant cette société perdue qui nous valut autant de conquêtes qu’en ont fait la bravoure de nos soldats et le génie de nos généraux. Il faut plus de finesse d’esprit pour louer que pour dénigrer ; qui sait tout apprécier ne dédaigne rien et se refuse la moquerie ; mais où l’envie domine, le dénigrement prend la place de tout : c’est de la jalousie qui prend le masque du bon sens ; le faux bon sens est toujours moqueur : tels sont les mauvais sentiments qui aujourd’hui chez nous conspirent contre l’agrément de la vie sociale. A force de simuler le bien, la vraie politesse le réalisait.

Voici deux histoires qui vous prouveront combien l’attention dont on me loue est peu méritoire.

Nous passions tantôt devant l’île de Dago à la pointe de l’Esthonie. L’aspect de cette terre est triste, c’est une froide solitude, la nature y paraît stérile et nue plutôt que puissante et sauvage ; elle semble vouloir repousser l’homme par l’ennui plus que par la force. « Il s’est passé là une étrange scène, nous dit le prince K***.

— A quelle époque ?

— Il n’y a pas bien longtemps : c’était sous l’Empereur Paul.

— Contez-nous-la. »

Le prince prit la parole….. mais moi je suis fatigué d’écrire ; il est cinq heures du matin : je vais sur le pont faire la conversation avec ceux de nos causeurs que je trouverai disponibles ; puis je me coucherai. Ce soir je vous raconterai l’histoire du baron de Sternberg.


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  1. Une des principales causes du malentendu, c’est que beaucoup de gens croient que les mots gentleman et gentilhomme sont synonymes, tandis que la vraie traduction de ce mot anglais est homme bien élevé, vivant en bonne compagnie.
  2. Alors régent, plus tard Roi, sous le nom de George IV.
  3. L’auteur s’en rapporte au lecteur de bonne foi pour accorder ses apparentes contradictions ; apprendre, c’est se contredire ; et de ces divers retours qu’on fait sur les choses et sur moi-même sort une opinion définitive la plus raisonnable qu’il soit possible d’indiquer ; la formuler définitivement appartient au philosophe, mais le voyageur doit rester dans son rôle ; il y a un degré de conséquence qui n’est qu’à la portée du mensonge : ce n’est pas à celui-là que j’aspire.
  4. Voyez Lettre quatorzième.
  5. C’est le titre que les Russes ont donné pendant longtemps aux grands-ducs de Moscou.
  6. L’engourdissement prolongé des Slaves est la conséquence de ces siècles d’esclavage, espèce de torture politique qui démoralise ensemble et les uns par les autres, les peuples et les rois.
  7. Le prince K*** était catholique. Tout ce qui a de l’indépendance d’esprit et de la piété en Russie, penche vers l’Église romaine.
  8. La bonne foi dont je fais profession ne m’a pas permis de rien retrancher à cette lettre : seulement je prie de nouveau le lecteur qui voudra bien me suivre jusqu’au bout d’attendre, pour se former une opinion sur la Russie, qu’il ait pu comparer entre eux mes divers jugements avant et après le voyage.
  9. Écrit le 10 juin 1839.