La Révolution et la République de 1848/02

La Révolution et la République de 1848
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 41 (p. 634-669).
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LA REVOLUTION
ET
LA REPUBLIQUE DE 1848

II.
LA RÉPUBLIQUE.

I. L’Histoire de la République de 1848, par M. Garnier-Pagès ; 6 vol. in-8°. — II. Histoire de la Révolution de 1848, par Daniel Stern ; 2 vol. in-12.

Lorsqu’une crise politique est le résultat prévu de griefs séculaires ou la conséquence d’une grande lutte intellectuelle, les perturbations révolutionnaires, si douloureuses qu’elles puissent être, ne sont pas sans compensation, car le sang qu’elles font répandre ne coule pas en vain dans la mystérieuse économie de ce monde, où toute naissance est précédée d’une douleur; mais cette fécondité sanglante est refusée aux catastrophes accidentelles sorties ou de l’imprévoyance des pouvoirs ou de la faiblesse des mœurs publiques. Ces coups de foudre-là ne rassérènent pas le ciel, car ils inspirent aux vainqueurs autant d’étonnement et presque autant d’effroi qu’aux vaincus; ils laissent les questions vitales à peu près au même point, avec la lassitude et le découragement de plus.

Qu’un pays prospère et libre, régi depuis trente ans par ses premiers citoyens, voie ses mandataires déserter la défense de ses institutions attaquées par quelques émeutiers; qu’abandonné par ses chefs naturels pourvus de mille moyens pour les défendre, ce pays ne fasse pas le plus léger effort afin de conserver ses lois fondamentales; qu’il livre sa fortune au hasard des expériences, s’abandonnant .sans réserve aux hommes dont les passions ou les rêves ont concouru à creuser l’abîme au fond duquel il s’engloutit, c’est assurément l’un des plus tristes spectacles qu’il soit donné de contempler. Et quand, après trois années d’agitations qui ont bouleversé l’Europe, livré à l’insurrection la plupart de ses capitales, mis en mouvement des nations et des armées, renversé des gouvernemens réputés indestructibles, l’on voit ces vieux gouvernemens reprendre bientôt après tout le terrain qu’ils avaient perdu; lorsque les encouragemens donnés à l’Italie ont abouti au désastre de Novare, les soulèvemens de la Hongrie à l’intervention russe, les poursuites fébriles de l’Allemagne vers l’unité à la restauration de la diète de Francfort; quand en France la république a engendré la dictature, dont les empressemens de l’opinion ont presque toujours dépassé les exigences, l’on a bien acquis le droit de déclarer la révolution de février aussi stérile pour l’Europe que pour la France, qui l’a subie sans la soupçonner et sans la vouloir. Est-ce à dire cependant qu’il n’y ait aucun profit à interroger ces événemens bizarres et confus, à chercher quelque enseignement dans ce tumultueux spectacle? Nous ne le croyons pas. Quiconque veut connaître dans ses intimes profondeurs l’état moral de notre pays trouvera dans ces jours de crise un inépuisable sujet de méditation. Ne reculons donc pas devant une tâche utile, quoique pénible, et puisque de récens écrits ramènent notre attention vers 1848, demandons aux événemens de février non ce qu’ils ont produit, mais ce qu’ils nous apprennent; achevons de juger la révolution en jugeant la république [1].


I.

En aucun temps, les ambitions de notre pays ne descendirent à un niveau plus modeste qu’au lendemain du jour où il eut reçu de l’Hôtel de Ville de Paris ses décrets, ses bulletins et ses étranges commissaires. Garder sa tête sur ses épaules et sa bourse dans sa poche, n’être ni emprisonné, ni incendié, ni volé, tel fut le seul souci de la nation qui venait de goûter les nobles jouissances d’un gouvernement libre. Ce fut à peu près là le seul service qu’elle attendit des hommes placés à sa tête par le cours des événemens, service pour lequel on leur engageait à l’avance une soumission empressée et une admiration enthousiaste. La France de Louis XIV, de Mirabeau et de Napoléon n’a jamais prodigué pour aucune des glorieuses luttes intellectuelles ou militaires qui ont fondé ou agrandi sa renommée des applaudissemens aussi chaleureux que ceux par lesquels la France de 1848 encouragea les périlleux dialogues de M. de Lamartine avec la foule et ses adjurations quotidiennes à la tempête.

Ce dramatique duel d’un homme contre un élément prit fin au 24 avril, lorsque l’assemblée constituante fut enfin sortie de l’urne électorale. A partir de ce jour, il est impossible de signaler dans la marche du gouvernement provisoire ou dans celle de la commission exécutive, qui succéda à celui-ci, une idée tant soit peu féconde, une tentative qui n’ait pas abouti à un prochain avortement, soit au dedans, soit au dehors. Le pays ne pénétra pourtant pas aussi vite qu’il aurait été naturel de le croire le vide de la phraséologie dans laquelle s’enveloppait presque toujours la pensée de ce pouvoir timide et irrésolu, sitôt qu’il ne s’agissait plus de combattre face à face la tyrannie de la vile multitude.

Le premier besoin des hommes demeurés au-dessous de leurs devoirs dans les circonstances décisives, c’est de couvrir par d’éclatantes formules l’égoïsme de leurs calculs. Ainsi en agit la bourgeoisie parisienne après qu’elle eut vu sortir la république de l’œuf dans lequel elle croyait avoir couvé la réforme. L’on fit de prodigieux efforts d’esprit afin de donner un sens moins alarmant à l’événement dont on était si tristement responsable, et de trouver une sorte d’interprétation philosophique pour la terrible révolution qui avait trompé les plus habiles et constaté l’impuissance des plus illustres. En adoptant en vingt-quatre heures la république, il était naturel que l’on souhaitât devenir républicain et que l’on cherchât les meilleures raisons pour s’expliquer à soi-même un pareil changement. Aussi poussa-t-on la bonne volonté jusqu’à croire que ce régime possédait peut-être après tout un secret ignoré pour réconcilier les pauvres avec les riches, le capital avec la main-d’œuvre, les ouvriers avec les patrons, le profit commercial avec le bon marché, pour accomplir enfin pacifiquement en Europe des miracles de transformation dont aucune monarchie n’aurait conçu la pensée. L’on semblait si reconnaissant au gouvernement qui portait un nom sinistre de ce qu’il ne vous envoyait pas en charrette à la place de la Révolution, l’on était si étonné de causer librement et de dîner encore à ses heures, lorsque le rappel ne contraignait pas à les changer, qu’on avait commencé, sur la parole de M. de Lamartine, et même parfois sur les promesses de M. Louis Blanc, par prendre la république pour une panacée qui extirperait probablement un jour l’antagonisme des peuples, des classes et des intérêts, et à laquelle la Providence, qui se joue de notre sagesse, avait réservé la mission de faire disparaître la plupart des maux réputés, jusqu’au 24 février 1848, inséparables de la condition humaine.

Plus les hommes sont honnêtes, plus ils mettent de prix à chercher pour leur conduite, lorsque celle-ci peut passer pour inspirée par la passion, des motifs spécieux. Cela ne fut jamais plus manifeste qu’après les journées de février. Des cœurs généreux, hostiles à la monarchie de 1830 et qui avaient embrassé la révolution de 1848 comme une vengeance, se sentaient portés à découvrir dans la république autant de qualités que le gouvernement antérieur avait à leurs yeux de défauts. Ils ne furent donc pas sans se griser un peu des espérances dorées que toutes les pythies démocratiques jetaient alors comme des oracles à la multitude haletante de besoins et de désirs. Le parti légitimiste, qui avait eu sur les hommes de 1848 l’initiative du suffrage universel, parut s’attacher avec ardeur à ce nouveau mode de consulter la nation. Il entrevit dans la république soit une étape vers le rétablissement de l’ordre social sur ses bases véritables, soit du moins un état de choses dans lequel la prépondérance numérique des populations rurales, substituée à l’influence électorale de la bourgeoisie censitaire, rendrait à la propriété terrienne une part considérable d’action et d’influence. Enivré de la faveur que lui assurait alors la doctrine de la séparation de l’église et de l’état, adoptée avec une sorte d’opportunité providentielle, le clergé ouvrit son cœur à des discours où retentissaient à chaque phrase le nom de Dieu et celui des pauvres, et l’eau sainte fut prodiguée dans tous les carrefours à l’arbre que la génération précédente avait vu croître les racines dans le sang. Des catholiques ne considérèrent pas comme impossible que l’esprit de charité reçût au XIXe siècle, sous l’impulsion de doctrines économiques nouvelles, des inspirations qui avaient pu manquer en d’autres temps à François d’Assise et à Vincent de Paul; plusieurs allèrent jusqu’à penser que la science inspirée par l’égalité démocratique pourrait bien élever dans l’échelle sociale les classes déshéritées à un niveau de bien-être matériel et de dignité morale peut-être incompatible avec la pratique de l’aumône. Ces diverses aspirations concilièrent dès l’origine au gouvernement nouveau les sympathies de quelques nobles cœurs qui continuèrent à écrire le roman de la république en face de sa prosaïque histoire. L’Ere nouvelle, fondée par le père Lacordaire, paraissait encore à Paris lorsque M. Louis Blanc, déjà proscrit et poursuivi pour les événemens du 15 mai et du 24 juin, était obligé de publier à Londres ce Nouveau Monde devant lequel l’ancien refusait obstinément de disparaître.

Il fallait toutefois être doué d’une nature singulièrement confiante pour attendre quelque résultat sérieux de théories plus vides encore que hautaines, auxquelles les ouvriers ne faisaient pas meilleur accueil que les patrons. L’égalité des salaires, dogme fondamental de M. Louis Blanc, révolta bien plus encore l’équité naturelle des travailleurs que la perspective d’une expropriation provoquée par la puissance publique ne souleva l’indignation des capitalistes. Aussi, dans la longue histoire des aberrations humains, n’y a-t-il rien à mettre en parallèle avec la stérile application des théories développées au Luxembourg, si ce n’est peut-être celle des doctrines icariennes, envoyant leurs adeptes mourir de faim dans les hôpitaux de la Nouvelle-Orléans. Enfin, pour en finir avec ces pauvretés peu redoutables, quoique l’effroi qu’elles inspiraient alors ait abrité bien des apostasies, il faut placer au même rang l’école fouriériste, réclamant de l’assemblée nationale, au milieu d’un fou rire universel, quatre séances pour développer ses voies et moyens, et la fameuse banque d’échange de M. Proudhon, à laquelle était réservé l’honneur peu mérité de périr transpercée par la main de M. Thiers.

Quoi qu’il en soit, l’immense bouleversement apporté dans les esprits et dans les intérêts par la chute du régime constitutionnel, l’impossibilité où se sentait l’ancien parti conservateur de se relever d’une catastrophe que la nation pouvait à trop bon droit imputer à son imprévoyance et à sa faiblesse, l’ardeur que mettaient les opinions hostiles au gouvernement déchu pour constituer un pouvoir auquel la suppression du serment politique les autorisait à apporter leur concours, ces perspectives obscures au fond desquelles se révélaient des cieux nouveaux et de formidables écueils, tout ce qui agit enfin avec le plus de puissance sur l’imagination des hommes se réunit au mois d’avril 1848 pour donner aux élections générales une majorité accidentelle, mais incontestable, à la république. Si antipathique qu’il fut à la masse de la nation, le nouveau gouvernement obtint en effet cette majorité du sacrifice que firent tous les honnêtes gens des prétentions, des idées et des souvenirs incompatibles avec les faits accomplis, et d’un esprit de transaction qui n’était plus malheureusement appelé à se révéler. De là le succès électoral d’un grand nombre de républicains de la veille, sans autres racines dans les localités que le patronage d’un pouvoir qu’on avait pris la résolution de soutenir dans sa lutte courageuse contre l’anarchie; de là surtout l’importance passagère prise au sein de la constituante par les hommes du National, parfaitement ignorés de la France, et que le premier mouvement du pays fut de répudier sitôt que les esprits se trouvèrent replacés sur leur pente naturelle.

L’inspiration à laquelle obéit la France lors des élections de la constituante de 1848 est l’une des plus honnêtes qu’il y ait à signaler dans le cours de son histoire. Ce fut la première fois que les partis placèrent l’intérêt public au-dessus de leur propre satisfaction, et qu’ils se montrèrent sans illusion sur leur véritable puissance. Ne pouvant être républicain ni d’instinct ni de goût, le pays s’efforça un moment de le devenir par raison, car aucune royauté n’était possible en présence de la division des opinions monarchiques, et le coup de tonnerre de février semblait d’ailleurs retentir encore comme un arrêt de la destinée. Si la grave disposition d’esprit dans laquelle le peuple tout entier s’approcha du scrutin au 24 avril avait survécu à des circonstances toutes passagères, cette disposition, fortifiée par l’expérience, aurait à coup sûr exercé sur les destinées politiques et sur le génie même de la nation une très heureuse influence. Un grand peuple immolant ses répugnances à ses devoirs et reprenant tout à coup la direction de ses propres affaires pour se dévouer à cette gestion laborieuse, le self government se substituant par un acte réfléchi de virilité politique à cette centralisation administrative dont les racines se perdent dans les profondeurs de notre histoire, c’eût été là un spectacle d’une grandeur originale; et lorsqu’en remontant vers ces jours tumultueux, que devaient suivre des jours si ternes, l’on place par la pensée une pareille perspective en regard des événemens accomplis, il n’est pas un cœur généreux qui ne regrette de l’avoir vue s’évanouir en quelques mois. Une telle épreuve valait la peine d’être poussée jusqu’au bout; mais il n’y avait guère d’illusions à entretenir sur l’issue définitive, la nation répugnant profondément à l’expérience à laquelle les hommes politiques se prêtaient alors pour leur compte avec un incontestable bon vouloir. Quoique nul ne soupçonnât encore le scrutin révélateur du 10 décembre, l’on pouvait déjà pressentir que l’obstacle permanent à la république serait le suffrage universel, élevé par ses inventeurs avec une dogmatique infatuation à la hauteur d’un droit naturel et sacré.

Derrière les masses ouvrières, qui, depuis le 24 février, pouvaient se croire le même droit à gouverner la France que la plèbe romaine à régir l’univers vaincu, se tenaient dans une attitude d’observation narquoise ces vingt millions de travailleurs ruraux qui, le fer à la main, fécondent le sol de la patrie ou en défendent les frontières, et dont il fallait bien finir par demander l’avis, si contrariés qu’en pussent être les agitateurs de la place de Grève. Pour les fils de Jacques Bonhomme qui ont passé leur vie durant une longue suite de générations ou à courir sus aux ennemis des rois ou à brûler les manoirs des seigneurs, pour les populations élevées sous le chaume ou sous la tente, dont l’existence se compose de privations rigoureuses et la poésie de souvenirs militaires, il n’y a pas de milieu entre l’anarchie et la forte discipline maintenue par la prépondérance du pouvoir. Il n’aurait donc pas fallu une bien grande dose de sagacité pour deviner qu’elles ne prêteraient jamais au jeu régulier des institutions républicaines ce concours quasi quotidien que celles-ci rencontrent aux États-Unis, et qui en est la condition nécessaire. L’on aurait pu déjà pressentir que, selon la prédominance exercée sur elles par leurs bons ou par leurs mauvais instincts, ces masses demeureraient ballottées entre leurs aspirations monarchiques et les tendances socialistes. Si, par une dernière déférence pour leurs maires, leurs curés et pour les propriétaires, les paysans consentirent aux élections générales à recevoir des bulletins de liste contenant trop de noms inconnus pour qu’ils pussent même les débattre, il était à présumer qu’ils voudraient prendre leur revanche, lorsque la question leur serait posée d’une manière plus simple, et qu’ils ne tarderaient pas ou à s’abstenir des élections ou à y exercer à leur guise cette sorte de droit divin qu’on venait de proclamer à leur usage. L’on put déjà s’en assurer aux élections partielles, puisque le chiffre des votans, qui, relativement à celui des inscrits, avait été au 24 avril 1848 de 83 pour 100, ne tarda pas à descendre au-dessous de 60. Malgré les adhésions que lui envoyaient à l’envi toutes les professions libérales, le gouvernement provisoire avait fort bien compris que le vrai péril gisait là, et que le suffrage universel pourrait bien devenir peur la république plus redoutable que l’insurrection; mais ce qu’il ne parut pas soupçonner, c’est qu’une telle plaie était le résultat de l’organisme national, et que personne n’était moins propre à la guérir que les commis voyageurs en radicalisme qui prirent à forfait de M. Ledru-Rollin l’entreprise de républicaniser le pays. En acclamant le 4 mai 1848 la république sur le péristyle de son palais, l’assemblée constituante exprima donc un sentiment alors très sincère pour l’immense majorité de ses membres; mais cette adhésion ne modifia pas la nature des choses et ne laissa pas la nation moins perplexe et moins incertaine de son avenir. Si les départemens répétèrent les bruyantes acclamations de leurs mandataires, ce fut à la manière des poltrons, qui crient pour chasser la peur.

L’école républicaine, sous la pression que leurs antécédens politiques exerçaient sur la plupart de ses chefs, semblait d’ailleurs prendre à tâche de faire repentir le pays de son mariage de raison en touchant à tout et en voulant bouleverser les plus modestes existences au gré de ses théories. Le gouvernement provisoire avait à peine proclamé le droit au travail, ouvert les ateliers nationaux et les séances du Luxembourg, qu’il abolissait le marchandage et fixait le maximum des heures de travail pour Paris et pour les départemens [2], fixation qui semblait impliquer le droit et la pensée de réglementer le prix même de la main-d’œuvre, selon la tradition conventionnelle. A la noblesse, les dictateurs de l’Hôtel de Ville retiraient la faculté de porter les titres dont la propriété se trouvait consacrée par une longue transmission; à la bourgeoisie tremblante, ils annonçaient chaque matin le remaniement de l’impôt, le rachat des chemins de fer et des actions industrielles; à la magistrature, le ministre de la justice enlevait l’inamovibilité, déclarée incompatible avec l’existence du gouvernement républicain. L’on décapitait l’armée de son état-major au lendemain même de la journée du 16 avril [3], où l’épée de l’un de ses généraux venait de concourir si efficacement à sauver le gouvernement provisoire des entreprises de la démagogie. La classe nombreuse qui avait confié ses épargnes à l’état recevait en échange, malgré la teneur d’un contrat sacré, des rentes au cours du jour, perdant ainsi plus de 40 pour 100 sur son capital [4]. Enfin, si les financiers de la république commettaient la faute irréparable, au point de vue des intérêts du trésor, de prononcer, à la veille de la réunion de la représentation nationale, la suppression de l’impôt des boissons et de promettre celle de l’impôt du sel, ils perdaient le bénéfice de ces déplorables concessions en frappant de l’impôt, d’ailleurs fort rationnel, des 45 centimes cette population rurale déjà ruinée par l’avilissement de tous les prix, et dont les antipathies contre la république se trouvaient ainsi légitimées par ses propres souffrances.

Tous les gouvernemens doivent aux conjonctures fugitives qui président à leur formation une heure de faveur que la suite des temps ne ramène plus. Les élections du 24 avril marquèrent ce moment-là pour la seconde république française, et la constituante fut sa chambre introuvable. Malheureusement pour la république, l’assemblée qui venait donner à ce pouvoir une adhésion si précieuse était antipathique à la masse du parti républicain, et représentait une idée que celui-ci ne comprenait même pas. Fonder le régime nouveau sur l’accord de toutes les forces morales et de toutes les influences légitimes, une pareille perspective était beaucoup plus odieuse encore que le régime de 1830 aux orateurs de clubs et aux anciens détenus politiques, qui constituaient alors en France l’armée de la république. Il ne demeurait en dehors de celle-ci que quelques hommes isolés, qui comprenaient assez bien l’avantage des transactions depuis qu’ils s’étaient emparés, comme par droit de conquête, de toutes les fonctions publiques. Ces hommes-là écrivaient bien, ne parlaient pas mal, mais ne pouvaient, nonobstant leurs efforts, ni croître ni multiplier.

Malgré le sacrifice qu’elle n’hésitait point à faire de ses affections à ses devoirs, la constituante allait donc rencontrer ses principales, pour ne pas dire ses seules difficultés dans le sein de l’opinion républicaine, que sa mission était pourtant d’élever au gouvernement de la société. Jamais assemblée ne se vit en effet plus près de disparaître sous les coups des fanatiques dont elle venait d’encenser l’idole. Au 15 mai, elle ne triompha de la conspiration des clubs que par le dévouement de quelques bataillons de gardes nationaux, qui reçurent de leur patriotisme la mission que la commission exécutive éperdue se montrait incapable de leur donner. Pour demeurer maîtresse d’un terrain qui se dérobait sous ses pas, l’assemblée constituants fut conduite au 24 juin à livrer bataille à quatre-vingt mille malheureux à qui les journées de février avaient ôté leur pain quotidien, et que l’Hôtel de Ville avait estimé politique de nourrir au Champ-de-Mars, afin de n’avoir pas à les combattre à la place de Grève : lutte lamentable que rendait plus douloureuse encore l’exaspération trop naturelle d’hommes trompés par la proclamation du droit au nom duquel ils réclamaient avec une fureur aveugle, mais sincère, l’accomplissement d’un contrat sanctionné par un décret trop mémorable !

La constituante était placée sous le coup d’une extrémité redoutable, mais nécessaire. Cette assemblée ne revêtit en effet le caractère d’un véritable pouvoir politique qu’à partir du jour où, au bruit de la canonnade, elle eut décidé la dissolution immédiate des ateliers nationaux, vendant courageusement le champ où campait encore Annibal [5]. Après qu’une bataille de trois, jours eut décidé la question posée entre la civilisation et la barbarie, l’assemblée put enfin commencer cette carrière agitée qu’on pourrait diviser en deux parties. Durant la première, elle travailla, sous la protection de l’état de siège, à constituer la république; la seconde fut consacrée, sous l’émotion produite par le vote du 10 décembre, à lutter contre toutes les conséquences du principe électoral qu’elle avait proclamé et de la constitution qu’elle avait faite.


II.

Afin de se rendre compte de l’indifférence avec laquelle les populations suivirent les débats de leurs représentans sur les lois fondamentales du gouvernement nouveau, et pour comprendre dans sa portée véritable la réponse que fit le pays à la république, venant lui demander bientôt après son premier chef électif, il faut se reporter à ces jours d’épouvante où les maux du présent semblaient décuplés par les appréhensions de l’avenir. Quel effet ne devaient pas avoir sur les populations rurales, atteintes depuis plusieurs mois aux sources de leur existence, ces scènes de carnage qui leur apparaissaient comme les conséquences de la révolution consommée ! Y a-t-il à s’étonner de l’effroi qui saisissait les âmes lorsqu’au 15 mai un échappé de Charenton jetait aux échos d’un chœur infernal la proposition de lever un milliard sur les riches, et qu’un échappé de la Force prononçait de par le peuple de Paris la dissolution de la représentation nationale? Quel sentiment de colère et de haine ne durent pas rapporter au fond de leurs pacifiques provinces ces milliers de gardes nationaux accourus à Paris pour étouffer enfin à sa source l’anarchie qui menaçait de dévorer les dernières ressources de la France, lorsqu’ils trouvèrent la grande cité bouleversée par les barricades et par la mitraille, inondée du sang d’un saint pontife et de dix généraux! Quoi d’étonnant que dans la conscience des masses, incapables de s’associer aux calculs et aux sacrifices des hommes parlementaires, la seconde république ait succombé sous le baptême que lui imposait alors la fatalité des circonstances? Les événemens ont des dates morales souvent fort antérieures au temps où ils s’accomplissent. Si l’empire, à proprement parler, est sorti du coup d’état de 1851, il était fait dès le scrutin du 10 décembre, et ce scrutin lui-même avait été décidé aux fatales journées de juin, encore que le peuple n’eût pas arrêté la nom sous lequel s’exprimerait bientôt après son irrésistible pensée.

Ce n’était pas seulement par la lecture des journaux et des proclamations de toute sorte que les populations provinciales étaient initiées à ces détails lugubres. Les doctrines économiques qui prévalaient à Paris depuis février avaient eu dans tous les ateliers leur contre-coup nécessaire. L’on ne comptait guère de départemens où elles n’eussent engendré entre les patrons et les ouvriers, entre le capital et le prolétariat, pour employer les termes alors consacrés, ou des difficultés insolubles ou des collisions désastreuses. A Rouen, un commissaire de la république, donnant au décret du 3 mars ses conséquences naturelles, avait administrativement fixé le taux des salaires, et, une perturbation profonde ayant été l’effet immédiat d’un pareil acte, les travailleurs en étaient venus aux mains avec la garde nationale. Lyon allait avoir à traverser une épreuve plus sanglante encore; Limoges fut plusieurs jours au pouvoir de l’insurrection; Elbeuf, Bourg, Béziers, Guéret, Nîmes, Rodez, eurent à défendre par les armes des droits violemment contestés au nom de doctrines que ménageait parfois l’assemblée constituante elle-même, tant le trouble des intelligences était grand et le découragement des cœurs universel !

Aucune perspective ni féconde ni glorieuse ne venait d’ailleurs relever les âmes de l’accablement où les avaient jetées ces scènes cruelles, car, durant la première période de la constituante, l’état de siège était la seule réalité qu’eût encore enfantée la république. Tous les trônes, il est vrai, avaient un moment tremblé sous le tonnerre de février, et s’il y eût eu une virtualité véritable dans l’idée républicaine, c’en était fait assurément alors du système monarchique en Europe. La capitale de l’Autriche avait échappé en trois jours à la main du vieux ministre dont l’habileté retarda quarante ans une crise qui l’étonna moins que personne. Berlin avait répondu par une insurrection victorieuse au soulèvement de l’Allemagne en quête de son unité, et le roi de Prusse, humilié dans son orgueil, déçu dans tous ses rêves, ne conservait plus d’autre espérance que celle de faire profiter son abaissement aux intérêts d’une ambition cauteleuse. Venise et Milan venaient, par un effort héroïque, mais fugitif, de briser leurs entraves; toute l’Italie se croyait libre, et le mois de mars n’était pas achevé que la face du monde paraissait renouvelée au souffle ardent qu’avait exhalé la jeune république française. Ces apparences étaient cependant bien mensongères, car six mois après la situation se présentait sous un aspect tout différent, et la France, qui avait offert, sans réussir à les faire accepter, ses secours aux peuples enivrés de leurs premiers succès, dut subir, sous le coup de ses embarras, l’humiliante extrémité de retirer sa parole et de refuser son concours, lorsque celui-ci fut devenu manifestement indispensable aux divers gouvernemens constitués à l’ombre du sien. Au mois d’août 1848, la crise révolutionnaire durait sans doute encore en Europe; mais déjà l’issue n’en était plus douteuse pour les esprits doués de quelque sagacité. Si l’empire autrichien était ébranlé par les coups que lui portait la Hongrie et par la lutte engagée entre les six races distinctes qui cohabitent sur son territoire, si le parlement allemand continuait à Francfort son œuvre de nébuleuse archéologie, et si l’Allemagne voulait faire payer au Danemark les frais de ses propres déceptions, enfin si la couronne impériale commençait à inspirer au roi de Prusse beaucoup plus d’effroi que de convoitise, la puissance d’une forte discipline sous un vieux général dévoué avait déjà rendu à l’Autriche la domination de l’Italie. En présence d’un désastre prochain, Venise avait pensé qu’elle s’était acquis assez de gloire pour y trouver le droit de confesser ses illusions. Dès les premiers jours d’août, elle adressait à la France d’ardentes supplications, auxquelles Charles-Albert, éclairé par les vicissitudes de la guerre et les ingratitudes de la démagogie, venait bientôt après joindre les siennes. L’Italie unanime demandait à la république, dont l’avènement avait mis à tous les peuples les armes à la main, de ne pas lui retirer la garantie de ses promesses, et de demeurer, pour la sécurité comme pour l’honneur de la France, fidèle au manifeste de M. de Lamartine, programme que s’était approprié l’assemblée constituante en formulant, comme base d’un système extérieur, « la délivrance de l’Italie, l’affranchissement de la Pologne et la conclusion d’un pacte fraternel avec l’Allemagne. »

Mais les grands périls rendent égoïste, et la France, qui sortait à peine de la lutte gigantesque engagée à Paris contre l’anarchie, tendait à se désintéresser du son du monde pour ne s’occuper que du sien. Afin de demeurer plus assurée de contenir des ennemis vaincus sans être domptés, elle inclinait à conserver l’entière disponibilité de ses forces à l’intérieur, et ne se posait pas même, dans le désarroi de ses pensées, la question de savoir si une guerre entreprise avec les chances d’un succès alors presque certain n’aurait pas été un dérivatif puissant pour les passions qui menaçaient sa propre sécurité. Le gouvernement militaire sorti de la bataille de juin, et dont le chef était moins soucieux de rendre la nation glorieuse que de la rendre républicaine, ne se sentit pas porté, malgré le concours qu’il aurait rencontré dans l’assemblée, à courir au dehors des chances dont tendait à le détourner la seule pensée qui l’occupât sérieusement, celle de constituer le pouvoir nouveau sur des bases durables. Sous la préoccupation dominante de concilier à la forme républicaine l’adhésion des intérêts alarmés en conservant la paix, le général Cavaignac opposa des réponses évasives et dilatoires aux pressantes supplications de l’Italie, bien plus occupé d’écarter pour la république les grandes difficultés que de se ménager de grandes occasions pour lui-même. Résolu à tout sacrifier à la fondation du gouvernement auquel il rendait en fidélité la faveur que lui avait donnée son nom, et, concentrant sur ce point-là toute l’ardeur d’un esprit plus honnête qu’étendu, il ne songea qu’à se dégager aux moindres frais possibles des solennelles promesses ratifiées par lui-même. Les plus inexpérimentés des hommes d’état en matière de droit public, les ministres les plus étrangers aux habitudes diplomatiques, se laissèrent donc enlacer, afin de gagner du temps, dans le dédale d’une conférence dont les bases n’avaient pas même été déterminées, et donnèrent pour seule consolation à Venise, succombant en vue d’une flotte française immobile, le leurre d’une réunion diplomatique formée à Bruxelles, afin de délibérer avec l’Autriche victorieuse sur le sort de l’Italie !

En consentant à l’ouverture d’un pareil congrès, le général Cavaignac signa l’abdication militaire de la France. Il le fit afin de ménager au gouvernement républicain, de la part des opinions conservatrices, une tolérance qui ne devait pas le sauver, car là n’était pas pour ce gouvernement le plus grand de ses périls; il s’y résolut aussi peut-être afin de se ménager pour lui-même, au sein de la bourgeoisie, des chances présidentielles dans lesquelles il subordonnait pleinement d’ailleurs son intérêt personnel à celui de la république. Qu’en hésitant à porter le coup mortel à l’empire autrichien à l’heure même où cet empire était assiégé jusque dans Vienne par les forces réunies de la révolution et de la Hongrie, le général Cavaignac ait très utilement servi l’ordre européen, c’est ce que je voudrais nier moins que personne; mais je garde la conviction qu’en agissant ainsi, il rendit à la république française un détestable service, et qu’à l’heure décisive de sa destinée il perdit lui-même dans les populations les seules chances électorales qu’il aurait pu s’y préparer. D’éclatans succès militaires étaient, dans les derniers mois de 1848, la seule digue à opposer à la réaction anti-républicaine, dont témoignaient et le discrédit symptomatique dans lequel étaient tombés jusqu’aux plus illustres fondateurs du gouvernement de février, et la faveur contagieuse que rencontrait déjà au sein des masses l’idée obscure qui allait s’épanouir au 10 décembre. Le général Cavaignac avait le cœur plus haut que l’intelligence, et ses résolutions étaient presque toujours paralysées par ses scrupules. Il respectait tellement la république qu’il la rendit impuissante afin de la laisser irréprochable. En équilibre entre ses souvenirs de famille, qui le rattachaient à des temps sinistres, et ses opinions personnelles, qui en faisaient l’une des plus nobles personnifications d’une ère régulière et pacifique, il perdait du côté des hommes d’ordre, par certaines paroles, tout le bénéfice de ses bonnes intentions, et près des révolutionnaires, par ses actes, tout le profit de ses ménagemens. Instrument précieux pour conduire un gouvernement constitué, il était incapable de conquérir la popularité qui le fonde, et ses qualités ne lui nuisaient guère moins que ses défauts. Le général Cavaignac fut à la fois l’honneur et la difficulté de la seconde république, car il l’énerva sans la sauver, et son nom conservera plus d’éclat que n’en ont eu ses actes.

Dans l’oubli profond où l’avait rejeté si soudainement l’opinion, qui chez le vainqueur du drapeau rouge ne voyait plus que l’auteur des Girondins, M. de Lamartine assistait à la ruine de ses dernières espérances. Rien ne subsistait plus de la circulaire du 5 mars 188. Le ministre des affaires étrangères du 24 février, découragé de tout autre soin que de celui de dégager sa responsabilité devant l’histoire, ne disputait ni le pouvoir ni la faveur publique à l’homme qui l’avait si facilement supplanté, et se bornait à déclarer sa politique séparée de celle de son successeur par toute l’épaisseur des Alpes. Sa parole, naguère souveraine, demeurait sans écho dans l’assemblée comme dans la nation, et les sauvages protestations de la montagne s’élevaient seules contre la politique timide, dont la France profita sans l’estimer. Comment le pays aurait-il oublié que les signataires des pacifiques dépêches émanées du ministère présidé par le général Cavaignac étaient les écrivains mêmes qui, afin de flétrir la monarchie et d’en insulter les plus illustres serviteurs, avaient si longtemps trempé leur plume dans le fiel? Quel miracle n’aurait-il pas fallu pour que la république ne subît pas le contre-coup d’aussi cyniques contradictions ! Les concessions à la paix dépassèrent tellement sous ce régime celles qu’avait pu faire le régime précédent, que la conscience publique dut les envisager comme une véritable et amère expiation.

Pendant que la France travaillait à creuser une sorte de fossé entre sa propre révolution et celles qui pullulaient autour d’elle, l’œuvre de sa nouvelle constitution occupait seule les hommes politiques, et ceux-ci semblaient avoir oublié que, pour un pays plus persévérant dans ses habitudes que dans ses idées, il y a dans les souvenirs une puissance qu’on y attendrait en vain des théories. La constitution du 12 novembre 1848 a quelque droit aux égards dus aux puissances déchues; une appréciation sévère de cet acte manquerait donc aujourd’hui de convenance autant que de justice. Je doute d’ailleurs qu’en agissant autrement les constituans eussent pu préparer à leur œuvre des destinées sensiblement différentes, et faire remonter à l’opinion populaire le courant dans lequel elle s’était déjà si résolument précipitée.

La constitution républicaine s’éleva sur deux idées qui semblent s’y balancer comme pour se faire contre-poids. L’on voulait ne pas rompre violemment avec les traditions d’un pays façonné par la monarchie et respecter les mœurs nationales, auxquelles un gouvernement anonyme ou collectif aurait profondément répugné. De cette disposition plutôt encore que de l’imitation américaine sortit l’institution de la présidence. Dans un pays administrativement centralisé, comme l’est la France, un président possédant la plénitude du pouvoir exécutif [6] se trouve revêtu d’une puissance dont n’approche pas, même de loin, celle du chef de l’Union américaine, puisque le pouvoir de celui-ci est incessamment limité par celui des législatures locales. Quelques restrictions de détail qu’y apportât le texte de la constitution du 12 novembre, cette puissance se trouvait même être en fait beaucoup plus considérable que n’était celle de la royauté constitutionnelle, puisque l’article 68 déclarait le président personnellement responsable pour tous les actes du gouvernement au même titre que les ministres nommés par lui, et que le résultat nécessaire d’une pareille responsabilité était l’intervention directe et permanente du chef de l’état dans les affaires.

Mais en même temps que le chef du pouvoir exécutif était provoqué à l’action politique par la perte du bénéfice de l’inviolabilité, d’autres dispositions fondamentales de la constitution du 12 novembre venaient mettre en relief l’inquiétude profonde inspirée aux auteurs de la constitution républicaine par le pouvoir, même dont ils l’avaient investi. Le président, auquel appartenait la disposition exclusive de la force armée, ne pouvait la commander en personne; il donnait des bâtons de maréchaux sans pouvoir porter lui-même des épaulettes de sous-lieutenant. L’homme qui avait sagement gouverné l’état durant quatre ans perdait le droit attribué au plus obscur des citoyens, car il ne pouvait plus réclamer les suffrages de la nation, et la même interdiction atteignait ses parens et alliés jusqu’au sixième degré : dispositions restrictives inspirées par une prévoyance que l’on croyait habile, et qui n’étaient pas même un obstacle, s’il se rencontrait un président assez confiant dans ses services ou dans le prestige de son nom pour en appeler directement au pays par-dessus la tête de ses représentans !

D’ailleurs les appréhensions qui avaient envahi les âmes, les nuages amoncelés autour d’un nom déjà murmuré par la foule firent prévaloir presque toujours, durant cette discussion solennelle, les calculs de la prudence sur les enseignemens de la théorie. Si l’on vit succomber par exemple, malgré l’autorité de l’expérience et du bon sens, le système des deux chambres, si l’assemblée refusa à la vivacité française ce dernier refuge contre elle-même, une seule considération décida son vote : elle ne voulut pas, sous le coup d’appréhensions plus vives d’heure en heure, s’exposer à la chance de voir les anciens concourir à jeter une fois de plus les cinq-cents par les fenêtres. Cette constitution fut l’œuvre d’hommes d’autant plus ombrageux qu’ils avaient de leur faiblesse une conscience plus profonde : ce fut un autel érigé à la peur.

Par quel miracle l’assemblée, placée en présence d’un nom déjà sorti quatre fois de l’urne électorale, et qu’il avait suffi de prononcer pour ébranler la république, repoussa-t-elle la proposition très politique de réserver à la représentation nationale le choix du chef de l’état, au moins pour la première épreuve des institutions nouvelles? C’est là le secret de Dieu, tant la résolution de confier un pareil choix à l’entraînement du peuple consulté par la voix du suffrage direct semble contraire aux lois ordinaires de la prudence et du bon sens qui régissent les choses humaines. Il y a dans une pareille faute, commise gratuitement en présence de périls qui déjà n’échappaient à personne, je ne sais quel caractère mystérieux et fatal, et lorsque M. de Lamartine, dédaignant les exemples de l’Amérique et ses propres pressentimens, s’écrie, avec une sorte de désespoir, qu’il faut enfin jeter les dés pour arracher son secret à la fortune, on dirait que, dans le trouble qui le dévore, il veut terminer d’un seul coup le long supplice de ses incertitudes [7]. Mais lorsque, abandonnant l’avenir à toutes les chances du hasard, l’éloquent orateur pousse le cri du vaincu de Pharsale, il s’abuse étrangement lui-même. Ce n’était pas aux dieux conjurés que les fondateurs de la république pouvaient faire remonter la responsabilité de leur défaite. Les hommes de l’Hôtel de Ville, qui avaient presque amené à leur pensée les classes éclairées et libérales, allaient être vaincus par le peuple seul, dont ils avaient audacieusement préjugé la volonté; ils allaient l’être, parce qu’ils ajoutèrent à la témérité de leur entreprise une imprévoyance sans exemple. La commission exécutive et la majorité républicaine avaient estimé habile de remettre en vigueur, au lendemain du 15 mai, pour donner le change à l’opinion, les mesures qui atteignaient la maison de Bourbon, et d’appliquer aux princes de la branche cadette la loi de 1832 portée contre les princes de la branche aînée. Cependant, alors même que la république calfeutrait ainsi les portes de la France contre la monarchie, elle avait laissé ouvertes celles de l’assemblée. Sur ses bancs étaient venus s’asseoir trois membres d’une famille dont le rôle politique, commencé au 18 brumaire, s’était continué sur un trône élevé par ce suffrage populaire dont le rétablissement ne pouvait profiter qu’à elle seule, puisque cette dynastie était seule en mesure de l’invoquer en vertu de son principe.

Si, parmi les membres de la famille impériale, plusieurs s’étaient présentés aux électeurs comme de simples citoyens porteurs du plus grand nom des temps modernes, il en était un autre qui n’avait jamais décliné la qualité de prétendant, et auquel il aurait dès lors paru légitime et naturel d’appliquer les dispositions que le parti républicain venait de renouveler avec éclat contre d’autres exilés plus résignés ou moins redoutables. Le prince Louis-Napoléon n’avait jamais en effet ni douté du droit que lui conféraient les actes de 1804, ni hésité à le proclamer. Jeune et ignoré, il portait déjà sur son front le sceau de sa destinée, et son regard immobile semblait suivre dans l’ombre qui l’enveloppait encore l’étoile qui s’était levée sur son berceau. Dans l’ardeur dévorante, quoique impassible, de sa foi, il fit acte de prétendant à Strasbourg et à Boulogne, ne regrettant pas d’avoir interrompu, au prix de six années de captivité, la prescription de ce qu’il considérait comme un titre inaliénable, estimant d’ailleurs n’avoir pas payé trop cher l’occasion de faire arriver son nom au peuple en ajoutant un épisode à la légende impériale. Dans l’exil, il salua la révolution de février comme l’aurore de sa grandeur, s’inquiétant peu de la république, attendant tout du suffrage universel, qu’elle était venue proclamer. Il put sans doute, suivant les phases diverses de la carrière que cette révolution ouvrit bientôt devant lui, désavouer l’emploi de la force et protester de bonne foi de ses intentions constitutionnelles; il put, pour rassurer les intérêts alarmés, dénier souvent des projets prématurés, qui ne se dessinaient encore pour lui que comme des éventualités lointaines; mais pour peu qu’on suivît, à travers les ambiguïtés de sa parole, le mouvement de cet esprit maître de lui-même dans toutes les fortunes, l’on pouvait acquérir la certitude que chez le représentant froidement convaincu de l’idée napoléonienne la foi ne défaillirait pas plus que l’espérance, et qu’à l’heure fatidique de sa vie il appellerait le peuple à décider de cet avenir dont il avait l’irrésistible pressentiment. Ce n’est pas de l’esprit, c’est de la foi seule qu’il a été dit qu’elle suffit pour transporter les montagnes. Il est des jours où un homme qui croit est à lui seul plus fort que toute une nation qui doute. Le prisonnier de Ham fut cet homme-là : sa confiance fit sa fortune, et sa persistance fut son génie.

Le vote du 10 décembre est une difficulté très sérieuse pour l’école résolue à reporter sur l’idée démocratique l’infaillibilité qu’elle refuse à l’idée religieuse, et qui n’hésite pas à appliquer au peuple l’adage inventé par l’Angleterre pour la royauté constitutionnelle : the king can not wrong. Quand on établit dogmatiquement que la démocratie ne peut ni errer ni se contredire, et que chaque révolution est un progrès nécessaire sur l’état de choses que cette révolution a renversé, l’on n’est pas sans quelque embarras pour concilier la manifestation populaire du 24 février avec la contre-manifestation plus populaire encore du 10 décembre; mais l’esprit, qui ne sert pas toujours à prévoir les événemens, n’est jamais inutile pour les expliquer, et de toutes les manières de masquer une défaite, la plus sûre est certainement de transformer cette défaite en victoire. C’est le tour de force que nous avons vu exécuter par la plupart des publicistes républicains appelés à porter un jugement historique sur l’élection présidentielle dans laquelle la France répondit à la république, qui lui demandait un Washington, en lui envoyant un Bonaparte. Si, pour certains écrivains démocrates, une pareille interprétation peut être inspirée par de honteux calculs, il est des théoriciens pour lesquels elle est l’expression désintéressée d’un système où toutes les contradictions apparentes se neutralisent et s’expliquent pai la loi du progrès indéfini.

« L’instinct des masses, dit un écrivain qui rencontre du moins l’originalité dans sa poursuite obstinée de la profondeur, l’instinct des masses vint révéler aux esprits attentifs l’étendue de cette révolution inaperçue du vulgaire. Rejetant le nom de Cavaignac et même celui de Ledru-Rollin, qui tous deux représentent à des degrès différens la lutte politique, et sous lesquels il sent encore une certaine individualité dont il se méfie, le peuple des campagnes, que l’on voit pour la première fois apporter à l’exercice de son droit un intérêt vif, parce qu’il va créer dans l’état une force véritablement souveraine, donne à cette force un nom qui ne représente pour lui aucun parti, mais qui signifie victoire : victoire de l’égalité sur les privilèges, victoire de la démocratie sur les rois et les nobles, victoire de la révolution française sur les dynasties européennes. C’est là ce que, dans l’esprit du peuple, expriment de la manière la plus absolue le règne et le nom de l’empereur Napoléon, c’est là ce qu’il veut et croit faire revivre par l’élection de Louis Bonaparte [8]. »

Sans discuter ici cet ingénieux commentaire de l’élection présidentielle, en croyant d’ailleurs fermement à l’accord de l’idée démocratique avec l’idée napoléonienne, telle du moins qu’elle paraît comprise par le second empire, j’exprime le regret que l’auteur n’ait pas complété la série de ses antithèses, et qu’il ait oublié que si le nom sorti avec un tel éclat de l’urne populaire signifiait victoire de l’égalité sur le privilège, il signifiait beaucoup plus clairement encore victoire de la monarchie sur la république.

Au fond, le peuple s’inquiétait peu du système qui prévaudrait pour l’élection du président, et si la chambre avait ajourné cette élection jusqu’après l’achèvement des lois organiques, ou s’était réservé le droit de désigner elle-même le chef du gouvernement, une telle décision n’aurait provoqué dans le pays aucune sorte d’émotion ni d’étonnement; mais, une fois mises en demeure de s’expliquer, les classes agricoles reçurent et se renvoyèrent avec une rapidité électrique le contre-coup du même courant. La protestation la plus éclatante et la plus simple en effet à élever contre le gouvernement républicain, c’était à coup sûr une invocation directe au régime qui l’avait renversé. L’empire avait vu passer dans son camp toute la génération virile de 1848; les derniers reflets de sa gloire étaient tombés sur le front de ces citoyens obscurs, provoqués à concentrer dans un seul vote toutes leurs aspirations et toutes leurs inquiétudes. Le nom glorifié durant trente ans par les historiens, chanté par les poètes, incrusté dans le marbre et dans l’airain, était alors porté par un homme qui, aux deux élections de juin et de septembre, venait d’avoir l’heureuse fortune de voir les orateurs républicains signaler avec éclat le péril de son entrée à la chambre, sans qu’ils prissent d’ailleurs aucune sorte de mesures pour lui en fermer la porte. Bien loin de là, ces esprits prévoyans avaient confirmé par un redoublement de rigueur toutes les dispositions pénales exceptionnelles prises contre les anciennes familles souveraines, en n’y dérogeant que pour la seule dynastie impériale, de telle sorte qu’entre les diverses candidatures princières, celle de Louis-Napoléon se trouvait être désormais la seule constitutionnellement possible. Servi près des partis extrêmes par des manœuvres secrètes et des dévouemens peu scrupuleux, ce prince le fut surtout par les clameurs impuissantes, qui auraient suffi pour le poser en prétendant, s’il avait jamais pu être autre chose.

Il serait difficile de décider si, en faisant, au 10 décembre 1848, de l’héritier de l’empereur Napoléon le chef électif de la France, le gros de ses électeurs entendait lui déléguer le mandat tacite de renverser bientôt la république. Il est certain tout au moins que le président n’en reçut pas celui de la consolider. Ce qui est plus manifeste encore, c’est que le texte de la constitution du 12 novembre et les interprétations auxquelles ce texte pouvait donner lieu touchaient fort peu les populations rurales. Profondément irritées contre les ex-commissaires transformés en préfets, qui, en s’abattant sur le pays, y avaient fait baisser le prix des bestiaux et hausser celui des remplaçans, elles saisirent avec bonheur l’occasion de faire pièce à ces austères démocrates amollis déjà par les douceurs de la vie administrative, et qui, en voyant le suffrage universel se retourner contre eux avec un gros éclat de rire, ressemblaient à des renards pris au piège.


III.

Cinq millions quatre cent mille suffrages vinrent donc conférer au prince Louis-Napoléon la plus mal définie des missions politiques. Le mécanisme constitutionnel encore incomplet ne pouvait manquer de rendre les problèmes plus nombreux et d’en compliquer la solution. Pour la première fois en effet depuis plus de trente ans, le chef de l’état, dépouillé de l’inviolabilité, exerçait un pouvoir dont l’usage le rendait personnellement responsable envers la nation, — intervention qui ne pouvait manquer, si naturelle qu’elle fût dans l’ordre nouveau où l’on venait de se placer, de bouleverser toutes les idées au sein de la chambre, en contrariant dans leurs habitudes les plus invétérées les conseillers choisis par Louis-Napoléon, à la tête desquels figurait l’honorable M. Odilon Barrot comme président du conseil. Ces hommes politiques avaient vécu sous un régime où l’opposition n’admettait d’autre initiative que celle des ministres, d’autre limite à l’action ministérielle que l’autorité constitutionnelle des chambres. Le jeu des institutions républicaines allait donc heurter de front toutes les idées reçues dans le conseil, dans les chambres et dans le pays. Pour comble d’embarras, par suite de cet empressement aveugle à jeter les dés et à interroger le sort, l’assemblée avait provoqué le pays à choisir le pouvoir présidentiel et prétendait faire fonctionner celui-ci avant qu’aucune des parties essentielles du nouveau gouvernement fût encore constituée. Le conseil d’état, auquel la loi fondamentale attribuait une sorte de puissance politique au moins consultative, n’était point organisé; rien n’était réglé ni sur le mode ni sur les limites de la responsabilité respective du chef de l’état et de ses ministres; enfin la loi électorale n’était point faite, de telle sorte qu’en présence de conflits probables et des nombreux problèmes déjà soulevés, il n’y avait aucune issue possible pour les uns, aucune solution régulière à attendre pour les autres.

C’était en présence de ce pouvoir présidentiel réservé et suspect, pivotant sur des ministres coulés dans le moule de la monarchie irresponsable, qu’une assemblée républicaine, frappée au cœur par l’un de ces votes dont on ne se relève point, avait à discuter, afin d’obéir à la mission qu’elle s’était antérieurement donnée, de nombreuses lois organiques embrassant l’ensemble de toutes les questions politiques et morales [9]. Telle était la tâche imposée, aux premiers jours de 1849, à la chambre demeurée la suprême et dernière espérance de la république! Toutes les élections partielles opérées depuis les journées de juin indiquaient en effet trop clairement, pour qu’il fût possible de s’y méprendre, le retour du pays vers les idées et vers les hommes disparus sous la bourrasque du 24 février. L’année 1848 n’était pas encore achevée que plusieurs des personnages éminens formés par nos grandes luttes parlementaires étaient déjà rentrés dans l’assemblée. Ralliés par l’imminence des périls communs, ils avaient retrouvé un chef dans M. Thiers, à qui le suffrage universel venait de rouvrir l’accès de la tribune, où le malheur des temps contraignit l’illustre orateur à venir combattre les plus vulgaires, pour ne pas dire les plus abjectes théories. Abandonnant aux républicains de la veille la tâche de constituer la république et celle beaucoup moins facile de la faire accepter, M. Thiers se donna la mission, à laquelle il était plus propre que personne, de rétablir sur ses bases l’ordre administratif et financier si dangereusement ébranlé, et les progrès de la réaction anti-républicaine purent être mesurés aux progrès mêmes de son influence. Depuis le vote du 10 décembre, la constituante n’eut plus qu’une vie artificielle. Représentant une expérience honorable assurément, mais à laquelle le peuple venait de refuser avec éclat son concours, cette assemblée survivait à l’idée dont elle avait été l’expression, et le pays ne s’inquiétait pas plus de l’impuissance de ses menaces que des derniers spasmes de son désespoir. Cette lutte contre le courant désormais irrésistible de l’opinion publique avait placé la représentation nationale dans une position à laquelle durent fatalement mettre un terme les hommes mêmes pour qui le jour de la dissolution allait être le signal d’une chute et d’un oubli profonds. Jamais le sentiment public n’obtint une victoire plus triomphale. L’on vit en effet une assemblée souveraine, à laquelle le texte de la loi fondamentale attribuait le droit de voter encore dix lois organiques, conduite par l’irrésistible pression du dehors à déposer son mandat. La fameuse proposition Râteau, modifiée par M. Lanjuinais, s’imposa comme d’elle-même aux plus récalcitrans et aux plus obstinés des législateurs. Le 28 mai 1849, la constituante étouffée expira comme par une sorte de raréfaction de l’air républicain.

Les conjonctures du sein desquelles elle était sortie avaient imposé à cette chambre le double devoir de raffermir l’ordre social en France et d’y organiser la république. La première partie de cette tâche fut accomplie avec un courage parfois héroïque, et si l’assemblée échoua dans la seconde, c’est que le vote du pays vint paralyser son œuvre constitutionnelle à peine éclose. A l’élection du 10 décembre s’arrête la loyale épreuve accordée au gouvernement républicain par les opinions monarchiques. D’une part en effet, celles-ci eurent le droit de se considérer comme confirmées dans leur foi politique par la révélation si éclatante des répugnances nationales; de l’autre, elles se trouvèrent placées vis-à-vis du chef de l’état dans l’attitude de suspicion et de réserve que provoquaient les espérances confessées par les amis du président, lors même qu’elles étaient le plus hautement désavouées par celui-ci. Chacun revint donc par la force même des choses aux perspectives qu’on avait d’abord loyalement écartées. Au lieu de deux partis monarchiques, le pays en posséda trois, tous contraints de dissimuler leur pensée véritable en manœuvrant sur le terrain de la constitution du 12 novembre, et tous préoccupés de se réserver les chances de l’avenir lorsqu’ils étaient pourtant chaque jour conduits à s’entendre en présence des périls communs.

Tandis que les opinions royalistes prenaient dans la nouvelle assemblée une importance proportionnée à celle qu’elles avaient dans la nation, la minorité républicaine s’efforçait de retrouver, en s’adressant aux cupidités instinctives, une partie de la force perdue par la pensée politique qui avait prévalu durant la législature précédente. Les vides nombreux laissés dans les rangs des hommes du National étaient remplis par d’ardens montagnards, et ceux-ci ne manquèrent pas d’attribuer l’affaissement très sensible du sentiment républicain à la lutte ardente engagée depuis les journées de juin contre les clubs et le socialisme. M. Ledru-Rollin lui-même, commençant à comprendre que la défroque de Robespierre était usée, et que la France refusait de se laisser inoculer à froid la rage de 93, dut vaincre ses répugnances et tendre la main aux chefs socialistes afin de se donner une armée, au risque d’être contraint de la suivre. En 1849, la république démocratique épousa donc solennellement le socialisme, dont elle s’était d’abord énergiquement séparée, et ce fut, à vrai dire, celui-ci qui s’échappa par le vasistas du Conservatoire lors de l’échauffourée provoquée par la discussion sur les affaires de Rome. Sous la législative, rien ne subsista plus de l’œuvre chantée par M. de Lamartine et servie par l’épée du général Cavaignac, rien, si ce n’est une constitution républicaine mort-née, interprétée par une majorité royaliste et appliquée par un prétendant impérial : position déplorable pour des partis honnêtes à qui la dissimulation et le mensonge ne sauraient profiter. Jamais spectacle ne porta un coup plus funeste à la moralité politique d’une grande nation que celui dont la France fut témoin depuis l’ouverture de la législative jusqu’au 2 décembre 1851. Le pays vit en effet, durant deux mortelles années, les hommes les plus éminens s’user et s’amoindrir entre des velléités impuissantes et des hésitations continues, jusqu’au jour d’un dénoûment prévu par tout le monde, sans que personne tentât un effort sérieux pour le prévenir : conclusion fatale que la France, torturée d’angoisses, accueillit comme une solution dans une situation réputée insoluble.

Quoique le président eût accepté des chefs de l’assemblée la liste de son premier ministère, comme aurait pu le faire un monarque constitutionnel, un désaccord prochain ne pouvait manquer de se révéler entre le chef de l’état et les diverses opinions parlementaires, dont le rapprochement accidentel avait constitué ce qu’on appelait alors, par une sorte d’antiphrase, le grand parti de l’ordre. L’entente sur les questions du jour n’imposait en effet à personne ni le sacrifice de ses antipathies ni celui de ses espérances. Ce désaccord profond, lors même qu’il était dissimulé avec le plus de soin, dut prendre le caractère d’un grand conflit constitutionnel sitôt que le prince Louis-Napoléon, arguant de sa propre responsabilité et de la transformation opérée dans les principes du gouvernement, se fut résolu à substituer dans son cabinet aux hommes qui n’y exprimaient point sa pensée les serviteurs de sa politique personnelle. En observant les allures de partis plutôt juxtaposés qu’alliés et celles de l’adversaire calme et résolu qu’ils rencontraient devant eux, il n’était pas impossible de prévoir à qui demeurerait l’avantage final dans cette lutte de la parole contre le silence, et d’idées disparates contre une idée fixe. Il y a longtemps que Machiavel a exposé les avantages que possède le pouvoir concentré dans un homme pour triompher de la puissance collective d’une assemblée; mais en dehors des raisons générales il en était une autre plus décisive : c’est que le président seul avait foi et confiance, parce qu’il était résolu à remettre de gré ou de force la solution du conflit au peuple, dont son élection venait de consacrer l’omnipotence. Tant que le vote universel direct demeurait le principe générateur de nos institutions, Louis-Napoléon était en effet plus fort que le parti républicain, contre lequel l’épreuve du scrutin avait si tristement tourné, plus fort que les partis royalistes, séparés par des doctrines incompatibles et contraints de s’abriter derrière une constitution qu’aucun d’eux ne considérait comme définitive.

Si les deux grandes opinions monarchiques qui formaient la majorité de la législative avaient été douées de cette sagacité politique que les plus hautes qualités du caractère et de l’intelligence ne remplacent pas, elles auraient compris qu’elles se trouvaient en présence d’une force résolue à épuiser à tous risques les chances de la fortune, et que le jugement définitif du conflit qui provoqua leurs dédains avant de susciter leurs craintes n’appartiendrait ni à l’assemblée, ni aux salons, ni à ce monde d’élite perdu dans l’abîme du suffrage universel comme une goutte d’eau dans l’océan. Au lieu de se confier, comme Démosthène le reprochait aux Athéniens circonvenus par Philippe, à la vaine agitation des meneurs, et d’opposer des paroles à des actes [10], les deux partis, pénétrant jusqu’au principe de leur propre impuissance, auraient reconnu qu’en cas de lutte extraparlementaire, le président aurait sur eux le décisif avantage de voir chacun préférer le triomphe de l’adversaire commun à celui de ses alliés, et que dès lors il fallait ou décliner le combat ou l’aborder avec des chances sérieuses de pouvoir le soutenir.

Dans une situation aussi troublée que l’était alors celle de la France, la première condition pour demeurer maître de l’avenir, c’était de pouvoir laisser entrevoir au pays un dénoûment immédiat. Or les deux partis monarchiques faisaient trop bonne garde l’un contre l’autre pour ne pas se paralyser mutuellement, et pour qu’il leur fût donné de dégager la formidable inconnue qui était alors l’effroi de toutes les âmes. Pour ces partis, aucune épreuve n’aurait été plus funeste que celle du succès, car leur victoire eût été le signal le plus assuré de leur division. Si la majorité avait reçu en partage cette pénétration qui enlève au hasard ses chances et à l’audace ses tentations, une seule alternative se fut manifestement ouverte devant elle : ou revenir sans arrière-pensée à la république en s’efforçant de triompher et de ses propres répugnances et de celles du pays, de manière à pouvoir invoquer la constitution sans provoquer le rire des augures, ou confondre les deux symboles monarchiques dans l’unité d’une vaste synthèse, en mesurant la grandeur des sacrifices à celle des périls. Quelque difficulté qui se rencontrât dans la fusion d’intérêts si longtemps hostiles, le succès d’une pareille tentative n’aurait pas été impossible, si l’on avait pu en espérer un effet immédiat, si surtout elle avait précédé la défaite au lieu de la suivre, et qu’elle fût sortie en quelque sorte spontanément du fond de la situation même.

Ne se sentait-on ni assez de vigueur dans la pensée, ni assez de dévouement dans l’âme pour aller jusqu’aux résolutions suprêmes et pour les imposer à tous, il fallait alors se faire une ambition conforme à sa fortune et détourner une lutte qu’il était téméraire de provoquer, puisque la majorité, dénuée de toute puissance administrative et militaire, était hors d’état de la soutenir. Sans manquer à aucun devoir, l’on pouvait, à quelque camp qu’on appartînt, s’entendre pour prolonger le provisoire et pour rendre la situation supportable à tout le monde, en dénouant les difficultés au lieu de les rendre inextricables. L’intérêt vrai de la majorité aurait été certainement de rassurer le plus vite et le plus complètement possible sur son avenir le chef de l’état, en lui ménageant, par une révision évidemment nécessaire de la constitution, la facilité d’une réélection régulière, et en ouvrant des perspectives constitutionnellement limitées devant un pouvoir auquel le scrutin du 10 décembre 1848 laissait trop pressentir celui du 20 décembre 1851. Si la politique est la science des choses possibles, et si son premier précepte est de mesurer les forces aux obstacles, cette marche-là paraissait commandée par la plus vulgaire prudence en présence d’un désaccord qui rendait toutes les solutions chimériques, et d’un adversaire fort décide à ne pas quitter la place avant d’avoir encore une fois interrogé le peuple dont il était la créature.

Irriter un ennemi sans l’affaiblir, le menacer sans l’atteindre, a été dans tous les temps un fort dangereux procédé. La législative y recourut cependant, non sous le coup de passions dont son honnêteté aurait certainement triomphé, mais parce que l’absence de toute direction la rendit incapable d’arrêter aucun plan de conduite, et d’opposer aucune barrière à la force secrète qui minait le sol sous ses pas. Les deux pouvoirs entre lesquels deux théories politiques incompatibles finirent par provoquer un divorce si funeste à la liberté avaient commencé leur carrière avec des intentions toutes différentes. Tous les deux avaient éprouvé le désir de détourner des collisions aussi redoutables pour l’un que pour l’autre, et dont la probabilité n’avait dès le premier jour échappé à personne. Si bien assise qu’elle pût se croire en effet, la représentation nationale n’ignorait plus, depuis le 10 décembre, le prestige du nom de Napoléon, et d’un autre côté, si confiant qu’il pût être dans son étoile, si profondes que fussent déjà les pratiques de ses partisans dans le peuple et dans l’armée, le prince qui portait ce nom, et qui s’en couvrait comme d’un talisman, savait fort bien qu’en déchirant lui-même la constitution, pour passer de la présidence à l’empire, il courrait risque d’échanger un palais contre une prison. Des pouvoirs régulièrement prolongés auraient donc pu lui sembler préférables à une pareille perspective, car, pour les plus hardis parieurs, mieux vaut après tout avancer par étapes que s’exposer à se casser le cou. Il n’y a pour sauter par les fenêtres que les fous ou les prisonniers; malheureusement le refus de révision, provoqué par la scission de la majorité, fit du président un prisonnier dans le cercle de la constitution, prisonnier fort résolu à s’évader, et dès lors très difficile à garder. En lui concédant une portion du pouvoir, l’aurait-on détourné de courir après le tout, et ne se décida-t-il à employer la force que lorsqu’il n’attendit plus rien de la légalité? Les phases si diverses de sa conduite autorisent à le penser. Quoi qu’il en soit, devant des résultats à la fois désastreux et trop faciles à deviner, comment ne pas qualifier de déplorable l’imprévoyante conduite qui les a provoqués?

L’on poursuivit d’abord et de concert un autre but; mais des deux côtés l’on perdit patience sur le chemin. A peine installé à l’Elysée, le prince Louis-Napoléon avait suivi sans résistance dans la plus grande affaire du temps, qui était alors comme elle l’est encore aujourd’hui, l’affaire de Rome, la politique tracée par les ministres qu’il avait reçus des mains de la majorité à titre de surveillans plutôt qu’à titre de serviteurs. Les actes consommés en Italie en 1849 et 1850, à partir du siège de Rome jusqu’à la restauration complète du pouvoir pontifical, avaient constaté une déférence que rendait plus éclatante la pensée personnelle du prince, déjà très clairement formulée dans les instructions de M. de Lesseps et dans la lettre fameuse adressée au colonel Edgar Ney, son aide-de-camp. De son côté, malgré les nuages qui s’épaississaient à l’horizon, l’assemblée ne demeurait pas en reste de bons procédés. S’agissait-il de régler la situation financière du chef de l’état, elle assurait au président, à titre de frais de représentation, un état de maison qui laissait percer le prince sous le magistrat électif malgré les prescriptions très précises de la loi fondamentale. Louis-Napoléon voyageait-il, allait-il du nord au sud et de l’est à l’ouest, interrogeant les populations sur leurs besoins et sur leurs vœux, se dédommageait-il de ne pas commander l’armée en la haranguant à la barbe de la constitution, lui arrivait-il de dire des choses fort étranges et d’entendre sans aucune humeur des cris fort peu républicains, l’assemblée se fermait les oreilles pour n’avoir pas à ouvrir la bouche, semblant peu pressée d’entamer une lutte qu’il faudrait soutenir derrière les remparts à demi démantelés de la constitution Marrast.

Si l’on se trouva des deux côtés conduit à engager cette lutte pour ainsi dire malgré soi, c’est que l’on représentait deux idées radicalement contraires, et que le progrès des événemens ne tarda point à rendre cette incompatibilité plus évidente à tous les yeux. Si divisée que fût la législative par les intérêts dynastiques, elle était l’expression fortement convaincue d’une pensée à laquelle cette honorable assemblée se ralliait presque tout entière. Cette pensée, c’était la théorie parlementaire qui consiste à placer le gouvernement au sein même de la représentation nationale, de manière à remettre à l’opinion publique, éclairée par des débats journaliers, l’initiative des mesures et le jugement définitif des actes consommés. Faire du pouvoir le juste prix de l’influence laborieusement acquise, élever le niveau moral de la nation par les nobles émotions et la responsabilité de la vie publique, telle était la doctrine à laquelle adhéraient alors toutes les fractions de l’opinion conservatrice avec une unanimité chaleureuse. En face de cette doctrine-là, qui était depuis trente ans celle de toute la France libérale, commençait de s’en élever une autre. qui avait déjà son public, ses journaux et ses écrivains officieux, pour lesquels la manne des fonds secrets ne tombait pas en vain du ciel. Cette doctrine, invoquée dans des banquets, formulée dans des manifestes, présentée chaque matin au pays comme la seule solution possible des douloureuses incertitudes qui arrêtaient l’essor de miraculeuses prospérités, c’était, on l’a déjà deviné, celle qui venait se résumer dans l’idée dite napoléonienne. Qu’est-ce que l’idée napoléonienne? La question valait la peine d’être soulevée en 1850, puisque de son issue dépendait celle de la querelle engagée entre le pouvoir exécutif et l’assemblée, et elle n’a rien perdu assurément en 1862 de son intérêt ni pour la France ni pour l’Europe. Je l’aborde donc avec l’esprit aussi libre que si j’avais à résoudre un problème historique posé par Thucydide ou par Tacite.


IV.

Lorsqu’on s’efforce de dégager l’idée-mère du grand homme devant qui la terre s’est tue quinze ans, il est impossible de ne pas se sentir fort embarrassé. La pensée du consulat ne fut pas en effet la même que celle de l’empire, et l’œuvre colossale poursuivie par l’empire ne pouvait laisser pressentir en aucune façon la tentative constitutionnelle entamée durant les cent-jours avec une sincérité dont un illustre historien a cru pouvoir se porter garant. Lorsque Napoléon signait le concordat et restaurait en France le culte catholique, il poursuivait une autre pensée que lorsqu’il faisait enlever Pie VII par un colonel de gendarmerie, et qu’il rêvait un pape installé dans un palais impérial avec de gros appointemens. Je ne vois pas non plus par quelle filiation logique on pourrait rattacher le glorieux traité de Lunéville, fondé sur la théorie des frontières naturelles, aux traités de Tilsitt et de Presbourg, qui scellèrent l’asservissement de l’Europe par l’anéantissement des plus vivaces nationalités et par la subordination de tous les peuples continentaux à la suprématie de la France. J’ai quelque peine à considérer comme un hommage à la démocratie moderne, et surtout comme une inspiration du génie contemporain, la tentative obstinément poursuivie, au prix du sang d’un million d’hommes, depuis Austerlitz jusqu’à la Moskova, afin de reconstituer l’empire de Charlemagne, en lui donnant pour état une aristocratie militaire dont le luxe aurait fait pâlir l’éclat de Rome et de Byzance. J’admets très bien que la cause démocratique a pu profiter en Europe des coups mortels portés par Napoléon Ier aux vieilles dynasties et des alliances de famille qu’il contractait avec elles; mais si, en instituant une noblesse impériale avec des dotations et des majorats héréditaires, si, en mariant les princes ses frères dans les maisons souveraines et en introduisant une archiduchesse d’Autriche dans sa couche, l’empereur Napoléon faisait de la démocratie, c’était assurément sans le savoir, et son moindre souci était alors de mériter les éloges qui lui en reviennent aujourd’hui. Ce qui manque à ce règne, rempli par la pensée puissante, mais mobile, d’un seul homme, c’est précisément l’intuition du génie contemporain et la persévérance dans une idée vraie et féconde. L’histoire lui profitera moins que la légende, parce que les générations futures, étrangères à ces fortes émotions dont nous avons vu le réveil, feront de vains efforts pour les comprendre, et qu’elles demeureront confondues en voyant la conquête du monde aboutir à deux invasions, et tant d’intelligence paralysée par tant d’aveuglement.

Les pairs historiques de Napoléon ont sur lui, sous ce rapport, un avantage qu’il est impossible de méconnaître, car l’esprit politique, en s’introduisant dans l’étude de l’histoire, a fait comprendre de plus en plus l’importance de l’œuvre accomplie par chacun d’eux. Tout le monde sait aujourd’hui qu’à Alexandre appartient l’honneur d’avoir arraché la domination du monde au génie asiatique pour la transférer au génie européen; l’on est porté à pardonner à César ses attentats contre la liberté en songeant que l’établissement de l’empire sauva Rome en y centralisant la puissance publique anéantie par les factions à la veille de l’invasion des Barbares. Chacun de ces grands noms correspond à une grande idée aussi indestructible que leur gloire dans le souvenir des bommes. Je ne serai contredit par personne en disant qu’une donnée aussi lumineuse est loin de se dégager de l’épopée impériale. Le dernier chant de celle-ci est à peine clos par un immense désastre que le siècle prend en effet un cours exactement contraire à celui que l’empire entendait lui imprimer. Devenue pacifique, industrielle et libérale, la France semble s’attacher avec ardeur à des institutions toutes différentes de celles qu’il lui avait données, de telle sorte que rien n’aurait plus subsisté du drame gigantesque achevé à Waterloo et transfiguré sur le calvaire de Sainte-Hélène, si, par un concours d’événemens aussi imprévus que merveilleux, le second empire n’était sorti tout à coup, comme l’épilogue d’un poème cyclique, des souvenirs légendaires laissés par le premier.

De ce chaos de tentatives grandioses et de résurrections fantastiques je ne réussis donc pas, si grande bonne volonté que j’y mette, à dégager l’une de ces idées vraies et simples, phares lumineux de l’histoire. C’est ailleurs qu’il faut, à mon avis, aller chercher la signification du « système politique qui triompha au 10 décembre, puisque le nom de Napoléon est à lui seul tout un programme. » Lorsque « la France cherche la main, la volonté, le drapeau de l’élu du 10 décembre [11], » elle peut rencontrer beaucoup plus de lumière dans les écrits mêmes de celui-ci que dans les plans formés par le glorieux fondateur du premier empire. La législative avait sous les yeux ces écrits-là, fruits et consolations d’un laborieuse captivité; c’était là qu’il aurait fallu étudier à ses sources véritables l’idée napoléonienne, qui défrayait alors la polémique. En les méditant, en les rapprochant surtout de graves et récentes manifestations, l’assemblée aurait pu, bien avant le coup d’état, mesurer l’abîme qui séparait dès lors les aspirations des deux pouvoirs. C’est encore là qu’il importe aujourd’hui de rechercher la pensée à laquelle semble suspendu le sort des deux mondes depuis qu’un ministre a fait savoir à la France la prochaine application aux populations du Mexique du nouveau droit public dont l’intervention impériale a procuré le bénéfice aux populations de l’Italie [12]. Or l’idée parlementaire à laquelle adhérait si ardemment l’assemblée était précisément le contre-pied de l’idée napoléonienne telle qu’elle avait apparu au prisonnier de Ham dans les obscurités de sa vie, telle qu’elle s’irradiait pour lui à l’aube de ses prospérités naissantes. Selon cette dernière doctrine, l’avenir de l’Europe appartient à la démocratie, et celle-ci a trouvé dans le Code Napoléon l’expression la plus vraie de ses besoins en matière civile, dans la constitution de l’an VIII la condition la plus naturelle de son développement normal. Le triomphe de la démocratie ne consiste en effet ni à exercer, ni à partager, ni même à surveiller l’autorité, mais à en déléguer l’exercice à un pouvoir sorti de son sein et constitué par son souverain suffrage. Une dictature populaire commise à une puissance fortement centralisée, servie par des instrumens sans autre force morale que celle qu’ils en reçoivent et placés vis-à-vis du chef de l’état dans une dépendance absolue [13], telle était la forme de gouvernement que l’on prétendait opposer dès 1840 au mécanisme complexe et à la stérilité loquace des monarchies constitutionnelles. Dans cette doctrine-là, le peuple joue le rôle du dieu qui, après avoir donné une chiquenaude au monde, afin de le mettre en mouvement, rentre dans son éternel repos. La politique étrangère n’y diffère pas moins que la politique intérieure de celle que professait alors la majorité parlementaire. Se plaçant en effet en dehors des questions traditionnelles, des questions d’alliances et même de frontières naturelles, elle s’appuyait sur le droit supérieur des nationalités, droit imprescriptible qui inspirait dès sa jeunesse au publiciste impérial une foi tellement profonde que, réagissant jusque sur le passé, il n’hésitait pas à attribuer à Napoléon Ier un projet universel de restauration des autonomies et des nationalités confisquées par lui-même, projet dont l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, la Hollande et la Pologne n’auraient pas tardé à profiter, si les libérales intentions de l’empereur n’avaient été méconnues et contrariées par l’obstination des gouvernemens et des peuples à lui résister [14].

Qu’on se figure les chefs de la majorité placés en présence d’une théorie qui prétendait dénier constitutionnellement toute influence aux ministres, et qui déjà pouvait laisser entrevoir, comme dernier terme de l’expédition romaine, un appel à la nationalité italienne interrogée par le suffrage universel; qu’on se représente deux pouvoirs exprimant avec une égale sincérité deux idées aussi incompatibles, et l’on comprendra que, si périlleuse qu’elle pût sembler pour l’un et pour l’autre, une crise était devenue inévitable. Il n’y avait pas à espérer de voir quitter le pouvoir à jour fixe par un homme auquel on montrait en perspective la retraite de Mount-Vernon quand il songeait aux Tuileries, et qui croyait, non sans motifs, à la persévérance de ses nombreux électeurs, lorsque cet homme considérait d’ailleurs la volonté du peuple comme la source de tous les droits, et lui attribuait, comme aux papes du moyen âge, la puissance de délier des sermens de fidélité.

En tout état de cause, le gouvernement républicain se fût difficilement acclimaté en France depuis 1848 à cause des répugnances populaires; mais les auteurs de la constitution du 12 novembre semblèrent prendre à tâche de surenchérir pour lui sur toutes les mauvaises chances. Frappés des inconvéniens moraux que présentent aux États-Unis les brigues électorales des présidens en exercice, ils voulurent y couper court en interdisant à ceux-ci la réélection immédiate, ne prévoyant pas qu’ils allaient du premier coup tuer la république, afin de mieux protéger sa vertu. Convaincus d’ailleurs que la France serait aveugle, si jamais elle souhaitait une œuvre plus parfaite, ils imitèrent Lycurgue, et rendirent presque impossible une révision qui seule aurait pu la sauver. C’est le jour où la révision de la constitution fut rejetée que l’empire a été fait [15].

Dès l’ouverture de l’année 1851, la révocation du général investi du double commandement de la garde nationale et de l’armée de Paris laissa pressentir à la France l’attitude que le prince-président entendait prendre à l’échéance de 1852, qui déjà se montrait à l’horizon comme un point sinistre. Cet acte audacieux eut l’étrange bonne fortune d’être le programme évident d’une révolution en demeurant couvert par une stricte légalité. Le général Changarnier fut révoqué aussi facilement que l’aurait été un sous-lieutenant, et, fortifié près de l’armée par des discours qui témoignèrent moins de l’irritation de l’assemblée que de son impuissance, le président fut assuré d’aller coucher aux Tuileries, puisqu’on ne l’envoyait pas ce jour-là coucher à Vincennes. Comment en effet et sous quelle escorte l’y aurait-on conduit? Comment cette assemblée, déjà travaillée par tant de perspectives et d’espérances diverses, aurait-elle trouvé dans son sein une majorité assez forte pour aller jusqu’aux résolutions périlleuses et décisives? Il n’y avait pas à demander le concours de la montagne pour faire déclarer la patrie en danger à l’occasion de la retraite d’un homme dont l’ambition proverbiale était de lui infliger une raclée historique ; le décret du 9 janvier 1851 soulevait naturellement sur les bancs socialistes un sentiment très différent de l’indignation. Le parti républicain s’inquiétait sans doute un peu de l’empire, mais il s’inquiétait bien davantage d’une restauration monarchique, et donner à la majorité conservatrice un concours qu’il savait ne pas devoir profiter à lui-même n’allait pas mieux à ses intérêts qu’à ses haines. Quel accord, même temporaire, était d’ailleurs possible avec l’opinion républicaine depuis que les chefs de la majorité avaient donné pour mot d’ordre à celle-ci le maintien de la loi électorale du 31 mai? Si le parti conservateur s’était reconnu assez fort pour modifier efficacement le suffrage universel en substituant par exemple les deux degrés à l’élection directe, la portée d’un tel service rendu à la société aurait pu expliquer qu’il liât son sort au succès d’une pareille tentative; mais courir des périls assurés pour des résultats incertains, préparer à un habile adversaire le terrain le plus favorable pour livrer bataille en jouant une partie dont on n’a pas même calculé les chances, c’était une conduite qui témoignait certainement de l’altération du sens politique au sein d’une assemblée dont la pénétration semblait se retirer avec la force.

Si l’auteur des Discours sur Tite-Live vivait de nos jours, il consacrerait l’un de ses plus beaux chapitres à honorer l’usage que le président de la république sut faire de l’arme terrible si opportunément placée entre ses mains. Le message par lequel, à la veille du coup d’état, le prince Louis-Napoléon notifiait à la législature sa résolution de lui proposer la révocation immédiate de la loi du 31 mai et le rétablissement du suffrage universel dans son intégrité lui paraîtrait probablement un chef-d’œuvre d’habileté [16]. Je n’aurais garde de contredire un pareil maître : ce serait au secrétaire d’état florentin qu’il appartiendrait également d’écrire l’histoire du 2 décembre, et d’exposer dans ses détails cette grande victoire du calcul, du sang-froid et du secret. Je n’ai pour mon compte qu’un mot à dire, c’est que cette victoire-là était certaine du moment où l’on avait commis la faute de rendre la bataille inévitable sans disposer d’aucune force pour la livrer. Le 24 février et le 2 décembre ont entre eux ce rapport commun que la cause de la liberté modérée y succomba en quelques heures sous la proclamation de la république et sous celle de la dictature; mais le succès de l’une avait été aussi imprévu que celui de l’autre était attendu : la république avait été subie par stupeur, la dictature fut accueillie par lassitude. Contre l’une, l’on pouvait prévoir une réaction prochaine; contre l’autre, la réaction ne pouvait être que très lente, car la première violentait les intérêts, et la seconde ne contrariait que les idées.

Envisagé au point de vue de l’habileté de l’exécution, le coup d’état du 2 décembre distance de très loin, par la multiplicité des ressorts, les conjurations classiques contées par Saint-Real. Le succès n’en fut possible que contre une assemblée qui n’avait plus qu’une constitution discréditée à opposer aux plus formidables engins de la centralisation gouvernementale. En apprenant les mystères de la nuit durant laquelle des sergens de ville avaient éveillé en sursaut la république pour la conduire en fiacre à Mazas, la gaîté gauloise vint tempérer l’émotion patriotique, fort refroidie d’ailleurs, il faut bien le reconnaître, par les incidens parlementaires des derniers temps. Paris avait depuis quelque mois grand’peur du spectre rouge, contre lequel il cuirassait de fer les devantures de ses magasins. Aussi laissa-t-il faire avec une sorte de curiosité complaisante, persuadé qu’il ne se trouverait pas le lendemain en pire situation que la veille. Les classes libérales, en exagérant leurs craintes afin de se donner une excuse, se lavèrent les mains, comme Pilate, du sort de la liberté, heureuses de pouvoir abriter leurs défaillances derrière les entraînemens du suffrage universel. Comme dans les romans de chevalerie, la nation s’était en effet promise à l’homme assez entreprenant pour affronter les périls de l’année 1852, et pour en dissiper avec son épée les ténèbres menaçantes.

L’époque close par ce brusque dénoûment est profondément attristante à étudier, parce que son double caractère fut l’agitation et la stérilité. Jamais on n’était tombé de perspectives plus idéales dans des réalités plus vulgaires. Rêver la régénération du genre humain par la république pour finir en quatre ans par la dictature, telle fut l’histoire du mouvement de 1848, venant aboutir en 1852, sur tout le continent européen, à la plus formidable réaction despotique et militaire. Libre d’esprit comme de cœur, j’ai pu l’étudier sans reculer devant des questions délicates, et j’espère avoir parlé d’hommes dont les intentions valaient mieux que les actes avec cette justice que Cicéron déclare inséparable de la bienveillance [17], et que rendent d’ailleurs naturelle les épreuves et les déceptions de la vie.

Nous avons vu un grand gouvernement, dont les institutions étaient ou souhaitées ou déjà imitées par toute l’Europe, tomber dans la plénitude de sa force et par l’effet même d’une confiance que l’histoire aura à juger. Prise d’assaut par les barbares, la France ne tarde pas à leur échapper, car ses mœurs ont survécu à ses lois disparues dans la tempête, et elle a conservé la liberté, si étranges que soient pour elle les formes nouvelles sous lesquelles celle-ci s’exerce. La France honnête et libérale a gardé pour se défendre l’arme puissante de la presse, qui va lui profiter désormais bien plus qu’à ses ennemis; elle retrouve bientôt celle de la tribune, où remontent la plupart des hommes formés par les grands débats et par la pratique des affaires. Ni les moyens ni les guides ne lui manquent donc cette fois pour se relever ; elle sauve aux élections générales pour la constituante l’ordre social par un acte d’intelligente déférence, et se prépare à commencer sous le drapeau républicain l’épreuve qui a si mal tourné sous le drapeau monarchique. Malheureusement à cette tentative, à laquelle s’associent d’abord loyalement les classes éclairées, et dont l’effet moral, si elle avait réussi, aurait transformé la France, les masses populaires opposent un invincible veto. Usant du droit suprême qui leur a été reconnu, elles prononcent, pour faire acte de souveraineté, un nom qui devient dans l’opinion le coup de mort de la république. Celle-ci expire étouffée dans les bras du suffrage universel, comme l’artiste de la légende allemande dans ceux de la statue à laquelle il avait communiqué la vie. Le peuple fait un prétendant, rendant ainsi à chacun le droit d’avouer le sien et de relever son propre drapeau; mais, si légitime qu’un pareil droit soit devenu pour les diverses opinions monarchiques depuis le 10 décembre, l’exercice n’en atteint pas moins profondément dans sa force le grand parti constitutionnel. Divisé par des vues toutes différentes, subissant et les illusions de la foi qui compte toujours sur la Providence et celles de l’habileté qui estime suffire à tout par l’esprit et par la souplesse, il va se dissolvant de plus en plus sous l’influence latente qui se développe et s’affermit. Du jour où s’opéra la révocation du général Changarnier jusqu’à celui qui vit rejeter la proposition dite des questeurs, par suite du refus que fit le parti républicain de s’associer à une politique agressive qui ne pouvait lui profiter, l’assemblée soutint une sorte de siège en règle, voyant chaque jour se rapprocher les parallèles, perdant l’un après l’autre tous ses postes avancés, et n’ayant bientôt plus pour se défendre que l’enceinte même de la place, dans laquelle il manquait une garnison. Blocus, assaut ou surprise nocturne, le dénoûment était donc certain, et, comme celui de tous les sièges qui ont duré longtemps, il avait été plus chanceux à préparer qu’il ne fut périlleux à accomplir.

Gardons-nous toutefois d’emporter de ce spectacle une impression de nature à ébranler notre foi dans l’avenir assuré à la cause de la liberté politique, sous quelque forme qu’elle doive s’établir définitivement parmi nous. En France, les idées ont depuis quinze ans moins changé que les situations, et nous avons fait moins de chemin que nous n’avons semblé en parcourir. Si les révolutions auxquelles nous avons assisté ont affaibli chez plusieurs leurs anciennes croyances, elles n’en ont pas suscité de nouvelles, et ceux que nous nommons des renégats ne sont guère que des sceptiques. Or le scepticisme, qui peut corrompre l’opinion, n’a pas la puissance de la contenir, et celle-ci a d’ordinaire parmi nous de rapides et souverains retours.

Ce n’est pas devant ce qui se passe depuis Vienne jusqu’à Pétersbourg qu’il est aujourd’hui possible de douter du triomphe prochain de ces doctrines constitutionnelles, devenues le patrimoine et comme le droit public de tous les peuples civilisés. S’imaginer qu’en matière de garanties, de publicité, de responsabilité, et, pour tout dire en un seul mot, qu’en matière de gouvernement représentatif la France demeurera longtemps en arrière de l’Europe, c’est faire injure à la fois et à la grande nation qui s’entr’ouvrit les veines pour nourrir l’univers de sa substance et de son sang, et au pouvoir auquel des événemens prodigieux ont commis le soin de ses destinées. Les actes du 24 novembre 1860 et du 17 novembre 1861 sont déjà là pour établir qu’il comprend ce que réclament l’intérêt de son avenir et le soin de notre propre honneur. Si les dynasties royales peuvent changer, les dynasties d’idées sont immortelles. On ne les exile pas par décret, et nulle main n’est assez forte pour maintenir chez nous une barrière entre un principe et ses conséquences. La plus impossible des entreprises serait de proclamer les idées de 89 en méconnaissant leur filiation légitime, et la plus périlleuse des illusions serait de croire la France disposée à ne pas profiter pour son propre compte des vérités semées par elle, lorsqu’elle en voit fructifier partout la moisson. Toujours logiques quant à leur développement final, les grandes révolutions sont parfois arrêtées dans leur mouvement d’expansion par des épisodes accidentels, auxquels il n’est pas donné de détourner le cours des idées elles-mêmes. Les combinaisons excentriques sorties du cerveau de Sieyès après le 18 brumaire sont aussi étrangères au vrai mouvement de 89 que l’ont été en 1848 les fantaisies socialistes de M. Louis Blanc. Le 24 février n’a pas été un progrès, mais un obstacle dans l’ordre naturel des choses.

Sitôt que la révolution de 1848 a succombé sous une réaction dont la responsabilité lui appartient tout entière, le mouvement normal de l’intelligence, violemment suspendu par l’intervention des intérêts alarmés, a repris son cours par toute l’Europe, où les gouvernemens et les peuples s’avancent désormais de concert vers le but qui s’est un moment voilé pour la France. En imposant à celle-ci la république, les sectaires de l’Hôtel de Ville prétendirent lui faire franchir plusieurs degrés d’initiation à la fois, comme aurait dit Ballanche dans son doux et profond langage. Il faut autant se défier des presbytes que des myopes, car la poursuite essoufflée de l’avenir n’épuise pas moins les peuples que le culte superstitieux du passé. Lassée de cette course aventureuse, la France s’est reposée avec une satisfaction incontestable sous des institutions qui ne lui interdisent ni les longs loisirs ni le sommeil réparateur; mais, en changeant de guides, elle n’a changé ni d’instincts, ni d’aspirations, ni d’espérances. Le travail qui s’opère aujourd’hui dans son sein consiste à mettre ses intérêts en parfait accord avec ses idées, en faisant disparaître l’antagonisme qui les a trop longtemps séparés. Lorsqu’il sera démontré qu’une sage, mais sérieuse liberté n’importe pas moins à la sécurité de la nation qu’à sa dignité, et que des pouvoirs pondérés peuvent seuls protéger efficacement la fortune publique, quand la liberté sera en mesure de se chiffrer par millions, sa cause sera à tout jamais gagnée. Née au Jeu de Paume, elle est destinée à renaître par la Bourse. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que l’on touche à l’heure de cette démonstration arithmétique. Lorsque les banquiers et les industriels seront tous du même avis que les bavards, le gouvernement représentatif aura pour jamais reconquis la France. Alors ceux qui n’auront pas éprouvé dans leur foi une heure de défaillance pourront goûter la joie promise à une obscure, mais indomptable fidélité.

Aucun de mes lecteurs n’aura pu se méprendre, je l’espère, sur le caractère de ce travail. Nous ne touchons pas au moment où il sera possible de connaître et de dire toute la vérité sur l’étrange révolution de 1848, enchevêtrée dans l’histoire de la révolution de 1789 comme une épave jetée par la tempête dans le fit d’un grand fleuve dont elle obstrue le cours. Le 24 février a enfanté le 2 décembre, et tant que l’établissement politique sorti de cette dernière crise n’aura pas produit toutes ses conséquences dans l’ordre constitutionnel et diplomatique, il faudra bien renoncer à porter sur la première un jugement définitif. L’histoire toucherait d’ailleurs de trop près aux vainqueurs et aux vaincus pour conserver la plénitude de ses droits, les uns se trouvant protégés vis-à-vis d’elle par leur malheur, les autres par leur puissance. Ajoutons que, pour faire bien comprendre comment la république, également antipathique à toutes les nuances de l’opposition, est sortie d’un désaccord profond entre les hommes qui, au 22 février, ne souhaitaient qu’un changement de cabinet et ceux qui aspiraient secrètement à un changement de règne, il faudrait des renseignemens que les portefeuilles conserveront longtemps encore. Le jour des petites révélations devra précéder celui des grandes justices. Nous ne possédons jusqu’à présent que des écrits apologétiques émanés d’hommes jaloux de présenter leur intervention dans les événemens de 1848 sous le jour le plus favorable, et qui tous, chose remarquable, se défendent avec le plus grand soin de l’imputation de les avoir provoqués. M. de Lamartine le premier nous a donné une œuvre dans laquelle semblent retentir toutes les clameurs de ces jours d’orage et se refléter le brillant mirage de tant d’illusions détruites. M. Garnier-Pagès accomplit une tâche semblable, et son volumineux travail, lorsqu’il sera terminé, deviendra une source sinon complète, au moins très précieuse d’informations, quoique personne ne puisse sans doute aller chercher un jugement dans une œuvre qui ne saurait être qu’un plaidoyer.

Après ces écrits, importans à des titres divers, il n’y a guère à signaler comme travail d’ensemble sur cette époque que le livre spirituel de l’écrivain pseudonyme qui, au lendemain de la chute du gouvernement républicain, entreprit la double tâche d’exposer cette catastrophe et de dégager la démocratie de toute solidarité dans le renversement de la république. A l’exemple de tous les théoriciens dont le siège est fait, M. Daniel Stern n’admet pas que les événemens puissent jamais aller à l’encontre des idées, et déploie pour les faire concorder des souplesses et d s ressources infinies. Il y a d’ailleurs toujours un certain côté par lequel l’école démocratique se réconcilie très facilement avec la dictature, et l’école fataliste avec les faits accomplis, Je n’ai pas eu pour mon compte, on le croira sans peine, la prétention d’accomplir dès aujourd’hui une tâche dont je viens de constater les difficultés à peu près insurmontables, et, sans songer à résoudre les questions, je me suis borné à les poser. Cependant je croirais n’avoir pas fait une chose inutile, si j’étais parvenu à mettre en parallèle l’œuvre européenne à peu près accomplie dans la période antérieure à 1848 et celle que prépare au monde le nouveau droit public inauguré au 24 février, et qui a trouvé sa dernière forme dans le plébiscite du 22 novembre 1852.


L. DE CARNE.

  1. Voyez la première partie de cette étude, la Révolution, dans la Revue du 15 septembre.
  2. Décret du 8 mars 1848.
  3. Décret abolissant la loi du 4 avril 1839, et mettant à la retraite soixante-quinze officiers-généraux.
  4. Décret du gouvernement provisoire du 29 mars.
  5. Discussion sur le rapport de M. de Falloux, (21 juin 1848).
  6. Constitution du 12 novembre, titre V, art. 43.
  7. « Alea jacta est ! Que Dieu et le peuple prononcent! Il faut laisser quelque chose à la Providence!... Si le peuple veut qu’on le ramène aux carrières de la monarchie, s’il veut répudier l’avenir qui s’ouvre devant lui pour courir après je ne sais quel météore qui lui brûlerait les mains, il est le maitre! Il est son propre souverain, il est roi! Ce n’est pas à nous à lui dire : « Tu feras cela, tu n’iras pas plus loin ! » S’il veut se perdre, nous dirons comme le vaincu de Pharsale :

    Victris causa diis placuit, sed victa Catoni,


    et cette protestation, qui serait l’éternelle accusation de cette nation, assez abandonnée pour compromettre ainsi sa liberté, cette protestation serait, à nous, notre absolution devant la postérité. » Moniteur du 6 octobre 1848.

  8. Histoire de la Révolution de 1848, par Daniel Stern, deuxième édition, t. II, p. 545.
  9. Art. 115 de la constitution du 22 novembre : « Après le vote de la constitution, il sera procédé par l’assemblée nationale constituante à la rédaction des lois organiques qui seront déterminées par une loi spéciale.
    « Ces lois sont :
    « La loi électorale, — la loi sur la presse, — la loi sur l’instruction publique, — la loi sur la responsabilité des dépositaires du pouvoir, — la loi sur le conseil d’état, — la loi d’organisation départementale, cantonale et municipale, — la loi d’organisation judiciaire, — la loi sur la garde nationale et le recrutement de l’armée, — la loi sur l’état de siège. »
  10. Εϰείνω μὲν αἱ πράξεις, ὑμῖν δ’ οῖ λόγοι (Ekeinô men hai praxeis, humin d’ oi logoi). Philipp. secund. Exord.
  11. Message du président de la république à l’assemblée législative (31 novembre 1849).
  12. Moniteur, discours de M. Billault (séance du 26 juin 1862).
  13. « Dans un gouvernement dont la base est démocratique, le chef seul a la puissance gouvernementale; la force morale ne dérive que de lui; tout remonte directement jusqu’à lui, soit haine, soit amour. Dans une telle société, la centralisation doit être plus forte que dans toute autre, car les représentans du pouvoir n’ont de prestige que celui que le pouvoir leur prête, et, pour qu’ils conservent ce prestige, il faut qu’ils disposent d’une grande autorité, sans cesser d’être vis-à-vis du chef dans une dépendance absolue, afin que la surveillance la plus active puisse s’exercer sur eux. » L’Idée napoléonienne, Œuvres de Napoléon III, t. Ier, p. 56.
  14. Œuvres de Napoléon III, t. Ier, p. 150 et suiv.
  15. Séance du 19 juillet 1851.
  16. « Les résolutions qui décideront de notre sort ne peuvent émaner que d’un acte décisif de la souveraineté nationale, puisqu’elles ont toutes pour base l’élection populaire. Eh bien! je me suis demandé s’il fallait, en présence du délire des passions, de la confusion des doctrines, de la division des partis, alors que tout se ligue pour enlever à la morale, à la justice, à l’autorité leur dernier prestige, s’il fallait, dis-je, laisser ébranlé, incomplet, le seul principe qu’au milieu du chaos général la Providence ait maintenu debout pour nous rallier.
    « Quand le suffrage universel a relevé l’édifice social par cela même qu’il substituait un droit à un fait révolutionnaire, est-il sage d’en restreindre plus longtemps la base? Enfin je me suis demandé si, lorsque des pouvoirs nouveaux viendront présider aux destinées du pays, ce n’était pas d’avance compromettre leur stabilité que de laisser un prétexte de discuter leur origine et de méconnaître leur légitimité. Le doute n’était pas possible, et, sans vouloir m’écarter un seul instant de la politique d’ordre que j’ai toujours suivie, je me suis vu obligé, bien à regret, de me séparer d’un ministère qui avait toute ma confiance et mon estime, pour en choisir un autre, composé également d’hommes honorables, connus par leurs sentimens conservateurs, mais qui voulussent admettre la nécessité de rétablir le suffrage universel sur la base la plus large possible. Il vous sera donc présenté un projet de loi qui restitue au principe toute sa plénitude, en conservant de la loi du 31 mai ce qui dégage le suffrage universel d’élémens impurs, et en rend l’application plus morale et plus régulière. » — Message du président de la république à l’assemblée législative (4 novembre 1851).
  17. Justitiæ conjuncta est beneficentia, quam camdem vel benignitatem, vel liberalitatem appellari licet. » De Officiis, lib. I. c. 7.