La Révolution et la République de 1848/01

La Révolution et la République de 1848
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 41 (p. 443-472).
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LA REVOLUTION
ET
LA REPUBLIQUE DE 1848

I.
LA REVOLUTION.

I. L’Histoire de la République de 1848, par M. Garnier-Pagès ; 6 vol. in-8°. — II. Histoire de la Révolution de 1848, par Daniel Stern ; 2 vol. in-12.

L’on pourrait préjuger les destinées des révolutions par le degré de précision qu’elles apportent dans leur programme. Les chances de succès semblent se mesurer pour elles à la faculté de définir les griefs dont elles poursuivent le redressement, et de bien déterminer le but auquel elles aspirent. Aussi la direction des grands changemens politiques appartient-elle pour ainsi dire de droit naturel aux hommes qui en ont perçu dès l’abord avec le plus de sagacité les conséquences définitives. À ne prendre dans les temps modernes que les révolutions couronnées par le succès le plus durable, la révolution de 1688 en Angleterre et celle de 1776 en Amérique, on est fondé à prétendre que leur heureuse fortuné est due principalement à ce que ni l’une ni l’autre ne s’est égarée dans des perspectives indéterminées, et n’a dépassé le cercle primitivement tracé devant elles. Ajoutons que, si elles ont accepté toutes les deux la féconde impulsion d’un grand homme, c’est qu’avant de devenir les modérateurs du mouvement populaire, Guillaume d’Orange et George Washington avaient commencé par en être les promoteurs les plus perspicaces et les plus froidement résolus. Savoir ce qu’on veut, ne vouloir que ce qu’on peut, pressentir où l’on va, ne pas prendre des mots pour des idées et la fièvre pour la force, tel est le premier devoir d’une insurrection qui aspire à se transformer en gouvernement. Être doué de ces instincts merveilleux qui laissent deviner quels fruits porteront les semences jetées dans la tempête et quels effets produiront à leur heure les réactions, telle est la première qualité pour dominer les perturbations sociales, lors même qu’on est assez puissant pour les exciter et qu’on s’entend acclamer par les multitudes.

Ce qui a rendu irrésistible le mouvement de 1789, c’est qu’à cette grande époque la nation tout entière était fixée sur les griefs dont elle souhaitait la réparation et sur les principes dont l’esprit nouveau avait préparé le triomphe, quelque hésitation qu’elle pût avoir sur les formes et les limites de l’application constitutionnelle de ces principes ; mais d’où serait venue à la révolution du 24 février 1848 la force qui ne tarda pas à lui manquer au sein d’une victoire non disputée ? D’où serait venue la confiance du pays en des promesses qui miroitèrent quelques mois devant ses yeux sans parvenir à fixer une seule de ses pensées, à dissiper une seule de ses angoisses ? Comment la France se serait-elle spontanément ralliée à des doctrines qui préparèrent à leurs propagateurs la plus prompte et la plus humiliante déception infligée à une faction triomphante ? La révolution de 1848 ne put, malgré ses efforts, se placer, comme l’avait fait celle de 89, sous la protection d’un nouveau droit public préparé par la lente incubation des siècles, car ses formules rajeunies furent ou des redites ou des non-sens dont l’application eut bientôt constaté la stérilité. Les hommes de février ne prétendirent pas même, comme l’avaient fait ceux de juillet 1830, à la mission de venger la majesté des lois, car les institutions contre lesquelles ils s’armèrent étaient, à l’heure où ils les mirent en poudre, respectées par tous les pouvoirs. Ces institutions contenaient le germe d’un développement progressif comme celui d’une réformation régulière, et, de l’aveu même des plus ardens républicains, la nation n’avait jamais dépassé ces limites-là ni par ses vœux ni par ses espérances.

Paris avait vu poser depuis deux mois par quelques journaux, à l’occasion du droit de réunion, une question du ressort d’un tribunal de simple police, et le pays suivait cette querelle avec une médiocre curiosité, lorsque, dans la pleine sécurité des esprits et des intérêts, la république vint s’asseoir, comme le spectre de Macbeth, à la place laissée vide à la table d’un banquet. Stupéfaite au point d’en perdre l’usage de ses facultés, la France ne retrouva le sang-froid nécessaire pour se défendre qu’après que le gouvernement républicain, dépouillé du prestige d’une mystérieuse inviolabilité, eut commencé à étaler le spectacle de son impuissance en face des problèmes soulevés par lui-même. Quand la république se trouva dans le cas de passer des discours aux actes et de la poésie à la prose, ce pouvoir, peu inventif, parce qu’il était honnête au fond, et qu’il avait déjà conscience de l’inanité de ses formules, se vit dans l’alternative ou de vivre sur quelques banales inscriptions remises au jour d’après les vieux palimpsestes révolutionnaires, ou de hasarder, afin de faire du nouveau avec un grand danger pour la société et pour lui-même, l’application des plus folles théories économiques. Était-il en mesure de donner à la France plus de liberté que ne l’avait fait depuis trente ans la monarchie représentative, sans provoquer dans les intérêts alarmés une réaction certaine ? L’égalité n’était-elle pas en 1847 le principe générateur d’une hiérarchie fondée sur la prééminence des talens et des services ? La fraternité n’était-elle pas l’inspiration incessante d’une société où les lois sur l’instruction primaire et professionnelle, la constitution des caisses d’épargne, le développement des travaux publics et du crédit, enfin les progrès continus de la richesse et de la pensée avaient, sous les auspices d’un gouvernement pacifique toujours contrôlé, élevé de plus en plus le niveau des salaires avec celui des intelligences ? Quelle loi plus féconde que la charte restait-il à promulguer sur le Sinaï de l’Hôtel de Ville au milieu des flots populaires qui venaient à toute heure battre ce pouvoir d’un jour ? Quel dogme fut révélé à la France, quel droit lui fut départi en dehors de ceux dont elle avait expérimenté l’usage ? Si l’on excepte le renversement de l’échafaud politique et la proclamation de quelques idées généreuses, je ne vois d’autre nouveauté que le droit à la parole, d’où les clubs ne tardèrent pas à faire sortir la triste panique dont nous souffrons encore ; je trouve aussi le trop fameux droit au travail, qui provoqua la création des ateliers nationaux, et le droit au fusil, qui donna son armée à l’insurrection de juin. La plupart de ces conquêtes ne tardèrent pas d’ailleurs à disparaître sous le coup des terreurs et des malédictions publiques, de telle sorte qu’entre toutes ses créations la secondé république n’eut plus pour la protéger, à partir du 10 décembre 1848, que le principe du suffrage universel, qu’elle a persisté à défendre depuis ce jour avec un désintéressement des plus complets.

Quand des gens de cœur ont opposé aux violences de la foule le rempart de leur poitrine, lorsqu’ils peuvent, comme M. Garnier-Pagès, se rendre le témoignage, d’avoir, « après trois mois d’une dictature presque absolue, quitté le pouvoir la tête haute, les mains pures, » il peut leur sembler pénible d’entendre la postérité qui commence taxer de stérile une tentative qu’ils auraient sans hésiter fécondée de leur propre sang. Il faut bien pourtant que la vérité ait son jour et qu’on sache se résigner, après une expérience concluante, à expliquer par le bon sens du pays des sentimens d’indifférence qu’on aimerait mieux imputer à son ingratitude. Le courage déployé par l’auteur de ce livre et par ses collègues du gouvernement provisoire afin de protéger contre les assauts réitérés de la barbarie les fondemens de toutes les sociétés suffirait pour attester que la crise de février fut pour la civilisation moderne l’une de ses épreuves les plus redoutables. Pour résoudre la question de savoir si cette révolution a été, dans la marche de l’esprit humain, l’occasion d’un progrès ou le signal d’une décadence, il suffira, ce me semble, d’établir quel était en France et en Europe, à la veille du 24 février, le bilan de la liberté, et quelles étaient au dehors ses chances prochaines, en mettant en regard de ce tableau la situation sortie de l’établissement de la seconde république française par une conséquence logique et à peu près immédiate. Telle est l’œuvre à laquelle me provoque le livre d’un écrivain sincère, minutieux procès-verbal de ces terribles journées. L’auteur de cet écrit a bien plus le désir que le pouvoir de demeurer dans la vérité, et on le surprend plus souvent à se montrer généreux qu’à être juste. Comment n’en serait-il pas ainsi lorsqu’on se trouve amené, par le devoir même de sa position, à juger comme une conséquence du progrès des idées un désastreux accident hors de toute proportion avec ses motifs, et condamné à demeurer une cause sans effet parce qu’il avait été lui-même un effet sans cause ? J’aborde cette étude le cœur libre de toute passion, l’esprit dégagé de tout parti-pris. L’histoire, je le sais, ne se recommence jamais, et ses plus éclatantes justices ne font pas que le passé puisse renaître. Passager obscur englouti dans le naufrage, je suis sans illusion sur les pilotes, sans colère contre la tempête, et je reste de plus en plus convaincu, au spectacle de cette inexplicable catastrophe, que si, dans les perturbations de ce monde, Dieu fait sa juste part à la liberté des hommes, il s’en réserve encore une plus grande pour lui-même.


I

La monarchie de 1830 venait de dépasser la mesure de la durée moyenne départie depuis 1789 aux divers gouvernemens de la France. Aucun signe alarmant ne se révélait encore, et toutes les prévisions concordaient pour promettre alors à cette royauté entourée de rejetons populaires un avenir durable. Ses débuts en Europe avaient été difficiles. Elle n’avait point étalé devant les vieilles dynasties l’orgueil menaçant d’une origine récente, et l’on n’avait pas manqué d’imputer sa réserve à sa faiblesse. D’autres exemples laissent croire que ce gouvernement aurait rencontré plus de facilités pour s’imposer par une attitude comminatoire que pour se faire accepter par la modération de ses actes. Le contre-coup de 1830 en effet n’avait guère moins ébranlé le monde que ne l’a fait celui de 1848. Le royaume des Pays-Bas était tombé au premier souffle de l’orage qui avait relevé nos anciennes couleurs ; la Pologne, que son héroïsme égala presque à la Russie, aurait pu, avec notre assistance, arrêter le seul gouvernement qui déployât alors contre le mouvement occidental une confiance superbe, parce que ce gouvernement n’avait pas encore la mesure de sa faiblesse. L’Italie, à moitié soulevée, menaçait l’Autriche d’une explosion que quelques bataillons français pouvaient transformer en un immense incendie ; l’Allemagne était profondément troublée par les aspirations prématurées du communisme. Entre l’Europe des traités de Vienne, dont Bruxelles et Varsovie venaient chacune de faire tomber un pan, et la royauté révolutionnaire de juillet réclamant l’abrogation des traités de 1815, la partie n’aurait donc point été trop inégale.

Je reconnais même que, si l’on en jugeait par les événement et surtout par les révélations que l’esprit français a depuis données de lui-même, la maison d’Orléans aurait pu faire un assez bon calcul dynastique en réveillant à son profit les immortels instincts qui dorment sans s’éteindre au cœur d’un peuple de soldats. Si tous les hommes d’état appelés dans ses conseils se refusèrent à faire courir à la France de tels hasards, c’est que la question nationale les préoccupant exclusivement, ils considéraient avec raison une pareille politique comme contraire aux intérêts publics, et comme pouvant conduire à transformer en dictature un gouvernement modéré. Ces hommes-là s’inquiétaient moins de rendre à la France des frontières qu’ils n’envisageaient pas comme indispensables à sa puissance que de faite fonctionner ses institutions avec une vérité qui avait bien aussi sa grandeur. Quelques déceptions que leur ait gardées la fortune, ils n’auront pas à regretter d’avoir concouru à une œuvre dont l’écroulement a laissé debout certaines maximes accueillies par l’Europe entière au moment où la France semblait les répudier, maximes fécondes vers lesquelles la conscience publique est aujourd’hui ramenée par d’invincibles retours. Issues du mariage du bon sens avec l’expérience, ces idées-là reparaissent à travers les transformations des gouvernemens et les changemens de dynasties, et seront un jour considérée comme le testament même de notre siècle. Dispenser les droits politiques dans le seul intérêt social en les mesurant Il l’aptitude présumée, remettre la conduite des affaires non pas toujours sans doute aux plus vertueux, comme dans le royaume de Salente, mais aux plus intelligens et aux plus capables, sous la condition que ceux-ci soient agréés tout d’abord par les organes légaux de l’opinion publique et soutenus par leur concours, rehausser l’exercice du pouvoir par le droit et par le devoir viril de la responsabilité, assurer enfin, en respectant l’inviolabilité souveraine, un vaste champ à la lutte des forces intellectuelles comme à l’activité régulière des ambitions, telle sera probablement encore, dans les conditions nouvelles où la France est entrée par le rétablissement de l’empire, l’œuvre de la génération qui doit nous suivre, comme elle fut celle des hommes de la génération précédente. Les grands courans d’une époque ne sont guère plus détournés par les agitations qui s’y succèdent que les courans sous-marins par les tempêtes qu’on voit soulever la surface de l’océan.

Depuis que le ministère du 29 octobre 1840 avait rétabli avec l’Europe les rapports interrompus par le traité du 15 juillet, et qu’une majorité parlementaire compacte avait assuré l’avenir du parti conservateur, la monarchie de 1830 pouvait se considérer comme placée au-dessus des atteintes de ses ennemis. Les sociétés secrètes, qui, six années auparavant, avaient fait couler le sang à Paris et à Lyon, étaient désormais sous la main de la police, et leur fureur ne s’exhalait plus que par de sauvages attentats providentiellement conjurés. L’opposition, disciplinée par un chef illustre, avait passé d’une hostilité violente contre le pouvoir au désir non moins violent de lui faire agréer ses services, de telle sorte que la royauté avait désormais bien plus à se prémunir contre ses impatiences que contre ses haines. Hors du cadre des opinions dynastiques, les grands propriétaires légitimistes et beaucoup d’hommes influens du parti religieux manquaient sans doute au faisceau des forces conservatrices en y laissant un vide très dommageable aux intérêts moraux. Déjà cependant la jeune génération aristocratique aspirait à forcer les portes de l’assemblée élective, et, sans pactiser avec le principe du gouvernement nouveau, elle était en voie de prendre en face de celui-ci l’attitude de droiture loyale commandée à tout galant homme qui se résout à profiter du bénéfice des institutions. De son côté, le parti religieux subissait sans trop d’impatience les retards apportés à l’exécution de l’article 69 de la charte par le profit moral qu’il retirait de la discussion. Il en était venu à cette pleine confiance dans le triomphe, de la justice et du bon droit qui est l’honneur et la vie même des pays libres. L’église avait pris sur le terrain de la liberté pour tous une attitude qui alors doublait ses forces et semblait la tremper pour les grandes épreuves. Les consciences étaient d’ailleurs plus émues qu’inquiètes, et les sentimens politiques de la propriété territoriale commençaient à subir, par l’intervention des intérêts industriels et l’immense développement donné aux travaux publics, des modifications très profondes, de telle sorte qu’à la veille de la révolution de février l’on semblait assez près d’arriver à la formation d’une sorte de néo-torysme plus conservateur que l’opposition, plus libéral que la majorité, pour lequel les deux groupes légitimiste et catholique auraient fourni des élémens précieux.

La situation diplomatique ne se présentait pas sous un aspect moins favorable. Le pouvoir, accusé si longtemps de marcher à la suite de l’Angleterre, s’était vu, depuis la conclusion des mariages espagnols, placé sous le coup d’un reproche précisément contraire. On lui imputait d’avoir provoqué contre la France une hostilité implacable pour servir un pur intérêt dynastique, lorsqu’il était manifeste que, si dans cette circonstance solennelle l’influence française n’avait pas prévalu à la cour de Madrid, l’influence anglaise lui eût été nécessairement substituée. Un mariage Cobourg n’aurait-il pas présenté aux adversaires du gouvernement un thème de récriminations mille fois plus plausibles et plus nationales ? Le succès que la France venait d’obtenir au-delà des Pyrénées l’avait en effet séparée de l’Angleterre ; mais, en compensation des difficultés qu’elle pouvait susciter, cette situation nous ouvrait des perspectives très nouvelles, et celles-ci semblaient sortir comme d’elles-mêmes du cours naturel des événemens et de l’irradiation de nos idées.

Les dangers qui paraissaient menacer alors en Suisse l’ordre européen avaient conduit l’Autriche et la Prusse à former avec le cabinet des Tuileries une sorte d’entente dont le gouvernement français recueillait déjà un sérieux avantage moral. L’Espagne et le Portugal étaient désormais fortement rattachés au réseau des monarchies constitutionnelles ; la Belgique, organisée comme la France, gravitait dans son orbite. En Allemagne, le pouvoir absolu succombait à l’éclatant spectacle de nos débats parlementaires : les grands efforts de la France pour s’assimiler l’Algérie et pour trouver au-delà de la Méditerranée des développemens si longtemps rêvés au-delà du Rhin nous avaient enfin rendu les sympathies de ce pays, aussi disposé à s’ouvrir devant nos idées qu’à se fermer devant nos armes. Aspirant à concilier, comme l’avait fait Louis XVIII, le droit historique et le droit des temps nouveaux, le roi Frédéric-Guillaume venait d’octroyer à ses sujets la constitution du 3 février 1847. Si les droits reconnus aux deux curies prussiennes demeuraient inférieurs à ceux qui avaient été départis en 1814 à nos chambres législatives, l’on pouvait compter que la diète générale au sein de laquelle allaient se rencontrer pour la première fois les députés de toutes les provinces de la Prusse prendrait bientôt une telle autorité qu’elle ne tarderait pas à conquérir les prérogatives qu’on lui refusait encore. Les parties les plus reculées de l’Europe subissaient la salutaire contagion de nos idées et de nos exemples. En Danemark, le roi Frédéric VII venait de promulguer à son avènement au trône une constitution qui s’inspirait à la fois des principes de notre charte et de ceux que la Hollande mettait si heureusement en pratique [1].

Mais que dire de ce qui se passait en Italie et de l’écho que rencontrait notre voix sur les Alpes et aux bords du Tibre ? En 1846, on sait quel spectacle offrirent au monde les dix-huit premiers mois du pontificat de Pie IX. Jusqu’au jour où, sous l’impulsion républicaine imprimée par la révolution de février, le pied du pape réformateur eut glissé dans le sang de son ministre, les esprits même les plus étrangers à la foi catholique purent croire Jean Mastaï appelé à inscrire son nom parmi les noms providentiels des grands bienfaiteurs des peuples. L’Italie avait tressailli sous cette parole douce comme une bénédiction, ardente comme un glaive, et une œuvre analogue à celle de notre consulat commençait en 1847 dans la péninsule en présence de l’Autriche immobile et confondue. La proclamation d’une amnistie générale, la création d’un conseil d’état, d’une représentation provinciale élective, la formation d’une garde civique, la restauration des grandes écoles, toutes ces mesures édictées du haut de la chaire de saint Pierre avaient été couronnées par un motu proprio qui posait les bases d’une administration laïque, et dans lequel la France était heureuse de reconnaître les inspirations de M. Rossi, alors ambassadeur à Rome. L’Italie s’était agitée de l’une à l’autre de ses extrémités à la voix de Pie IX ; toutefois il n’y a pas à douter que ses divers gouvernemens, associés en 1847 au mouvement régulier de la régénération nationale, ne fussent demeurés les maîtres d’un mouvement même plus rapide, si la révolution italienne avait continué de prendre dans la France constitutionnelle son diapason et ses exemples, et si le cratère subitement ouvert à Paris n’était venu projeter ses scories et sa lave jusqu’au-delà des monts. À Turin, Charles-Albert commençait à entrevoir le grand rôle que lui préparaient les réformes de Pie IX et le concours moralement assuré de la France. Vingt jours avant l’heure où quelques centaines d’émeutiers proclamaient à Paris les institutions constitutionnelles incompatibles avec les besoins de la civilisation moderne, le Piémont leur prêtait un serment qu’il allait bientôt, sous les ordres de son roi, sceller d’un sang généreux à Goïto et à Pastrengo. Le projet d’une union douanière élaboré à Turin devenait enfin entre les divers gouvernemens péninsulaires le gage d’un heureux rapprochement. Dans sa constitution territoriale aussi bien que dans son organisation intérieure, l’Italie demeurait donc, durant la période antérieure au 24 février, en plein accord avec nos intérêts extérieurs comme avec nos formes politiques ; nous avions été la seule source de ses inspirations, nous ne pouvions manquer d’être bientôt son seul bouclier, si l’Autriche tentait d’arrêter, par les armes un mouvement si redoutable pour la permanence de sa domination au-delà des Alpes. Régie par des institutions conformes aux nôtres, l’Italie aurait donc probablement convié, dans un terme prochain la monarchie de 1830 à venir défendre au-delà des Alpes une cause dont nos premiers intérêts nous imposaient le patronage, et nous y aurions eu le profit, au lieu d’y avoir la responsabilité des événemens. Alors se seraient ouvertes par la force même des choses, en dépit des répugnances d’un vieux roi pacifique, des perspectives que laissait déjà pressentir un mouvement de plus en plus sensible dans l’esprit public, mouvement qui, sans altérer la forme du pouvoir, aurait donné à son action des aspects et des instrumens nouveaux. Pour recueillir le bénéfice de ces éventualités fécondes, le temps seul a manqué, le temps qui suffit à tout, et que rien ne remplace. L’Italie, abandonnée par la république, n’aurait pu l’être par la monarchie constitutionnelle, car dans la plénitude de ses ressources, en présence de deux tribunes qui excitaient alors le pays sans l’alarmer, la France n’aurait pas permis la désertion qu’en 1849 ses terreurs purent à peine lui faire supporter.

Quoi qu’il en soit, des symptômes non équivoques baissaient pressentir dès l’année 1846 qu’une évolution dans l’attitude du pouvoir serait bientôt une question de haute prudence, sinon d’absolue nécessité. La politique qui avait depuis dix-huit ans concentré sur la conquête de l’Algérie les forces vives de la France et que venait de couronner la prise de l’émir Abd-el-Kader, la bonne conduite qui avait après juillet rétabli l’ordre dans les rues, et dans les idées sans imposer de sacrifices à la liberté, qui avait triplé la richesse nationale par des travaux productifs sans grossir le fardeau des charges publiques, ce gouvernement plus jaloux de suivre l’opinion que de la devancer par une initiative hardie, ne suffisaient plus aux aspirations d’un pays prospère et blasé, auquel il fallait du nouveau, n’en fût-il plus au monde. Du haut de la tribune, les organes de l’opposition adressaient au pouvoir le reproche d’ennuyer la France depuis sept ans, tort qu’à certains jours celle-ci-pardonne moins que celui de la ruiner, tort véritable toutefois aux yeux d’un peuple qui semble constitué pour vivre par une idée, sauf à payer au prix des plus tristes syncopes ses débauches d’activité.

Il y avait déjà tellement à compter avec ces dispositions nouvelles, malgré les formes indécises sous lesquelles elles se révélaient alors, qu’à la veille des dernières élections générales faites par la monarchie, le président du conseil avait jugé prudent de s’en porter l’organe, et qu’il se faisait fort d’accomplir par le seul parti conservateur les réformes et les progrès que d’autres opinions promettaient sans les donner [2]. Le corps électoral avait chaleureusement accueilli ces espérances, et l’opinion conservatrice en particulier les avait prises si fort au sérieux, que la plupart de ses nouveaux élus entrèrent à la chambre avec des engagemens sur toutes les questions controversées, et plus spécialement sur celle de la réforme parlementaire.

Prises en elles-mêmes, ces questions-là n’avaient assurément qu’une importance fort secondaire ; mais l’état de l’opinion leur en donnait une considérable, et laissait pressentir les périls que pouvait susciter une lutte engagée contre elle dans des circonstances malheureuses. Les idées n’ont en politique qu’une valeur relative, les événemens pouvant aussi bien surfaire celle-ci que la réduire. Or en 1847 l’importance de la réforme était surfaite dans la chambre comme dans la presse. La France départementale ne manifestait pas outre mesure qu’elle manquât beaucoup à sa liberté ; mais l’ardeur avec laquelle s’y rattachait la bourgeoisie parisienne était un signe du temps qu’il aurait fallu consulter et savoir comprendre. En écartant de la chambre élective la classe des fonctionnaires, aristocratie lettrée d’une société bourgeoise, était-on bien assuré de retrouver en indépendance ce qu’on perdrait en expérience et en lumières ? L’on pouvait en douter. Les fonctionnaires s’asseyant en nombre proportionnel presque égal sur tous les bancs de la chambre, la réforme parlementaire ne pouvait avoir sur la marche des affaires publiques l’action qui lui était attribuée par l’opposition de ce temps-là. L’expérience avait prouvé d’ailleurs depuis l’origine de nos assemblées délibérantes, et elle allait le prouver bientôt après plus péremptoirement encore, que l’indépendance du député gît moins dans les exclusions légales que dans l’air qu’il respire, dans la pensée publique qu’il réfléchit et qu’il répercute. La nation venait d’en faire l’épreuve aux élections mêmes de 1846. Résolument conservatrices, celles-ci n’en préparèrent pas moins dans la majorité, par la division profonde des amis du gouvernement sur les questions à l’ordre du jour, un détraquement qui rendait inévitable un changement de personnes et de système.

La question des incompatibilités avait alors pour pendant celle de la réforme électorale, dont l’application n’aurait pas dans une élection générale déplacé vingt sièges au sein de la chambre, quoiqu’elle ait été assez puissante pour renverser la monarchie. L’adjonction de la liste dite des capacités à la liste électorale pouvait d’ailleurs se défendre par des raisons toujours périlleuses à mettre contre soi. Dans une nation aussi logique que la nôtre, il ne faut pas que le gouvernement paraisse en désaccord avec son propre principe, et ce principe pour la monarchie constitutionnelle, c’était l’admission des citoyens à l’exercice des droits politiques dans la mesure de leur aptitude légalement constatée. Il semblait donc peu rationnel de refuser aux hommes auxquels l’état attribue au prix de longues et dispendieuses épreuves le privilège des plus délicates fonctions le droit accordé à un mince propriétaire et souvent au plus ignare boutiquier ; c’était là un syllogisme que la royauté, mieux avisée, se serait gardée de livrer jamais à l’argumentation de passions aveugles ou ennemies. Il fallait faire enterrer ces questions-là par les hommes mêmes qui les avaient suscitées dans les chambres, et auxquels on pouvait pleinement s’en remettre pour en restreindre la portée sitôt que ce soin leur aurait été commis par la couronne.

L’Angleterre a consacré plus d’un siècle à relever par l’émancipation catholique sept millions d’hommes de l’ilotisme politique. Elle a pris cinquante ans pour transférer à Birmingham et à Manchester la franchise électorale dont avaient joui jusqu’alors quelques masures ignorées. Une génération s’est épuisée dans la lutte provoquée par le rappel des lois sur les céréales, qui touchait au pain quotidien de tout un peuple. En matière de réformes, Paris va plus vite en besogne : c’est au prix de sa ruine qu’il a infligé à la France une révolution sans exemple, afin de hâter de deux ou trois années l’expulsion de la chambre de quelques petits fonctionnaires, l’opposition ayant grand soin d’y maintenir tous les gros, dans la ferme confiance de les remplacer. Si humiliant que soit un pareil épisode dans l’histoire d’une nation spirituelle, les torts d’une bourgeoisie fantasque n’excusent ni n’expliquent ceux du pouvoir, car il appartient à celui-ci de s’inquiéter de tout, et plus encore de l’inattendu que du vraisemblable. Les hommes qui ont vaincu les grandes difficultés sont trop portés à croire qu’ils n’ont plus à compter avec les petites, et rien n’obscurcit chez un prince la lucidité habituelle du coup d’œil autant que l’excès de confiance provoqué par une longue suite de prospérités. Après avoir fondé sa dynastie et désarmé les factions, le roi Louis-Philippe ne donnait au soin des affaires intérieures qu’une attention distraite, et ce fut assurément pour n’avoir pas prévu celui de tous les périls qu’il aurait pu le plus facilement conjurer qu’on vit le prince qui, par des miracles de bonheur et d’habileté, avait découragé tous ses ennemis s’évanouir comme une ombre devant un caprice de la bourgeoisie parisienne.

Si, au lieu d’habiter les Tuileries et de s’y plonger dans la lecture presque exclusive des correspondances diplomatiques et des journaux étrangers, il avait été donné au roi Louis-Philippe de suivre le mouvement journalier de la vie parisienne dans les salons et les magasins, les tribunaux, les écoles, les postes de la garde nationale, il aurait à coup sûr acquis la certitude qu’il était urgent d’aviser. La session de 1847 avait été mauvaise, parce qu’elle avait été stérile, et qu’elle n’avait ouvert aucune perspective précise devant une majorité impatiente, quoique dévouée. Devant l’attitude de celle-ci, l’opposition avait senti redoubler sa confiance avec sa colère, et elle en était arrivée à ne plus marchander à ses auxiliaires ni le prix ni les conditions de la victoire. En commençant avec une chambre nouvelle cette étape de cinq années, le cabinet n’avait malheureusement pas été mis en mesure par la couronne de donner dans son programme le moindre aliment aux instincts d’une majorité accrue, mais transformée, instincts tellement impérieux qu’il dut, sous peine de tomber à l’instant même par l’abandon de ses amis, s’engager l’année suivante à trancher, avant la fin de la législature, la question des réformes, ou à laisser à d’autres le soin de la résoudre [3]. D’un autre côté, l’exportation du numéraire, provoquée par une récolte insuffisante, avait ralenti le mouvement des affaires, et les finances se trouvaient engagées par le vote d’ailleurs indispensable des grandes lignes de fer. Ajoutons que des malversations administratives et des crimes privés d’une proportion gigantesque étaient venus jeter sur la société et sur le pouvoir, qui en est l’expression, des lueurs sinistres, de telle sorte que le ministère eut à souffrir des actes mêmes dont il avait avec le plus d’énergie poursuivi l’éclatante réparation.

Pendant que les cœurs de la bourgeoisie semblaient, sous l’empire de circonstances fatales, se retirer de la royauté que cette bourgeoisie avait faite, tandis que le peuple de Paris, impatient d’un long repos, résumait sous quelques noms propres, selon son habitude invétérée, ses irritations et ses mécomptes, l’opposition dynastique marchait à grands pas vers le terme à mi-chemin duquel il aurait été politique de l’arrêter par une concession opportune, puisque la politique sera toujours l’art de transiger à propos avec les passions humaines. La session de 1847 était à peine terminée que la gauche commençait la trop fameuse campagne des banquets, et qu’elle allait demandant aux opinions les plus avancées, dans soixante agapes démocratiques organisées sur tous les points de la France, le concours bruyant que le pays légal n’aurait eu ni la puissance ni la volonté de lui donner. Si les honorables chefs de l’opposition avaient commencé par faire de louables efforts afin de maintenir à ces manifestations extra-parlementaires un caractère constitutionnel, il avait bientôt fallu fermer les yeux sur la couleur du drapeau sous lequel arrivaient des alliés indispensables au succès de la cause commune, et le livre de M, Garnier-Pagès présente sur ce point-là des détails du plus triste intérêt. Une fois déjà le gouvernement représentatif avait touché à de telles extrémités, car, la campagne de la coalition ayant dix années auparavant précédé celle des banquets, la royauté s’était trouvée en face des mêmes impatiences et des mêmes passions. Chacun pouvait puiser ses prévisions dans ses souvenirs. Le cas cependant était beaucoup plus sérieux, car le ministère de M. Molé avait à peine duré deux ans, et celui de M. Guizot avait dépassé le terme de sept années : circonstance aggravante qui semblait tout permettre et tout légitimer, tant une pareille durée paraissait anormale.

La révolution de juillet avait retiré le bénéfice de la septennalité à la chambre élective, envisageant un terme aussi long comme peu compatible avec le génie national. Attribuer à un cabinet une longévité dont aucune de nos assemblées délibérantes n’avait approché, même de loin, c’était pour la couronne une entreprise dont les avantages ne compensaient pas les périls. Nos mœurs parlementaires ne comportaient pas malheureusement une telle permanence dans le personnel du gouvernement, si éminent que fût alors celui-ci. Cette durée fut rendue plus difficile encore lorsque, la lutte quotidienne contre les factions étant terminée par l’établissement incontesté de la monarchie nouvelle, l’esprit de parti eut cessé d’exercer au sein des chambres une pression toujours-utile parce qu’elle agrège et qu’elle fortifie. Au lieu de combattre, l’on manœuvra sous le coup des impatiences d’une opposition que stimulait la gratuité de son mandat ; l’on aspira dès lors à la victoire beaucoup moins pour sa pensée que pour sa personne, et l’on se trouva conduit à souhaiter le pouvoir bien moins pour l’exercer dans l’intérêt de son parti qu’afin de garder ou de conquérir de l’influence. Puis, les vanités venant se greffer sur les ambitions, les susceptibilités littéraires se substituant aux irritations politiques, l’on eut bientôt en face de soi des rivaux au lieu d’adversaires. De la victoire du parti conservateur sortit ainsi, comme par une conséquence fatale, la substitution des questions personnelles aux questions de parti, presque toutes résolues.

Était-il possible de détourner la monarchie constitutionnelle de cet écueil sur lequel elle a sombré, et de constituer dans le parlement des classifications nouvelles sur des intérêts nouveaux, en suscitant les problèmes auxquels pouvaient donner lieu les intérêts économiques comme ceux de l’ordre intellectuel, et en remaniant l’administration générale pour la mettre plus en rapport avec l’esprit d’un pays constitutionnel ? On peut le croire, et l’on a conservé sans doute le droit de répéter après la catastrophe ce qu’on a pu dire alors qu’elle n’était encore ni prochaine ni soupçonnée. Entré à la chambre sous les sombres lueurs dont les débats de la coalition avaient illuminé l’avenir, l’aspérité toujours croissante des luttes personnelles m’apparut alors comme le péril imminent déjà de la monarchie. Je me crus donc autorisé, par mon obscurité même, à dire que la meilleure voie ouverte pour empêcher qu’une révolution ne sortît à l’improviste d’une course aux portefeuilles, c’était d’empêcher l’opinion de mâcher à vide, en travaillant à mettre toutes nos institutions administratives dans un vivant accord avec les principes d’une société intelligente et libre. « Doter les conseils départementaux de certaines attributions politiques, accorder à la pairie la puissance de se recruter par ses propres choix, comme l’Institut, afin d’y transporter le centre de la vie parlementaire, organiser pour l’autre chambre l’élection à deux degrés, afin d’écarter la pression égoïste exercée sur l’élu par l’électeur, surtout dans les petits collèges, émanciper l’intelligence par une sérieuse liberté d’enseignement, l’église par des modifications profondes aux lois concordataires, » telles furent les mesures conservatrices et libérales dont je hasardai, dans ce recueil même, l’indication dès 1839 avec la confiante inexpérience d’un débutant [4]. Inutile de dire que, sous un règne où la conversion des rentes paraissait un péril et la réforme postale une témérité, de telles idées ne furent discutées par personne, et que l’auteur dut se considérer comme fort heureux de se voir protégé contre le ridicule par le silence. Il n’eut qu’à se le tenir pour dit, et à monter sans bruit à bord du navire dont le royal pilote, a pu dire M. Garnier-Pagès, « ne soupçonna la tempête que par le naufrage. »

Le cabinet du 29 octobre, pour ne pas dire la couronne, dont le ministère couvrait constitutionnellement la responsabilité, eut donc deux torts, et n’en eut que deux. Le premier fut de n’avoir pas élargi, afin d’occuper plus fortement la chambre et l’opinion, le programme épuisé, quoique au fond inépuisable, de la vraie politique conservatrice ; le second fut de prétendre à une durée fort utile en soi aux intérêts publics et justifiée par l’éclat des talens comme par celui des services, mais incompatible avec les calculs d’adversaires dont la majeure partie se dédommage si bien aujourd’hui du supplice d’une longue attente. Telles sont les vraies causes génératrices de la catastrophe de février, malgré les efforts que fait M. Garnier-Pagès pour rattacher la soudaine proclamation de la seconde république à de vastes et fécondes idées qui depuis plusieurs années auraient, selon lui, profondément remué la France sans que celle-ci le soupçonnât.

Durant la campagne extra-parlementaire ouverte en juillet 1847 au banquet du Château-Rouge et terminée, après sept mois, au trop fameux banquet du 12e arrondissement, l’agitation, si alarmante qu’elle fût dans la ville de Paris, ne dépassa guère les limites de sa banlieue. Malgré l’éclat que donnèrent à quelques banquets de province d’illustres et ardentes paroles, les discours après boire n’eurent pas sur l’opinion générale des départemens une influence beaucoup plus considérable que celle des premiers Paris apportés chaque jour par la malle-poste aux abonnés des feuilles de l’opposition. Il est naturel qu’un républicain de la veille comme M. Garnier-Pagès, qu’un républicain du jour comme M. de Lamartine, éprouvent le besoin de donner une sorte de filiation légitime à l’enfant de la force et du hasard ; mais, si oublieuse que soit la France de son passé, si soumise qu’on puisse la croire aux arrêts de la fortune, elle n’arrivera jamais, qu’on en soit bien sûr, à se persuader, avec les deux historiens de la révolution de 1848, qu’elle étouffait en 1847 dans les horizons ouverts devant elle, et qu’elle aspirait à marcher à travers la nuit et les orages aux lumineuses clartés d’une loi nouvelle.

Aux premiers jours de 1848, la France, malgré les révélations et les clameurs de la tribune, ne se sentait ni affaissée, ni ruinée, ni corrompue, quoiqu’on le lui répétât chaque matin et qu’on fût alors au temps où les pailles devenaient poutres, en attendant celui où les poutres deviendraient pailles. Elle avait l’instinct que ses richesses comme ses idées allaient prendre au dedans et au dehors un essor incalculable. Elle attendait donc avec une impatience fort peu fébrile l’adjonction à la liste électorale de la seconde liste du jury, et, quoique assez favorable à la réforme, elle lui préférait pourtant, il faut bien le confesser, un tronçon de chemin de fer. La Bretagne et le Dauphiné avaient commencé la révolution de 89 avant la capitale ; celle de 1830, encore que perpétrée par la population parisienne, avait été provoquée par une agitation universelle, et les ordonnances du 25 juillet auraient à coup sûr soulevé dans les départemens des résistances sans nombre, lors même que la lutte ne se fût point engagée au centre du royaume. La révolution du 24 février au contraire a été exclusivement parisienne : c’est là son caractère particulier entre toutes les autres. Nous n’aurons donc plus à nous occuper que du peuple de Paris, en attendant le moment où le peuple français reparaîtra sur la scène pour prendre sa revanche à son tour et à sa manière.

Le banquet du Château-Rouge, auquel s’étaient assis douze cents convives, avait révélé la puissance de la machine de guerre que l’opposition se mit en mesure d’employer au début de la session de 1848. Le cabinet, ayant omis de faire fixer par les tribunaux durant l’absence des chambres la question de légalité soulevée par le droit de réunion, dut résoudre la question de fait sous sa seule responsabilité, à l’instant même où Paris recevait le contre-coup des débats les plus passionnés, quoique les plus vides, qu’ait vus la tribune française. Les conséquences d’une pareille crise préoccupaient également le ministère, chargé de maintenir l’ordre public, et l’opposition, qui se tenait pour assurée de lui succéder bientôt aux affaires. Si celui-là s’inquiétait des périls du jour, celle-ci commençait à n’être pas indifférente aux embarras du lendemain ; aussi se montrait-on, de part et d’autre, de bonne composition pour provoquer et pour attendre sans désordre un arrêt de la cour de cassation. Si loyaux cependant que fussent les hommes principaux de l’opposition dans leurs pourparlers avec les délégués du ministère, ils avaient le malheur, habituel aux chefs de parti, de suivre au lieu de conduire. Derrière les députés venaient les journalistes ; derrière les journalistes venaient les membres du comité central chargé de l’organisation du banquet. Le Constitutionnel était poussé par le National, le National était distancé par la Réforme, et derrière ces lutteurs en plein soleil se cachaient dans l’ombre les rares débris des sociétés secrètes, petit groupe dont l’aveuglement fanatique fit la force, parce qu’à l’heure décisive il put opposer à des cœurs tout vacillans d’incertitudes et d’angoisses un plan préconçu et une volonté indomptable.

L’accord passé entre d’honorables délégués des deux côtés de la chambre, afin de faire vider sans collision la question de droit, s’étant trouvé abrogé par une proclamation insensée émanée des organisateurs du banquet, le sort de la fatale journée du 22 février fut remis au hasard des événemens ! Si la force était appelée à décider, le résultat semblait ne pouvoir être douteux. Les grands corps de l’état étaient unanimes dans leur concours ; derrière le cabinet apparaissait la royauté, qui se déclarait résolue à résister à tout prix aux vœux des réformistes même les plus modérés ; derrière la royauté se massait à Paris une armée de cinquante mille hommes commandée par nos premiers généraux, et dont le dévouement n’était pas plus problématique que le courage. Avec de pareilles ressources, il n’aurait pas été impossible de résister à l’Europe. Cependant, ces ressources-là se trouvèrent insuffisantes contre une population ouvrière affriandée par l’attente d’un grand spectacle, contre une bourgeoisie résolue à profiter d’une aussi bonne occasion de donner une leçon au gouvernement, contre le désespoir d’un prince soudainement frappé au cœur par l’abandon, inexplicable à ses yeux, de la force qui l’avait fait roi, et dont il se croyait l’expression vivante.

Le spectacle des trois journées de février n’est pas moins étrange que douloureux. Au début, le peuple est plus narquois que menaçant, et ses premiers coups sont des malices d’écoliers contrariés dans leurs plaisirs plutôt que des attaques inspirées par des passions implacables. Des bandes d’étudians et d’ouvriers crient à tue-tête et sans nul obstacle vive la réforme, et prennent leur rôle de plus en plus au sérieux en voyant les postes de la garde nationale les accueillir d’un sourire sympathique, tout prêts au besoin à leur présenter les armes. Il fait froid, ils brûlent des chaises ; ils ont les bras vigoureux, ils escaladent des guérites et des corps de garde, et comme il n’y a pas de bonne fête populaire sans barricades, ces audacieux étourdis en dressent quelques-unes pour se faire la main, et se mettent à les défendre contre des soldats peu pressés d’enlever de vive force ces fortifications ingénieuses, tant cette fantasia leur paraît inoffensive, tant elle est applaudie par ces citoyens armés qu’ils contemplent depuis juillet 1830 avec une déférence respectueuse.

Au second jour et au second acte, la scène change, et l’on sait par quelle fatalité. Des meurtres nombreux, amenés par l’inexpérience et le hasard, soulèvent au sein d’un peuple jusqu’alors moins agité que curieux ces mystérieuses colères qu’excitent et entretiennent les spectacles sanglans. Aux bandes d’adolescens vient se joindre toute une génération virile formée aux habitudes militaires, où l’on est ouvrier par nécessité, soldat par tempérament, population généreuse que la poudre grise comme l’alcool, dont la guerre est l’élément, et à laquelle la chaleur de son sang inspire à certaines heures néfastes une sorte de fureur sacrée. À l’entrain joyeux du premier jour succèdent des combinaisons où les habiletés de la stratégie s’associent aux inspirations d’un courage téméraire. Ce n’est plus la fronde, c’est la ligue, mais la ligue qui ne sait ni ce qu’elle croit, ni ce qu’elle souhaite : fanatisme doutant plus menaçant dans ses effets qu’il est moins défini dans ses causes, et que ni concessions ni noms propres ne sont assurés de parvenir à le désarmer.

Des deux côtés des barricades, on pousse le cri de vive la réforme, et les gardes nationaux, mêlés aux troupes de ligne, affectent d’accentuer ce cri plus énergiquement que les émeutiers. Ils sont trop fiers de leur campagne politique pour mettre en doute le résultat. Un tel acte de patriotisme pourrait-il mal tourner ? Il ferait beau voir des ouvriers se montrer, en matière de garanties, plus exigeans que des électeurs de l’opposition dynastique, et continuer à se dire mécontens, lorsqu’il conviendra à ceux-ci de se déclarer satisfaits ! Tel est pourtant le scandale qui se prépare. Dans les rangs des combattans s’agitent quelques hommes qui vont prendre au milieu de cette multitude l’autorité que donne une idée mise au service d’une passion. Ces quelques hommes ne tarderont pas à signaler aux insurgés enivrés de leur victoire l’opposition naturelle du travail au capital, des exploités aux exploitans, comme la cause des incompatibilités qui existent entre le peuple et la bourgeoisie.

Malheureusement l’influence qu’elle n’a pas au quartier-général de l’insurrection, la garde nationale la possède au quartier-général du gouvernement. Si, sur les boulevards, elle est incapable de déplacer un pavé des barricades, elle est assez puissante aux Tuileries pour y paralyser l’action du souverain. À la première révélation du mécontentement de cette grande corporation armée, le roi livre son cabinet ; à la seconde, il brise son épée ; à la troisième, il abdique : abandon d’autant plus déplorable qu’il fut parfaitement gratuit, et qu’en donnant à ses ennemis une victoire facile à disputer, le roi Louis-Philippe manquait à la France autant qu’à sa propre fortune. Si l’établissement de juillet put être envisagé en effet durant la crise de 1830 comme une sorte de transaction entre le droit héréditaire et les aspirations républicaines, le gouvernement constitutionnel, sincèrement pratiqué durant dix-huit ans, était devenu, en France comme en Europe, l’expression la plus générale des besoins et des vœux de la civilisation.

S’il ne s’était agi pour le roi que de substituer au cabinet présidé par M. Guizot une administration qu’aurait présidée M. le comte Molé, en absorbant, comme il l’avait fait si souvent, les questions de choses dans les questions de personnes, ni les hésitations, on peut le croire, n’auraient été bien longues, ni les regrets bien profonds ; mais lorsque M. Molé eut décliné une tâche incompatible avec ses idées conservatrices, quand le concours donné par la garde nationale à l’insurrection demeura bien constaté et qu’il fallut appeler les chefs de l’opposition, les angoisses devinrent étrangement douloureuses. Si assuré que fût le roi du dévouement éclairé de M. Thiers, il n’ignorait pas que le nom de cet homme d’état deviendrait pour l’Europe l’expression d’un système extérieur exactement contraire au sien. Quelque estime qu’il portât à M. Barrot, il ne pouvait méconnaître que l’entrée de celui-ci aux affaires apparaîtrait comme l’avènement triomphal de cette réforme électorale transpercée depuis un an des traits de la plus sanglante ironie. Une pareille conclusion après un règne de dix-huit ans, c’était, pour le malheureux. prince, écrasé tout à coup par la fortune, qui l’avait si longtemps servi, la chute de son importance personnelle devant le monde et devant l’histoire ; c’était de plus dans sa pensée intime le renversement moral de la dynastie pour laquelle les acclamations de Paris avaient tenu lieu du droit historique et du droit populaire. Avant d’abdiquer la royauté sur la sommation de l’émeute, l’infortuné monarque avait abdiqué le gouvernement. Depuis vingt-quatre heures, sa présence aux Tuileries était moins une force qu’un obstacle, car, pour couvrir ses propres hésitations et ses secrets calculs, chacun affectait de douter de la parole du souverain, de sa résignation et même de son désespoir. Selon le vent qui souffle, selon le bruit qui monte, selon l’avis qu’apporte ou l’intrigue ou le dévouement, dans ce palais où tous parlent, où nul n’agit, où la faiblesse le dispute au vertige, la couronne est ballottée de la tête d’un vieillard à celle d’un enfant ; l’on passe de la régence du prince désigné par la loi à la régence improvisée d’une femme, et les uns entreprennent de conduire une courageuse mère dans la fournaise de l’Hôtel de Ville, tandis que les autres imaginent de l’entraîner au sépulcre du Palais-Bourbon, gardé par une armée entre les rangs de laquelle on laisse passer sans résistance quelques centaines de forcenés ! De gouvernement, il n’y en a ni pour Paris, ni pour la France, ni pour les chambres, ni pour l’armée. Nul ne saurait dire avec certitude s’il y eut des ministres et quels ils furent durant ces heures d’universelle impuissance, les plus humiliantes qu’ait infligées la Providence à l’orgueil d’une grande nation.

Au fond cependant, qu’avait, dans la matinée du 24 février, la situation de la monarchie de si désespéré ? Quel était au vrai l’état des choses ? Durant l’exercice facile de toutes les libertés et de tous les pouvoirs publics, il avait plu au peuple de Paris, pour un motif dont l’insignifiance touchait au ridicule, de déchaîner l’anarchie dans ses rues ; celle-ci était à la veille d’envahir la France, à peine émue jusqu’alors des bruits quotidiens qu’envoyaient les feuilles publiques à sa curiosité, et si peu sympathique à l’émeute triomphante que l’on aurait vu la nation se lever tout entière pour étouffer cette révolution dans son berceau, si elle avait pu soupçonner de quel nom s’appellerait bientôt la réforme. Le bon sens criait donc qu’en faisant payer à Paris le juste prix de cette faute-là, il fallait opposer le droit souverain de trente-cinq millions d’hommes au caprice momentané de quelques milliers de gardes nationaux dominés par les dangereux alliés dont ils avaient formé la naïve avant-garde. S’agissait-il de donner l’assaut, au prix d’un sang précieux, aux nombreuses barricades qui enlaçaient la capitale dans un réseau inextricable ? Nullement, car le succès n’aurait pas justifié une pareille extrémité, repoussée par l’humanité comme par la politique. Mais que chacun se demande en descendant dans ses souvenirs ce qui serait advenu le 25 février, si la royauté, entourée de ministres nouveaux, appelant auprès d’elle les grands corps de l’état, s’était retirée à Saint-Cloud, dans une position militaire inexpugnable, au milieu d’une armée grossie et moralement fortifiée d’heure en heure par la manifestation non équivoque du sentiment national ? Paris eût-il opposé une résistance sérieuse à un gouvernement intelligent, également résolu et à toutes les concessions nécessaires et à toutes les mesures de répression qu’aurait pu commander la persévérance, d’ailleurs fort improbable, d’une rébellion sans avenir comme sans excuse ? Ce qui permit à la république de se constituer, ce qui lui concilia l’assentiment moral et le concours matériel des bons citoyens en présence de l’abîme entr’ouvert, ce fut l’abdication éclatante que le pouvoir royal parut faire de toute pensée d’avenir. La France ne l’abandonna que parce qu’il s’était solennellement abandonné, répudiant avec la mission de la sauver celle de se sauver lui-même. À qui fera-t-on croire qu’un gouvernement provisoire aurait pu tenir huit jours à l’Hôtel de Ville en présence de la monarchie constitutionnelle continuant à fonctionner aux portes de Paris au milieu des représentans de la nation et sous la protection de cent mille hommes commandés par Bugeaud et par Lamoricière ? Devenue au sein d’une pareille crise la dernière garantie de tous les intérêts alarmés, la monarchie, de 1830 n’en serait-elle pas sortie fortifiée ? N’y aurait-elle pas rencontré l’heureuse chance de revêtir un caractère plus national et moins exclusif ? L’épreuve valait la peine d’être tentée ; l’effet en aurait été de rendre à la capitale, au prix de quelques jours d’angoisses trop méritées, la leçon que sa bourgeoisie avait, avec tant d’à-propos, entendu infliger au gouvernement. Un pareil plan était, ce semble, si naturel à suivre que, pour comprendre que la pensée n’en soit pas venue à ceux auxquels il appartenait de l’accomplir, il faut se reporter à ces aveuglemens fatidiques qui n’entrent pas dans l’ordre des prévisions humaines. Circonscrire l’incendie dans son foyer, sortir de Paris pour s’épargner la douleur d’une répression sanglante et se ménager les chances d’une réaction certaine au sein de la population, regarder en face une épreuve qui n’avait rien changé ni dans les idées, ni dans les intérêts de la nation, une pareille conduite aurait donné mille raisons du moins autorisent à le croire, un autre cours aux événemens. Il suffisait de demeurer ce qu’on avait été si longtemps devant les balles et le poignard, calme autant qu’avisé, et de faire une fois de plus profiter ses périls à sa puissance.

Le roi Louis-Philippe en renonçant à la couronne, les princes ses fils en paraissant, par la résignation d’ailleurs fort noble de leur attitude, transformer l’accident survenu à Paris en un arrêt définitif de la volonté nationale, avaient imprimé à la mission acceptée dans le tumulte du combat par quelques personnages politiques le caractère de la nécessité la plus évidente et la consécration d’une haute légitimité sociale. Jamais pouvoir révolutionnaire ne se transforma en effet en pouvoir protecteur plus heureusement que ne le fit le gouvernement installé à l’Hôtel de Ville dans la soirée du 24 février. Le titre qui fera dans l’histoire l’honneur des hommes associés à cette œuvre périlleuse ne sortit pas pour eux des acclamations de la foule qui brisaient au Palais-Bourbon l’autel de la loi sous les pieds d’une auguste suppliante : de tels auxiliaires ne sauraient conférer à personne ce caractère sacré du droit, contre lequel ils sont eux-mêmes une protestation vivante. L’autorité morale devant laquelle s’inclinèrent la France et l’Europe, les membres du gouvernement provisoire la reçurent, comme put le dire avec justice leur éloquent organe, « du droit du sang qui coule, de l’incendie qui s’allume et des extrémités les plus terribles auxquelles se soit jamais vue soumise une nation civilisée. »


II

Les hommes montés à bord du ponton rasé que leur livrait la tempête éprouvèrent une sorte d’effroi en recevant des événemens la mission d’imposer aux répugnances visibles de leur pays ce rêve de la république qui, pour les plus graves d’entre eux, n’avait été qu’une sorte d’idéal confus et lointain. La plupart se sentirent comme accablés par cette responsabilité soudaine, et M. Garnier-Pagès le confesse avec une sincérité non moins instructive qu’honorable. Entre les dictateurs issus de l’anarchie révolutionnaire, un seul marcha avec une résolution préconçue et toute radieuse au-devant de cette république qui pourtant n’était pas pour lui ; comme elle l’était pour ses collègues, ou une tradition de famille ou un engagement personnel. Un homme parfaitement étranger jusqu’alors au parti démocratique estima possible de faire accepter à la France le mode de gouvernement dont les républicains de la veille hésitaient à jeter le nom à la bourgeoisie parce qu’ils craignaient d’arrêter son essor libéral, au peuple parce qu’ils redoutaient son sanglant délire. M. de Lamartine a peint de ses couleurs les plus chaudes la scène qui se joua à portes closes dans l’un des bureaux de la chambre quelques heures avant l’instant où une courageuse mère vint jeter à une assemblée impuissante le nom de son fils au milieu des rugissemens de l’émeute victorieuse. Il nous a révélé en quels termes des républicains éprouvés, pressentant de quel poids pèserait bientôt dans la balance des destinées l’ardente parole de l’auteur des Girondins, lui conseillèrent, sous le sceau du plus profond secret, d’appuyer énergiquement la régence, s’engageant à n’élever pour leur propre compte contre ce gouvernement aucun obstacle, et promettant, par respect pour le sentiment public, d’ajourner à d’autres temps l’accomplissement de leur plus vieille espérance. On sait comment, relevant après quelques minutes de silence sa tête appesantie sous le poids de ses réflexions, M. de Lamartine déclara repousser et une telle ouverture et un tel ajournement ; il nous a exposé dans son dramatique langage les motifs sur lesquels, retrempant, au grand étonnement de ses interlocuteurs, leur foi chancelante au feu de sa foi de néophyte, il appuya sa résolution de combattre la régence et de réclamer à tout prix la république, si une révolution à laquelle il se défendait d’ailleurs de vouloir activement concourir sortait de la crise ouverte depuis trois jours. Selon M. de Lamartine, la régence n’aurait été qu’une oligarchie d’intrigans exploitant une fronde populaire ; la république au contraire serait bientôt et à toujours le refuge de tous les partis, la prochaine espérance et la plus chère pensée de tous les bons citoyens enfin réunis sous le même drapeau [5].

Le moyen d’hésiter lorsqu’on pose ainsi la question ? . Mais la France se réservait le droit de la poser de son côté, et la distance entre sa pensée et celle du grand poète, enivré par la plus étrange illusion, ne devait pas tarder à prendre les proportions d’un abîme. La nation, constituée par l’action directe du pouvoir souverain depuis Hugues Capet jusqu’à Napoléon, éprouvait un repoussement invincible pour une forme de gouvernement incompatible avec les mœurs que lui avaient faites et son génie et son histoire. D’ailleurs, par une justice distributive profondément morale, lors même que les applications partielles en seraient erronées, la république portait chez nous la peine due à son passé et à son nom, car, malgré les scandaleuses transfigurations accueillies depuis quelques années par le public des cabinets de lecture, pour la véritable nation française, pour celle qui produit les laboureurs, les prêtres et les soldats, les héros réhabilités de 1793 n’avaient pas cessé d’être des monstres, et les idées de cette sinistre époque demeuraient des attentats au bon sens et à la conscience publique. M. de Lamartine pouvait assurément élever contre la régence des objections très fondées ; mais la France en avait de son côté de plus dirimantes à diriger contre la république. Il ne soupçonna pas qu’entre celles-ci figurerait toujours au premier rang la volonté instinctive de ce pays de se rattacher à son type originel, volonté tellement manifeste qu’on ne put la violenter pendant quelques mois que par un mensonge.

La république était en désaccord si manifeste avec les aspirations du pays que ses partisans les moins équivoques hésitaient encore à prononcer son nom même après que la déchéance du souverain se fut trouvée corroborée par sa fuite. Lorsque MM. Barrot et Dupin vinrent, sous les clameurs de l’émeute, demander à une chambre qui ne s’appartenait plus à elle-même de consacrer le droit du comte de Paris, les orateurs anti-dynastiques ne combattirent la régence que par un appel au droit suprême de la nation, réservant à celle-ci le droit définitif de statuer sur le mode du gouvernement, et repoussant d’ailleurs comme odieuse la pensée de préjuger sa volonté et de s’en porter prématurément les interprètes [6].

Les membres du gouvernement provisoire proclamés au Palais-Bourbon ne reçurent donc d’autre mission que celle de préparer, en sauvegardant l’ordre public, les voies par lesquelles le peuple français serait appelé le plus promptement possible à fixer lui-même son sort. Ils ne portèrent à l’Hôtel de Ville aucun mandat impératif, et si le 24 février au soir la royauté de juillet était par terre, la république paraissait encore fort loin d’être debout. Dans cette absence de tout pouvoir, en face de cet avenir obscur et formidable, une anxiété sans exemple planait sur toutes les âmes. À voir cette ville prise d’assaut, ces vieux soldats désarmés par des enfans, à entendre ces clameurs lointaines mêlées aux bruits mourans de la fusillade et du tocsin, à parcourir ces rues dépavées où les sentinelles de la guerre civile poussaient dans l’ombre leur cri sinistre, il semblait que l’on touchât à la dernière heure de civilisation et à l’avènement d’une gigantesque barbarie. « La nuit qui tombait avec ses transes, a dit l’historien le moins suspect que nous puissions citer, les rumeurs qui circulaient dans les masses, les récits altérés ou exagérés par la peur, Neuilly en flammes, le Louvre saccagé, les Tuileries et le Palais-Royal allumés déjà par les torches des incendiaires, les troupes royales revenant avec du canon sur le peuple ; Paris théâtre demain d’un carnage nouveau, les barricades se renouvelant comme d’elles-mêmes, garnies de lampions pour éclairer de loin les agresseurs ; l’ignorance sur le sort de la patrie et de la société qui était entre les mains de quelques hommes désunis peutêtre entre eux ; d’autres hommes, premiers venus de la victoire, campés d’avance dans les étages de l’Hôtel de Ville et refusant, disait-on, de reconnaître l’autorité des députés ; deux ou trois gouvernemens se disputant l’empire et se précipitant tout à l’heure peut-être du balcon de l’hôtel, tout imprimait à cette heure solennelle un caractère de trouble, de doute, d’horreur et d’effroi qui ne se présenta peut-être jamais au même degré dans l’histoire des hommes [7]. »

Voilà le produit net de la campagne des banquets pour les passions aveugles’, voici celui qu’en tirèrent les passions ennemies.

Les quinze cents derniers membres des anciennes sociétés secrètes ne subordonnaient pas la manifestation de leur foi sauvage aux habiletés de conduite suggérées à d’autres par une ambition plus éclairée ou plus patiente. Ils avaient compté dès la première heure faire sortir la république, et la république seule, de la crise provoquée par l’attitude de la bourgeoisie parisienne. Lorsque de sanglans épisodes eurent si malheureusement soulevé la colère du peuple, il fut facile aux sectionnaires encore organisés de faire accepter aux combattans le mot d’ordre dont ils avaient manqué jusqu’alors. Ce fut donc aux cris de vive la république que les sept députés membres du gouvernement provisoire se dirigèrent vers la place de Grève dans un appareil qui réveillait autant la pensée d’une immolation que celle d’un triomphe. Ce fut à ce cri, de plus en plus accentué dans les quartiers populeux traversés par l’étrange cortège, qu’entre les brancards couverts de morts, les houles et les frémissemens de la multitude, ce pouvoir d’une heure fut jeté comme une épave dans le palais de Henri II, déjà inondé, depuis le portique jusqu’aux combles, par un premier flot d’envahisseurs armés.

Demander à des républicains de ne pas acclamer la république, au risque, s’ils s’y refusaient pour ne pas préjuger la volonté nationale, de fournir à la démagogie l’arme la plus puissante contre eux-mêmes, exiger d’eux qu’ils jouassent leur vie pour ajourner le succès d’une cause qu’on savait être leur cause même, c’était réclamer un acte d’héroïsme qui n’aurait fait peut-être qu’augmenter les périls publics. Toutefois c’est une justice à rendre aux membres principaux du gouvernement provisoire qu’ils firent du moins quelques efforts pour retarder l’instant où la violence confisquerait sans pudeur le droit le plus sacré de la nation. La question de savoir si la république serait immédiatement proclamée au balcon de l’Hôtel de Ville fut la première par laquelle se révélèrent les deux courans d’idées qui devaient bientôt diviser si profondément les hommes alors unis contre le danger commun. Tandis que MM. de Lamartine et Arago réservaient le droit de la France, et qu’avec sa bonhomie révolutionnaire M. Dupont (de l’Eure) se refusait, disait-il, à statuer à Paris pour les citoyens de Carpentras, les sectateurs de l’idée, les théoriciens de la souveraineté du but, déclaraient que « la république étant la seule forme vraie de la démocratie, la nation ne pouvait y renoncer sans violer son premier devoir, » ajoutant d’ailleurs « qu’une telle renonciation étant nulle en soi, il ne fallait pas que, par respect pour une liberté stérile et périlleuse, le gouvernement sorti de la victoire du peuple s’exposât à lui fournir l’occasion d’un crime à commettre contre lui-même [8]. »

Si une pareille doctrine était sauvage, elle était du moins politique. Les esprits droits pouvaient pressentir en effet que la seule manière de faire accepter le gouvernement républicain à la nation serait de l’imposer ou par la force ou par la pression de circonstances parfois plus impérieuses que la force même. Il n’était pas impossible d’admettre, au lendemain de la révolution de février, que les classes éclairées pussent accueillir la république, et s’y établir comme sur un terrain neutre, par suite des ressentimens que les divers partis entretenaient l’un contre l’autre ; mais, incapables de tels calculs, les masses étaient hors d’état de s’imposer de pareils sacrifices, et l’on aurait pu déjà pressentir qu’elles useraient bientôt des droits qui leur seraient reconnus pour faire prévaloir et leurs répugnances séculaires et leurs indomptables instincts.

Du reste, la majorité du gouvernement provisoire eut l’honneur, sans le péril, de ces hésitations consciencieuses. Elle céda devant l’imminence du danger sur la question de la proclamation de la république sans attendre l’expression du vœu national. Une rédaction équivoque ne tarda pas à mettre d’accord les deux opinions, et la république se trouva présentée dans tous les actes du pouvoir, plus spécialement dans les circulaires et les bulletins émanés du ministère de l’intérieur, comme le gouvernement définitif de la France. Au mois d’avril, la nation fut convoquée non plus pour statuer sur le principe de ce gouvernement, mais pour travailler à le constituer, et des commissaires, fort résolus à ne pas laisser discuter le pouvoir dont ils étaient l’émanation, s’abattirent sur les départemens avec la mission singulière d’y découvrir des républicains de la veille.

Entre les actes nombreux qui signalèrent cette dictature, les uns furent accomplis par les membres du gouvernement provisoire dans la plénitude de leur liberté morale, les autres furent provoqués par la pression qu’exerçait sur des hommes placés entre le Capitole et la roche Tarpéienne la force aveugle au nom de laquelle ils prétendaient gouverner. Jamais les élans du cœur ne formèrent un contraste plus sensible que durant cette étrange époque avec les périlleuses chimères imposées par les caprices de la multitude à un pouvoir trop faible pour lui résister. La république de 1848 eut la fortune de ne rencontrer devant elle aucun adversaire, de n’avoir aucune lutte à soutenir, et dès lors aucune vengeance à exercer. Une ruine aussi soudaine, une victoire aussi peu disputée excluaient en effet jusque chez les révolutionnaires les plus exaltés la pensée de rigueurs inutiles, car un pareil succès laissait plus de place pour les dédains que pour les haines, pour la commisération que pour la colère. En quelques heures, la retraite de son gouvernement avait conduit une grande nation à ne plus vivre que par la grâce et sous la protection de quelques personnages, les uns connus, les autres obscurs, contraints eux-mêmes de se demander chaque matin pour combien de temps ils pouvaient compter que leur tête serait encore sur leurs épaules. Poussés par les flots sans cesse renouvelés de l’invasion jusque dans les derniers réduits du palais municipal, obligés de s’y barricader, de haranguer la foule vingt fois par jour afin d’apaiser ses impatiences en entretenant ses ardeurs, ces dictateurs, qui, sur la sommation de quelques sectionnaires, venaient de décréter la république pour la France, couchés en joue par des centaines de fusils, avaient à pourvoir au salut et à l’approvisionnement d’une ville immense, à protéger les palais et les musées contre les incendiaires, les machines et les chemins de fer contre une destruction déjà commencée, à préserver enfin la civilisation tout entière contre des cupidités que ses développemens mêmes avaient rendues plus effrénées.

Dieu protège la France ! Du fond de l’abîme où l’avait précipitée la syncope de ses hommes d’état, la nation put entendre encore avec quelque orgueil les engagemens pris en son nom et accueillis par un peuple généreux, ballotté entre ses instincts honnêtes et les décevantes théories de ses corrupteurs. La promesse de respecter scrupuleusement la liberté en tout et pour tous, celle de convoquer une assemblée constituante dans le plus court délai possible, l’abolition de la peine de mort pour délits politiques au lendemain d’une révolution qui semblait laisser les vaincus à la complète discrétion des vainqueurs, la suppression du serment, qui allait rendre plus facile l’accès de l’urne électorale en ménageant tous les scrupules de l’honneur, la répudiation solennelle de toute pensée d’acquisition territoriale, l’appel à la fraternité pour tous les peuples comme pour toutes les classes de citoyens, le concours invoqué des ministres de Dieu pour l’œuvre de la réconciliation universelle, la proclamation de la liberté des noirs, toutes ces perspectives, toutes ces effusions d’autant plus enivrantes qu’elles étaient plus vagues, furent accueillies par un pays confondu de terreur et d’étonnement comme un moyen de se relever à ses propres yeux en même temps qu’à ceux du monde. Bien des ombres obscurcissaient sans doute le fond du tableau, et la politique ne trouvait pas toujours son compte dans les hymnes entonnés par les nouveaux gouvernans en l’honneur de l’avenir. L’on pouvait à bon droit s’inquiéter par exemple de voir la libération des noirs précéder la fixation de l’indemnité due aux colons, et trembler pour les colonies où l’on conviait au scrutin tous les esclaves de la veille ; il y avait à s’étonner que l’inviolabilité de la vie humaine fût dogmatiquement professée dans les mêmes termes où elle aurait pu l’être au sein d’une société de quakers, lorsqu’on venait réclamer une augmentation de deux cent mille hommes pour l’effectif de l’armée ; il était enfin naturel de se demander s’il n’y avait pas une contradiction manifeste à poser la France devant l’Europe comme fermement résolue à éviter la guerre et comme décidée à seconder tous les peuples dans leurs tentatives d’affranchissement. Néanmoins, dans ces jours de délirante émotion, de telles difficultés n’arrêtaient guère, et la confiance publique oubliait tout en présence de cette répudiation solennelle des souvenirs sanglans d’une hideuse époque, répudiation par laquelle la république française poursuivait sa réhabilitation devant Dieu et devant les hommes.

Malheureusement des résolutions moins généreuses étaient prises sous l’impulsion d’un mobile plus impérieux, car trop souvent c’est en couvrant de son approbation les visées les plus anti-sociales que conservait son équilibre, entre les perturbateurs et les bons citoyens, ce gouvernement éphémère, quoique omnipotent, qui tenait la France sous sa main, tandis qu’il vivait lui-même sous le poignard de quelques bandits. Il n’avait pas suffi aux chefs de la démagogie de faire litière des droits souverains de la nation en imposant au gouvernement provisoire la proclamation immédiate et définitive de la république [9]. La même journée vit les meneurs des sociétés secrètes, les sectaires et les orateurs des clubs, transformés en chefs de la grande armée du prolétariat, ébranler à coups de crosse les portes de la salle du conseil pour obtenir du gouvernement, sous peine d’être jeté par les fenêtres, une déclaration reposant sur cette triple base : l’organisation du travail, la garantie du droit au travail, l’établissement d’un minimum assuré par l’état dans toutes les éventualités de maladie et de chômage [10]. Une généreuse indignation accueillit d’abord dans les rangs de la majorité la pétition qu’appuyaient les menaçantes clameurs du dehors et le membre même du gouvernement provisoire qui en avait suggéré la pensée aux directeurs attitrés des mouvemens populaires ; mais il fallait ou succomber avec la certitude de voir s’évanouir pour la société sa dernière chance de salut, ou bien subir ces exigences insolentes en les modifiant dans la forme. L’on crut qu’en présence d’un peuple en armes catéchisé par des sophistes, une transaction, même périlleuse, était une condition obligée d’existence. L’on se résigna donc à passer sous les fourches caudines de M. Louis Blanc, et le lendemain le Moniteur publiait cette étrange déclaration :

« Le gouvernement provisoire de la république française s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ;

« Il s’engage à garantir du travail à tous les citoyens ;

« Il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail ;

« Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile. »

Ainsi semblait se préparer, sous la conduite d’une ambition habile et hardie, le règne de la minorité turbulente qui remplit quelques cités industrielles de l’éclat de ses besoins et trop souvent de ses vices. C’était exclusivement à cette classe de la société qu’on rendait les deniers publics, lui reconnaissant une supériorité de fait, pour ne pas dire de droit, sur ces millions de cultivateurs et de bourgeois pacifiques dont l’attitude, en présence de la prochaine épreuve électorale, commençait à inspirer aux commissaires de la république les suspicions les plus vives et les alarmes les plus chaudes. En signant la proclamation du 25 février, le gouvernement provisoire avait passé le doigt dans l’engrenage d’un mécanisme d’où il était dans sa destinée de ne plus se dégager malgré d’honorables efforts. Le lendemain 26, un nouveau décret, se référant à celui de la veille, chargeait le ministre des travaux publics d’organiser des ateliers nationaux pour tous les citoyens sans travail, et les camps de prétendus travailleurs que la force des choses allait transformer en camps de prétoriens s’accroissaient en moins d’un mois de près de cent mille hommes !

Cette armée que le pouvoir se trouva conduit à constituer contre lui-même, et qui jusqu’au 24 juin tint en suspens le sort de la France, avait réclamé et obtenu sans observation une sorte de représentation officielle. Comme si la classe ouvrière avait formé dans l’état un ordre distinct, elle se vit admise à siéger par ses délégués sur les bancs mêmes de l’ancienne pairie pour y débattre toutes les questions soulevées par l’esprit fantaisiste d’un jeune écrivain, tandis que ces délibérations mêmes faisaient rentrer à cent pieds sous terre la confiance, le travail, le crédit et les capitaux. On sait que M. Louis Blanc professait pour son idée un culte qui le dispensait de toute modestie quant à sa propre personne, et qu’il ne consentit qu’au prix de la présidence de l’assemblée siégeant au Luxembourg à renoncer à ce fameux ministère du progrès, hautement réclamé avec la béate confiance d’un homme disposant à la fois d’une panacée pour renouveler la face de la terre et d’une force suffisante pour l’imposer.

La logique, qui n’est jamais plus redoutable que durant la fièvre suscitée par les révolutions, avait déterminé la consécration d’un autre principe, et celui-ci ne pouvait manquer de préparer bientôt à tant de difficultés une solution sanglante. Le suffrage universel était considéré par l’école républicaine comme comportant l’armement universel des citoyens. Le droit au fusil sortait à ses yeux du droit au scrutin par une déduction considérée comme rigoureuse, quoique les admirateurs du système électoral aujourd’hui protégé contre toute discussion par la rigueur des lois pénales aient fort bien séparé depuis 1852 la conséquence du principe. Instituée en 1789 sur cette idée très rationnelle que les citoyens intéressés au maintien de l’ordre devaient être mis en mesure de le défendre contre ceux qui pouvaient être présumés en disposition de le troubler, la garde nationale se trouva établie au lendemain du 24 février sur une base toute différente. L’on posa en principe que tout Français a, par le seul fait de sa naissance, le droit naturel et imprescriptible de recevoir des armes des mains de l’état pour en user dans le sens de ses convictions personnelles. Cette doctrine toute nouvelle sous le soleil fut appliquée avec un sang-froid imperturbable par le gouvernement provisoire, qui crut avoir rendu à l’ordre public un service immense, quand il eut porté la garde nationale de Paris du chiffre de soixante-cinq mille hommes à celui de cent quatre-vingt mille. Il était difficile de pousser plus loin la confiance dans la vertu des théories, et de subordonner plus naïvement la politique à la logique révolutionnaire.

Ainsi se dessinaient en face l’une de l’autre les deux écoles, toutes prêtes à engager le combat dont la France était le prix. D’un côté figuraient les hommes qui, se rattachant sans équivoque à la tradition de 89, entendaient maintenir à la révolution de 1848 un caractère exclusivement politique ; de l’autre se groupaient les apôtres ambitieux d’une loi nouvelle édictée par eux-mêmes, qui, afin de remuer la société dans ses dernières profondeurs, se préparaient à faire table rase de toutes les garanties à l’abri desquelles se développent l’esprit et la conscience des hommes. Donner à la liberté civile, politique et religieuse une large extension, en découvrir des applications plus hardies et plus fécondes que n’avait pu le faire la monarchie constitutionnelle, étendre le champ de l’activité des citoyens dans la mesure où l’on parviendrait, sans dommage pour l’ordre public, à restreindre l’action de l’état, c’était l’espoir du parti dont M. de Lamartine était alors au sein du gouvernement républicain l’organe le plus éloquent et le chef le plus résolu. L’école socialiste avait condensé depuis vingt ans dans un matérialisme industriel saupoudré d’une légère couche de mysticité toutes les influences malfaisantes que développe une civilisation raffinée dans une génération sceptique. Remettant à l’état la mission qu’elle ne reconnaissait plus à l’église, cette école faisait du pouvoir le maître des intelligences et des âmes, l’arbitre de toutes les destinées, le producteur de toutes les forces, le dispensateur suprême de toutes les richesses sociales, décuplées, suivant elle, par l’unité de direction substituée au principe suranné de la libre concurrence. Restreindre la sphère de la liberté individuelle afin d’organiser celle de la puissance publique, anéantir la personnalité des citoyens dans une sorte de solidarité générale, telle était l’œuvre alors poursuivie sous le couvert de la république par les plus vivaces et les plus souples des sectaires.

Formés dans l’atmosphère des idées constitutionnelles qui depuis trente ans inspiraient la France, la plupart des membres du gouvernement provisoire éprouvaient pour ces abjectes théories des répugnances profondes, et M. Ledru-Rollin lui-même ne se séparait pas sur ce point-là de ses collègues, encore que des admirations très calculées pour la dictature conventionnelle le rendissent parfois de bonne composition pour les aspirations de la dictature socialiste. Néanmoins, quelque unanimes que fussent dans leurs repoussemens les esprits élevés et les cœurs honnêtes, si en 1848 la question avait été vidée dans Paris et par Paris seulement, le pays aurait manifestement roulé jusqu’au fond de l’abîme. L’action des clubs, ressort réputé nécessaire de l’organisation républicaine, l’extension démesurée de la garde nationale, dont l’esprit allait se transformer avec l’idée-mère de l’institution, l’embrigadement de cent vingt mille ouvriers soumis à des excitations permanentes, un concours sans exemple d’événemens et d’idées subversives aurait, après une lutte plus ou moins longue, assuré à l’anarchie une victoire définitive, si, plus loin et plus haut que ces clameurs, ne s’était fait entendre la voix de la France, et si au plus fort de ce délire la date très prochaine des élections générales n’avait agi comme une douche d’eau froide sur la tête d’un furieux.

Après avoir assisté à la naissance de la république dans la capitale, il nous reste à l’observer dans ses actes en présence de la nation.


LOUIS DE CARNE.

  1. Constitution promulguée à Copenhague le 28 janvier 1848.
  2.  » Ce n’est pas là sans doute le seul progrès politique que nous ayons à faire ; nous en commençons, nous en accomplirons bien d’autres : nous allons aux plus essentiels, aux plus pressans ; mais, loin d’en repousser aucun, la politique conservatrice les désire, les accepte tous ; elle les examinera, elle les discutera avec le désir sincère de s’y associer. Elle veut seulement, et c’est son devoir, que ce soient des progrès véritables, sérieux, en harmonie avec les principes essentiels et les besoins généraux de la société. » — M. Guizot, discours prononcé au banquet de Lisieux (juillet 1846).
  3. Discours de M. le comte Duchâtel à la chambre des pairs, de M. Guizot à la chambre des députés. Discussion de l’adresse (janvier 1848).
  4. Lettres à un membre du parlement d’Angleterre sur le gouvernement représentatif en France, Revue du 1er, 15 octobre, du 1er novembre et du 15 novembre 1839.
  5. Histoire de la Révolution de 1848, par M. de Lamartine, t. Ier, p. 166.
  6. MM. Ledru-Rollin, Marie, de Lamartine, de Genoude, de La Rochejaquelein (Moniteur, séance du 24 février 1848).
  7. M. de Lamartine, Histoire de la Révolution de 1848, liv. VI.
  8. Discours de MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc dans la séance de l’Hôtel de Ville du 24 février (Histoire de M. Garnier-Pagès, t. V, p. 339).
  9. « Monsieur le préfet, le gouvernement républicain est constitué. La nation va être appelée à lui donner sa sanction. Vous avez à prendre immédiatement toutes les mesures nécessaires pour assurer au nouveau gouvernement le concours de la population. » — Deuxième circulaire de M. Ledru-Rollin, ministre de l’intérieur, 25 février 1848.
  10. Pétition au gouvernement provisoire portée par les sieurs Moreau, Marche et Blanchet, 25 février 1848. — M. Garnier-Pagès, t. VI, p. 55.