La Révolte des anges/35

Calmann-Lévy (p. 397-411).


CHAPITRE XXXV


Et dernier où se déroule le rêve sublime de Satan.



Ayant gravi les sept hautes terrasses qui montent de la berge du Gange jusqu’aux temples ensevelis dans les lianes, les cinq anges atteignirent par des allées effacées le jardin sauvage plein de grappes parfumées et de singes rieurs, au fond duquel ils trouvèrent Celui qu’ils étaient venus chercher. L’archange s’accoudait à des coussins noirs brodés de flammes d’or. Sous ses pieds des lions et des gazelles reposaient. Enroulés aux arbres, des serpents domestiques tournaient vers lui leurs yeux amis. À la vue des angéliques visiteurs, son visage se chargea de mélancolie. Déjà, lorsque le front couronné de raisins et portant son sceptre de pampres, il instruisait et consolait les hommes, son cœur s’était bien des fois gonflé de tristesse ; mais jamais encore, depuis sa chute glorieuse, son beau visage n’avait exprimé autant de douleur et d’angoisse.

Zita lui dit les étendards noirs rassemblés en foule dans tous les déserts de ce globe ; la délivrance méditée et préparée dans les provinces du ciel où s’était déjà fomentée la première révolte. Et elle ajouta :

— Prince, ton armée t’attend. Viens la conduire à la victoire.

— Amis, répondit le grand archange, je savais le sujet de votre visite. Des corbeilles de fruits et des rayons de miel vous attendent à l’ombre de ce grand arbre. Le soleil est prêt de descendre dans les eaux roses du fleuve sacré. Quand vous aurez mangé, vous dormirez agréablement dans ce jardin où règnent l’intelligence et la volupté depuis que j’en ai chassé l’esprit du vieux Démiurge. Demain je vous donnerai ma réponse.

La nuit étendit sur le jardin ses voiles bleus. Et Satan s’endormit et il eut un rêve, et dans ce rêve, planant au-dessus de la terre, il la vit couverte d’anges rebelles, beaux comme des Dieux et dont les yeux lançaient des éclairs. Et d’un pôle à l’autre, un seul cri, formé d’une myriade de cris, monta vers lui, chargé d’espérance et d’amour. Et Satan dit :

— Allons ! Cherchons dans sa haute demeure l’antique adversaire.

Et il conduisit par les plaines célestes l’innombrable armée des anges. Et Satan fut instruit de ce qui se passait alors dans la citadelle céleste. Quand la nouvelle de cette deuxième révolte y parvint, le Père dit au Fils :

— L’irréconciliable ennemi se lève de nouveau. Songeons-y, et, dans ce danger, pourvoyons à notre défense, de peur de perdre notre haute maison.

Et le Fils, consubstantiel au Père, répondit :

— Nous triompherons sous le signe qui donna la victoire à Constantin.

L’indignation éclata sur le Mont du Seigneur. Les fidèles Séraphins vouèrent d’abord les rebelles à des supplices terribles ; ils songèrent ensuite à les combattre. La colère allumée dans tous les cœurs enflammait tous les visages. On ne doutait pas de la victoire ; mais on craignait la trahison, et l’on réclamait déjà pour les espions et les alarmistes les ténèbres éternelles. On criait, on chantait les vieilles hymnes, on acclamait le Seigneur. On buvait les vins mystiques. Les courages trop enflés étaient près de se rompre, et une secrète inquiétude se glissait dans le fond obscur des âmes. L’archange Michel prit le commandement suprême. Il rassurait les esprits par son calme. Son visage, où transparaissait son âme, exprimait le mépris du danger. Par ses ordres, les chefs des foudres, les Kéroubs, épaissis par une longue paix, parcouraient d’un pas lourd les remparts du Mont sacré, et, promenant sur les nuées fulgurantes du Seigneur le regard lent de leurs yeux bovins, s’efforçaient de mettre en position les batteries divines. Après avoir inspecté les défenses, ils jurèrent au Très-Haut que tout était prêt. On délibéra sur la conduite à tenir. Michel se prononça pour l’offensive. C’était, disait-il, en militaire consommé, la règle suprême. Offenseur ou offensé. Il n’y avait pas de milieu.

D’ailleurs, ajoutait-il, cette attitude offensante convenait particulièrement à l’ardeur des Trônes et des Dominations. Sur le reste on ne put arracher un mot au vaillant chef, et ce silence parut la marque d’un génie sûr de lui.

Dès que l’ennemi fut signalé, Michel envoya à sa rencontre trois armées commandées par les archanges Uriel, Raphaël et Gabriel. Les étendards aux couleurs de l’Orient se déployèrent dans les campagnes éthérées, et les foudres roulèrent sur le pavé d’étoiles. Trois jours et trois nuits on ignora sur le Mont du Seigneur le sort de ces armées adorables et terribles. À l’aube du quatrième jour, les nouvelles arrivèrent vagues et confuses. On apprenait des victoires indéterminées, des triomphes contradictoires. Les faits glorieux s’accumulaient et s’écroulaient en quelques heures. Les foudres de Raphaël, lancées sur les rebelles, en avaient, assurait-on, consumé des escadrons entiers. Les troupes commandées par l’impure Zita étaient ensevelies, affirmaient des gens bien instruits, sous les tourbillons d’une tempête de feu. On disait le farouche Istar précipité dans le gouffre et retourné cul par-dessus tête si brusquement que les blasphèmes vomis par sa bouche s’étaient achevés en un pet furieux. On aimait à croire que Satan, chargé de chaînes de diamant, était de nouveau plongé dans l’abîme. Cependant les chefs des trois armées n’avaient point envoyé de messages. Aux rumeurs de gloire se mêlaient des bruits sourds qui faisaient craindre une bataille indécise, une retraite précipitée. Des voix insolentes prétendaient qu’un esprit de la dernière catégorie, un ange gardien, l’infime Arcade, avait tourné et bouleversé la resplendissante armée des trois grands archanges.

On parlait aussi de défections en masses dans le ciel septentrional où avait éclaté la révolte avant le commencement des temps, et certains même avaient vu de noires nuées d’anges impies qui rejoignaient les armées rebelles formées sur la terre. Mais les bons citoyens ne prêtaient pas l’oreille à ces bruits odieux et s’attachaient aux nouvelles de victoire qui allaient de bouche en bouche s’affirmant et se confirmant. Les hauts lieux retentirent d’hymnes d’allégresse ; les Séraphins célébrèrent sur la harpe et le psaltérion Sabaoth, dieu du tonnerre. Les voix des élus s’unirent à celles des anges pour glorifier l’Invisible. À la pensée du carnage fait par les ministres des saintes colères, des soupirs de jubilation montèrent de la Jérusalem céleste vers le Très-Haut. Mais l’allégresse des Bienheureux, étant portée par avance au plus haut degré, ne pouvait s’accroître, et l’excès de leur félicité les rendait tout à fait insensibles.

Les chants n’avaient pas encore cessé quand les gardes qui veillaient sur les remparts signalèrent les premiers fuyards de l’armée divine, séraphins dépenaillés qui volaient en désordre, kéroubs informes, marchant sur trois pieds. D’un regard impassible, le prince des guerriers, Michel, mesurait l’étendue du désastre et son intelligence lumineuse en pénétrait les causes. Les armées du Dieu vivant avaient pris l’offensive ; mais, par une de ces fatalités qui, à la guerre, déconcertent les plans des plus grands capitaines, les ennemis avaient également pris l’offensive, et l’on en voyait les effets. À peine les portes de la citadelle s’étaient-elles ouvertes pour recevoir les glorieux et informes débris des trois armées, qu’une pluie de feu tomba sur le Mont du Seigneur. L’armée de Satan n’était pas encore en vue et les murailles de topaze, les dômes d’émeraude, les toits de diamant se brisaient avec un horrible fracas sous les décharges des électrophores. Les vieilles nuées essayaient de répondre ; mais elles tonnaient trop court et leurs foudres se perdaient dans les plaines désertes des cieux.

Frappés par un ennemi invisible, les anges fidèles abandonnèrent les remparts. Michel alla annoncer à son Dieu que le Mont Sacré tomberait dans vingt-quatre heures au pouvoir des démons, et que, pour le maître du Monde, le salut n’était plus que dans la fuite. Les Séraphins mirent dans des coffres les joyaux de la couronne céleste. Michel offrit son bras à la reine des Cieux et la famille divine s’échappa du palais par un souterrain de porphyre. Un déluge de feu tombait sur la citadelle. Ayant repris son poste de combat, le glorieux archange déclara qu’il ne capitulerait jamais, et aussitôt il fit amener les étendards du Dieu vivant. Le soir même, l’armée de la révolte fit son entrée dans la ville trois fois sainte. Sur un cheval de feu, Satan conduisait ses démons. Derrière lui, marchaient Arcade, Istar et Zita. Ainsi qu’aux thyases de Dionysos, le vieux Nectaire s’avançait sur son âne. Puis, flottaient au loin, derrière eux, les étendards noirs. La garnison déposait ses armes devant Satan. Michel mit aux pieds de l’archange victorieux son glaive flamboyant.

— Reprenez votre épée, Michel, dit Satan. Lucifer vous la rend. Portez-la pour la défense de la paix et des lois.

Puis, tournant ses regards sur les chefs des phalanges célestes, il s’écria d’une voix retentissante :

— Archange Michel, et vous, Puissances, Trônes et Dominations, jurez tous d’être fidèles à votre Dieu.

— Nous le jurons, répondirent-ils d’une seule voix.

Et Satan dit :

— Puissances, Trônes et Dominations, de toutes les guerres passées je ne veux me rappeler que le courage invincible que vous avez déployé et cette fidélité que vous gardâtes au pouvoir et qui me garantit celle que vous venez de me jurer.

Le lendemain, dans la plaine éthérée, Satan fit distribuer aux troupes les étendards noirs que les soldats ailés couvrirent de baisers et trempèrent de larmes.

Et Satan se fit couronner Dieu. Se pressant sur les murs étincelants de la Jérusalem céleste, apôtres, pontifes, vierges, martyrs, confesseurs, tout le peuple des élus, qui, durant le combat farouche, avait joui d’une tranquillité délicieuse, goûtait au spectacle du couronnement une joie infinie. Les élus virent avec ravissement le Très-Haut précipité dans les enfers et Satan assis sur le trône du Seigneur. En conformité avec la volonté de Dieu qui leur avait interdit la douleur, ils chantèrent sur le mode antique les louanges du nouveau Maître.


Et Satan, plongeant dans l’espace des regards perçants, contempla ce petit globe de terre et d’eau où il avait jadis planté la vigne et formé les premiers chœurs tragiques. Et il fixa ses regards sur cette Rome où le dieu déchu avait, par la fraude et le mensonge, fondé sa puissance. Cependant un saint gouvernait alors cette église. Satan le vit qui priait et pleurait. Et il lui dit :

— Je te confie mon épouse. Garde-la fidèlement. Je te confirme le droit et le pouvoir de décider de la doctrine, de régler l’usage des sacrements, de faire des lois pour maintenir la pureté des mœurs. Et tout fidèle est dans l’obligation de s’y conformer. Mon église est éternelle et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Tu es infaillible. Rien n’est changé.

Et le successeur des apôtres se sentit inondé de délices. Il se prosterna et, le front contre la dalle, répondit :

— Seigneur mon Dieu, je reconnais votre voix. Votre souffle s’est répandu comme un baume dans mon cœur. Que votre nom soit béni. Que votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux. Ne nous induisez pas en tentation ; mais délivrez-nous du mal.

Et Satan se plaisait aux louanges et aux actions de grâces ; il aimait à entendre vanter sa sagesse et sa puissance. Il écoutait avec joie les cantiques des chérubins qui célébraient ses bienfaits, et il ne prenait point de plaisir à entendre la flûte de Nectaire parce qu’elle célébrait la nature, accordait à l’insecte et au brin d’herbe sa part de puissance et d’amour, et conseillait la joie et la liberté. Satan qui, jadis, frémissait dans sa chair à l’idée que la douleur régnait sur le monde, se sentait maintenant inaccessible à la pitié. Il regardait la souffrance et la mort comme les effets heureux de sa toute-puissance et de sa souveraine bonté. Et le sang des victimes fumait vers lui comme un agréable encens. Il condamnait l’intelligence et haïssait la curiosité. Lui-même refusait de plus rien apprendre, de peur qu’en acquérant une science nouvelle il laissât voir qu’il ne les avait pas eu toutes d’emblée. Il se plaisait dans le mystère, et, se croyant diminué s’il était compris, il affectait d’être inintelligible. Une épaisse théologie enfumait son cerveau. Il imagina un jour de se proclamer, à l’exemple de son prédécesseur, un seul Dieu en trois personnes. Lors de cette proclamation, voyant Arcade qui souriait, il le chassa de sa présence. Depuis longtemps Istar et Zita étaient retournés sur la terre. Ainsi les siècles passaient comme des secondes. Or, un jour, du haut de son trône, il plongea ses regards au plus profond de l’abîme et vit Ialdabaoth dans la Géhenne où il l’avait précipité après y avoir été lui-même longtemps enchaîné. Ialdabaoth dans les ténèbres éternelles gardait sa fierté. Noirci, brisé, terrible, sublime, il leva vers le palais du roi des cieux un regard de dédain puis détourna la tête. Et le nouveau dieu observant l’adversaire, vit sur ce visage douloureux, passer l’intelligence et la bonté. Maintenant Ialdabaoth contemplait la terre et, la voyant plongée dans le mal et la souffrance, nourrissait dans son cœur une pensée bienveillante. Soudain il se leva et battant l’éther de ses bras immenses comme d’une double rame, il s’élança pour instruire et consoler les hommes. Déjà son ombre immense apportait à la malheureuse planète une ombre aussi douce qu’une nuit d’amour.

Et Satan se réveilla, baigné d’une sueur glaciale.

Nectaire, Istar, Arcade et Zita se tenaient auprès de lui. Les bengalis chantaient.

— Compagnons, dit le grand archange, non ; ne conquérons pas le ciel. C’est assez de le pouvoir. La guerre engendre la guerre et la victoire, la défaite.

» Dieu vaincu deviendra Satan, Satan vainqueur deviendra Dieu. Puissent les destins m’épargner ce sort épouvantable ! J’aime l’enfer qui a formé mon génie, j’aime la terre où j’ai fait quelque bien, s’il est possible d’en faire en ce monde effroyable où les êtres ne subsistent que par le meurtre. Maintenant, grâce à nous, le vieux Dieu est dépossédé de son empire terrestre et tout ce qui pense sur ce globe le dédaigne ou l’ignore. Mais qu’importe que les hommes ne soient plus soumis à Ialdabaoth si l’esprit d’Ialdabaoth est encore en eux, s’ils sont à sa ressemblance, jaloux, violents, querelleurs, cupides, ennemis des arts et de la beauté ; qu’importe qu’ils aient rejeté le Démiurge féroce, s’ils n’écoutent point les démons amis qui enseignent toute vérité, Dionysos, Apollon et les Muses. Quant à nous, esprits célestes, démons sublimes, nous avons détruit Ialdabaoth, notre tyran, si nous avons détruit en nous l’ignorance et la peur.

Et Satan se tournant vers le jardinier :

— Nectaire, tu as combattu avec moi, avant la naissance du monde. Nous avons été vaincus parce que nous n’avons pas compris que la victoire est Esprit et que c’est en nous et en nous seuls qu’il faut attaquer et détruire Ialdabaoth.