La Révolte des anges/19

Calmann-Lévy (p. 210-218).


CHAPITRE XIX


Suite du récit.



» Quand les hommes eurent appris à cultiver la terre, à conduire les troupeaux, à entourer de murs les saintes citadelles et à connaître les dieux à leur beauté, je me retirai dans cette douce contrée, ceinte de forêts épaisses, qu’arrosent le Stymphale, l’Olbios, l’Érymanthe et l’orgueilleux Cratis, enflé des eaux glacées du Styx, et là, dans une fraîche vallée, aux pieds d’une colline plantée d’arbousiers, d’oliviers et de pins, sous un bouquet de platanes et de peupliers blancs, au bord d’un ruisseau qui coule avec un doux murmure entre les lentisques touffus, je chantais aux pâtres et aux nymphes la naissance du monde, l’origine du feu, de l’air subtil, de l’eau et de la terre. Je leur disais comment les premiers hommes vivaient misérables et nus, dans les forêts, avant que les démons ingénieux leur eussent enseigné les arts, et je leur disais les thiases du Dieu et comment on donnait à Dionysos Sémélé pour mère, parce que sa pensée bienveillante était née dans la foudre.

» Ce peuple agréable entre tous aux yeux des Démons, ces Grecs heureux ne trouvèrent pas, sans effort, la bonne police et les arts. Leur premier temple fut une hutte en branches de laurier ; leur première image des dieux, un arbre ; leur premier autel, une pierre brute, teinte du sang d’Iphigénie. Mais en peu de temps, ils portèrent la sagesse et la beauté à un point que nul peuple n’avait atteint avant eux, dont nul peuple ne s’est, depuis, approché. D’où vient, Arcade, ce prodige unique sur la terre ? Pourquoi le sol sacré de l’Ionie et de l’Attique a-t-il nourri cette fleur incomparable ? Parce qu’il n’y eut là ni sacerdoce, ni dogme, ni révélation, et que les Grecs ne connurent jamais le dieu jaloux. C’est son propre génie, c’est sa propre beauté dont l’Hellène fit ses dieux et quand il levait ses regards au ciel, il y retrouvait son image. Il conçut toute chose à sa mesure et donna à ses temples des proportions parfaites : tout y était grâce, harmonie, mesure et sagesse ; tout y était digne des immortels qui les habitaient et qui, sous des noms heureux, sous des formes accomplies représentaient le génie de l’homme. Les colonnes qui soutenaient la poutre de marbre, la frise et la corniche avaient quelque chose d’humain, qui les rendait vénérables, et l’on voyait parfois, comme à Athènes et à Delphes, de belles jeunes filles porter, robustes et souriantes, l’entablement des trésors et des sanctuaires. Ô splendeur, harmonie, sagesse !

» Dionysos résolut de se rendre en Italie où l’appelaient du nom de Bacchus des peuples avides de célébrer ses mystères. Je pris place dans son navire orné de pampres et abordai, sous le regard des deux frères d’Hélène, à l’embouchure du Tibre jaune. Déjà, par les leçons du Dieu, les habitants du Latium avaient appris à marier la vigne à l’ormeau. Je me plus à habiter, au pied des monts Sabins, un vallon couronné de feuillage, arrosé de sources pures. Je cueillais dans les prés la verveine et la mauve. Les pâles oliviers, qui tordaient au penchant du coteau leurs troncs transpercés, m’offraient des fruits onctueux. Là, j’instruisais des hommes à la tête carrée qui n’avaient point, comme les Grecs, un esprit ingénieux, mais dont le cœur était ferme, l’âme patiente et qui vénéraient les dieux. Mon voisin, soldat rustique, durant quinze ans, courbé sous le fardeau, avait suivi l’aigle romaine par les monts et les mers et vu fuir les ennemis du peuple-roi. Maintenant il conduisait dans le sillon ses deux bœufs roux, qui portaient au front, entre leurs cornes évasées, une étoile blanche. Cependant, sous le chaume, son épouse chaste et grave pilait l’ail dans un mortier de bronze et faisait cuire les fèves sur la pierre sacrée du foyer. Et moi, son ami, assis non loin sous un chêne, j’égayais ses travaux des sons de ma flûte et je souriais à ses jeunes enfants quand, à l’heure où le soleil déjà bas allonge les ombres, ils revenaient du bois tout chargés de ramée. À la porte du jardin, où mûrissaient les poires et les citrouilles et que fleurissaient le lis et l’acanthe toujours verte, un Priape taillé dans un tronc de figuier, menaçant les voleurs de son membre formidable et les roseaux que le vent agitait sur sa tête, effrayaient les oiseaux, pillards. À la lune nouvelle, le pieux colon offrait à ses lares, couronnés de myrte et de romarin, une poignée de sel et d’orge.

» Je vis grandir ses enfants et les enfants de ses enfants, qui gardaient en leur cœur la piété première et n’oubliaient pas le sacrifice à Bacchus, à Diane, à Vénus, ni de verser du vin pur et des fleurs aux fontaines. Mais lentement, ils dégénéraient de la patience et de la simplicité antiques. Je les entendais gémir quand le torrent, gonflé par des pluies abondantes, les obligeait à construire une digue pour défendre le champ paternel : le dur vin de la Sabine fatiguait leur palais délicat. Ils allaient boire les vins grecs à la taverne voisine et oubliaient les heures en regardant, sous la treille, danser la joueuse de flûte habile à mouvoir, au son du crotale, ses flancs polis. Les colons se faisaient de doux loisirs au murmure du feuillage et des ruisseaux, mais on voyait, entre les peupliers, s’élever, au bord de la voie sacrée, de vastes tombeaux, des statues, des autels et le grondement des chars devenait plus fréquent sur les dalles usées. Un jeune cerisier, apporté par un vétéran, nous apprit les conquêtes lointaines d’un consul, et des odes, chantées sur la lyre, nous instruisirent des victoires de Rome, maîtresse du monde.

» Toutes les contrées que le grand Dionysos avait parcourues, changeant les bêtes sauvages en hommes, et faisant éclore les fruits et les moissons sur le chemin de ses Ménades, respiraient maintenant la paix romaine. Le nourrisson de la Louve, soldat et terrassier, ami des peuples vaincus, traçait les routes depuis les rives de l’Océan brumeux jusques aux pentes escarpées du Caucase ; dans toutes les villes s’élevaient les temples d’Auguste et de Rome et, telle était la foi de l’univers en la justice latine, que dans les gorges de Thessalie ou sur les bords chevelus du Rhin, l’esclave, près de succomber sous un poids inique, s’écriait : « César ! » Mais pourquoi faut-il que, sur ce malheureux globe de terre et d’eau, tout se flétrisse et meure et que les plus belles choses soient les plus éphémères ? Ô filles adorables de la Grèce ; ô Science, ô Sagesse, ô Beauté, divinités favorables, vous vous endormiez d’un sommeil léthargique, avant de subir l’outrage des barbares qui déjà, dans les marécages du nord et dans les steppes désolés, prêts à vous assaillir, enfourchaient à cru leurs petits chevaux aux longs poils.

» Cher Arcade, tandis que le légionnaire patient campait sur les bords du Phase et du Tanaïs, les femmes et les prêtres de l’Asie et de la monstrueuse Afrique envahissaient la Ville Éternelle et troublaient de leurs prestiges les fils de Rémus. Jusqu’alors, le persécuteur des démons industrieux, Iahveh, n’était connu dans le monde, qu’il prétend avoir créé, que par quelques misérables tribus syriennes, longtemps féroces comme lui, et perpétuellement traînées de servitude en servitude. Profitant de la paix romaine, qui assurait partout la liberté du trafic et des voyages et favorisait l’échange des produits et des idées, ce vieux dieu prépara la conquête insolente de l’Univers. Il n’était pas seul, d’ailleurs, à tenter une telle entreprise. En même temps que lui, une foule de dieux, de démiurges, de démons, tels que Mithra, Thamous, la bonne Isis, Euboulos, méditaient de s’emparer du monde pacifié. De tous ces esprits, Iahveh semblait le moins préparé à la victoire. Son ignorance, sa cruauté, son faste, son luxe asiatique, son mépris des lois, son affectation à se rendre invisible, devaient offenser ces Hellènes, ces Latins, qui avaient reçu les leçons de Dionysos et des Muses. Il sentit lui-même qu’il n’était pas capable de gagner les cœurs des hommes libres et des esprits polis, et il usa de ruse. Pour séduire les âmes, il imagina une fable qui, sans être aussi ingénieuse que les mythes, dont nous avons orné l’esprit de nos disciples antiques, pouvait toucher les intelligences débiles, qui, partout, se trouvent en foule épaisse. Il proclama que les hommes, ayant tous commis un crime envers lui, un crime héréditaire, en portaient la peine dans leur vie présente et dans leur vie future (car les mortels s’imaginent follement que leur existence se prolonge dans les enfers) et l’astucieux Iahveh fît connaître qu’il avait envoyé son propre fils sur la terre pour racheter de son sang la dette des hommes. Il n’est pas croyable que la peine rachète la faute, et il est moins croyable encore que l’innocent puisse payer pour le coupable. Les souffrances d’un innocent ne compensent rien et ne font qu’ajouter un mal à un mal. Cependant, il se trouva de malheureux êtres pour adorer Iahveh et son fils expiateur, et pour annoncer leurs mystères comme une bonne nouvelle. Nous devions nous attendre à cette folie. N’avions-nous pas vu maintes fois ces humains, quand ils étaient pauvres et nus, se prosterner devant tous les fantômes de la peur, et, plutôt que de suivre les leçons des démons favorables, obéir aux commandements des démiurges cruels ? Iahveh, par sa ruse, prit les âmes comme dans un filet. Mais il n’en retira pas, pour sa gloire, tout l’avantage qu’il en attendait. Ce ne fut pas lui, ce fut son fils qui reçut les hommages des hommes et qui donna son nom au culte nouveau. Il demeura lui même à peu près ignoré sur la terre.