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L'AUTRICHE


ET


LA POLITIQUE DU CABINET DE VIENNE


DANS LA QUESTION D'ORIENT





Eastern Papers, PART. VII.




L’Autriche et l’Allemagne avec elle feront-elles cause commune jusqu’au bout avec la France et l’Angleterre contre la Russie ? Le nœud de la crise orientale est là ; c’est la question qui a pesé depuis plusieurs mois sur les anxiétés et les espérances du public européen. La réponse que l’événement apportera bientôt à cette question doit déterminer le but, les proportions, le caractère et l’efficacité de la guerre active aujourd’hui commencée par les puissances maritimes. Tout le monde en effet sent la portée des deux partis entre lesquels l’Autriche et l’Allemagne ont à opter. Si l’Autriche et l’Allemagne ne se décident point en notre faveur, le but de la guerre devient plus difficile à atteindre : comment porter à la Russie des coups décisifs, qui la contraignent à demander la paix, si les puissances qui bordent les frontières russes, au lieu de lui présenter leurs baïonnettes lui font un rempart de leur corps ? Les proportions de la guerre s’étendent à l’Europe entière, le caractère de la guerre menace de devenir révolutionnaire, car les élémens de révolution qui existent en Europe, encouragés par une scission entre les puissances allemandes et les puissances occidentales, se lèveront alors comme les auxiliaires de la cause de l’indépendance européenne. Enfin l’efficacité de la guerre est compromise, car les complications infinies qui dans cette hypothèse en dénatureront l’objet mettront la Russie à couvert, détourneront la répression suspendue en ce moment sur elle, et lui permettront d’arriver à ses fins en Orient à la faveur des déchiremens qui occuperont et consumeront l’Occident. Au contraire la perspective s’éclaircit, les périls s’effacent, tout se simplifie et se régularise en Europe, si l’Autriche et l’Allemagne nous prêtent dans l’action le concours qu’elles nous ont loyalement et persévéramment donné depuis un an dans la phase diplomatique de la question d’Orient. Alors la guerre ne dévie pas de son but : elle oppose une infranchissable barrière à l’ambition débordante de la Russie ; — elle ne sort pas de ses proportions naturelles : elle est renfermée dans les limites qui mettent à l’abri la paix morale, la sécurité et l’activité industrielle et commerciale du continent ; elle est concentrée sur les frontières de la Russie ; — elle conserve son caractère régulier : les élémens révolutionnaires se contiennent, car entre la ligue de la liberté européenne et l’autocratie russe il n’y aurait plus pour eux d’autre rôle que celui d’auxiliaires et d’agens de la Russie ; la guerre reste politique ; — elle a toute son efficacité, car elle rend l’Allemagne à la possession d’elle-même et à la mission que son rang dans la civilisation et sa position géographique lui assignent, la mission de garde avancée de l’Europe contre les invasions de l’autocratie religieuse et politique et de la barbarie orientale. Tel est le dilemme sur lequel l’Autriche et l’Allemagne sont appelées à se prononcer, et qui tient les esprits en suspens en France et en Angleterre. Pour nous, il y a longtemps que le doute n’existe plus sur cette grave question. À l’heure où nous écrivons, le gouvernement autrichien a fait son choix ; l’Autriche sera avec nous dans la phase militaire comme elle a été avec nous dans la phase diplomatique. Nous voudrions communiquer cette certitude à nos lecteurs, en suivant pas à pas la marche du gouvernement autrichien, et en mettant en lumière l’enchaînement, la progression et la portée de ses actes depuis six mois. La France et l’Angleterre n’attendent plus de l’Autriche qu’un dernier mot ; il ne reste plus à ce dernier mol que d’être officiellement prononcé : on le lira d’avance dans le récit que nous allons faire.

Si l’on n’avait tenu un compte exagéré des embarras intérieurs de l’Autriche et des liens accidentels que ces embarras l’ont obligée de contracter avec la Russie à la suite de la révolution de février, les doutes que le public a pu concevoir sur la conduite de l’Autriche dans la crise actuelle n’auraient pas soutenu la réflexion. En mettant en effet de côté ces circonstances passagères, nous avons à première vue deux garanties infaillibles de la résistance que la politique autrichienne doit opposer aux entreprises de la Russie contre l’empire ottoman : — son intérêt et ses traditions.

L’intérêt qui force l’Autriche à barrer à la Russie la route de Constantinople est appréciable pour tout le monde : il est écrit sur la carte. La Russie envahissante et s’étendant vers Constantinople, et l’Autriche veillant à sa propre conservation, se rencontrent et se heurtent corps à corps sur le même terrain, les rives du bas Danube, La Russie ne peut pas marcher vers Constantinople, si elle n’est pas maîtresse du bas Danube ; si le bas Danube ne reste pas neutre, s’il tombe aux mains de la Russie, l’Autriche perd sa liberté géographique et devient vassale de la puissance redoutable qui est maîtresse de ce grand fleuve. L’Autriche n’est pas seulement une puissance danubienne, elle est dans ses provinces orientales une puissance slave ; les conquêtes de la Russie sur la Turquie, la possession seule de la Moldo-Valachie, mettraient en contact immédiat avec l’empire panslaviste les populations slaves de l’empire autrichien. L’Autriche n’est pas seulement danubienne et slave, elle est catholique, elle compte parmi ses sujets plusieurs millions de ces Grecs sur lesquels l’empereur orthodoxe revendique une influence et un protectorat si menaçans. Ainsi par la géographie, par l’esprit de races, par la religion, les entreprises de la Russie frappent mortellement l’Autriche sur trois points, si l’Autriche les laisse triompher. Et ici que l’on ne croie point qu’il y ait une transaction possible, quelque chose d’analogue au partage de la Pologne. Essayez de tracer sur la carte un plan de partage des dépouilles turques entre la Russie et l’Autriche, vous ne réussirez jamais à faire à l’Autriche qu’une part de dupe. Danubienne, slave, catholique, l’Autriche aura toujours livré sur elle à la Russie, par un pareil marché, trois clés de position irrésistibles. Une fois les desseins de la Russie sur l’empire ottoman accomplis, l’empire d’Autriche perdrait à l’instant son indépendance et son initiative dans les grandes affaires de l’Europe. Ses empereurs ne seraient plus que des vice-rois fainéans vivant du bon plaisir des autocrates ; sa belle armée, qui porte aujourd’hui si haut la noblesse de sa loyauté et l’orgueil du drapeau, ne serait plus qu’une avant-garde mercenaire des armées russes ; elle deviendrait elle-même une autre Turquie, soumise aux mêmes démembremens successifs, aux mêmes ingérences impérieuses, et ne trouvant peut-être pas pour s’y soustraire dans une lutte suprême ce ressort d’esprit national et religieux qui anime et illustre en ce moment la résistance des Turcs. En allant combattre les entreprises de la Russie, ce n’est pas contre un danger personnel, direct, immédiat, que la France et l’Angleterre prennent les armes ; par une politique intelligente, élevée, digne des beaux temps de leur histoire, elles courent, pour le prévenir, au-devant d’un péril éloigné, qui, avant de les atteindre dans l’avenir, aurait d’abord frappé d’autres intérêts que les leurs. Pour l’Autriche au contraire, les usurpations de la Russie sur l’empire ottoman sont un danger personnel, actuel, pressant, avec lequel elle ne peut attermoyer. En l’atteignant la première, le péril lui assigne le premier rôle dans la résistance. C’est pour elle une question de vie ou de mort.

L’intérêt de l’Autriche a toujours été compris ainsi par les grands hommes d’état autrichiens. Le prince de Metternich, depuis 1821 jusqu’en 1829, a donné un mémorable exemple de cette politique, qui est la politique naturelle de l’Autriche dans la question d’Orient. Nous n’avons pas l’intention de raconter la lutte diplomatique que M. de Metternich soutint seul contre la Russie à cette époque. Il est néanmoins utile de rappeler les principaux caractères de son système. Le chancelier de cour et d’état s’efforça de faire prévaloir trois principes, et ce sont précisément ceux que la France et l’Angleterre ont soutenu depuis un an, et qu’elles défendent aujourd’hui avec leurs armées et leurs escadres : octroi des privilèges des Grecs par la volonté spontanée du sultan, maintien du statu quo de l’empire ottoman placé sous la garantie des cinq puissances, médiation et intervention conciliatrices des quatre puissances dans la guerre engagée entre la Russie et la Turquie, tels furent les trois principes successivement défendus par M. de Metternich. Il n’est pas moins curieux de rappeler avec quelle persistance et quelle hauteur mêlée de colère la Russie les repoussa.

De 1821 à 1826, M. de Metternich lutta sans se lasser pour son premier principe ; ses efforts isolés ne réussirent qu’à faire durer les négociations six ans, et vinrent se briser contre la volonté exprimée de l’empereur Alexandre, « qu’il était impossible d’exiger la soumission des Grecs sans garantie étrangère [1]. » En 1827, M. de Metternich mit en avant son second principe : il fit faire à Paris une proposition confidentielle à M. de Villèle, au comte Pozzo di Borgo et à lord Granville, dans le dessein d’engager les puissances alliées à garantir avant tout le statu quo de l’empire ottoman. Voici comment M. de Nesselrode s’exprimait sur cette proposition dans une dépêche très réservée adressée à l’ambassadeur russe en Angleterre : « Si par hasard cette proposition devait se reproduire à Londres sous d’autres formes, d’une manière directe ou indirecte, votre excellence aura grand soin de n’admettre nulle garantie de ce genre, dans aucun cas et sous aucun prétexte… C’est un ancien et invariable principe de notre politique de ne pas laisser s’établir entre nous et les Turcs cette espèce d’intervention des cours étrangères, qui justifierait une garantie semblable, intervention qui ne manquerait pas de s’exercer dès lors au moindre différend entre le cabinet de Saint-Pétersbourg et la Porte. Par suite de notre position géographique vers le midi et de celle du Bosphore, qui en est la clé, une influence prépondérante à Constantinople forme un de nos premiers besoins. Nous la réclamons, et nous sauvons la maintenir… Avec la convention d’Akerman, avec les leçons dont elle a été accompagnée pour le divan, avec les droits qu’elle nous assure, avec la pacification de la Grèce…, nul doute que nous n’ayons lieu d’être entièrement satisfaits, que par conséquent aucun intérêt ne nous force à hâter la chute de l’empire ottoman, et qu’il ne nous soit peut-être plus facile d’exercer sur les Turcs que sur toute autre puissance cet ascendant nécessaire dont nous parlions tout à l’heure ; mais entre une absence d’intérêt et un engagement formel, la différence est grande [2]. » Lorsque la guerre eut éclaté entre la Russie et la Porte, après la première campagne, à la fin de 1828, M. de Metternich, se repliant sur son troisième principe, proposa au cabinet de Londres, à la Prusse et à la France, de se concerter pour intervenir entre la Russie et la Turquie, et rétablir la paix [3]. Cette proposition ou plutôt cette insinuation offensa plus vivement que les autres le cabinet de Saint-Pétersbourg, et souleva dans la diplomatie russe un violent orage contre M. de Metternich. » Dans aucune hypothèse, écrivait M. de Nesselrode, un pareil projet ne saurait être admis par la Russie [4]. » Ce fut la dernière tentative de M. de Metternich.

Le ministre autrichien resta isolé en Europe. La Prusse se tenait à l’écart dans une inaction favorable à la Russie. En Angleterre, l’opinion était absorbée par les ardentes questions intérieures de l’émancipation des catholiques et de la réforme parlementaire. Le sens droit et pratique du duc de Wellington l’inclinait, il est vrai, aux ouvertures de l’Autriche ; mais le malheureux penchant du gouvernement français de cette époque pour l’alliance russe rendait impossible toute résistance collective de l’Europe contre la Russie au nom des principes si véritablement conservateurs posés par la politique autrichienne. Par exemple, à cette si prudente proposition de concert des quatre puissances, M. de Laferronays, notre ministre des affaires étrangères, répondait par la déclaration suivante, adressée à M. de Lebzeltern, envoyé d’Autriche à Londres de passage à Paris : « Dites au prince que le roi ne se prêtera jamais à aucune démarche collective envers l’empereur de Russie pour l’exhorter à faire la paix, ou pour intervenir d’une manière formelle dans ses affaires [5]. » Le comte Pozzo di Borgo recevait au même moment du roi Charles X l’assurance que « l’idée était établie à Vienne et à Londres que la Russie et la France agiraient de concert dans un cas extrême [6]. » Ainsi et si aveuglément délaissée, la politique autrichienne attirait sur elle tout le courroux de la Russie. On se ferait difficilement une idée de la violence de langage à laquelle les diplomates russes s’emportaient contre M. de Metternich. Le puissant et impétueux Pozzo di Borgo le foudroyait dans chacune de ses dépêches. « L’Autriche, écrivait-il, est selon moi l’auteur principal de la situation critique où se trouve maintenant la question qui nous occupe… Pendant quatre ans, le prince de Metternich paralysa et déjoua les plus nobles sentimens, sans égards ni à la délicatesse de la position de la Russie, ni à ses intérêts, abusant constamment de la confiance qui lui était accordée et ne faisant jamais une promesse que pour y manquer… Notre politique nous commande donc de nous montrer à l’Autriche sous un aspect terrible, et de la persuader, par nos préparatifs, que, si elle fait un mouvement contre nous, elle verra éclater sur sa tête un des plus grands orages qu’elle ait encore essuyés… Il faut que le prince de Metternich sache que, s’il veut nous avoir pour ennemis, il nous trouvera formidables, inexorables et décidés à verser sur l’Autriche toutes les calamités de la guerre qu’elle nous suscite, sans lui en épargner une seule [7]. »

Après une lutte opiniâtre de neuf années, M. de Metternich n’ayant pu faire sortir son opposition des bornes de l’importunité et la pousser jusqu’à l’hostilité armée, n’ayant réussi qu’à appeler sur sa tête le ressentiment d’un voisin si redoutable, finit par céder au plus fort et à la nécessité. M. de Ficquelmont fut envoyé a Saint-Pétersbourg en janvier 1829 pour faire la paix de la cour de Vienne avec le cabinet russe. L’empereur Nicolas et M. de Nesselrode accueillirent le retour de l’Autriche, mais ne lui épargnèrent point les récriminations. M. de Nesselrode s’exprimait ainsi dans une dépêche à M. de Tatistchef, qui était une réponse à la justification apportée à Pétersbourg par M. de Ficquelmont : « L’attitude que l’Autriche a cru devoir adopter depuis le commencement de la guerre, loin d’abréger, devait nécessairement encourager la résistance du sultan ; sa neutralité n’a pas toujours été impartiale ; ses vœux penchaient évidemment en faveur de la Turquie ; le langage de ses feuilles publiques dénigrait nos succès et exagérait quelques rêvera insignifians que nous avions éprouvés. Ajoutez à ces moyens indirects employés contre nous des arméniens si inopportuns dans les circonstances où ils ont eu lieu, et l’on conçoit que la Porte se soit souvent livrée aux plus dangereuses illusions, et qu’elle ait entrevu dans les dispositions de l’Autriche les chances d’une puissante diversion… Que l’Autriche renonce donc enfin à la politique déplorable qu’elle a suivie jusqu’ici… Notre auguste maître aime à considérer comme un retour à des relations moins pénibles les réponses que votre excellence a obtenues à nos dernières ouvertures [8]. » Telle fut la politique autrichienne dans la crise qui dura de 1821 à 1829. Cette politique fut vaincue par l’abandon de la France. Par un admirable retour des intérêts et des idées, c’est à cette même politique que la France vient, en l’adoptant, fournir, après vingt-cinq années, une triomphante revanche.

L’intérêt et la tradition politique de l’Autriche la rattachaient donc nécessairement et d’avance à la politique loyale, intelligente et vigoureuse opposée par les puissances maritimes aux agressions récentes de la Russie contre l’empire ottoman. Si l’Autriche eût été en 1853 aussi libre de son action qu’en 1825 nul doute qu’elle ne se fut ouvertement et sur-le-champ associée aux mesures les plus décisives de la France. Au lieu de suivre le mouvement, c’est elle plutôt qui en eût pris l’initiative. Malheureusement l’Autriche, au moment où la mission du prince Menchikof fit éclater les complications actuelles, n’avait pas une position aussi simple, aussi dégagée, aussi forte en apparence qu’avant 1830. Reportons-nous à la situation où la trouva l’explosion des prétentions russes au printemps de l’année dernière. Si nous rappelons son point de départ, ce n’est point pour déprécier son gouvernement, au contraire c’est pour mesurer avec précision et impartialité les pas qu’elle a faits vers nous et avec nous et en mieux calculer l’importance.

Au commencement de 1853, l’Autriche était encore tout entière sous l’impression de la crise révolutionnaire de 1848 et 1849 et des obligations que cette crise l’avait obligée de contracter envers la Russie. Le seul péril dont elle fût préoccupée et contre lequel elle crût devoir se tenir en garde était toujours le péril des révolutions. Quoique fortifiée et rassurée de jour en jour davantage contre ce péril, l’Autriche restait dans l’ordre d’idées où l’avait laissée la phase révolutionnaire d’où elle sortait. L’alliance russe était naturellement un des pivots de cet ordre d’idées. Ni dans la société de Vienne, ni dans la haute aristocratie militaire, ni dans le gouvernement, il n’y avait d’apparence qu’un autre mouvement d’esprit pût de longtemps se produire. La brillante société de Vienne, comme toutes les noblesses qui ne se transforment point par le maniement des affaires en véritables aristocraties politiques, est frivole et rebelle aux nouveautés ; pour elle, l’alliance russe était quelque chose de sacré comme une religion, de fixé comme une convenance, de populaire comme une mode. Chez le jeune empereur, les sentimens personnels se joignaient aux intérêts politiques en faveur de l’alliance russe. Élevé dès son enfance dans le respect de l’empereur Nicolas, habitué à le regarder comme la personnification de l’ordre et de la conservation en Europe, il croyait lui devoir l’affermissement de la couronne sur sa tête. Les plus généreuses inspirations de sa nature et de son âge, la reconnaissance et l’admiration répondaient aux témoignages d’affectueuse sympathie que l’empereur Nicolas lui avait prodigués. Une initiative contraire ne semblait pas pouvoir partir des ministres de l’empereur. Les événemens de 1848 avaient sans doute produit d’extraordinaires changemens dans le gouvernement autrichien. L’introduction d’hommes nouveaux, d’un avocat et d’un professeur, dans les conseils de l’empire était sans doute un fait inouï, signe et présage du rajeunissement de la vieille politique autrichienne ; mais ce qui n’était pas moins nouveau dans le cabinet de Vienne, c’était l’absence d’une de ces suprématies d’intelligence et de situation aristocratique capable par ce double ascendant de dominer toutes les influences et de plier à ses conceptions politiques les opinions et les volontés rétives. S’il y avait dans le cabinet ou dans les grands emplois des hommes tels que M. Bach et M. de Uruck, on n’y voyait ni un prince de Metternich ni un prince de Schwarzenberg. M. de Buol, porté aux affaires étrangères par une carrière diplomatique des plus distinguées, était encore dans ce moment de la vie politique où les hommes d’état ont trop à compter avec les influences qui les soutiennent et le concours dont ils ont besoin pour avoir la liberté de leurs allures et pour être véritablement maîtres du pouvoir attaché à leurs fonctions. Qu’un événement inattendu vint surprendre l’Autriche et lui demander un changement de système et de conduite, il était donc aisé de prévoir que la transition serait lente, difficile, contrariée par bien des obstacles. Ils sont rares en tout pays les esprits politiques assez perçans pour démêler les difficultés et les exigences d’une situation nouvelle, assez agiles pour s’y adapter sur-le-champ, assez élevés, assez dégagés et assez mâles pour subordonner à un intérêt immédiat et supérieur des systèmes longtemps caressés et des affections encore plus chères que des systèmes. On conviendra que la tâche de pareils esprits était plus difficile à Vienne que partout ailleurs au moment où la Russie démasqua ses desseins sur la Turquie.

La politique russe plaçait en effet l’Autriche entre deux intérêts également vitaux pour elle. Si le conflit entre l’empereur Nicolas et la Porte venait à ébranler l’existence de l’empire ottoman, l’intérêt politique autrichien que nous avons défini tout à l’heure était menacé ; mais pour défendre cet intérêt, il fallait se rapprocher des puissances occidentales et se compromettre d’une façon peut-être irréconciliable vis-à-vis de la Russie, c’est-à-dire rompre une alliance considérée par tous les hommes d’état autrichiens comme une sauvegarde puissante contre les périls révolutionnaires, alliance qui était même pour l’empereur quelque chose de plus élevé qu’un intérêt politique, qui avait peut-être à ses yeux le caractère d’une obligation morale. Que l’on apprécie donc le point de départ de la politique autrichienne et le travail qu’elle a dû opérer sur elle-même pour venir à nous. Tant qu’elle a pu croire possible de concilier les deux intérêts entre lesquels elle se sentait déchirée, elle a dû se rattacher à tous les efforts et à tous les expédiens qui lui laissaient l’espérance d’une solution pacifique. Jusqu’au dernier moment, et plus longtemps que nous, l’empereur d’Autriche a dû croire aux assurances de la Russie, plus patiemment que nous il a dû attendre l’exécution des engagemens de l’empereur Nicolas. À chaque pas qui l’éloignait de la Russie et le rapprochait de la France et de l’Angleterre, il a dû remporter une victoire sur lui-même et sur la société qui l’entoure. Ses ministres et lui ont eu à vaincre la résistance morale de cette masse d’esprits paresseux, timides ou prévenus, qui ne vivent jamais que de la somme d’idées qu’ils ont empruntée à une situation accomplie, et ne veulent pas accepter les nécessités d’une situation qui commence. Pour donner à l’empereur cette énergie de décision, il a fallu que les intérêts de l’Autriche lui parlassent avec la force de l’évidence, il a fallu qu’il comprît ce qu’il devait au passé et à l’avenir de son empire. On ne parcourt pas en un jour un chemin hérissé de tels obstacles. Les événemens seuls ont la puissance d’opérer de telles conversions ; mais une fois accomplies, ils leur impriment une solidité à l’abri des épreuves. Nous allons suivre dans les faits ce travail intérieur de la politique autrichienne.

L’Autriche ne fut pas mieux renseignée que les autres puissances sur l’objet de la mission du prince Menchikof. Lorsque lord Stratford passa par Vienne, lorsque le nouveau ministre de France, M. de Bourqueney, y arriva vers la fin du mois de mars de l’année dernière, M. de Buol ; quoique n’ayant pas d’idée nette sur les limites de la mission Menchikof, témoignait une confiance légèrement nuancée d’inquiétudes inavouées dans les assurances de l’empereur Nicolas. Il ne faisait pas difficulté, du reste, de professer sur la question d’Orient les principes de M. de Metternich : rien d’isolé à Constantinople, respect de cette sage politique qui a ramené dans le concert des grandes puissances les questions relatives à la Turquie, maintien de l’empire ottoman, responsabilité terrible pour la puissance, quelle qu’elle soit, qui porterait la première atteinte aux traités qui la garantissent. « Moi, je veux espérer que le malade peut vivre, » disait à cette époque l’empereur François-Joseph, sans se douter que ce malade avait été condamné deux mois avant par l’empereur Nicolas dans ses entretiens avec sir Hamilton Seymour.

La première surprise du gouvernement autrichien fut l’ultimatum adressé parle prince Menchikof à la Porte. La forme que l’ambassadeur russe avait donnée à ses dernières négociations était de nature, indépendamment du fond, à choquer un diplomate scrupuleux comme M. de Buol. On ne pose un ultimatum avec un délai fixe que sur des violations de traités, on ne peut appuyer d’une contrainte semblable la demande de concessions nouvelles. Telle fut au premier abord l’opinion de M. de Buol. Il ne se prononçait pas encore sur le fond : il espérait que les négociations du prince Menchikof ne seraient point ratifiées à Pétersbourg. Il ne voulait pas croire que la Russie se laissât aller aux extrémités belliqueuses annoncées par l’ultimatum du prince. Pourquoi s’exposerait-elle à compromettre sa belle armée ? Pour arriver à Constantinople ? Mais à quoi bon Constantinople sans les Dardanelles ? Et comment prendre les Dardanelles contre les puissances maritimes ? C’était une affaire sans issue où la Russie n’irait pas s’engager pour sauver la retraite de son violent et maladroit ambassadeur. Aussi, quand à la fin de mai le ministre de France et l’ambassadeur d’Angleterre firent au ministre autrichien leurs premières ouvertures pour arriver au règlement de la question par le concert des cinq puissances, M. de Buol, tout en constatant l’identité de sa politique avec celle de la France et de l’Angleterre et en acceptant le principe de la délibération en commun, en ajourna-t-il l’exécution, dans l’espoir que l’événement la rendrait inutile.

Mais l’ambassadeur de Russie, M. de Meyendorf, arrivant à Vienne au commencement de juin, fit tomber cette première illusion. M. de Meyendorf, qui est, comme on sait, le beau-frère de M. de Buol, apprit au ministre autrichien que la conduite du prince Menchikof avait été hautement approuvée à Saint-Pétersbourg, et l’ultimatum de M. de Nesselrode confirma aussitôt celui de l’ambassadeur russe. On passa en un moment, dans le cabinet de Vienne, de l’optimisme à l’effroi. Le gouvernement autrichien était pourtant, comme nous l’avons dit, dans une de ces situations où, avant de prendre des partis qui engagent irrévocablement l’avenir, on s’efforce d’espérer le plus longtemps possible ce que l’on désire. Sans dissimuler sa tristesse, M. de Buol ne crut pas encore tout perdu. Les Russes occuperaient les principautés, soit ; mais peut-être, comme M. de Nesselrode l’avait laissé entendre, après s’être donné cette première satisfaction de puissance et d’amour-propre, l’empereur Nicolas serait-il plus accommodant. Que le tsar promit de ne point franchir le Danube, que la Porte s’abstînt de répondre à l’invasion des principautés par une déclaration de guerre, les autres cabinets auraient le temps de négocier activement, d’intervenir en médiateurs et de sauver la paix. M. de Buol ajourna donc les propositions de délibération et de mesures concertées qui lui étaient adressées de Paris et de Londres ; il les écarta de peur d’offenser l’empereur Nicolas et de le pousser aux dernières extrémités en ayant l’air de vouloir peser sur lui. Le concert existait moralement, il fallait prendre garde de lui donner intempestivement une forme officielle. Il fallait laisser s’épuiser cette première phase où, au lieu d’en venir aux mains, la Turquie et la Russie pouvaient terminer encore pacifiquement leurs différends par un arrangement direct. Si cette chance avortait, la seconde phase serait européenne.

Ainsi raisonnait l’Autriche. Elle ne négligeait rien cependant pour ramener l’empereur Nicolas à une politique modérée et le détourner même de l’occupation des principautés. L’empereur François-Joseph écrivit dans cette pensée une lettre autographe à l’empereur Nicolas. M. de Buol adressa au chargé d’affaires autrichien, M. de Lebzeltern, une dépêche très ferme où il rendait le cabinet de Pétersbourg attentif à l’influence grave qu’un fait aussi inquiétant pour l’Autriche que l’occupation des principautés danubiennes pourrait avoir sur la politique ultérieure du cabinet de Vienne. Le général Giulay, envoyé aux manœuvres de Saint-Pétersbourg, était chargé de développer verbalement les pressantes recommandations du gouvernement autrichien. Le gouvernement russe répondit à ces démarches par un manque d’égards signalé. Le jour où le courrier de la légation autrichienne arriva à Pétersbourg, M. de Nesselrode sembla éviter M. de Lebzeltern, qui, courant inutilement après lui, fut obligé de lui envoyer ses dépêches à Péterhof. Le lendemain de ce jour-là, le même où l’empereur Nicolas avait reçu la lettre autographe de l’empereur François-Joseph, partit de Pétersbourg l’ordre d’occuper les principautés et fut publié le premier manifeste de l’empereur Nicolas. On s’attendait à Vienne à l’occupation des principautés : accompli dans de pareilles circonstances, cet acte produisit pourtant une impression d’humiliation et d’inquiétude ; mais ce qui était imprévu et ce qui choqua vivement le gouvernement autrichien, ce fut le langage du manifeste, qui donnait à l’occupation un caractère et une portée sur lesquels l’Autriche avait été complètement trompée. Ce manifeste, on s’en souvient, était un appel au sentiment religieux des Grecs orthodoxes, il n’y était question que des prétendus dangers qui auraient menacé l’église grecque et de la mission imposée à l’empereur Nicolas de la défendre. Ce n’était pas sous cette couleur, qui substituait une guerre religieuse a un litige politique, que la mesure de l’occupation des principautés avait été présentée d’avance par la Russie à l’Autriche catholique. C’était à l’Autriche, la puissance la plus voisine du territoire envahi et la plus compromise par une guerre de race et de religion allumée sur sa frontière, de crier le premier qui vive ? M. de Buol demanda des explications catégoriques à Saint-Pétersbourg, en se plaignant qu’on lui rendit impossible le rôle d’intervention conciliante qu’on lui avait demandé auprès du sultan.

À partir de ce moment, il y eut un changement marqué dans la politique de l’Autriche. Elle recouvra une partie de son indépendance vis-à-vis de Saint-Pétersbourg. Pour se débarrasser le plus tôt possible des dangereux voisins qui lui étaient survenus dans la Moldo-Valachie, il fallait trouver une prompte solution au différend turco-russe. Aiguillonnée par la pression géographique que la Russie exerçait sur elle, l’Autriche rechercha cette solution avec une activité impatiente. Parmi les expédiens proposés, M. de Buol repoussa tous ceux qui auraient tendu à prolonger indéfiniment la négociation, il n’admit que ceux qui trancheraient la question sur-le-champ, et mettraient les Russes en demeure de repasser le Pruth au plus vite. Pour atteindre ce but, l’échange des communications entre les cabinets parut à M. de Buol une voie trop lente ; il craignit que la négociation ne fit fausse route à Constantinople ; il voulut l’avoir sous la main à Vienne pour la conduire et la presser. C’était arriver au concert officiel des quatre puissances que M. de Buol avait éludé tant qu’il avait espéré pouvoir prévenir l’occupation des principautés ; c’était constituer ce jury européen sur les affaires de l’empire ottoman que la politique russe a toujours redouté et récusé. M. de Buol réunit donc la conférence de Vienne, et ce fut le premier échec dont la politique russe paya l’occupation des principautés. La formation de la conférence de Vienne avait, pour effet naturel de soustraire progressivement l’Autriche à l’ascendant exclusif de l’alliance russe. La Russie refusa de s’y faire représenter par M. de Meyendorf. Par ce refus, elle s’isola volontairement, tandis que l’Autriche et la Prusse s’unissaient par un lien collectif à la France et à l’Angleterre. La conférence réunie à Vienne donnait d’un côté à l’Autriche un rôle important auquel il était inévitable qu’elle prit goût ; de l’autre, en rapprochant les politiques des quatre puissances, en les mettant en contact quotidien, en les fondant pour ainsi dire dans une même pensée, elle les liait pour toutes les chances de l’avenir. Le plus simple bon sens n’indiquait-il pas en effet que des politiques ainsi réunies à la poursuite du même but, animées du même esprit, marchant de concert dans la période des négociations, ne pourraient plus se séparer le jour où la phase diplomatique serait épuisée, et où il faudrait entrer sur le terrain de l’action ?

Le gouvernement autrichien pensa être arrivé tout de suite à ses fins, lorsque la conférence adopta la note de Vienne. En Autriche, plus encore que dans le reste de l’Europe, on dut croire que la question était terminée. Ainsi la politique autrichienne n’aurait été troublée que par une alerte violente, mais passagère ; elle aurait été délivrée du terrible dilemme dont la perspective l’avait un instant effrayée : elle n’aurait plus à opter entre l’intérêt de sa conservation intérieure, attachée par le préjugé à l’alliance russe, et l’intérêt de sa conservation extérieure, entraînant l’hostilité contre la Russie. Nous avons longuement raconté ailleurs l’histoire de la note de Vienne, et nous n’avons plus à y revenir [9] ; mais avant de reprendre les choses au moment où cette espérance de l’Autriche fut déçue, qu’on nous permette de nous reposer sur un épisode intéressant qui se passa pendant cette courte trêve d’un mois donnée aux arides préoccupations de la politique. Nous voulons parler des fiançailles du jeune empereur d’Autriche. Les faits que nous allons raconter sont peu connus ; nous craindrions presque de les dérober au gracieux mystère qui les entoura, s’ils ne nous paraissaient de nature à jeter un jour attachant sur le caractère et la figure généreuse du jeune empereur François-Joseph.

Le 18 août est l’anniversaire de la naissance de l’empereur d’Autriche. L’année dernière, deux jours avant sa fête, l’empereur quitta brusquement Scheunbrunn pour se soustraire aux solennités officielles. Il se rendit aux eaux d’Ischl, où l’avaient précédé l’archiduchesse Sophie et les archiducs. On pensait à Vienne qu’il allait passer la fin du mois dans le calme d’une réunion de famille. La duchesse en Bavière et ses deux filles étaient déjà depuis quelques jours à Ischl : les jeunes princesses, cousines de l’empereur par leur mère, n’avaient eu jusque-là qu’une seule occasion d’approcher le chef de la maison impériale. Le soir de l’arrivée de l’empereur, sa mère, l’archiduchesse Sophie, voulut lui donner la distraction d’un bal improvisé, auquel furent naturellement invitées les deux princesses de Bavière et l’élite de la société des eaux. L’empereur se montra empressé auprès de ses cousines : il invita la plus jeune pour la contredanse qui termine les bals viennois. Il est d’usage à Vienne que le cavalier, après cette contredanse, offre un bouquet à une autre danseuse que la sienne. L’empereur présenta son bouquet à sa cousine. Cette dérogation à l’usage fut remarquée. Le bal fini, quand l’assemblée se fut retirée, l’empereur déclara à sa mère que la princesse Elisabeth avait fixé son choix, qu’il l’épouserait ou ne se marierait pas. L’archiduchesse Sophie dut être surprise d’une déclaration si spontanée et si imprévue : on n’avait jamais songé, jusqu’à ce moment, comme future impératrice, qu’à une princesse de Saxe. L’empereur voulut que la jeune princesse de Bavière fût consultée, et qu’on n’usât d’aucune influence pour obtenir d’elle une réponse favorable. — « Moi qui suis si peu de chose, ce n’est pas possible, » s’écria la princesse Elisabeth à la première ouverture de sa tante. Après ce mouvement de timide incrédulité, la jeune princesse, convaincue que la proposition était sérieuse, donna son consentement avec une joie modeste. Le lendemain, c’était le 19, l’empereur se rendit de bonne heure à l’église accompagné de sa mère, de ses frères, de sa tante et de ses cousines. Au seuil de la porte, l’archiduchesse céda le pas à la plus jeune de ses nièces, et les archiducs reconnurent à cette déférence une impératrice. La messe dite, au moment où le prêtre descendait de l’autel, l’empereur s’avança vers lui en conduisant par la main la princesse Elisabeth : — « Bénissez-nous, dit-il, monsieur le curé, voilà ma fiancée ! » En revenant de l’église, l’empereur rencontra le général O’Donnel, celui qui l’accompagnait, quelques mois avant, le jour où l’avait frappé un assassin. — « C’est vraiment aujourd’hui, lui dit-il en lui serrant la main, que je vous remercie de m’avoir sauvé la vie. » Ainsi fut arrêtée, durant une éclaircie de la question d’Orient, l’union qui a été célébrée le mois dernier. L’histoire de la famille impériale d’Autriche a plusieurs fois offert des épisodes doucement éclairés de la simplicité et du charme de la vie intime : elle n’en avait pas eu de plus délicats et de plus sourians.

Les débats relatifs à la note de Vienne, aux modifications turques et au plan d’Olmütz remplirent le mois de septembre et les premiers jours d’octobre. L’échec de ces tentatives, où l’Autriche avait eu la plus grande part, et au succès desquelles elle était la plus immédiatement intéressée, durent plus vivement la contrarier qu’aucune autre puissance. Ces avortemens furent une grande épreuve pour la politique autrichienne. Elle n’en sortit cependant que pour faire de nouveaux pas vers nous et se lier plus étroitement à la politique occidentale.

La guerre avait été déclarée par la Porte le 26 septembre ; des mesures de précaution avaient dû être prises par la France et l’Angleterre, dont les escadres combinées étaient entrées dans les Dardanelles. La question d’Orient avait donc cessé d’être contenue dans la voie des négociations ; l’action était commencée. Pour la clarté du récit, nous allons successivement exposer la marche du cabinet autrichien dans la sphère diplomatique, et montrer son attitude et ses dispositions par rapport aux mesures d’action où allaient s’engager de plus en plus la France et l’Angleterre. La période sur laquelle va porter d’abord notre double examen est fixée par des dates ; elle s’arrête au 13 janvier 1854, c’est-à-dire au moment où fut signé le protocole de la conférence de Vienne, qui approuvait et envoyait à Pétersbourg les préliminaires de paix offerts par la Turquie, et à l’époque où la France et l’Angleterre avaient signifié à la Russie l’entrée de leurs escadres dans la Mer-Noire.

Le mois d’octobre fut perdu pour les négociations ; le cabinet autrichien ne voulait plus se prêter à des projets de transaction, de peur de s’attirer un refus brutal de la Russie. Cependant M. de Buol avait à cœur de sauver du naufrage de la note de Vienne la conférence, c’est-à-dire le lien collectif de l’union des quatre puissances. Il saisit pour cela la première occasion. L’état de guerre existant maintenant entre la Turquie et la Russie, les traités antérieurs qui régissaient les relations de ces deux états étaient détruits ; le différend ne pouvait plus se terminer par une simple note de la Porte ; la paix ne pouvait être rétablie que par un traité. M. de Buol interrogea le cabinet de Saint-Pétersbourg sur cette situation nouvelle ; M. de Nesselrode lui répondit que la Russie était prête à traiter. Quoiqu’il fût autorisé par M. de Nesselrode à faire part directement à la Porte de ces dispositions, M. de Buol s’empressa de les transmettre à la conférence, afin de lui rendre la vie et de conserver le lien collectif. Muni de cette base, il entra dans les idées de M. Drouyn de Lhuys, qui a presque toujours eu l’heureux et rare mérite, dans le cours de ces négociations, de devancer les événemens, — sur la nécessité de donner à la réunion des représentans des quatre puissances à Vienne un caractère de conférence sérieuse, consignant les résultats de ses délibérations dans des protocoles, et traitant avec les deux puissances belligérantes sur le pied d’une égalité complète. Ce fut avec ce caractère que la conférence reprit ses travaux au commencement de novembre. En s’appuyant sur la disposition de la Russie à traiter, il s’agissait d’adresser à la Porte une note collective. Ce document, dans la pensée de M, de Buol, devait exprimer le regret éprouvé par les quatre puissances en voyant la guerre succéder aux négociations, rappeler le préambule du traité de 1841, récapituler les assurances données à Olmütz, et exprimer la conviction que la Porte persévérait dans ses engagemens antérieurs. Il inviterait la Porte à traiter, en lui demandant de faire connaître ses conditions et de se prêter à la conclusion d’un armistice. La note collective et le protocole explicatif furent adoptés par la conférence le 5 décembre. Ce jour-là, la politique autrichienne fit un grand pas ; elle s’était unie à l’Occident pour bien des éventualités.

Tandis qu’à Vienne on attendait le sort qu’aurait à Constantinople l’œuvre de la conférence, on y discutait une question de forme sur laquelle l’Autriche fit aussi à la France une concession importante. Comment la réponse de la Porte à la note collective de la conférence serait-elle transmise à Pétersbourg ? Y serait-elle envoyée directement et simplement par le ministre d’Autriche qui avait reçu les ouvertures de la Russie ? Serait-elle accompagnée d’un acte approbatif de la conférence ? La question était importante, car elle tendait à faire reconnaître parla Russie le caractère officiel et en quelque sorte l’autorité arbitrale de la conférence de Vienne. M. de Buol tint d’abord pour le premier système, mais il finit par céder. Il fut arrêté que la conférence consignerait la réponse de la Porte dans une note collective, et qu’elle chargerait M. de Buol, comme dépositaire des premières ouvertures de la Russie, de porter cette note à Pétersbourg. Les choses en étaient là, quand les nouvelles de Constantinople vinrent un moment désappointer les espérances de M. de Buol sur le sort de son œuvre. Par un de ces contre-temps qui ont fourmillé dans la question d’Orient depuis une année, il était arrivé que les ambassadeurs à Constantinople avaient poursuivi auprès du divan un travail analogue à celui qui avait occupé la conférence de Vienne. Pour ne pas troubler et compromettre leur négociation, les ambassadeurs à Constantinople avaient cru devoir s’abstenir de remettre à Rechid-Pacha la note collective de la conférence. Il y avait là, on en conviendra, de quoi inquiéter le ministre d’Autriche et piquer même l’amour-propre légitime de M. de Buol, président de la conférence, instituée précisément pour concentrer la haute direction des négociations et en réunir tous les fils. Cependant le résultat fut le même. La note de Rechid-Pacha, qui contenait les conditions auxquelles la Porte offrait de traiter, arriva à Vienne. La première condition de la Porte était l’évacuation des principautés. À ce prix, elle consentait au renouvellement de ses anciens traités avec la Russie ; quant aux privilèges religieux, elle adresserait à la Russie, comme aux quatre puissances, les firmans rendus par le sultan à ce sujet, accompagnés d’une note identique. Elle demandait en outre que le traité de 1841 fût confirmé et complété de manière à placer la Porte « dans le cercle d’une sûreté collective, » et à la comprendre dans le concert européen. Ces bases furent examinées et approuvées par la conférence, et sa résolution fut consignée le 13 janvier dans un protocole qu’il est important de citer, pour montrer l’identité de principes qui unissait l’Autriche à la France et à l’Angleterre, et à quel point les politiques des gouvernemens étaient liées.


« Les représentans d’Autriche, de France, de Grande-Bretagne et de Prusse s’étant réunis en conférence, le représentant d’Autriche a donné lecture d’une note adressée par Rechid-Pacha à l’internonce en réponse à celle qu’il lui aurait remise sous la date du 12 décembre dernier, et qui était identique à la communication faite en même temps à la Porte par les représentans des trois autres cours à Constantinople. La réponse de Rechid-Pacha étant le résultat d’une démarche faite par les quatre représentans, avant que la note collective signée dans la conférence du 5 décembre fût arrivée à Constantinople, le représentant d’Autriche a invité la conférence à examiner avec lui si le contenu de cette note était en accord avec les vues et les intentions énoncées dans le protocole de la même date.

« Après mûre délibération, les soussignés oui été unanimement d’avis que les conditions auxquelles la Sublime-Porte se déclare prête à traiter du rétablissement de la paix avec la Russie sont conformes aux vœux de leurs gouvernemens et de nature à être communiquées au cabinet de Saint-Pétersbourg. De plus en plus pénétrés de la gravité de la situation et de l’urgenre d’y mettre un terme, les soussignés expriment la confiance que la Russie acceptera la reprise des négociations sur les bases qui dans leur opinion en assurent le succès, et offrent aux deux parties belligérantes l’occasion de se rapprocher d’une manière digne et honorable, sans que l’Europe soit plus longtemps attristée par le spectacle de la guerre.

« Les représentans de la Grande-Bretagne, de la France et de la Prusse s’en remettent au représentant de l’Autriche du soin de faire connaître au cabinet de Saint-Pétersbourg l’opinion consignée dans le présent protocole, auquel est annexée copie de la note adressée dans la forme identique par Rechid-Pacha aux quatre représentans à Constantinople.

« BUOL-SCHAUENSTEIN, BOURQUENEY, WESMORLAND, ARNIM. »


Voilà où en était arrivé le travail de la diplomatie au mois de janvier. Examinons le chemin que, pendant ce temps-la, l’action avait parcouru.

La Turquie avait déclaré la guerre à la fin de septembre ; les escadres combinées avaient reçu l’ordre d’aller au Bosphore au commencement d’octobre, et d’entrer dans la Mer-Noire à la fin de décembre, après l’affaire de Sinope. De quel œil l’Autriche avait-elle vu ces actes de vigueur ?

Nous croyons pouvoir affirmer qu’au lieu de s’en effaroucher, l’Autriche n’en fut que plus raffermie dans son union diplomatique avec les puissances maritimes, et qu’au lieu de se plaindre de notre attitude de plus en plus décidée, au fond du cœur elle s’en félicita. L’énergique résolution des Turcs les releva dans l’opinion viennoise, dont les sympathies de 1828 s’étaient singulièrement refroidies ; leur bonne contenance dans les premières opérations de la campagne leur ramena l’estime des militaires, et le gouvernement ne put que s’applaudir de les voir capables d’opposer une résistance qui diminuait ou ajournait les périls que les rapides succès des Russes auraient fait courir à ses intérêts danubiens. Au moment de la déclaration de la guerre, dix jours avant l’ouverture des hostilités, le gouvernement prit une mesure qui, dans l’état de ses relations antérieures avec la Russie, avait une signification caractéristique. Il opéra dans l’armée une réduction de près de cent mille hommes. L’Autriche voyait la Russie, son intime alliée, s’engager dans la guerre ; elle savait que l’appui moral donné à la Turquie par la France et l’Angleterre pouvait d’un jour à l’autre se convertir en appui matériel, et c’était le moment qu’elle choisissait pour remettre l’épée au fourreau. C’était dire à la Russie : « Je ne serai pas avec vous dans cette guerre, tandis que je reste avec la France et l’Angleterre pour le rétablissement de la paix aux conditions qu’elles vous proposent. » Par ce désarmement, l’Autriche n’aliénait donc qu’une seule liberté, celle de faire cause commune avec cet intime allié, qui devenait tout à coup son plus dangereux adversaire. C’était le premier avertissement qu’elle donnait à la Russie. On ne se trompa point à Pétersbourg sur le sens de cette neutralité partiale en faveur des puissances occidentales : on en conçut une aigreur contre l’Autriche, qui perça, bientôt avec violence dans le langage de tous les agens russes.

Pour apprécier au point de vue de l’action la position occupée par l’Autriche à ce moment, on doit tenir compte des considérations suivantes. En premier lieu, la France et l’Angleterre devaient s’attendre à voir l’Autriche plus confiante, et en tout cas plus persévérante que nous dans la négociation ; il était naturel que l’empereur François-Joseph se fit même un devoir de lutter contre son propre découragement, et ne voulût pas que la Russie eut à lui reprocher une seule démarche qui n’eût pour but la paix tant que la paix ne serait pas rompue de fait. Il faut observer en second lieu que, malgré cette disposition du gouvernement autrichien, à chaque mesure plus vigoureuse prise par la France et l’Angleterre, il se lia plus étroitement à nous. À chaque pas en avant des puissances maritimes dans l’action répondit un pas en avant de l’Autriche dans la négociation : après la déclaration de guerre de la Turquie, la constitution officielle de la conférence ; après l’arrivée de nos flottes dans le Bosphore, le protocole du 5 décembre ; après leur entrée dans la Mer-Noire, le protocole du 13 janvier. Il y a même lieu de croire que si l’on nous désirait à Vienne modérés dans les termes et dans la forme de la négociation, on nous souhaitait très nets et très tranchés pour le cas où elle échouerait. Il y avait du reste deux autres motifs sérieux, fondés, évidens, pour que l’Autriche ne marchât point du même pas que nous dans la voie de l’action.

D’abord, la plus simple prudence lui commandait de ne point se compromettre vis-à-vis de la Russie avant que la France et l’Angleterre ne fussent engagées à fond ; l’Autriche, voisine de la Russie, ne pouvait s’exposer à encourir le ressentiment de l’empereur Nicolas sans être sûre que la France et l’Angleterre ne pourraient plus abandonner la lutte et laisser la cour de Vienne dans l’isolement où s’était trouvé en 1828 M. de Metternich. Ce voisinage, ce contact de l’Autriche avec la Russie sur sa frontière lui commandaient la réserve à un autre point de vue : l’Autriche a les Russes sur les bras le jour où elle rompt avec eux ; entre sa déclaration et le commencement des hostilités il n’y a pas d’intervalle ; elle est sur le théâtre de la guerre, tandis que la France et l’Angleterre en sont éloignées. Les mêmes mesures d’action décidées en même temps à Paris, à Londres, à Vienne, n’auraient donc pas placé les trois gouvernemens sur la même ligne dans la réalisation de ces mesures ; c’est à l’Autriche que, dans ce cas, fût revenue en réalité l’initiative de l’exécution. Si l’Autriche eût pris vis-à-vis de la Russie une situation analogue à celle que prirent la France et l’Angleterre par l’entrée de leurs escadres dans la Mer-Noire, la rupture arrivant, c’est elle qui eût été obligée de tirer le premier coup de canon. Or tout le monde avouera que, la question ayant été engagée par la France et l’Angleterre, dans la délicate situation où ses antécédens et sa position géographique la placent vis-à-vis de la Russie, et avec les difficultés intérieures qu’elle avait à vaincre seulement pour dessiner sa politique, il ne pouvait pas convenir à l’Autriche de se mettre dans le cas d’avoir à tirer le premier coup de canon contre les Russes. La même appréciation impartiale et raisonnée de la position de l’Autriche conduit à une autre conclusion : c’est que, par cela même qu’elle est sur le théâtre de la guerre, son attitude seule, en complète harmonie avec celle des puissances maritimes sur le terrain diplomatique, en complet désaccord avec celle de la Russie sur le terrain de l’action, équivalait presque à l’attitude que nous prenions en envoyant nos escadres dans la Mer-Noire, et exerçait sur la Russie la même pression morale.

L’empereur François-Joseph et son ministre avaient donc le droit, au moment dont nous parlons, de nous tenir, avec autant de loyauté que de raison, ce langage : « La paix va peut-être nous échapper ; mais nous faisons à Saint-Pétersbourg un dernier effort : nous allons mettre le cabinet russe en demeure de nous prouver par des faits la sincérité du vœu qu’il a manifesté de reprendre le fil des négociations. Ne nous séparons pas ; nous serons avec vous jusqu’au bout. Notre objet est le même ; nous ne souffrirons jamais ce que vous voulez empêcher ; nous ne déserterons aucun des principes que nous soutenons ensemble, et rien ne nous fera dévier du but que nous poursuivons, d’un pas inégal peut-être, mais par une même route. Nous avons pu quelquefois vous trouver un peu vifs, à votre tour vous pourrez nous trouver un peu lents ; mais patience, la cause commune n’y perdra rien : entre vos mesures et les nôtres il n’y a qu’une question de date. En attendant, comprenez bien le sens de notre attitude. Vis-à-vis de la Russie, notre neutralité n’est que nominale. La Russie ne peut rien contre l’empire ottoman sans notre coopération ou notre résignation ; elle sait qu’elle n’aura ni l’une ni l’autre. Est-ce être neutre que d’avoir tout blâmé, dès l’origine, à Saint-Pétersbourg, et d’avoir séparé aussi profondément notre politique de celle du cabinet russe ? Cette séparation, mise en regard de notre union de principes avec vous, est une menace permanente. Notre politique seule vaut une armée, elle est comptée par la Russie à l’égal de la présence de vos flottes dans le Bosphore. Vous allez plus loin encore : vous entrez dans la Mer-Noire ; cette mesure est parfaitement justifiée par les circonstances qui l’ont précédée, elle est grave ; nous aurons à fixer une dernière fois les réflexions du cabinet russe sur la lutte où l’entraînerait une fausse politique. Nous portons à, Saint-Pétersbourg les derniers élémens de paix, si cette tentative est repoussée, nous nous rapprocherons de vous de toute la distance que ce refus mettra entre nous et la Russie. Dans le cas d’une rupture avec les puissances maritimes, le cabinet de Saint-Pétersbourg se déclarera délié de l’engagement qu’il avait pris de ne point franchir le Danube ; nous aurons à lui rappeler que cet engagement subsiste dans toute sa force vis-à-vis de nous, et que le violer contre vous ce serait le violer contre nous-mêmes. Sa réponse décidera de notre conduite. Si elle est négative, nous nous tournerons alors vers la Russie, et nous lui dirons : — Tous nos efforts depuis six mois ont tendu à vous assurer une paix honorable ; nous avons ménagé votre dignité comme la notre. Nous nous sommes faits obstinément les garans de votre parole ; vous voulez la guerre : eh bien ! vous ne la ferez pas au-delà du Danube ; nous ne le voulons pas, et par conséquent vous ne le pouvez pas ! — Jusque-là cependant laissez-nous agir comme si la paix était encore possible ; souffrez que nous ne mettions aucun tort de notre côté, que nous évitions toute imprudence ; n’exigez pas que nous nous exposions à tirer le premier coup de canon ! » Ce langage sortait pour ainsi dire de la situation même de l’Autriche ; il devait être compris par la France et par l’Angleterre : les événemens ne tardèrent pas d’ailleurs à en prouver la sincérité.

À la fin de janvier, on attendait avidement deux choses à Vienne : l’accueil qui aurait été fait à Pétersbourg à la déclaration des puissances maritimes sur l’entrée des flottes dans la Mer-Noire, la réponse du gouvernement russe au protocole de la conférence du 13 janvier. Ce fut en ce moment que l’on annonça la prochaine arrivée du comte Orlof, l’homme des solutions de la politique russe. La mission du comte Orlof fut interprétée d’abord généralement dans un sens pacifique. Quelques personnes, en petit nombre, pensaient bien que l’objet de sa mission serait de détacher l’Autriche des puissances occidentales, et parmi celles-là une faible minorité croyait au succès d’une pareille tentative. Le comte Orlof arriva dans la soirée du samedi 26 janvier. M. de Fonton, attaché à la légation russe à Vienne, qui était parti de Saint-Pétersbourg quarante-huit heures après le comte Orlof, et vingt-quatre heures après la réception du courrier porteur des dépêches du 13 janvier, avait précédé la veille l’envoyé extraordinaire de l’empereur Nicolas. Le comte Orlof, prétextant une indisposition, fit savoir qu’il passerait la journée du dimanche à se remettre des fatigues du voyage, et qu’il ne verrait que le lundi l’empereur et le comte de Buol. Il y avait bal à la cour le soir de son arrivée. Ces délais y étonnèrent tout le monde. Les paroles de paix se disent vite. L’ambassadeur anglais, lord Westmorland, avait fait justement demander une parole sincère de paix qu’il pût envoyer par le télégraphe à Londres avant l’ouverture du parlement, et qui pût trouver place dans le discours de la reine. Cette honnête impatience ne fut pas satisfaite. M. de Meyendorf donna un bal le dimanche. Du second étage de l’ambassade qu’il occupait, le comte Orlof pouvait entendre la musique et le bruit des salons où il était l’objet d’une si curieuse anxiété ; mais il fallut se résigner à danser cette fois, sinon sur un volcan, du moins sous un mystère.

Le mystère se dévoila deux jours après. Le comte Orlof apportait des contre-propositions russes en réponse aux propositions du 13 janvier. Le véritable objet de sa mission était d’obtenir de l’Autriche une déclaration de neutralité absolue dans la guerre qui existait déjà entre la Russie et la Porte, et qui s’étendrait probablement bientôt aux deux puissances maritimes.

Le sort des contre-propositions russes fut vite décidé. Le 2 février, la conférence les écarta par le protocole suivant :


« Les représentans de l’Autriche, de la France, de la Grande-Bretagne et de la Prusse se sont réunis en conférence pour entendre la communication que M. le plénipotentiaire autrichien a bien voulu leur faire des propositions présentées par le cabinet de Saint-Pétersbourg en réponse à celles qu’il s’était chargé le 13 janvier de faire parvenir au gouvernement impérial, revêtues de l’approbation des puissances représentées dans la conférence de Vienne. La pièce qui les contient est annexée au présent protocole.

« Les soussignés, après avoir soumis à l’examen le plus attentif les propositions susdites, ont constaté dans leur ensemble et dans leurs détails des différences tellement essentielles avec les bases de négociations arrêtées le 31 décembre à Constantinople et approuvées le 13 janvier à Vienne, qu’ils ne les ont pas jugées de nature à être transmises au gouvernement de sa majesté impériale le sultan. »


Dans l’audience de l’empereur où l’envoyé russe lui exposa l’objet de sa mission, la neutralité de l’Autriche, l’empereur lui répondit par une question : il demanda au comte Orlof si l’empereur Nicolas maintenait l’engagement qu’il avait pris envers lui de ne pas passer le Danube, de respecter l’intégrité de l’empire ottoman, l’état politique actuel de ses provinces européennes, enfin de ne considérer l’occupation des principautés que comme un fait temporaire dont le terme serait fixé par le rétablissement de la paix. Le comte Orlof n’ayant pas cru pouvoir répondre affirmativement à cette question, l’empereur, en termes nets et catégoriques, déclara que non-seulement il ne prendrait pas l’engagement qui lui était demandé, mais que, — le Danube franchi et par conséquent les principes réservés par l’Autriche mis en péril, — fidèle aux doctrines qui avaient servi de base à son union avec les puissances alliées, il n’aurait plus qu’à aviser à la protection des intérêts de son empire. Le ministre des affaires étrangères tint le même langage à l’envoyé russe, et le comte Orlof résuma lui-même le résultat de sa mission en s’écriant : — « Mais vous voulez donc nous rendre la guerre impossible ? Autant nous la déclarer ! »

« La première phase est bien épuisée aujourd’hui ! » avait dit le comte de Buol au moment où la conférence se séparait après la signature du protocole du 2 février. Aussitôt qu’il eut connu l’objet de la mission du comte Orlof, les contre-propositions qui prouvaient que la Russie n’avait pas l’intention de traiter sérieusement, et la demande de neutralité, qui annonçait qu’elle voulait la guerre, le gouvernement autrichien commença les préparatifs militaires. Vingt-quatre heures après la première conférence du comte Orlof avec l’empereur, l’ordre fut donné de concentrer immédiatement un corps de trente mille hommes sur la frontière de Transylvanie, c’est-à-dire à la limite de la Valachie. Le comte Orlof n’était point encore parti qu’une des premières brigades comprises dans ce rassemblement de troupes quittait Vienne pour se rendre à sa destination. Quelques jours après, quarante mille hommes étaient réunis sur le pied de guerre dans le Banat.

L’impression produite à Vienne par l’échec du comte Orlof fut immense. Au début de la question, dans quelques salons entichés de la Russie, on ne comprenait pas que l’Europe ne se concertât point pour forcer la Porte à subir les exigences de l’empereur Nicolas. À mesure que les événemens marchèrent, quand il fut visible que le moment approchait où l’Autriche serait forcée de rompre avec la Russie et de s’unir à la France et à l’Angleterre, des alarmes et de vives répugnances se manifestèrent dans la haute aristocratie de l’armée. C’était surtout le contact de l’Angleterre, avec les souvenirs de 1848 et de 1849, avec les insultes impunies de la populace de Londres au général Haynau, avec ses ovations à Kossuth et son droit d’asile où s’abritent les réfugiés, qui excitait l’horreur et la terreur de cette partie de la société viennoise. Dans le corps diplomatique, malgré les symptômes, déjà suffisans pour des yeux éveillés, de la tendance de la politique autrichienne vers les puissances occidentales, la majorité était incrédule avant la mission du comte Orlof. Tout ce monde, que la mission du comte Orlof avait mis en mouvement et en espérance, fut dérouté par son échec. Les incrédules du corps diplomatique ne dissimulèrent pas leur surprise ; parmi les Autrichiens, les partisans de l’alliance russe se lamentèrent en montrant la révolution dans l’alliance occidentale. Mais au milieu de cette agitation l’empereur demeura ferme, serein ; tout indiquait en lui la satisfaction d’une conscience qui a lutté, mais qui a pris le parti que lui dictaient le devoir et l’honneur. Ses ministres étaient convaincus qu’ils n’avaient pas eu le choix des conduites. « Je n’ai rien inventé, disait M. de Buol, je n’ai fait qu’hériter de la politique de 1828. » Le vieux prince de Metternich, qui avait assisté à cette profonde révolution du système des alliances en témoin favorable à la politique des puissances occidentales, dut triompher en ce moment dans sa glorieuse retraite.

Le comte Orlof quitta Vienne avec un sourd ressentiment qu’il eut soin de cacher aux Autrichiens, mais qu’il ne dissimula point aux Russes. On dit que, pour ne point affronter le premier mouvement d’humeur de l’empereur Nicolas, il ralentit son voyage avant d’arriver à Saint-Pétersbourg, feignit encore une indisposition, et se fit devancer par un courrier porteur de la nouvelle de son échec. Une heureuse circonstance nous a mis à même de nous faire une idée de l’effet que cette nouvelle dut produire sur le gouvernement russe. Nous avons sous les yeux plusieurs lettres écrites depuis quelques mois de Saint-Pétersbourg par un homme éminent, placé au cœur du gouvernement, pactisan enthousiaste et défenseur éloquent de la politique de l’empereur Nicolas. Dans une de ces lettres, écrite le la février 1854, sous l’impression toute chaude de la nouvelle, l’échec du comte Orlof est apprécié en ces termes :


« La situation générale s’est terriblement aggravée dans ces derniers temps. Nous voilà, selon toutes les probabilités humaines, à la veille d’une des plus épouvantables crises oui aient jamais remué le monde. La Russie voit se dresser devant elle quelque chose de plus formidable encore que l’année 1812. La mission du comte Orlof a détruit les dernières illusions. La Russie est de nouveau seule en face de toute une Europe ennemie, car la prétendue neutralité de l’Autriche et de la Prusse n’est qu’un acheminement à une hostilité déclarée. Il ne pouvait guère en être autrement : il n’y avait que les niais ou les traîtres qui n’eussent point prévu cela. Les deux puissances allemandes, à part même l’antipathie de race, ont depuis quarante ans contracté trop d’obligations envers la Russie pour n’être pas impatientes de s’en venger. Voilà quarante ans que la Russie les oblige à vivre en paix entre elles, et à ne pas livrer l’Allemagne, par leurs dissensions, comme une proie assurée à la révolution intérieure et à l’invasion étrangère.

« C’est là au fond leur véritable grief contre nous. Je sais bien que, dans la disposition actuelle des esprits en Allemagne, on se donne assez le change a soi-même pour se persuader qu’en brisant, comme elles vont le faire, l’alliance de 1813, les deux puissances allemandes font acte de courage et de patriotisme. Ce n’est qu’un mensonge de plus à ajouter à tant d’autres mensonges. Cette défection, par laquelle elles prétendent assurer l’indépendance de l’Allemagne, n’est qu’un premier acte de soumission à l’ascendant révolutionnaire de la France. C’est une inspiration de lâcheté avec toutes sortes d’arrière-pensées de trahison intérieure et réciproque. »


Nous ne nous arrêterons point à justifier la politique de l’Autriche contre ces injurieuses accusations ; nous ne les avons reproduites que pour indiquer le ton et l’accent que prit le ressentiment du gouvernement russe à la nouvelle de son échec.

Cependant le comte Orlof emportait de Vienne une suprême et fragile chance de paix. Dans son dernier entretien avec l’envoyé russe, M. de Buol, sans se commettre dans aucune proposition officielle, lui avait suggéré comme une idée toute personnelle le plan suivant. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, éclairé par l’accueil fait à ses contre-propositions, enverrait à Vienne des préliminaires de paix fondés sur les propositions du 13 janvier. Pour éviter toute perte de temps, l’envoyé de Russie serait autorisé à y introduire, séance tenante, les modifications reconnues nécessaires par la conférence à laquelle ce travail serait soumis ; l’acceptation de ces préliminaires par la Porte serait le signal d’un armistice que les généraux russes seraient autorisés d’avance à conclure avec les commandans des forces turques. Dès que la Russie apprendrait l’acceptation de ces préliminaires à Constantinople, elle évacuerait les principautés, et les flottes combinées quitteraient la Mer-Noire. Il ne resterait plus alors qu’à fixer le lieu où se réuniraient les deux plénipotentiaires de la Porte et de la Russie, pour y procéder à la conclusion et à la signature d’un traité de paix.

Tel était le dernier fil auquel tenait encore ce que nous appellerons la politique des négociations. La politique de l’action avait pendant ce temps-là fait un pas nouveau. Les relations diplomatiques étaient rompues entre la Russie et les puissances maritimes. De jour en jour les événemens allaient se précipiter. Tandis que la France et l’Angleterre devaient se préparer à toutes les conséquences d’une rupture déjà consommée, l’Autriche, dont la situation était si profondément altérée vis-à-vis de la Russie, avait à songer aussi à prendre moins ostensiblement, moins directement sans doute des mesures tendant au même but. Il ne s’agissait plus d’arrêter sa marche au jour le jour ; il fallait se tenir prêt pour des éventualités si probables, qu’on pouvait presque les regarder comme réalisées. L’Autriche, puissance allemande, devait songer à régler ses affaires avec l’Allemagne. Il était d’un intérêt immense pour elle et pour l’Europe de n’entrer dans la lutte qu’avec le concours de la confédération. Il lui fallait pour cela des arrangemens avec la Prusse. Les deux grandes puissances, se présentant à la diète unies d’avance, obtiendraient sans doute de l’Allemagne un blanc-seing pour la défense des intérêts généraux de l’Europe. On pouvait craindre de ce côté une légère opposition de deux états secondaires, la Saxe et le Wurtemberg : la Saxe gouvernée par un homme d’état, M. de Beust, qui s’est fait le ministre de l’empereur de Russie ; le Wurtemberg, étroitement uni à la cour de Pétersbourg par des liens de famille, feraient peut-être marchander un peu leur concours, croyant augmenter ainsi leur importance ; mais ces deux états secondaires seraient obligés de suivre le mouvement des grandes puissances. Au point de vue militaire, l’Autriche avait à se renforcer du côté de la Servie, pour empêcher les Russes de franchir le Danube sur le territoire de la principauté, et pour y maintenir l’état politique actuel contre des soulèvemens intérieurs ; elle devait placer une forte armée sur la frontière de la Transylvanie, autour de Cronstadt, à cet angle stratégique qui s’avance, comme pour l’étrangler, sur la gorge de la Moldo-Valachie, vrai point vulnérable d’une armée russe qui oserait marcher aux Balkans, avec l’Autriche pour ennemie. Elle devait prévoir aussi le moment où une intervention serait nécessaire pour contenir les insurrections grecques. Tel était à vol d’oiseau l’ensemble des mesures auxquelles l’Autriche avait à réfléchir ou à mettre immédiatement la main pour assurer sa liberté d’action ou l’efficacité de cette action le jour où elle serait appelée à l’exercer.

L’Autriche avait en outre un autre acte, d’un caractère européen, à concerter avec la France, l’Angleterre et la Prusse. Deux des puissances représentées à la conférence allaient entrer en guerre avec la Russie ; c’était le moment de couronner les travaux de la conférence par une convention à quatre qui proclamât avec plus de solennité les principes communs à ces puissances et la persistance de leur union sur le terrain de ces principes, malgré la différence que l’événement allait établir dans leurs positions respectives. Le gouvernement français, avec l’active prévoyance dont il n’a cessé de donner des preuves durant ces longues et délicates négociations, avait déjà pensé à une semblable convention, et en avait envoyé le projet à Vienne et à Berlin dès la fin de janvier. On avait laissé dormir pendant deux semaines ce projet de convention à cause de l’émotion excitée par la mission du comte Orlof. On y revint sérieusement quand cette émotion fut calmée. On put mesurer alors le changement qui s’était opéré dans les dispositions du cabinet de Vienne à l’égard de la Russie. Maintenant que l’Autriche avait recouvré toute son indépendance vis-à-vis de Pétersbourg, elle entrait dans son rôle naturel d’antagonisme contre la Russie en Orient ; elle allait prendre l’initiative des précautions les plus vigoureuses contre les usurpations des Russes sur l’empire ottoman. M. de Buol approuva le projet de convention qui lui était proposé par la France et l’Angleterre. Il n’y trouva qu’une chose à reprendre : à ses yeux, les prescriptions en étaient devenues trop faibles à raison du temps écoulé et du changement survenu dans la situation, et ne prévoyaient pas tout. Le projet français disait que les puissances seraient prêtes à rétablir la paix sur les bases du 13 janvier. Pourquoi promettre d’aussi bonnes conditions à la Russie ? Les bases du 13 janvier lui assuraient le renouvellement de ses anciens traités avec la Turquie. Il ne fallait pas lui offrir cette prime d’encouragement, si elle persistait dans son système actuel ; il fallait lui laisser entrevoir que, la lutte commencée, elle n’était pas sûre de retrouver ses anciens traités, arrachés aux défaites de la Porte et à la faiblesse de l’Europe. M. de Buol proposa aussi d’ajouter à la convention un article par lequel les puissances signataires s’engageraient à ne pas traiter les unes sans les autres. C’était établir une étroite solidarité entre les quatre puissances et paralyser d’un coup les tentatives que la Russie pourrait faire pour les diviser. La portée de la convention ainsi fortifiée saute aux yeux : elle engageait les cours allemandes à concourir jusqu’au bout avec les puissances maritimes pour s’opposer à toute conquête ou extension d’influence de la Russie en Orient. C’était le couronnement logique de l’œuvre de la conférence de Vienne. C’était la transition naturelle de la politique des négociations à la politique de l’action. Nous dirons tout à l’heure ce que devint ce projet.

À la même époque, à une date que les documens anglais nous permettent de fixer vers le 22 février [10], H. de Buol prit une initiative non moins caractéristique de l’énergie avec laquelle l’Autriche s’engageait dans notre politique. Nos relations diplomatiques avec la Russie étaient rompues. M. de Buol demanda à M. de Bourqueney si la France et l’Angleterre n’allaient pas sommer la Russie d’évacuer les principautés sous un court délai, dont le terme serait l’ouverture des hostilités ? Si les puissances maritimes adoptaient cette marche, l’Autriche serait prête à appuyée leur sommation à Saint-Pétersbourg. Elle serait repoussée sans doute ; mais la résolution de l’Autriche aurait plané sur le refus comme une menace. M. Drouyn de Lhuys accueillit l’idée suggérée par M. de Buol ; lord Cowley en informa lord Clarendon, et cinq jours après le courrier du cabinet anglais porteur des sommations des puissances maritimes partait pour Saint-Pétersbourg. L’Autriche, il est vrai, n’a pas tiré le premier coup de canon ; mais l’on conviendra que notre déclaration de guerre à la Russie a été bourrée par une suggestion autrichienne.

Par une singulière coïncidence, le dernier acte de la politique des négociations et l’acte décisif de la politique d’action se rencontrèrent à Vienne. Le jour où le courrier porteur des sommations des puissances maritimes arrivait à Vienne, de Saint-Pétersbourg y arrivait aussi le courrier qui apportait à M. de Meyendorf le projet de préliminaires russes. En remettant ce document à M. de Buol, le ministre russe le lui donna comme la réalisation des idées qu’il avait officieusement échangées avec le comte Orlof. M. de Buol lui demanda s’il le chargeait de le communiquer à la conférence. M. de Meyendorf répondit qu’il avait ordre de remettre simplement le document au cabinet de Vienne, qu’il n’était point autorisé à consentir à la moindre altération, ni même à entrer à ce sujet en pourparlers avec une conférence dont sa cour voulait ignorer officiellement l’existence, et qu’il appartenait en conséquence exclusivement au gouvernement autrichien de juger de la suite à donner à des propositions soumises à lui seul et à titre confidentiel. M. de Buol repoussa avec vivacité la position que cette déclaration tendait à lui faire ; le gouvernement autrichien n’acceptait pas le rôle intermédiaire qu’on voulait lui attribuer ; il était irrévocablement lié à la politique suivie en commun par les quatre puissances, politique définie par des actes diplomatiques adoptés de concert ; il ne pouvait par conséquent donner d’autres suites à la proposition qu’on lui remettait que celles qui avaient été tracées d’avance par les délibérations antérieures de la conférence. M. de Buol, en quittant M. de Meyendorf, convoqua la conférence et lui soumit les préliminaires russes. Le départ du courrier anglais fut retardé de trente-six heures, afin que le jugement de la conférence sur le dernier acte des négociations avec la Russie pût accompagner les sommations. La conférence examina les préliminaires russes dans sa séance du 5 mars, et les écarta par un jugement catégorique et motivé dont la reproduction nous dispensera d’apprécier nous-mêmes les dernières propositions du cabinet de Pétersbourg.

« Les soussignés représentans de l’Autriche, de la France, de la Grande-Bretagne et de la Prusse s’étant de nouveau réunis en conférence à la demande, du plénipotentiaire autrichien, lecture leur a été donnée du document Ci-joint communiqué au cabinet de Vienne par M. l’envoyé de Russie et contenant les préliminaires du traité à intervenir entre la Russie et la Sublime-Porte, le cabinet de Vienne étant prié par le cabinet de Saint-Pétersbourg de requérir l’appui des deux puissances maritimes pour obtenir l’acceptation de ces préliminaires par la Sublime-Porte.

« Après mûre délibération, les plénipotentiaires de France et de Grande-Bretagne, prenant pour base de leur examen les documens antérieurs revêtus de la sanction des quatre puissances, ont constaté entre ces documens et les préliminaires proposés des différences radicales :

« 1. En ce que l’évacuation des principautés danubiennes, fixée après la signature des préliminaires, est subordonnée à la sortie des flottes combinées, non-seulement de la Mer-Noire, mais des détroits du Bosphore et des Dardanelles, condition qui ne pouvait être acceptée par les puissances maritimes qu’après la conclusion du traité définitif.

« 2. En ce que le document en délibération tend à revêtir d’une forme strictement conventionnelle, synallagmatique et exclusivement applicable aux relations de la Porte avec la Russie, les assurances relatives aux privilèges religieux des Grecs, assurances que la Porte n’a offert de donner qu’aux cinq puissances simultanément et sous la forme d’une simple déclaration identique. Les assurances en effet, une fois insérées dans un traité préliminaire, devraient dès lors être reproduites dans le traité définitif, et seraient accompagnées en outre, d’une note officielle confirmative desdits privilèges adressée à la cour de Russie exclusivement, note qui, à son tour, devrait, aux termes mêmes des préliminaires, être considérée comme annexe aux traités, c’est-à-dire comme ayant même force et même valeur.

« 3. En ce que les préliminaires communiqués à Vienne sont implicitement soustraits à toute discussion de la conférence sur les modifications reconnues nécessaires pour les rapprocher du texte original des actes revêtus de son assentiment, et que la conclusion du traité définitif ne réserve pas davantage sa surveillance et son action.

« 4. En ce que, tandis que les propositions de la Porte réclament expressément la révision du traité de 1841 de manière à faire participer la Turquie aux garanties du droit public européen, cette condition se trouve accueillie par voie d’omission.

« Les plénipotentiaires d’Autriche et de Prusse, appréciant la force des observations présentées par les plénipotentiaires de France et de Grande-Bretagne, ont dû, de leur côté, reconnaître également les notables divergences signalées entre le projet de préliminaires russe et les protocoles des 13 janvier et 2 février.

« En conséquence, la conférence s’est unanimement reconnue dans l’impossibilité de donner suite à ces propositions.

« BUOL-SCHAUENSTEIN, BOURQUENEY, WESTMORLAND, ARNIM. »


En envoyant ces préliminaires, qui s’écartaient si complètement des propositions du 13 janvier, le gouvernement russe n’avait eu évidemment qu’un but, éloigner l’Autriche des autres puissances par des concessions purement apparentes de nature à flatter sa vanité, et dissoudre ainsi la conférence. La loyauté de l’Autriche était sortie triomphante de cette délicate épreuve.

La Russie put s’en convaincre en recevant en même temps et le protocole qui rejetait ses préliminaires, et la sommation des puissances maritimes d’évacuer les principautés, et la dépêche de M. de Buol au comte Valentin Esterhazy, ambassadeur d’Autriche à Pétersbourg, qui accompagnait et appuyait cette sommation. La dépêche de M. de Buol motivait l’adhésion de l’Autriche à la démarche des puissances maritimes, 1° en se référant à l’opinion exprimée dès le principe par le gouvernement impérial sur l’occupation des principautés, qualifiée d’acte d’agression aussi injustifiable vis-à-vis de la Turquie que peu conforme aux égards dus à l’Europe ; 2° en faisant envisager les conséquences désastreuses d’un refus ; 3° en mettant la responsabilité de la guerre dont ce refus serait le signal à la charge du cabinet de Saint-Pétersbourg ; 4° en rappelant la réponse du cabinet autrichien au comte Orlof, réponse qui avait rendu à l’Autriche sa liberté d’action. L’empereur d’Autriche ne voulait pas désespérer qu’une politique si peu d’accord avec celle qu’il était appelé à suivre lui-même ne fût abandonnée par son auguste allié et ami ; si toutefois il en était autrement, si cette malheureuse guerre devenait inévitable, l’empereur d’Autriche ne connaîtrait plus d’autres devoirs que ceux que lui imposeraient les intérêts de ses peuples. L’avertissement donné à la Russie par M. de Buol était sévère et se terminait, comme on voit, par une menace transparente.

La phase des négociations était bien finie avec Saint-Pétersbourg, et la conclusion en était la séparation complète de l’Autriche et de la Russie. On a pu remarquer en effet que, depuis ce moment, le cabinet russe, dans les essais de négociation qu’il a tentés encore, sinon pour traiter sincèrement, du moins pour séparer de nous les puissances allemandes en leur créant une situation intermédiaire entre les états maritimes et la Russie, ne s’est plus adressé à l’Autriche ; c’est à la Prusse qu’il a fait l’honneur peu enviable d’envoyer les ouvertures portées par le duc George de Mecklembourg, et c’est la Prusse qui a présenté à l’Europe occidentale ces offres illusoires et intempestives. La Russie n’a plus même cherché à obtenir le concours de l’Autriche pour ce faux semblant de négociation : elle sait que depuis le protocole du 5 mars, la résolution du cabinet de Vienne est fermement arrêtée sur ce point, à savoir que si la Russie veut la paix, elle doit demander aux puissances maritimes leurs propres conditions, et que ce n’est que derrière le Pruth qu’elle l’obtiendra.

Amené là par l’appréciation de ses intérêts, par le progrès des événemens, par la loyauté de la France et de l’Angleterre, et, — en face d’une révolution diplomatique aussi grandiose, qui change en Allemagne un système d’alliances de quarante années et qui déplace si heureusement l’axe politique de l’Europe, — il est permis aussi de le dire, — conduit dans cet ordre d’idées par l’habileté vigilante de la politique française, si bien secondée par la vigueur anglaise, — le cabinet autrichien n’a plus eu qu’à se préparer aux décisions plus fermes et plus voisines de l’action que sa pensée avait déjà embrassées. Dans cette direction, les deux affaires qui se présentaient en première ligne étaient la conclusion de la convention de principes projetée entre les puissances qui avaient participé à la conférence de Vienne, et le règlement des questions politiques et militaires que l’Autriche avait besoin de fixer en Allemagne pour assurer sa liberté d’action sur le Danube.

L’Autriche, nous l’avons vu, n’avait pas seulement accepté le projet de convention, elle l’avait renforcé. Malheureusement, quand il fallut conclure, la Prusse refusa sa signature. Voici les motifs qu’elle allégua. Ce n’était pas le fond, c’était la forme de cet acte qui effarouchait la Prusse. Quant aux principes énoncés dans le projet, le cabinet de Merlin déclarait qu’il y adhérait sans réserve ; mais, tout résolu qu’il fût à maintenir ces principes, le roi de Prusse avait des objections personnelles quant à la forme. On sait que la forme de convention donnée à un engagement entre plusieurs puissances exige la signature personnelle des souverains. Le roi de Prusse, à cause des liens de parenté et d’amitié qui l’unissent à l’empereur Nicolas, éprouvait un scrupule insurmontable à mettre sa signature personnelle sur un acte dont les conséquences extrêmes, suivant sa conviction, l’obligeraient éventuellement à déclarer la guerre à son propre beau-frère. On fut obligé de s’arrêter devant cet obstacle que l’obstination inconséquente du roi de Prusse rendit invincible. Fallait-il passer outre, laisser la Prusse en dehors et signer la convention à trois ? Cette marche plus rapide présentait des inconvéniens considérables. Elle eût constaté publiquement un premier désaccord dans l’alliance des quatre puissances et porté une atteinte morale à la cause de l’Europe. Elle eût consacré la division de l’Allemagne, donné un drapeau national et allemand aux partisans de l’alliance russe dans la confédération, rendu une importance menaçante à une opposition actuellement peu nombreuse et peu redoutable : ce que l’on eût gagné en rapidité d’un côté eût été perdu par les embarras allemands qui auraient entravé et ralenti l’Autriche. Il fallut s’armer encore une fois de patience et tourner la difficulté. À la forme conventionnelle il n’y avait qu’à substituer la forme du protocole, qui lie l’honneur des gouvernemens sans engager directement la personne des souverains. On pouvait prévoir le moment prochain où la signature de ce protocole lui donnerait une signification imposante, ce serait celui où la Russie répondrait par un refus ou par le silence à la sommation qui lui était faite d’évacuer les principautés. Les deux puissances occidentales communiqueraient alors la réponse de la Russie à la conférence de Vienne, en prenant ouvertement l’attitude belligérante, et ce serait en présence de cette nouvelle attitude de leur part que l’Autriche et la Prusse, maintenant malgré ce changement leur entente avec elles, imprimeraient un caractère plus intime et une force morale plus grande à leur alliance par la signature collective d’un protocole général, qui d’ailleurs serait la reproduction textuelle de la convention projetée.

Ce plan fut ponctuellement suivi, et le protocole du 9 avril en sortit. Qu’on relise ce document à la lueur des explications que nous venons de donner ; que l’on n’oublie point qu’il renferme l’amendement et l’addition par lesquels l’Autriche avait renforcé le projet de convention, amendement qui retire la perspective du renouvellement des anciens traités de la Porte avec la Russie, addition qui établit entre les quatre puissances une solidarité de principes et d’action diplomatique à l’abri des événemens, et l’on en comprendra toute la portée.


« Sur la demande des plénipotentiaires de France et de Grande-Bretagne, la conférence s’est réunie pour entendre la lecture des pièces qui établissent que l’invitation adressée au cabinet de Saint-Pétersbourg d’évacuer les principautés moldo-valaquos dans un délai fixe étant restée sans réponse, l’état de guerre déjà déclaré entre la Russie et la Sublime-Porte existe également de fait entre la Russie d’une part et la France et la Grande-Bretagne de l’autre.

« Ce changement opéré dans l’attitude de deux des puissances représentées dans la conférence de Vienne en conséquence d’une démarche tentée directement par la France et l’Angleterre et appuyée par l’Autriche et la Prusse comme fondée en droit, a été jugé par les plénipotentiaires d’Autriche et de Prusse comme impliquant la nécessité de constater de nouveau l’union des quatre gouvernemens sur le terrain des principes posés dans les protocoles des 5 décembre 1853 et 13 janvier 1854.

« En conséquence, les soussignés ont, à ce moment solennel, déclaré que leurs gouvernemens restent unis dans le double but de maintenir l’intégrité territoriale de l’empire ottoman, dont le fait de l’évacuation des principautés danubiennes est et restera une des conditions essentielles, et de consolider, dans un intérêt si conforme aux sentimens du sultan et par tous les moyens compatibles avec son indépendance et sa souveraineté, les droits civils et religieux des chrétiens sujets de la Porte.

« L’intégrité territoriale de l’empire ottoman est et demeure la condition sine qua non de toute transaction destinée à rétablir la paix entre les puissances belligérantes, et les gouvernemens représentés par les soussignés s’engagent à rechercher en commun les garanties les plus propres à rattacher l’existence de cet empire à l’équilibre général de l’Europe, comme ils se déclarent prêts à délibérer et à s’entendre sur l’emploi des moyens les plus convenables pour atteindre l’objet de leur concert.

« Quelque événement qui se produise par suite de cet accord, fondé uniquement sur les intérêts généraux de l’Europe, et dont le but ne peut être atteint que par le retour d’une paix solide et durable, les gouvernemens représentés par les soussignés s’engagent réciproquement à n’entrer dans aucun arrangement définitif avec la cour impériale de Russie ou avec toute autre puissance qui serait contraire aux principes énoncés ci-dessus, sans en avoir préalablement délibère en commun.

« BUOL-SCHAUENSTEIN, BOURQUENEY, WESTMORLAND, ARNIM. »


À Vienne, dans l’atmosphère où vit la conférence, la signature du protocole du 9 avril produisit une sensation profonde, qui s’est bientôt répandue dans tous les cercles politiques de l’Europe. Les partisans de l’alliance russe, là comme ailleurs, avaient espéré que la guerre mettrait fin à la conférence, dont l’œuvre et la destination cessaient, disaient-ils hautement, avec l’état de paix. Le protocole du 9 avril vint porter à cette illusion un dernier et accablant démenti. L’instinct public éleva cet acte aux proportions d’un traité d’alliance ; il ne faisait qu’en devancer les conséquences logiques. Ce qu’il restait de partisans de l’alliance russe à Vienne fut frappé de découragement. La résolution de l’empereur était manifeste. L’aristocratie autrichienne a une vertu qui l’élève dans les circonstances difficiles : c’est la loyauté monarchique ; l’armée et l’administration autrichienne ont l’habitude du devoir. Déjà les manœuvres vraiment révolutionnaires de la Russie parmi les populations chrétiennes de la Turquie, les encouragemens qu’elle donne sans scrupule aux insurrections grecques lui avaient aliéné un grand nombre de ses anciens amis parmi les conservateurs honnêtes et conséquens : aujourd’hui, devant la politique clairement exprimée de l’empereur François-Joseph, il est permis d’espérer qu’il ne lui en reste plus un seul.

Cependant les événemens, bien plus fortement qu’aucune pression diplomatique, posent depuis deux mois au gouvernement autrichien des questions urgentes et comminatoires. L’empereur Nicolas a violé les engagemens qu’il avait pris envers l’empereur François-Joseph : les armées russes ont franchi le Danube. Quand l’Autriche accompagnera-t-elle la France et l’Angleterre sur le terrain de l’action aussi énergiquement qu’elle s’est associée à elles dans le cours des négociations ? Qu’attend-elle pour prononcer le mot décisif ?

Sur ce point si grave, nous croyons encore que l’on ne saurait apporter trop de réflexion et d’impartialité dans l’appréciation de la conduite de l’empereur François-Joseph et de son cabinet. Plusieurs des considérations que nous avons présentées, dans le cours de ce récit, sur la réserve et la lenteur apparente commandée à l’Autriche, ont conservé toute leur force depuis deux mois, et ont dû s’appliquer aux circonstances actuelles. Sans parler d’un dernier sacrifice fait par l’empereur François-Joseph au souvenir et à la reconnaissance des services rendus, sans parler de l’engagement moral qu’il a pris envers lui-même de ne point commencer le premier une guerre qu’il a voulu prévenir par tous les moyens, les raisons de prudence et de prévoyance politique les plus palpables suffisent pour expliquer jusqu’à présent son abstention. Si les Russes l’inquiétaient, la menaçaient, la déliaient de tout ménagement en passant le Danube, l’Autriche ne pouvait cependant rien entreprendre avec sécurité contre eux sans avoir préalablement réglé et garanti sa situation en Allemagne. Enfin, à aucun point de vue, on ne pouvait lui demander ni même lui conseiller de se mettre en ligne sur les rives du Danube, tant que la France et l’Angleterre n’y étaient pas.

Qu’on nous permette encore une fois de nous placer dans la situation du gouvernement autrichien, et de traduire les réponses qu’il aurait pu adresser, ce nous semble, non aux impatiences de l’opinion ignorante, mais à la raison des cabinets de Paris et de Londres. L’empereur François-Joseph et M. de Buol pouvaient leur dire : « Nous défendons dans la question d’Orient les mêmes principes que vous ; rien au monde ne nous en fera déserter un seul. Notre loyauté, les gages que nous vous avons donnés, nos intérêts permanens, vous garantissent notre fidélité à la cause commune. Dans l’action, la question n’est pas de partir tous en même temps, elle est d’arriver ensemble. Si nous nous déclarons en même temps que vous, les hostilités commenceront pour nous plus tôt que pour vous. Ce serait exposer nos intérêts sans profit pour la cause commune. Le succès de la cause veut en effet que nous agissions sur le point sensible de notre adversaire avec la plus grande somme des forces que nous mettrons en mouvement. Si l’Autriche se déclarait tout de suite, nous serions seuls sur le théâtre des hostilités, où vous ne pouvez être rendus vous-mêmes qu’au mois de juin au plus tôt. Voyez ce qui serait arrivé si nous avions pris l’engagement d’entrer dans les provinces au moment où les Russes passeraient le Danube ; non-seulement c’est l’Autriche qui aurait tiré le premier coup de canon, mais elle serait sans vous sur le champ de bataille. Pour que nous prenions le parti que notre attitude annonce suffisamment, attendez, le moment où nous pourrons nous appuyer mutuellement, où, arrivés vous-mêmes sur les lieux, il sera possible de concerter, suivant les circonstances, un plan combiné d’opérations militaires contre les Russes, le moment enfin où notre concours sera le plus efficace. Soyez en mesure d’opérer avant d’exiger notre coopération ; formez l’aile gauche de l’armée qui doit repousser l’invasion russe, avant de nous demander de vous fournir l’aile droite. Notre lenteur ne compromet aucun de nos intérêts communs ; c’est notre précipitation qui pourrait leur nuire, en nous exposant gratuitement à un revers. D’ailleurs ces délais ne sont pas perdus : nous employons le temps qui vous est nécessaire pour entrer en ligne à prendre nos sûretés en Allemagne, à fixer par une convention militaire nos relations éventuelles avec la Prusse, à régler des questions vitales que tout gouvernement digne de ce nom doit résoudre avant déjouer les destinées d’un empire. Vous-mêmes vous êtes intéressés à mesurer la date de nos engagemens à la certitude où nous serons de les tenir, et à nous voir augmenter, par des précautions qui nous garantissent la libre disposition de nos forces, la puissance du concours que nous voulons vous prêter. »

L’entrée de l’Autriche dans la voie de l’action où la France et l’Angleterre l’ont précédée était donc subordonnée à deux conditions : la première était le règlement de ses affaires avec la Prusse et l’Allemagne ; la seconde est l’arrivée des troupes anglo-françaises sur les Balkans. Or, de ces deux conditions, la première est entièrement remplie, et la seconde sera réalisée avant un mois. On connaît aujourd’hui la convention signée à Berlin le 20 avril. Elle assure complètement à l’Autriche le concours de la Prusse. Dans l’annexe de cette convention, les divers cas propres à motiver l’intervention militaire de l’Autriche sont successivement énumérés, et ces cas, la Prusse s’est engagée à les considérer comme impliquant ipso facto une atteinte à des intérêts allemands ou autrichiens, et comme devant donner lieu à l’exécution immédiate de la promesse d’appui mutuel. On peut dire que cette annexe à la convention du 20 avril place dès à présent la Russie entre une sommation et une interdiction prononcées par l’Autriche et répétées par la Prusse. L’Autriche demande d’abord à l’empereur de Russie de suspendre tout mouvement en avant de son armée sur le territoire ottoman, et de donner des garanties complètes pour la prochaine évacuation des principautés danubiennes ; si sur ces deux points les réponses de Pétersbourg ne sont pas de nature à donner une sécurité complète, la Prusse doit tenir ses armées prêtes à appuyer celles de l’Autriche. Telle est la sommation faite à la Russie ; voici l’interdiction qu’on lui signifie. On lui défend non-seulement d’incorporer les principautés, non-seulement de passer la ligne des Balkans, mais même de l’attaquer ; si cette interdiction n’était pas respectée, on annonce à la Russie que l’action offensive de l’Autriche et de la Prusse commencerait à l’instant. De pareilles stipulations préludent et en réalité équivalent à une déclaration de guerre. L’Autriche le sait bien. Sa sommation va partir de Vienne pour Pétersbourg. Dans le courant de juin, la réponse de la Russie sera connue. L’Autriche et la Prusse n’ont pas attendu cette réponse pour lier la convention du 20 avril avec la convention qui unit les deux puissances déjà belligérantes, la France et l’Angleterre. On sait en effet que ces deux conventions ont été présentées le 23 mai à la conférence de Vienne ; au moment où nous écrivons, nous ne pouvons connaître encore la teneur du protocole qui a solidarisé les deux conventions. Cependant nous ne craignons point de trop nous écarter de la vérité en présumant que ces deux actes seront présentés dans le protocole comme une première mise à exécution de la clause finale du protocole du 9 avril, laquelle prescrit le concert diplomatique des quatre puissances dans toutes les phases de la guerre, et que de plus les premières bases de l’action ultérieure des quatre cabinets y auront été posées. Quant à la réponse de la Russie aux dernières communications de Vienne, elle n’est que trop facile à prévoir : le refus sec et dédaigneux par lequel l’empereur Nicolas vient de repousser comme une importunité fâcheuse les derniers efforts pacifiques du roi de Prusse indiquent assez qu’elle équivaudra à une rupture. Reste la seconde condition de la déclaration de l’Autriche, la présence des armées française et anglaise sur le théâtre de la guerre. L’accomplissement de cette condition n’est plus éloigné de nous que de la distance qui sépare Gallipoli des bords du Danube. Quant à l’Autriche, elle a donné à ses armemens militaires une impulsion gigantesque ; elle a des approvisionnemens énormes ; elle est prête à entrer en campagne. Nous pouvons donc affirmer que nous touchons à la manifestation décisive de la politique autrichienne, dont nous venons d’esquisser le mouvement.

Après avoir suivi la série des importantes transactions que nous avons déroulées, après avoir assisté a ce travail qui a détaché l’Autriche de l’alliance russe, et qui l’a progressivement engagée dans l’alliance des puissances occidentales, nous croyons que nos lecteurs s’uniront à nous pour rendre d’abord aux hommes qui ont conduit ces difficiles négociations la justice qu’ils méritent. Lorsque la question d’Orient s’est directement débattue entre la Russie et la Turquie, le principal théâtre a été Constantinople ; lorsqu’elle est devenue européenne, Vienne en a été le foyer. À Constantinople, nous l’avons reconnu nous-même avec impartialité, c’est l’action de l’Angleterre qui a été le plus en évidence, grâce à la grande situation et à l’esprit d’initiative de lord Stratford de Redcliffe ; à Vienne, c’est la France qui a pris la tête et qui a partagé avec l’Autriche le mérite de la conduite et l’honneur du résultat. L’Autriche, on peut l’avouer aujourd’hui sans inconvénient, a eu longtemps plus de répugnance à se rapprocher de l’Angleterre qu’à s’unir à nous. La politique anglaise de 1848 et de 1849, les insultes au général Haynau, les ovations à Kossuth avaient laissé à Vienne des ressentimens difficiles à vaincre, et qui n’auraient peut-être pas été surmontés sans les bons offices de la France. On pressent les qualités que la politique française a dû déployer pour réussir à Vienne : la loyauté des intentions sans cesse démontrée par la modération des actes, le désintéressement, la patience, la docilité aux conseils d’une prudence qui pouvait paraître quelquefois de la timidité, ce sont pour ainsi dire les qualités passives avec lesquelles il fallait gagner la confiance de l’Autriche. La France a su y joindre les qualités contagieuses et décisives de l’action : sagacité, vigilance, fertilité de combinaisons, initiative et promptitude des résolutions. Nous voyons avec orgueil par les documens anglais que c’est à notre ministre des affaires étrangères et à notre représentant à Vienne que revient l’initiative de tous les actes importans, note de Vienne, protocoles du 5 décembre et du 13 janvier, projet de convention qui est devenu le protocole du 9 avril. Tous ces actes sont partis rédigés de Paris avant que la conférence ne leur donnât le caractère de verdicts européens. De notre côté, les noms de M. Drouyn de Lhuys et de M. de Bourqueney demeureront donc attachés au souvenir de ce succès, qui fait trop d’honneur à notre diplomatie et sert trop nos intérêts pour que la France n’en soit point fière et reconnaissante.

La gloire du côté de l’Autriche est pour l’empereur François-Joseph, secondé par son habile ministre. Les négociations qu’il vient de diriger donnent à M. de Buol une place élevée parmi les hommes d’état contemporains. M. de Buol était peu connu jusqu’ici ; il avait occupé l’ambassade de Londres dans des circonstances qui condamnaient cette ambassade à un rôle pénible, effacé. Les personnes qui avaient pu l’observer à la légation de Turin à la veille de 1848, dans une position plus difficile encore, avaient déjà su apprécier en lui une sagesse et une dignité de tenue qui annonçaient un mérite supérieur, mais qui ne le révélaient point au public européen. La crise actuelle a fourni à M. de Buol une scène digne de lui ; elle a montré que le prince de Schwarzenberg ne s’était point trompé en le désignant, avant de mourir, au choix de l’empereur. Si, d’après ce que nous avons entrevu de sa politique, il nous était permis de porter sans témérité un jugement sur cet homme d’état, nous dirions que M. de Buol est un des esprits de ce temps-ci les mieux réglés et les plus maîtres d’eux-mêmes. Intelligence ouverte, attentive, prévoyante, capable de mesurer toutes les difficultés, toutes les gradations d’une situation, la patience parait être en lui une forme de la fermeté. Quoiqu’il prenne son parti longtemps d’avance, il sait épuiser jusqu’au bout une conduite qu’il s’est tracée, et, le moment venu d’en changer, il échelonne ses mesures et ne les accomplit qu’aux dates qu’il leur a fixées. Il ne se laisse ni attarder par la prudence, ni hâter par la résolution. Il sait bien ce qu’il veut, et il sait le faire au moment qu’il veut. Avec un pareil homme, les relations doivent être solides ; grâce à l’impulsion que, par M. de Buol, l’empereur donne à la politique de son cabinet, on doit présumer que la France et l’Angleterre peuvent se lier fortement et avec sécurité à l’Autriche pour de grandes et longues entreprises. Mais dans cette rude épreuve que traverse l’Europe, tout l’intérêt dramatique aussi bien que l’intérêt politique se concentre sur la personne du jeune empereur d’Autriche. Le mérite de la grande résolution prise par le gouvernement autrichien appartient exclusivement à l’empereur François-Joseph, car c’est dans son intelligence et dans sa conscience que s’est passé le douloureux combat dont cette résolution est sortie triomphante. Partagé entre un noble sentiment personnel et une grande nécessité politique, l’empereur a satisfait à un double devoir : il a prodigué auprès de l’empereur Nicolas les avertissemens, les prières, les bons offices, les tentatives de médiation, il a donné à la reconnaissance tout ce qu’il lui devait ; mais, placé par l’indomptable obstination de l’empereur Nicolas en face de ses devoirs envers son empire, envers sa maison, envers lui-même, l’empereur n’a plus hésité ; le sentiment personnel a cédé à la raison d’état, le souverain s’est retrouvé dans l’homme. Cette épreuve a mis autant en lumière l’intelligence et la force d’âme de l’empereur François-Joseph que la délicatesse de sa conscience. Il faut, pour prendre de pareilles déterminations, une droiture d’esprit et une énergie de volonté peu communes chez un si jeune prince. L’empereur François-Joseph a donné aujourd’hui sa mesure : il s’est montré capable des grandes choses. « La fortune est une femme, disait Machiavel ; elle aime les jeunes gens. » Le jeune empereur d’Autriche vient de mériter les faveurs de la fortune : il les aura.

La séparation de l’Autriche et de la Russie n’est pas seulement en effet le commencement de grandes choses, elle est en elle-même une des plus grandes choses que l’Europe ait vues depuis quarante ans. C’est par ses alliances allemandes que la Russie, éloignée de l’Europe occidentale et ne pouvant l’atteindre qu’à travers l’Allemagne, avait acquis sur les affaires d’Europe une prépondérance abusive et menaçante. Secondée par les événemens révolutionnaires de notre siècle, exploitant avec habileté les périls qu’ils ont fait courir aux trônes, la Russie avait su imprimer à ce système d’alliances qui mettait à sa merci la moitié de l’Europe le caractère permanent d’une alliance de principes, l’esprit d’une sorte de religion politique : c’était la sainte alliance ! Il faut rendre aux gouvernemens cette justice, que lorsqu’ils revenaient au sentiment de leur sécurité, ils étaient disposés à s’effrayer de l’influence exorbitante que leur imprévoyance ou leur faiblesse avait laissé prendre à la Russie. Dès 1814 même, au congrès de Vienne, l’Autriche, la France et l’Angleterre, M. de Metternich, M. de Talleyrand et lord Castlereagh avaient voulu défendre l’Europe contre cet ascendant démesuré en signant entre les trois puissances un traité secret ; mais les événemens de 1815 déroulèrent cette pensée et en livrèrent le secret à l’empereur Alexandre. Plus tard, de 1821 à 1829, M. de Metternich s’efforça de dérober l’Autriche à la pression de la Russie : mollement soutenu par l’Angleterre, durement repoussé par la France, il fut obligé, nous l’avons dit, de revenir à la Russie, comme un défectionnaire repentant et humilié. Depuis lors, la révolution de 1830 et bien plus encore la révolution de 1848 avaient resserré les liens de la Russie avec l’Autriche. L’ascendant russe débordait donc sans obstacle sur l’Europe centrale depuis quarante ans : voilà, la situation à laquelle met fin aujourd’hui la politique nouvelle de l’Autriche. L’Autriche rompt avec cette alliance de principes, avec cette espèce de religion politique ; elle revient au système naturel des états indépendans forts et habiles, aux alliances d’intérêts. Ce qui ne fut qu’une pensée avortée en 1814, qu’un effort impuissant de 1821 à 1829 est aujourd’hui un fait accompli. Par ce seul fait, la force de la Russie est réduite de moitié en Europe, et sa puissance refoulée de plusieurs centaines de lieues loin de nous. Nous obtenons ainsi, avant la guerre, un avantage qui serait à lui seul l’ample récompense d’une grande et longue lutte terminée par des triomphes.

Mais en opérant un mouvement dont les conséquences seront si vastes pour l’Europe, et qui doit lui rendre à elle-même une position si élevée dans la direction des affaires du continent, l’Autriche compromet-elle les intérêts conservateurs de sa position intérieure, perd-elle en réalité une de ses forces contre les périls révolutionnaires ? Il y a en Europe une école qui l’affirme avec passion. La voix de cette école est étouffée à Vienne ; ses adeptes n’ont pas encore cessé d’entourer et de harceler le roi de Prusse ; ses ardens et opiniâtres inspirateurs sont naturellement à Saint-Pétersbourg. Nous ne voulons point terminer cet exposé sans aborder de front et sans détruire les assertions et les prophéties insensées de cette école sur les conséquences de l’alliance occidentale pour l’Allemagne. Ces prédictions nous sont bien connues ; nous les avons vues développées avec feu et avec éloquence dans cette curieuse correspondance, d’un diplomate russe à laquelle nous avons déjà emprunté une citation. Il importe, suivant nous, de les faire connaître, et, pour mettre loyalement nos lecteurs en mesure de les apprécier, nous reproduirons quelques fragmens remarquables de cette correspondance. Nous ne retrancherons de ces citations que les violences de langage qui s’adressent au gouvernement français.


« Saint-Pétersbourg, 14 février 1854.

«… Nous allons voir L’Autriche… devenue l’auxiliaire de cette même France dont, depuis quatre siècles, elle a partout rencontré l’épée sur son chemin, de cette même Angleterre qui voulait la démembrer en 1848, qui fêtait publiquement Kossuth et insultait le général Haynau, et contre qui ? Contre cette même Russie qui l’a sauvée en 1849, après l’avoir délivrée en 1812 !

« Et tout ce monde cherchant à se duper mutuellement ! Et toute cette comédie se jouant au nom de la civilisation et du christianisme, — la civilisation et le christianisme enrôlés au service du croissant contre la croix ! — au nom de l’équilibre européen, comme si l’équilibre européen existait encore et qu’il y eût eu ce moment dans l’Occident d’autre puissance debout que la révolution, la révolution que nous voyons trouer aux Tuileries… ayant pour avant-garde le Piémont et la Suisse, et, — qui sait ? — pour aumônier, le pape ; soutenant selon ses besoins les radicaux contre les catholiques à Fribourg en Suisse, les catholiques contre le gouvernement à Fribourg en Brisgau ; maîtresse de l’Italie, attirant de plus en plus dans son orbite L’Angleterre et s’apprêtant à enrégimenter sous sa bannière l’Autriche et la Prusse !

« Maintenant si l’Occident était un, nous serions perdus ; mais ils sont deux : — le rouge et… celui que le rouge doit dévorer. Voilà quarante ans que nous le lui disputons, et, admirez les combinaisons dans lesquelles se complaît la Providence, — c’est le rouge qui va nous sauver !

« Je n’ai donc aucune inquiétude sur l’issue finale de cette croisade impie. La Russie en sortira triomphante. Mais ce que deviendra l’Allemagne dans ce choc des deux principes, c’est ce qu’il ne serait pas difficile de prédire ; l’Allemagne, dont les souverains seront bientôt réduits, comme en 1812, à souhaiter la défaite de leurs propres soldats ! Il faudra renvoyer à l’école pour suivre un nouveau cours de géographie, car je crains fort que la carte de votre pays [11] n’ait le même sort que le testament de ce pauvre roi Frédéric-Guillaume III. Hélas ! que doit-il dire là-haut, en voyant ce qui se passe ici-bas, et combien peu l’expérience des pères sert aux fils [12] !… »

« 1er mars 1854.

«… Ce qui me faisait toujours attacher une si grande valeur à cette question d’Orient, c’est que j’avais la conviction que, une fois soulevée, elle amènerait une crise morale à l’intérieur (en Russie), et cette crise a commencé, Dieu merci ! et bientôt, le ciel et nos ennemis aidant, chacun à sa manière, le mouvement sera assez fort pour que rien ne puisse l’entraver ou l’interrompre. Sous ce rapport, il est difficile de dire ce qui a le mieux servi ce mouvement, de la haine furieuse de l’Angleterre remorquant la France après avoir été remorquée par elle, ou de la demi-trahison des puissances allemandes, laquelle sera bientôt une trahison complète. Cette, attitude de l’Autriche et de la Prusse est un véritable triomphe pour le parti national [13]

« Quant à moi qui, par nature, suis condamné à l’impartialité, ce n’est certes pas au point de vue de l’animosité nationale que je trouve la politique allemande misérable. Elle est misérable parce qu’elle est un mensonge et une sottise…

« Eh ! oui, attendez-vous à voir la Prusse recommencer toutes ses petites tricheries, et l’Autriche… hélas ! la pauvre Autriche, dont tout le corps n’est qu’un talon d’Achille, il est clair que, ne pouvant se passer d’appui soit à l’orient, soit à l’occident, elle avait à choisir entre un bon fauteuil à dossier, bien solide et bien rembourré, et un pal solide aussi, mais très grossièrement déguisé. Eh bien ! je ne désespère pas que ce ne soit en faveur du pal qu’elle se décide… »

« La Russie va donc se trouver aux prises avec l’Europe tout entière. Comment les choses en sont-elles venues à ce point ? Comment se fait-il qu’un empire qui depuis quarante ans n’a fait que reculer devant sa destinée et trahir ses propres intérêts pour servir ceux d’autrui, se trouve tout à coup en butte à cette immense conspiration ? Et cependant c’était inévitable. En dépit de tout, raison, morale, intérêt, instinct de conservation, ce conflit devait éclater. Et ce qui l’amène, ce n’est pas seulement la sordide personnalité de l’Angleterre, ce n’est pas l’abjection inouïe de la France,… ce n’est pas la pusillanimité des gouvernemens allemands poussés par le démon de la peur dans le camp de leurs ennemis ; non, c’est quelque chose de plus général et de plus fatal : c’est l’éternel antagonisme de ce qu’à défaut d’autre expression, il faut bien appeler l’Occident et l’Orient… »

« 13 avril 1854.

«… Et cependant,… vous prétendez quelquefois qu’il y a du prophète en moi. À Dieu ne plaise qu’il en soit ainsi ! car, si mes prévisions devaient s’accomplir, notre pauvre génération n’aurait qu’à se voiler la tête et à se résigner à disparaître de cette terre sans avoir même entrevu l’issue de la terrible lutte qui commence. Oui, c’est ma conviction la plus intime que le siècle n’en verra pas la fin. Il y aura sans doute des points d’arrêt, des trêves ; mais le combat recommencera et s’exaspérera toujours davantage, et l’Europe n’en sortira que complètement transformée. Je sais bien que ce que je dis là a été mainte fois dit, et qu’à moins d’y attacher un sens précis, cette phrase n’est qu’une nauséabonde banalité. Or ce sens précis, le voici : la question d’Orient, telle qu’elle vient d’être posée par l’inconcevable aveuglement de l’Angleterre et de la France, n’est rien de moins qu’une question de vie et de mort pour trois choses, qui, toutes les trois, ont jusqu’à présent fait voir au monde qu’elles avaient la vie dure. Ces trois choses, ce sont l’église d’Orient, la race slave, la Russie, car la Russie entraînera nécessairement les deux autres dans sa ruine, de même que son triomphe sera le leur. Les ennemis de ces trois choses le savent bien ; de là leur rage contre la Russie.

« Mais qui sont ces ennemis et quel est leur nom propre ? Est-ce l’Occident ? Peut-être, mais c’est surtout la révolution, qui s’est incarnée dans l’Occident. Y trouve-t-on aujourd’hui un seul élément de vie qui ne soit pénétré et saturé de révolution ? Est-ce l’église ? Elle est représentée par un clergé qui, après avoir béni en 1848 les arbres de la liberté, vient en 1854 de bénir le drapeau turc, qui, après avoir écrit en 1849 des lettres d’encouragement et de félicitation à Manin, vient de sanctifier dans ses mandemens la guerre entreprise en faveur des descendans de Mahomet II ! Est-ce l’ordre et l’autorité ? Ils sont représentés par… les souverains de l’Occident ? Est-ce la liberté ? La liberté, c’est la révolution même, donnant une main à Mazzini et l’autre aux Turcs. Et ce qui n’est pas révolution en Occident peut-il se déclarer l’adversaire politique de la Russie sans être de toute nécessité l’allié, c’est-à-dire la proie de la révolution ? Je suis donc fondé à dire qu’il n’y a plus que deux pouvoirs en Europe, la révolution ou l’Occident et la Russie. Ces deux adversaires sont en présence. Je sais bien qu’on prétend chez vous que la Russie succombera : c’est possible, quoique je ne le croie point ; mais si par hasard on se trompait, si l’Occident devait en définitive avoir le dessous, alors ce qui sortirait vainqueur de la lutte, ce ne serait plus la Russie, ce serait le grand empire d’Orient gréco-russe. Tel est le dilemme où l’Europe vient de s’engager… »


Les pages qu’on vient de lire méritent à plusieurs titres de fixer l’attention. Elles nous révèlent d’abord ce que nous avons tant d’intérêt et si peu de moyens de connaître, l’ordre d’idées où s’inspire la politique aujourd’hui dominante à Saint-Pétersbourg ; elles résument ensuite, avec une sorte de sincérité enthousiaste et avec une rare chaleur de langage, les doctrines soutenues en Allemagne par le parti russe. Laissons de côté les violences et les fanfaronnades, effusions naturelles de l’irritation que doit éprouver la politique russe dans l’impasse où elle s’est fourvoyée. Les prétentions de l’école russe sont celles-ci : il n’y a plus en Europe que la révolution et la Russie ; quiconque s’allie à l’Occident doit devenir la proie de la révolution ; la Russie est le seul représentant de la cause conservatrice ; la lutte actuelle n’a que deux issues possibles ; l’Europe n’a que le choix des jougs : elle sera révolutionnaire ou russe. Saint-Pétersbourg répète ainsi à son point de vue le fameux dilemme de Sainte-Hélène : « républicaine ou cosaque. »

Nous comprenons que ce dilemme plaise à la politique russe. Dans l’état actuel de l’Europe, il est certain que la puissance absorbante de l’autocratie russe et l’esprit révolutionnaire sont deux termes corrélatifs qui se fortifient l’un par l’autre et qui comptent l’un sur l’autre. Quand nous avons vu se lever sur l’Europe l’esprit révolutionnaire, nous avons toujours vu en même temps grandir et s’étendre le crédit et l’action de la Russie. Quand la révolution s’est calmée, quand elle s’est organisée et régularisée, quand elle a été tolérante et patiente, nous avons toujours vu au même moment décroître l’influence de la Russie sur le continent. C’est justement ce qui arrive aujourd’hui. Le parti russe parle des périls révolutionnaires que l’alliance occidentale ferait courir aux souverains allemands. Eh bien ! que les souverains allemands interrogent l’attitude et l’instinct des révolutionnaires. Nous assistons depuis un an à un spectacle qui a dû les instruire. Les espérances des révolutionnaires se sont exaltées depuis un an, tant qu’ils ont pu croire que l’Autriche et la Prusse feraient cause commune avec la Russie, ils sont tombés dans le découragement, ils sont revenus au sentiment de leur impuissance dès qu’ils ont aperçu que l’Allemagne ne se séparerait point de la France et de l’Angleterre. Ces alternatives d’espérance et d’abattement sont naturelles chez les révolutionnaires. Ils comprennent instinctivement ces deux choses : la première, que si la Russie grandissait par la connivence des souverains allemands, ils pourraient invoquer et tourner contre ces souverains l’intérêt et les forces de l’indépendance européenne luttant contre l’invasion russe ; la seconde, que si les souverains allemands s’unissent à la France et à l’Angleterre, la révolution n’a plus de prétexte et d’appui sur le continent, et n’est plus, à l’instant même, qu’une armée sans drapeau, sans devise, coupée de sa base d’opération. Quel est en Italie ou en Hongrie le libéral, le patriote intelligent et honnête qui voudrait, jouer la destinée de son pays dans un moment où, bien loin de pouvoir compter sur les sympathies morales de la France et de l’Angleterre, des mouvemens insurrectionnels ne viendraient en aide qu’à l’ennemi des peuples occidentaux, à l’ennemi de la liberté générale de l’Europe ? L’alliance de l’Allemagne avec les puissances occidentales a donc d’égaux adversaires dans la Russie et dans la révolution. — Le Cosaque nous sauvera, ont pu dire dans leur cœur certains révolutionnaires à l’origine de cette crise, quand ils pensaient que les gouvernemens allemands ne seraient que les satellites du tsar. — C’est le rouge qui va nous sauver, s’écrie la politique russe, abandonnée par l’Allemagne. Ces deux espérances impies seront également confondues : l’union des forces organisées de l’Allemagne avec les forces de la France et de l’Angleterre refoule du même coup les agitations révolutionnaires et les usurpations russes, et le terrible dilemme, retourné contre ceux qui comptaient en effrayer l’Europe pour la subjuguer, ne frappera qu’eux.

De quel droit d’ailleurs la Russie se présente-t-elle comme la tête et le bras de la cause conservatrice en Europe ? Quand, où, comment a-t-elle justifié ses titres a la haute mission qu’elle s’arroge ? Nous ne concevons point qu’elle ait pu, sous ce masque, faire un moment illusion à de sincères et intelligens conservateurs. D’un côté, par le système exagéré de son gouvernement intérieur, par cette autocratie qui unit la puissance spirituelle au pouvoir temporel et confond en elle-même les deux principes d’autorité, par ce type du pouvoir absolu sans contrepoids et sans miséricorde qu’elle tient suspendu sur l’Europe, la Russie irrite le libéralisme même le plus sage, et ne fournit que de trop justes provocations aux exaspérations révolutionnaires ; de l’autre, dans l’esprit d’usurpation et de conquête qui a toujours animé sa politique extérieure, la Russie n’a jamais hésité à sacrifier à la satisfaction de ses convoitises les intérêts conservateurs de l’Europe.

Voyons, dans la question qui nous occupe, comment s’est comporté ce gouvernement, qui, s’il faut l’en croire, recule depuis quarante ans devant ses destinées, et ne sert que les intérêts d’autrui.

Un gouvernement conservateur dans sa politique extérieure est celui qui subordonne ses vues particulières aux intérêts généraux de l’Europe, celui qui place avant ses ambitions propres les devoirs qui le lient solidairement envers l’ordre européen. Ainsi a fait la France, ce pays dénoncé comme le foyer des révolutions, et qui, ni après 1830, ni même après 1848, n’a voulu troubler la distribution de l’Europe, établie pourtant contre lui-même. Qu’a fait au contraire la Russie depuis 1815 ? L’empereur de Russie veut être le chef du parti conservateur sur le continent ; il poursuit en même temps un objet particulier, la satisfaction d’un intérêt russe, l’extension de son influence, la conquête même, en Turquie. Eh bien ! toutes les fois que l’empereur de Russie a eu à choisir entre l’intérêt conservateur européen, dont il prétend être le premier gardien, et son objet particulier, il n’a jamais balancé : il a marché au but russe sans s’inquiéter des périls qu’il attirait sur la cause générale des principes conservateurs.

Le gouvernement russe a donné déjà en 1828 un exemple criant de cet égoïsme et de ce dédain des intérêts conservateurs. M. de Metternich sentait bien à cette époque qu’un agrandissement de la Russie par la conquête imprimerait à l’Europe une telle commotion, que les trônes en pourraient être ébranlés. Il essayait de faire valoir auprès des cabinets et de la Russie elle-même la situation désespérée où se trouveraient les gouvernemens menacés par la révolution, si les révolutionnaires venaient leur demander compte de l’indépendance générale de l’Europe, compromise par les progrès de la Russie vers Constantinople. Cette prévoyance d’une politique élevée ne fut pas comprise par le gouvernement français de cette époque : « Pour ce qui est de la France, on ne sait pas sur quoi se baser ; ils ne savent ce qu’ils font, » disait M. de Metternich découragé [14]. Or à ces sages considérations sait-on comment les hommes d’état russes répondaient ? Elles faisaient pousser les hauts cris à M. Pozzo di Borgo. [15] « La commotion que notre résolution va donner à l’Europe, écrivait brutalement l’ambassadeur russe à Paris, sera proportionnée à la manière dont l’Autriche en particulier, la France et la Prusse l’envisageront. Si elles acceptent nos explications et se réunissent à notre système, tout restera in statu quo. Dans le cas contraire, ceux qui auront excité les orages penseront à se garantir des conséquences de leur propre conduite. Ce serait porter les prétentions jusqu’à l’absurde que d’exiger de nous d’endurer leur déception et leur refus dans une affaire juste et nécessaire, par la raison que, si nous résistons aux unes et aux autres, ils s’en trouveraient inquiétés. Il y a dans ce procédé quelque chose d’insultant, non pas envers nous qui ne pouvons en être atteints, mais envers la simple raison et le sens commun. » Le langage de M. de Nesselrode était non moins précis, quoique plus réservé : « Nous sommes loin, disait-il, de méconnaître l’existence du danger que nous signale l’Autriche. Les déclarations antérieures de sa majesté impériale ont plus d’une fois développé sa pensée à cet égard… Mais il est une vérité que nous n’avons pas cru devoir déguiser. Tant que durera la guerre de Turquie, et puisque, par des influences étrangères que nous n’avons que trop souvent signalées, la résistance de la Porte prend un caractère d’opiniâtreté qui recule au-delà de nos vœux et de nos espérances le terme de cette crise, la Russie sera forcée de vouer plus que jamais toute son attention à des intérêts qui touchent directement à son honneur et au bien-être de ses sujets. Dès lors tous les moyens qu’elle pourrait opposer au débordement de l’esprit révolutionnaire en Europe se trouveront. nécessairement paralysés. Aucune puissance ne devrait donc être plus intéressée que l’Autriche à la conclusion de la paix, mais d’une paix glorieuse pour l’empereur et avantageuse pour son empire [16]. » Était-ce clair ? La Russie livrait l’Autriche à des périls révolutionnaires en Europe par la politique qu’elle suivait en Turquie ; puis elle lui disait : « Je fais mes affaires, arrangez-vous comme vous pourrez. Si vous voulez que je vous défende contre les périls qui vous effraient, aidez-moi, servez-moi en Turquie, là justement où mes entreprises menacent votre indépendance ! Votre assujétissement d’abord, mon concours après : abdiquez, et je vous sauverai. » - Double mensonge et double trahison à la cause conservatrice, d’une part exposée de gaieté de cœur par les vues personnelles de la Russie aux dangers révolutionnaires, — de l’autre exploitée par la Russie, qui se sert de ces dangers mêmes pour gagner la coopération des forces conservatrices de l’Europe à l’accomplissement de ses desseins particuliers !

Tel était le jeu que la Russie s’apprêtait encore à recommencer vis-à-vis de l’Autriche et de l’Allemagne, le double mensonge dans lequel elle espérait les enlacer. La décision de l’Autriche a rompu les mailles de cet artificieux réseau de servitude. En prenant le parti qui lui rend sa liberté et sa puissance, l’Autriche a lié en même temps à sa conservation les intérêts et les forces de l’Europe. Il est impossible que les esprits les plus prévenus autrefois contre l’Autriche ne soient point frappés de ce qui se passe sous nos yeux. Jamais l’utilité, la nécessité de cette combinaison politique que l’on appelle l’empire autrichien n’avait été démontrée avec plus d’éclat par les événemens. Supposez que le lien qui attache en un faisceau les élémens divers de races et de langues dont se compose l’empire autrichien fût brisé, où trouveriez-vous aujourd’hui cette force militaire organisée qui va opposer à la Russie une invincible barrière ? Vous n’auriez à la place que des Magyars, des Slaves, des Allemands, des tronçons de peuples divisés, probablement ennemis les uns des autres, une anarchie de nationalités à travers laquelle la Russie pénétrerait sans obstacle, et où elle recruterait sans doute des auxiliaires : c’est alors que sur ce vaste territoire les masses russes n’auraient plus en face d’elles que des talons d’Achille. En présence de cette guerre terrible et séculaire, de cette nouvelle monarchie universelle dont on nous menace au nom du grand empire d’Orient gréco-russe, l’existence de l’Autriche est donc un fait providentiel. Unie à la Russie, l’Autriche manquerait à sa mission, perdrait sa raison d’être, et, déchirée par les insurrections intérieures, irait s’engloutir par lambeaux dans l’empire gréco-russe. Unie à l’Occident, elle rajeunit par les services qu’elle rend à l’Europe la légitimité de sa puissance. Du même coup elle assure la préservation de l’Europe et se fortifie du concours de tous les intérêts politiques liés à son existence. Là est pour l’Autriche la vraie politique conservatrice. Si la Russie aux abois cherche ses libérateurs chez les rouges et tente en Italie et en Hongrie le travail qu’elle a essayé en Grèce, si elle réserve à notre temps ce scandale inouï de la coalition des deux principes les plus contraires et les plus outrés qui se disputent le monde moderne, à la réprobation morale que soulèvera une pareille entreprise et aux éclatans échecs qui l’attendent, elle verra bientôt à ses propres dépens que l’Autriche a pris le bon parti.


EUGENE FORCADE.

  1. Dépêche très réservée du comte de Nesselrode au prince de Lieven, 9 janvier 1827. Portfolio, t. V, p. 355.
  2. Dépêche très réservée au prince de Lieven. Portfolio, t. V, p. 348-349.
  3. Dépêche très réservée du comte Pozzo di Borgo, 14 décembre 1828. Portfolio, t. II, p. 99.
  4. Dépêche du comte de Nesselrode à M. de Tatistchef, 12 février 1829. Portfolio, t. IV, p. 13.
  5. Dépêche très réservée du comte Pozzo di Borgo, 28 novembre 1828. Portfolio, t. Ier, n° 8 et 9, part V.
  6. Ibid., ibid., p. 8.
  7. Voir passim les dépêches de M. Pozzo di Borgo dans le Portfolio et dans les deux livraisons du recueil des Documens inédits, etc., publiés en 1853, Paris, chez Pagnerre.
  8. 24 février 1829. Portfolio, t. IV, p. 8 et 9.
  9. Voyez la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1854.
  10. Eastern Papers, part. VII. Dépêche de lord Cowley à lord Clarendon, n° 84.
  11. Ces lettres sont adressées à un Allemand.
  12. L’auteur de cette lettre fait ici allusion évidemment à la recommandation que le roi Frédéric-Guillaume III fit en mourant à son fils, le roi actuel de Prusse, de ne jamais entrer dans une ligne hostile à l’empereur Nicolas.
  13. On sait qu’il y a à Saint- Pétersbourg un parti allemand et un parti russe proprement dit. On voit que l’auteur de ces lettres est un des membres les plus ardens de ce dernier parti, qui triomphe complètement aujourd’hui. Le parti allemand, qui compte des hommes comme M. de Nesselrode, M. de Brunnow, M. de Meyendorf, etc., a incliné, dans la crise actuelle, vers la modération.
  14. Rapport adressé à l’empereur Nicolas par l’aide de camp général Krasinski sur ses entrevues avec M. de Metternich les 4 et 5 juin 1829. Portfolio, T. II, p. 339.
  15. Dépêche réservée du comte Pozzo di Borgo, 14 octobre 1825. Reueil de Documens p. 45.
  16. Dépêche de M. de Nesselrode à M. de Tatistchef, 24 février 1829. Portfolio, t. IV, p. 8.