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Texte établi par Encyclopédie du monde actuel, coll. Le Livre de Poche,  (p. 9-35).


La découverte de la psychanalyse reste à jamais liée au nom d’un médecin viennois, Sigmund Freud, qui lui consacra toute sa vie. Freud revendique pour la psychanalyse le privilège d’avoir infligé à l’amour-propre humain sa troisième grande humiliation après Copernic et Darwin. Pour la première fois, l’homme est « décentré « au profit d’un monde qui lui échappe totalement : l’inconscient.

Condamnée et refusée avec violence, annexée à la culture et transformée en idéologie, la psychanalyse n’a cessé, depuis Freud, de progresser et d’élargir son domaine d’investigations. Elle a apporté non seulement une nouvelle méthode d’approche des maladies mentales, mais aussi une interprétation nouvelle de tous les phénomènes humains.


Sexualité et troubles psychiques

L’histoire de la psychanalyse commence en avril 1886 quand Freud s’installe à Vienne comme spécialiste des maladies « nerveuses » après un séjour de six mois à Paris auprès de Charcot, à l’hôpital de la Salpêtrière. Il découvre rapidement l’inefficacité des traitements appliqués aux innombrables malades qui ne souffrent d’aucune lésion organique. Dans la plupart des cas, l’électrothérapie et l’hydrothérapie demeurent sans action. L’impuissance des médecins est d’autant plus grave qu’une maladie,


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Freud à neuf ans.    Freud à quatre-vingts ans.

l’hystérie, connaît alors une étendue insolite.

Un cas deviendra illustre : celui d’Anna O., qui souffre depuis la mort de son père des troubles les plus divers ; vomissements, incapacité de boire de l’eau, oubli de sa langue maternelle, paralysies. Joseph Breuer, médecin ami de Freud, a l’idée d’interroger Anna O. sur l’origine et l’apparition de ses premiers symptômes après l’avoir placée sous hypnose. Il constate alors que les symptômes disparaissent définitivement aussitôt que leur origine a été reconnue par la malade, comme si la décharge émotionnelle provoquée par le retour du souvenir oublié entraînait, par un phénomène de catharsis, la guérison.

Freud applique à son tour le traitement par hypnose aux hystériques et parvient aux mêmes conclusions que Joseph Breuer. Ce qui le frappe surtout, c’est que l’hystérique semble souffrir de « réminiscences ».

Freud et Breuer se séparent bientôt. Quoique Joseph Breuer ait dû fuir les assiduités d’Anna O. et interrompre pour cette raison le traitement, il persiste à affirmer que la sexualité ne joue aucun rôle dans les causes de la maladie. Pour Freud, au contraire, la sexualité est déterminante. Si ses manifestations paraissent absentes, c’est que, pour une raison encore inconnue, toute vie sexuelle chez l’hystérique fait l’objet d’un refoulement, moyen qu’il utilise pour assurer la défense de sa personnalité profonde contre tout ce qui tend intérieurement à la modifier. La découverte du rôle de la sexualité dans la genèse des troubles hystériques ouvre la voie au développement ultérieur de la psychanalyse.


Des paroles qui libèrent

Très vite, Freud renonce à l’hypnose, à laquelle de nombreux malades sont rebelles. Celle-ci dissimule les résistances s’opposant à la mise au jour des conflits qui ont provoqué la maladie. Pour continuer d’avoir accès aux souvenirs oubliés par le malade, Freud utilise les travaux de Bernheim sur la suggestion. Désormais, il harcèle ses malades de questions, jusqu’au jour où l’un d’eux prononce la phrase décisive : « Mais enfin, docteur, laissez-moi parler. » Freud cesse alors d’interroger. Il devient ce qu’il restera toujours : celui qui permet aux autres de s’exprimer. Silencieux, placé derrière le malade allongé sur un divan, il écoute.

Un nouveau progrès est accompli avec l’emploi par le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, premier étranger à s’être rallié aux théories freudiennes, des « expériences d’association ». Analogues par certains côtés aux tests projectifs, qui deviendront l’un des instruments privilégiés de l’investigation psychologique, les expériences d’association


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Première page de l’« Östreichische Illustrirte Zeitung » du 6 octobre 1851, montrant le nouvel hôpital psychiatrique de Vienne où Freud et les premiers psychanalystes mettront longtemps à se faire accepter.

Jean Martin Charcot. Photograph. Wellcome V0026140.jpg
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Jean Charcot.
Joseph Breuer.
Charcot présente une malade à l’hôpital de la Salpêtrière.
Une leçon à la Salpétrière; Tableau de M. André Brouillet.jpg
consistent à présenter au sujet une liste de « mots inducteurs » et à l’inviter à y associer spontanément un autre mot. Le sens de l’association permet de préciser le diagnostic.

Le choix d’un mot, même dit au hasard, est, en effet, toujours significatif, car il renvoie à la personnalité intime, donc aux conflits du sujet. Freud s’inspire des expériences d’association de Jung pour créer le test des associations libres: il demande au sujet analysé de dire « tout ce qui lui vient à l’esprit », de vaincre ses scrupules, de ne jamais penser que quelque chose peut être sans intérêt ou sans rapport avec son cas. Il en fait la règle fondamentale de la psychanalyse et la matière même de la cure psychanalytique.

En étudiant son propre passé infantile, Freud procède à son auto-analyse et consolide les premiers fondements de ses théories. En 1899, il publie « L’Interprétation des rêves ». Pour interpréter le symptôme névrotique, le rêve lui fournira un modèle: l’un et l’autre ont un sens caché et réalisent un désir refoulé.

Freud constate que chaque rêve est susceptible d’être exprimé en clair grâce à l’analyste et que les symboles oniriques appartiennent à la langue de l’inconscient. Cette symbolique, loin d’être particulière au dormeur, est au contraire universelle. Avec les associations libres et les actes manqués (lapsus, erreur de lecture, oubli de nom, etc.) le rêve est l’expression quotidienne de l’inconscient.

L’appareil psychique, tel que Freud le conçoit, comprend en deçà de la conscience un inconscient et un préconscient au niveau desquels les phénomènes de censure se manifestent avec plus ou moins de force. Cette description des instances de l’appareil psychique sera modifiée vingt ans plus tard quand Freud élaborera une seconde théorie distinguant le « ça », le « moi » et le « surmoi ». Le « ça » désignera l’ensemble des forces pulsionnelles inconscientes, le « surmoi » la censure exercée par la conscience morale, le « moi » l’instance où s’affrontent les exigences contradictoires du « ça » et du « surmoi », et où s’expriment les conflits psychiques.

Avant de parvenir à ces nouvelles définitions, Freud accumule peu à peu un immense matériel clinique dont il ne donnera une complète interprétation que progressivement. De 1905 à 1918, il publie la relation de ses cinq analyses les plus célèbres (« Le Petit Hans », « L’Homme aux loups », « Dora », « Le Président Schreber », « L’Homme aux rats »), qui retracent notamment les progrès de ses découvertes essentielles sur l’origine des névroses.

Depuis toujours, les poètes affirmaient que la faim et l’amour commandent toutes les actions humaines. Mais, alors que la faim correspond à un besoin précis, l’amour, dans ses manifestations très diverses, est beaucoup plus difficile à définir. Aussi Freud introduit-il le concept de libido pour en rendre compte. Distincte de l’instinct, la libido est l’énergie du psychique mise au service des pulsions. Son histoire décide de la personnalité du sujet.


Tout commence chez l’enfant

Dans les « Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité » (1905), Freud élargit la conception traditionnelle de la sexualité. On pensait que l’enfant n’a pas de vie sexuelle avant la puberté. Freud montre qu’au contraire la sexualité se manifeste dès les premiers mois de la vie. La libido parcourt alors une série de stades qui marquent autant d’étapes dans le développement de l’individu.


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« Le Palais des rêves », gravure du XVIIe siècle.


Le stade oral se caractérise par le plaisir qu’éprouve le nourrisson à sucer le sein de sa mère ou ses propres doigts. Le stade sadique-anal est marqué par l’intérêt que porte l’enfant aux fonctions d’excrétion. Correspondant à l’apprentissage de la propreté, il s’avère décisif dans la formation du caractère. Le stade phallique survient vers cinq ans. Le petit garçon, comme la petite fille, concentre son intérêt sur les organes génitaux, découvrant la différence des sexes. C’est à ce stade que commence la masturbation.

Bientôt survient le complexe d’Œdipe, caractérisé par l’ambivalence fondamentale que l’enfant éprouve à l’égard du parent du même sexe. Le garçon désire sa mère, veut l’épouser et, pour cela, tuer son père, éternel rival, comme l’avait jadis montré Sophocle dans la tragédie « Œdipe ». C’est la crainte de la castration qui doit conduire l’enfant à renoncer à son désir : aussi le complexe de castration marque-t-il chez le garçon la fin du complexe d’Œdipe. La petite fille, au contraire, entre dans le complexe d’Œdipe par le complexe de castration. C’est lorsqu’elle découvre la différence des sexes et sa propre castration par rapport au garçon qu’elle se détache de sa mère pour se fixer à son père. Après la puberté se réalise le dernier stade, le stade génital, propre à la sexualité adulte.

Le plus grave danger que court chaque individu dans cette évolution est de ne jamais atteindre le stade génital et de rester fixé à l’un des stades antérieurs ou d’y régresser. Pour Freud le complexe d’Œdipe est le complexe central de toutes les névroses. Si le complexe d’Œdipe n’est pas résolu, l’individu risque de revenir tôt ou tard à l’un des stades que la libido avait dépassé. Les deux concepts de fixation et de régression déterminent toute la théorie freudienne des névroses.

Névrose et perversion

Si la régression s’accomplit, il y a perversion. Si le sujet lutte contre la tentation de régresser, il devient névrosé. Freud définit la névrose comme « le négatif de la perversion ». Celle-ci n’est que le retour à la sexualité infantile. C’est pourquoi l’enfant est nommé par Freud « pervers polymorphe ». Il contient à l’état de germe toutes les perversions de l’adulte : exhibitionnisme, voyeurisme, sadisme, masochisme, etc.

La découverte de la cause sexuelle des névroses par la psychanalyse met fin à toute une tradition médicale qui voyait dans ces maladies l’effet d’une déchéance ou d’une dégénérescence organique. C’est là le thème qui revient inlassablement sous la plume de Freud dans ses « Études sur l’hystérie » : la femme hystérique n’est pas une dépravée, ni une femme atteinte d’une dégénérescence congénitale, elle doit être reconnue comme une malade au plein sens du mot. Longtemps avant Freud, l’hystérique était déjà tenue pour une « simulatrice » et nombreux étaient les psychiatres qui se désintéressaient de tels cas.

Si les névroses ont pour origine un refoulement sexuel, il devient possible d’envisager une thérapeutique fondée sur les expériences individuelles du malade. Chaque cas cesse d’être un objet de simples prescriptions médicales ; il doit être compris dans son intensité dramatique, lié à toute l’histoire du sujet.

Dans cette découverte, l’arme psychanalytique par excellence est le transfert, processus par lequel les désirs inconscients et les fantasmes qui s’y rattachent sont revécus par le malade comme s’ils étaient présents. Ce qui est particulier au transfert analytique, c’est sa violence, son caractère infantile et, surtout, le fait qu’il peut revêtir une forme négative. C’est souvent un rapport de haine que le malade revit avec l’analyste. Celui-ci, à son tour, peut adopter inconsciemment une attitude positive ou négative à l’égard du malade. Une telle relation a été nommée contre-transfert.

Le contre-transfert devient un obstacle à la cure s’il n’est pas reconnu. Toute cure apparaît comme une relation par la parole de deux inconscients : celui de l’analysé et celui de l’analyste. C’est pourquoi Freud exige très tôt que la condition indispensable pour devenir psychanalyste soit d’avoir été soi-même analysé.


Freud contesté

En 1908 a lieu à Salzbourg le premier congrès psychanalytique où Freud règne en maître par tout le poids de ses découvertes et de son prestige grandissant. Un périodique international est bientôt créé, les associations psychanalytiques étrangères se multiplient.

Cette belle unité devient toutefois de plus en plus fragile : divergences théoriques, certes, mais aussi révolte « œdipienne » des disciples de Freud écrasés par sa puissance intellectuelle. L’histoire de ces hérésies est importante, car chaque dissident deviendra le créateur d’une nouvelle école qui reniera plus ou moins son ascendance freudienne.

La collaboration de Freud et de Jung, qui se sont rencontrés en 1906, dure sept ans. D’importantes divergences séparent vite les deux hommes. S’appuyant sur son expérience psychiatrique, relatée dans son livre « Dialectique du Moi et de l’Inconscient », Jung conteste la théorie de la sexualité de Freud. Pour lui, outre les conflits sexuels de l’enfance, d’autres facteurs comme les

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Carl Gustav Jung.
Alfred Adler.

représentations archaïques de l’inconscient collectif, les archétypes, peuvent déterminer les névroses. En 1913, la rupture est consommée. Après cette date, Jung ne sera plus compté au nombre des analystes freudiens.

Alors que le départ de Jung affecte profondément Freud, sa rupture avec Alfred Adler et W. Stekel s’effectue sans heurt. Il est difficile de faire le partage entre les divergences théoriques et les conflits subjectifs qui sont à l’origine de cette seconde dissidence. Adler se plaint moins de la contrainte qu’exerce sur les disciples l’orthodoxie de Freud que de l’obscurité où il se trouve relégué. Ce qui est certain, c’est qu’Adler abandonne peu à peu l’essentiel de la théorie psychanalytique, notamment la cause sexuelle des névroses, pour la remplacer par une théorie personnelle où le complexe d’infériorité joue le rôle décisif.

Comme Adler, Stekel (1868-1940) remet en question l’existence de l’inconscient, qu’il assimile à la EDMA - La psychanalyse, Le Livre de Poche, 1975 (page 23 crop).jpg

Marie Bonaparte.

mauvaise foi (ce qui fournira à Jean-Paul Sartre ses principales critiques contre le freudisme). Stekel refuse en outre de mettre l’accent avec autant de force que Freud sur le passé infantile du sujet. Il estime que les conflits sont actuels et fonde sur cette idée la psychanalyse active, que Freud considérait plutôt comme une psychanalyse bâclée.

Le départ de Jung, puis ceux d’AdIer et de Stekel marquent le premier éclatement du mouvement freudien et la naissance de trois nouvelles formes de thérapies. Mais, autour de Freud, les autres représentants du mouvement psychanalytique resserrent leur unité et lui donnent un caractère international. L’Allemand Karl Abraham, le Hongrois Sandor Ferenczi, l’Anglais Ernst Jones, futur biographe de Freud, Anna Freud, la fille du maître, bientôt Marie Bonaparte et Lou Salomé, qui fut l’amie de Nietzsche et la confidente de Rainer Maria Rilke, propagent dans toute l’Europe l’orthodoxie freudienne sans qu’aucune nouvelle dissidence essentielle soit observée. Toutefois, le destin du mouvement psychanalytique va être profondément transformé par la rencontre de la psychanalyse et du climat américain.


Disciples et dissidents

En 1909, invité par l’université Clark, Freud s’était rendu aux Etats-Unis avec Jung et Ferenczi. La tradition rapporte qu’en arrivant en Amérique, Freud aurait dit : « S’ils savaient que nous leur apportons la peste ! » En fait, c’est l’Amérique qui, par son trop grand engouement, inoculera un dangereux poison à la psychanalyse. Les dissidences européennes vont être bientôt éclipsées par le déferlement des mouvements les plus divers qui altéreront les principes de la psychanalyse pour en faire une simple idéologie.

Désormais tout l’horizon analytique est dominé par les oppositions entre les postfreudiens, ou freudiens orthodoxes, et les néofreudiens, qui n’auront souvent de psychanalystes que le nom. Mais avant d’en arriver aux positions extrémistes il convient de considérer brièvement l’importance des divers apports des disciples et des continuateurs de Freud.

« Avec cet homme, nous enterrons l’un des plus beaux espoirs de notre jeune science si combattue », écrit Freud lors de la mort, en 1925, de son principal collaborateur, Karl Abraham. Celui-ci a fondé l’Association psychanalytique de Berlin et approfondi certaines notions fondamentales comme le complexe de castration. Il a grandement enrichi les études portant sur la névrose obsessionnelle.

Venu de Hongrie, Sandor Ferenczi (1873-1933), dont Freud disait : « Il vaut à lui seul toute une société », est l’une des autres grandes figures du mouvement. Ses travaux les plus célèbres concernent le transfert. Il fut après Freud l’un des premiers analystes à s’interroger sur le problème de l’homosexualité et notamment de son rapport avec les troubles des psychoses.

Ernst Jones (1879-1958) restera inséparable de la gigantesque biographie qu’il écrivit sous le titre « La Vie et l’Œuvre de Sigmund Freud ». Longtemps animateur de l’Association psychanalytique d’Angleterre, il fut l’ami des dernières et des plus tristes années de Freud, celles de l’exil. Reprenant l’étude du symbolisme des rêves et des symptômes, il en établit une théorie qui porte son nom. Wilhelm Reich (1897-1957), l’une des figures les plus étranges de la psychanalyse, fut le premier à confronter la psychanalyse au marxisme et à tenter d’élaborer, comme beaucoup d’autres après lui, un freudo-marxisme associant d’une manière inséparable la libération sociale par l’avènement de la société sans classes et la libération individuelle par l’épanouissement de la sexualité sans entraves.


Psychanalyse et anthropologie

Dans une toute autre perspective, certains disciples de Freud émigrés aux États-Unis pour échapper aux persécutions hitlériennes reprochent à la psychanalyse de ne pas donner une importance suffisante aux facteurs sociaux. S’appuyant sur les recherches menées en anthropologie, ils fondent le mouvement du culturalisme, dont les thèses s’expriment dans de nombreux ouvrages, notamment « La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives » de Malinowski et « Mœurs et Sexualité en Océanie » de Margaret Mead, qui comptent parmi les plus célèbres.

Les culturalistes, comme Erich Fromm, l’un de
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  1. Sigmund Freud (Vienne)
  2. Otto Rank (Vienne)
  3. Ludwig Binswanger (Kreuslingen)
  4. A. A. Brill
  5. Max Eitington (Berlin)
  6. James J. Putnam (Boston)
  7. Ernst Jones (Toronto)
  8. Wilhelm Steckel (Vienne)
  9. Eugen Bleuler (Zurich)
  10. Emma Jung (Küsnacht)
  11. Sandor Ferenczi (Budapest)
  12. Carl Gustav Jung (Küsnacht)

Quelques-unes des personnalités les plus connues du

Congrès de psychanalyse de Weimar (1911).
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leurs principaux représentants, estiment que la culture n’a pas seulement l’aspect répressif examiné par Freud, mais qu’elle est aussi le lieu nécessaire où l’individu trouve ses possibilités de réalisation personnelle. Ils ne recherchent plus la cause des névroses dans la seule sexualité, mais dans les conflits sociaux, l’angoisse, la solitude propres aux grandes villes modernes. Le sociologue David Riesman a décrit ce malaise dans « La Foule solitaire ».

Finalement, pour les culturalistes, c’est en s’adaptant à la société que l’individu névrosé peut guérir. Point de vue diamétralement opposé à celui d’Herbert Marcuse, pour qui, au contraire, le véritable névrosé est celui qui n’éprouve aucune peine à vivre dans la société industrielle.

L’une des grandes découvertes de la psychanalyse à son début avait été l’explication de la conversion hystérique et du phénomène de la catharsis. Freud devait montrer que les paralysies que l’on constate dans de nombreux cas d’hystérie ne s’expliquent par aucune cause organique, mais qu’elles résultent d’une conversion d’affect. Un sentiment inconscient est « traduit » sous une forme corporelle. Cette découverte marque la fin de l’opposition entre le « corps » et l’« esprit » qui paralysait la psychiatrie dans un dilemme sans solution. Elle a permis à la médecine de mieux comprendre le rôle des facteurs psychiques dans certaines maladies organiques. C’est ainsi qu’est née la médecine psychosomatique, développée notamment en Allemagne par Alexandre Mitscherlich.

Un peu délaissée par Freud, la psychanalyse des enfants a connu un grand développement après la seconde guerre mondiale. L’élaboration de ses concepts et de ses méthodes est l’œuvre notamment de deux femmes : Anna Freud, la fille de Freud, et Mélanie Klein. Très développée aux États-Unis comme un moyen supplémentaire d’éducation et appliquée en tant que telle à des sujets en très bas âge, la psychanalyse des enfants sert aussi de méthode thérapeutique dans le traitement de l’autisme, psychose infantile d’une particulière gravité. Elle se trouve aussi associée de plus en plus fréquemment à d’autres approches de la personnalité intime telles que le psychodrame. Utilisé avec les enfants, celui-ci permet de juxtaposer dans le temps l’analyse et les effets cathartiques du jeu théâtral.

Retour à Freud

Le rôle grandissant joué par les psychothérapies et les méthodes psychologiques inspirées de la psychanalyse comme la dynamique de groupe, qui recourent partiellement à certaines techniques analytiques, tend à les faire confondre dans l’esprit du public avec la psychanalyse proprement dite. C’est le cas notamment en Amérique où elles connaissent un succès considérable. Certains analystes ont voulu en conséquence redéfinir l’essence de la psychanalyse par opposition aux déviations du culturalisme et des psychothérapies dites analytiques. Ils ont même donné parfois comme but à leurs mouvements le « retour à Freud ». Tel est le cas de Jacques Lacan, directeur de l’École freudienne de Paris.

Selon Jacques Lacan, les analystes américains et les psychothérapeutes font souvent disparaître le sens même de la cure psychanalytique. Celle-ci ne peut être qu’une cure par la parole. La psychanalyse doit porter son intérêt sur l’inconscient, qui est « structuré comme un langage », retrouvant ainsi des lois analogues à celles de la linguistique et prolongeant les recherches entamées par Freud dans son essai « Des sens opposés dans les mots primitifs ».

Dès ses premiers travaux, Lacan avait mis l’accent, comme Freud l’avait fait lui-même, sur les rapports étroits de la psychanalyse avec la création poétique dans l’art et la littérature. Des écrivains célèbres comme Stefan Zweig et Thomas Mann avaient reconnu assez vite l’importance de l’œuvre de Freud, mais en France, comme plus généralement dans les pays soumis à l’influence du catholicisme, la pensée psychanalytique était restée, même après la première guerre mondiale, à peu près inconnue ou tournée en dérision. André Gide,
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qui voulait ouvrir la « Nouvelle Revue française » à Freud, était alors une exception. La psychanalyse trouva cependant une audience dans l’avant-garde poétique bien avant d’être admise dans les milieux médicaux.


La créativité de l’inconscient

Son impact fut déterminant sur le mouvement surréaliste. André Breton, qui avait étudié la médecine, est l’un des premiers défenseurs de Freud en France. De la technique des libres associations, il tire une nouvelle forme de poésie, l’écriture automatique, inaugurée en 1921 dans « Les Champs magnétiques », écrits en collaboration avec Philippe Soupault.

Pour le surréalisme, le recours à l’automatisme où s’inscrit la créativité de l’inconscient représente la méthode même, maintenant rationnellement comprise, qui rend compte du langage poétique de Lautréamont et de Rimbaud, et même de la part de création poétique effective décelable dans la masse des poèmes des époques antérieures.

Le surréalisme considère toutefois que l’usage possible des découvertes de Freud va très au-delà de la fondation d’une nouvelle poésie : c’est une arme absolue pour la libération du désir humain. Bien qu’une telle interprétation rende justice à l’aspect le plus révolutionnaire de l’œuvre de Freud, elle ne pouvait manquer de s’opposer au conformisme que celui-ci observait dans ses conceptions sociales. La position surréaliste était plutôt comparable à celle de psychanalystes dissidents comme Wilhelm Reich d’abord, puis Herbert Marcuse par la suite. Mais un malentendu plus fondamental découlait de l’option surréaliste unilatérale en faveur de l’irrationalisme, poussée jusqu’à une certaine croyance en l’occultisme. Freud, au contraire, s’emploiera toujours à poursuivre un élargissement scientifique du rationnel.


Remises en cause du freudisme

L’ambition de la psychanalyse à s’élever au rang des sciences objectives est cependant mise en question par d’autres courants de la psychologie contemporaine, dont le behaviorisme est l’un des plus importants. Fondée en 1919 par le psychologue américain John Broadus Watson, cette nouvelle école considère que seul le comportement (en anglais : behavior), phénomène observable et pouvant donner lieu à une expérimentation, est une réalité concrète. Une psychologie scientifique doit se borner à étudier cette réalité, les « faits psychiques » tels que les instincts, la conscience ou l’inconscient ne sont que des objets mythiques dont l’existence ne peut être scientifiquement prouvée.

Dans sa « Critique des Fondements de la Psychologie », Georges Politzer reproche lui aussi à Freud de donner une définition trop abstraite des faits psychanalytiques. Il admet la théorie freudienne du rêve, mais il estime qu’elle n’est applicable qu’en fonction de chaque sujet, à l’intérieur de son drame individuel, sans possibilité de généralisation.

Parmi les autres mouvements qui rejettent partiellement la psychanalyse orthodoxe, celui de l’anti-psychiatrie a pris une certaine importance au cours des dernières années. Sous l’impulsion des Anglais Ronald Laing et D. Cooper, il a regroupé les psychiatres qui voient dans les psychoses non plus des maladies mais un phénomène social. C’est la société qui rend fou en imposant le refoulement. La guérison de la société conditionne la guérison des malades.

Tandis que les tenants de l’antipsychiatrie portent surtout leurs efforts dans le domaine clinique, d’autres formes de contestation du freudisme à l’aide de concepts psychanalytiques s’expriment sur le plan théorique. Dans leur ouvrage « L’Anti-Œdipe », le philosophe Gilles Deleuze et le psychiatre Félix Guattari opposent à la psychanalyse freudienne la « schizo-analyse » et vont jusqu’à identifier plus ou moins schizophrénie et révolution.

La transformation de la psychanalyse en idéologie de la subversion sociale est encore plus l’œuvre de Herbert Marcuse (né en 1898). Pour Freud, la civilisation implique la soumission de l’homme au principe de réalité. Alors que l’amour sexuel aurait pu être la clef du bonheur, l’homme doit soustraire à la sexualité, à des fins économiques, un fort appoint d’énergie psychique dans le processus de la sublimation. D’où l’interdiction sévère de toute manifestation de la sexualité infantile pour préparer l’adulte aux restrictions exigées par le lien social. D’où l’obligation d’une vie sexuelle plus ou moins identique pour tous. Ce refoulement des pulsions instinctuelles — sexualité, mais aussi agressivité — crée le « malaise dans la civilisation ». Il y a, selon Freud, une tendance irrévocable de la civilisation humaine à restreindre la liberté sexuelle.

L’analyse de Marcuse aboutit à des conclusions différentes. C’est parce que le capitalisme ajoute au principe de réalité le principe de rendement que la société moderne est « surrépressive ». Contrairement à Freud, Marcuse ne croit pas à la pérennité des contraintes instinctuelles. Une société où triomphe le principe du plaisir est possible. Marcuse annonce l’avènement d’un socialisme du désir et prolonge ainsi ce qui chez Wilhelm Reich demeurait encore vague et confus.

Entre les extrapolations idéologiques, souvent contradictoires, des concepts psychanalytiques fondamentaux, une place très importante quant aux applications pratiques est occupée par diverses écoles psychologiques qui s’inspirent de la psychanalyse dans ses méthodes d’investigation tout en rejetant un certain nombre de ses hypothèses. Ainsi la nouvelle théorie de l’attachement renverse le schéma freudien en tirant de l’observation du comportement des animaux supérieurs et de l’homme la conclusion que c’est l’amour qui conduit à la sexualité et non l’inverse.


Des couvents aux studios publicitaires

L’athéisme intransigeant de Freud, constamment réaffirmé dans son œuvre, en particulier dans « L’Avenir d’une illusion » et « Moïse et le monothéisme », et le caractère essentiellement
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antireligieux de ses théories n’ont pas empêché la psychanalyse d’étendre son influence au sein même des Églises. Des pasteurs et des prêtres catholiques se déclarent psychanalystes. Le monastère bénédictin de Cuernavaca, au Mexique, a soumis quelque temps ses novices à l’analyse. Nombre de communautés catholiques créées dans le cadre des réformes qui ont suivi le concile Vatican II pratiquent la psychanalyse de groupe en dépit des réserves des autorités ecclésiastiques.

Après avoir refusé si longtemps de prendre la psychanalyse au sérieux, les médecins ont presque tous adopté quelques-unes de ses idées, multipliant les interprétations du freudisme. Parmi ceux qui ont pris conscience que l’exercice de la médecine implique toujours une relation analytique entre le thérapeute et son patient, un certain nombre se rassemblent aujourd’hui dans les groupes Balint, du nom du clinicien anglais selon lequel le médecin doit savoir analyser ses contre-transferts et apprendre « à se prescrire soi-même ».

S’il paraît légitime aujourd’hui qu’au vu des théories freudiennes la psychologie, la sociologie, la médecine somatique, le théâtre, la poésie, l’art en général, voire la religion empruntent plus ou moins à la psychanalyse, on peut s’étonner de la voir s’introduire dans l’aspect le plus vulgaire de la vie sociale, le commerce et ses annexes. Mais maints publicitaires ont maintenant lu Freud et tentent d’en extraire des recettes pour « promouvoir » leurs marchandises.

À l’exemple de l’Américain Ernest Dichter, les plus habiles s’efforcent de découvrir les désirs refoulés des consommateurs et répandent le symbolisme sexuel sur toutes les affiches publicitaires, au risque de commettre des contresens nuisibles aux intérêts de leurs clients.

Dans ce domaine comme dans les domaines voisins des études de marché, de la propagande politique et des divers conditionnements marchands ou idéologiques, la prolifération des dérivés de la psychanalyse ne relève plus que très indirectement du freudisme, sauf si l’on considère qu’aucun choix n’est fait au hasard et que tous les modes d’expression des interprètes de Freud, quels que soient ceux-ci et ceux-là, constituent des matériaux révélateurs à certains égards de l’inconscient. Pour la psychanalyse, peu importe la qualité de la parole, c’est toujours « ça » qui parle.