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La Prière (Verhaeren)

Mercure de France (p. 151-157).




LA PRIÈRE



Que bondisse soudain mon âme aventurière
Vers l’avenir,
Et tout à coup je sens encor,
Comme au temps de l’enfance, au fond de moi, frémir
L’aile qui dort
Des anciennes prières.

D’autres phrases et d’autres mots sont murmurés,
Mais le vieux rythme avec ses cris est demeuré,
Après combien de jours, le même ;
Les temps l’ont imprimé aux sursauts de mon cœur,
Dès que je suis allègre et violent d’ardeur,
Et que je sens combien je m’aime.


Ô l’antique foyer dont survit l’étincelle !
Ô prière debout ! Ô prière nouvelle !
Futur, vous m’exaltez comme autrefois mon Dieu,
Vous aussi dominez l’heure et l’âge où nous sommes,
Mais vous, du moins, un jour, vous deviendrez les hommes
Et serez leur esprit, leur front, leur bras, leurs yeux.

Dussiez-vous être moins que ne le veut mon rêve,
Que m’importe, si chaque fois
Que mon ardeur vous entrevoit
Elle s’attise et se relève.

Dès aujourd’hui mon cœur se sent d’accord
Avec vos cris et vos transports,
Hommes d’alors
Quand vous serez vraiment les maîtres de la terre.
Et c’est du fond du présent dur
Que je dédie à votre orgueil futur
Mon téméraire amour et son feu solitaire.


Je ne suis point de ceux
Dont le passé doux et pieux
Tranquillise l’âme modeste ;
La lutte et ses périls font se tendre mon corps,
Vers le toujours vivace et renaissant effort,
Et je ne puis songer à limiter mes gestes
Aux seuls gestes qu’ont faits les morts.

J’aime la violente et terrible atmosphère
Où tout esprit se meut, en notre temps, sur terre,
Et les essais, et les combats, et les labeurs
D’autant plus téméraires,
Qu’ils n’ont pour feux qui les éclairent
Que des lueurs.

Dites, trouver sa joie à se grandir soi-même,
En ces heures ou de ferveur ou d’anathème
Lorsque l’âme angoissée est plus haute qu’aux jours
D’uniforme croyance et de paisible amour ;
Dites, aimer l’élan, qui refoule les doutes,
Dites, avoir la peur de s’attarder en route,

Et de n’être vaillant assez pour faire accueil
Au jeune, alerte et dangereux orgueil.

Dites, vouer à tous son verbe autoritaire,
Qu’admirera peut-être et chantera la terre
Quand elle en comprendra la fervente âpreté ;
Donner un sens divin aux passions humaines
Pour que leurs nœuds formidables fassent les chaînes
Qui relient l’avenir, avec témérité,
Au présent déjà surmonté.

Dites, ne reculer que pour bondir plus fort,
Au rebours de l’habitude qui est la mort ;
Savoir que d’autres mains imposeront la gloire
Au front encor voilé des finales victoires,
Que le geste qu’on fait n’est point pour notre temps,
Mais le faire quand même avec un cœur battant ;
Aimer toute œuvre où s’ébauchent les destinées
Et pour les jours où reviendraient l’ombre et l’effroi,

Nourrir toujours, armer toujours, au fond de soi,
Une confiance acharnée.

Et guetter l’heure où les soirs d’or,
Réveillent, doucement, la belle aile qui dort
Des prières profondes
Pour imprimer l’élan à la nouvelle foi,
Qui fait du monde l’homme et de l’homme le monde,
Et lentement s’impose et se condense en loi.