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Théâtre completErnest Flammariontome XII (p. 5-220).


LA POSSESSION
PIÈCE EN QUATRE ACTES
Représentée pour la première fois, le 22 décembre 1921,
au théâtre de Paris.


PERSONNAGES


MM.
Serge de Chavres 
Capellani.
Max Bignon 
P. Bernard.
Duc de Chavres 
Mauloy.
Argiano 
Varnel.
Émile 
C. Reschal.
Joussaud 
Lebrey.
Zaki 
R. Blus.
Santiago 
Resti.
Louis 
Cornély.
Un Maître d’hôtel 
Gercourt.
Mmes
Jessie 
Y. de Bray.
Passerose 
Sylvie.
Madame Cordier 
Lender.
G. Bignon 
Clarel.
Mady 
M. Gipsy.
Colette 
Godard.
Georgette 
Picco.
Julie 
Ribe.
MM.
Un Valet de chambre 
Delaporte.
Un Chauffeur 
Lanjallay.


LA POSSESSION




Heureux les auteurs qui, séduits par une situation dramatique, accueillent et traitent «le beau sujet» de rencontre, sans souci de plus impérieuses suggestions ! Leur tâche est sans doute souriante ; ils connaissent le plaisir du caprice imprévu. Personnellement, je fais partie de ces écrivains qui, obéissant à un plan général, considèrent leurs ouvrages, non point chacun isolément, mais d’ensemble, dans leurs relations entre eux ou dans leurs antithèses. Le public, lui, juge la pièce qu’on lui présente (il serait bien empêché d’ailleurs de faire autrement !) ; il se soucie fort peu que notre point de vue d’auteur diffère du sien et qu’une héroïne nouvelle soit, à nos yeux, le complément ou le contraste même d’un personnage précédent… Cependant, nous poursuivons une recherche globale ; nous sommes hantés plus ou moins par certain idéal, par une idée autour de laquelle pivotent nos ouvrages. Cet idéal, cette recherche opiniâtre suscitent en nous des différences de points de vue, qui se renouvellent incessamment, en agrandissant notre champ de conscience et d’observation ; ils stimulent l’imagination et cet esprit de philosophie, dont il est difficile aux œuvres d’art de se passer. Mais, dans ce cas, quelle est la méthode de travail et d’inspiration qui en résulte pour nous ? Celle-ci : c’est que nous ne partons pas d’une observation ou d’une donnée purement accidentelle ; pour parler le langage cher aux critiques, nous procédons toujours de l’idée au fait, et non point du fait à l’idée. En ce qui me concerne, depuis vingt-sept ans que je donne régulièrement des œuvres de théâtre, je n’ai jamais fait autrement. Une fois que la pensée fondamentale du drame s’est imposée à mon esprit, j’en cherche la démonstration dans la vie courante. Le document humain me fournit tout de suite d’amples et très diverses illustrations. De ce document, se dégagent, peu à peu, les caractères, l’individualité de chacun des personnages, et ce n’est que lorsque idées et caractères se sont conjugués que l’intrigue proprement dite apparaît ou se précise. Je m’efforce alors à essayer de la rendre claire, symbolique en ses moindres parties. Je tâche que le plus d’idées universelles soient contenues dans un minimum de faits particuliers, tous pris dans la réalité, et c’est là une formule toute homéopatique : « faire tenir le plus d’infini possible dans une dose réduite et concentrée ». Qu’une larme provoquée dans l’œil du public, par une action brutale ou immédiate, ouvre en son esprit, et presque à son insu, des au-delà d’idées et de sentiments qui l’amènent jusqu’à notre pensée profonde, jusqu’à notre zone de rêverie ! Le difficile est de parvenir à ce résultat-là, et, pour l’atteindre, il ne faut guère se fier qu’à l’émotion et à la sincérité avec lesquelles on écrit !… Mais, en tout cas, erronée ou non, ma conviction a toujours été celle-ci : nous ne devons jamais agrandir un fait, un sujet ; j’estime que c’est là un détestable procédé de dilution ; il faut, au contraire, réduire une idée vaste, la tremper dans la nature et trouver en elle son application, sa démonstration, en un mot sa synthèse. Le reste est littérature — c’est-à-dire ne concerne plus du tout le théâtre !

Certes, en procédant de cette manière, je puis faire fausse route, mais on conçoit que, dans ces conditions, le facteur « succès » ne soit pas la raison qui détermine le choix de tel ou tel sujet. Ceux qui obéissent à une méthode de ce genre sont résignés, par avance, à ce que telle pièce porte moins que telle autre sur le public, et j’ai été, par exemple, tout le premier, étonné que L’Homme à la Rose connût une carrière presque égale à celle de La Tendresse, alors que je n’attendais guère plus d’une vingtaine de représentations.

Bernard Shaw a bien compris cette fatalité du sujet, et il a très heureusement divisé ses productions en deux catégories : pièces plaisantes et pièces déplaisantes.


LE DRAME DE LA JEUNESSE

Je ne veux point préjuger ici dans quelle catégorie il faudrait placer La Possession. Le public en décidera. Il est un fait certain, c’est que je devais écrire cette pièce. Pour quelqu’un qui étudie les manifestations de l’amour dans les consciences, il n’était pas possible d’éluder un sujet aussi fondamental, aussi « vital », si j’ose m’exprimer ainsi. Je me réservais de l’écrire quelque jour et il faisait partie de mon programme. Il vient à son heure.

Qu’est-ce que La Possession ? Oh ! c’est bien simple !

C’est, sous son aspect moderne, dans sa vérité d’aujourd’hui, mais réduit aux lignes essentielles, le drame de la Jeunesse, le vieux thème éternel de Héro et Léandre, Tristan et Yseut, Roméo et Juliette, Manon et des Grieux. Le couple par destination, la loi du printemps qui unit la jeunesse à la jeunesse, l’élan nuptial, l’éclosion de la corolle… Chose curieuse, ceux qui se sont inspirés de ce thème éternel, ou du moins ceux qui l’ont traité de main de maître, ont compris que, pour lui donner toute sa beauté, il fallait le traiter en drame et non en idylle, en douleur et non en joie ! Dans la vie elle-même, il n’est pas de sujet, en effet, plus douloureux, plus tragique… Dès que pousse le lis, dès que s’épanouit la fleur, dès que bondit sur terre la jeunesse animale, des forces bonnes et mauvaises, des volontés de destruction ou de possession se mettent en marche vers cette nativité. Elle devient, tout à coup, dans la nature, le but, l’aliment convoité. Autour d’elle gravite et se rue le désir de la Faim. Devant cette lutte qui s’organise autour d’elle, la jeunesse n’est guère qu’une proie terriblement exposée. Elle n’a, pour se défendre et triompher, que sa force nue et naturelle. Si la fleur échappe communément à la serpe, à la main, à la chenille, l’animal ou l’être humain n’échappe guère aux lois de compétition et de lutte qui naissent du désir. À l’exemple de ce qui se passe dans les forêts, dans les champs, dans l’air, partout où il y a liberté, l’instinct humain ourdit ses trames autour de la virginité et de la jeunesse. Aussitôt qu’apparaît la beauté intacte, inviolée, la chasse et la guerre préparent leur hallali. Dans cette grande parturition universelle, que de bonheurs, que de victoires joyeusement remportées !… Mais aussi que de drames et quel carnage de la beauté ! Que de jeunesse et d’amour flétris, succombant à la lutte elle même, assassinés par le simple hasard des circonstances, par la misère, source inféconde de tous les renoncements, par le vice et le mal ! L’offense au printemps, l’insulte à l’avril, quel crime, et quel crime banal, sempiternellement renouvelé ! Presque partout d’ailleurs où le couple jeune se forme et se hausse, au moment même où il va atteindre la branche élevée du bonheur, le poignard se glisse, la haine des Capulet aiguise ses armes, et, même dans la simple idylle, le bouc lubrique tente le rapt de Daphnis… Sans compter que la jeunesse n’a pas à subir que des assauts extérieurs. C’est en lui-même aussi que l’amour porte sa destruction. On tue toujours ce qu’on aime, disent les psychologues. On le tue par avidité, par soif inassouvie (posséder, c’est déjà détruire !), mais on le tue aussi par simple inexpérience de la vie, par incompréhension, parce que la jeunesse précisément est ignorante de sa force, doute de sa suprématie. On le tue par veulerie, par peur de souffrir, d’aimer, par lâche prudence et, le plus souvent, par simple nécessité !… Ce dernier cas est le plus répandu et ce n’est pas le moins mélancolique, hélas !


LA FEMME DANS LA MÊLÉE

Dans la grande mêlée sociale, en effet, combien d’êtres, combien de femmes surtout, dépendent assez d’elles-mêmes pour réaliser leur destinée ? Reconnaissons-le sincèrement, à l’heure actuelle il n y a pas encore pour une femme, si elle n’est artiste, savante ou rentière, la possibilité de vivre d’une vie indépendante et élevée. Prétendre le contraire, c’est mentir. Pour la plupart des femmes, la grande, l’unique ressource, c’est le mariage ; mais le mariage est-il à qui le veut, ou à qui le peut ? Je ne parle pas des privilégiées à qui échoit la félicité de l’amour et de la richesse par droit de naissance, je parle de ces malheureuses innombrables, auxquelles la société refuse la place ambitionnée, et qui ne peuvent la trouver que dans la prostitution légale ou illégale. La loi de la femme devant ses maîtres, est encore d’être « possédée », dans toute la force du mot, physiquement, moralement. Je ne dis pas qu’elle soit serve, mais seulement qu’elle est la satellite de l’homme. Elle est annexée au règne et au royaume de l’homme. Son âme s’absorbe en la sienne. Il n’y a pas lieu de développer ici une vérité première aussi incontestable, mais ce ne serait pas la peine de croire aux buts idéals de l’humanité, si nous ne placions pas au nombre de ces buts la libération de la femme. Elle connaîtra peut-être un jour, dans une société moins hypocrite et moins livrée aux instincts de possession totale dérivée des âges primitifs, l’indépendance et une liberté qui rendront son célibat, la disposition de son être, moins suspects qu’ils ne le sont aujourd’hui… Puisse la lecture d’une œuvre comme La Possession devenir absolument oiseuse et même incompréhensible à nos arrière-petits neveux.

De ces réflexions, il ne faudrait pas conclure que La Possession soit une pièce le moins du monde sociale, ou dont le sujet pivote autour du féminisme… Loin de là et pas le moins du monde. J’exprime ici des idées presque extérieures à une pièce qui ne conte qu’une histoire d’amour après mille autres. Je ne crois pas à la pièce sociale proprement dite, pas plus que je ne crois à la pièce « à thèse ». Le théâtre étant œuvre d’art, et non chaire ou tribune, ne doit rien prouver et ne peut rien prouver. Il suggère, voilà tout, parce qu’il est à l’image de la vie. Je pense seulement que toute œuvre quelque peu humaine, ou généreusement méditée, doit avoir des prolongements dans toutes les directions de l’idée. Par conséquent qu’elle ne saurait se soustraire à certaines préoccupations sociales qui sont notre devoir. Les œuvres de nos maîtres ont toujours apporté leur contribution à la vie morale de leur temps, même et peut-être surtout quand elles n’apparaissaient pas chargées de revendications et d’idéologie. Il y a en effet autant de nitroglycérine dans ces belles œuvres françaises qui ont nom Tartufe, Le Mariage de Figaro et que dans L’ennemi du Peuple. Comme je le disais tout à l’heure, c’est sous sa forme succincte, appliquée, dans sa simplesse, qu’une idée vraiment active peut faire son chemin. Seulement, comme le disait le peintre Renoir, rien n’est plus déconcertant que la simplicité ! Tout le monde ne peut pas la comprendre et tant d’esprits supérieurs se méprennent sur son compte en confondant platitude et simplicité ! Je suis de plus en plus persuadé que le poète, dans ce commencement de siècle, qui a tant abusé de criticisme, de l’analyse et de l’esthétique, doit aller à la grande simplicité, à la synthèse et viser le cœur de la foule, du grand troupeau souffrant. Estimer que moins l’idée est accessible aux simples plus elle est élevée, c’est une superstition littéraire bien naïve. C’est aussi un blasphème !

Nous ne sommes plus le siècle des professeurs, des pédants et des théoriciens. Nous serons le siècle de la vie ou nous ne serons rien et l’idée la plus haute, la plus belle, si elle n’est pas humanisée, n’est que souffle et néant !…


« DERRIÈRE LES POUPÉES !… »

La radieuse conception de la religion catholique, c’est que l’Idée suprême, c’est-à-dire Dieu, ait été obligée, pour sauver le genre humain, de se faire chair, de se mettre à la portée de la créature, de partager ses vicissitudes et l’infériorité de sa substance… Ah ! la grande face de la Mort, les formidables leviers de haine et de ruine ont bouleversé notre planète en son été ! L’âme humaine palpite, souffre, espère, la chair aussi !… Quittons les cercles froids de la pensée, délaissons les passe-temps intellectuels et mesquins d’autrefois !… Soyons humains, soyons simples, soyons francs, soyons vrais ! Brisons les tours d’ivoire et visons droit à ce pauvre cœur fraternel des hommes, si éprouvé et toujours si abusé !… Le pouvons-nous ? Mais oui, je le crois sincèrement, et dans tous les arts. En tout cas, grâce à deux antennes sensibles dont il a le privilège, le poète, lui, possède le sens humain et le sens de l’infini, deux forces conductrices qui lui permettent d’avancer en fouillant du regard les profondeurs. C’est un don que lui ont, de tout temps, conféré les dieux. Eh bien ! qu’il le mette plus que jamais en activité. L’heure le veut. Son premier devoir est de frapper aux portes des âmes en criant : « Voyez, voyez ! La route est longue encore, mais qu’elle est belle ! Comme c’est bien de ce côté qu’il faut aller, vers les lumières qui s’appellent justice, pitié, amour et paix… Ah ! nous en sommes loin ? En marche tout de même ! Voyez !… Moi je ne suis que le vieux et modeste montreur de marionnettes. Mon rôle est bien limité, mais regardez tout de même. Oui, je sais, ce sont toujours les mêmes personnages que je vous apporte, du fond des âges… Il y a pourtant des différences ! Voyez, par exemple, ce personnage principal. Autrefois il s’appelait le gendarme, aujourd’hui je l’appelle, la nature. Au fond, c’est la même chose, j’entends bien ; tout de même regardez comment il dirigera la pièce et comment il triomphera au dénouement. Les autres, ce sont les créatures et le bâton. Voyez ! voyez !… la pièce est banale et simple, mais voyez à travers elle, je vous en supplie, je vous en conjure ! Voyez plus loin que les portants. Voyez la route vers laquelle, quand ils ont quitté le guignol, se dirigent les personnages. Et en marche de ce côté, à la sortie du théâtre !… En marche, derrière les poupées !… »

Henry Bataille.

Cette note a été antérieurement publiée dans le journal Excelsior, du jeudi 15 décembre 1921, sous le titre : La générale de ce soir au théâtre de Paris. — À propos de La Possession, par M. Henry Bataille.


LA POSSESSION




ACTE PREMIER

L’intérieur d’une villa à Malmaison, sur la hauteur. Une grande pièce vitrée attenant à un perron assez bas. Vue sur la vallée de la Seine. Quelques silhouettes de châtaigniers massifs au dehors. L’intérieur de la villa est élégant, sans plus. Cretonnes. Piano. La villa des environs de Paris, pleine de souvenirs d’un luxe un peu arriéré et exagérément féminin.

(Au lever du rideau, autour d’une table ronde, qu’on sent devoir être à l’occasion une table de salle à manger, Madame Bianca Cordier, une ancienne jolie femme de quarante-cinq ans, cause avec son notaire.)


Scène PREMIÈRE


BIANCA, JOUSSAUD


BIANCA.

Enfin, ai-je le droit, malgré les hypothèques, de louer à long bail la propriété ? Voilà surtout ce que je voulais vous demander aujourd’hui.


JOUSSAUD.

Un bail de combien ?


BIANCA.

De vingt-cinq ans, pour les trois mois d’été. Je recevrai annuellement six mille francs. Ça me sortirait un peu d’affaire.


JOUSSAUD.

Vous en avez le droit absolu… Mais permettez-moi de vous faire observer que six mille francs pour une propriété comme la vôtre, ce n’est pas considérable. Vous n’avez pas avantage à vous engager pour une durée aussi longue.


BIANCA.

Ce renseignement m’était nécessaire, car, figurez-vous, au moment de conclure, l’agence Mazeaux, de son côté, m’a fait hier une proposition extraordinairement plus élevée : quinze mille francs pour la saison. Quinze mille !


JOUSSAUD.

C’est un chiffre !


BIANCA.

N’est-ce pas ? Vous concevez que cette proposition me rende perplexe ! D’un autre côté, que voulez-vous ? l’idée d’un long bail constitue une sécurité et, dans l’état actuel de mes affaires !… Puis, je vous avoue que maintenant, après les bêtises que j’ai commises, je me défie de moi, de mes idées…



Scène I


Les Mêmes, JESSIE

(Entre sa fille Jessie, vingt ans, dans tout l’éclat de sa beauté. Petite robe de jardin.)

JESSIE.

Blan-Blan, tu ne sais pas où est… (Elle s’interrompt.) Bonjour, Monsieur Joussaud. Une seconde, Monsieur… Ma petite boîte à poudre en or, pas celle du nécessaire, celle dont je ne me servais pas ?


BIANCA.

Elle est à Paris, ma chérie, dans le coffre-fort.


JESSIE.

Dans le coffre-fort ! Quelle idée ! C’est bien de toi, ça… (Par la porte ouverte, elle interpelle la femme de chambre Georgette.) La boîte n’est pas ici, elle est à Paris.


GEORGETTE.

Bien, Mademoiselle.


JESSIE.

Finissez sans moi. Prenez le sweater de laine.


UNE VOIX, (dans l’escalier.)

Tu m’as appelée ?


JESSIE.

Non, pas toi, Gabrielle, la femme de chambre.


JOUSSAUD.

Croyez-moi, Madame, la propriété bâtie…


JESSIE, (referme la porte et revient.)

Puisque vous êtes là, je ne suis pas fâchée de causer un instant avec vous, Monsieur Joussaud. Je pars en voyage.


JOUSSAUD.

Ah ! ah !


JESSIE.

Peut-être ne reviendrai-je pas de longtemps à Malmaison… Alors, je serais aise d’obtenir certains renseignements que maman n’est jamais parvenue à me donner. Après le dernier krach, que va-t-elle avoir pour vivre ?…


BIANCA.

Allons, bon ! j’étais sûre que c’était ça que tu allais lui demander.


JESSIE.

Laisse, Blan-Blan.


BIANCA.

Monsieur Joussaud lui-même ne peut pas faire l’estimation exacte.


JOUSSAUD.

Oh ! à peu de chose près, Madame, puisque je m’occupe de toutes vos affaires et que vous m’avez chargé de retirer vos comptes du Crédit Central.


BIANCA.

Pour ce qui me reste !


JESSIE.

Bref, en titres, qu’est-ce que Madame Cordier possède exactement ?


JOUSSAUD.

S’il fallait réaliser demain, Mademoiselle… environ deux cents… deux cent-trente mille en titres nominatifs, plus cette maison, hélas ! pas mal hypothéquée, et une participation dans l’hôtel de Pougues-les-Eaux.


JESSIE.

Bien. À peu près ce que tu m’avais dit. À cinq pour cent… douze ou treize mille ?


JOUSSAUD.

Environ.


JESSIE.

Très beau ! Admirable !… C’est tout de même raide de se faire rouler oomme ça ! Jouer à la Bourse… lorsqu’on a un magot de cinq cent mille francs… et avec cette ignorance de tout qui te caractérise.


BIANCA.

Au moins, je suis jugée. Tu m’agaces, tiens, laisse-moi tranquille.


JESSIE, (riant.)

Figurez-vous, Monsieur Joussaud, que l’autre jour elle est revenue de chez vous en me disant que vous lui aviez parlé de la nécessité de faire analyser sa signature.


JOUSSAUD.

Hein ?… Quoi ?… Avaliser, sans doute ?


BIANCA.

Eh bien ! ça n’avait rien de si absurde ! Ce sont des termes techniques. Je croyais qu’il s’agissait d’une expertise… je ne sais pas, moi !


JESSIE.

Quand on a cette candeur-là on ne s’aventure pas à jouer à la Bourse. On prend des livrets de Caisse d’épargne !


BIANCA.

Je voulais augmenter mes rentes et te donner un peu de luxe. Est-ce un crime ?


JESSIE.

Allons, ne pleure pas ! Pas de larmes. Ne nous offrons pas, en tout cas, ce luxe inutile. Nous avons pris notre parti, toi et moi. (Tout à coup.) Et si elle mettait cet argent en viager ?


BIANCA.

Jamais de la vie ! Tout ce que je possède doit te revenir plus tard…


JOUSSAUD.

Et puis votre maman est bien jeune. Elle a heureusement une admirable santé.


BIANCA.

Je touche du bois.


JOUSSAUD.

Ses revenus ne seraient pas sensiblement augmentés.


BIANCA.

Allez, je m’arrangerai très bien avec ce qui me reste. Qu’on ne s’inquiète pas de moi. Maintenant que je vais vivre seule dans un petit logement de deux à trois mille, au lieu d’un appartement de dix mille !… Avec la location d’été de la villa, j’aurai toujours une vingtaine de mille francs de rentes. C’est plus qu’il n’en faut pour moi.


JOUSSAUD.

Mais Mademoiselle votre fille…


BIANCA.

Elle va voyager avec des amis. Nous n’habiterons plus ensemble désormais.


JESSIE.

Je pars même tout à l’heure.

(La porte s’ouvre. Gabrielle Bignon, une amie à peu près du même âge que Bianca, mais d’aspect bien moins élégant, entre, tenant un carnet à la main.)


Scène III


Les Mêmes, GABRIELLE


GABRIELLE.

Pardon de vous déranger. Je fais l’inventaire et j’ai besoin d’un renseignement.


BIANCA, (présentant.)

Ma meilleure amie, Gabrielle Bignon, qui connaît toute ma vie… Monsieur Joussaud.


JOUSSAUD.

Madame… J’ai déjà rencontré Madame très souvent avec vous.


GABRIELLE.

Monsieur… Dis-moi, Bianca, je ne marque pas le service à thé de vieux Chine. On l’enfermera avec le reste dans la chambre bleue, n’est-ce pas ?


BIANCA.

Bien entendu. Je garderai la clef.


GABRIELLE.

Excusez-moi, Monsieur. Ces inventaires, c’est toute une histoire.


JOUSSAUD.

Je vous en prie.


GABRIELLE.

Il y a aussi le faitout à la cuisine. Il est hors d’usage.


BIANCA.

Tout à l’heure, Gabrielle, je t’en prie ! Le faitout !


GABRIELLE.

Oui, oui… Je vous laisse.

(Elle sort.)


Scène IV


JOUSSAUD, JESSIE, BIANCA


JOUSSAUD.

D’ailleurs, nous n’avons plus rien à nous dire. Envoyez-moi, quoi que vous fassiez, le projet de l’acte de location, que j’examine s’il est bien rédigé.


BIANCA.

Voulez-vous que je passe après déjeuner à l’étude ?… À quelle heure ?… Cinq heures ?…


JOUSSAUD.

Parfaitement. Maintenant je vous demande la permission de me retirer. Au revoir, Mademoiselle. Je vous souhaite un bon voyage. Vous allez loin ?


JESSIE.

Comment ?


JOUSSAUD.

Vous allez loin ?


JESSIE.

Oh ! oui… pas mal !


BIANCA.

Je ne vous accompagne pas, vous connaissez le chemin.


JOUSSAUD.

Je vous en prie.

(Il sort par le jardin.)


Scène V


JESSIE, BIANCA


JESSIE, (riant.)

Est-il bête ! Ils ne comprennent rien, ces notaires… J’avais envie de répondre froidement : «Oui, Monsieur, je m’en vais très loin… à Paris, faubourg Saint-Honoré… » Il y a beauooup d’idiots dans les affaires, ce qui explique bien des choses.

(Elle va vers la porte de droite.)

BIANCA.

Jessie !… Tu m’en veux énormément ?


JESSIE.

De quoi ?


BIANCA.

De mes folies !


JESSIE.

Oh ! toujours cette rengaine ! Mais non, mais non. Elles ont eu même un bon côté, tes folies.


BIANCA.

Lequel ?


JESSIE.

Celui de précipiter un dénouement que nous aurions pu reculer encore de deux ou trois ans… Je vais finir ma valise. Il faut que la femme de chambre s’en aille. Ah ! j’emporte ton onglier. Ça t’est égal ? Je te le rendrai.


BIANCA.

Fais comme tu voudras.


JESSIE.

On doit venir me prendre dans une heure environ.


BIANCA, (éclatant.)

Ma petite chérie, non, non… nous ne pouvons pas nous quitter ainsi ! Depuis quinze jours nous n’avons pas risqué plus de deux ou trois allusions à ce qui va se passer.


JESSIE, (fronçant les sourcils.)

Ça valait mieux. Pourquoi changer ?


BIANCA.

Ah ! plus de pudeur… au point où l’on en est ! Tout vaut mieux que cette affectation d’indifférence.


JESSIE.

Je ne le crois pas.


BIANCA.

Jessie, ma petite Jessie, je suis bourrelée de scrupules et presque de remords ! As-tu bien pesé ta détermination ?


JESSIE.

À fond. Ma faculté de réflexion est même complètement épuisée.


BIANCA.

Ne pourrais-tu pas essayer encore un an… six mois, une vie que tu as supportée si longtemps ?…


JESSIE.

Essayer quoi ?… Se heurter encore à des déceptions… Je suis tellement lasse, si tu savais !… Non, j’avoue que je ne puis plus t’entendre parler, le matin et le soir, invariablement, de ce qu’a fait la cuisinière… de ce qu’ils ont encore mangé de café au lait… une plâtrée grande comme ça… (Elle fait le geste.) Ne plus savoir les vols supposés des domestiques… ignorer que la bonne a encore mis les pieds sur le fauteuil… ne pas t’entendre vingt-cinq fois par jour répéter : «Georgette, ne prenez donc pas les portes à pleine main, ma fille !… »


BIANCA.

Si je le dis vingt-cinq fois par jour, c’est sans doute que vingt-cinq fois par jour j’ai l’occasion de le dire.


JESSIE.

Mais oui, Blan Blan… Bien sûr, et pour tout le reste aussi, tu as cent… tu as mille fois raison !


BIANCA.

J’ai défendu du mieux que j’ai pu ce qui restait de notre pauvre pécule. Je me suis trompée en voulant le faire fructifier, voilà tout.


JESSIE, (avec un geste comique.)

Voilà tout ! Mais tu as été une mère parfaite… Toi, une femme élégante, une femme dont le luxe, dans notre monde, hélas ! appelé demi-monde, a été célèbre, il a fallu que tu descendes à mettre la main à la pâte. Tu as même fait la cuisine pendant tout un été pour supprimer des gages, et ce n’est pas drôle, pauvre Blan-Blan, de faire la cuisine, d’éplucher des carottes et des pommes de terre !… Je sais tout ce que je te dois. Mais vraiment, je ne peux plus ! Je ne peux plus m’accommoder d’une vie médiocre et qui, dans la gêne progressive, devient fastidieuse… (Elle se rapproche de sa mère, lui touche l’épaule et, d’une voix plus mélancolique.) Hein, maman, les avons-nous connues, les visites chez le couturier pour obtenir la robe à trois cents francs ! Ah ! les modèles de fin de saison au rabais… les papiers timbrés de la corsetière, les engueulades du proprio… les… Ouf !… Cinq ans de cette vie et de cette expérience-là… acculées que nous sommes maintenant à n’en jamais sortir… je ne peux plus !… J’ai vingt et un ans… je me suis gardée ! (Se reprenant.) Tu m’as gardée en vain pour le beau mariage… quelle drôle d’idée, d’ailleurs !… rien n’est venu, et combien de vingt-quatre heures se sont écoulées !


BIANCA.

Tu aurais pu tout de même épouser Lalulier.


JESSIE.

Mais non, mais non, je ne pouvais pas épouser Lalulier… pas plus lui que ceux qui ont daigné me demander !… Hé bien, merci, quelle belle existence ! Le mariage misérable et grotesque, non ! Si j’attends un an ou deux de plus, vois-tu, je ne serai pas casable. Si je laisse échapper Chavres, je suis fichue, simplement. En tout cas, jamais une occasion pareille ne se représentera. Car ce n’est pas tous les jours qu’un homme de sa valeur, de sa race, de… Tiens !


BIANCA.

Quoi ?


JESSIE.

C’est assez drôle ! Je récite par cœur les arguments que tu m’as donnés toi-même quand il s’agissait du duc de Winsley.


BIANCA.

Eh ! mon Dieu ! c’était alors la raison qui parlait !… Je me faisais violence, je te prie de le croire. À la fois je voudrais et je tremble… Quelle tristesse !… Ah ! c’est bien de ma faute !


JESSIE.

Enfin, il n’y a plus à tergiverser. Prenons-en notre parti. À l’heure actuelle, je vaux tant sur le marché de Paris. Je veux le prix fort… et au poids !

(Elle fait claquer son fouet à chien.)

BIANCA.

Oh ! t’entendre parler ainsi…


JESSIE.

Tout de même, Blan-Blan, n’exagérons pas notre déception ! Tu m’as donné l’éducation raffinée que j’ai reçue, en faisant tout bas cette évaluation, que je fais aujourd’hui tout haut.


BIANCA, (suffoquée.)

C’est raide ! Tu es insupportable ! Passe-moi une prune à l’eau-de-vie. (Jessie verse à sa mère le contenu du flacon demandé.) À t’entendre, vraiment, on dirait que je ne t’ai élevée qu’en me disant tous les matins : « Sera-t-elle bientôt à point ? »


JESSIE.

Non, mais tu m’as très intelligemment préparée aux deux manières de tomber, la bonne… (Elle lui tend le verre.) Tiens… et la mauvaise… Mange ta prune… C’est un peu comme dans un conte d’Andersen…


BIANCA.

Ander… quoi ?


JESSIE.

Ne cherche pas… un livre de la Bibliothèque Rose que tu m’as donné quand j’étais petite. Il y a une famille d’escargots, et la mère escargot dit à ses enfants escargots : « Si vous êtes sages, mais ce que j’appelle sages, plus tard, vous serez mangés par le roi, sur un plat d’argent ! » Toute la question étant de savoir si je serai mangée à la sauce Robert ou à la sauce au carry. Eh bien ! c’est parfait, Blan-Blan ! Je serai mangée avec beaucoup de piment, de poivre de Cayenne, à emporter le palais de celui qui me dégustera, je te prie de le croire. Et… ne me plains pas plus qu’il ne faut, car si je n’ai pas encore été heureuse, j’ai l’intention de le devenir furieusement. Tu verras, que la vie sera épatante pour moi. Je suis calibrée pour le bonheur et je dépasserai mon programme… Je t’étonnerai, Blan-Blan. Il est dit, d’ailleurs, que je t’étonnerai toujours.


BIANCA.

Je commence à le croire ! Mais, j’en ai aussi guement l’idée, Bébé, tu n’affectes cette satisfaction que pour me dissimuler ton chagrin et alléger ma peine.


JESSIE.

Quelle bêtise !

(Entre la femme de chambre, Georgette.)


Scène VI


JESSIE, BIANGA, GEORGETTE


GEORGETTE.

Voioi la clef de la boîte à bijoux.


JESSIE.

Ah ! merci !


GEORGETTE.

Mademoiselle prendra-t-elle la robe parme avec du skungs ?


JESSIE.

Non, laissez-la ici. Seulement la robe rose, le saut-de-lit et la robe d’organdi.


GEORGETTE.

J’ai pris le linge que Mademoiselle m’a dit.


BIANCA.

Vous avez bien inscrit tout ce que vous prenez… que je m’y retrouve ?


GEORGETTE.

Tout, sur le petit livre de Madame, et je l’ai remis à Madame Bignon.


JESSIE.

Ah ! les bas de soie gris ?


GEORGETTE.

J’en ai pris deux paires et six de jaunes. Deux avec le talon de soie. Le loueur a envoyé la voiture. Elle est là.


JESSIE.

Elle est là ? Alors, je vous recommande bien… pas d’impair !… Une fois arrivée faubourg Saint-Honoré, vous vous ferez conduire où l’on dira. Tout est convenu. Vous sortirez mon nécessaire, vous mettrez un peu d’ordre. Et je recommande… avec les domestiques, Georgette, aucun ragot.


GEORGETTE.

Mademoiselle peut être tranquille.


JESSIE.

Vous partirez aussitôt après avoir installé les objets et sorti mes affaires. Vous ferez vos courses dans Paris, mais avant de rentrer ici, vers huit heures, ce soir, vous téléphonerez faubourg Saint-Honoré. Si j’y suis, je vous donnerai moi-même des ordres pour demain.


GEORGETTE.

Je demanderai Mademoiselle à l’appareil ?


JESSIE.

Oui. Si je n’y suis pas, vous le verrez bien. C’est tout. Ne vous mettez pas en retard. Prenez le train tout de suite, à Rueil.


GEORGETTE.

Au revoir, Mademoiselle.

(Elle sort.)




Scène VII


JESSIE, BIANCA


JESSIE.

Au cas où je garderais Georgette pendant quelques jours, ou bien si je l’emmenais en voyage, je te recommande de faire toi-même la pâtée des chiens.


BIANCA.

Mais dois-tu vraiment partir tout de suite ?


JESSIE.

C’est probable. Nous irons peut-être à Orthez dans sa propriété. Ce n’est pas ici. Tu sais où ça se trouve, Orthez ?


BIANCA.

Je l’ai su. J’ai toujours été première en géographie, mais j’ai tout oublié. C’est à droite, là, dans le bas…


JESSIE.

De quoi ?


BIANCA.

Dans le bas de la carte.


JESSIE, (riant.)

Non, c’est à gauche, mais à ça près ! Nous nous séparons pour la première fois, pauvre petit bout de mère !


BIANCA.

Dis-moi seulement que tu éprouves un peu de peine à me quitter.


JESSIE.

Infiniment. Et d’abord je ne te quitte pas ; je viendrai presque tous les jours. Nous nous verrons à Paris sans discontinuer, comme il a été convenu. Je conserve ma liberté entière.


BIANCA.

Bah ! tu sais, nous autres, les mères, dans les affaires de cœur !… D’ailleurs, je ne manque pas de courage. Je vais avoir à m’occuper du déménagement.


JESSIE.

Tu ne seras pas seule. Tu as tout de même Gabrielle et Max.


BIANCA.

Oh ! Max… D’abord, il passe ses examens. Et puis, maintenant que tu ne seras pas à la maison, on ne le reverra plus beaucoup, ce garçon !


JESSIE.

Pourquoi ? Il viendra voir sa mère de temps en temps, comme d’habitude. Il viendra dîner. Ça te fera un peu de gaieté dans la maison ici et à Paris, car Gabrielle toute seule, évidemment, je reconnais que ce n’est pas fou-fou…


BIANCA.

Écoute… on entend une auto.


JESSIE, (vivement.)

C’est lui ! Reçois-le.


BIANCA, (troublée.)

Quoi ! tu t’en vas ?


JESSIE.

Naturellement. Je ne veux pas avoir l’air de l’attendre !

(Jessie va s’assurer sur le perron que c’est bien la visite attendue qui arrive, puis, petite pantomime entre la mère et la fille qui signifie : « Couds. Fais quelque chose. Aie l’air occupée… » Bianca hausse les épaules mais s’exécute, tire à elle la corbeille à ouvrage. Jessie, en sortant par la porte de droite, envoie un baiser à sa mère.)


Scène VIII


BIANCA, LE DUC DE CHAVRES


LE DUC.

Bonjour, chère Madame.


BIANCA, (feignant la surprise.)

Bonjour, duc.


LE DUC.

Comment allez-vous ?


BIANCA.

Très bien, merci.

(C’est un homme d’une cinquantaine d’années, portant beau, avec une élégance recherchée et un peu sportive. Le timbre de la voix rauque ; il est hautain, sans morgue, et gouailleur.)

LE DUC.

Votre charmante enfant n’est pas là ?


BIANCA.

Elle arrive. Je vais la prévenir. Je n’ai pas entendu votre auto. Vous ne l’avez pas fait entrer ?


LE DUC.

Je l’ai laissée à la grille. Je redoutais une entrée de carnaval. J’arrive tout droit de la bataille de fleurs et dans une voiture tellement ornée ! Regardez moi ça d’ici, Madame Cordier !


BIANCA, (de la porte.)

En effet, c’est d’une exubérance de couleurs ! Bébé sera très touchée de cette attention, mais un peu effrayée de traverser Paris dans un tel apparat !


LE DUC.

Rassurez-vous ! Nous ne partirons que la nuit tombée. Nous allons dîner à Armenonville.


BIANCA.

Je vais l’appeler.


LE DUC, (courtois.)

Mais pas du tout… je vous en prie… Ne la dérangez pas… Remettez-vous à vos ouvrages, j’y tiens.


BIANCA, (se rasseyant.)

Alors, puisque nous sommes seuls un instant, permettez, duc, que nous laissions les préjugés et les pudeurs et que, franchement, je vous pose certaines questions.


LE DUC.

Mais je vous en prie ! Nul plus que moi ne méprise les préjugés.


BIANCA.

Vous comptez l’emmener tout de suite en voyage ? Avez-vous fixé votre itinéraire ?


LE DUC.

Non, le choix n’est pas fait : peut-être la Spezzia… oui, en Italie… peut-être dans ma propriété de Portos, au pied des Pyrénées… Peut-être dans celle de Chantilly, simplement… Elle n’a qu’à décider et commander…


BIANCA.

Vous voyagez en auto découverte ? Vous veillerez à ce qu’elle s’emmitoufle bien. Elle est un peu délicate des bronches.


LE DUC, (petite sollicitude indulgente et narquoise.)

J’y veillerai, chère Madame Cordier. Avez-vous d’autres recommandations à me faire ? Je les suivrai toutes… soyez sans peur. Je sais déjà qu’elle ne doit pas manger de pain, le pain lui faisant mal à l’estomac, qu’elle ne doit pas abuser des cachets d’aspirine… que…


BIANCA.

Vous me trouvez un peu ridicule !


LE DUC.

Pas le moins du monde. Vous ne vous êtes jamais séparée de votre fille ?


BIANCA.

Jamais un jour entier. Et Bébé a si peu voyagé ! Nous allions autrefois tous les ans à Deauville.


LE DUC.

Je me souviens de vous y avoir rencontrée. Votre beauté et votre luxe ont eu leur célébrité.


BIANCA.

Merci de vous en souvenir !… En tout cas, maintenant je dissimule comme je peux mon émotion, mais si vous pouviez connaître le fond de mon cœur !


LE DUC.

Je devine tout ce que vous auriez encore à me dire… toutes vos appréhensions… tous les tourments que vous cachez… éternelle phrase : « Ayez-en bien soin, rendez-la heureuse ! »


BIANCA.

Toutes les mères me ressemblent.


LE DUC, (avec un sourire indéfinissable, et vite réprimé.)

Non, pas toutes ! Mais, dans certaines circonstances, elles ont des points communs, évidemment. D’ailleurs, entre l’union libre et le mariage, il n’y a que l’écart d’une convention, d’une cloison de papier.

(Il prend un papier sur la corbeille à ouvrage.)

BIANCA.

Exactement, duc.


LE DUC.

Eh bien, déchirons la cloison, chère Madame Cordier… faisons-en une boulette et mettons-nous de plain-pied.


BIANCA, (lui reprenant le papier.)

Eh !… s’il vous plaît, c’est un patron !


LE DUC.

Excusez !… Ah ! la vraie boulette, elle est faite depuis fort longtemps !… Ç’a été mon mariage, la boulette ! Parlons-en ! J’étais trop jeune, sans doute… Ma femme m’a rendu assez malheureux… Nous avons vécu séparés… Espérons que, vingt-cinq ans après, l’illégalité m’apportera les joies que la légalité m’a refusées.


BIANCA, (avec un soupir.)

Cette illégalité que je redoutais tant pour ma pauvre petite Jessie et qui n’a pas été non plus mon lot.


LE DUC.

Ne regrettez pas le mariage, brrou ! Quelle caillasse ! Il y a de tout, là-dedans.


BIANCA.

Si elle avait voulu, pourtant !… Bien des partis se sont présentés, fort acceptables… très… honorables…


LE DUC.

Mais je n’en doute pas… Je sais qu’elle pouvait prétendre à un meilleur avenir, plus régulier en tout cas, que celui que je lui apporte.


BIANCA.

Qui sait ? Peut-être un jour lui donnerez-vous votre nom. Laissez-moi l’espérer, du moins… Quand vous apprécierez sa valeur… C’est un petit être exceptionnel… Elle réservait sa liberté pour qui lui conviendrait un jour, car, vous n’en doutez pas, elle est sage, absolument sage, dans le sens le plus rigoureux du mot.


LE DUC.

Je le sais. C’est une des raisons de mon inclination. Ce n’est pas la seule, mais cette considération entre pour beaucoup dans le désir que j’ai de m’attacher à elle. J’ai calculé toute l’étendue de mes responsabilités, allez. Et s’il ne tient qu’à moi…


BIANCA.

Oui, évidemment… je comprends ce que vous voulez dire ! Il y a l’aléa…


LE DUC.

La casse. Sans quoi, ce serait trop commode de vieillir et d’être riche !


BIANCA.

À vous de veiller au grain ! Je vous donne, le coeur bien tremblant, une enfant digne d’un homme admirable. La femme est ce que l’homme la fait. Ne la gâchez pas, ne la diminuez pas et elle vous sera probablement fidèle.


LE DUC, (riant.)

Vous ne vous engagez pas trop ! Je vois avec plaisir que vous pouvez être mère sans altérer pour cela le jugement de la femme. Je vous en félicite.


BIANCA.

Je me méfie plutôt de son caractère que de sa fidélité. C’est une pouliche qui rue un peu dans les brancards ! Mais l’expérience viendra et elle s’assagira.


LE DUC.

Heu ! Cette vieille putain d’expérience conduit au désenchantement, Madame Cordier, jamais à la sagesse.


BIANCA.

C’est exact pour les vieux, pas pour les jeunes.


LE DUC.

Merci.


BIANCA.

Je voulais dire simplement que, comme toute vraie jeune fille, quand elle aura un peu vécu, son caractère se transformera et vous en ferez ce que vous voudrez.


LE DUC.

Hum ! hum !… Les connaissances amoureuses, comme les connaissances militaires, ont ceci de particulier que leur utilisation sur le champ d’expérience est presque nul.


BIANCA, (un peu béante.)

C’est-à-dire ?…


LE DUC, (lui frappant familièrement le genou.)

Enfin, ai-je un peu dissipé vos inquiétudes ? Avez-vous d’autres recommandations à me faire ?


BIANCA.

Ah ! c’est mal de vous moquer…


LE DUC.

Donnez votre main, chère Madame Cordier, et voyez à l’expression de mon visage si j’ai envie de me moquer. Je l’aime beaucoup… beaucoup !…

(Il le dit sur un ton pénétré.)

BIANCA, (les larmes aux yeux.)

Merci. Ah ! la vie n’est pas ce qu’on voudrait qu’elle fût !


LE DUC.

Je l’aime beaucoup. Je devrais peut-être vous en assurer, avec plus de protestations…


BIANCA.

Non, il n’y a pas mieux que ce que vous venez de dire… Beaucoup, c’est énorme !


LE DUC.

En retour, je ne demande pas de l’amour. Je me rends bien compte que l’amour, dans mon cas, c’est la part du feu… mais je me satisfais de la chance qui m’échoit, et soyez sûre que j’apprécie, chez la belle enfant, cette manière de venir à moi, cette simple soumission à l’homme, qui n’est pas sans candeur ni sans beauté… Et, en y réfléchissant, c’est admirable, chère Madame Cordier ! Nous venons d’avoir exactement la conversation préalable qu’ont toujours une belle-mère et un gendre. Au fond, il n’y a que trois ou quatre situations invariables dans la vie et la nature est éternelle !

(À cet instant entre Jessie, un polissoir à la main.)


Scène IX


LE DUC, BIANCA, JESSIE


JESSIE.

Ça va bien, cher ami ?… Voyez, je ne suis même pas habillée. J’étais en train de me faire les mains, quand, par la fenêtre de ma chambre, j’ai aperçu tout à coup un tombereau de maraîcher…


LE DUC.

Vous avez deviné que c’était ma voiture ?


JESSIE.

Non ! sérieusement !… Pas possible ?

(Bianca s’éloigne discrètement.)

LE DUC.

Vous partez ?


BIANCA.

Si vous le permettez, je reviendrai dans cinq minutes. Excusez-moi, il faut que je finisse un inventaire.

(Elle sort par le jardin.)


Scène X


JESSIE, LE DUC


JESSIE, (au duc qui veut lui baiser la main droite.)

Non, pas celle-là. (Tendant la main gauche au duc.) Celle-ci !


LE DUC.

Parce que c’est la gauche ?


JESSIE.

Non, parce que c’est momentanément la plus belle. (Debout, elle se met en devoir d’astiquer ses ongles avec le plus grand soin.) Sérieusement, que signifie cette mascarade ?


LE DUC.

Je veux vous emporter dans une voiture digne de vous.


JESSIE.

Et vous avez pensé que je monterais dans cette machine-là ? Ni fleurs, ni couronnes !


LE DUC.

Excusez-moi. J’arrive de la bataille de fleurs, la première depuis tant d’années ! Vous êtes trop jeune pour deviner le plaisir que les hommes de ma génération peuvent éprouver à retrouver des fêtes de ce genre qui ont enchanté leur jeunesse !


JESSIE.

Et les fleurs sont à double fin ? Vous les utilisez à mon intention !… Oh ! ça ne vous ressemble pas. Vous qui avez toujours tant de tact !


LE DUC.

Mais je ne comptais partir d’ici que la nuit venue, croyez-le bien !


JESSIE.

Et m’emmener à Armenonville dans cet équipage ? Ah ! bien… c’est un lancement ! Mille regrets ! Je n’embrasse pas une profession. Je ne suis encore ni cotée ni réputée !


LE DUC.

Oh ! quelle idée ! Comme elle est loin de moi. J’éprouverais une trop grande peine de vous avoir blessée.


JESSIE.

N’exagérons pas… Blessée… tout de même, c’est un grand mot !


LE DUC, (désignant l’autre main.)

Donnez l’autre… la sœur pauvre.


JESSIE.

Cendrillon ? Elle est tout de même pas mal, vous savez !


LE DUC.

Il lui manque quelque chose…


JESSIE.

Un petit coup de polissoir. (Il sort un écrin de sa poche, il le lui donne, elle l’ouvre et met la bague à son doigt. Il passe alors dans ses yeux un éclair de joie enfantine et extasiée, de joie presque douloureuse. Elle se reprend assez vite et redevient courtoise, mondaine et coquette.) Oh ! mon ami, vous êtes trop gentil. Vous avez fait des folies. Elle est superbe, d’ailleurs ! (Elle ferme un peu les yeux comme pour savourer.) La première !


LE DUC.

Vous aurez des colliers et des sautoirs sensationnels !


JESSIE.

J’aime tellement les perles… tous les bijoux blancs ! Et ne pouvant en porter de beaux, d’abord parce que j’étais jeune fille, ensuite parce que je n’avais pas les moyens de me les procurer, j’ai préféré n’en avoir aucun… que ce petit bracelet.


LE DUC.

Il faudra l’enlever dès demain. Il n’est pas digne de vous.


JESSIE.

N’y comptez pas… J’ai deux superstitions, celle-ci… et celle-ci… (Elle désigne sa cheville.) Le bracelet du poignet et celui de la cheville. Il est rivé… Rivé pour la vie, mon cher. Essayez de tirer. (Elle tend la jambe.) Il me semble que si je l’enlevais, il m’arriverait malheur.


LE DUC.

Ah bah ! Superstitieuse, vous, un esprit fort, vous si intelligente ? Vous croyez à ces folies ?


JESSIE.

Montrez votre main…


LE DUC.

Ah ! moi aussi ?


JESSIE.

Non, pas celle qui donne, celle qui reçoit… De belles lignes… Ah ! ah ! des ennuis tout de même !


LE DUC.

De cœur ?


JESSIE.

Naturellement. Il n’y en a pas d’autres ! Une belle période de là à là… C’est moi, c’est mon règne… Mais, vers la fin du règne, heu ! Oh ! je n’aime pas ça…


LE DUC.

Vous me rendez malheureux ?


JESSIE.

Assez… Oui… Il y a de sales moments, je vous préviens.


LE DUC.

Merci de m’en avertir.


JESSIE.

Dame ! il est encore temps de réfléchir… Réfléchissez… réfléchissez…


LE DUC.

Y aura-t il quelques belles années ?


JESSIE.

Quelques.


LE DUC.

Alors, ça suffit ! Courte et belle, et que les chagrins viennent après ! Je serai payé…


JESSIE.

Vous avez dû être un rude viveur, vous ?


LE DUC.

J’ai toujours aimé bien faire ce que j’avais à faire. Bon fusil ; vaguement sénateur, maire de Chantilly, j’ai un cheptel considérable dans les Pyrénées, j’ai été à la guerre… j’ai même écrit un livre de stratégie militaire… mais, comme le sage, je fais profession de n’avoir su jamais parfaitement qu’une chose… (Il se penche sur l’épaule de Jessie.) l’amour (Elle se dégage avec un geste enfantin.) Qu’est-ce qu’il y a ?


JESSIE.

L’écrin ? (Elle remet la bague dans l’écrin.) Vous me la redonnerez à un autre moment… pas ici… pas sur cette parole…

(Elle le lui tend par-dessus la table.)

LE DUC.

Ce qui veut dire ?


JESSIE.

Mon ami, vous avez vraiment trop l’air d’ajouter une conquête à cent autres, une tête à votre cheptel.


LE DUC.

Qu’allez-vous chercher là, Jessie ? Vous êtes unique pour moi !


JESSIE.

Je ne crois pas que vous vous en rendiez compte, il vient d’y avoir dans votre manière avantageuse de vanter vos succès quelque chose qui me blesse profondément… Moi, je ne me vends pas, je me donne et… pour la première fois ! Je ne voudrais pas faire ce sacrifice à un amateur de femmes, mais à quelqu’un qui comprenne toute la valeur, la rareté de cette minute que j’ai si longtemps retardée… Ce que je vous apporte, je l’estime, moi, inestimable !


LE DUC.

Décidément, comme je suis mal compris jusque dans mes délicatesses, Jessie… J’attache un prix également inestimable à la possession de l’être que vous êtes… mais c’est par modestie que je tenais avant tout à vous dissimuler le moment du sacrifice !


JESSIE, (sursautant.)

Sacrifice !…


LE DUC.

Pardon. Le mot est de vous. Il y a, en tout cas, un sacrifice dont je ne veux pas, c’est celui de votre gaieté, de votre sourire. Voyez comme vous avez mal interprété mes timidités… galantes ! J’ai précisément eu peur de trop attirer votre attention sur moi aujourd’hui ; alors, j’avais préparé quelques distractions pour votre œil d’enfant amusée.


JESSIE.

Eh bien, voilà, justement !


LE DUC.

Je trouverai le moyen de réparer mes gaffes, soyez tranquille.


JESSIE.

Je me sens oppressée, vous comprenez, cela m’agace. J’aurais voulu me sentir plus libre, libre de venir ou de ne pas venir ce soir, à ma guise. Si j’étais venue, vous ne l’auriez dû qu’à ma propre résolution. N’était-ce pas plus flatteur ? Croyez-moi… (Tristement.) pas d’auto fleurie, un billet de train ou un ticket de métro, c’eût été suffisant. Bah ! mettons cette déception au chapitre profits et pertes, et n’en parlons plus… Tout à l’heure, je vais m’habiller. Nous irons diner à Armenonville.

(La porte s’ouvre. Entre Bianca.)


Scène XI


LE DUC, JESSIE, BIANCA, puis GABRIELLE


BIANCA.

L’agence nous adresse les personnes qui veulent louer la maison. Il va falloir que je leur laisse visiter cette pièce.


JESSIE.

Fais-les entrer, Blan-Blan. Nous irons, le duc et moi, dans le jardin ou au premier. Venez-vous là-haut ? (Il veut prendre le polissoir et l’onglier.) Non, laissez cela, je vous prie. Vous n’avez pas remarqué qu’elles sont tout à fait au point, maintenant ? (Elle agite les mains. Bianca sort. Jessie tend son chapeau et sa canne au duc de Chavres.) Puisque vous revenez de la bataille, votre casque et votre lance, guerrier !


LE DUC.

Ah ! le triangle du sourire reparaît ! À la bonne heure ! Votre maman met donc sa maison en location ? Je l’ignorais.


JESSIE.

Maintenant qu’elle va se trouver toute seule, elle avait peur de s’ennuyer ; c’est surtout une façon de faire entretenir la maison… pour éviter les mites et la naphtaline.

(Sur ces paroles, Gabrielle et Bianca sont entrées ; elles restent sur le seuil de la porte pendant que Jessie et le duc de Chavres s’en vont de l’autre côté.)

GABRIELLE, (qui a entendu les dernières paroles de Jessie, bas à Bianca.)

Les mites et la naphtaline. Elle est très forte, ta fille !


BIANCA.

Elle a de la présence d’esprit, voilà tout. Entrez, messieurs.

(Entrent Serge de Chavres et un autre jeune homme, Zaki.)


Scène XII


BIANCA, GABRIELLE, SERGE, ZAKI


BIANCA.

Voici le salon. Nous y mangeons quelquefois. En somme, à la campagne, on se tient dans une seule pièce.


SERGE.

Comme c’est vrai !


GABRIELLE.

La vue est magnifique. De tous les coins, on aperçoit Saint-Germain, Le Vésinet, Le Pecq, Chatou…


SERGE.

Magnifique !


BIANCA.

Le coin de l’île de Croissy…


SERGE, (bas à Zaki.)

Si elle savait ce que je m’en fiche !


GABRIELLE.

La pièce a huit mètres.


SERGE.

Ah bah ! Tant que ça ?


GABRIELLE.

Comment ? Mais j’en suis sûre ! Tenez…

(Elle arpente à grandes enjambées.)

SERGE, (bas à Zaki.)

Elle n’est pas belle, la dame, quand elle prend les mesures ; elle a une façon d’écarter les jambes ! (Haut.) Huit mètres, je ne l’aurais pas imaginé.


BIANCA.

Alors, je te laisse continuer la visite avec ces messieurs. Je vais rejoindre Jessie.


SERGE, (bas à Zaki.)

Ça y est ! Jessie… elle s’appelle Jessie. Donc ils sont là.

(Bianca sort.)

SERGE, (aimablement.)

Jessie… Bianca… Toute la géographie !


GABRIELLE.

C’est le nom de la fille de mon amie.


SERGE.

Pas possible ! Votre amie a une fille ? Je ne l’aurais jamais cru… Voyons, passons à une question très grave… très…


GABRIELLE.

Dites.


SERGE.

Le meuble chinois… La place du meuble chinois !


GABRIELLE.

Quel meuble ? Nous louons tout meublé, Monsieur.


SERGE.

J’ai bien compris. Seulement, Bobette (Se reprenant.)… Madame Hugson a un meuble chinois colossal contenant des choses précieuses et qui lui sont journellement indispensables. Il faut de toute nécessité caser ce meuble.


GABRIELLE.

Sa place me paraît tout indiquée ici.


SERGE.

Oui, mais tiendra-t-il ?… Le chinois tiendra-t-il ?…


GABRIELLE.

Dans tout ce panneau ?


SERGE.

Il mesure trois mètres dix-huit, Madame. Je connais sa dimension exacte. N’auriez-vous pas un mètre ?


GABRIELLE.

Je vais en chercher un.


SERGE.

Je vous demande pardon, mais cela a son importance.

(Elle sort.)

ZAKI.

Qu’est-ce que cette histoire de meuble chinois et pourquoi l’envoies-tu chercher un mètre ?


SERGE.

Parce que, armé de cet étalon de mesure géodésique, je pénétrerai partout, partout… même dans les combles, même dans la cave s’il le faut, et j’arriverai bien à dénicher mon auguste père et son béguin.


ZAKI.

Et s’il est dans le fond du jardin !


SERGE.

Je mesurerai le jardin…


ZAKI.

Et si Mercadier t’a collé une blague ? Si ton père ne vient pas pour la fille, mais pour la mère ?


SERGE.

N’insulte pas un homme qui a toujours fait preuve de goût, même dans ses pires erreurs ! Regarde plutôt si tu n’aperçois pas une photo de la fille sur la cheminée !


ZAKI.

Pas la moindre… mais Mercadier t’a dit qu’elle était épatante, ça doit te suffire !


SERGE.

D’ailleurs, ne va pas t’imaginer que j’ai manigancé cette histoire pour entrer dans la place, je te l’ai dit, c’est uniquement pour embêter un peu papa. Oh ! la joie de me trouver nez à nez avec le cher homme… J’adore lui faire des blagues.


ZAKI.

Je le sais bien !… Tu lui en fais de célèbres et, d’ailleurs, vous avez toujours vécu comme chien et chat !


SERGE.

Crois-tu, quel cachottier tout de même ! À son âge, avoir une petite poule discrète en banlieue…


ZAKI.

Et de vingt ans, encore !… À moins que Mercadier ne t’ait menti… Ton père ne désarmera jamais ! Ton chauffeur et le sien doivent être en train de s’aborder à la porte ; ce qu’ils doivent dégoiser !


SERGE.

Pourquoi ?… un extra que j’ai depuis quinze jours ! Il ne connaît pas mon père.


ZAKI.

C’est égal ! Rien qu’à la façon dont tu lui as crié tout à l’heure : « Albert, suivez cette carriole de loufoque, à cinquante mètres derrière, et…

(Il s’arrête net.)

GABRIELLE, (rentrant.)

Voici, Monsieur.


SERGE.

Mille fois aimable, Madame. C’est un mètre ou deux mètres ?


GABRIELLE.

Deux.


SERGE.

Comme c’est petit ! Quel abîme entre l’optique et la géométrie !

(Les hommes s’accroupissent.)

GABRIELLE.

Nous ne vous attendions pas aujourd’hui ; l’agence Mazeaux nous avait téléphoné que vous viendriez vendredi.


SERGE.

C’est exact. Mais j’avais hâte de connaître la villa dont Mercadier m’avait fait une si agréable description.


ZAKI.

Trois mètres cinq.


GABRIELLE.

Au rez-de-chaussée, vous avez tout vu ; il ne reste plus que cette petite pièce avec un escalier qui monte au premier. (Elle entrouvre la porte de gauche.) Désirez-vous la voir ?


SERGE.

Volontiers, mais auparavant, je vais être d’une indiscrétion folle… mais ce qui s’appelle folle…


GABRIELLE.

Ne vous gênez pas.


SERGE.

Auriez-vous l’amabilité, Madame, de faire donner un verre de vin ou de bière à mon chauffeur ?


GABRIELLE.

Certainement, c’est trop naturel… Je vais en donner l’ordre.


SERGE.

Cet homme mourait de soif ! Merci bien, Madame.


GABRIELLE.

Et vous-même, désirez-vous quelque chose ?


SERGE.

Trop aimable.

(Elle ressort par le jardin.)

ZAKI, (pouffant.)

Eh bien ! si cette fois elle ne téléphone pas à la préfecture, c’est qu’elle a une santé !


SERGE.

Maintenant allons-y ! Il faut mettre à profit l’absence de l’amie pauvre. Je vais simuler un petit accident. Tu pousseras des cris de paon.


ZAKI.

Tu es bien aimable. Je ne tiens pas à me rendre ridicule.


SERGE.

Je me serai soi-disant écrasé l’index en déplaçant le piano. Ouvre la porte, réclame de l’eau, du laudanum.


ZAKI.

Comment, du laudanum ?


SERGE.

De la teinture d’iode, tout ce que tu voudras… Eh bien ! voyons, dégrouille-toi. Tu n’as pas l’esprit de blague pour deux sous !


ZAKI.

Ah ! si tu me prends par l’amour-propre. (Il ouvre la petite porte de gauche par laquelle Jessie et le duc, puis Bianca étaient sortis. Il appelle.) Quelqu’un… Y a-t-il quelqu’un ? Madame !


SERGE, (se tenant la main.)

Oh ! que ça fait mal ! Bon sang de bon sang !


ZAKI.

Une voix céleste répond de là-haut. Ils doivent être au premier. (Il entre dans la pièce et on entend les mots suivants.) Je vous demande pardon, Madame, de vous obliger à descendre, mon ami s’est foulé le poignet…


SERGE.

Le poignet… mais non… imbécile… c’est trop… le doigt !


ZAKI.

Le doigt ! Auriez-vous un peu d’eau… un verre d’eau ?


LA VOIX DE BIANCA.

Jessie… Jessie… de l’eau…


ZAKI.

Ça y est.


SERGE.

La fille est en haut, la mère est en bas. Nous les sortirons bien tous de leur bauge.


ZAKI, (il s’approche de Serge.)

Mon pauvre gros ! Tu t’es fait très mal ! Ah ! c’est abominable…


SERGE.

Je te remercie de ton intérêt… J’aurai tout le courage nécessaire…

(Entre Bianca.)


Scène XIII


SERGE, ZAKI, BIANCA, puis JESSIE


BIANCA.

Je suis désolée. Vous vous êtes blessé, Monsieur ?


SERGE.

J’ai voulu bêtement soulever le piano pour prendre une mesure sans déchirer le tapis. Le pied m’est retombé sur le doigt…


BIANCA.

Vous ne saignez pas ?


SERGE.

Du tout, du tout… Il est simplement écrasé…


BIANCA.

Ah ! bon !…


SERGE.

Je vous présente toutes mes excuses… Quel visiteur malencontreux. Madame !


JESSIE, (entre avec un verre d’eau.)

Voilà.


SERGE.

Oh ! merci, Mademoiselle, merci beaucoup ! Je ne ferai que tremper ma main dans l’eau froide. Je vous en prie, ne vous occupez pas de moi… Ah ! que ça fait mal !… (Bas à Zaki.) Qu’elle est jolie ! (Haut.) Elle est très bien… charmante. Je la prends.


ZAKI, (inquiet.)

Quoi ?


SERGE.

La maison… C’est entendu, Madame, elle fera en tous points l’affaire de Madame Hugson. Inutile que je visite plus longtemps. Je prends.


BIANCA.

Mais vous n’avez pas vu le premier !


SERGE.

Oh ! dans ces conditions, j’en serais incapable… et d’ailleurs, à quoi bon ?


BIANCA.

Laissez le doigt dans l’eau plus longtemps, Monsieur. Est-elle assez froide ?

(Sur ces mots entre, à gauche, le duc de Chavres.)


Scène XIV


BIANCA, SERGE, ZAKI, JESSIE, LE DUC, puis GABRIELLE


LE DUC, (suffoqué, sur le seuil.)

Tiens !


SERGE.

Ah ! bah ?…


LE DUC, (vivement.)

Tiens, d’Aubrive !… Vous ici ?… (Il présente.) Le marquis d’Aubrive… un de mes bons amis…


SERGE, (à Zaki.)

Eh bien ! il en a un culot ! (Haut.) Ce bon Chavres !


BIANCA.

Vous vous connaissez ?


SERGE.

Si je le connais !


BIANCA.

C’est drôle !


LE DUC.

Que faites-vous donc, mon cher, un bras en l’air ?


SERGE.

Un accident stupide !… Mais cela va déjà bien mieux et je demande pardon à ces dames d’une aventure aussi ridicule.

(Du jardin rentre Gabrielle.)

GABRIELLE.

Que se passe-t-il ? J’entends des cris !


BIANCA.

Monsieur s’est légèrement blessé.


SERGE.

J’ai voulu bêtement soulever le piano.


GABRIELLE, (bas à Bianca.)

Quels gens bizarres !


SERGE.

Le doigt a été amoché.


GABRIELLE, (bas.)

On dirait des cambrioleurs.


BIANCA, (bas.)

Mais non, ce sont des amis du duc.


LE DUC.

Figurez-vous que ce cher d’Aubrive est un vieil ami à moi, et…


SERGE, (interrompant brusquement.)

Un mot, mon cher de Chavres. Vous permettez, Madame, que je profite de l’occasion ? J’aurais un mot très important à dire à ce vieil ami.


BIANCA.

Je vous en prie. (À Zaki.) Tenez, Monsieur, venez voir d’ici le grand cèdre…


SERGE, (à Zaki.)

Zaki, va voir le cèdre…


BIANCA.

Un cèdre bleu. Il est très vieux. Il doit être classé prochainement. C’est une curiosité.

(Bianca, Gabrielle, Jessie et Zaki s’en vont au jardin. On les voit dehors se pencher sur la balustrade de la terrasse.)

SERGE, (à son père.)

Tu en as de bonnes ! Pourquoi renies-tu ta paternité ? Veux-tu m’expliquer ça tout de suite ? Je brûle de savoir !


LE DUC.

J’aime mieux que les propriétaires de cette maison ne soient pas mêlés à ma vie privée. Il n’y a aucune raison pour qu’ils connaissent mon fils et mes relations personnelles.


SERGE.

Ah ! bah ! Tu viens donc ici, dans une maison vaguement suspecte, sous un pseudonyme de prince charmant ?


LE DUC.

Pas le moins du monde. Et d’abord pourquoi tombes-tu là comme de la lune ?…


SERGE.

Je débarquais, chargé par Bobette Hugson de lui trouver une résidence d’été. Si j’avais pensé lever ce lièvre-là dans ces broussailles ! Je te demande pardon de mon indiscrétion involontaire.


LE DUC.

Tu m’embêtes ! Madame Cordier est une vieille amie à moi.


SERGE.

Ah ! c’est une vieille amie !


LE DUC.

À tout seigneur, tout honneur, du reste. Seulement, la maison est aimable, pas du tout suspecte comme tu l’insinues, aimable sans plus… Quelquefois je viens faire un bridge.


SERGE.

Mais la fille est toquarde. Elle est toquarde, la fille !


LE DUC.

Oui, elle est insignifiante.


SERGE.

Mais au fait, j’y pense, alors pourquoi tant de mystère ?… Hein, hein ? Ne serait-ce pas quelque fille naturelle à toi que tu viendrais voir en catimini ?


LE DUC.

Ton petit interrogatoire commence à me raser, Serge. As-tu fini ?


SERGE, (prenant son chapeau.)

Tellement que je m’en vais.


LE DUC.

Tu as ton auto ?


SERGE.

Naturellement. Tu ne penses pas que je sois venu à pied !


LE DUC.

C’est la Providence qui t’envoie !


SERGE.

Non, ce n’est pas cette agence-là, c’est l’agence Mazeaux.


LE DUC.

Tu vas me ramener à Paris. Je suis venu ici en sortant de la fête des fleurs. Je préfère ne pas retourner chez moi en chienlit.


SERGE, (riant.)

Je t’approuve.


LE DUC.

Alors, je puis compter sur toi ? (À ce moment rentre le groupe.) Eh bien ! voilà du nouveau, Madame Cordier. Mon ami veut bien me reconduire chez moi.


SERGE, (bas à Zaki.)

Je trouve ça assez drôle ! C’est moi qui voulais lui faire une blague et c’est lui qui me la fait !


LE DUC.

Je retourne à Paris dans l’auto de Monsieur…


SERGE.

Je l’emmène. Considérez la location comme conclue.


BIANCA.

J’ai une réponse à donner dès demain, vous le savez ?


SERGE.

Je passe devant l’agence Mazeaux. Je préviendrai.


BIANCA.

Voulez-vous que nous y passions ensemble ? C’est à cinq minutes d’ici ; vous me déposerez. J’aime mieux en terminer tout de suite.


SERGE.

Bien volontiers. Nous pourrons même vous raccompagner.


BIANCA.

Pour rien au monde… Je rentrerai à pied avec mon amie.


GABRIELLE.

Je vais chercher nos chapeaux.

(Elle sort.)

SERGE, (bas à Zaki.)

Il ne perdra rien pour attendre ; j’aurai ma revanche.


BIANCA.

Jessie, tu ne viens pas avec nous, jusqu’à l’agence ?


JESSIE.

Non, merci ; je préfère rester.


SERGE.

Mon cher Chavres, vous connaissez mon ami Zaki ?

(À ce moment, Jessie fait signe à sa mère d’éloigner les importuns pour qu’elle puisse demeurer avec le duc de Chavres.)

BIANCA, (à Serge.)

Je dois vous prévenir, Monsieur, qu’il y a une prairie mitoyenne avec un droit de passage. Oh ! c’est un tout petit inconvénient ; encore faut-il que vous soyez au courant.


LE DUC.

Très important, le droit de passage… c’est une objection.


BIANCA.

Tenez, je vais vous montrer ça… en bordure de l’escalier… juste devant la maison.

(Ils ressortent sur la terrasse ; elle explique du geste.)

JESSIE, (inquiète, au duc.)

J’avoue que je ne comprends plus. Vous partez ?


LE DUC.

C’est la meilleure solution. Vous m’avez fait tout à l’heure des reproches qui m’ont été sensibles et que j’ai trouvés justifiés.


JESSIE.

Je ne prétendais pas non plus vous éloigner.


LE DUC.

Le programme est changé. Je vais passer chez moi, mettre un smoking… Je dînerai seul dans un restaurant quelconque, après quoi, je terminerai ma soirée en flânant au théâtre. Voilà pour moi…


JESSIE.

Et pour moi ?


LE DUC.

Pour vous ?… Eh bien, je laisse à votre porte l’auto dans laquelle je comptais vous emmener. Vous la renverrez si vous le désirez. Sinon, elle attendra votre bon plaisir, aussi longtemps qu’il vous plaira… Réfléchissez et, la nuit venue… plus tard même… donnez l’ordre au chauffeur… Quand je rentrerai à minuit chez moi… si je vous trouve là, je serai le plus heureux des hommes. Si je ne vous trouve pas, respectueusement, sans mélancolie comme sans rancune, j’attendrai l’heure de votre fantaisie… l’heure que vous aurez choisie, entre toutes, pour faire à un pauvre homme un don aussi précieux que l’on ne saurait trop mériter…


JESSIE.

Merci. Cette fois, c’est agir avec une délicatesse dont je vous suis très reconnaissante ! J’aime que vous fassiez toutes les démarches et toutes les stations de l’amour… Alors, si je renvoie la voiture ?


LE DUC.

Je ne vous en voudrai nullement.


JESSIE, (se passant les mains sur le front.)

Je vous remercie d’avoir compris l’état de mes nerfs et mon désarroi.


LE DUC.

Au revoir.


JESSIE.

Je vais réfléchir… En tout cas, vous connaissez l’Écriture : « Veillez. Vous ne savez ni le jour, ni l’heure. »


LE DUC, (souriant.)

Vous avez des citations savoureuses… À tout hasard, je préparerai l’encens et la myrrhe…


JESSIE, (lui tendant la main.)

Allez, mon ami, allez !…

(Ils remontent jusqu’à la terrasse.)

LE DUC.

Êtes-vous prêt, d’Aubrive ? Je vous demande pardon, mais je suis attendu et il est déjà six heures un quart.


SERGE, (rentrant avec Bianca et Zaki.)

Voilà, nous en avons terminé.


LE DUC.

Comment va votre main, mon ami ?


SERGE.

Miraculeusement bien, comme si vous aviez mis un cierge pour moi à Sainte-Clotilde…

(Revient Gabrielle avec les chapeaux.)

BIANCA.

Nos chapeaux…


SERGE, (s’inclinant, à Jessie.)

Mademoiselle, enchanté d’avoir fait votre connaissance.


JESSIE.

Monsieur… Et guérison complète, j’espère.


SERGE.

De quoi ? Ah ! oui ! Oh ! vous savez, une main de plus ou de moins, dans la vie, c’est si peu de chose !


LE DUC.

Il vous reste la gauche.


SERGE.

Bien dit ! (Riant.) Vous qui êtes le plus parfait gaucher que je connaisse ! (Entraînant son père.) Au fait, je ne vous avais pas vu depuis les drags. (Il se retourne et salue encore.) Mademoiselle… (Au duc.) La victoire de votre écurie, et le krach anglais m’ont rempli de joie…

(Les voix disparaissent, tout le monde est sorti par le jardin. Jessie reste. On l’entend parler à la porte de droite.)

JESSIE.

Il y a longtemps que Georgette est partie ?


UNE VOIX, (répond.)

Trois quarts d’heure à peu près, Mademoiselle.


JESSIE.

Bien.

(Elle referme la porte, revient en scène, range quelques objets. À ce moment, du jardin, se glisse Max Bignon. C’est un adolescent de dix-huit ans environ.)


Scène XV


JESSIE, MAX


JESSIE, (se retournant au bruit.)

Comment ! tu es là ?


MAX.

Je suis caché dans le jardin depuis une heure. J’ai pris le train de trois heures… j’ai vu de loin arriver le duc de Chavres… puis d’autres visiteurs… Et maintenant, je viens de voir tous ces gens s’en aller avec ta mère et maman. Alors, je suis sorti de ma cachette !


JESSIE.

Tu m’espionnes ?… Nos mères sont effectivement allées jusqu’à l’agence Mazeaux pour réaliser la location de la villa. Elles seront là dans un quart d’heure.


MAX.

Jessie !


JESSIE.

Quoi ?


MAX.

Je suis au courant de tout…


JESSIE.

Eh bien !


MAX.

Hier… quand maman est venue à Paris me rendre visite, je lui ai arraché petit à petit la révélation que je redoutais tant. D’ailleurs, depuis quelques semaines, ton changement d’attitude vis-à-vis de moi… tes réponses évasives… l’annonce d’un voyage… des bribes de phrases que tu lançais exprès pour que je les comprenne… tout cela me faisait bien prévoir que la catastrophe se préparait… Jessie ! Jessie !… Tu ne vas pas faire ça ?… Jessie ! Mon dieu ! ma tête éclate !… Sache que je ne vis plus, que je suis comme fou depuis deux jours… Alors, tu vas te donner à ce…


JESSIE, (l’interrompant sèchement.)

Cela ne te regarde pas !


MAX.

C’est révoltant… Je t’en supplie, je t’en supplie !


JESSIE.

Suis-je ta maîtresse pour que tu me parles ainsi ?


MAX.

Non, mais il a toujours été convenu que tu le serais un jour… Tu m’as juré que, quand tu te donnerais à quelqu’un, ce ne serait qu’à moi !


JESSIE.

Tu parles comme un enfant que tu es, Max.


MAX.

Tu parles déjà comme la femme que tu seras demain !


JESSIE.

Si c’est pour me faire cette scène que tu es venu, je te prie simplement de t’en retourner à tes chères études…


MAX.

Oh ! toi… toi !… Tu ne m’aimes plus ! Il n’est pas possible que tu m’aies jamais aimé !

(Il s’assied et se prend la tête dans les mains.)

JESSIE, (s’approchant tout à coup derrière lui et doucement.)

Ne te fais donc pas de chagrin… Tu sais bien au contraire que je t’aime, que je t’ai aimé… beaucoup… Tu n’es pas seulement toi, tu es toute notre enfance… tout ce qui a été doux, heureux dans la vie… Tu es mêlé aux souvenirs du jardin, du soleil sur les géraniums… (Elle l’attire contre sa poitrine.) Tu es le petit, le cher petit qui m’as serrée dans ses bras en jouant dans le foin frais et qui m’as donné le premier baiser… Cela ne s’oublie pas !


MAX.

Mais toi, tu es toute ma vie, Jessie, toute… Voyons, sérieusement… tu ne peux pas attendre que j’aie passé mes examens… J’ai pris mes inscriptions avant-hier. Mes examens d’admission sont en octobre, et à ce mom…


JESSIE.

Je t’ai laissé croire à cette possibilité, parce que tu étais tendre et aimant, mon joli… et que je ne voulais pas te faire du chagrin… Mais, en mettant les choses au mieux, quel avenir sera le tien avant une dizaine d’années ?


MAX.

Ça dépend !


JESSIE.

Ah ! la misère à deux, non ça, jamais ! J’ai acquis le dégoût de la pauvreté… Je veux toute la richesse de la vie… le luxe des vitrines… le rare et l’inutile !


MAX.

Alors, tu ne devais pas me laisser entrevoir une espérance. C’est mal ce que tu as fait là !


JESSIE.

Au fond, je ne t’en ai donné qu’une… une seule, logique, celle-là… c’est que nous nous aimerions un jour.


MAX.

Eh bien ?


JESSIE.

Eh bien ! réjouis-toi, au contraire, de ce qui se passe. Je reconnais, va, qu’il y a quelque chose de triste, de bien mélancolique dans cette immolation que je vais faire, contrainte et forcée, de ma vie de jeune fille… mais qui de nous deux doit en souffrir le plus ?… Ce n’est pas toi, puisque tu n’as qu’à prendre ton mal en patience !… Mais oui… je te le dis… dans six mois peut-être, un an, tout au plus, tu recevras une lettre qui dira : « Demain, à cinq heures, je serai rue d’Assas, dans ta chambre… » Et tu seras heureux, n’est-ce pas, mon petit, et je serai tienne.


MAX.

Pour quelques heures !


JESSIE.

Ne préjuge donc pas… Laisse-toi vivre !


MAX.

Un an ! un an !… Tu viens de dire un an… Je ne pourrai pas aller jusque-là !


JESSIE.

Tu travailleras… tu mettras les bouchées doubles, afin de devenir quelqu’un et de me conquérir…


MAX.

Les bouchées doubles ! Ah ! si tu savais ce que j’en mets… ce que je peux bûcher tous les soirs jusqu’à deux heures du matin !… Je n’étais soutenu que par l’idée de l’avenir… Ah ! pourquoi m’as-tu fait luire le bonheur si c’était pour le détruire !


JESSIE.

D’ailleurs, on dirait que je t’apprends une nouvelle ! N’étais-tu pas résigné, au fond, comme moi, à l’avenir inévitable ?


MAX.

Oui, c’est vrai… au fond, j’étais fixé. Tu t’es toujours refusée à moi, pourquoi ? Par prudence… Selon toute tradition, ta virginité a été réservée comme un capital intangible sur lequel on ne prélève que des hypothèques…


JESSIE.

Tais-toi, tu es immonde, maintenant… et d’une injustice !


MAX.

Tu portais orgueilleusement ta robe comme si tout ton avenir résidait dans la fermeté de ta gorge… dans la fraîcheur de ta chair… Tu t’es réservée comme un morceau de choix… Moi-même j’ai subi cette superstition… je t’ai respectée jusqu’à la terreur.


JESSIE.

Crois-tu que tu ne m’as respectée qu’en raison de ces timidités-là ?


MAX.

Parfaitement !


JESSIE.

Non, mon petit, tu te mésestimes… Tu m’as respectée, simplement parce qu’il y avait dans notre amour d’enfants, malgré tout ce que nous avions osé, quelque chose de sain, de pur et de bienfaisant… Ne regrette rien… Tu as eu de moi ce qu’une femme ne redonne jamais à personne… les premières caresses… les vraies… (Ils sont sur une banquette et se serrent l’un contre l’autre.) J’entends encore ta voix me dire dans le jardin : « Cela ne t’ennuie pas, Jessie, que je te caresse ? » Ah ! mon joli !… À qui redonnerai-je maintenant le ruban de mes cheveux… et à qui redirai-je, en m’appuyant sur son épaule : « Est-ce que tu m’aimes fort… fort… fort ? »


MAX.

Eh bien, Jessie… pourquoi renoncer à cet amour ? Est-ce que ce n’était pas bon, dis… nos mains enlacées… nos promenades… la façon que tu avais de me tendre la bouche de loin… dès que tu m’apercevais ?… Et tes chères visites si rares, mais si bonnes, dans ma chambre d’étudiant ! Ah ! ta façon de te décoiffer… de te jeter tout habillée sur le lit et de me laisser à tes côtés des heures et des heures… avoir soif de toi, jusqu’à ce que le soleil disparaisse à la fenêtre… Est-ce que ce n’était pas bon, dis ?… Et voilà… fini… fini !… Maintenant… il me semble que je tombe dans un puits… J’ai comme une fièvre de glace par tout le corps… Ai-je été sot… mon Dieu !


JESSIE.

Et dis-toi bien une chose, c’est qu’entre la possession et ce que nous nous sommes donné l’un à l’autre (Elle secoue négativement la tête, d’un air puéril.) il ne doit pas y avoir une grande différence !


MAX.

Pas de différence ? C’est-à-dire qu’il y a tout un monde ! On dit qu’en amour, qui n’a pas tout donné n’a rien donné… Ah ! certainement, j’ai eu de toi, Jessie, des bonheurs tendres, des illusions de caresses que je n’oublierai jamais, mais la pensée que là… ce soir… un autre… un imbécile quelconque va posséder… tout ce que je n’ai pas eu… dont je suis sevré jusqu’à la torture… que ton petit corps, que ton parfum… la volupté de ta chair vont être profanés par cette brute… ce vieux… non, non… c’est insupportable !… Il faut que j’intervienne, et c’est pourquoi tu m’as vu sortir soudain, comme un loup d’un fourré pour venir réclamer ma part, et à coups de dents s’il le faut… je te le garantis.


JESSIE.

Comme un loup… oui… un louveteau, avec tes yeux de fièvre et tes crins soulevés ! (Elle recule et passe ses mains sur son front.) C’est étrange, ce que j’éprouve ! Je sens dans l’air, ce soir, une espèce d’oppression, d’étreinte… On dirait qu’il se passe ici ce qui se passe pour les bêtes, lorsque, dans un pays, dans un bois, il y a une femelle dont le moment d’amour est venu… C’est l’heure de la possession… Depuis que j’ai décidé d’appartenir à quelqu’un, on dirait qu’à mon insu la nouvelle s’est propagée très loin… comme une odeur… ça se sait… ça se devine… les mâles sont en marche… Je me sens entourée, froissée, capturée… Ceux-là mêmes que je ne connais pas semblent ne se rapprocher de moi que pour ça !… Tiens, tout à l’heure, il est venu ici une visite d’affaires à pos de la villa ; eh bien ! je ne sais quoi dans sa présence m’a fait presque frissonner. C’était pourtant un simple passant, et il avait l’air de venir aussi pour me prendre ! Instinctivement, j’ai été obligée de baisser les yeux… Oh ! sans doute, c’est une obsession, je perds un peu la tête… Moi aussi, je deviens malade, Max… Ma sensibilité est atteinte… le printemps est lourd, cette année… la vie aussi est pesante… Vous m’énervez tous ! Je voudrais la paix… fuir… je ne peux pas… C’est l’heure, voilà… c’est l’heure !


MAX, (résolument.)

Eh bien, je te garantis que cette heure m’appartient… Je serai le vainqueur et je t’aurai le premier.


JESSIE.

Mais non, et ton petit chagrin, va, s’envolera bien vite !… Ah ! pourquoi es-tu venu troubler la soirée que je voulais passer à réfléchir ? Tu précipites l’événement au lieu de l’éloigner… Je n’avais qu’un moyen d’y échapper : le recueillement… Que tu es bête !… Tiens, voilà nos mères… je te prie de te maîtriser ; elles ne savent rien de nous. Et ce n’est pas le moment de te trahir. Vite, arrange tes cheveux… tu es tout ébouriffé !


MAX, (à voix basse.)

Jessie ! Ah ! Jessie ! Je ne sais pas ce que je ferai, mais je me sens capable de toutes les folies.


JESSIE.

Attention ! (Allant au-devant des deux femmes et leur parlant de loin.) Eh bien ! quoi, déjà revenues ?


BIANCA, (de loin.)

Oui, l’agence était fermée. Ce sera pour demain, j’ai laissé un mot.


GABRIELLE, (de loin également.)

Nous sommes revenues à pied… mais ouf ! Une chaleur du mois de juillet !

(Elles entrent.)


Scène XVI


BIANCA, GABRIELLE, JESSIE, MAX


GABRIELLE, (apercevant Max.)

Tiens, tu es là, toi ?


MAX.

Oui… Bonjour, m’man… Bonjour, Bianca…


BIANCA.

Bonjour mon, petit.


MAX.

Je suis venu dîner avec vous… j’avais ma soirée libre… Ça ne vous ennuie pas ?… Je partirai immédiatement après dîner.


BIANCA.

Tu as bien fait !


JESSIE.

Alors, cette location ?


BIANCA.

Très sérieux… Oh ! j’aime encore mieux cette solution-là. (Elle s’avance vers la table.) On prendrait bien un verre de porto avant dîner. Un verre de porto, Max ?


MAX.

Merci, je n’ai pas soif.


BIANCA.

Dieu, quelle chaleur !… Gabrielle, passe-moi l’éventail qui est sur le piano…

(Jessie est sortie à gauche.)


Scène XVII


MAX, BIANCA, GABRIELLE, puis JESSIE


MAX.

Que fait Jessie ? Elle nous quitte ?


BIANCA.

Je ne sais pas.


MAX.

Je peux téléphoner, Blan-Blan ?


BIANCA.

Mais oui, mon garçon.

(Max est allé au téléphone. Gabrielle veut dire un mot à propos de Jessie et indique la porte par laquelle elle vient de sortir.)

GABRIELLE, (bas.)

Alors, Jessie ne s’en va pas… et…


BIANCA.

Je t’en prie, ne nous occupons pas d’elle. Je t’expliquerai plus tard… Tiens !

(Elle lui verse du porto.)

GABRIELLE.

Merci, ça suffit.


MAX, (au téléphone.)

Gutenberg 32-28.


BIANCA.

Georgette est partie ?


GABRIELLE.

Je crois.


BIANCA.

Qui est-ce qui servira le dîner ?


GABRIELLE.

Qui veux-tu que ce soit ? La cuisinière ; nous mettrons le couvert nous-mêmes tout à l’heure… On dînera sur la terrasse ?


MAX, (au téléphone.)

Allô, ! C’est toi, René ?… Parfait, mon vieux… Ton frère est là ? J’ai besoin de vous, tous les deux… Oui, des choses !… Eh bien, nous passerons la soirée ensemble… attendez-moi… à neuf heures au plus tard, je serai là… Ça va… À tout à l’heure, vieux.

(Il raccroche le récepteur.)

BIANCA, (à Gabrielle qui croque un gâteau.)

Comment ? Avant le dîner ? Tu as donc faim ?


GABRIELLE.

Je n’ai pas faim ; c’était machinal…

(Jessie rentre chapeautée.)

MAX.

Tu sors, Jessie ?


JESSIE.

Mais oui.


BIANCA.

Elle est invitée… On lui a laissé une auto pour la conduire à un restaurant du Bois.


MAX, (à voix basse, avec émotion.)

Tu as bien réfléchi, c’est décidé ?


JESSIE.

Absolument.


MAX.

Oh !


JESSIE, (distraite.)

Gabrielle, veux-tu crier au chauffeur qu’il vienne me prendre devant le perron. La grille est ouverte. (À sa mère, haut.) Je vais faire un détour, longer le champ de courses de Saint-Cloud et Auteuil ; ainsi je ne traverserai Paris qu’à la nuit tombée.


BIANCA, (bas.)

Fais attention à Max… tu n’as pas remarqué que je venais de lui dire que tu allais au Bois.


JESSIE.

Oh ! Max, ça n’a pas d’importance…


BIANCA, (haut.)

Tu n’auras pas froid, Bébé, dans la voiture ?


JESSIE.

Froid ? On étouffe, ce soir.


GABRIELLE.

Voici la voiture.

(L’automobile, toute fleurie de pivoines et de lilas, s’avance et vient se placer devant le perron.)

JESSIE.

Au revoir, mes enfants… au revoir, mon petit Max. (Il fait celui qui n’entend pas.) Eh bien ! Max ? Shake hand ? (Elle lui tend la main, il la lui donne après un regard de détresse). Restez là, ne vous dérangez pas, surtout.


BIANCA.

Mais nous ne nous dérangeons pas… Tu vois, nous achevons tranquillement notre porto.


JESSIE.

Bon dîner… Faites un petit poker après dîner, tous les trois, sur la terrasse. (Elle monte dans l’auto fleurie. Avec des gestes gracieux du bras.) Au revoir, au revoir, mes petits…


GABRIELLE.

Est-elle jolie, comme ça !


JESSIE, (tout en regardant Max, envoie un baiser circulaire ; ensuite, elle donne l’ordre au chauffeur :)

Allez !

(L’auto démarre et disparaît dans la poussière dorée du soir. Il y a un moment de silence où chacun est à sa pensée. Bianca siffle et tapote des ongles le sucrier.)


Scène XVIII


MAX, BIANCA, GABRIELLE


GABRIELLE.

Bianca…


BIANCA, (l’esprit ailleurs.)

Hein ? Quoi ?


GABRIELLE.

Tu sais qu’il ne reste pas beaucoup de serviettes et de tabliers pour la location.


BIANCA.

Ah ! vraiment. (À Max tout à coup.) Oh ! mais assieds-toi donc ! Tu m’agaces, mon petit garçon, à rester debout ainsi… Tiens, prends ton verre comme nous… assieds-toi… C’esl du porto blanc de chez Tavernier… Oh ! ce que les acacias se mettent à sentir depuis quelques jours…


GABRIELLE.

J’ai justement reçu le catalogue de la Gerbe d’Or pour l’exposition de blanc.


BIANCA.

Il y a des choses avantageuses ?


GABRIELLE.

Oui, entre autres, des torchons pur fil pour quarante-deux francs la douzaine et des nappes dépareillées, avec des jours, à soixante-cinq et soixante-trois francs.


BIANCA, (à Max.)

Eh bien, qu’est-ce que tu as aujourd’hui, mon garçon ? Tu prends un air d’enterrement… tu ne dis pas un mot.


MAX, (se levant d’un air égaré, les yeux brillants et rouges.)

Ce que j’ai ?… Ce que j’ai ?…


BIANCA.

Quelle figure, mon dieu ! Mais qu’est-ce qu’il y a ?


MAX.

Il y a… que vous n’aviez qu’un geste à faire… un mot à dire pour empêcher cette petite d’aller où elle va… et vous la laissez partir ! Votre consentement à cette chose est abominable !… Je vous hais, tenez !


GABRIELLE.

Max… mais tu deviens fou !…


MAX.

Et c’est fini maintenant… (Il éclate en sanglots.) Salauds ! vous êtes des salauds !… je ne peux pas vous dire ce que j’éprouve… vous êtes des sa…

(Il tombe sur la table en proie à une crise de rage, et, désespéré, se frappe la tête à coups de poing.)

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

Dans l’hôtel du duc de Chavres, faubourg Saint-Honoré. Une chambre au rez-de-chaussée donnant de plain-pied sur le jardin. Deux portes-fenêtres cintrées. Vieille boiserie verte avec des bas-reliefs de terre cuite rose. À droite, un lit Régence à baldaquin surmonté de vases empanachés. Vieilles peintures. À droite, à côté du lit, la porte du cabinet de toilette et, à gauche, une grande porte donnant sur une galerie intérieure. Une table servie avec des verreries, vaisselles et seaux d’argent. Les lampes et les lustres sont allumés. Au lever du rideau, la femme de chambre Georgette finit d’agrafer la robe que vient de passer Jessie. On entend de la musique.



Scène PREMIÈRE


JESSIE, GEORGETTE, ÉMILE


JESSIE.

Ce que vous m’énervez !… Faites donc attention, Georgette ! Vous ne vous rappelez pas qu’il y a des pressions à la ceinture ?… Là !… C’est bien… donnez-moi un peu de poudre pour les bras… et puis le flacon de cédrat.


GEORGETTE, (sort, va dans le cabinet de toilette et revient rapportant la boîte de poudre.)

Voilà, Mademoiselle.


JESSIE, (se poudrant les bras et se mettant quelques gouttes de parfum à la nuque.)

Tout le nécessaire est bien sorti ? Je n’ai pas regardé…


GEORGETTE.

Oui, Mademoiselle, je l’ai arrangé en arrivant à six heures.


JESSIE.

Mettez la robe que je viens de quitter… n’importe où, ça n’a pas d’importance… Mais non, pas sur le lit… dans la salle de bain… voyons ! Vous pouvez vous en aller… Soyez là demain à midi et demi précis… Quelle heure est-il exactement ?… Il n’y a pas de pendule ici ?


GEORGETTE.

J’ai apporté la pendulette de Mademoiselle… je l’ai placée sur cette table… Onze heures dix… J’ai encore le temps de prendre le tramway de la Porte-Maillot… Je serai à Rueil vers minuit.


JESSIE.

Oui, vous aurez peut-être le tramway de onze heures vingt. Ah ! Georgette, passez-moi donc le livre que je lisais en vous attendant… Recommandez bien encore à maman la pâtée des chiens… Georgette, vous me certifiez n’avoir pas parlé aux domestiques de cette maison quand vous êtes venue ici à six heures ?… Pas de bavardages sur nous ?


GEORGETTE.

Je le certifie. On m’a conduite directement dans cette chambre. J’ai tout arrangé, je suis repartie par le service et, comme Mademoiselle me l’avait recommandé, je n’ai téléphoné ici qu’à huit heures… Quand Mademoiselle m’a eu répondu au téléphone et donné l’ordre de revenir, j’assure que je suis montée directement sans adresser la parole à qui que ce soit. D’ailleurs, en tout et pour tout, je n’ai aperçu qu’un vieux valet de chambre et une espèce de cuisinier qui lavait l’office.

(À ce moment on frappe à la porte. Elle s’ouvre. Le maître d’hôtel Émile entre avec un plat à la main. Il le dépose sur la table.)

JESSIE.

Qu’est-ce que vous apportez là ?


ÉMILE.

Un cup, Mademoiselle.


JESSIE.

Merci. Je vous ai dit tout à l’heure que je ne voulais rien prendre.


ÉMILE.

Monsieur le duc m’a donné l’ordre de préparer le souper ; j’obéis. Je ne dérangerai plus Mademoiselle. Je n’ai juste qu’à apporter les cocktails aux truffes qui refroidissent dans la glacière.


JESSIE.

C’est le duc qui a donné l’ordre qu’il y ait de la musique dans le jardin ?


ÉMILE.

Oui, Mademoiselle.


JESSIE.

Eh bien, en attendant que Monsieur revienne, voulez-vous avoir l’obligeance de prier le chef d’orchestre d’espacer cet accompagnement ?… Il me fait mal à la tête.


ÉMILE.

Parfaitement, Mademoiselle.


JESSIE.

Où sont-ils donc ?

(Émile ouvre les persiennes.)


ÉMILE, (indiquant.)

Au fond du jardin, à gauche.


JESSIE.

On se croirait dans un casino.


GEORGETTE.

Mademoiselle se rappelle ? La chambre de Mademoiselle, à Étretat !


ÉMILE.

Je ferai observer que Monsieur le duc a fait préparer aussi l’éclairage du jardin au cas où Mademoiselle voudrait se promener. Elle n’a qu’à tourner ce bouton.

(Il tourne le bouton, le jardin s’éclaire.)

JESSIE.

C’est ravissant, mais de plus en plus balnéaire… Quel grand jardin !


ÉMILE.

Nous sommes aussi grands que l’Élysée.


GEORGETTE.

Si Mademoiselle veut se promener, voici son manteau.


JESSIE.

Non, merci. (Au maître d’hôtel.) À quelle heure Monsieur est-il rentré ?


ÉMILE.

À sept heures… il est monté s’habiller très vite : il dînait dehors.


JESSIE.

Alors, ces musiciens… je désirerais savoir… ces musiciens étaient commandés à l’avance ?


ÉMILE.

Naturellement, mais Monsieur leur a téléphoné de prendre leur service à huit heures au lieu de dix… pour le cas où Mademoiselle serait venue… ce qui s’est réalisé…


JESSIE.

Ah ! bien !… Maintenant, je reconstitue.


ÉMILE.

Je vais prier le chef d’orchestre d’espacer ses morceaux.


JESSIE.

S’il vous plaît !… (Émile disparaît dans le jardin.) Ce vieux domestique bavard a dit : « Le duc est monté s’habiller. » Donc sa chambre doit être au premier étage ?… Vous n’avez pas idée ?… (Se reprenant tout à coup avec pudeur, quand elle s’aperçoit de sa question étourdie.) Au fait, je ne sais pas pourquoi je vous demande ça !… (Soupir.) Vous voyez comme on change, Georgette !…


GEORGETTE.

Bah !… Mademoiselle a vingt ans passés, maintenant… Il faut bien qu’elle commence à vivre !…


JESSIE.

N’est-ce pas ? Allons, partez vite !… Vous connaissez déjà votre chemin dans cet hôtel, je suppose ?


GEORGETTE.

Comme si j’y avais toujours habité… Il n’y a rien d’autre à dire à Madame ?


JESSIE.

Rien !… (Georgette sort.)


ÉMILE, (revenant du jardin.)

Je ferme les volets, Mademoiselle ?


JESSIE.

Non pas !… Laissez-les ouverts… c’est plus joli !

(Jessie, debout, nerveuse, se verse à boire. Émile se précipite.)

ÉMILE.

Mademoiselle allait se tromper… Elle allait se verser du Sauterne en carafe.


JESSIE.

Vous êtes le maître d’hôtel ?


ÉMILE, (lui versant le cup.)

Il y a vingt ans que je suis le maître d’hôtel de Monsieur le duc, après avoir été dix ans son cuisinier.


JESSIE.

Je m’explique le soin que vous prenez de ma personne !


ÉMILE.

J’ai oublié de demander. Qu’est-ce que Mademoiselle prendra demain matin ?… Du chocolat, du thé… du café au lait ?


JESSIE, (rougissant légèrement.)

Hein ?… Je ne sais pas… Je n’ai pas envisagé la question.


ÉMILE.

Que Mademoiselle m’excuse si mon zèle m’a fait manquer à l’étiquette.


JESSIE.

Vous n’avez manqué que d’à-propos !… Il est vrai que, depuis tant d’années, vous devez être devenu un peu le confident de votre maître !


ÉMILE.

Monsieur le duc veut bien avoir quelque considération pour moi, voilà tout !… J’ai écrit, sous sa direction, un livre de recettes gastronomiques qui a paru à la maison Hachette et Monsieur le Duc veut bien m’appeler quelquefois, en manière de plaisanterie, « le Sainte-Beuve de la casserole ».


JESSIE, (tentant une amabilité.)

Je serai très heureuse d’avoir auprès de moi un serviteur aussi distingué… Car nous sommes peut-être destinés à nous revoir ?


ÉMILE, (d’un ton sentencieux et réservé.)

Dieu dispose, Mademoiselle… J’entends la sonnette de Monsieur le duc… Sans doute vient-il de rentrer.

(Il sort. Jessie attend. Une petite angoisse passe visiblement en elle. Elle se tapote la place du cœur comme pour le calmer. Au bout de quelques instants on frappe à la porte, d’ailleurs restée ouverte.)


Scène II


JESSIE, LE DUC DE CHAVRES, puis LE MAITRE D’HÔTEL


LE DUC.

Je puis ?


JESSIE.

Mais certainement.

(Elle reste debout, de dos à Chavres comme si la confusion l’empêchait de se retourner. Chavres entre, se jette à ses genoux, lui baise longuement la main et le poignet.)

CHAVRES.

Merci !… Merci !…


JESSIE, (au bout d’un moment.)

Je vous en prie !


CHAVRES, (avec un élan goulu et une voix plus fiévreuse qu’au premier acte.)

Enfin !… enfin !… C’est donc vrai !… Elle est à moi… à moi, l’enfant exquise !… Nul maintenant ne pourra porter la main sur elle.


JESSIE, (embarrassée.)

Relevez-vous, voyons… les domestiques…

(Il va fermer la porte.)


CHAVRES.

C’est une telle surprise !… Je vous espérais si peu !


JESSIE.

Vraiment… à ce point ?… Vous m’étonnez !


CHAVRES.

J’avais même pris mon parti de la déception, en sorte que j’ai été tuer les heures et cartonner au cercle… Au lieu de l’attente passionnée, ma soirée s’est fondue dans une espèce de douceur résignée.

(L’orchestre a repris dès la rentrée du duc.)

JESSIE.

Si vous ne m’espériez pas du tout, pourquoi ces musiciens, je vous prie ?


CHAVRES.

Ils étaient commandés depuis hier.


JESSIE.

Pourtant, nous ne devions rentrer qu’après avoir dîné à Armenonville ? Cet accompagnement méthodique, calculé, devait être compris, je suppose, dans la seconde partie du programme… le protocole de la chute ! Pourquoi avoir devancé leur horaire ?… (Souriant.) Le Sainte-Beuve de la casserole vous a vendu, mon cher !


CHAVRES.

Quelle vieille pie !… Il a dû vous assommer avec ses histoires !… Pourquoi riez-vous si fort ?


JESSIE.

Je ris parce que, mon cher, à tant faire, vous auriez bien dû vérifier le programme jusqu’au bout… Vous n’êtes pas musicien ?


CHAVRES.

Non.


JESSIE.

Vous ne dansez pas ?


CHAVRES.

Non plus.


JESSIE.

Un two step !… Oh ! un two step !… On voit bien que vous ne dansez pas en effet !… Imaginez, pour moi qui adore la danse, un two step à une heure un peu plus… tardive !… Pourquoi pas la valse-hésitation ?… Ce serait plus de circonstance !

(Il veut lui prendre la taille, elle s’échappe en esquissant un pas de danse.)


CHAVRES.

Ah ! petite railleuse !… Vous êtes jolie ainsi !… Faites deux pas encore sur ce fond de marronniers… le temps de vous savourer.


JESSIE.

Non, non, arrêtez cette musique… ou je vais finir par m’envoler par la fenêtre comme dans le Spectre de la Rose !… Vous serez bien avancé… Que je ne les entende plus !… Arrêtez-les !…

(Il va dehors, sur les marches, et parle de loin aux musiciens. Elle s’approche de la table et se verse un peu de champagne, puis se mord un doigt presque jusqu’au sang. La musique se tait.)

CHAVRES, (revenant.)

Pas faim, petite fille ?… Vous n’aviez pourtant pas dîné chez vous et je vois que vous n’avez touché à rien… Un peu de ce koulibia ?


JESSIE.

Je ne suis pas gourmande !… Du raisin, peut-être… j’ai la gorge si sèche !… (Il lui tend un raisin.) J’adore manger le raisin à la grappe, comme les vendangeurs… Nous avons fait quelquefois les vendanges, maman et moi, du côté de Poitiers… C’était amusant comme tout ! Tenez, ainsi !

(Il tend la grappe et elle mord à même.)

CHAVRES.

Vous avez quelque chose d’animal qui me ravit ! Cette épaule ronde et musclée de jeune faune, ce…

(Il s’approche d’elle, la respire et lui baise les paumes des mains.)

JESSIE, (riant pour déguiser l’appréhension.)

Quand j’étais petite, je soufflais dans la peau des raisins… mais on ne peut pas arriver à les gonfler… Ça ne réussit qu’avec les feuilles de pivoine ou de rose… Alors, on fait : pan !… (Elle tape sur sa main.) Je suis encore enfant hein ?… Pas trop ?…


CHAVRES.

Ah ! femme ou enfant, vous êtes créée pour aspirer la vie à pleins poumons !


JESSIE, (étirant les bras.)

C’est à dire que je dois avoir quelques petites dispositions au bonheur !… Oh ! dites… rendez-moi heureuse !… J’en ai tant envie !


CHAVRES.

Soyez tranquille… J’ai mission de vous éveiller toute, de réaliser vos aspirations… Mais vous avez donc été déjà malheureuse ? À quel âge ?


JESSIE.

Ne pas être heureux, pour les uns, c’est un état supportable… mais pour d’autres…


CHAVRES.

Ah ! c’est vrai ; la religion en a fait le Purgatoire…


JESSIE.

Vous non plus, vous n’avez pas l’air plus heureux que ça, vous savez ? On lit dans vos yeux de la solitude… Laquelle ? Celle des égoïstes, naturellement.


CHAVRES.

Non, Jessie, la plus amère de toutes, peut-être… celle des voluptueux repentants !


JESSIE, (le mot, l’approche des lèvres, l’haleine du désir, la font un peu instinctivement reculer sur son fauteuil.)

Ah !


CHAVRES.

Déjà à mon déclin, j’ai l’impression d’être un vieux jouet houleux, d’avoir perdu ma vie, et je me reprends à espérer comme dans l’adolescence… Aimer une femme !… aimer !… Voyez-vous, petite, vous redoutiez de vous abandonner à un amateur d’expériences. Eh bien, non, je dissimulais, pour ne point vous effrayer, une attirance plus digne… Mes passions d’autrefois je les ai crevées sous moi, comme de vieux pur sang épuisés à la course… Il ne me reste qu’un cœur neuf, inemployé, tout enivré de vous… Je vous aime avec tendresse… j’aspire à vous… à cette convalescence… Votre fraîche image s’est installée ici, depuis des mois… Il y a si longtemps déjà que vous avez traversé les murailles !… (Étonnée de ce langage si inattendu de la part d’un viveur endurci, elle regarde les murailles désignées, naïvement, comme pour y chercher une issue.) Allons, allons… pas de nuage dans vos yeux, toujours si limpides, si pétillants !… Quel contraste curieux !… Tantôt vous êtes une enfant enjouée qui oublie tout… vous avez quinze ans !… Tantôt on découvre en vous une maturité, une clairvoyance amère qui ferait croire à une très longue expérience amoureuse, si l’on n’était absolument persuadé que vous êtes demeurée sage, sinon innocente.


JESSIE, (qui déchire maintenant des fleurs.)

Ah ! mon ami, c’est qu’en effet la vie n’a pu me laisser beaucoup d’illusions !… Si vous imaginiez ce qu’est, au fond, l’existence ratée d’une jeune fille de mon espèce !… N’en parlons plus… C’est fini !


CHAVRES.

Vous avez lancé ça, comme vous auriez dit : « Tant pis ! on liquide ! »


JESSIE.

C’est de votre faute aussi… Oui, vous avez adopté le ton grave et je me suis mise à l’ unisson… Il ne faut jamais me faire réfléchir, moi !… Ce que j’éprouve est assez compréhensible, n’est-ce pas ? Je pense… je pense à ma jeunesse avec ce qu’elle a eu de bon et de mauvais… à mon enfance qui finit ce soir.


CHAVRES.

Impression, impression… voilà tout.


JESSIE.

Oui… une impression. C’est comme si on délaissait des êtres jusque-là chéris, malgré leurs défauts… des choses aussi… des amis qui vous diraient de loin : « Qu’est-ce que tu fais là, ma petite ? » C’est comme s’il y avait quelque part, en ce moment, des yeux rouges qui pleurent derrière un arbre, dans un jardin… là bas…


CHAVRES.

Jessie, ne soyez pas inquiète. J’ai causé avec votre maman… Elle était calme, rassurée.


JESSIE.

Oui… maman… elle ! Que voulez vous ? Je suis à la fois ici et là-bas. Je vous regarde et, en même temps, je songe à la soirée qui vient de se terminer là-bas… sous les tilleuls et les acacias de la terrasse… Ils jouent aux cartes… On a allumé la lampe… les papillons tournent…

(Elle a le regard posé dans le vague, les doigts, machinalement, font tinter le cristal d’un verre.)

CHAVRES.

Ce que vous éprouvez de si fort et de lancinant est une angoisse connue, l’angoisse nuptiale… Laissez-vous aller, fermez les yeux, ne pensez plus, donnez-vous tout entière à cette angoisse délicieuse… toute…

(Il se penche sur elle. Elle lève les coudes, d’une façon à la fois chaste et désespérée. Elle ploie sous la pression des bras. À ce moment on frappe à la porte.)

CHAVRES.

Qu’est-ce que c’est ?


JESSIE, (riant tout à coup comme une enfant amusée et délivrée.)

Votre maître d’hôtel, sans doute.


CHAVRES.

Encore un qui n’aura jamais le sens de l’opportunité… Entrez !


ÉMILE, (faisant signe à Chavres.)

Monsieur le duc ?


CHAVRES.

Qu’y a t il ? (À Jessie.) Vous permettez ?

(Il remonte au fond et on entend quelques bribes du colloque à voix basse.)

CHAVRES.

Hein ?… Grave ?… Quand ?… On est là ?… Attendez à la porte… (Un temps assez long. Le domestique se retire avec force gestes.)


JESSIE, (pendant qu’Émile se retire.)

Que se passe-t-il ? Vous avez l’air inquiet, tourmenté.


CHAVRES.

Un contretemps fâcheux… La vie est stupide et incohérente.


JESSIE.

Qu’est-ce que c’est ? Vous ne pouvez pas me laisser ignorer.


CHAVRES.

J’ai un fils, Serge, que je tiens assez éloigné de ma vie… un assez mauvais sujet pour qui je nourris parfois une affection horripilée, parfois un sentiment plus tendre… Je l’ai justement quitté à sept heures… Est-ce qu’on ne m’apprend pas que cet animal-là s’est fait bêtement renverser par une automobile dans les Champs-Élysées ?… Contusions graves, paraît-il… Il me réclame…


JESSIE.

Oh ! je suis désolée… Courez vite, mon ami… Je ne supporterais pas une minute l’idée que je sois un obstacle à votre impatience !


CHAVRES.

Mon Dieu… ces contusions n’ont peut être pas le caractère de gravité qu’on suppose !… Demain matin, par exemple…


JESSIE.

Qui est venu vous avertir ?


CHAVRES.

Des amis à lui… Ils sont là, à ma porte, dans une limousine, paraît-il.


JESSIE.

Dans ce cas, si l’on vient vous chercher en auto, c’est que l’état est sérieux… Allez, je vous en supplie, au moins vous rendre compte… Peut-être reviendrez-vous rassuré… Et ce n’est pas une demi-heure de plus ou de moins à attendre…


CHAVRES.

C’est vous qui le dites !…


JESSIE.

Je vous assure… vous seriez demain (Elle a hésité sur le mot.) bourrelé de remords, et moi aussi… Vous voyez, je partage déjà vos ennuis et chagrins.


CHAVRES.

C’est une preuve d’affection que vous voulez bien me donner. Dommage !… Nous étions si bien partis !


JESSIE, (avec un sourire et les yeux baissés.)

Nous arriverons !


CHAVRES.

Je vous adore… Vous êtes la bonté même ! (Il lui baise la main passionnément.)


JESSIE.

L’appartement de votre fils est loin d’ici ?


CHAVRES.

Du tout !… Rue de Bassano, à dix minutes d’auto !… Je vous jure que, de toute façon, je serai de retour dans une demi-heure au plus tard. Mais qu’est-ce que vous allez faire pendant ce temps ?


JESSIE.

Ne vous inquiétez pas de moi. J’ai là un livre que j’avais commencé… et puis mon impatience de vous savoir rassuré me tiendra compagnie… Ne regrettez pas cette pause ! Elle sera excellente, au contraire, pour me familiariser avec l’atmosphère de votre maison… Ça allait déjà mieux depuis un instant et, quand vous reviendrez tout à l’heure, je serai tout à fait… (Elle cherche le mot.) guérie !…


CHAVRES.

Je cours et reviens… Le maître d’hôtel m’attendra !


JESSIE.

Ne me l’infligez pas, surtout !


CHAVRES, (sortant.)

Émile, ne m’attendez pas… vous pouvez monter.

(Jessie referme la porte. Seule, elle a un mouvement de détente. Visiblement cette pause lui fait l’effet d’une halte. Elle sourit à sa soudaine solitude ; elle tire un livre d’une petite bibliothèque, vient s’accouder à la table, puis se lève, allume la lampe de chevet près du lit, se regarde dans la glace, étire les bras, prend sa boîte en or, y puise un peu de rouge qu’elle se passe sur ses lèvres, puis, après une hésitation, commence à dégrafer sa robe comme si elle allait se mettre au lit. Tout à coup, elle sursaute. Elle entend un bruit au volet fermé de la porte-fenêtre.)

JESSIE.

On gratte… On dirait que quelqu’un essaie d’ouvrir les volets… Si je sonnais ?… Voyons, suis-je bête d’avoir peur !…

(Elle s’approche de la fenêtre dont les vitres sont restées ouvertes. On entend :)

UNE VOIX, (au dehors.)

Jessie… Ouvre… Ouvre…

(Rapidement, en retenant une exclamation de stupeur, elle ouvre. Max se glisse, chapeau mou baissé sur le front, et referme le volet.)


Scène III


JESSIE, MAX


JESSIE, (elle le regarde avec hébétude, sans comprendre.)

Oh ! par exemple, ça passe toute imagination !… Qu’est-ce que c’est que cette extravagance ?… Tu as osé !… D’abord, par où as-tu pénétré dans le jardin ?… Et qu’est-ce que tu viens faire ici ?… Ah ! si tu en arrives à ces folies-là !


MAX.

Je me suis glissé avec les musiciens de l’orchestre… Le domestique m’a laissé passer quand j’ai dit que j’allais les rejoindre.

(Alors une rage folle la saisit.)

JESSIE.

Quel toupet !… Ici… à ma porte… tu t’es permis !… Tu espères t’accrocher à moi et faire du scandale ! Ah ! il va t’en cuire, je t’en réponds ! Veux-tu bien déguerpir immédiatement ou je te fais mettre dehors ?… Mais… mais… il y a quelque chose encore de plus extraordinaire là-dessous !… Pour oser frapper à la fenêtre, comment savais-tu que j’étais seule en ce moment ? Comment savais-tu même qu’il y avait des musiciens ?… Tu mens ! Je sens que tu mens… que tu as sur la conscience quelque coup plus louche !


MAX.

Oh ! c’est bien simple… J’errais désespéré devant le trottoir de l’hôtel vers huit heures…


JESSIE.

Délicieux ! Tu procédais à l’étude du terrain !


MAX.

Tout à coup j’ai aperçu sur l’autre trottoir Georgette qui venait te rejoindre… Elle a de l’affection pour moi, Georgette : elle m’a vite renseigné.


JESSIE.

En voilà une qui ne fera pas long feu chez moi !


MAX.

Depuis que le domestique m’a laissé entrer, je me tenais dans le jardin, dissimulé… Je vous ai aperçus tout à l’heure, quand vous avez, le duc et toi, ouvert la fenêtre.


JESSIE.

Mais ça ne m’explique pas comment tu l’as vu partir !… Parle donc ! Parle !… Avoue !… (Tremblante.) Ah ! ça !… ah ça !… est-ce que… ? Oh ! non, par exemple, je me refuse à le croire… malheureux ! Tu n’aurais pas osé aller jusque-là… Ah ! tu ne sais pas, dans ce cas, comme je me vengerais !…


MAX.

Tout… j’ai tout osé pour empêcher cet homme de t’avoir… même les moyens les plus extravagants !… Je risquerais ma peau s’il le fallait… J’avais préparé dix manières de parvenir jusqu’à toi, une fois entré dans la maison… car je jure bien que rien ne m’aurait empêché de te découvrir… Tu as affaire à un fou !… Oui, tu entends à un fou, résolu à tout !


JESSIE.

Mais tu me perds, malheureux !… Mais c’est insensé ! Où est-il en ce moment ? Où est-il ? Qu’en as-tu fait ?


MAX.

Tu veux le savoir ?… (Sarcastique.) Oh ! ne crains rien pour lui !… L’auto, avec deux amis à moi, est venue le prendre… Elle doit brûler la rue de Bassano… À ce moment, on l’instruira que le fils a été blessé dans une maison amie et, après lui avoir fait faire quelques détours, en passant par l’avenue du Bois, on le déposera très poliment à Neuilly, presque à l’entrée de la porte Maillot. Tu vois, ce n’est pas le diable… Le temps qu’il hèle un taxi, qu’il revienne ici… vingt-cinq minutes en tout… C’est peu, mais assez pour qu’en revenant chez lui il trouve la maison vide… car tu vas me suivre immédiatement, Jessie !


JESSIE.

Ah ! j’étouffe de colère !… Voilà ce que vous avez combiné, à deux ou trois… ce truc fameux et romanesque, conçu entre copains, je vois ça, dans un bar ou une brasserie de la gare Saint-Lazare ? Ah ! ce que vous avez dû faire les farauds quand vous avez trouvé ça !… Un coup réglé avec, sans doute, l’auto d’un camarade ! Tu as la cervelle troublée par les romans de cinéma et les premières pages de journaux… espèce de sot !… (Tout à coup.) Mais non, tu as surtout escompté un scandale… voilà… tu as calculé que ma situation, après, serait intenable ici… C’est du chantage, du bas chantage ! Et tu as cru, imbécile, qu’en me faisant passer pour quelque fille rouée et de bas étage tu m’aurais à toi, que je t’appartiendrais ?… C’est idiot !… Allons, file. Je te donne une minute, tu entends, pas une seconde de plus, pour sortir de cet hôtel !


MAX.

Oui, si tu pars avec moi, Jessie !


JESSIE.

Tiens, c’est à pouffer de rire, à force de niaiserie et de bêtise ! Et dire qu’un garnement comme toi peut détruire votre vie en une seconde !


MAX.

Je viens de t’avertir que j’étais fou… J’irai jusqu’au bout… Oui… le scandale… le scandale qui te sauvera !… Il y a deux solutions, vois-tu… ou que tu t’en ailles avec moi, ou que tu t’en retournes à la maison…


JESSIE.

Il y en a une troisième sur laquelle tu n’avais pas compté… la plus simple… que je te fasse mettre à la porte par les domestiques…


MAX.

Ose.


JESSIE, (courant à la porte de la galerie.)

Immédiatement… Moi non plus je ne redoute pas le bruit… Non… non… coup nul !… Je me justifierai facilement… je dirai la vérité… Et j’aurai vite fait d’édifier cet homme, ce parfait galant homme, trop chevaleresque pour ne pas deviner que je suis irresponsable de ton incongruité !


MAX.

Trop chevaleresque !…


JESSIE.

Oui… cet homme du monde que vous avez osé berner, ridiculiser comme de petits voyous que vous êtes !…


MAX.

Jessie… rentre à la maison… Nous partirons ensemble ou je resterai !


JESSIE.

Ah ! c’est ainsi… tu l’auras voulu !

(Elle s’élance.)

MAX.

Fais attention, Jessie, fais bien attention, une dernière fois !… Si tu ne devines pas, au son de ma voix, la gravité de la situation et mon état d’esprit, c’est, que tu es complètement abusée… Écoute sans broncher, je te prie… Nous avons vingt minutes… ne perdons pas de temps ! Je t’affirme que tu n’appartiendras pas à cet homme ! Tu es ma chair et mon âme… Je mourrai de toi ou tu seras ma femme, rien que la mienne… Par n’importe quel moyen j’empêcherai le crime auquel tu as lâchement consenti !


JESSIE.

Le crime !… Il parle de crime !


MAX.

Parfaitement, le crime contre l’amour, contre la nature… Deux êtres jeunes qui s’aiment s’appartiennent de droit. Ils doivent triompher de tout ! Voyou, dis-tu, celui qui vient s’interposer et interdire cette saleté-là ?… Mais un, tout de même, avec lequel il va falloir compter… De ce ponte vanné ou de moi, qui l’emportera ?… On verra… Banco !… Je tiens le coup !

(Il s’accote à la table. Elle le considère, épouvantée. Puis, devant le danger, elle change d’attitude et sa voix s’atténue.)

JESSIE.

Oui… oui… cette fois, j’ai compris… Tu as complètement perdu la tête… J’ai affaire à un égaré… Aucun raisonnement ne pénétrera cette cervelle en fièvre !…


MAX.

Aucun !


JESSIE.

Voyons, voyons, pourtant… avant que j’appelle… essaie de te retrouver… Max… Tu ne vas pas m’obliger à cette chose honteuse : te faire chasser d’ici ?…


MAX.

Voilà qui m’est égal !


JESSIE.

Réfléchis une seconde, tu comprendras que tu t’es lancé dans une équipée perdue d’avance !… Tu vois, je ne me fâche plus… Là… je raisonne. Tu es encore accessible à un raisonnement, hein ? Voyons, si tu t’entêtes à rester ici, tu ne vois pas que tu vas être acculé à un camouflet ridicule ?…


MAX.

Et après ?


JESSIE, (avec précaution, la voilà qui s’approche de Max, essaie de sourire pour le calmer, et lui parle comme à un bébé rageur.)

Il faut avoir dix-huit ans pour se lancer à corps perdu dans un enfantillage aussi romanesque !… Avec deux sous de bon sens, tu comprendrais qu’un plan comme celui que tu as conçu ne s’exécute pas ! Mais qu’est-ce que tu voulais réaliser au fond ?… J’avoue que je ne comprends pas !… M’enlever ?… Vivre avec toi ?


MAX.

Parfaitement !


JESSIE.

Mais nous l’avons envisagé cent fois !… C’est un compte réglé !… À moins que tu aies gagné une fortune cet après-midi… As-tu gagné une fortune ?


MAX.

Je n’ai rien… absolument rien et je t’enlève tout de même !


JESSIE.

Oh ! Max… quelqu’un qui t’entendrait !… C’est bouffon ! Tu m’aimes et tu prétendrais gâcher ma vie, mon avenir, me condamner à la misère !


MAX.

Si je lâche mes examens, on m’offre du jour au lendemain une très belle situation dans le commerce.


JESSIE.

Comment donc ! La vie en meublé… la femme de ménage… la matérielle au tripot et, le dimanche, une petite promenade en bicyclette aux Vaux-de-Cernay ! Tu vois grand !… Merci pour moi !… Allons, retrouve-toi, Max !… Te voilà déjà plus calme… Je vais t’excuser comme je pourrai, tout à l’heure… Je ne te garderai pas rancune, je te le promets… (Câline.) Si tu t’en vas tout de suite, par exemple… C’est fini, n’est-ce pas ? Calmé ? En voilà des drames, mon Dieu !… Quel tout petit tu fais !

(Elle essaie de rire, pour se rassurer elle-même. Silence.)

MAX, (abattu.)

Eh bien, si tu ne veux pas tenter la vie avec moi, alors…


JESSIE.

Alors, quoi ?


MAX, (changeant de ton, devenant suppliant.)

Oh ! chérie… chérie… que je t’emporte une heure… une heure seulement… ici ou ailleurs… mais pas cette étreinte misérable !


JESSIE.

Oh !


MAX.

Avant de nous séparer, que tu aies senti passer la jeunesse…


JESSIE.

Mais c’est aussi impossible…


MAX.

Que je te quitte, t’ayant appris l’amour, le vrai… Et après je consens à te laisser là, exténuée ou repue… je partirai dans la rue en sifflant et en marchant droit devant moi !


JESSIE.

Tu rêves tout haut, tu fanfaronnes. (Elle lui frappe le front.) Oh ! cette idée fixe ancrée là-dedans ! Mais c’est disproportionné, voyons… Tu souffres mille fois trop pour le peu que tu perds !


MAX.

Il n’y a pas de détresse trop grande quand on aime, et je suis désespéré… Vraiment, tu ne veux pas ?


JESSIE.

Non, non !


MAX.

Tu ne veux pas me suivre, Jessie ?


JESSIE.

C’est impossible !


MAX.

Tu ne veux même pas, non plus, rentrer à la maison ? Mais qu’est-ce que j’ai donc fait pour être aussi malheureux ? C’est à crever ! Pourtant, je ne suis pas méchant… je suis un bon petit cœur, je t’assure, qui se débat et qui t’aime tant !

(Il s’effondre à terre et pleure.)

JESSIE.

À la bonne heure ! Je t’aime mieux ainsi, effondré !… Il y a plus de force dans ta douceur et ta fragilité que dans ta colère ! (Elle lui relève la tête et la pose sur ses genoux.) Pauvre petit oiseau ! Sois gosse… sois enfant… là… sur mon épaule… que je te dorlote une seconde avant que tu t’en ailles… (Elle susurre avec câlinerie.) Car tu vas partir, n’est-ce pas, mon chéri ? Tu ne voudrais pas faire de la peine à celle que tu aimes, n’est-ce pas ? Ce serait vilain… et puis, ce ne serait pas toi, ça !


MAX.

Oseras-tu m’abandonner, et t’en aller vers ton horrible bonheur, le sourire aux lèvres ?


JESSIE.

Le bonheur ? Ah ! va, celui qui est le plus à plaindre, peut-être, ce n’est pas le délaissé, c’est celui qui délaisse !


MAX.

Des mots !… Si c’était lui, au contraire, qui allait te donner conscience de ta chair !… Oh ! cette idée… cette idée !…


JESSIE.

Allons… ne recommence pas… Tu t’étais calmé ! C’est désespérant !


MAX, (se levant et cherchant à l’entraîner.)

Viens, Jessie, par pitié… Je t’aimerai tant !… Allons-nous-en de cette maison… Que veux-tu que je devienne ? Il n’y a plus qu’à se flanquer une balle dans la peau !

(Alors, elle s’appuie à son épaule, et à voix basse, confidentielle et passionnée.)

JESSIE.

Petit bête, va !… Mais tu sais bien que tôt ou tard je te reviendrai… Alors ?… Laisse-moi donc le temps de devenir riche, de n’avoir plus besoin de subsister… Tu n’as pas confiance ?… Tu l’as dit, pourtant, nous sommes trop jeunes, et même, sans nous être possédés, j’ai été ta première maîtresse, tu as été mon premier amour… Rien ne peut nous enlever ce trésor-là !… Embrasse-moi !… (Il lui saute au cou.) Puisque je t’affirme qu’il sera à toi, ce visage, mon joli… qu’il sera à toi, ce corps, à toi seul !…


MAX.

Oui, l’avenir, l’avenir ! Je n’ai pas confiance dans ce type-là… Il a de la barbe au menton ! Tout de suite… tout de suite… Au secours, Jessie !


JESSIE.

Essuie ton front en sueur !… Tes beaux cheveux sont tout en désordre… Tu es dans un état !… (Elle lui essuie le front avec son mouchoir. Subitement, avec rage.) Tiens, cette idée que tu es là, toi, le souffrant, le désespéré… toi, le pauvre… Ah ! ce qu’ils me feront payer tes larmes !… Mon gosse, si c’était possible, si c’était seulement possible !… Mais ça ne l’est pas… Allons, prends ton chapeau !… Ne fais pas de mal à ta pauvre Jessie qui te pardonne et que tu tortures !… Je t’en conjure, va, et laisse là cette femme sans courage à qui tu voulais apporter l’amour et à qui tu n’as apporté que le désespoir !

(La porte de gauche s’ouvre brusquement et Serge, en habit, la canne à la main, apparaît, suivi du maître d’hôtel.)


Scène IV


JESSIE, MAX, SERGE, ÉMILE


SERGE.

C’est bien ça !… Je m’en doutais !… Il me paraît que nous sommes en pays de connaissance… Du diable si j’aurais supposé, chère Mademoiselle, cet après-midi à Rueil, que je vous rencontrerais quelques heures plus tard en aussi belle compagnie !… Vous ne sortez jamais seule, à ce que je vois !… Allons, trêve de plaisanterie ! Où est mon père ?


JESSIE.

Monsieur, je ne comprends pas !… Vous m’avez été présenté cet après-midi comme mandataire d’une personne qui…


SERGE.

Parfaitement, on vous a présenté cet après-midi le marquis d’Aubrive ; c’était faux… c’était une dissimulation que mon père a faite, par je ne sais quel scrupule !… Je suis Serge de Chavres…

(Jessie et Max se regardent avec épouvante.)

JESSIE.

Vous !


SERGE.

Et je veux savoir comment Monsieur s’est faufilé à pareille heure dans l’hôtel paternel, tandis qu’on se servait indûment de mon nom pour contraindre le duc à sortir de sa maison. Sur ce chapitre-là, je n’entends pas la blague ! (Silence.) Vous vous taisez ?… Je me trouverais donc en face de deux complices ?…


JESSIE.

Monsieur, vous perdez toute mesure !… Même si vous êtes le fils du duc de Chavres, vous n’avez pas qualité pour m’apostropher de cette manière !


SERGE.

La vôtre manque de chic, Mademoiselle… Vous vous êtes trompée de porte… Pas ici… Allez faire ça dans un autre café !


MAX, (bondissant.)

Je vous défends d’insulter une femme respectable qui n’est pour rien dans cette algarade dont je revendique toute la responsabilité…


SERGE.

S’il vous plaît ?… Qui êtes-vous, pour me défendre quelque chose ?… De quelle cave sort cet arrière-petit-neveu de Don Quichotte ?… Je ne vous connais pas, mais ce point d’honneur a l’air de vous convenir à merveille… Vous tenez passablement l’emploi. On a la vocation, ou l’on ne l’a pas… (Du bout de sa canne.) Mademoiselle, à la fin, vous plairait-il de me dire le nom de ce Monsieur ?


MAX.

Qu’importe mon nom !… Je suis un inconnu pour vous. (Désignant Émile.) Je parlerai si vous voulez bien m’écouter sans témoin.


SERGE.

Retirez-vous, mon vieil Émile… Je sais à quoi m’en tenir maintenant… Et je crois qu’il n’y a plus rien à craindre.


ÉMILE.

Monsieur veut-il me permettre ?… Quand tout à l’heure mon…


SERGE.

Rien !… Vous avez du flair, Émile, pour un ancien maître-queux. Car c’est ce bon serviteur qui, entendant des éclats de voix extraordinaires dans la chambre de son maître, a deviné la mystification et m’a téléphoné illico… Je vous proposerai pour le prix Montyon, Émile… et ça compensera un peu les débordements de votre maître… Allez !

(Émile sort en fermant le porte. Jessie, presque évanouie, s’appuie à un meuble.)

SERGE, (avec hauteur.)

Nous disions ?…


MAX.

Voici : je suis un camarade d’enfance de Mademoiselle Cordier, j’ai voulu l’empêcher de faire une bêtise et de passer la soirée en tête à tête avec le duc… Dans la nécessité d’éloigner votre père, j’ai usé du premier moyen venu. Deux de mes amis l’ont simplement conduit à Neuilly, soi-disant pour vous retrouver dans une maison amie… J’affirme qu’il a été convenu que l’auto le laisserait en plan et filerait aussitôt au garage… Vous voyez, il n’y a là qu’un simple stratagème sans gravité, pour gagner du temps.


SERGE.

Un rien !… Une paille !… C’est une gaminerie charmante… charmante… comme dit la chanson… Vous avez un protecteur hardi, Mademoiselle.


JESSIE.

Mais regardez-moi mieux, Monsieur !… Vous ne sentez donc pas que vous faites l’erreur la plus grossière et la plus plate ?… Il me semble, moi, que si j’avais rencontré cette jeune fille dans sa maison, dans son milieu, sous la garantie même de l’amitié de votre père, je n’hésiterais pas à me dire : « Il doit y avoir méprise… Cette jeune fille-là n’est sûrement pour rien dans l’affront qu’elle subit la rage au cœur », et humiliée, Monsieur, à un point que vous n’avez pas l’air de soupçonner !… (À Max.) Tiens, malheureux… voilà l’équivoque que tu as provoquée et les soupçons dont je suis salie !… Quelle honte !… Moi, moi !…


MAX.

Patience, Jessie ; dans un instant tout sera clair !


SERGE.

Je ne demanderais pas mieux que de vous croire, Mademoiselle… Je me suis présenté à votre villa comme un intermédiaire ; c’était exact… J’avoue pourtant que la curiosité que j’avais de votre personne, de vos relations avec mon père me poussait aussi. Et tout de suite je vous ai vue, fine, élégante, racée, de manières très aristocratiques même… Oui, mais, alors, que voulez-vous, avec la meilleure volonté du monde… la présence inexplicable de Monsieur…


MAX.

Vous la jugez telle !


SERGE.

Cette mystification rocambolesque… hein ?… Elle serait à votre insu… peut-être à votre corps défendant ?


JESSIE.

Oh ! l’histoire est encore plus bête que tout ce que vous pouvez imaginer !… Oui, naturellement, la première hypothèse qui vient à l’esprit, c’est celle de la petite femme perverse, de l’amant jaloux qui s’acharne… cela va de soi !… Eh bien, non, pas même ! Ça, voyez-vous, Monsieur, c’est encore en pension… ça, c’est un petit garçon, un bête de petit garçon avec lequel j’ai été élevée. Il s’est tout simplement épris de la petite fille dès l’âge du cerceau et, selon l’habitude, il a toujours compté qu’on s’appartiendrait l’un à l’autre… Alors, ce garçon a appris tout l’heure, à la maison, que j’allais pour la première fois de ma vie… (Serge, du coup, ne peut, s’empêcher de ricaner, mais Jessie le regarde de ses grands yeux francs et fixes.) Oui, Monsieur, pour la première fois… franchir le seuil d’une garçonnière… Subitement, avec des camarades, il s’est monté la tête et…


MAX, (s’avançant.)

Et j’ai tenté, par n’importe quel moyen, la persuasion ou le scandale, d’empêcher que la jeunesse encore intacte soit flétrie, gâchée pour avoir, un soir, servi de passe-temps à un amateur de primeurs plus ou moins blasé… J’ai tenté que cette petite n’aille pas se livrer sans amour à cette misère et ne devienne pas demain une recrue de la noce parisienne… J’ai…


JESSIE, (essayant de le faire taire.)

Max !… Max !… Veux-tu, à la fin !…


SERGE.

Laissez… Ce n’est pas pour moi !…


JESSIE.

Quel fou !… Qu’il s’en aille, chassez-le ! Je ne veux plus l’entendre !


MAX.

Et, en venant, moi qui l’aime, mais qui, en effet, ne suis pas son amant, essayer de l’arracher à cette prostitution-là, j’ai peut-être agi comme un enfant écervelé, vous avez toutes les raisons de me trouver ridicule, je vous l’accorde, grotesque même… mais ça m’est égal !… Ce qui prime, voyez-vous, c’est la sincérité et la nécessité de sauver ce qu’on peut sauver !… C’est raté, tant pis ! Vengez-vous ! Si j’ai dépassé les bornes de l’impudence, allez-y… calottez ce garnement qui restera sans sourciller, les bras croisés, et qui s’en fout !…

(Il se poste dans une attitude de défi et la tête haute.)

SERGE.

Eh, eh ! Il a du cran, le petit !… Un peu toupétueux tout de même, mais je ne déteste pas ça !… Alors ce serait vrai ? Ce serait… ah ! non ! pas possible !… l’innocence… le Rubicon ?… Vous ne cherrez pas quelque peu, mes enfants ? Alors cette petite demoiselle Cordier que j’ai vue cet après-midi avec son ruban dans les cheveux…

(Il s’arrête. À ce point de suspension. Jessie répond par hochement de tête.)

JESSIE.

Je vous en prie, Monsieur ! Après un pareil aveu, je sens que je vais avoir à souffrir mille railleries de votre part.


SERGE.

Eh bien, vrai !… C’est un as, papa !… Mais c’est tout de même dégoûtant ce qu’il allait faire là !… Comment, je croyais venir à son secours, parer quelque vilain coup monté et je tombe en pleine idylle contrariée !… (Se rapprochant d’eux, mi-blagueur et mi-curieux, en faisant des moulinets avec sa canne.) Car c’est une idylle… une idylle et voilà tout… mieux, une fable… « Deux gamins s’aimaient d’amour tendre, un loup survint à jeun qui cherchait aventure. » Et le loup, c’était mon père, mon saint père qui s’amuse à piétiner ces plates-bandes idylliques avec ses gros souliers à clous et à talons rouges !… Aimez-vous les histoires ingénues, m’sieurs dames, nous en vendons !


JESSIE.

Je sais que j’ai acquis tous les droits à votre moquerie… Considérez pourtant que je suis là, impuissante devant vous, couverte de confusion…


MAX.

Épargnez-la… Monsieur…


SERGE.

Moi, railler, non pas !… Je reconstitue maintenant, je reconstitue en une minute.


JESSIE.

Je ne crois pas.


SERGE.

Si fait… Tenez, Mademoiselle, cet après-midi je n’ai pas douté un seul instant, je l’avoue, que vous ne fussiez depuis longtemps la maîtresse de mon père et même une petite femme experte et gentiment rouée.


JESSIE.

Ah ! vous voyez !


SERGE.

Depuis un instant, je constate que je vous avais mal regardée, comme vous me le reprochiez tout à l’heure… Il y a, dans vos yeux gris-bleus, une nuance d’enfance réelle, teintée de tristesse, qui ne trompe pas… Je vous vois très bien, il y a quelques années à peine, en jupe courte, jouant dans le jardin de la villa, avec un collégien tendre et effronté… Je vous vois, courant, les cheveux défaits, le rire en fleur… et puis je vois vos yeux s’attrister graduellement… Je devine… c’est la gêne qui est entrée dans la maison, les sales papiers bleus… c’est le chagrin de la villa qu’il faut mettre en vente… les petites joies qu’il vous faut quitter… L’occasion se présente… alors, on va franchir le pas, la mort dans l’âme et… Est-ce ça ? Est-ce que je me trompe beaucoup ?

(À mesure qu’il parle, il cherche dans les yeux baissés de Jessie une approbation.)

JESSIE, (penchant la tête.)

Tout à l’heure vous faisiez fausse route, maintenant vous comprenez presque trop bien !


SERGE, (pose sa canne.)

Alors… mon dieu, que c’est amusant tout de même !… alors vous n’étiez que deux petits amoureux qu’une vilaine aventure sépare ? Vous vous aimez depuis toujours ?… Contez moi ça… Vous voyez, je me radoucis…


MAX, (prenant confiance à ce ton de voix nouveau.)

Oui, c’est l’histoire banale… Vous venez de la retracer en quelques mots… Comprenez-vous maintenant ma folie, même si vous ne l’excusez pas ? Car elle aussi m’aime. Nous nous aimons et…


SERGE, (éclatant de rire.)

Arrêtez, cocher !… Vous allez conjuguer tout le verbe aimer ! Si vous vous voyiez en ce moment !… Ah ! vous n’avez pas l’aspect de criminels !… Vous avez plutôt l’air de deux enfants accablés qui se boudent… Car, vous aussi vous êtes haute comme ça, Mademoiselle, malgré vos grands airs ! (Jessie et Max, plus rassurés, se mettent prudemment à sourire. Tout à coup et brusquement.) Mais voulez-vous bien me ficher le camp tous les deux !… Et plus vite que ça !


JESSIE.

Monsieur !


MAX.

Quoi ? Je n’ose pas comprendre.


SERGE.

Mais bon sang de bon Dieu, c’est ce garçon-là qui a mille fois raison !… Un peu louf, téméraire, tout ce qu’on voudra… il vient tout de même de pousser un joli cri d’amour, savez-vous ! Mais, oui parfaitement ! En face du désir libertin et vieilli il y a les droits de la jeunesse… J’ai toujours été pour elle, moi, Mademoiselle ! Vous la laisseriez passer cette jeunesse-là ? Ce joli moment de votre vie serait gâché par des caresses fanées qui m’ont toujours paru, à moi, le comble du cynisme ?… Mais voulez-vous bien déguerpir ensemble !… Comment, il y a deux gosses qui s’adorent et qui côtoyaient cette malpropreté ?… Eh bien ! j’ouvre la cage, au grand air… Allez donc, laissez-la craquer votre jeunesse, mes enfants !… Filez où bon vous semble, dans un garni, chez vous, ou ailleurs, mais aimez-vous, au moins ! Comme disait ma grand’mère : « Il n’y a pas de mal tant que ça fait joli sous le ciel bleu !… » Et, croyez-moi ne vous occupez pas d’un quinquagénaire blasonné qui se consolera facilement en se fourvoyant dans l’inconduite et l’honorabilité ! En voiture pour Cythère !… Vous vous étiez trompée, Mademoiselle, ce n’est pas ici qu’on prend les billets !


MAX, (suffoqué de joie.)

Ah ! le voilà, le vrai cri du cœur !… Tu vois, Jessie, tu vois ce que dit Monsieur !


SERGE, (éclatant de rire.)

Il est roulant, ce petit-là !


JESSIE.

Il n’y a plus maintenant dans ma vie la moindre place à l’imprévu, à l’hésitation… Puisque tous se liguent contre moi, contre ma volonté, et bien, j’ai le droit tout de même d’exiger qu’on me laisse seule… Je suis maîtresse de mes actes, à la fin ! (Elle s’éloigne et s’isole sur le canapé près du lit.) Vous abusez de la situation.


SERGE.

Prenez garde… un être entier dépend de son premier départ.


JESSIE.

Vous, dire ça ! Vous, son fils !


SERGE.

C’est que sans doute votre erreur est trop éclatante… Quand quelqu’un se noie, n’importe qui doit lui tendre la main.


MAX.

Écoute le revirement de cet homme sincère qui aurait sévi dix fois si tu n’étais pas profondément à plaindre et si la vérité n’était pas là !


JESSIE.

Oui, triomphe, toi, parce que l’ennemi est venu à ton secours !


MAX.

Je ne triomphe pas… je supplie… (Serge le pousse vers Jessie.) Les minutes passent… Dans un moment peut-être Monsieur de Chavres reviendra et alors, tout sera perdu.


SERGE, (exprès.)

Il me semble même que j’entends du bruit.


JESSIE.

Votre père, Monsieur, n’a eu que des bontés pour moi !… Je suis liée… Ce serait de ma part une véritable trahison !


SERGE.

Ah ! si vous vous mettez à éplucher le dictionnaire des définitions ! Après tout, j’ai dit !… Maintenant débrouillez-vous, mes enfants !


MAX, (à ses genoux, suppliant.)

J’en mourrai, moi, Jessie !


SERGE.

Tenez, écoutez ça… Aurez-vous le courage de le laisser partir avec son pauvre petit rêve étranglé ?


MAX.

L’heure qui passe… l’heure qui passe, mon Dieu ! Jessie, en ce moment c’est ton existence entière que tu joues !… Je t’adorerai toute ma vie… toute ma vie, je te la donne… écoute-moi… écoute…

(Il est là, à ses pieds, mains jointes. Une lutte visible s’opère en elle. Elle regarde ce pauvre visage navré, ces yeux dilatée, Elle a un geste de la main comme pour essuyer une sueur au front. Elle ferme les yeux, pâle atrocement, désemparée. Elle les rouvre sur lui. Un grand silence pathétique.)

JESSIE, (se redresse tout à coup.)

Viens !… viens !


MAX, (dans un cri ébloui.)

Jessie !


SERGE.

Et aïe donc !… La morale est sauve, pour une fois !… Alors pas de temps à perdre… Vous, mettez-lui son manteau… on lui fera parvenir demain à Rueil tout ce qu’elle avait apporté… Attendez, attendez… (Il va à la porte de la galerie et appelle à voix forte : « Émile !… » Pendant ce temps, Max met son manteau à Jessie et la couvre de caresses reconnaissantes. Et Jessie se laisse faire en murmurant d’un ton de plaintif reproche : « Oh ! toi ! toi !… ») Je vais vous faire sortir par l’avenue Gabriel, afin que vous ne heurtiez pas le paternel sur le trottoir. Tableau, hein ! (Il ouvre la porte du jardin et, apercevant quelqu’un dans l’ombre, il appelle.) Émile !… Il y a quelqu’un… Hop donc !… (À cet instant et sur cet appel, la musique, au loin, attaque.) Non de nom !… qu’est-ce que c’est que ça ?


JESSIE.

Vous avez fait partir la musique.


SERGE.

Pas possible !… Le satyre avait même pensé à ça ?… Décidément c’est un as !… Il avait tout prévu, tout… sauf la bûche… (Émile entre de la galerie, précipitamment.) Voilà le protocole !… Émile, mon vieux, ouvrez la porte de l’avenue Gabriel à mes nouveaux amis !… Tout est arrangé, je l’affirme… Monsieur était attendu ici.


ÉMILE, (d’un air fin.)

J’avais d’ailleurs parfaitement reconnu Monsieur.


SERGE.

Ah bah !


ÉMILE.

Monsieur est dans la musique, n’est-ce pas ?


SERGE.

Hein ?


ÉMILE.

C’est bien vous qui êtes venu à huit heures et qui m’avez demandé de rejoindre l’orchestre ?


MAX, (riant.)

Exactement.


SERGE.

Quand je vous le disais qu’il avait un flair d’artilleur ! Je n’ai jamais su si c’était un homme intelligent ou un parfait imbécile ! (Émile est sorti dans le jardin après avoir allumé l’électricité.) Bonne chance, Mademoiselle ! (Il lui baise la main et la retient.) Ce que c’est que le hasard ! Dire que si j’avais dîné chez Maxim’s ce soir, comme je devais le faire, votre vie aurait pris une autre direction !


JESSIE, (montrant Max de la main, avec un geste de doux reproche.)

Je vous dirai dans dix ans si je dois vous remercier ou… vous maudire !


SERGE.

Tope ! je tiens le pari… (À Max.) Ah ! veinard, qui allez cueillir ce sourire-là dans un baiser !… Ouste ! Bonne chance, les enfants, et amusez-vous ! (Ils sortent, poussés par lui ; leur couple enfantin disparaît dans la nuit. La musique continue, Serge, seul, s’esclaffe.) Non, mais la tête de papa retour de Neuilly quand il va me trouver installé au milieu de ses victuailles et de ses vins !… Ah ! voir ça et mourir !… (Il se laisse tomber sur le fauteuil près de la table.) Tu peux entrer, satyre chéri… Tu es servi… et moi aussi !… Double blague en un coup !… Voici l’heure des jeunes, papa ! Ah ! je la tiens, ma revanche ! J’en attendais bien une de la Providence… mais alors ça… ça… oh ! ça !…


RIDEAU

ACTE TROISIÈME

Un petit salon, attenant à une chambre, dans un palace de Nice. Au fond, un peu à droite, la salle de bain fermée, éclairée par une verrière, en corniche. À droite, la chambre ; en pan coupé, à gauche, la porte du couloir. Meubles anglais, classiques ; une psyché ; au milieu une grande table ; à droite, une chaise longue. Fenêtre, à gauche derrière la table à coiffer, donnant sur un boulevard de Nice.



Scène PREMIÈRE


JESSIE, MAX

(Au lever du rideau, la porte s’ouvre ; entrent Jessie et Max, costumés. Jessie en costume italien du XVIIIe siècle. Max a un simple manteau domino pourpre et un masque qu’il jettera sur un meuble, peu après qu’il sera entré.)

JESSIE.

Nous tenions avec difficulté dans l’ascenseur.


MAX.

À quatre… avec des paniers pareils !


JESSIE, (riant.)

Oui… Il y aurait eu une personne de plus, nous aurions été obligés de jeter le lifter pour faire du lest… Est-ce qu’ils ont fait la chambre ?


MAX, (regardant.)

Ce serait malheureux, à cinq heures de l’après-midi, si les chambres étaient encore à faire !… Tu n’es pas trop fatiguée ?

(Il jette son manteau.)

JESSIE.

Moi ?… de quoi, grand Dieu ?…


MAX.

De la chaleur, de la bousculade !… Tu étais ravissante… La plus belle !


JESSIE.

J’espère qu’on ne s’est pas aperçu que c’était un costume prêté par l’Opéra de Monte-Carlo… Oh ! puis ! pour les gens qui me connaissent !…


MAX.

Comment ? Les journaux locaux te citent maintenant dans leurs échos !


JESSIE, (elle se regarde dans la psyché.)

Que tu es naïf, mon puceron bleu !… Tu voudrais être fier de ta Jessie ! Mais le moyen… en tirant le diable par la queue ?… Heureusement qu’il l’a solide… car si elle nous claquait dans la main !…

(Elle enlève sa coiffure.)

MAX.

Enfin, nous avons eu trois mois de veine ininterrompue… Je les ai comptés hier soir sur mon diary.


JESSIE.

C’est vrai que tu tiens à la fois la comptabilité et le journal de notre vie !…


MAX, (prenant dans le secrétaire un petit livre de comptabilité.)

Tiens, regarde… depuis la sale passe de février… il n’y a eu que le mercredi et le jeudi 10 où la caisse a été séchée… Vingt-deux francs ce jour-là, mais le lendemain juste, à Monte-Carlo, avec le trente et quarante, c’est le coup de six mille balles !…


JESSIE, (s’assied.)

Quand sommes-nous arrivés exactement à Nice ?…


MAX, (feuilletant.)

Exactement ? Attends… Le trois février… Un mois de Monte-Carlo et un mois de Nice…


JESSIE.

Déjà deux mois !… Ouvre un peu la fenêtre, j’ai chaud… et sonne pour demander quelque chose à boire…


MAX, (il va à la fenêtre.)

Tu ne te déshabilles pas ?


JESSIE.

Tout à l’heure… j’ai bien le temps… Ça m’amuse de me regarder au jour dans ce costume inénarrable !… Ah ! il faut venir à Nice, et au Corso, pour voir une Américaine donner des raouts en pleine après-midi, en dépit de la laideur de tous ses contemporains !…

(On entend le bruit du Corso dans l’avenue. On frappe. Entre le garçon.)

MAX.

Que veux-tu prendre ?


JESSIE, (se levant.)

Téléphonez au bar qu’on me monte un ice cream soda tout de suite, s’il y en a de prêts… sinon, une glace quelconque…


LE GARÇON.

Bien, Mademoiselle.

(Il sort.)

MAX, (à la fenêtre.)

En font-ils du bruit !… Viens voir… la fin du Corso qui passe au coin de l’avenue…


JESSIE.

Merci !… Je suis saturée… J’ai envie de danser plutôt…


MAX.

Eh bien, nous irons au dancing ce soir… Tu sautes comme un cabri.


JESSIE.

C’est l’orage !… Suis-je à votre goût, Monsieur ?… Bonjour, mon agneau !… Je ne vous ai pas vu, aujourd’hui…


MAX.

Nous ne nous sommes pas quittés une seconde !


JESSIE.

Mais je ne t’ai pas regardé.


MAX.

Tu as bien fait… j’étais d’un toc sous ce manteau !


JESSIE.

Pourquoi n’as-tu pas voulu mettre la perruque bouclée ?… Elle t’allait si bien… Tu étais bellissimo…bellissimo signor !


MAX.

Ridiculo… ridiculo !… Un figurant !… Principe : je ne suis bien qu’en smoking.


JESSIE.

Parce que tu n’étais pas maquillé… Tu te feras cette tête-là, après-demain soir, au bal costumé… seulement, tu me laisseras t’arranger… Je veux toute seule t’arranger, sans que tu t’en mêles… D’abord, tu l’avais mal mise, la perruque… Renfile ton domino. Tiens, assieds-toi là !…


MAX.

Tu veux jouer à la poupée ?


JESSIE, (prenant la perruque posée sur la coiffeuse.)

Pourquoi pas ?… Tu es ma grande poupée… Obéis quand je te demande quelque chose… Obéis, mon pigeon… là… tu vois, il faut que les boucles retombent sur le cou. (Elle se met à genoux et lui essaie la perruque. Il est assis.) Tu ressembles à la gravure de Boucher qui est dans la chambre de Blan-Blan à Rueil.


MAX.

Avoir l’air d’un garçon boucher… c’est charmant !


JESSIE.

Spirituel, aujourd’hui, le petit agneau ? Là… Tu mets ça comme un cataquoi.


MAX.

Cata… quoi… quoi ?


JESSIE, (allant de la coiffeuse à la chaise.)

Tu ne connais pas ?… Oh ! tu manques totalement d’érudition.

(Elle chante.)

Quand on n’a pas beaucoup de cheveux,
Un cataquoi vaut mieux qu’une queue,
Avec un peu de poudre.

Tiens, en voilà, de la poudre !… Ah ! si tu remues comme un ohat !… Là !… Il faut que le bout de tes oreilles soit plus rouge.


MAX.

Tu me chatouilles !… Tu me fais rire !


JESSIE.

Petite sensitive !


MAX.

Hem ?… Tu craches sur la brosse ? C’est dégoûtant !…


JESSIE.

Mais nous faisons toutes ça, mon chéri… depuis que le monde est monde, et ça ne nous dégoûte pas !… Si tu te tortilles ainsi, je vais te fourrer du mascarot dans l’oeil !


MAX.

Fais attention, pour les larbins !… Je ne tiens pas à être ridicule.

(Le domestique entre. Il apporte le plateau et des lettres.)

LE DOMESTIQUE.

Des lettres.


JESSIE.

Merci. Mettez-les là.

(Le domestique sort.)

MAX.

Qu’est-ce que c’est que ces deux lettres ?


JESSIE.

Pour la cinquième fois, la note de l’hôtel.


MAX.

Ne pense pas à ça !… C’est triste !… N’ouvre pas. À quoi bon ? Nous savons qu’il y a une semaine de plus !


JESSIE, (posant l’ ice cream soda et décachetant une des deux lettres qu’elle parcourt rapidement du regard.)

Chou bleu, quand, à six ou sept heures, Passerose va revenir de Monte-Carlo, je sens que les vingt-cinq louis que nous lui avons confiés se seront transformés en des brassées de billets…


MAX.

Elle a une telle veine, tout est possible !… (Désignant la lettre suivante, que Jessie vient de poser sur la table.) Et l’autre lettre ?


JESSIE.

L’autre ?… (Elle chante en finissant de le maquiller.) C’est la lettre d’un goujat… Tu sais, ce Leroy-Belleville que je n’ai vu qu’une fois, et qui se permet de m’inviter à déjeuner.


MAX.

Quel mufle !


JESSIE.

Tout ce que tu voudras, mais avec cette tête d’ange en sucre filé !… (Elle rit.) Je suppose que tu n’es pas jaloux ?… Tu sais le cas que je fais de ces propositions ? J’avoue que tant que tu ne seras pas débarbouillé, je ne te prendrai pas au sérieux !


MAX, (se levant.)

Je suis furieux !… Tu te moques de moi !… Je colle de partout ! En voilà assez !…

(Il enlève la perruque et la jette sur la chaise longue.)

JESSIE, (poussant un cri.)

Oh !… quel crime !… C’était bien la peine !… (Avec une câlinerie de chatte.) Moi qui voulais que nous nous aimions comme ça, dans ce costume, tout à l’heure… Je ne t’avais maquillé que dans cette intention abominable !


MAX, (qui a décacheté la seconde lettre.)

Le bouquet !… La note de l’hôtel accompagnée d’une lettre !

(Il la lui passe.)

JESSIE, (lisant.)

Mademoiselle, voilà la cinquième fois que nous vous prions de régler vos notes arriérées. Nous sommes au regret de vous dire que, si vous différez plus longtemps, nous serons obligés de… (Elle s’interrompt brusquement.) Attends un peu… Ils vont voir, ceux-là !… (Elle téléphone.) Allô… allô… le gérant… Veuillez me faire monter le gérant tout de suite ?… C’est vous ?… Oui, tout de suite…


MAX.

Qu’est-ce que tu vas lui dire ?


JESSIE.

Je vais casser du bois.


MAX.

Et après ?… Nous serons bien avancés… Prudence !… Gagnons du temps !


JESSIE.

Ne te mêle pas de ça… Tu devrais profiter de cette entrevue pour t’habiller… Ce soir nous dînons au Perroquet Vert.


MAX.

J’ai le temps… je suis prêt, en dessous… je n’ai qu’à passer mon smoking. Écoute, s’il ne veut pas remettre l’échéance, et si par ailleurs la matérielle ne donne rien… il y a encore ma perle de plastron qu’on pourrait liquider ?


JESSIE.

Tais-toi, je l’entends dans le couloir… laisse un peu la porte de la chambre entr’ouverte.

(Max entre dans la chambre. Jessie prend le soda et boit à la paille. Entre le gérant.)


Scène II


JESSIE, ARGIANO


JESSIE.

Bonjour, Monsieur Argiano… J’ai été très étonnée, je l’avoue, du ton de votre petite lettre.

(Elle ne se lève pas et continue à boire.)

ARGIANO.

J’ai reçu une semonce sévère de la direction. Les habitudes de la maison ne nous permettent pas de laisser des notes en souffrance aussi longtemps… Je puis vous accorder un délai de deux jours encore… seulement, passé ce délai…


JESSIE.

Je reconnais que nous avons perdu pas mal au jeu, ces temps-ci, mais…


ARGIANO.

Mais cela ne vous empêche pas de mener grand train, de faire des dépenses d’auto… même de costumes, auxquelles vous ne devriez songer qu’après avoir acquitté vos arriérés.


JESSIE.

Puisque vous serez payé intégralement !


ARGIANO.

Je regrette, j’ai reçu cette fois-ci des ordres formels… Je ne peux pas aller plus loin.


JESSIE, (se levant.)

Ce qui veut dire que vous irez jusqu’à la saisie de nos malles, jusqu’à porter plainte, peut-être ?…


ARGIANO.

À moins que vous ne cherchiez un arrangement… Il y en a.


JESSIE.

C’est-à-dire ?


ARGIANO.

Je ne me permettrais pas de vous conseiller… Emprunter, se faire avancer la somme, c’est affaire de relations… Peut-être en manquez-vous ? On peut vous aider sur ce terrain… Tenez, moi, en ma qualité d’ancien banquier et de maître de manège au Caire, j’ai conservé un certain ascendant sur mes clients… Nous avons ici, à l’hôtel, une personnalité importante à laquelle vous êtes très sympathique et pour qui ce serait un plaisir, grâce à mon intermédiaire, de vous avancer cette somme, j’en suis du moins convaincu.


JESSIE.

Qui ?


ARGIANO.

Monsieur Leroy-Belleville.


JESSIE.

Ah ! ah ! c’est un message, Monsieur Argiano ?… Je n’aime pas ce genre-là… Monsieur Argiano, demain à quatre heures exactement vous serez réglé, et à cinq, nous aurons quitté votre établissement. J’ai l’honneur de vous saluer.


ARGIANO, (d’un ton glacé.)

C’est convenu, Mademoiselle. (À la porte il se retourne.) Dix pour cent en plus pour le personnel, n’est-ce pas ?


JESSIE.

Dix pour cent, Monsieur ! (À Max qui rentre tête basse et ayant revêtu son smoking.) Tu as entendu ?… Je crois que je l’ai remis à sa place !…



Scène III


MAX, JESSIE


MAX.

Quelle humiliation !… Avoir à supporter des commissions de ce genre-là !


JESSIE.

Ces gens sont à tout faire… des rabatteurs… Es-tu content de moi ?… Tu as confiance ?

(Elle lui prend la tête et le regarde dans le blanc des yeux.)

MAX.

Oui, Jessie… J’ai confiance… seulement tu as fixé une échéance bien rapprochée… demain ! D’ici demain, comment allons-nous faire ?


JESSIE.

Bah ! à demain les affaires sérieuses !… Comptons sur un coup de veine !… On en sortira bien pour la centième fois !… Nous étions encore plus malheureux il y a cinq mois à Paris, quand j’ai failli entrer dans un magasin de parfumerie de la rue de la Paix… Alors !… Ris donc, Paillasse !… Ris comme moi, ma guenuche rose… et paye-moi mes ennuis d’un baiser ! C’est ma récompense à moi… (Elle s’assied sur le canapé, dans une pose volontairement voluptueuse.) Et je te tends les bras. L’heure est belle. Non ?… tu boudes ?…


MAX.

L’heure n’est pas belle, Jessie ! L’heure est grave !


JESSIE.

Il n’y a pas d’heure grave tant qu’on s’aime… C’est toi qui l’as dit… Méchant !… Ah ! j’étouffe dans ce costume ! (Étendue, elle s’étire, elle minaude gentiment, railleuse et lascive.) Aide-moi à me dégrafer dans le dos… Tu ne veux pas !… Vous étiez plus amoureux et plus languide sous ce manteau, mon joli. (Elle prend le manteau à côté d’elle.) J’ai votre ombre à côté de moi… Faudra-t-il aimer une ombre ?…


MAX, (tout à coup, n’y tenant plus, s’élance, lui arrache le manteau des mains.)

Ou une réalité !


JESSIE.

Ah ! je savais bien que tu viendrais !

(Au moment où il l’étreint, la porte s’ouvre violemment. Entre Passerose. Passerose est une petite femme blonde, ébouriffée, au visage botticellique et aux mains menues.)


Scène IV


JESSIE, MAX, PASSEROSE


PASSEROSE.

Joie… joie… joie ! La veine ! Ah ! mes enfants !

(Ils se lèvent.)

JESSIE.

Pas possible !


MAX, (frémissant.)

C’est vrai ?…


JESSIE.

Dis… mais dis donc… Quoi ?… un chiffre ?


PASSEROSE.

La veine… la veine… Inouï ! J’ai lâché le truc à cinq heures et j’ai pris le train crainte de la sale passe… J’en ai fait une de ces filles de l’air !…


MAX.

Mais parle, petite brute… parle !


PASSEROSE.

Savez-vous combien je vous rapporte ?… Et rien qu’au trente et quarante, je le jure sur la tête de ma mère !


MAX.

Je m’en fous de la tête de ta mère… Le chiffre.


PASSEROSE, (sortant de son sac les liasses et les jetant sur la table.)

Eh bien, comptez-moi ça !… Et dites voir un peu si l’or est une chimère !


MAX.

Pas possible !… Toutes ces paperasses ?…


PASSEROSE.

Dix mille trois cent cinquante francs.


MAX.

Que je t’embrasse, Passerose !… Tu es notre porte-veine !…


JESSIE.

Tu es un fétiche, Passerose !…


MAX.

Le quart pour toi, bien entendu !


PASSEROSE.

Tu es honnête, mon loup !


JESSIE, (coup d’œil à Passerose.)

Je le savais qu’il y avait un Dieu pour les amants.


PASSEROSE.

Vous vous précipitez là-dessus comme sur une pâtée ! Ne bouffez pas tout !…


MAX.

Comptons !…


JESSIE.

C’est à danser de joie !


MAX, (riant.)

Regarde ses yeux !… Est-elle belle !… Elle frémit comme devant la table de jeu quand elle mise… Ses narines palpitent !


PASSEROSE.

J’ai épinglé les paquets de mille… le reste est en monnaie.


MAX.

Le quart de dix, c’est deux cinquante… Voilà deux mille cinq pour toi… plus le quart de trois cent : soixante-quinze…


PASSEROSE.

Ce qu’il calcule bien !… Il me manque cent sous.


MAX.

Ah ! ce bon gérant !… La tête qu’il va faire, hein, Jessie ?… La note est de deux mille huit cents ?


JESSIE, (imitant Argiano.)

Plus dix pour cent pour le personnel.


MAX.

Il restera à peu près quatre mille balles… Tiens, prends les quatre paquets… je me réserve cinquante louis pour tenter le système à la roulette que m’a indiqué Servember.

(Protestations.)

JESSIE.

Oh ! encore !… Laisse donc jouer Passerose, ne contrarie pas la veine.


MAX.

Il faut mille francs devant soi… mais le coup a l’air épatant… Je vais te montrer… tire la roulette et le tapis.


JESSIE.

Oh ! chéri !


PASSEROSE.

Il nous embête ! Tout de suite il a envie de recracher son biberon !


MAX, (arrangeant la roulette et le tapis sur la table.)

Mes enfants, je veux vous montrer ça… nous allons essayer… Tu mises d’abord trois coups sur les deux carrés et sur tous les multiples de quatre…


PASSEROSE.

Et tu es rincé comme un verre à bière.


MAX.

Sois sérieuse.


PASSEROSE.

Est-il marrant tout de même !… Regarde, moi qui n’ai aucun système et qui suis venue au monde sans système. (On frappe à la porte.) Qu’est-ce que c’est ?

(La porte s’ouvre.)


Scène V


Les Mêmes et SERGE DE CHAVRES, DEUX FEMMES EN COSTUME, COLETTE et MADY, UN ARGENTIN, SANTIAGO OLIVER.


SERGE.

On peut entrer ?…


JESSIE.

Mais oui ! Je crois bien !


MADY.

Nous avons lâché l’Américaine.


COLETTE.

Ah ! ah ! au travail, les enfants !…

(Ils se lèvent. Poignées de mains.)

SERGE.

Au travail, hein ? Non, ne vous dérangez pas, je vous en prie… restez !


JESSIE.

Alors vous rentrez déjà à l’hôtel ?


MADY.

Parlons-en ! Ce que vous avez filé vite de chez miss Hugson !


MAX.

Oui… au galop… Nous en avions assez !


JESSIE.

Il faisait si chaud !


COLETTE.

Vous voyez que nous n’avons pas été longs à décamper aussi !… On va se déshabiller… Bonjour, Passerose.


PASSEROSE.

Bonjour, ma vieille.


MADY.

Comment trouvez-vous mon travesti, Passerose ?


PASSEROSE.

Épastrouillant, Coco !


SERGE.

Avant de rentrer à mon hôtel, j’ai tenu à accompagner ces dames pour vous dire adieu… et Monsieur Santiago Oliver, que j’ai rencontré en chemin, est monté avec nous.


SANTIAGO, (fort accent.)

Je suis très indiscret sans doute. Je vous demande pardon.


JESSIE.

Du tout, Monsieur. Je vous remets parfaitement. Passerose, je te présente Monsieur Santiago Oliver. Tu le connais ?


PASSEROSE.

Pas du tout. Argentin, n’est-ce pas ?


SANTIAGO.

Pour vous servir.


SERGE.

C’est de ma part un adieu définitif. Je pars dans un instant. C’est pourquoi je me suis permis de frapper à votre porte.


MAX.

Et vous ne reviendrez pas sur la Côte ?


SERGE.

Pas de cette année.


MADY.

La saison est finie.


MAX.

Vous partez en auto ou par le train ?


SERGE.

En auto !… Mais ne vous dérangez donc pas… Restez à votre jeu. Je ne fais que vous serrer la main.


MADY.

On a toqué à votre porte en passant dans le couloir, mais faut aller retirer sa chienlit.


PASSEROSE.

Il étudiait un coup, le petit, il nous bourrait le crâne !


SERGE.

Défiez-vous !


PASSEROSE.

Surtout qu’il a une de ces poisses !…


SERGE.

Écoutez, je vous propose six tours de roulette… six, pas un de plus !


MADY.

À condition que j’aie de l’argent dans mes poches de Pierrot.


COLETTE.

Je t’en prêterai…


JESSIE.

Ça va ? Allez-y… allez-y, pontez !… J’ai des jetons d’un louis !


PASSEROSE.

Vous feriez mieux de jouer des sous.


SERGE.

De cette manière je dirai adieu à la fois à Nice et à Monte-Carlo ! Une chaise.


SANTIAGO, (désignant une chaise.)

Voilà.


SERGE.

Je vous en prie…

(Les deux hommes, à l’avant-scène, saisissent la chaise ensemble.)

SANTIAGO, (bas.)

Quelle drôle d’idée vous avez eue là ! Et si on leur prend de la galette, à ces pauvres malheureux qui ne roulent pas sur l’or ? Lui m’a déjà emprunté trois cents francs avant-hier au bac.


SERGE.

C’est justement pour leur laisser quelques coupures que j’ai proposé ça !… Il y a la manière ! Si elle vous ennuie, ne jouez pas.


SANTIAGO.

Compris. Alors, je suivrai votre jeu, n’est-ce pas ?


MADY.

J’ai vingt-cinq louis à perdre.


SERGE, (revenant à la table en traînant la chaise.)

Six coups… pas plus.


COLETTE.

Votre robe est ravissante, Mademoiselle…


MADY.

Vous la remettrez jeudi soir ?


JESSIE.

Probablement !


PASSEROSE.

C’est moi qui tiens la roulette.


MADY.

Et qui amène le zéro.


PASSEROSE.

Je suis z’héroïque !


JESSIE.

Non, décidément, jouez avec ce que vous avez… Pas de jetons…


COLETTE.

Vous ne vous asseyez pas, Monsieur Bignon ?


MAX.

Merci !… (Il allume une cigarette et se regarde dans la glace ; les autres jouent assis.) Il faut que je finisse mon nœud de cravate, puisque je suis déjà habillé pour le dîner. Et puis j’aime mieux rester debout.


PASSEROSE.

Il veut encore grandir.


MADY.

Il n’en a plus besoin ; c’est un gars !


SERGE.

Le fait est que vous avez invraisemblablement grandi depuis l’année dernière… depuis le fameux jour… ou plutôt le fameux soir !


JESSIE.

Vingt et un… vingt et un, rouge !


MADY.

Mon âge, vingt et un, et mon numéro de rue.


SERGE.

Naturellement… Ma veine habituelle !


PASSEROSE.

C’est que vous avez misé sur les carrés, les colonnes, les numéros pleins !


SANTIAGO.

Vous vous connaissez depuis longtemps, Monsieur Bignon et vous ?


SERGE.

Moi ? J’ai été leur parrain…


COLETTE.

Pas possible !… Vous les avez tenus sur les fonts baptismaux à l’église ?


SERGE, (riant.)

À une certaine église, n’est-ce pas ?


MADY.

Je m’en doute…


JESSIE.

Où on n’a pas dit de messe ce soir-là !


COLETTE.

C’est obscur.


SERGE.

Je les ai vus cinq minutes en tout dans ma vie !… Le temps de leur donner la bénédiction… et puis, juste un an après, je les retrouve à Nice, très ohé ! ohé !


MAX.

Qu’est-ce qu’il y avait de si extraordinaire à nous retrouver à Nice, même ohé ! ohé !


SERGE.

J’imaginais que votre aventure durerait juste le temps du plaisir. J’avais crié : « Allez-vous-en, petits moineaux ! Et puis, passé le printemps… filez à tire d’aile, chacun de votre côté… » Pas du tout !


MAX.

Eh bien, voilà comme nous sommes !


SERGE.

Assez modifiés d’ailleurs.


COLETTE.

Ah ! ils ne se ressemblaient pas ?


MADY.

Racontez-nous…


SERGE.

Ils se sont un peu dessalés depuis !… C’était d’une candeur liliale !


PASSEROSE.

Je te crois ! Ils étaient peut-être bien puceaux ?

(Exclamations.)

JESSIE.

Oh ! Passerose ! Cette Passerose… elle est effrayante !


MADY.

Le fait est qu’une fois lâchée !


PASSEROSE.

Prenez-en de la graine, allez… Ça ne vous fera pas de mal !


JESSIE.

12… rouge !


SERGE.

Pan !


MADY.

Je perds sur la colonne.


COLETTE.

Ça va pour moi !


SANTIAGO.

Pas pour moi !


SERGE.

Monsieur Bignon, vous rappelez-vous quand Émile… ce brave Émile…


PASSEROSE.

Ah ! mes enfants ! ce que vous êtes marrants avec vos petits souvenirs de famille !… On joue ou on ne joue pas ? Alors, un bouchon ! D’ailleurs, pour ce que ça vous réussit de jaspiner. On jouerait vingt coups, votre liquette y resterait… Tout ce que je vous permets de dire, c’est « abagaga, abagaga » quand j’amènerai le zéro !


MAX, (appelant l’Argentin.)

Monsieur Oliver, une seconde !


SANTIAGO, (se levant.)

Plaît-il ?

(À l’avant-scène.)

MAX.

Vous avez eu l’amabilité l’autre soir de me prêter quinze louis au casino… (Il les lui tend.) En vous remerciant.


SANTIAGO.

Oh ! mais ce n’était pas une chose urgente !


SERGE, (à la table.)

La rouge, la rouge !


PASSEROSE.

Silence ou « abagaga » !


SANTIAGO, (à Max.)

Je suis assez riche pour ne pas m’occuper de quinze louis. Si je me suis permis d’accompagner le marquis de Chavres, c’était pour vous demander à mon tour un petit service, tout petit.


JESSIE.

Dix-huit !


SERGE.

Deux fois de suite.


MAX, (à Oliver.)

Vous avez été parfaitement aimable… allez-y.


SANTIAGO.

Peut-être pouvez-vous m’aider… Je suis très excité sur la Passerose.


MAX.

Oh ! pas commode !… Vous la connaissez ?


SANTIAGO.

Je viens de lui être présenté pour la première fois ! Mais je l’ai beaucoup remarquée au casino…… au Perroquet Vert, où elle est une habituée.


PASSEROSE, (à la table.)

Faites vos jeux. Chaque fois que je vais amener le zéro, j’ai mon pied gauche qui me fait mal.


COLETTE.

Moi, c’est quand il va pleuvoir.


MAX, (à Oliver.)

Vous l’entendez ?… Eh bien ! avec son air facile… son parler louchébem, elle n’est pas vénale, elle n’aime que son bon plaisir.


PASSEROSE, (à la table.)

Raté !


SANTIAGO.

Mais il faut bien vivre, et avec sa déveine !…


MAX, (pouffant.)

Elle ? une déveine ? Vous voulez rire !


SANTIAGO.

Noire !… Je lui ai toujours vu une guigne noire !… Tout à l’heure encore, ici, au Casino, je suivais son jeu… Elle n’a pas ramassé un radis !


MAX.

Au casino d’ici… à Nice ?… Vous l’avez vue au Casino aujourd’hui ? Vous ne vous êtes pas trompé ?…


SANTIAGO.

Impossible de se tromper sur la Passerose !… J’étais derrière elle… à la table de bac…


MAX.

Et elle perdait, dites-vous ?…


SANTIAGO.

Je comprends !


MAX, (troublé.)

Ah !… C’est extraordinaire… Merci.


SANTIAGO, (s’étonnant.)

De quoi ?


MAX.

Je ne sais pourquoi je vous dis ça !… Eh bien, entendu, je vais parler en votre faveur… je vous verrai demain.


SANTIAGO.

C’est à moi de vous dire merci !…


SERGE, (à la table, il se lève.)

Quelle déconfiture !


SANTIAGO.

Vous comprenez, ce qui me plaît dans la Passerose, c’est…


MAX, (vague.)

Oui, oui… je suis de votre avis… (À ce moment, dans un brouhaha les cinq joueurs se sont levés.) Eh bien ?…


SERGE.

Eh bien ! les six coups y sont… On se sauve…


MAX.

Gain ou perte ?


PASSEROSE, (montrant Serge.)

Ce qu’il en a écrasé !


COLETTE.

Oh ! il n’y a que le marquis qui ait joué sérieusement… Nous, c’était pour rire !


PASSEROSE.

Alors, vous vous barrez ?


MADY.

Oui, on va se fiche en civil !


COLETTE.

Pardon de vous avoir rasé quelques minutes…


SERGE, (observant l’attitude glaciale de Max.)

Le fait est que vous avez hâte visiblement de nous voir partir, Monsieur Bignon.


MAX.

Mais, pas du tout… Jessie a peut-être envie de se déshabiller, voilà tout !


JESSIE, (choquée.)

Moi, je ne suis pas pressée !…


SERGE.

Adieu donc !… Je ne vous reverrai pas !


MADY.

Où est ma batte ?


SERGE.

Enchanté de ce petit séjour de quelques semaines en commun. Enchanté surtout de vous avoir retrouvés, heureux et en pleine forme comme je l’avais prévu… Alors, j’ai gagné le pari, Mademoiselle, un pari que je comptais bien perdre !


JESSIE.

Quel pari ?


SERGE.

Vous vous rappelez ? Dix ans de bonheur, disais-je, sans en croire un mot !… J’ai gagné !


JESSIE.

Attendez un peu… Vous avez encore neuf ans pour le perdre !


SERGE.

Nous nous reverrons cet hiver.


MAX.

Avec plaisir ; l’honneur sera pour moi.


SERGE.

Je vous ferai signe… Mademoiselle… (Il leur serre la main. Aux autres.) Allons, débarrassons ces amoureux de notre présence.


COLETTE, (bas à Passerose.)

Dis donc, l’Argentin, il a l’air chipé pour toi ?


PASSEROSE.

Eh bien, moi, pas pour lui !… Ma pomme ne sera pas pour ce type-là !


JESSIE.

Au revoir, mes enfants !


COLETTE.

À ce soir, ma petite !

(Tout le monde sort bruyamment.)


Scène VI


JESSIE, MAX, PASSEROSE



JESSIE.

Ouf !


PASSEROSE.

Eh bien ! de quoi te plains-tu ?… C’est un petit coup où vous auriez pu perdre tout et que j’avais amené… Et qui vous aura rapporté encore combien ?


JESSIE.

Fais le compte… Moi, je n’en peux plus… Je passe dans la chambre jeter ce carcan-là sur le tapis. (À Max.) Tiens, enlève-moi mon collier, mon chéri.


PASSEROSE, (énumérant.)

Vingt… cent… cent vingt…

(Max, dans son émotion, laisse tomber maladroitement le collier.)

JESSIE, (avec un mouvement spontané et instinctif.)

Fais donc attention !


MAX.

Pourquoi ?… puisque ce sont des perles fausses !


JESSIE.

Justement, on pourrait marcher dessus !


MAX.

Puisque ça n’a pas de valeur !


JESSIE, (riant.)

D’autant que je les ai prises un peu baroques pour que le collier fût proportionné à notre apparence.


MAX, (qui fait glisser les perles dans ses doigts, une à une.)

Tiens !


JESSIE.

Quoi ?


MAX.

Je n’avais pas remarqué !… Il y a un nœud entre chaque perle.


JESSIE.

Eh bien ?


MAX.

Ça se fait aussi pour les perles fausses ?


JESSIE.

Naturellement.


PASSEROSE, (vivement.)

Vous avez encore ramassé soixante-quinze louis… C’est Chavres qui s’est fait rincer… Les autres doivent être à flot… Ce qu’il joue mal, cet homme-là !


MAX.

Dis donc, Jessie ?… Il n’y en a que quarante-deux… Il en manque quatre…


JESSIE.

Tu avais donc compté ?


MAX.

C’est toi qui, en revenant l’autre semaine d’acheter cette verroterie, a dit : il y en a quarante-six.


JESSIE.

Oui, j’en ai laissé tomber quelques-unes l’autre jour, dans la foule ; le fil s’est cassé. Donne.


MAX.

Voilà.

(Elle passe dans la chambre.)

PASSEROSE.

Tu n’as pas besoin que je t’aide ?


JESSIE, (de la chambre.)

Merci… ça s’enlève tout d’une pièce !


PASSEROSE, (à Max, tenant l’argent.)

Les trois mille huit cents francs d’hôtel, plus soixante-quinze louis. Où faut-il mettre ça ?


MAX.

Laisse le tout sur la table… Il y avait beaucoup de monde à Monte-Carlo ?


PASSEROSE.

Peuh !… à la roulette encore pas mal… mais personne au trente et quarante comme toujours !


MAX.

Il paraît que tu as pris le train sous la pluie pour revenir ?


PASSEROSE.

Moi ?


MAX.

Santiago Oliver m’a dit qu’à quatre heures il y avait eu un orage effroyable et qui dure encore, paraît-il, à Monte-Carlo !


PASSEROSE.

Ah ! oui, quelques gouttes… je me rappelle… Je suis descendue si vite de la terrasse pour ne pas rater le train !


MAX, (l’appelant.)

Viens ici, que Jessie n’entende pas… Tu n’as pas été à Monte-Carlo ?


PASSEROSE.

Tu veux cherrer, mon petit ami !


MAX.

Tu n’as pas été à Monte-Carlo !… Tu as passé ta journée, ici, au Casino… imprudemment d’ailleurs… Il est vrai que je suis si jobard ! Et puis nous étions chez l’Américaine, c’est vrai ! Tu étais tranquille !


PASSEROSE.

En voilà assez, n’est-ce pas ?… C’est bien la peine de me décarcasser pour vous !… Quel type charmant tu fais ! Tu as tout du gigolo, même l’ingratitude !


MAX.

Ce Santiago Oliver t’a vue toute la journée au Casino !… Allons ! tu sens bien que tu es pincée !


PASSEROSE.

L’emploi des cornichons comme garniture est très abandonné !


MAX.

D’où vient l’argent ?…


PASSEROSE.

Puisque tu m’asticotes, mon petit, je ne te répondrai pas !

(Elle siffle, ironiquement.)

MAX.

Car tu as perdu toute la journée au Casino… selon ton habitude, paraît-il !… Alors, quand tu revenais avec ces sommes considérables, qui te les avait remises chaque fois ?… Jessie elle-même ?… Ou quelqu’un ?


PASSEROSE.

Oh ! yes, je suis Mabel la siffleuse !… Les brixtons girls ne parlent qu’aux gentlemen… Monsieur…

(Elle siffle de plus belle.)

MAX.

Prends garde… Ah ! vous vous êtes moquées de moi toutes les deux ! J’avais un bandeau sur les yeux… la confiance absurde, folle, au cœur… mais il suffit d’un mot pour vous révéler l’étendue du secret… Ce que l’on découvre, en une seconde, apparaît suspect, taré… On se demande par quelle aberration on n’avait rien vu jusque-là…. Siffle ! siffle !…


JESSIE, (de la pièce à côté.)

Allons bon ! j’ai déchiré la manche en me déshabillant. (Elle rentre.) Qu’est-ce qui se passe ?… Vous vous boudez ?


MAX.

Tu n’es pas de trop !… (À Jessie qui apparaît en peignoir. Il est hors de lui.) Passerose n’a jamais été à Monte-Carlo ! Passerose n’a jamais gagné au jeu !… Cet argent lui a été remis pour qu’elle le fit passer dans le ménage sans que je me doute de tes combinaisons… Et il y a un mois que dure ce manège… Et le collier !… Hein ! le collier… les perles vraies, dont quatre ont dû être bazardées un jour de dèche ?… De qui le collier ? De qui l’argent ?


JESSIE, (lentement à Passerose.)

Laisse-moi seule avec lui. Va dans ta chambre, ma chérie… Si j’ai besoin de toi, je t’appellerai.

(Passerose sort.)


Scène VII


MAX, JESSIE, seuls.

(Max, menaçant, le cou tendu ; ils sont visage à visage. Elle, pâle, froide, médite sa réponse. On la sent perdue.)

MAX.

C’est vrai ? C’est vrai ?

(Hésitation.)

JESSIE.

Max, mets ta main sur ta bouche pour t’empêcher de crier… Oui, c’est affreusement vrai…


MAX, (levant le poing.)

Put…


JESSIE, (s’élance vers lui.)

Non, non !… pas ça !… Je ne l’ai pas mérité ! Je t’adore !…


MAX, (se dégageant.)

C’est toi qui lui remettais l’argent ? À qui t’es-tu vendue ?


JESSIE, (lui prenant la tête à deux mains.)

Regarde-moi jusqu’au fond des yeux… Chéri, ne crie pas !… Regarde jusqu’au fond… tu verras la misère de mon âme… C’était pour te conserver, pour ne pas te quitter, que j’en suis arrivée là ! Tu ne te rappelles donc pas que nous n’avions plus de quoi nous payer à dîner. On n’était plus acculé à la misère, mais à la faim !


MAX.

Alors, c’est depuis que nous sommes ici, à Nice ? Dis ?… Jusque-là rien ne s’est passé ?… Rien ?… Je veux le savoir !


JESSIE.

Rien, je le jure !… À Paris, tu m’as vue… j’ai subi notre bohème, la galantine et le bistro, la robe raccommodée… sans sourciller… Mais, ici, nous avons voulu sortir de l’horrible ornière… C’est toi-même qui l’as ordonné… Le jeu !… Le luxe !… Le premier mois, la veine nous a souri follement… Ç’a été notre perte, ce coup de luxe et de bonheur, vois-tu !… Le résultat, c’est qu’on n’a plus eu même de quoi payer l’hôtel. Tu n’avais que ce qu’il fallait pour régler les consommations du dancing… Nous étions perdus… Je voyais venir le moment de te quitter ou de me jeter à l’eau… C’est alors que s’est passé le drame… Car ç’a été un drame, entends-tu… un drame affreux !


MAX.

Que s’est-il passé ?


JESSIE.

C’est quand tu es allé trois jours à Marseille… J’ai résumé notre vie, notre longue vie d’une année… J’ai compris tout ce qu’elle avait de momentané… que nous n’étions pas destinés à vivre ensemble, et que l’heure de la séparation avait sonné… Mais quoique l’on soit sûr de l’échéance, on proteste, on s’insurge, on veut se venger de la vie, et la vaincre à force d’amour !… Puisque j’avais fait la folie absurde de partir avec toi, je voulais tout tenter, au moins, pour empêcher maintenant la rupture de nos deux chairs !… Ah ! qu’un coup de veine nous guérisse, nous délivre de l’affreuse destinée !… J’ai vendu mes deux bracelets, engagé différentes affaires et, avec ce petit magot, je suis allée à la table de baccarat… Tout à coup, ivre du risque, bêtement, comme une folle qui se perd, j’ai lancé sans bien savoir : Banco !… un banco de cinq mille francs… Le banquier, qui m’avait vue vider mes derniers jetons, le croupier aussi, qui me connaissait, ont refusé le banco… « Éclairez ! » C’était une insulte publique !… C’est à ce moment qu’un homme, voyant ma détresse et ma rougeur, a jeté négligemment, en fumant sa cigarette : « Je réponds du jeu de Mademoiselle… » Et il lança l’ordre de donner des jetons ! Une pile de jetons s’amoncelait devant moi… J’avais perdu le banco, est-il besoin de le dire ?… Je vis l’homme allonger les billets… Alors, prise de rage contre la fatalité, pour la réduire à merci, je me suis jetée à corps perdu dans le vertige du jeu… J’ai tenu les coups les plus invraisemblables, je couvrais mon tableau… et toujours le râteau raflait, raflait… Je ne savais plus ce que je faisais… je n’étais plus qu’une bête désespérée qui donne de la tête au hasard… Max, lorsque je n’ai plus rien eu devant moi, quarante-cinq mille francs étaient engloutis !… J’avais perdu quarante-cinq mille francs qui n’étaient pas à moi !… Quand je compris, je me levai et je suis allée m’effondrer dans un coin du jardin… Peu après je me roulais aux pieds de cet homme… Je lui jurais que ma mère rembourserait l’argent…. Il a été compatissant devant ma détresse effroyable… Il l’a comprise… il…


MAX.

Son nom ?


JESSIE.

Serge de Chavres !


MAX, (éclate d’un rire amer.)

Admirable !… Le même homme qui m’a naguère donné mon bonheur, et qui me le reprend aujourd’hui !… Car tu es devenue sa maîtresse, n’est-ce pas ?… Tu as payé de ton corps… Il l’a exigé…


JESSIE.

Il ne l’a pas exigé, Max : il a été bon… Ne l’accuse pas !… Cet acte de compassion pour moi, il était le seul peut-être à pouvoir l’accomplir… Ce n’était pas la contradiction de ses actes passés, comme tu le dis, c’était leur suite, au contraire !


MAX.

Non, car s’il avait été un homme propre, l’homme qu’il prétendait être, il ne devait rien accepter de toi !…


JESSIE.

Et faire le sacrifice d’une fortune, chevaleresquement ?… Ah ! pauvre petit !… Es-tu donc resté l’enfant de jadis !… Dans les romans, oui, ça se voit… mais, dans la vie, les hommes ont une générosité plus relative… Et c’est déjà beaucoup que ce qu’ils appellent leur bonté…


MAX.

N’est-ce pas ?… Car, depuis, il t’a couverte d’or… donné ces perles ?…


JESSIE.

Il a remédié à notre débâcle lamentable, Max… Et il s’en va. Voilà, voilà le bilan, piteux et dérisoire…


MAX.

Après m’avoir pris mon amour… Lui, dont j’ai encore les paroles affables dans l’oreille !


JESSIE.

Aucun de nous n’est celui que nous étions, Max… La chrysalide de l’adolescence est tombée… Et crois-tu que lorsque ce passant nous criait : « Aimez-vous… Allez donc ! En avant ! » ce n’était pas à moi, à moi seule que s’adressait le conseil enflammé ? Quelle obligation t’avait-il ?… Qu’étais-tu à ses yeux !


MAX.

Oui, le prétexte seulement à quelque blague dont le plaisir pétillait dans toute sa personne ! Je me souviens, va. Oh ! tu n’as pas besoin de le justifier !… Tu revendiques la responsabilité de l’acte infâme ?… Bien !…


JESSIE.

Ingrat !… Malheureux ingrat !… Plus tard tu comprendras !


MAX.

Tu as payé !… Tu t’es prostituée !…


JESSIE.

Pour te garder, que n’aurais-je pas fait, Max !


MAX.

Bonne fille ! C’est vrai, tu as été loyale en te donnant en échange !… Il y a un honneur professionnel !


JESSIE.

Ah ! tais-toi, malheureux !… Comment oses-tu m’insulter, toi, le responsable ?… Toi à qui, sur un simple cri de désespoir égoïste, j’ai sacrifié tout l’avenir de luxe qui m’attendait, toi, pour qui j’ai accepté la misère, la basse bohème, la dégradation… Me suis-je assez gaspillée, gâchée… Ah ! ces promiscuités avec des grues, ce mépris des hommes pour la pauvreté… ces affronts constants à mon orgueil !… Et ce que je t’en ai voulu, dans le fond de ma rage, quand il a fallu en descendre, moi, moi, à cette prostitution-là… pas celle qui couvre tout de son éclat, et de son triomphe au moins, comme celle qui m’était offerte autrefois, mais l’autre, celle de la misère, de la détresse !… En descendre à ce trafic affreux de la chair qui paye ! Max, tu ne sauras jamais quel a été le cri intérieur de mon orgueil écroulé, de mon dégoût… Et tout cela, tout ce calvaire secret, pour ne pas te perdre ; pour maintenir notre pauvre amour insensé quelques jours encore, tant qu’on pourrait ! Ah ! oui, misérable que tu es, tiens, avec tes insultes éhontées ! Tu as exigé égoïstement que je te donne mon être, ma vie !… Ayant jugé que mon bonheur après tout ne valait pas tes larmes, j’ai cédé… Et, maintenant, c’est fait ! C’est fait… La voilà, ma vie !… Elle est propre ! Paye-toi dessus, comme les autres, sur l’esclave… et ravale tes injures !…

(À ces cris succède le silence, la douleur muette, soulagée. Max regarde Jessie, réfléchit, se bride, tout à coup :)

MAX.

Non, Jessie… pas d’injure, mais une volonté ferme ! Il est temps !… Nous avons vécu d’une vie d’erreur… Nous allons maintenant vivre la vraie vie, celle de deux êtres courageux qui s’aiment et qui ont souffert ensemble… Une vie honnête et pauvre !… Nous allons rentrer à Paris, et je vais prendre un emploi, un métier régulier comme tout le monde. Nous nous contenterons de mon salaire !


JESSIE.

Je t’arrête tout de suite !… Non !… Recommencer l’existence de l’année dernière, quitter les expédients pour la misère hideuse et glacée… jamais ! J’en ai assez, c’est au-dessus de mes forces.


MAX.

Il le faudra bien, pourtant !… Tu ne penses pas à retourner chez ta mère, à Malmaison ?


JESSIE.

Je pense à me sauver… quand il en est temps encore… à rompre la chaîne… Nous ne pouvons plus tirer le collier de cette façon-là !… Comment ne vois-tu pas que l’heure est venue de nous séparer ? Ou j’y laisserai ma jeunesse et ma peau, dans cet engrenage-là ! Une vie ratée… oui… mais pas perdue !…


MAX.

Tu n’as pas le droit de me quitter.


JESSIE.

Et pourquoi ?… T’ai-je juré un amour éternel ?… Sommes-nous mari et femme ?


MAX.

Des amants que rien ne peut séparer.


JESSIE.

Si : la volonté !… Je ne t’ai fait aucun serment de vivre avec toi d’autre temps que celui du premier amour !… Tu as réclamé ma virginité, la première étreinte… je te l’ai donnée !… J’ai promis d’apaiser ton amour… Je l’ai fait. J’aurais dû partir aussitôt après que tu m’as eu prise. Nous avons prolongé notre amour au delà de son terme fatal, et c’est de cela que nous mourons !… Si une femme ne peut que se vendre ou se donner, elle a toujours le droit de se reprendre !


MAX.

Attention ! J’irai jusqu’au crime… jusqu’au sang !…


JESSIE.

Tu menaces !


MAX.

Et tu as peur !… Et tu as raison d’avoir peur !… Jessie, n’avançons pas plus loin dans ce chemin de rancune et d’ignominie… Accepte la tentative loyale, la dernière que je te demande, que j’implore…


JESSIE.

À quoi bon ?


MAX, (il se redresse, menaçant.)

…ou que j’exige, comme tu voudras… Ne comprends-tu pas que deux êtres comme nous ne sont désunis que par la mort ?… Nous sommes couplés. Je ne tiens pas à la vie, mais j’ai tout misé sur toi… Il faudra saper les deux racines pour nous séparer… Réponds… accepte… Donne-moi un délai… Tu ne peux pas me refuser… Jessie… Pas un reproche ne sortira de ma bouche… Ne crains rien. Je serai juste.


JESSIE.

Mais quelle vie deviendra la nôtre ?


MAX, (suppliant.)

Jessie, Jessie, je n’ai jamais fait appel vainement à ton cœur !…

(Il attend la réponse, le visage anxieux et tendu. Quelques secondes après, Jessie laisse tomber un acquiescement à peine perceptible.)

JESSIE.

Soit !


MAX, (soupir soulagé.)

Merci !… C’est bien !… (Silence.) Alors, enlève ce collier !


JESSIE.

Le ?… Hein ?… Déjà des ordres !…


MAX.

Oui !… Pas une minute à perdre… Quelle heure est-il ?

(Il prend son chapeau.)

JESSIE.

Où vas-tu ?


MAX.

Où je vais ?… À l’hôtel de Serge de Chavres…


JESSIE.

Et ?…


MAX.

Et lui dire que moi, à mon tour, je reconnais toutes les dettes que tu as contractées… que je me fais fort de rembourser intégralement tôt ou tard les quarante-cinq mille francs du jeu.


JESSIE.

Nous sommes en pleine démence ! Max, nous n’avons même pas de quoi vivre huit jours !


MAX.

Laisse-moi ! J’exigerai qu’il reprenne ce collier… Oh ! n’aie pas peur, je me contiendrai !


JESSIE.

Peuh !… Ce n’est pas ça qui m’effraie !…


MAX.

Compte sur ma correction absolue !


JESSIE, (le regarde, puis hausse les épaules, comme si tant d’enfantillage ne méritait pas de réponse.)

Bébé !…


MAX, (avec un haut-le-corps.)

Jessie !


JESSIE.

Eh bien, va !… Va donc, si ta jalousie ou tes scrupules ont besoin de cet apaisement-là !


MAX.

Je ne pourrais pas vivre une minute sans cela !


JESSIE.

Dans ce cas…

(Il sort. Quand il est parti, elle rouvre brusquement la porte, traverse le couloir, et on lui voit tourner le bouton de la porte en face.)


Scène VIII


JESSIE, PASSEROSE


JESSIE, (dans le couloir.)

Passerose… vite… arrive… (Elle rentre en scène suivie de Passerose, anxieuse.) Vite, mon chéri !… Il sait tout.


PASSEROSE.

Je m’en doutais.


JESSIE.

Il sait que nous ne vivions que de l’argent d’un autre… Monte immédiatement à la chambre de Serge. Dis-lui qu’il descende quatre à quatre… Max se rend à son hôtel. Il ignore, bien entendu, que Serge avait une chambre ici…


PASSEROSE.

Tu préfères qu’il descende ?… Il n’y a rien à craindre ?


JESSIE.

C’est indispensable !… De cette fenêtre, je ne perds presque pas de vue le trajet de Max jusqu’à l’hôtel Royal… tandis que la chambre de Serge donne sur la cour…


PASSEROSE.

Il est sûrement dans sa chambre ?


JESSIE.

Il m’attendait là pour me dire adieu. Je devais trouver une minute, d’ici l’heure de son départ, pour nous séparer moins brutalement… Et pas un mot sur l’explication que je viens d’avoir avec Max !


PASSEROSE.

Ça va de soi.

(Passerose sort en courant.)

JESSIE, (va aussitôt au téléphone, près de la fenêtre.)

Allô !… Allô !… Donnez-moi tout de suite l’hôtel Royal… Très pressé… (Elle se penche encore à la fenêtre.) Pourvu que j’aie le temps !… Allô… L’hôtel Royal ?… Le gérant ou le portier, de la part du marquis de Chavres… C’est l’administration ?… Bien !… Monsieur, c’est le marquis de Chavres qui vous fait dire ceci : il va se présenter à l’hôtel une personne qu’il ne veut pas recevoir. Il vous prie de dire à cette personne que le marquis de Chavres a quitté l’hôtel et vient de partir il y a un quart d’heure en auto… Bien… Vous-même ?… Merci…



Scène IX


JESSIE, PASSEROSE, SERGE


SERGE.

Que se passe-t-il ?…


JESSIE.

Des drames terribles… C’est fini entre Max et moi ! Il vient de tout découvrir.


SERGE.

Je suis prêt à prendre mes responsabilités.


JESSIE.

Il ne s’agit pas de cela… Je m’en vais.


SERGE.

Où est-il, en ce moment ?


JESSIE.

À votre hôtel !… Il vous cherche !… Je me suis permis de téléphoner au Royal pour qu’on l’informe de votre départ.


SERGE.

Vous avez très bien fait.


JESSIE, (à Passerose.)

Surveille. (Passerose va se poster à la fenêtre.) Je pars… Voulez-vous de moi ?

(Devant cette offre si brutale, si immédiate, Serge a une espèce de sursaut.)

SERGE.

Jessie, réfléchissez-y, ne suis-je pas uniquement celui qui vous a porté secours ?… Mon rôle ne doit-il pas s’arrêter là ?


JESSIE.

Vous ne m’avez pas répondu. Me refusez-vous ?


SERGE.

Je n’envisage pas de plus grand bonheur que de vous emporter comme une proie ! Mais est-il possible, Jessie ?… Et lui !…


JESSIE.

Ne vous occupez pas d’autre chose que de me répondre oui ou non… Un fait seul est certain, c’est que je m’en vais… de toutes façons, dans une heure je serai partie, que ce soit avec vous ou seule !… Je ne reviendrai plus… À vous de répondre ?


SERGE.

C’est tout répondu, vous le savez bien !


JESSIE.

Alors, il faut avoir quitté Nice dans un quart d’heure.


SERGE.

Mon valet de chambre prenait le train ce soir… Moi, je partais en auto dans une heure.


JESSIE.

Votre auto est au garage du Royal ?


SERGE.

Toute prête !


JESSIE.

Attendez-moi, là-haut, dans votre chambre… Sous un prétexte quelconque j’irai vous retrouver… Ne bougez pas jusqu’à ce que j’arrive.

(Il lui baise la main et sort vivement. Elle referme la porte.)

PASSEROSE, (quittant la fenêtre.)

Tu pars ?


JESSIE.

Il le faut.



Scène X


JESSIE, PASSEROSE


PASSEROSE.

Pauvre loupiot !


JESSIE.

Ah ! pas un mot, je te prie… Que j’aie le courage de m’en aller avant que mon cœur crève !… Vite, mes instructions… Ne perdons pas la tête… D’abord, mon nécessaire… il y a quelques flacons à mettre… Dépêchons-nous…

(Jessie prend les flacons sur la toilette. Passerose et elle emplissent précipitamment le nécessaire.)

PASSEROSE.

Voilà. Donne-moi bien toutes tes instructions.


JESSIE.

Je t’enverrai une dépêche dès demain quand je saurai où je vais… Tu auras la bonté de faire envoyer par grande vitesse tous mes bagages à l’adresse donnée…


PASSEROSE.

À Paris, probablement.


JESSIE.

Jamais de la vie !… Il aurait trop vite fait de me retrouver… Pau ou Biarritz, au contraire…


PASSEROSE.

Tu ne prends pas la valise ?


JESSIE.

Impossible, pas le temps… Il ne faut pas attirer son attention… Sonne, veux-tu ? (Passerose sonne et, en passant, regarde à la fenêtre.) Je vais, en descendant, payer la note de l’hôtel afin qu’elle soit réglée et qu’il ne soit pas assez fou pour refuser de le faire. (Elle considère le deuxième paquet de billets que Passerose avait séparé de l’autre tout à l’heure.) Cet argent du jeu de tout à l’heure, laisse-le là où il est…


PASSEROSE.

Bien, j’ai saisi…


JESSIE.

Tu lui feras admettre qu’il n’y a pas de honte à se servir de cet argent, pour revenir à Paris… Qu’il comprenne que ce n’est pas comme l’autre argent, comme le collier, comme ces choses avec lesquelles je pensais nous acheter quelques mois encore de bonheur et de tendresse !… (Elle pleure.) Je pense qu’il reviendra directement à Paris… Tâche qu’il aille tout de suite chez sa maman… Ils sont en froid, mais ils se réconcilieront contre moi… Ce sera le meilleur refuge à sa douleur puis… (Entre un valet de chambre.) Tenez, montez ceci au 45. (Le valet prend le nécessaire.) C’est tout, il n’y a rien à dire… Ne revenez pas ; je n’ai plus besoin de vous… Tenez… (Elle lui donne un pourboire. Il sort avec le nécessaire. Elle se précipite sur le papier à lettres.) Apporte-moi le stylo et le sous-main. Tu lui remettras ce mot… quand tu ne pourras plus faire autrement, quand mon absence deviendra inexplicable.


PASSEROSE.

Mais comment saurais-je que tu es réellement partie, tout au moins de l’hôtel ?… Car il faudra que je l’empêche de sortir.


JESSIE.

Comment ?… Oui… c’est vrai !… Attends. Comme la salle de bains a une porte indépendante qui donne sur le couloir, tout près de l’escalier, en passant, quand je m’en irai, je tournerai le bouton électrique… Si d’ici tu vois qu’il y a de la lumière, c’est que je serai descendue…


PASSEROSE.

Compris.


JESSIE.

Va t’assurer, pendant que je finis d’écrire, si la lumière fonctionne.


PASSEROSE.

Oui.

(Elle sort, passe dans la salle de bains, fait fonctionner une seconde l’électricité et revient au bout de quelques secondes. Pendant ce temps, Jessie écrit en larmes, le buvard posé sur ses genoux.)

JESSIE.

Une seconde. (Elle cachette et lui remet la lettre.) Voilà. Ça va être très dur… Le vrai moyen d’être bonne, ce sera de lui dire beaucoup de mal de moi. Ne crains pas de m’accabler !… Dis-lui que je suis une mauvaise rosse… Il va avoir une crise de désespoir affreuse, affreuse… C’est un petit garçon sans défense… Il est si jeune, n’est-ce pas !… Son premier chagrin !… Allons, allons… pas pleurer… pas pleurer… Ce sera pour dans l’auto, quand le cœur crèvera !… (Désespérément.) Il faut, qu’est-ce que tu veux ?… Il faut, n’est-ce pas ?


PASSEROSE.

Bien sûr !… La vie devenait bien difficile dans ces conditions !… Compte sur moi. Je ferai, en tout cas, tout ce qu’il sera humainement possible de faire.


JESSIE.

Ah ! s’il pouvait accepter des consolations tendres !


PASSEROSE, (avec reproche.)

Jessie !


JESSIE.

Tu ne comprends pas !… Je fais appel à la tendresse féminine, aux bras et au cœur de la femme… Je pars, je ne suis plus jalouse… Je voudrais derrière moi de la maternité… près de lui… des lèvres, des lèvres sur son front ou sur ses lèvres à lui !… Ah ! mignonne, si tu avais touché sa bouche, dis-toi bien que tu en garderais la fièvre pour le reste de tes jours…

(Elle chancelle.)

PASSEROSE.

Qu’est-ce que tu as ?


JESSIE.

Un vertige… Je ne sais pas !… J’ai eu tout à coup la sensation d’un abîme ouvert devant moi !… Ça passe… ça y est !… Voyons, je n’ai pas autre chose à te dire… d’autres recommandations à faire… ? Poste-toi à la fenêtre, surveille… Ah ! si… tu m’enverras tous les jours… tous les jours, jusqu’à ce qu’il soit parti… de longues lettres… Tous les détails, hein ?… Et puis, naturellement, des télégrammes en réponse aux miens.


PASSEROSE.

Sois tranquille. Dans toute la mesure de mon dévouement, je t’aiderai.


JESSIE.

Je connais ton cœur.


PASSEROSE.

Le voilà. Il revient aussi vite qu’il a dû partir !


JESSIE.

Ah ! mon Dieu !… (Trouble de toutes les deux.) Que c’est long !… Je voudrais déjà être partie loin, très loin ! Cette chambre, où il y a encore tout nous deux… où il n’y aura plus que lui, sans son grand amour !… Comme on est ! Tout, je me rappelle tout… nos matins… nos soirs… sa voix !… Oh ! on se sépare pas pour la vie, bien sûr… Ce sera un temps… un temps…


PASSEROSE.

Courage !… Tes yeux !


JESSIE.

Eh bien, quoi !… S’il voit que j’ai pleuré, il pensera que c’est de remords, et il ne se trompera pas beaucoup !


PASSEROSE.

Quant à moi, il va m’attraper. Ça va être terrible !


JESSIE.

Peuh ! ses petites colères, si vite passées !… Tiens, l’ascenseur ! Va-t’en ! Va-t’en !… (Elle fait signe à Passerose de passer dans la chambre.) Et adieu, toi !

(Elles s’étreignent, puis Passerose entre dans la chambre dont la porte reste ouverte. Jessie va à la coiffeuse et tâche de dissimuler ses sanglots.)


Scène XI


JESSIE, MAX, puis PASSEROSE


MAX, (entrant essoufflé.)

Il était déjà parti !… Tu le savais ?


JESSIE.

Comment veux-tu que je sache ?… Il nous a serré la main tout à l’heure… Je ne me suis pas occupée de l’heure de son départ…


MAX.

N’importe… Que tu m’abuses encore ou non… demain nous prendrons le train pour Paris. Là, je le rejoindrai et…


JESSIE, (montrant la chambre.)

Fais attention… Passerose…


MAX.

Elle est là ?


JESSIE.

Je t’en supplie, ne la gronde pas !… Elle a obéi à mes ordres… Elle n’est pas responsable… Au fond, elle est très bonne !


MAX.

Ah ! Passerose ! Ce que Passerose m’est égale ! (Reprenant.) Alors… demain…


JESSIE, (elle appelle.)

Chérie ?


PASSEROSE, (entrant.)

Eh ah ! On est là !


MAX, (continue.)

Donc, demain matin, départ…


PASSEROSE.

Eh ben, vous êtes réconciliés ?


MAX, (se rapproche de Passerose.)

Nous avons un compte à régler tous les deux !… Enfin, différons pour aujourd’hui.


PASSEROSE, (lui prenant la main.)

Je t’aime bien, loupiot !


JESSIE, (vivement.)

Alors, si l’on part demain matin, tous les deux, je vais prévenir l’hôtel. Il est temps, pour qu’on ne nous compte pas la journée de demain.


MAX.

Oui, si tu veux !


JESSIE, (vivement.)

Et je règle en même temps la note.


MAX, (a un mouvement de colère auquel succède une hésitation.)

Tu…


JESSIE.

Dame ! Comment faire autrement ?… Je ne vois pas…


MAX.

Hélas ! c’est juste… (Avec un geste d’énergie qui répond à tout.) Aussi bien, tout sera remboursé !…


PASSEROSE, (arrangeant la table.)

Je débarrasse parce que vous allez probablement faire monter le dîner tout à l’heure ?


MAX.

Peut-être ! Tiens, voilà ton collier.

(Il sort le collier de sa poche.)

JESSIE, (le prenant.)

Ah ! dis donc, impossible aussi de partir sans avoir réglé la modiste, en face… Puisque je descends, je vais la payer par la même occasion.

(Elle met son chapeau.)

MAX.

Tu as le temps. Je voudrais te parler… Un jour de Corso, les boutiques sont fermées.


JESSIE.

Non, pas celle-là. Justement, j’ai vu par la fenêtre…


PASSEROSE.

C’est exact.


JESSIE.

Débarrassons-nous donc de ces sales préoccupations. Que la question soit liquidée !

(Elle met maintenant un manteau.)

MAX.

Un manteau pour descendre jusque-là ?


JESSIE.

Je ne peux pas traverser la rue dans ce costume de soir !…


MAX.

Fais vite.

(Elle veut l’embrasser. Il la repousse violemment.)

JESSIE, (le cœur crevé.)

Oh ! méchant ! Tu me refuses un baiser ?


PASSEROSE.

Embrassez-vous donc, mes enfants. Il ne faut jamais se quitter brouillés, même pour cinq minutes !…


JESSIE, (supplie.)

Oui… Laisse-moi au moins t’embrasser ! (Elle lui serre la tête sur sa poitrine longuement, passionnément, tristement, et l’embrasse dans les cheveux.) Celui qui le reçoit ne distingue pas quel est le baiser le meilleur, le plus profond… mais celui qui le donne ne s’y trompe jamais !… (Elle s’écarte de lui, et les doigts ont encore l’air de le chercher. Elle recule avec un visage stupéfié, meurtri par la douleur et l’effort.) À tout à l’heure, chéri… Souris-moi de loin ?… Je ne veux pas descendre si tu ne m’as pas souri… Ami ?


MAX.

Ami.


JESSIE.

Souviens-t’en !

(Elle sort en coup de vent. La porte claque.)


Scène XII


MAX, PASSEROSE


MAX, (change de ton.)

À nous deux !… Nous avons un petit compte à régler.


PASSEROSE.

Oh ! non, non, je t’en prie… ne gronde pas… et puis, pense pas à ça !… C’est fini… schettep !…


MAX.

C’est elle, ou lui, qui te donnait l’argent ?


PASSEROSE.

Elle… Je ne pouvais pas refuser… Mets-toi à ma place !


MAX.

C’est égal, tu m’as charrié dans les grandes largeurs !


PASSEROSE.

Oh ! puis, tu m’as promis de ne plus parler de toutes ces vieilleries !… C’est loin… loin… comme ça !

(Elle jette son mouchoir en l’air.)

MAX.

Je n’ai rien promis du tout.


PASSEROSE.

Si, tu as promis, mais tu ne te rappelles plus !… Est-ce que tu as contracté depuis longtemps l’habitude de penser aux choses embêtantes ?… Moi pas !… Tu veux pas faire un jaquet ?


MAX, (haussant les épaules.)

Tiens ! ce n’est vraiment pas la peine de se fiche en rogne.


PASSEROSE.

Max, j’ai besoin de champagne… je vais avoir besoin ce soir de beaucoup de champagne… Je peux en faire monter ?


MAX.

Je crois bien !… Je sais que tu appelles ça ta bibine. Fais monter de la bibine…


PASSEROSE, (à l’appareil.)

Sommelier, un magnum de Mumm sec, tout suite.


MAX, (nerveux, se lève et se dirige vers la porte.)

Au fait, il serait peut-être plus décent que je ne la laisse pas seule régler la note.


PASSEROSE, (l’empêchant de sortir.)

C’est très drôle, cette maladie que tu as de te mêler de ce qui ne te regarde pas ! (Il lui prend brusquement le poignet.) Ah ! salaud, ce qu’il pince !… As-tu fini ?… Qu’est-ce qui te prend ?


MAX.

Ce que tu dois en savoir des choses, des choses sur elle… des choses que je ne saurai jamais… Tes yeux en sont pleins !


PASSEROSE.

Pas mal, oui… jusqu’au bord.


MAX.

Ah ! tu crânes !…


PASSEROSE.

Heu !… heu !… Si tu savais à quoi je pense, loupiot !


MAX.

À quoi ?


PASSEROSE.

À toi, tiens !… Et puis à mon petit chien que j’ai laissé dans ma chambre et qui doit avoir soif à regarder le pot à eau…


MAX.

Femelle, va !… Tiens, j’aime mieux ne pas te poser de questions ! Je serai fixé assez tôt quand elle va remonter… Et puis, tu auras beau bluffer et crâner, je sais que tu es une bonne fille… (Il la perce du regard, puis la lèvre amère.) Es-tu une bonne fille ?


PASSEROSE.

Ou une garce ?… Une bonne fille… oui, très bonne, tu verras… tu verras !


MAX.

C’est possible… Elle aussi, Jessie, est une bonne fille, n’est-ce pas ?… Vous êtes toutes des bonnes filles !

(À cet instant, la lumière s’allume dans la salle de bains.)

PASSEROSE, (un léger frémissement sur ses épaules.)

Crois-tu ?


MAX.

Tiens, on a allumé !


PASSEROSE, (hâtivement.)

C’est la femme de chambre qui vient ranger la salle de bains… Ah ! maintenant, il faut fermer la fenêtre… On n’y voit plus goutte.


MAX.

Pourquoi ?… Il y a encore un rayon.


PASSEROSE.

C’est triste… Je vais fermer… (Elle s’élance et tire les rideaux pour masquer à Max la vue du boulevard.) Donne l’électricité, toute l’électricité… Que ce soit bien gai pour ce qui va se passer !


MAX.

Quoi ?… Qu’est-ce qui va se passer ?… Ah ! notre réconciliation à la petite et à moi ?… Peuh !… n’attache pas d’importance à ça !

(Il va aux commutateurs. La lumière inonde la pièce. Entre le sommelier avec le champagne.)

LE SOMMELIER.

Faut-il déboucher ?


PASSEROSE.

Bien sûr !

(Elle siffle immodérément.)

MAX.

Toi, tu siffles pour ne pas avoir peur du bouchon… je te connais !


PASSEROSE.

Tu l’as dit, chéri… Oh ! la mousse !… Trempe ton doigt dans la mousse, ça te portera bonheur… et tu en as plus besoin que tu ne crois.

(Le sommelier sort. Silence.)

MAX, (tout à coup, comme s’il avait été frappé par l’intonation de Passerose.)

J’en ai besoin ? Oui, c’est vrai !


PASSEROSE.

Alors, bois !… Vois-tu, je m’y connais. Ah ! oui, je m’y connais ! Il n’y a que ça qui guérisse la douleur.


MAX.

Je n’ai pas soif… (Pendant que Passerose boit à longues lampées.) Bon Dieu, comme elle est longue à remonter !


PASSEROSE.

Tiens-toi tranquille, tu viens de dire que tu n’y attachais pas d’importance !… Max, est-ce que tu l’as trompée, toi ?


MAX.

Non !


PASSEROSE.

Tu n’as connu qu’elle ?


MAX.

Je fais mon apprentissage… (Geste fat de gamin.) Les femmes, ah ! là, la !


PASSEROSE.

Gosse !


MAX, (crânant devant une femme.)

Pas tant que ça !… Si tu savais, j’ai l’air ainsi, les femmes, je les estime à leur juste valeur…


PASSEROSE.

Tu les feras souffrir ?


MAX.

Je t’en réponds !


PASSEROSE.

Et tu auras raison de les faire souffrir, va ! Les meilleures ne valent pas cher… Ce qu’elles sont rosses !


MAX.

C’est pour Jessie que tu dis ça ?


PASSEROSE.

Elle comme les autres !

(Il la regarde maintenant, craintivement, en se mordant les lèvres.)

MAX.

Alors, tu crois qu’il vaut mieux ne pas s’en faire ?


PASSEROSE.

Et comment ! Si tu peux. Faut pouvoir.


MAX.

On tâchera !… Mais ce n’est pas chic, tu sais ? Tu dis du mal d’elle, maintenant… Pourquoi ?


PASSEROSE.

Tu en diras bien plus que moi.


MAX.

Non, moi, c’est fini !


PASSEROSE, (elle boit.)

Ça n’est pas commencé !


MAX, (troublé.)

À ce point-là ?… Tu ne l’aimes pas, hein ?… Tu la détestes, au fond ?


PASSEROSE.

Depuis un instant peut-être !


MAX.

Parce que ?…


PASSEROSE.

Parce que…


MAX.

Parce que ?


PASSEROSE.

Parce que…


MAX, (cette fois se lève brusquement et va à la porte.)

Ah ! je descends, je vais la chercher chez cette modiste, oust !


PASSEROSE, (pose la coupe et appelle.)

Dis donc ?


MAX.

Quoi ?


PASSEROSE.

Si elle ne remontait pas… qu’est-ce que tu dirais ?


MAX, (essayant de rire.)

Tu en as de terribles !


PASSEROSE.

Si elle ne revenait plus jamais ?…


MAX.

Qu’est-ce que tu veux dire ?… Allons, qu’est-ce que tu veux dire ?


PASSEROSE, (lui prend la main.)

Pauvre loupiot, va !… Donne ta main !


MAX, (se dégageant, blême.)

Ah ! ça !… Ah ! ça !… Mais tu es déjà ivre, ma parole !


PASSEROSE.

Autant savoir tout de suite que plus tard !… Max, tu es un homme ?… (Il reste figé, cloué sur place.) Elle ne reviendra pas… tiens, lis !

(Elle lui donne la lettre, il lit, sidéré.)

MAX.

Quoi !… Quoi !… (On entend des bribes de phrases.) C’était impossible… adieu… moi qui t’adore…tu ne me verras plus pendant des années jusqu’à ce que tu sois sage… Pardon de la peine affreuse, pardon, chéri !… Je t’adorais… un jour on se retrouvera et… (Il s’arrête, debout, il crispe les mains au dossier d’une chaise, puis d’une voix basse et toute simple.) Ah ! si c’est comme ça !… Ah ! alors !… Très bien !…


PASSEROSE.

Tu souffres ?… Tiens, je suis bouleversée, moi aussi !


MAX, (répétant machinalement, avec une inflexion terne, vague et douce.)

Ah ! si c’est comme ça !


PASSEROSE.

C’est bien, mon petit, tu as du cran !… Tu luttes !


MAX.

Ce que c’est court, la vie !


PASSEROSE.

La vie ? Oh ! ça !


MAX.

Un an !… ça a duré un an !… Elle est partie avec lui, n’est-ce pas ?


PASSEROSE.

Oui.


MAX.

C’était arrangé ?


PASSEROSE.

Oui.


MAX.

De toutes façons, elle serait partie !… Elle ne pouvait pas vivre avec moi… Elle a bien fait… Autant lui qu’un autre… Où sont-ils ?


PASSEROSE.

En Italie, je crois.


MAX.

Pas même à Paris !… (L’inflexion, terne et molle revient dans sa bouche comme un leitmotiv plaintif.) Ah ! si c’est comme ça !… Je ne croyais pas, moi, que c’était à ce point-là !… Mais non, c’est qu’il n’y a pas un an… il y a huit mois juste… Seulement, je l’ai toujours connue, n’est-ce pas ?… je… l’ai toujours connue comme ça… alors…

(On sent que les pensées tournent, confuses, en vitesse dans sa pauvre tête.)

PASSEROSE.

Tiens, tu me fends le cœur à t’entendre !


MAX.

Il n’y a pas de quoi, va !… C’est fini, il n’y a plus rien… et puis voilà.

(Elle se jette à son cou en pleurant.)

PASSEROSE.

Tu verras, on se console… Tout s’oublie… d’autres te consoleront facilement.


MAX.

Elle t’a peut-être chargée de ce soin ?… Il y a dans sa lettre une phrase à double sens… Je te laisse Passerose !


PASSEROSE.

Elle m’a dit simplement : « Sois bonne pour lui ! » Les femmes consolent d’une femme…


MAX.

Tu me consolerais, toi ?… (Tout à coup hors de lui, comme si un coup de sang lui montait à la tête.) Va-t’en, va-t’en !… Voilà donc celle qu’elle avait prévu pour essuyer mes larmes !… (Il la poursuit dans la pièce.) Va-t’en, je te déteste, comme je vous déteste toutes… Vous êtes toutes des filles… Tu as vingt ans et tu portes tout l’esclavage humain sur ton visage !… Ah ! vous vous entendez bien entre vous… Tas de v…


PASSEROSE.

Max, Max… mais tu es fou… Mais c’est affreux, oh !

(Elle tombe sur la chaise longue, apeurée, tous ses nerfs tremblants, et sanglote, la tête dans ses mains.)

MAX.

Je suis fou, en effet, je ne sais pas… ce que je dis ! Il faut m’excuser, pardonne-moi !… Je t’ai fait de la peine injuste, c’est malgré moi… Je sais que tu as bon cœur, que mon malheur te touche… Va ! je mentais… Tu es jolie et elle comptait sur ta beauté !… Je t’aurais rencontrée, dans ces temps de jeunesse folle où l’on suit la beauté sans savoir où elle vous conduit, je t’aurais peut-être aimée comme une autre… mais maintenant, je n’ai plus rien, tout croule… n’est-ce pas ? Oh ! je ne fais pas fi de ton amitié !… Tu me comprends, hein ?… Je ne suis pas méchant.


PASSEROSE.

Je ne t’en veux pas… c’est si naturel !… Tu souffres ! Si ça peut te soulager de crier contre moi comme si tu criais contre toutes les femmes, vas-y !


MAX.

Amis, hein ?… Amis, comme elle disait !


PASSEROSE.

Amis… mais oui…

(Passerose a tiré d’une pochette une petite boîte d’or. Elle l’ouvre. Avec une pelle d’ivoire, elle puise, approche la pincée de sa narine et respire.)

MAX.

Qu’est-ce que tu renifles là ?… Ah ! de la drogue… c’est vrai !


PASSEROSE, (voluptueusement, savourant l’extase à l’avance.)

Si tu savais, aussitôt qu’on a du mal !… Tout devient beau… on est léger…


MAX, (avec un geste de dégoût.)

Oui… tu as ça, toi !… Je méprise cet oubli-là… Pas celui-là, peuh ! Quelle misère !


PASSEROSE.

Ne dis pas ça !… Tu ne connais pas… Si tu essayais, tu verrais… tout de suite le moindre effort devient facile… le monde est limpide.


MAX.

Non, c’est un pauvre oubli !… Il y en a d’autres… Réponds-moi, pendant que tu es encore lucide… j’ai besoin que tu me donnes un conseil… Ton impression est bien que c’est fini… qu’il est inutile que je tente quelque chose ?


PASSEROSE.

Oh ! il vaut mieux être franche avec toi… Ne te fais aucune illusion, aucune ! Je te demande pardon de te le dire ! C’est fini.


MAX.

Oui, c’est bien ce que je pensais, au fond.


PASSEROSE.

Je suis fière de toi, loupiot… Tu ne te casses pas la tête contre les murs comme je m’y attendais… Tu ne pleures même pas !


MAX.

Tiens, c’est vrai !… Je n’ai pas pleuré, c’est curieux ! (Tout à coup, il pousse une plainte déchirante. Ses yeux sont tombés sur la robe de bal quittée et posée sur une chaise.) Sa robe, là…

(Et, cette fois, il pleure.)

PASSEROSE.

Hé oui, mon Dieu !… Ne regarde pas ces choses… Il faudrait sortir d’ici.


MAX.

Tout à l’heure, je la tenais dans sa robe… et puis, il n’y a plus de corps dedans… il n’y aura plus de corps jamais… C’est curieux, je ne la croyais pas méchante… Non, jamais je n’aurais cru… Et puis, c’est si cruel, cette manière !… Pourquoi m’appelait-elle son petit ?… On n’est pas un petit dans ces conditions !

(Passerose renifle à nouveau sur son doigt la poudre blanche.)

PASSEROSE.

Ah ! que c’est bon, tiens, tiens… Tout de suite ça fait frais et vif dans le cerveau… Dommage que tu ne veuilles pas essayer !


MAX.

Elle avait une jolie couleur d’yeux… J’adore les brunes aux yeux bleus… et puis, c’était sa façon de rire… Tout le monde n’a pas ce rire-là… Voilà… elle était exceptionnelle…

(Grisés, lui de sa douleur, elle de son extase, ils regardent les murs de cette blanche et morne chambre d’hôtel. Les deux cerveaux ne se répondent plus.)

PASSEROSE.

Sais-tu, il faut tout de suite te distraire… Veux-tu, on va aller dîner au Perroquet Vert ?… On ne peut pas dîner ici, ce serait mortel pour toi… Là-bas, il y a un jazz-band… Oh ! et puis, tiens… on y voit des types épatants… C’est là que vient dîner la grosse comtesse Mellow, et le vieux Smith qui a ce tic de la lippe si rigolo !… Ah ! là ! là ! Il y a encore du bon temps ! Viens donc… On va rigoler…


MAX.

Mais oui ! on va rigoler… J’y suis… Je vais passer ma cape.


PASSEROSE, (la bouche pâteuse.)

Et puis… qu’est-ce que je disais donc ?… Ah ! oui !… Si je n’avais pas bu tant de champagne, je serais moins lourde… bon Dieu !…


MAX, (il s’approche de la coiffeuse et prend au porte-manteau sa cape de soir.)

Ses trois photos !… Jessie, Jessie… ce n’est pas vrai, dis ?

(Il dispose les trois photos sur la coiffeuse.)

PASSEROSE.

Tu es très chic avec ta cape !… Elle tombe bien !… On est toujours sûr de faire une entrée avec toi.


MAX.

On peut faire aussi une assez jolie sortie avec moi !… Maintenant, mes gants… un mouchoir… (Il ouvre un tiroir et prend ses gants.) Elle a tout laissé… jusqu’à ce petit bijou-là… ce petit bijou d’automobile…

(Il tire du tiroir un petit revolver gainé, minuscule.)

PASSEROSE.

Hé là… il ne faut pas jouer avec ça !


MAX.

Je n’en ai pas envie !… (Il le manie en riant.) Tout de même, Passerose, si je te faisais cette blague !


PASSEROSE.

Hé là !… il ne faut pas jouer avec ces saletés-là !


MAX.

Mais c’est pour rire, bête !… Tu ne me connais pas, va !


PASSEROSE.

Oui… c’est pour rire !… Ah ! quel type ! C’est joli, une cape qui tombe bien !…


MAX, (il s’approche de la psyché.)

Dire seulement qu’il n’y aurait qu’à pousser cette petite machine, en appuyant sur le plastron de la chemise !… Une tache de sang ! Ce serait fini ! On ne penserait plus !

(Négligé, d’un air artiste, il essaie le geste devant la psyché.)

PASSEROSE, (voulant se lever.)

Oh ! ce que je suis lourde, bon Dieu !


MAX.

Tomber dans une cape du soir en sifflotant et en se regardant dans la glace… Dis donc, Girl… une petite gigue pour gigolo !

(Il siffle.)

PASSEROSE, (riant, hébétée, la bouche pâteuse.)

Quel type !… Seulement, Max, c’est des blagues qu’il ne faut pas faire… Faut pas m’effrayer ! Hein ?


MAX.

Avec ça !… Je peux même t’imiter la scène tout à fait. Le type qui tombe là… comme on voit au cinéma…


PASSEROSE.

Ah ! oui… oui… le ciné…


MAX.

Une !


PASSEROSE, (battant des mains.)

Une !… Comme au ciné !


MAX.

Deux !…


PASSEROSE.

Vas-y, coco !… (Max appuie le revolver sur la poitrine, presse la gâchette. On entend une détonation, il fait trois fois le tour sur lui-même et s’abat sur le tapis. Passerose a un rire stupide, prolongé, puis elle se lève à demi titubante.) Max !… Voyons… assez !… Pas de ces blagues-là !… Loupiot ! Loupiot !…

(Elle donne un coup de pied à Max, pour le faire bouger. Il reste presque inerte, en proie aux derniers spasmes. Puis, comprenant tout à coup, les mains tendues dans le vide pour s’accrocher à quelque chose au mur, aux meubles, elle veut hurler « Au secours ! » et la voix s’étrangle dans une espèce de hoquet d’ivresse et d’épouvante.)

RIDEAU

ACTE QUATRIÈME

Même décor qu’au premier acte. La villa, à quatre heures de l’après-midi. Plein hiver. Dehors, décor de givre. La neige en légers flocons ; c’est le brouillard de quatre heures. À l’intérieur, des housses. La cheminée flambe.

(Au lever du rideau, un jardinier apporte du bois à une cuisinière gui arrange le feu. À côté l’une de l’autre et regardant le feu pétiller, Bianca et Gabrielle. Gabrielle, prostrée, est vêtue de crêpe. Bianca d’une robe grise.)


Scène PREMIÈRE


GABRIELLE, BIANCA, LA CUISINIÈRE, LE JARDINIER

(Gabrielle, effondrée, le mouchoir à la main.)

BIANCA, (au jardinier.)

Merci, avec ce bois ça suffira.


LE JARDINIER.

C’est du bois fendu. Il est très sec… Est-ce que ces dames repartent ce soir ou demain ?


BIANCA.

Demain matin sans doute… Nous rentrerons à Paris… Ça dépendra de mademoiselle… Quelle heure est-il exactement ?


LE JARDINIER.

Quatre heures.


BIANCA.

Et elle n’est pas encore revenue… de là-bas !… Mon Dieu ! pourvu qu’elle n’attende pas la nuit… Allez, Louis.


LE JARDINIER, (déposant une botte de chrysanthèmes.)

J’ai trouvé encore ça dans la serre.

(Il s’en va. Bianca sonne. La cuisinière continue d’arranger le feu.)

BIANCA.

Gabrielle ?… (Gabrielle ne répond pas.) Tu ne veux pas prendre quelque chose qui te remonterait… une tasse de thé ? Quelque chose de chaud ?


GABRIELLE.

Non, merci…

(Entre Georgette. Bianca va vers elle.)

BIANCA, (bas.)

Georgette, apportez-lui tout de même un peu de thé… Voilà deux jours qu’elle n’a rien pris… depuis l’enterrement !… Elle n’a pour ainsi dire pas ouvert la bouche, même pour manger.


GEORGETTE.

Elle ne parle toujours pas ?


BIANCA.

Non, son silence est effrayant. Et voilà bientôt la nuit… Mademoiselle ne rentre pas !


GEORGETTE.

Elle n’a pas voulu que Madame l’accompagne !


BIANCA.

Elle me l’a interdit. Hier, ç’a été la même chose. Voilà deux heures, que, malgré la neige et le froid, elle est allée pleurer, seule, sur la tombe… Comment l’empêcher ? Je regrette bien que Gabrielle et elle aient tenu à ce qu’il soit enterré ici, à Rueil !… Je redoutais tant les journées qui suivraient… ici… au milieu de ces souvenirs… Oh ! Georgette, Georgette, il faudra bien tout de même qu’on arrive à la sauver, ma pauvre chérie !

(La cuisinière est sortie à gauche. Georgette va à la porte-fenêtre.)

GEORGETTE.

La voilà dans l’allée.


BIANCA.

Enfin !

(Elle fait signe à Georgette de partir. Cette exclamation n’a pas obtenu de Gabrielle la moindre attention. Au bout de quelques instants, sous la neige, apparaît la silhouette noire et traînante de Jessie.)


Scène II


BIANCA, GABRIELLE, JESSIE

(Bianca va à Jessie, doucement, sans insister.)

BIANCA.

Tu es trempée… Mets-toi devant le feu… Tu ne veux pas que j’aille te chercher d’autres chaussures ?

(Elle lui retire son manteau couvert de neige.)

JESSIE, (montrant Gabrielle.)

Toujours la même chose ? Pas un mot ?


BIANCA.

Rien.


JESSIE.

Laisse-nous seules, elle et moi, un instant, veux-tu ?

(Bianca sort.)


Scène III


JESSIE, GABRIELLE, puis BIANCA


JESSIE.

Est-ce que ça va durer longtemps, Gabrielle, ce silence affreux ?… Maintenant que c’est fini… bien fini… (Elle pleure.) que nous l’avons couché pour l’éternité dans le petit lit où il a voulu aller… et contre lequel je viens d’appuyer encore ma tête en feu… est-ce que tu vas te réveiller, toi ?… Vas-tu sortir de ce mutisme ? C’est insoutenable… Depuis deux jours, pas un mot de reproche, pas un mot de haine !… Nous allons à nouveau nous séparer… Qu’auparavant j’aie senti la brûlure de tes yeux, l’injure de ta bouche ? Enfin, te rends-tu compte ou es-tu inconsciente ? Mais, au lieu de rester là, douce, effondrée, griffe-moi donc !… Déchire-moi la figure avec tes ongles… C’est moi qui l’ai tué… Je suis un assassin… Je l’ai tué… moi seule !… Pauvre petit… qu’est-ce qu’il me demandait ? Pas grand’chose… c’était si simple… rester avec lui… endurer quelques privations. Et moi, comme une brute misérable, comme la plus lâche des créatures, moi, moi, je suis partie sans pitié… pour de l’argent, entends-tu, pour me vendre… pour mieux manger, pour mieux m’habiller ! Qu’est-ce que ça me coûtait de rester ?… Rien !… Et la lettre que je lui ai laissée !… C’est la lettre qui l’a décidé, sûrement… Passerose me l’a dit… Je ne lui ai pas épargné une cruauté… (Elle s’accroche désespérément à la jupe de Gabrielle.) J’ai tué ton petit !… Je l’ai assassiné !… Venge-toi… venge-toi sur moi ou tu n’as pas de sang dans les veines… Tiens, tiens, regarde la sale bête !… Tiens, mets les mains là !… Serre-lui le cou à mourir !… Étrangle-la, va… va, va !

(Gabrielle, les yeux terribles, semble vouloir serrer l’étreinte, mais tout de suite, elle lâche et se rejette en arrière.)

GABRIELLE, (dans un gémissement.)

Laisse-moi !… Ce n’est pas vrai, d’abord… ce n’est pas toi la coupable… Tu es bonne… Tu as été bonne pour lui !


JESSIE.

Toujours !… Toujours cette chimère !… Bonne !… Ah ! il n’y a pas d’espoir d’éveiller la haine en toi… Passive, résignée… C’est ton lot à toi !


GABRIELLE.

Tu me fais mal, Jessie !… Pourquoi me fais-tu si mal ? Est-ce que je ne souffre pas assez ?


JESSIE.

Il me semble que si on me prenait mon fils, moi, je tuerais… Songe, chaque fois que j’irai te voir dans ta solitude, une douleur effroyable me rongera… et toi tu supporteras mes lèvres sur ta joue… Je te connais !… Seulement, je ne me contenterai pas de ton pardon, ah ! non !… Quand je serai une grue riche, une de ces sales femmes couvertes de bijoux et d’ignominie, je te donnerai beaucoup d’argent. Je veux que tu sois fortunée, rentée… que tu connaisses le bien-être.


GABRIELLE.

Oh ! maintenant, va !… Je sais bien que tu es bonne… merci !


JESSIE, (se relevant avec un rire exaspéré, presque fou.)

Et elle dit merci !… Merci !… Oh !


GABRIELLE.

Mais qu’est-ce que tu as ? qu’est-ce que tu as à me torturer ainsi !…

(Bianca revient.)

BIANCA, (sévèrement.)

Bébé… vas-tu la laisser tranquille !… Qu’est-ce que tu lui dis encore d’épouvantable ?

(Gabrielle sort en pleurant et en gémissant.)


Scène IV


JESSIE, BIANCA


JESSIE.

Une conscience… je cherche partout une conscience !… Je n’en trouve pas !… Je veux qu’on me juge… qu’on voie la vérité, enfin !… Rien !… Rien !… Tout le monde est gentil pour moi… affable… « Asseyez-vous, vous êtes fatiguée… Il faut que vous preniez quelque chose… que vous vous remontiez, ma petite… » La consolation aux vivants !… On s’en moque un peu que j’aie tué cet enfant… Tiens, je viens de lui dire que, plus tard, je lui donnerai beaucoup d’argent… pour solder le crime… Elle n’a même pas senti la terrible ironie de mes paroles. Elle m’a remerciée poliment !… Ah ! la vie ! les gens !…


BIANCA.

Mais il n’y a pas de bon sens à se torturer ainsi !… Mon pauvre bébé, ce qui est arrivé est bien assez terrible sans que tu t’ingénies à torturer tout le monde avec tes idées… Tu te repais de tes remords… tu veux t’en faire souffrir jusqu’au sang !… Assez, je te prie !… Laisse-nous reprendre le souffle !


JESSIE, (les yeux égarés.)

Qu’est-ce qu’il y a à dîner, ce soir ?… Il faudrait quelque chose de réconfortant.


BIANCA.

Il y a du filet de b… (Comprenant.) Tiens, si c’est comme ça, j’aime mieux ne pas parler ! Tu deviens folle, tout simplement ! Et puis, d’abord, j’éclate, moi !… En quoi es-tu responsable de la mort de Max ?… C’est lui qui t’a entraînée… qui t’a fait rater ta vie… et c’est…


JESSIE, (interrompant.)

Tu ne t’étonneras pas si je m’en vais ce soir !


BIANCA.

Où ?


JESSIE.

Je n’en sais rien ! Mais, en ce moment, je ne supporterais pas ta présence… S’il y avait eu de la souffrance en toi, j’aurais pu chercher un apaisement ici… parler de lui… Seulement tu dissimules mal ta satisfaction de me voir revenue, fût-ce à ce prix. Georgette m’a raconté que ce matin tu lui avais dit : « Maintenant, ma petite fille est sauvée ! » Je crois même que tu as ajouté : « Ouf ! »


BIANCA.

Ah ! par exemple, quelle sale menteuse, cette fille !… Je vais la flanquer à la porte !…


JESSIE.

Oui ?… Veux-tu que je la sonne, elle le redira devant toi. (Silence de Bianca.) Ah !…


BIANCA.

Tu te trompes singulièrement, si tu crois que je n’aie pas éprouvé une peine très grande… Max faisait partie autrefois de la maison. Mais je gardais, je l’avoue, de sa trahison envers moi un ressentiment que rien n’aurait pu apaiser… Je lui devais le malheur de ma fille, la perte de toutes mes espérances de mère… Paix à ses cendres !… Il n’en subsiste pas moins maintenant que je…


JESSIE, (l’interrompant à nouveau.)

Ne va pas plus loin dans tes homélies… Je sens grandir mon amour et mon désespoir à mesure que tu parles…


BIANCA.

La sincérité est sans doute toujours maladroite…

(On frappe à la porte de droite. Bianca va ouvrir et cause à voix basse avec Georgette qui lui passe des cartes de visite.)

BIANCA, (à Jessie.)

Jessie, il y a là plusieurs personnes qui désirent te voir… Madame Broussard… puis le vieux capitaine… tu sais, Chapdelaine ?


JESSIE.

Au-dessus de mes forces… Personne… excuse-moi.


BIANCA, (lui montrant, après quelques hésitations, une carte.)

Et celui-là ?…


JESSIE, (épouvantée.)

Oh !… Renvoyez-le !… Je ne veux pas le voir !… Que vient-il faire ?… Renvoyez-le… (Georgette va sortir.) Ou plutôt, non… (Georgette s’arrête, sur un signe de Bianca. Hésitation de Jessie.) faites-le entrer ! (Georgette sort.) Je lui dois une entrevue. Mieux vaut maintenant que plus tard.

(Bianca embrasse sa fille sur le front.)

BIANCA.

Refrène cette affreuse agitation qui te dévore… je t’en supplie… Oui, je te laisse… Il le faut, n’est-ce pas ?… Tu es chez toi ici… bébé… Mais bride ta sensibilité et tes nerfs… si tu le peux… Ah ! mon petit, trop d’émotions pour ce corps fragile !

(Elle sort discrètement par le jardin.)


Scène V


JESSIE, SERGE


JESSIE, (sans se retourner au bruit des pas.)

Oh ! ici !… Quelle profanation !


SERGE.

Qu’auriez-vous dit, pourtant, si je n’étais pas venu ? Songez que, depuis le jour affreux, à Valence, où après avoir reçu ce télégramme brutal, vous vous êtes élancée éperdue dans le train, en exigeant que je ne vous suive ni vous porte secours, je suis resté sans une nouvelle de vous… Vous n’avez pas daigné m’adresser un mot, une dépêche !… Oh ! je sais !… Je comprends, allez !… Vous n’avez pas besoin de me témoigner l’horreur que je vous inspire… Je la conçois, mais vous concevrez aussi que je vous apporte ici l’expression de ma tristesse…


JESSIE.

C’est moi qui suis la criminelle… ce n’est pas vous !… Votre vue m’est devenue insoutenable, elle est un coup de couteau en plein cœur… mais pourquoi vous en voudrais-je ?… N’est-ce pas moi qui me suis accrochée à vous, que je n’aimais pas pourtant… n’est-ce pas moi qui, ne pouvant supporter l’idée de la chaîne de misère, vous ai retenu au moment où vous alliez partir ?… Qu’est-ce que je suis, moi ?… Une prostituée… une femme bien méprisable !… Votre responsabilité se réduit ici à : « homicide par insouciance ».


SERGE.

Et moi j’affirme que le plus criminel c’est bien moi… car je n’ai pas eu la raison que j’aurais dû avoir pour deux, lorsque vous vous êtes offerte éperdument à Nice ! Le sentiment de la catastrophe s’est dressé à cet instant devant moi… Mais votre offre était si immédiate, si farouche !… N’étiez-vous pas trop désirable d’ailleurs pour qu’on vous refusât ?…


JESSIE.

Je réclame ma part d’expiation… Deux bourreaux ont mis ce petit dans l’étroit espace où il repose maintenant… Il n’y a peut-être pas de plus grand assassinat que celui de la jeunesse… C’est elle la plus grande beauté de la vie… Qu’avons-nous fait ? Q’avons-nous fait ?

(Elle sanglote.)

SERGE.

Ah ! je revois le jour heureux, gai de soleil, où je suis entré, la première fois, dans cette pièce, ce jour où je laissais joyeusement libre cours à mes facéties de vieux jeune homme… Et nous retrouver là, pas même un an après, moi dans cette attitude repentante, vous dans cet accablement !… Il y a eu une fatalité extraordinaire dans nos rencontres, avouez-le.


JESSIE.

On appelle toujours fatalité le résultat de ses propres lâchetés…


SERGE.

Pas dans mon cas. Je ne vous ai approchée qu’à des moments furtifs, mais ce sont ces moments-là dont toute votre vie a dépendu !… C’est moi qui ai réuni deux êtres qui s’aimaient et moi qui les ai séparés… Vraiment, quelqu’un qui me jugerait à mes actes me déclarerait bien léger et bien absurde !… Et pourtant, Jessie, toute l’influence bizarre que j’ai exercée sur votre vie vient, à mon insu, de ce que, dès le premier regard, je vous ai désirée… J’aurais dû, sans rien vous demander, m’intéresser à votre détresse… Mais la chair est faible, Jessie, vous étiez belle, attirante !… Quel mystérieux enchaînement des faits, quand on y songe !… J’ai été le bon et le mauvais génie de votre vie désemparée !


JESSIE.

Mais non, vous avez été le hasard qui passe, le hasard incohérent, précipité, le hasard qui est notre lot, à nous, aux pauvres filles de mon espèce… le hasard brutal qui brise notre véritable et belle destinée, car j’étais destinée à cet enfant… je ne devais appartenir qu’à lui seul… et j’ai tué son printemps !… Dors, mon petit… dors maintenant… Ah ! c’est que je l’ai vu dormir si pâle… si blême ! J’ai rapporté les deux coussins tachés de sang sur lesquels on avait calé sa pauvre figure.


SERGE.

Délivrez votre esprit de ce cauchemar !


JESSIE.

Mais c’est impossible !… Le souvenir est partout de notre avril ici… Son rire d’enfant est là, près de la cheminée où le bois éclate avec un bruit gai… Le jardin où son visage se détache sur toutes les branches !… Alors, quand je pense à ces choses, dont il ne fait plus partie, l’amour de lui m’empoigne… me soulève comme le ferait la peur indignée de la mort ! Je voudrais tenir ses mains chaudes dans les miennes… lui crier que la vie va reprendre à deux… Il serait si content de mes paroles, le pauvre ! Je lui dirais comme autrefois : « Le temps de neige est très doux… viens, on va ramasser des châtaignes ! » Je ne peux pas croire !… Oh ! dites, dites que je ne suis pas un assassin tout de même !

(Elle le regarde avec des yeux suppliants et obsédés.)

SERGE.

Vous êtes une femme, une pauvre femme très à plaindre… que je voudrais tenir longtemps sur ma poitrine… Ah ! ma chérie !

(Il s’approche et l’embrasse avec élan.)

JESSIE, (avec un recul de tout son être.)

Oh !… ces lèvres… ces lèvres-là !… Allez-vous-en ! Oh ! ce contact… ce qu’il me rappelle ! Alors, c’est vrai, j’ai été cette misérable-là ?… Pourquoi en m’embrassant m’avez-vous réveillée tout à coup ?… Tenez, je me plaignais, mais je ne voyais pas en vous l’homme qui m’a tenue dans ses bras et à qui toute ma chair a menti… Allez-vous-en ! Je ne suis plus que votre ennemie !


SERGE.

Non ! ce n’est pas possible ! C’est sur ce drame que nous devrions nous séparer ? Alors que mon influence pourrait pour la première fois devenir salutaire ? J’ai pitié de vous, Jessie !


JESSIE.

Eh ! que me fait votre pitié !…


SERGE.

Ah ! comme vous me détestez !


JESSIE.

Je me méprise, sachez-le, beaucoup plus encore que je ne vous déteste, voilà tout ! Mais votre vue me fait mal, la sensation persistante de vos mains sur mon corps me révolte ! Je ne peux plus vous regarder !… Tâchons de ne jamais nous trouver présence l’un de l’autre… Adieu… Ensemble, nous venons de brûler nos souvenirs.


SERGE.

Vous l’avez dit, pourtant… on se souvient toujours de ce qu’on aime.


JESSIE.

Mais le reste s’oublie !


SERGE.

Jessie !

(Elle s’échappe en courant. Seul, Serge, déçu, prend lentement son chapeau. Au moment où il va sortir, Bianca entre, très émue.)


Scène VI


BIANCA, SERGE


BIANCA.

Monsieur, Monsieur… la pauvre Jessie est en larmes !… Il faut épargner sa douleur !


SERGE.

Je me retire, Madame. J’ai cédé à un élan de commisération. Je regrette de n’avoir fait qu’aviver son chagrin !… Triste villa, Madame !… j’en avais gardé une impression si gaie, si heureuse, toute remplie de soleil !


BIANCA.

C’était l’époque des roses. Maintenant !…

(La neige a cessé au moment où ils parviennent au perron. Il jette un regard au dehors et recule aussitôt.)

SERGE.

Par exemple !… Voyez.


BIANCA, (regarde à son tour, pousse une exclamation de surprise, puis se reprend aussitôt et avec froideur.)

Mon Dieu, ceci prouve que c’est l’heure où toutes les pensées se rejoignent. On comprend qu’elle doive souffrir… La pitié vient à elle parce qu’on sait qu’elle est très bonne au fond, et qu’elle n’a jamais agi avec calcul.


SERGE.

Je vous demande, Madame, de me laisser un instant, seul, en présence de la personne qui arrive là.


BIANCA.

Je vous serai même très obligée de lui dire que ma fille, tout à son chagrin, ne reçoit pas et remercie des marques de sympathie qu’on veut bien lui témoigner, d’où qu’elles viennent. Au revoir, Monsieur.

(Elle sort. Serge se poste et attend, en fixant la porte du jardin.)


Scène VII


CHAVRES, SERGE


CHAVRES.

Serge ?


SERGE.

Oui, moi.


CHAVRES.

À quel titre es-tu ici ?


SERGE.

À quel titre ?…


CHAVRES.

Après tout, je comprends et j’approuve… Tu t’es souvenu sans doute de ta responsabilité dans cette aventure qui finit si tristement… grâce un peu à toi, mon garçon ! Tu vois où peuvent mener la sotte insouciance et les pernicieuses forfanteries qui ont marqué si désagréablement ta jeunesse… C’est quelques années plus tôt que j’eusse dû te fermer ma porte au nez !


SERGE.

Oui, tu m’as gardé un ressentiment très profond, mais bien moins de ma vie dissipée d’autrefois que de la façon dont je t’ai bravé certain soir en prenant parti contre toi dans une aventure que je jugeais déplaisante… Tu as peut-être exagéré la leçon en me condamnant ta porte depuis lors… mais, aujourd’hui, je t’annonce une nouvelle : c’est que j’ai pleinement mérité ta disgrâce et que tu vas avoir toutes les raisons de me cingler de ton ironie… Ma part de responsabilité est beaucoup plus considérable que tu ne l’imagines !


CHAVRES.

Que veux-tu dire ?


SERGE.

Connais-tu cette histoire ? Un jour, par hasard, on rencontre une petite femme sans importance, et…


CHAVRES, (nettement.)

Non. Aussi bien, je n’ai que faire de tes confidences ou de tes aveux, mon garçon… Nous n’en sommes plus là… Si tu as ajouté quelque aggravation à tes inconséquences, je n’en suis pas autrement étonné, mais je te prie de ne pas m’en faire le confident… J’ai tenu simplement par devoir, par un sentiment de déférence apitoyée, à dire à Mademoiselle Cordier et à sa mère de laquelle j’ai gardé un excellent souvenir, la part très sincère que je prends à ce deuil !… Que signifie ce mauvais sourire ? Quand on a éprouvé de l’affection sincère pour un être, plus cruel que méchant, il est aisé de surmonter, à l’heure de la souffrance, l’orgueil qui vous sépare de lui… Rien ne m’aurait empêché, pas même le respect humain, de venir dire à ces femmes : « Je vous plains ! »


SERGE.

Eh bien, tu n’en auras pas l’occasion, car elles ne veulent recevoir personne en ce moment, ni toi, ni moi… tu vois.


CHAVRES.

Serais-tu chargé de me le dire ?


SERGE.

Ce n’est pas impossible.


CHAVRES.

Je resterai jusqu’à ce qu’un autre m’informe que je suis de trop.


SERGE, (ricanant.)

Vieux stratège, va !… J’ai lu jadis ton livre !… Tu es de ceux qui n’abandonnent pas le champ de bataille avant d’avoir été vaincu.


CHAVRES.

Cette mauvaise gouaille fait prévoir que tu n’as pas renoncé à mettre tes batteries en œuvre contre ton père… Crois-tu valoir mieux que lui !


SERGE.

Je l’ai cru, je ne le crois plus !… Nous avons des traits communs, cher papa.


CHAVRES.

Lesquels ?


SERGE.

Un père débauché ne peut engendrer que des fils dissolus.


CHAVRES.

Alors, pourquoi me parles-tu, non comme un égal, mais comme un rival… Ah ! prends garde, Serge, prends garde… Il y a toujours eu du feu dans nos frictions, mais aujourd’hui ton irrespect passe les bornes !… Pourquoi ma présence t’irrite-t-elle ?…


SERGE.

Parce qu’elle est une amère ironie de la destinée, bien plus que tu ne le supposes… As-tu compris maintenant ? La vie achève quelquefois avec le fils le roman qu’elle avait ébauché avec la père… Ça s’est vu !


CHAVRES.

Serge !


SERGE.

Eh bien ! quoi ? Reconnais-tu l’aventure ? On s’approche en riant d’une femme, on la raille, on la protège, puis, brusquement, le cœur se prend et…


CHAVRES.

Oh !… Serge !… Je me refuse à cette supposition !…


SERGE.

Parfaitement ! Identité du thème ! Et après ?


CHAVRES.

Oh !


SERGE.

Après ?

(Jessie, attirée, a poussé la porte sur ces derniers mots qui ont la sonorité d’un défi.)


Scène VIII


Les Mêmes, JESSIE


JESSIE.

Ah ! les voilà, les voilà, les mâles qui viennent se quereller autour de leur proie… les matous qui viennent chercher la femelle !… Ce n’est plus un père et un fils en présence… ce sont des hommes !… L’instinct est là, en vous, dans vos yeux de menace. Une femme est à prendre, ils viennent la chercher…


CHAVRES.

Mn pauvre Jessie… je venais vous apporter un souvenir triste et respectueux… Que supposez-vous d’odieux et d’abominable ?


JESSIE.

Il y a un timbre de voix qui ne trompe pas. La haine crépitait dans vos gorges quand ma présence vous a fait taire… Il est possible que je sois folle… mais alors, vous, Serge, pourquoi n’êtes-vous pas parti comme je vous l’avais ordonné…


SERGE.

J’allais obéir, j’ai pour ainsi dire heurté mon père sur le seuil. Je voulais l’entraîner…


JESSIE.

Ce n’est pas vrai ! J’ai entendu l’aveu que vous venez de faire à votre père… N’étais-je pas assez salie ni assez vile comme cela ? Après tout, c’est juste, je suis celle qui se vend au premier venu !… On n’a pas besoin de se cacher de m’avoir eue. Allez donc !… Mais la bête se révolte tout de même contre ses maîtres… Je vous chasse, entendez-vous. Je vous chasse tous les deux… Je veux être seule, libérée de tous ces hommes, lavée de toutes mes souillures… Max !… Max !… Ils ne savent pas que je ne suis plus qu’à toi !

(Elle s’affale en sanglotant contre le bois du piano.)

CHAVRES.

Vous m’accusez dans votre désespoir… Je vous demande en grâce de justifier ma présence et je me retirerai, Jessie, aussitôt après… comme il le fait (Mouvement de Serge), sans que vous le voyiez, derrière vous, comme on doit le faire, respectueusement, en présence d’une pareille tristesse !

(Il y a entre les deux hommes un colloque éloquent du regard, où le père a le dessus et impose à son fils une volonté de respect et de pudeur qui se traduit chez Serge par un geste résigné, abattu.)

SERGE.

Respectueusement, oui, voilà le mot, le seul mot dont je désire que vous vous souveniez, Jessie !… Vous n’aurez plus à me chasser une autre fois… Je pars… oui. J’emporte la honte de quelques faiblesses : c’est la seule que j’éprouve… Je n’ai pas honte d’avoir cherché à vous porter secours… Mais il était écrit que cette famille devait, hélas ! vous marquer d’opprobre ou de malheur… Elle disparaît enfin de votre vie… Soyez soulagée… Oubliez jusqu’au nom de ceux qui vous ont fait du mal pour vous avoir beaucoup aimée, et qui s’en vont… (Il fait quelques pas vers la porte. Il se retourne vers son père, prêt, lui aussi, à franchir le seuil.) Et qui s’en vont, Jessie…

(Il sort lentement en laissant exprès les battants de la porte ouverts.)


Scène IX


JESSIE, CHAVRES


CHAVRES.

Il n’y a déjà plus qu’une voix dans la chambre !… Une voix. (Un sanglot déchirant de Jessie.) Et vos larmes, vos pauvres larmes désolantes !… Dans quelques secondes, il n’y aura plus qu’elles, lorsque ce vieil homme très bon, je vous assure, et sans rancune, se sera retiré.


JESSIE.

Oui, j’ai été cruelle avec vous… Je vous demande pardon de la peine que je vous ai causée. Pardon de ma méchanceté… J’ai ressenti tant de remords vis-à-vis de vous, qui n’aviez eu que des bontés pour moi…


CHAVRES.

Il y a longtemps que vous êtes pardonnée, depuis le jour où j’ai pu vous plaindre… et où j’ai pu dire : « Ah ! la malheureuse !… Que va-t-elle devenir ?… » Car vous avez eu beau être cruelle, et bafouer ma vieillesse, je ne vous ai jamais fait l’injure de penser que vous n’aviez pas éprouvé un peu d’amitié pour moi !… Vous m’avez humilié dans le désir absurde que j’avais de vous, dans le goût du plaisir qui vous inquiétait tant. Et vous avez bien fait de vous laisser emporter par ce coup de soleil hors de mon ombre, mais moi je pensais : « Où va-t-elle ? » Je savais bien que les jeunes n’ont pas le temps de s’occuper du bonheur des autres ! Pauvre petite qui avait pris sa volée… et encore je ne soupçonnais pas où vous en tomberiez, Jessie !… Ah ! ça non ! Moi, je vous aurais rendue peut-être heureuse, d’un bonheur paisible en tout cas et comblé… Sous mes paroles de vieux viveur sceptique, aviez-vous bien deviné le sentiment fort, et si grave, qui m’attachait à vous ?… Enfin, n’y pensons plus C’est fini ! c’est fini !


JESSIE.

Par folie j’ai manqué ma vie, par lâcheté j’ai tué la sienne ! Oui, c’est fini du printemps… c’est bien fini de sourire… Le temps me crie : « Passe, ma fille ! Tu as coupé toutes tes fleurs en avril !… Chaque année il y en aura pour d’autres sur la terre, mais le printemps qu’on tue ne ressuscite jamais ! »


CHAVRES.

Quelle erreur !… Ne pas ressusciter ? La vie est plus riche que ça ! Elle a d’autres ressources !… Vous aimerez un jour…


JESSIE.

Non, non… Jamais… jamais plus ! Quelle horreur, cette idée !… On peut vivre sans amour !… Je vous l’ai dit : je vivrai seule… Je ne veux plus appartenir à personne.


CHAVRES.

Mais c’est impossible, mon enfant !…


JESSIE.

Le remords de n’avoir pu supporter la misère me soutiendra. Je travaillerai ; il y a des métiers honorables.


CHAVRES.

Lesquels ? Pour une jeune femme de votre sorte ?… Non, tant que la société sera organisée comme elle l’est, ce sera un vœu héroïque et vain que celui que vous formulez là !… Et puis, le travail ne s’improvise pas, ou il n’est que misère… D’ailleurs, quand votre deuil sera éteint en vous-même, vous vous apercevrez vite que la femme doit toujours appartenir à quelqu’un. C’est la loi. Tant, du moins, que son célibat sera suspect, dans une société qui vit sous la loi de l’homme, son rôle demeurera d’être possédée… oui, possédée dans toute la force du terme, par ses maîtres, ses conquérants, bons ou mauvais. Autrefois, on disait : « La femme est créée pour le guerrier. » Nous avons amélioré la formule, mais croyez-en ma vieille expérience… à moins que la vie ne l’ait faite riche, artiste ou savante, elle est la satellite de l’homme, malgré le cri de révolte que vous poussiez tout à l’heure… C’est la loi.


JESSIE.

Elle est inique… J’y échapperai, à cette loi des maîtres, je vous le garantis !


CHAVRES.

Un temps !… Mais l’indépendance, c’est la richesse, ma pauvre enfant…


JESSIE, (se tordant les bras.)

Alors, toujours ? Toujours enchaînée, traînée en croupe ?…


CHAVRES.

Non… pas quand vous sourirez à un jeune et nouvel amour…


JESSIE.

Oh !


CHAVRES.

… qui viendra et vous sauvera.


JESSIE, (elle enfouit sa tête dans les coussins.)

Max !… Max !… Qu’est-ce qu’il dit d’abominable ?


CHAVRES.

C’est l’avenir fatal… nécessaire… C’est l’avenir ! Mais… tout de suite, ma pauvre enfant, tout de suite, qu’allez-vous faire ?…


JESSIE.

En voilà une chose sans importance !


CHAVRES.

Je n’ose vous poser une question depuis que vous les interprétez si mal !… De quoi allez-vous subsister ?


JESSIE.

Ma mère a quelques milliers de francs de rente, c’est plus qu’il n’en faut pour nourrir un deuil désespéré comme le mien !


CHAVRES.

Vivre ici !… Dans cette villa ?


JESSIE.

Ah ! Dieu, non, jamais !… Demain matin, je serai partie de ces lieux atroces où tout est souvenir. Je ne supporterais pas, en ce moment, même la présence de ma mère. Non… Une auberge, loin… à la campagne… Je verrai des champs… du silence.


CHAVRES.

Mais vous mourrez de tristesse dans cette atmosphère minable ! Ce qu’il vous faut, je le crois sincèrement, c’est en effet la solitude, seulement plus chaude, plus douée de vie et de réconfort. Je connais l’endroit exact qui vous convient… Il y a, à quarante kilomètres d’ici, une maison spacieuse dans un grand parc où des domestiques demeureront, tout en vous servant avec empressement, respectueux de votre silence. Personne d’autre que vous n’en franchira les murs… Vous resterez là le temps que vous voudrez, entourée seulement d’objets d’art et de lumière… C’est è Chantilly, route de la Morlaye…


JESSIE, (vivement.)

Merci de la pensée… Je refuse cette aide-là.


CHAVRES.

Jessie, comprenez-moi bien… Je vous offre cette cure de solitude sans l’ombre d’une arrière-pensée… et parce que, si vous voulez bien l’accepter, vous en tirerez un peu de paix !… Jamais vous n’entendrez parler de moi, jamais ! Je respecterai votre retraite absolue. On me donnera de vos nouvelles, et si, à la longue, elles ne sont pas trop mauvaises, vous ne savez pas la joie que j’en éprouverai… Je vous supplie d’accepter sans crainte aucune… Je vous donne ma parole que devinant votre état d’âme, c’est dans l’intention de vous offrir cette retraite que je suis venu ici…


JESSIE.

Puis-je le croire ?


CHAVRES.

La meilleure preuve, c’est que je suis allé ce matin à Chantilly et que j’en reviens directement. À tout hasard, j’ai donné des ordres pour que cette maison toujours ouverte fût prête à vous recevoir… On vous attend, vous n’avez qu’à y entrer.


JESSIE.

En tout cas, l’intention me touche… Oui, de votre part… c’est si bon… Pour la première fois, depuis cinq jours, une voix n’irrite pas mon chagrin… (Avec crainte.) Si j’acceptais cette amitié visiblement sincère, mais sans récompense aucune, quel serait votre bénéfice à vous ?


CHAVRES.

Mon bénéfice ? (Un silence.) Avez-vous jamais ramassé, Jessie, un oiseau saignant dans l’œil duquel la vie subsiste encore ?… On le ranime dans la maison petit à petit ; les forces reviennent, les plumes se reforment sur les cicatrices !… Il faut laisser libre, dans une chambre, ce malade sauvage qui se remet à penser à l’azur… Un beau jour, quand on juge que l’heure est venue, on ouvre la fenêtre… Alors, avec un grand cri, l’oiseau s’envole, sans même se retourner vers la maison ni les êtres qui l’ont aidé… On le regarde partir en souriant. Que reste-t-il ? Le souvenir d’une petite amitié sans réciprocité, d’une présence qui fut tendre, jolie, la satisfaction amère d’un bienfait, peut-être… Voilà exactement quel sera mon bénéfice ; je ne demande et n’espère pas autre chose !… Lorsque vous serez assez forte pour revivre et vous élancer vers un nouvel et jeune amour, je vous regarderai partir par la fenêtre ouverte sans une larme, avec un sourire, au contraire… et mes vieilles mains trembleront seulement un peu, en se rappelant qu’elles ont tenu un moment la tiédeur des plumes qui se sont envolées… Voilà, Jessie, voilà… Et tant mieux si une mauvaise métaphore vous a permis d’aller jusqu’au fond de ma pensée !


JESSIE, (lève, pour la première fois, des yeux plus apaisés vers cet homme qui contient devant elle son émotion intérieure.)

Vous ne savez pas le bien que vous avez déjà fait à celle que vous appelez l’oiseau saignant !… Je verrai !… Je réfléchirai… Je ne dis ni oui, ni non… Cela dépendra.


CHAVRES, (immédiatement.)

C’est énorme déjà que vous en acceptiez l’idée… Écoutez, ne gâchons pas le bienfait de cette conversation… Un mot de plus serait vain. Je me retire sur l’espoir de voir mon offre accueillie… Savez-vous ce qu’il faut faire ?


JESSIE.

Ah ! tout se brouille en moi ! Je suis si lasse de mes erreurs !


CHAVRES.

Vous rappelez-vous un jour de printemps où j’ai laissé ma voiture, là, à la porte, incertain si vous la congédieriez ou la prendriez pour aller vers une route nouvelle ?


JESSIE, (en pleurs à ce souvenir.)

Vous m’aviez dit : « Réfléchissez… », et la voiture était fleurie !


CHAVRES.

Eh bien ! aujourd’hui, je vais agir de même… seulement c’est une limousine fermée… Voici l’hiver… Je vous répète les mêmes choses… La voiture reste à votre disposition. Une maison est prête à vous recevoir à quarante kilomètres d’ici… Un ordre au chauffeur, en moins d’une heure vous serez arrivée. Sinon, si vous ne vous décidez pas, vous n’aurez qu’à lui faire dire, par votre femme de chambre, de partir. En entendant rentrer l’auto au garage, dans ma cour, je comprendrai que vous avez préféré pleurer ici cette nuit… Jessie, je vous conseille de tout mon cœur d’accepter mon offre… et sans tarder, sans réfléchir, de monter vite dans l’auto… de vous arracher à cette atmosphère du soir, du vent, qui, d’ici une heure, va devenir étouffante pour vous… et…

(Bianca entre.)


Scène X


JESSIE, CHAVRES, BIANCA, puis GEORGETTE


BIANCA.

Comment, vous êtes là, duc ?… On n’y voit rien !… Jessie aurait dû allumer.

(Elle donne l’électricité, puis elle tend la main au duc qui lui fait signe de se taire en regardant Jessie.)

CHAVRES, (très haut.)

Je m’en allais, chère Madame.


BIANCA.

Ah ! vous n’imaginez pas le plaisir que ça me fait d’entendre votre voix, de retrouver votre sourire dans cette maison. Il me semble tout à coup qu’il vient d’entrer ici du bonheur.


CHAVRES.

Chut !… (Puis à voix basse, se penchant vers elle, un doigt sur la bouche.) Qui sait ! (Haut.) Je vais descendre la côte… Je prends le tramway.


BIANCA, (étonnée.)

Ah ! vous n’avez pas de voiture ?


CHAVRES, (sans répondre, va à Jessie.)

Courage, Jessie… Je ne peux souhaiter que cela, du fond de l’âme… Quoi que vous fassiez… où que vous alliez, beaucoup de force, n’est-ce pas ? Et au loin… un peu… un peu d’espoir… L’espoir en la vie !

(Il lui baise fervemment la main.)

JESSIE.

Hélas !… Merci, en tout cas… Vous êtes bon.


CHAVRES, (activant sa sortie.)

Au revoir, chère Madame. Ne m’accompagnez pas, je vous en prie.

(Il s’en va. Bianca ne l’accompagne que sur le seuil. La nuit tombe presque complètement. Et la neige a redoublé.)

BIANCA, (se retourne vers sa fille après avoir regardé au dehors.)

Mais, ces lanternes à la grille… Il a donc sa voiture ? Il…

(Jessie se lève brusquement, va à la porte de droite et appelle.)

JESSIE.

Georgette !… Georgette !… Ma valise n’est pas défaite ?


GEORGETTE, (au dehors.)

Non, Mademoiselle.


JESSIE.

Portez-la immédiatement dans l’auto et dites au chauffeur d’avancer.


BIANCA.

Comment ?… Est-ce que ?…


JESSIE.

Non… Réprime cet éclair de joie que je lis dans tes yeux. Non, je ne reprends pas encore mon métier et ma destinée… pas encore du moins ! Une halte, un refuge… Je l’accepte… Il m’offre sa maison de Chantilly… C’est là que, loin de tous, je vais laisser crever mon cœur !

(Il y a quelque chose encore de si amer et de si hostile dans la voix de Jessie que Bianca n’ose pas tenter une effusion et reste à distance.)

BIANCA.

Pauvre bébé, tu souffres atrocement !… Tu ne préfères pas rentrer à Paris avec moi demain ? Je sais bien que l’appartement est exigu pour toi… On te dresserait un lit dans le salon.


JESSIE.

Je ne trouverais pas un être en accord avec ma douleur… Je veux la liberté !


BIANCA.

Dire peut-être, après tout, que cet éloignement te sera bienfaisant… Resterons-nous en communication ?


JESSIE.

Je te téléphonerai dès demain.


BIANCA.

Et tu pars tout de suite ?… Oui, tu préfères peut-être arriver avant la nuit ?


JESSIE.

J’ai tellement l’habitude des voyages, des déplacements ! J’ai traîné mon corps, depuis deux ans, comme un bagage, de départ en départ ! Depuis que j’ai quitté le nid, ma vie n’a-t-elle pas toujours été une fuite, un départ perpétuels ?… J’en ai pris l’habitude… Soigne la pauvre Gabrielle !


BIANCA.

Tu ne veux pas lui dire adieu ?


JESSIE.

Non. Tu lui expliqueras mon départ… Tiens, tu lui remettras ceci de ma part… (Elle ouvre son sac à main.) Sa perle de plastron… du plastron qu’il avait justement le soir du… (Brusquement, dans un déchirement de tout l’être.) Non !… non !… Je ne peux pas… ça me fait trop de peine de me séparer de ça… Tout ce qui est parcelle de lui vit et vivra dans mes doigts… sur ma peau !


BIANCA, (se levant.)

L’auto !

(Dehors, sous la neige qui tombe, dans le chien et loup du crépuscule d’hiver, l’auto noire glisse et s’arrête. Le chauffeur descend, on le voit qui allume à l’intérieur de l’auto. Jessie s’adresse au chauffeur en s’avançant vers le seuil.)

JESSIE.

Vous avez la valise ?


LE CHAUFFEUR.

Oui, Mademoiselle. Je la mets à l’intérieur.

(À cet instant, à la porte de droite, Georgette apparaît, tenant une couverture roulée. Bianca la lui prend des mains et repoussant Georgette vers la porte :)

BIANCA.

Non, allez-vous-en… Laissez-la, Georgette… Je suis heureuse ! Ma fille est sauvée… je sens qu’elle est sauvée ! (Se reprenant.) Mais il ne faut pas qu’elle le sache… Allez-vous-en… Ne soyez pas là pour le départ… (Georgette sort.) Tu n’auras pas froid, Bébé ? Tu ne veux pas une couverture ? (Mais cette fois, n’y tenant plus, elle tombe dans les bras de sa fille.) Malgré la peine que j’éprouve à me séparer de toi quand tu souffres, je t’aime tant, chérie, que si tu vas vers l’apaisement… ah ! grand Dieu… tout le reste m’est bien égal ! (Jessie vient d’avoir un sursaut.) Qu’est-ce que tu as ?… Oh ! ces yeux !

(Effectivement, elle a les prunelles dilatées, les yeux comme exorbités, en regardant de loin ce coffre noir qui vient la chercher.)

JESSIE.

J’ai cru que j’avais une hallucination… L’auto… ce départ… C’est tellement pareil à autrefois !


BIANCA.

Quoi ?


JESSIE.

Un jour où tu étais là… à cette même place… lui… là… exactement… Il m’avait suppliée tout bas, avec sa pauvre voix étouffée : « Jessie, Jessie, n’y va pas !… » Et je suis partie ! Je vois ses yeux de reproche… si tristes, si tristes… Je m’en vais, Max, Max,… comme autrefois !


BIANCA.

Jessie, Jessie !


JESSIE.

Ah ! tu te souviens maintenant ?… « Tu n’auras pas froid, Bébé ?» — « Mais non… mais non… Restez là, ne vous dérangez pas… Faites un petit poker après dîner tous les trois sur la terrasse… Au revoir, maman… Au revoir, mes enfants… Adieu, mon petit Max… » Un petit signe et puis… Pareil… pareil !…

(Elle va à reculons comme hallucinée par la hantise de la vision, avec des gestes saccadés.)

BIANCA, (écroulée.)

Mon petit !


JESSIE.

Tu verras comme je vous sourirai bien de la voiture… (À ce moment, de gauche, apparaît une forme dans l’ombre : c’est Gabrielle qui se glisse et regarde, Jessie est montée dans l’auto aux angles funèbres. On la voit éclairée sur le fond rougeâtre de l’étoffe. Elle fait signe au chauffeur de partir ; puis, on aperçoit une main plaquée et écarquillée sur la vitre de la portière. Une voix retentit encore à l’intérieur.) Au revoir… au revoir… mes petits…

(L’auto démarre toute noire, dans la nuit claire.)

FIN