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Théâtre completErnest Flammariontome XII (p. 221-378).


LA CHAIR HUMAINE
PIÈCE EN TROIS ACTES
Représentée pour la première fois, le 10 février 1922,
au théâtre du Vaudeville.


PERSONNAGES


Distribution du 1er acte
MM.
Gabriel Levasseur 
André Polack.
Gaston Maneuvrier  
Marcel-André.
Mmes
Jeanne Boulard 
Falconetti.
Mme Chapard 
G. Delys.
M.
Le Docteur 
Laforest.

Distribution des 2e et 3e actes

MM.
Gabriel Levasseur 
Félix Huguenet.
Le Soldat 
Victor Francen.
Philippe Levasseur 
Jean-Sylvestre.
Le Secrétaire 
Fernal.
Mmes
Jeanne Boulard 
Jeanne Granier.
Mme Levasseur 
Suzanne Munte.
Bleuette 
Andrée Féranne.
Isabelle 
Simone Joubert.
M.
Le Domestique 
Delsinne.


LA CHAIR HUMAINE




Je suis très heureux du succès que fait à la Possession le grand public, toujours si finement, si profondément oompréhensif et qu’aucune obstruction ne détourne de la sincérité et de l’humanité, mais, je le disais à cette place, si le succès ne se fût pas produit, je n’en aurais été ni autrement surpris ni autrement ému. J’envisageais l’éventualité qu’un tel sujet (de ceux qu’on peut ranger, selon la classification de Bernard Shaw, parmi les sujets déplaisants, avec son étude de mœurs particulières et son absence de personnage sympathique) n’intimidât l’opinion, et j’indiquais les raisons impérieuses qui m’avaient néanmoins déterminé à produire une composition que je ne pouvais rayer plus longtemps de mon programme.

Des causes moins rudimentaires et de meilleur aloi ont provoqué la faveur du public. C’est tant mieux ; mais ce que je disais à propos de la Possession, je peux, pour de tout autres motifs, le redire à propos de la Chair humaine. Il est possible que les spectateurs ne trouvent point, dans cette sobre comédie dramatique, d’éléments suffisants de curiosité. Cette opinion me paraîtrait tout à fait légitime, et je n’ai rien fait en tout cas pour l’éluder.

Il faut continuer sa route, écrire ce que l’on a à écrire, mal ou bien, sans souci des succès faciles, n’écouter que son goût personnel, en s’employant du mieux possible à l’étude que l’on a résolu de poursuivre dans tous les milieux et dans toutes les sphères du sentiment.

Du moins, telle est et telle a toujours été ma conception. Voilà plus de vingt-cinq ans que j’observe ces principes, et comme, après avoir imposé, durant un quart de siècle, ses idées à la foule, le risque que l’on court à continuer n’est pas bien considérable, je suis décidé, plus que jamais, à ne pas me départir d’une ligne de conduite qui m’a, jusqu’ici, procuré l’approbation soutenue du public et l’aversion de cette classe de la société, à la susceptibilité si réputée, dernier rempart, comme chacun sait, de la vertu et du bon goût : le journalisme.


De quelques synthèses

Je reconnais, à la décharge des opposants, que j’ai inauguré, au théâtre, une recherche d’ensemble jusque-là exclusivement réservée au roman, et l’habitude n’est malheureusement pas encore prise d’envisager nos œuvres dramatiques d’un point de vue universel et qui s’étende au delà de la pièce intrinsèquement représentée. D’où équivoque sur les milieux portés à la scène et les propres tendances de l’auteur : les adversaires de ce dernier s’en donnent toujours à cœur joie d’embrouiller, à plaisir, les cartes, à cette occasion, et d’incriminer ses intentions personnelles. Pour les gens de bonne foi — et il y en a des deux côtés de la barricade — un sincère et rapide coup d’œil sur nos œuvres passées suffirait, pourtant, à préciser le plan de l’auteur et la diversité de son programme. En ce qui me concerne, rappellerai-je quelques-unes de ces synthèses ? Maman Colibri (la famille mondaine et les fonctions de la femme), la Marche nuptiale (l’orgueil de caste et le don de soi), le Scandale (la province et la liberté de conscience), Poliche (la fête parisienne, la vulgarité et le sentiment), le Masque (les cérébraux ; littérature et imagination), la Femme nue (les artistes, le mariage et l’union libre), la Vierge folle (la grande épouse bourgeoise et l’abnégation, l’Uxor), l’Enfant de l’amour (les courtisanes et le déplacement des valeurs morales), les Flambeaux (les savants, le plan supérieur), le Phalène (les métèques, les barbares), l’amour plastique, les Sœurs d’amour (la catholique, la féminité et les dogmes), l’Animateur (les politiciens, l’idéalisme civique), la Tendresse (le monde des théâtres, la liberté de la femme), la Possession (la prostitution, son esclavage, le grand crime naturel), etc.


LES SOURDS VOLONTAIRES

À chaque pièce, honnêtement, j’ai, au préalable, confessé, dans des avant-premières, mon dessein et mon ambition. Nos sujets nous dominent ; mais, quel que fût le sujet, j’ai toujours réclamé, supplié même qu’on ne détournât pas, en prenant prétexte des milieux représentés, le sens général de mon théâtre, ni la volonté d’un poète qui n’interroge la nature que pour mieux comprendre l’amour… Le public, lui, ne s’y est jamais trompé ; seulement il y a les sourds. Je n’écris pas ces pièces, ni leurs avant-premières, pour des sourds, évidemment ! Grand bien leur fasse ! Mais que dire des sourds volontaires, tel ce brave critique voué au bleu couleur du Temps (je ne le cite que parce qu’il représente fort bien certain état d’esprit dépourvu d’animosité spéciale), qui déclarait dernièrement, à propos de la Possession : « J’ai lu ce qu’a écrit M. Bataille, mais je ne veux rien en retenir. Je ne dirai que ce que j’ai vu. » Et ce qu’il a vu est quelque chose à ce point vulgaire et répugnant qu’on aurait honte de pouvoir être pareillement interprété, si l’on ne préférait plaindre ces défenseurs de la morale qui vivent, selon toute probabilité, sous l’empire d’obsessions morbides et lubriques telles que tout jugement sain est obnubilé en eux et qu’ils en arrivent à insinuer et à imprimer, par exemple, de la pure et digne épouse de la Vierge folle : « Si le public savait ou même soupçonnait ce qu’il a applaudi dans cette pièce, il en serait effrayé !… La femme légitime éprouve une joie sadique à s’insinuer entre le couple adultère, recherche leur contact et leurs ébats et, s’ils s’y prêtaient, elle en serait volontiers la spectatrice ! » Ah ! Morale ! que de sottises et de turpitudes on écrit en ton nom ! Tout de même, si tu n’avais pas, pour te soutenir, les critiques, les revuistes et les journaux spécialistes de la pornographie, que deviendrais-tu en notre veule époque, ô fille mal gardée !… Gaudeamus !… Réjouissons-nous, et n’épiloguons pas plus longtemps sur le dilemme obscur de la mauvaise foi ou de l’incompréhension passionnée. L’une et l’autre ont leurs titres de noblesse, à travers les âges. Ils suffisent !


CHANTS D’AMOUR OU DE PITIÉ

Mais que nous soyons jugés par la Vergognosa libidineuse du Campo-Santo de Pise, qui regarde à travers ses doigts, ou par les intègres Alcestes du journalisme parisien, disons-le hautement, sans morgue comme sans fausse humilité : ceux qui, dans mon cas, ne reconnaissent pas que, même insuffisantes ou avortées, bonnes ou mauvaises, mes œuvres sont, d’un bout à l’autre, des chants d’amour et de pitié, écrits avec tout mon cœur, ceux-là, je les déclare aveugles-nés ou de mauvaise foi !… Oh ! je sais ce que de semblables affirmations, si naturelles, pourtant, en face des basses attaques ou des calomnies, provoquent d’irritations confraternelles dans une carrière où l’on a accoutumé de plaider inconscience et humilité pour se concilier le suffrage de ses pairs ! Toutefois, si, de leur propre aveu, ma franchise habituelle, autant que la régularité de ma production, horripile certains détracteurs, je n’en continuerai pas moins, chaque lendemain de première représentation — aux heures où Goncourt s’évanouissait dans son chocolat en lisant que M. Vitu décriait son œuvre la plus récente — à retremper mon ardeur et à fredonner gaiement la douce ritournelle :

Sur ton théâtre, dans la rue,
J’ai lancé deux petits pavés…
Demain je t’en lancerai trois !…

Trois. Pourquoi pas ? Ce chiffre ternaire sera plus justifié que de coutume. Car la Chair humaine est un triptyque plutôt qu’une pièce en plusieurs actes. Trois stades différents d’une vie humaine, trois étapes. Je pourrais mettre ces sous-titres aux trois tableaux : la Chair qui naît, la Chair qui saigne, la Chair qui renaît. Il ne s’agit donc pas d’une coupe habituelle. Pour une fois, j’ai voulu rompre avec la situation dramatique — exposition, développement et dénouement. Excellente occasion (je la souffle complaisamment aux intéressés) d’écrire des choses de ce genre : « M. Bataille ignore que les lois rigoureuses de l’intérêt scénique proscrivent ces éparpillements, dont le plus clair résultat est de nous empêcher de nous intéresser à quoi que ce soit, même à aucun personnage. Nous sommes déroutés, etc. » Que voulez-vous, mon rêve constant, à moi, dans un métier que, par ailleurs, je connais assez bien, c’est d’apporter le plus d’espace, de prolongement, d’universalité possible… Ah ! crever les portants !… Y parviendrai-je jamais ?…


GUERRE ET APRÈS-GUERRE

Je ne dissimulerai pas plus longtemps que le personnage principal de la Chair humaine est symbolique. C’est l’Hostie, l’hostie de l’immolation, la chair inutile, obscure, répudiée et tout à coup souveraine… Je ne dissimulerai pas non plus que, dans ces trois petits panneaux du triptyque, dédiés à Jacques Bonhomme, il est question de la guerre et de l’après-guerre. Le peintre a reproduit en raccourci quelques physionomies d’époque, qui n’ont pas des caractères généraux, mais sur la vérité et l’évidence desquelles il est impossible de ne pas se mettre d’accord, car le théâtre n’est pas fait d’hypothèses ingénieuses ou rares, mais d’évidence. Comme d’habitude, et selon la règle de mes ouvrages, les idées incorporées sont facultatives pour le spectateur — une faculté dont certains ont abusé ! On peut, à son gré, suivre ou ne pas suivre le symbole et s’en tenir à la lettre exprimée, à l’action imaginée. Ce qui prime, c’est une aventure d’amour comme il y en avait aussi dans l’Animateur, l’Amazone ou les Flambeaux. Quant aux idées, généreuses, si mesurées et toutes de constatation, qui se font jour à travers la pièce, je souhaite, sans oser l’espérer, qu’elles ne soient déformées par personne. L’antithèse entre le deuxième et le troisième acte est simplement à l’image de notre humanité actuelle et de la nature humaine en général. Je me rappelle l’exaspération que produisit, chez quelques-uns, certaine préface à un livre de M. Stoullig, écrite en 1917. Mais je me félicite de l’avoir écrite à ce moment-là et d’avoir perçu, dès cette époque, l’équilibre futur de l’après-guerre. Je termine en citant, de ces anticipations, ces quelques lignes, qui ne sont pas absolument étrangères au dénouement de ma pièce : « Dussé-je m’aliéner immédiatement quatre-vingts pour cent de vos lecteurs, je le déclare : à cette guerre… retenez-en l’augure, cher monsieur Stoullig… il n’y aura pas de dénouement.

« Ici, j’aperçois des têtes sévères et courroucées qui se dressent… « Quoi ? Vous ne croyez donc pas à la victoire, monsieur ? » Si, parbleu, comme tout le monde !… Mais un dénouement est chose arbitraire et conventionnelle. À la cessation des hostilités, à la pacification des belligérants ne succédera pas du tout le rétablissement des équilibres précédents, ni l’instauration — hélas ! qui en douterait ? — d’une nouvelle Arcadie. Le remous gigantesque mettra probablement un temps incalculable à s’apaiser. Les armes déposées, les traités conclus, mais c’est uniquement le premier acte de la guerre qui viendra de se terminer ! Alors commencera la seconde phase de la haine, la seconde ascension de la Misère humaine. Combien de temps faudra-t-il à la convulsion terrestre pour que s’apaisent ses derniers spasmes ?… Dix, vingt, cinquante, cent ans ?… Et pourra-t-on même alors donner le nom de dénouement à des aboutissements moins définis que nous ne le supposons et ne l’espérons pour la joie de nos petits-fils ?


L’AMOUR SEUL EST VÉRITÉ

« Oh ! tout cela qui bruit là-bas à l’horizon des cieux, tout cela qui vagit dans le berceau des destinées, suscitera, à coup sûr, des réactions terribles, lentes ou rapides, confuses ou échelonnées, dont se composeront les derniers actes de la tragédie. Quel précipité chimique est à prévoir ! Ce que nous pouvons seulement prophétiser, sans possibilité d’erreur, c’est que vous viendrez, vagues, vagues profondes, lames de fond qui vous apprêtez en ce moment sous le tumulte des tempêtes ! Quand aurez-vous fini de vous entre-choquer, et de hurler, et de murmurer, avant que, sur la mer étale, ne se lèvent les grands soleils de la raison et de la pitié ?…

« L’Amour seul est vérité. Il faudra bien en arriver, un jour ou l’autre, fût-ce dans des siècles, et au prix de combien d’erreurs et d’atrocités encore, à cette constatation universelle !

« Tous les progrès, tous les grands mouvements en avant de l’humanité naissent de l’Amour.

« Il n’entre pas une once d’utopie ou de rêverie dans cette grande loi expérimentale, plus vérifiable que jamais, sanctionnée par le remords et le châtiment de l’homme moderne, cette loi qui nous vint jadis d’une bouche que les irreligieux eux-mêmes n’oseraient pas qualifier de rêveuse : « Aimez-vous les uns les autres. » Mais ce n’est pas nous, gens d’aujourd’hui, gens de demain, qui récolterons les fruits mûrs à l’arbre de la science, du bien et du mal… L’humanité se retrouvera, après la guerre, telle qu’elle était auparavant. Une crise, une convulsion terrible… C’est tout. Pour la réalisation d’un Idéal, il faut le temps sans mesure… »

Henry Bataille.

Cette note a été antérieurement publiée dans le journal Excelsior, du jeudi 9 février 1922, sous le titre : Avant « La Chair humaine », par Henry Bataille.


LA CHAIR HUMAINE




ACTE PREMIER

L’intérieur d’une chambre pauvre. À droite, dans une alcôve, un lit. Près du lit un berceau ; au milieu de la scène une table sur laquelle sont posés un petit baquet, une pile de linge, des fers à repasser, un savon, etc. Au fond, une fenêtre mansardée par laquelle on aperçoit des toits et, plus loin, une partie du panorama de Paris.

(Au lever du rideau, Jeanne debout, coiffure et tournure très 1888, parle au docteur.)


Scène PREMIÈRE


JEANNE, UN DOCTEUR


LE DOCTEUR.

Puisque vous n’avez plus que cinq mois avant le sevrage, allons, un petit effort ! Vous commencerez dans quelques semaines à lui donner des cuillerées d’aliments.


JEANNE.

Je ne peux pas, je vous assure. Il faut absolument que je reprenne mon ouvrage, c’est indispensable. Je pourrais bien le mettre à la crèche municipale du quartier, mais le père préfère que je le mette dans un établissement bien.


LE DOCTEUR.

Qu’est-ce que vous êtes vous ?


JEANNE.

Couturière à la journée. Je travaille en maison bourgeoise… et quelquefois je travaille en chambre pour de grands magasins.


LE DOCTEUR.

Et le père ? Qu’est-ce qu’il est, le père ?


JEANNE, ( hésitante.)

Il…


LE DOCTEUR.

Ça vous gêne à dire ?… Allons, quoi !… au docteur… Je ne vous le demande pas par curiosité, car vous ne savez pas à quel point ces choses me sont indifférentes. Mais, puisque vous voulez faire entrer votre gosse dans une maternelle convenable, il faut que je sache vers quelle pouponnière le diriger et si l’on peut compter aussi sur le paiement de la pension, car je ne suppose pas que vous allez la payer à vous toute seule ?


JEANNE.

De ce côté… il n’y a rien à craindre. Le père est tout jeune, mais il s’arrange pour assurer la vie du petit. Ses parents sont aisés. Plus tard, il sera riche. Oh ! je peux bien vous le dire, Monsieur le docteur, c’est le fils des patrons chez lesquels je travaille.


LE DOCTEUR.

Naturellement ! L’éternelle histoire ! Sacrées filles que vous êtes, toutes !… Vous vous êtes laissé faire un gosse par un gamin de… de quel âge ? Peut-être même pas majeur ?…


JEANNE.

Si… depuis l’année dernière… Il a vingt-deux ans. Il prépare une grande école dans une boîte spéciale.


LE DOCTEUR.

Cela vous fera une belle jambe ! Enfin ! c’est déjà quelque chose que vous n’ayez pas pensé à vous faire passer votre gosse ou à le fourrer à l’Assistance !


JEANNE.

Oh ! non, Monsieur, jamais je n’y ai songé un instant ! Je l’aime trop, le petit ! Je serai très bonne mère, vous savez !


LE DOCTEUR.

Et le père ne peut pas reconnaître l’enfant qu’il a fait ?


JEANNE.

Oh ! songez donc, c’est impossible !… À son âge, il aurait trop d’ennuis chez lui !


LE DOCTEUR.

Il n’a pas besoin de le crier sur les toits !


JEANNE.

Non, non, non… Je ne voudrais pas lui demander une pareille chose ! Du moins maintenant… Plus tard, il fera ce qu’il voudra, mais pour l’instant…


LE DOCTEUR.

Êtes-vous sûre de le revoir plus tard ?


JEANNE.

Si je le reverrai ?… oh ! je crois bien !… Allez, je ne redoute pas ce que vous voulez dire !


LE DOCTEUR.

Bien !… parfait… tant mieux pour vous !… Alors, puisque vous ne voulez pas aller jusqu’au sevrage, je vais faire une démarche auprès de la maternelle de Mademoiselle Sommier. Ça me paraît l’établissement le plus convenable… À Garches… Bon air… salubrité… Vous paierez, ce me semble, une trentaine de francs par mois. Ce n’est pas trop ?


JEANNE.

Je ne crois pas. Je verrai, mais je ne crois pas. Et combien de temps pourrai-je le laisser là ?


LE DOCTEUR.

Le temps que vous voudrez.


JEANNE.

Comment, le temps que je voudrai ?


LE DOCTEUR.

Entendons-nous. Six mois, huit mois, douze si vous le désirez.


JEANNE.

Nous sommes le…


LE DOCTEUR.

…8 juin. Vous pourrez très bien le laisser jusqu’à la fermeture de l’Exposition universelle, quoi !


JEANNE.

C’est quand, l’Exposition universelle ?


LE DOCTEUR.

Ah ! bien, au moins, en voilà une qui ne lit pas trop les journaux !… 1889, mon enfant, l’année proohaine !


JEANNE.

Et après, je mettrai le petit en nourrice dans une campagne, chez des paysans. C’est mon idée. J’irai vous consulter à ce moment-là. Peut-être que vous pourrez me donner une indication.


LE DOCTEUR.

Ce n’est pas mon compartiment. Je ne m’occupe pas de ces placements. Mais chez Mademoiselle Sommier, on vous indiquera certainement… Ils ont toujours des adresses de ce genre. Viendrez-vous me voir afin que je vous donne la lettre nécessaire ou préférez-vous que je revienne ?


JEANNE.

Oh ! ce n’est pas la peine de vous déranger. J’irai vous trouver.


LE DOCTEUR.

La semaine prochaine. Lundi, mercredi, vendredi, de deux à cinq. Avez-vous du papier ? Je vais faire l’ordonnance.


JEANNE.

Ce ne sera rien, Monsieur le docteur ?


LE DOCTEUR.

Rien du tout. Deux jours de potion, il n’y paraîtra plus. Le bébé est très fort, très bien constitué.

(Il écrit. Pendant qu’il écrit.)

JEANNE.

Il n’y a pas de pouponnières dirigées par les Sœurs ?


LE DOCTEUR.

Pourquoi ? Vous avez été élevée religieusement ?… Il n’y paraît pas !


JEANNE.

Oh ! ce n’est pas la question religion. Mais j’ai été, en effet, chez des Sœurs quand j’étais petite et j’ai gardé un bon souvenir de leurs soins.


LE DOCTEUR.

Pour l’instant, je ne connais pas d’établissement analogue. En tout cas, ça viendra un jour prochain.


JEANNE.

Pourquoi ?


LE DOCTEUR.

Mais parce que la maternité est toujours respectable et que le Seigneur n’a maudit un figuier que parce qu’il ressemblait à une jeune fille !


JEANNE.

Oh ! alors…


LE DOCTEUR, (riant.)

Comme vous dites : « Oh ! alors… » ! (Il se lève.) Une cuillerée à café toutes les trois heures de cette potion, pendant deux jours. Le lendemain, ne lui donnez pas le sein. Donnez-lui seulement un peu d’eau sucrée. C’est moins que rien, ne vous inquiétez pas, vous en ferez un superbe petit bonhomme. Alors, à la semaine prochaine. Et je vais m’informer auprès de la direction Sommier.


JEANNE.

Merci beaucoup. Combien vous dois-je, docteur ?


LE DOCTEUR.

Trois francs.


JEANNE.

Voilà. Merci de bien vouloir vous occuper de mon enfant. Vous n’avez pas besoin de renseignements sur moi ?


LE DOCTEUR.

Du tout… Votre nom seulement… Vous vous appelez Boulard, n’est-ce pas ?


JEANNE.

Jeanne Boulard.


LE DOCTEUR.

Au revoir, Mademoiselle.

(Ils sortent. Elle laisse la porte ouverte et parle sur le palier à une personne invisible.)

JEANNE, (au dehors.)

Tiens, Madame Chapard ! Vous n’êtes donc pas sortie, ce matin ?


UNE AUTRE VOIX.

Non, j’avais à faire chez moi. Je descends seulement maintenant. Comment va votre petit ?


JEANNE.

Bien mieux. Le docteur part à la minute, il est dans l’escalier. Il paraît que ce n’était rien.

(Elles rentrent toutes les deux.)


Scène II


JEANNE, MADAME CHAPARD, une vieille femme en tablier bleu, avec un fichu noué sur la tête ; elles se dirigent vers le berceau.


JEANNE.

Vous voyez, il dort.


MADAME CHAPARD.

Et dur ! Il a pris un bon bifton de troisième et il s’en paie de pioncer jusqu’à Marseille ! Alors, vous allez vraiment reprendre votre ouvrage ?


JEANNE.

Dans une huitaine… Il n’y aura plus d’inconvénient… D’ici là je travaille pour mon compte… Il y avait du retard dans mon ménage… Ce que j’ai à réparer !


MADAME CHAPARD.

Et dites voir un peu… Chez les gens dont je vous avais causé vous gagneriez trois francs par jour et nourrie.


JEANNE.

Merci. Là où je travaille, j’ai deux francs. Mais si je peux, j’y retournerai encore. L’habitude, n’est-ce pas ?…


MADAME CHAPARD.

Vous n’y travaillez pas toute la semaine ?


JEANNE.

Non, quatre jours seulement.


MADAME CHAPARD.

Eh bien ! vous pourriez vous arranger.


JEANNE.

Oui, si ces personnes n’ont besoin de moi que deux jours par semaine. On pourrait voir…


MADAME CHAPARD, (haussant les épaules et s’asseyant à la table pendant que Jeanne prépare tout ce qu’il faut pour sa lessive.)

Avec cette frimousse et à votre âge, s’être laissé pincer bêtement… Et un sans pognon encore, peut-être ?… Qu’est-ce qui vous a fait ça ?… Un larbin ? Je parie que c’est un larbin de grande maison… Tout de même, voilà votre vie gâchée dès le début… Pour vous, ça va en être un coup de fourbi…


JEANNE.

Oh ! un enfant, ce n’est gênant que pendant les premiers mois, tant que ça ne se mouche pas tout seul !


MADAME CHAPARD.

Et puis, vous aurez toujours la ressource de la crèche. Vous n’avez personne à qui vous pouvez le confier ? et qui vous ne demanderait pas cent balles pour le torcher ?


JEANNE.

Je n’ai qu’un père et un frère.


MADAME CHAPARD.

Eh bien, c’est une rude famille, ça. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus. Votre frère ?…


JEANNE.

Ça lui serait difficile de m’aider parce qu’il est frère aussi des écoles chrétiennes à Montauban.


MADAME CHAPARD, (riant.)

Ça, c’est une raison valeureuse. Et votre père ?


JEANNE.

Il est facteur rural en Seine-et-Oise. Je lui ai écrit ce qui m’était arrivé…


MADAME CHAPARD.

Eh bien ! Mais, en effet… Vous pourriez le placer à la campagne près de votre père ; ça pousse, les gosses, entre le millet et le maïs.


JEANNE.

J’y ai bien pensé, seulement, comme il est veuf, il m’a répondu : « Parfait ! Si tu veux que je le mette dans la boîte aux lettres sur mon ventre, comme ça je ferai ma tournée et j’aurai l’air d’une sarigue… »


MADAME CHAPARD.

Ce qui veut dire : « Tu l’as fait, garde-le, ma fille. »


JEANNE.

À peu près. Oh ! mais ce n’est pas ça qui m’empêchera de le garder, vous savez ! Je l’aime déjà tellement !


MADAME CHAPARD.

Eh bien, alors, tout est bien qui finit bien. Il faut encore mieux un gosse qu’une fièvre typhoïde ou une gueule cassée, n’est-ce pas ? (Elle se lève et se dirige vers la porte.) À demain et pensez-y… trois francs par jour et nourrie… c’est quelque chose ! Bien sûr, ça ne fait pas une bonne petite rentière ou une femme canon, mais enfin, faute de phénomène…


JEANNE.

J’y penserai. Je vous donnerai une réponse. En tout cas, merci beaucoup.

(Madame Chapard ouvre la porte, puis revient vers Jeanne.)

MADAME CHAPARD.

Attention ! une différence de vingt sous par jour… pour vous, c’est deux litres de lait comme pour moi deux apéritifs. Dame ! chacun prend son bonheur où il le trouve. L’amour ou l’apéro, il n’y a pas de milieu… Oui donc… oui donc… dirait Béon.


JEANNE.

Qui ça, Béon ?


MADAME CHAPARD.

Béon, c’est tout.

(Elle sort.)

JEANNE.

Elle est un peu bue, Madame Chapard.

(Restée seule, elle referme la porte et se remet à laver du linge dans une cuvette. Elle fait de l’eau mousseuse. Au bout d’un moment entre Gabriel Levasseur.)


Scène III


GABRIEL LEVASSEUR, JEANNE


JEANNE, (surprise.)

Toi !


GABRIEL.

Tout simplement.

(Elle essuie précipitamment ses mains et ses bras.)

JEANNE.

Oh ! quel bonheur !… comment ça se fait ?… Tu n’es donc pas à la boîte… tu as congé ?


GABRIEL.

Je n’ai pas congé, mais je suis libre tout de même.


JEANNE.

Ah ! que c’est gentil d’être venu… Depuis deux semaines que je ne t’avais pas vu… Si j’avais su, je me serais mieux arrangée. Tu me trouves en camisole, avec du savon jusqu’aux coudes…


GABRIEL.

Oh ! ça n’a pas d’importance ! tends-moi le coude.

(Elle lui tend le coude en riant et enfile une camisole.)

JEANNE.

Et puis la chambre non plus n’est pas arrangée ! Tu sais que le petit a été souffrant cette semaine. J’ai été un peu inquiète. J’ai appelé le docteur. Coût : trois francs. Eh bien ! tu ne me demandes pas de ses nouvelles ?…


GABRIEL.

De l’enfant ou du docteur ?


JEANNE.

T’es bête !


GABRIEL.

Je suppose qu’il est remis puisque tu m’as annoncé qu’il avait été souffrant, c’est donc qu’il ne l’est plus !


JEANNE, (le regardant.)

Comme te voilà chic ! tu as un complet tout neuf… C’est le nouveau costume d’été que t’ont fait faire tes parents ?


GABRIEL.

Enfin, c’est un costume. Il est né au printemps. Jusqu’où ira-t-il, ça c’est une autre affaire ?


JEANNE, (timidement.)

Là, me voilà essuyée… Dis-moi, je vais te demander… ça me ferait tant plaisir !


GABRIEL.

Quoi donc ?


JEANNE.

Est-ce que tu permets que je t’embrasse !


GABRIEL.

Mais voyons, pourquoi pas ?


JEANNE.

Merci. (Elle lui saute au cou.) Ah ! ça ravigote tout de même. Tiens, pendant que j’y pense, car j’oublierais tout à l’heure… À côté des brassières, là, j’ai repassé un mouchoir à toi.


GABRIEL.

Un mouchoir ?


JEANNE.

Oui, un mouchoir que je t’avais pris dans la poche de ton veston, pour pleurer… un jour où nous avions eu une petite scène de rien du tout… Tu te souviens… il y a trois semaines… Madame Levasseur a pu s’apercevoir qu’il manquait. Elle tient si bien le compte du linge ! Tiens, tu le remettras dans ton armoire, sous les autres… (Elle lui tend le mouchoir.) Au fait, je ne t’ai pas demandé… Monsieur et Madame Levasseur vont bien ?


GABRIEL.

Oui, très bien, je te remercie… Dieu ! qu’il fait chaud, ici. Ne pourrais-tu pas ouvrir un peu la fenêtre ?… Ça pue le nouveau-né !


JEANNE.

C’est vrai. Tu n’y es pas habitué.

(Elle va ouvrir la fenêtre.)

GABRIEL.

Évidemment… Je suis plutôt habitué à l’odeur des bouquins et à celle de l’étude…


JEANNE.

Tu ne t’es pas approché de lui… Regarde-le… Il dort… Va donc, va… Il ne te mangera pas !


GABRIEL, (s’approchant de deux ou trois pas et regardant de loin l’enfant dans le berceau.)

Est-ce de ma faute si je n’ai pas l’attendrissement paternel ! Je n’ai pas appris ça au collège, ça ne faisait pas partie du programme.


JEANNE.

C’est compréhensible ; être père à ton âge !… c’est une calamité. Tu le regardes plus comme un ennemi que comme ton propre enfant !


GABRIEL.

Pourquoi ?… Ce n’est pas de sa faute, évidemment. Je ne te dirai pas que cette situation m’enthousiasme, tu ne me croirais pas… Et puis, d’ailleurs, je n’ai jamais aimé les enfants… Je les considère comme des nains, une espèce malfaisante, une espèce à part qu’on appelle dans un autre pays des Kobolds. Je n’aime pas leurs yeux d’épileptiques et leur bouche baveuse… Regarde, en dormant, ces deux sillons au coin des lèvres…


JEANNE.

Tais-toi ! comment peux-tu dire ça !… C’est si gentil ces petits poings fermés, regarde !


GABRIEL.

Il est horrible !


JEANNE.

Justement, tout le monde le trouve très beau.


GABRIEL.

Il est horriblement beau, voilà.


JEANNE.

Tu dis ça pour me taquiner. Tu n’en penses pas un mot. Tiens, assieds-toi plutôt.


GABRIEL.

Oh ! je ne resterai pas longtemps, je t’avertis. Je suis venu te dire bonjour.


JEANNE.

Seulement ?… Mais je suis déjà très contente. C’est si bien d’avoir pensé à venir ! Qu’est-ce que tu portes sous le bras ? Débarrasse-toi.


GABRIEL.

Un bouquin que je lisais dans l’interminable omnibus « Halle-aux-Vins ». Pour passer le temps, je bouquine toujours en omnibus.


JEANNE, (prenant le livre, dont elle lit le titre.)

Diderot… Est-il bon, est-il méchant ? Quel drôle de titre ! Qui est-ce qui est bon ou méchant ?


GABRIEL.

L’homme… Mais si tu as à travailler, que ma présence ne te gêne pas.


JEANNE.

Le plus fort de mon ménage est fait. J’ai mangé de bonne heure et je lavais les brassières et les bavettes du petit.


GABRIEL, (il prend une robe de mariée qui est posée sur le lit.)

Mais tu couds aussi ! Qu’est-ce que tu couds ?… Je vois des étoffes mirobolantes… du broché blanc !


JEANNE.

Une robe de mariée.


GABRIEL.

Tu dis… une robe de mariée !


JEANNE.

Eh bien, oui !… une robe de mariée. Qu’est-ce qui t’étonne ! Crois-tu qu’il y a des gens superstitieux ! C’est la fille de Madame Chauvin, la fruitière en gros du quartier, qui se marie… Elle s’est piqué le doigt en essayant. Elle a taché d’un peu de sang un lé de la robe. Il a fallu à toute fin que je le remplace. « Du sang sur ma robe de mariée ! jamais… ça me porterait malheur. » Elle a exigé que je change tout le lé. Est-ce bête, crois-tu ? Son fiancé l’adore et ils seront heureux. Comment ne serait-on pas heureux quand on s’aime ?… Ils se marient à Saint-Étienne-du-Mont jeudi prochain. Il y aura beaucoup de monde. La mariée est charmante et…


GABRIEL, (l’interrompant.)

Qu’est-ce que tu veux que ça me fiche, le mariage de ta fruitière en gros ?


JEANNE.

C’est vrai. Je bavarde à tort et à travers… Tu permets que j’utilise un fer chaud, rapport au charbon ? (Elle se met à repasser.) Ça m’a tout de même amusée de coudre cette robe à mes momente perdus… Il n’y a plus de chanoe que j’en fasse une pour moi, hein ?… Alors, pour cette robe, ça m’a fait un peu comme une cuisinière qui préparerait des plats dont elle ne mangera pas !


GABRIEL.

Il paraît que ça les dégoûte ! les cuisinières n’ont jamais faim.


JEANNE.

Nous disons des bêtises. Raconte plutôt comment tu n’es pas à la boîte aujourd’hui, en semaine, un mercredi !


GABRIEL.

Je ne retournerai pas à Janson.


JEANNE.

Non… Qu’est-ce que tu racontes ?


GABRIEL.

La vérité. Je ne continue pas mes études.


JEANNE.

Comment ! tu ne prépares plus l’école ?


GABRIEL.

Ni cette école ni une autre.


JEANNE.

Mais avec le consentement de ton père ?


GABRIEL.

Parfaitement.


JEANNE.

Et pourquoi arrêtes-tu tes études ? En voilà une nouvelle !


GABRIEL.

J’entre dans le commerce, dans le haut commerce. Je vais avoir une situation importante au Bon Dagobert.


JEANNE.

Au Bon Dagobert… Le magasin de nouveautés ?… Une situation importante… à vingt-deux ans… mais pourquoi ?


GABRIEL.

Je t’en prie, cela ne te regarde pas, Jeanne.


JEANNE.

Je te demande pardon. Je veux dire : comment as-tu connu cette place ?


GABRIEL, (rectifiant.)

Cette situation, tu veux dire. Comment ?… Par relations… Dans le monde.


JEANNE.

C’est vrai que tu sortais beaucoup le soir.


GABRIEL.

Je suis très invité, oui, en ce moment… Je danse bien !


JEANNE, (prend un escabeau et vient s’asseoir tout près de lui.)

Alors, tu vas être libre du jour au lendemain. Enfin ! je veux dire : libre à partir de cinq à six heures du soir… Six heures ?… hein ?… c’est trop tôt… Sept heures ? peut-être sept heures… Nous pourrons nous voir ! Quel bonheur !… Mais te voilà un homme, mon petit, tout à fait un homme… Du reste, depuis cette décision, ta figure est déjà plus grave qu’auparavant. Je me disais, quand tu es entré : Qu’est-ce qu’il a à avoir la tête d’un magistrat, aujourd’hui ?


GABRIEL.

La jeunesse passe vite. L’envie d’être jeune aussi. Il faut rentrer dans le cercle.

(Il fait un geste en rond.)

JEANNE.

Quel cercle ?


GABRIEL.

Le cercle de la société. Un grand anneau fermé, très fermé… Et elle ne badine pas, la société. Elle a d’autres choses à faire.


JEANNE.

Tu ne m’oublieras pas trop, mon petit Gabriel ?


GABRIEL.

Il me semble que je ne t’oublie pas !


JEANNE.

Écoute, le docteur va s’occuper de faire entrer Paul dans quelques semaines à la maternité de Mademoiselle Sommier. Tu ne connais pas ?


GABRIEL.

Non, mais je me demandais qui tu appelais Paul… comme si c’était un personnage important… avec un lorgnon et des grosses bottines à lacets. Maintenant j’y suis. Je me rappelle parfaitement le nom de baptême que nous lui avons donné.


JEANNE.

Et que je n’aime pas beaucoup. Pourquoi y as-tu tenu ?


GABRIEL.

Paul ! c’est discret, ça ne se remarque pas ! Donc, Paul ?


JEANNE.

Je disais que si je ne peux pas le faire entrer chez Mademoiselle Sommier, je le mettrai à la crèche du quartier. Vraiment, il est assez fort. Je n’ai plus rien à craindre pour sa santé. D’ailleurs, ça me fatigue un peu de nourrir et puis ça m’enlaidit à la fin… Oh ! je ne suis pas coquette. Seulement, je ne voudrais pas que tu me trouves trop laide, trop abîmée… Donc, dès la semaine prochaine, je pourrai reprendre mon ouvrage. J’ai des clients et j’espère bien aussi, quoi que tu m’en aies dit, que tu me permettras de retourner chez tes parents.


GABRIEL, (se levant, avec colère.)

Chez mes parents !… Ah ! ça, non, par exemple ! Comment oses-tu insister ? Ne recommence jamais cette blague-là, n’est-ce pas ?


JEANNE.

Comme te voilà en colère !


GABRIEL.

Il y a de quoi ! Je t’ai déjà donné l’ordre formel, formel… tu m’entends, de ne plus m’en parler. Quel est ton but… ton but ?


JEANNE.

Voyons, Gabriel, tu me crois donc méchante ? Je disais ça parce que j’aurais pu t’apercevoir de temps en temps chez tes parente. Demande-moi pardon de ce que tu viens de supposer ?


GABRIEL.

Je ne suppose rien de mal. Je te sais un excellent cœur, mais…


JEANNE.

Ah ! tu vois…


GABRIEL.

Mais enfin, tout de même… la moindre imprudence de parole de ta part et le moindre soupçon de leur part à eux, ce serait terrible… terrible… En as-tu calculé la conséquence ?… Et je ne pourrais plus m’occuper de toi jamais.


JEANNE, (allant vers le berceau, et lui faisant signe de se taire.)

Prends donc garde ! À force de crier, tu vas réveiller le petit.


GABRIEL.

Je suppose que tu n’as pas à te plaindre de moi. Je fais ce que je peux.


JEANNE.

De toi ! Ah ! bon Dieu, non ! Tu fais même plus que tu ne peux, et ça m’ennuie tant que tu t’endettes pour moi ! C’est pour ça que je veux me remettre à travailler, et ferme. À ton âge, tu as été obligé d’emprunter beaucoup trop.


GABRIEL.

Mais non, ça ne compte pas !


JEANNE.

Je n’oublierai jamais que tu n’as même pas eu la pensée de me souffler un mauvais conseil, malgré les charges et les ennuis que j’allais te créer.


GABRIEL.

Qu’imagines-tu, voyons… Il ne manquerait plus que ça.


JEANNE.

Dans ton affolement, car tu as été affolé, avoue-le, tu aurais pu me persuader d’abandonner le petit ainsi que l’a fait le père de l’enfant d’une de mes camarades. Il lui écrivait, — j’ai lu la lettre : « Abandonne-le dans un champ de betteraves. De braves paysans le recueilleront. » On est toujours brave dans de pareilles occasions !


GABRIEL.

Je ne suis pas de ces gens-là !


JEANNE, (revenant s’asseoir près de lui.)

Eh bien ! je t’en ai été très, très reconnaissante. Tous les hommes n’auraient pas agi ainsi… J’aurais facilement perdu la tête. Tu m’as eue sage. J’étais aussi affolée que toi quand je me suis vue enceinte. Nous étions deux malheureux gamins et, au fond, si tu m’avais donné un mauvais conseil, je t’aurais écouté aveuglément. Aussi je ne veux pas te créer d’ennuis, ou le moins que je pourrai, en tout cas. Je n’ai pas été séduite, comme il arrive à tant de jeunes filles. J’ai eu ma part de responsabilité, car, quand tu m’as remarquée, il y avait longtemps que je pensais à toi… Chaque fois que tu traversais la salle à manger où ta mère m’avait installée à coudre, mon cœur battait… Je te voyais tourner autour de moi, entrer sous prétexte de déboucher un pot de oonfitures d’oranges… de donner de l’air au palmier… Tout en cousant, je me disais : « Quand se décidera-t-il ? » Aussi, lorsque j’ai senti tout à coup ta main qui passait sur mon cou et que tu m’as caressé les cheveux en disant : « Vous avez de jolis cheveux, Jeanne », je n’ai pas hésité à rejeter la tête en arrière, comme ça, pour que tu m’embrasses… Non, bien sûr, je ne t’en veux pas… Nous avons été deux coupables du même âge qui se laissent aller à la nature, sans penser aux conséquences et, pendant deux mois, j’ai été tellement heureuse que, mon Dieu, je peux bien endurer un peu maintenant… Deux mois ! c’est beaucoup dans une vie…


GABRIEL.

Pourquoi parles-tu au passé et avec cet air bizarre ? comme si tu voulais insinuer quelque chose !…


JEANNE.

Oh ! que veux-tu… Je me rends bien compte que je suis pour toi une gêne, une espèce de remords… Ma maternité t’a ahuri, révolté, car j’ai deviné ta rage, va, mon pauvre petit, et encore plus ton dégoût !


GABRIEL.

Mon dégoût ?


JEANNE.

Ne proteste pas !… La maternité chez les pauvres, ça n’a rien de bien excitant… Je me tiens et je tiens le bébé aussi proprement que possible, mais, malgré tout, pour un Monsieur comme toi, ces choses dont tu n’avais pas l’habitude, les dessous de la vie au grand jour et sans luxe, ce n’est pas fait pour t’attacher à moi. Tu dois avoir hâte de connaître d’autres femmes plus relevées, plus élégantes… de ton monde, quoi ! J’ai été un caprice, un amusement et, maintenant, tu as des façons de me regarder, par moments, avec un oeil froid et des mâchoires serrées…


GABRIEL.

Je t’écoute… je t’écoute… pour voir jusqu’où tu vas aller !


JEANNE.

L’autre jour, quand je donnais le sein au bébé, tu as eu une façon méprisante de dire : « Comme tu as les veines bleues, ma pauvre fille ! » J’en ai eu le cœur serré ! ça m’a fait mal… et, tiens, encore, quand tu as reniflé en entrant, tout à l’heure, avec un air dégoûté : « Ça pue le nouveau-né !… » Oh ! tout cela est bien compréhensible, mon Dieu ! je suis presque une domestique pour toi… Pourtant, je te dis, je me tiens du mieux que je peux. Tu vois, je n’ai même plus les doigts piqués qui t’agaçaient tant. Maintenant, je mets toujours un dé pour coudre et…


GABRIEL.

Ça suffit, hein ! Tu as vraiment une opinion de moi très flatteuse, je te remercie.


JEANNE.

Quoi de plus naturel ? Tu es humilié d’être lié à moi. Je ne le suis pas de l’être à toi… voilà la différence. Nos deux jeunesses ne sont pas pareilles. Pour toi, c’est de la jeunesse gâchée, pour moi, c’est de la jeunesse admirable ! Pour toi, ce qui passe là, c’est du mauvais temps à oublier plus tard. Pour moi, c’est peut-être bien tout ce que j’aurai eu de bonheur dans la vie. Tu vois que le compte n’est pas le même, mon petit ami. Donne ta main, tu veux bien ?

(Timidement, elle lui embrasse la main.)

GABRIEL.

Tu as les yeux rouges, Jeanne !


JEANNE, (elle se lève brusquement.)

Dis donc, il ne faut pas te mettre en retard à cause de moi. Surtout que tu dois avoir des courses pour tes nouvelles affaires.

(Elle se remet à repasser et à plier son linge.)

GABRIEL.

Ah ! Jeanne, tout ce que tu viens de dire est moins juste que tu ne le penses. Mais pourtant, il y a ceci de vrai que la nature est bien mal arrangée, et que ce soit pour l’un ou pour l’autre, elle a toujours l’air de regretter le bonheur qu’elle vous donne. Ce qu’il y a de vrai aussi, je l’avoue, c’est que les conséquences de notre petite aventure m’ont bouleversé. Dame ! à vingt ans… Depuis lors, je vis mal à l’aise, inquiet… Il me semble que j’ai toujours quelque chose à cacher… Qu’on va deviner… C’est que je ne suis pas un frondeur, moi… Je me connais… J’ai un amour extraordinaire de la paix ! de la régularité… Je ne bats pas en brèche les préjugés ou la sévérité du monde. Au contraire… À nul homme, au début de sa vie, il ne pouvait arriver d’histoire plus déconcertante, plus pénible.


JEANNE.

Pauvre petit, va !…


GABRIEL.

Il faudra me pardonner ou ne pas trop m’en vouloir si tu m’as connu des faiblesses. Tu es très bonne, Jeanne, très… J’ai apprécié, crois-moi, un cœur que je ne m’attendais pas à rencontrer chez une personne de ton âge et de ton rang. Tu as du courage, toi !


JEANNE.

Beaucoup.


GABRIEL.

Tant mieux. Il en faut dans la vie… Fais-en provision… Ah ! la-dessus, je m’en vais. J’ai un camarade qui m’attend en bas, sur le trottoir. Tiens, je te laisse ça aujourd’hui.

(Il met un billet sur la cheminée. Jeanne va regarder.)

JEANNE.

Cinq cents francs !… Mais veux-tu reprendre ce billet ! Tu es fou… Je n’ai pas besoin de plus de cent francs pour aller jusqu’au bout des huit jours !


GABRIEL.

Si… Tu as certainement des choses à acheter pour le bébé. Je t’en prie, ne me contrarie pas… Accepte… Y a-t-il quelque chose dont tu aies besoin ?… Tu ne t’ennuieras pas trop, le soir, toute seule ?


JEANNE.

Un peu, tout de même… Tu penses, je sors si peu !


GABRIEL.

Veux-tu que je te fasse envoyer des livres ?


JEANNE.

Oh ! je veux bien que tu m’achètes un roman, tiens, un roman qu’on donne en feuilleton en ce moment dans la Lanterne. Il paraît que ça se trouve déjà en librairie. Tu pourrais peut-être me le procurer. C’est très beau, ça s’appelle le Maître de Forges. Je voudrais connaître la fin.


GABRIEL.

Je te ferai envoyer ce livre.


JEANNE.

Mais non, tu me l’apporteras quand tu viendras.


GABRIEL.

Je ne peux pas revenir de quelques jours. (Il s’avance vers le berceau. Il regarde longuement en balançant sa canne.) En voilà un qui de longtemps ne se demandera pas ce que vaut la vie et ce qu’il vaut lui-même !


JEANNE.

Comme ton livre : « Sera-t-il bon ?… Sera-t-il méchant ? »


GABRIEL, (avec un geste évasif.)

L’homme !… Adieu, ma petite Jeanne !

(Il l’embrasse.)

JEANNE.

Ah ! cette fois, tu m’as embrassée le premier ! Comme je suis contente… Et puis tu m’as appelée « ma petite ». Allons, ça vient… ça vient !


GABRIEL.

Quoi ?


JEANNE.

Rien. (Gaiement.) Prenez votre livre, Monsieur Levasseur. Au revoir, Monsieur Levasseur du Bon Dagobert !… Au revoir, Monsieur le roi Dagobert.


GABRIEL.

Ah ! tu plaisantes… Tu es en train de rire, maintenant !


JEANNE.

Pourquoi pas ! Tout s’arrangera, va ! (Elle l’accompagne à la porte.) Et ne vous cassez pas la figure dans l’escalier en me regardant, Monsieur Dagobert ! (Elle lui envoie un baiser de loin.) À la semaine prochaine, pas ?… Jeudi ?… Peut-être ?… Hein !… jeudi ?… Pourquoi pas ?… Mais oui… J’ai comme une idée que, jeudi… (Elle lui envoie un autre baiser et elle referme la porte. Seule elle arrange quelques affaires, étend le linge qu’elle avait lavé tout à l’heure, tout en chantonnant : En revenant de la revue, va vers le berceau et parle au bébé.) Ah ! vous avez du soleil dans vos mirettes… Attends… (Elle pousse le berceau hors du rayon de soleil, puis prend la robe de mariée et se met à coudre à côté du bébé en fredonnant toujours la même chanson. On frappe à la porte, elle crie.) Entrez !



Scène IV


MANEUVRIER, une trentaine d’années, l’air d’un petit professeur, JEANNE


MANEUVRIER.

Mademoiselle Jeanne Boulard, n’est-ce pas ?


JEANNE.

Oui, Monsieur.


MANEUVRIER.

Je suis un ami de Gabriel Levasseur.


JEANNE, (se levant.)

Ah ! C’est vous qui l’attendiez en bas ?


MANEUVRIER.

Parfaitement.


JEANNE.

Il n’est pas là, Monsieur. Il vient de descendre à la minute. Vous avez dû le croiser en route sans l’apercevoir.


MANEUVRIER.

Non. Je le quitte à l’instant et c’est sur sa demande que je suis monté.


JEANNE.

Il a oublié quelque chose. Ah ! il n’en fait jamais d’autre. Il est si distrait !


MANEUVRIER.

Non, Mademoiselle. Je désirerais avoir un entretien particulier avec vous.


JEANNE.

À quel titre, Monsieur ?


MANEUVRIER.

Ne vous étonnez pas. Je vous ai dit que j’étais un ami de Gabriel. C’est exact. Mais en réalité, je pourrais l’appeler mon élève, bien que je sois son aîné de cinq ou six ans à peine. Je suis répétiteur au collège Janson, c’est vous dire que je lui donne des leçons particulières. Et il se crée souvent entre l’élève et le répétiteur, à cause de leur mince différence d’âge, une familiarité affectueuse. En dépit de cette intimité, celui qui est l’aîné conserve le rôle de conseilleur, ou, comme nous disons, de mentor.


JEANNE.

Je comprends. Ce sont des reproches que vous venez me faire.


MANEUVRIER.

Des reproches ! oh ! non, Mademoiselle, pas le moins du monde… Nous sommes appelés à nous revoir et si, par la suite, vous avez besoin au contraire d’un messager, d’un appui en quelque sorte, je vous prie d’user de tout mon dévouement. Permettez que je vous laisse ma carte, « Gaston Maneuvrier ».


JEANNE.

Je vous remercie beaucoup. Monsieur. Mais tout cela ne m’explique pas pourquoi vous êtes monté !


MANEUVRIER.

Il y a des choses délicates, très délicates, qu’un jeune homme répugne toujours à dire et qui, dans la bouche de mon ami, n’auraient pas pris le caractère posé qu’elles prendront peut-être dans la mienne. Aussi bien, nous avons tellement confiance l’un dans l’autre que vous pourrez me répondre comme si vous vous trouviez en présence de Gabriel lui-même.


JEANNE.

Je vais fermer la porte.

(Elle va fermer la porte. Lui fait quelques pas vers le berceau, regarde l’enfant et s’assied sur le fauteuil qu’elle a quitté à son entrée.)

MANEUVRIER.

Il s’agit de la pension du bébé.


JEANNE.

Je sais bien que c’est dur, parbleu ! Je suis désolée si…


MANEUVRIER, (l’interrompant.)

Laissez-moi m’exprimer jusqu’au bout, Mademoiselle. Mon jeune ami désire assurer à votre enfant une rente jusqu’à sa majorité.


JEANNE.

Sa majorité à qui ?… au petit ?…


MANEUVRIER.

Il ne peut s’agir que de lui, Gabriel étant majeur depuis un an. Je ne vois pas…


JEANNE.

Alors il voudrait lui assurer une rente pendant vingt ans, mais c’est insensé, le pauvre garçon… Est-ce assez gentil de sa part… Comme il est bon ! Voyez-moi cela. Il n’osait pas me le dire en face… Mais je refuse, je refuse, Monsieur ! Une rente !… Plus tard, il fera ce qu’il voudra. Je le lui ai dit cent fois, mais, pour l’instant, non, non… c’est inadmissible… Pauvre garçon ! être obligé d’emprunter… Ce n’est pas ce que lui donne sa famille…


MANEUVRIER.

Ne vous inquiétez pas. Il entre avec une belle situation dans le commerce.


JEANNE.

Ah ! oui… Au fait, au Bon Dagobert ! Et à combien voudrait-il élever cette rente-là ?


MANEUVRIER.

Quatre mille francs.


JEANNE.

Quatre mille !… Mais il perd la tête ! Mais c’est beaucoup trop ! beaucoup trop !


MANEUVRIER.

Non, Mademoiselle, c’est suffisant, voilà tout. Plus tard, vous aurez à subvenir à l’éducation de votre enfant. Croyez-moi, je sais ce que c’est qu’une éducation. Acceptez sans façons.


JEANNE.

Dites-lui, je vous prie, tout de suite ma reconnaissance, ma joie… combien je suis touchée qu’il ait eu cette pensée… Mon Dieu ! il aurait eu tout le temps de la réaliser après… C’est si délicat à lui d’avoir voulu me l’assurer dès le début.


MANEUVRIER.

Ainsi, c’est entendu ? Ces quatre mille francs seront mis sur la tête du petit par acte notarié dès demain, et ne cesseront qu’à la majorité de l’enfant. Vous recevrez tous les six mois la moitié de la somme en espèces. Si vous voulez bien, je vous l’apporterai moi-même…


JEANNE.

Mais, par exemple… Il me la donnera de la main à la main, j’espère bien. Pourquoi un intermédiaire ?


MANEUVRIER.

Pourquoi ?… Ici, Mademoiselle, j’entre dans la partie pénible de ma démarche. Armez-vous de courage !


JEANNE.

Pourquoi, de courage ?… Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que vous allez me dire !


MANEUVRIER.

Vous ne devez plus revoir Monsieur Levasseur.


JEANNE, (balbutiante.)

Je ne dois pas…


MANEUVRIER.

Vous allez passer un cruel moment, mais vous saurez, j’en suis sûr, faire appel à toute votre énergie. Il le faut… Vous êtes jeune… vaillante…


JEANNE.

Mais… Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce que je lui ai fait ?…


MANEUVRIER.

Vous ne pouvez plus le revoir… Monsieur Levasseur se marie.


JEANNE.

Lui !… Mon Dieu !… Mon Dieu !… Mais il est si jeune !… Jamais je n’aurais cru… aussi vite… Ah ! qu’est-ce qui m’arrive là !… Ah ! qu’est-ce qui m’arrive là !…


MANEUVRIER.

Vous comprenez combien il est nécessaire que votre aventure passée demeure confidentielle, secrète…


JEANNE, (répétant machinalement.)

Qu’est-ce qui m’arrive là ?… (Elle reste atterrée, sans écouter, sans larmes. Elle murmure des phrases un peu indistinctes.) Déjà… comme c’est venu tôt… Je n’étais pas préparée, moi… Mais c’est atroce, tout simplement… Mais… c’est atroce…


MANEUVRIER.

Oh ! je sais… Ce sont de durs moments. Croyez bien que, de son côté, il est très affecté, impressionné… Au point qu’il n’a pu lui-même vous annoncer la rupture. Il était bien venu dans cette intention tout à l’heure. Le cœur lui a manqué. Il fait, je vous le répète, appel à tous vos bons sentiments, à votre sagesse aussi, à votre calme… Il garde de vous le meilleur souvenir… Mais quoi ! c’était fatal. Vous êtes trop intelligente pour ne pas le comprendre. Mieux vaut maintenant que plus tard. En tout cas, il tient à ce que vous sachiez la peine qu’il éprouve.


JEANNE, (péniblement.)

Il… y a… une différence !


MANEUVRIER.

C’est incontestable.


JEANNE.

Il y a une grande différence ! celle-ci, c’est que moi… je l’aime ! Ah ! je l’aimais tellement… tellement… (Alors elle éclate en sanglots, c’est un cri déchirant. Elle roule la tête sur la table.) Laissez-moi, Monsieur, laissez-moi… oh ! que je souffre… oh ! que ça me fait mal… Jamais je n’aurais cru… Évidemment, je me disais bien qu’un jour… Mais… je voyais ça loin… loin… dans l’avenir… Non, jamais je n’aurais pu imaginer !… Là… pourtant, quand il m’a souri dans l’escalier… oh ! j’aurais dû m’en douter… Il avait un air si bizarre… Oh ! qu’est-ce que je vais devenir ! Je ne vais jamais pouvoir supporter ça !


MANEUVRIER.

Mais si… vous verrez. Comme tout le monde, vous vous résignerez malgré la souffrance. En somme, vous êtes si jeune, et puis ce n’était pas une liaison !


JEANNE.

Pour lui, pas même un caprice ! pas même un béguin, il ne m’a jamais aimée une seconde… Ah ! c’était bien compréhensible ! je lui disais tout le temps. Une couturière… presque une domestique… Ah ! c’est bien la plus banale, la plus bête des histoires. Cela arrive tous les jours dans tous les coins de Paris… Tu es jolie, ma gosse ! et puis crac… on vous plante là avec ça sur les bras ! (Elle montre le berceau.) Tenez ! Tenez !…


MANEUVRIER.

Je pense que, de ce côté au moins, vous êtes pleinement rassurée. Il a beaucoup d’estime pour vous. Il sait que vous étiez sage lorsqu’il vous a eue !


JEANNE.

J’ai cru lui faire un gentil cadeau !… Ah ! oui, surtout !…


MANEUVRIER.

N’ayez pas de pensée mauvaise… N’ayez pas de rancune, même si…


JEANNE, (l’interrompant avec violence.)

Mais je le reverrai… je le reverrai !… Voyons, ce n’est pas possible que je ne le revoie pas !


MANEUVRIER.

Non. Vous ne le reverrez pas. Il ne faut pas le revoir.


JEANNE.

Mais si, Monsieur, voyons, voyons… C’est impossible… J’irai le trouver, j’irai lui dire que…


MANEUVRIER.

Je vous arrête tout de suite. Si, par impossible, vous vouliez lui attirer des ennuis… si, par esprit de représailles, vous ne gardiez pas secrète l’histoire de cette liaison… si vous cherchiez à…


JEANNE, (menaçante.)

À… À quoi… Dites ?…


MANEUVRIER.

À entraver son mariage ou nuire à son repos…


JEANNE.

Eh bien !


MANEUVRIER.

Eh bien, toutes les dispositions sont prises et…


JEANNE.

Ah ! je voulais l’entendre dire !… De cela aussi il vous a chargé… alors… Qu’est-ce qu’on ferait… On arrêterait la rente… On me poursuivrait… Est-ce que je sais, moi !… Oh ! lui, lui… Il m’a fait dire ça… lui !…


MANEUVRIER.

Mais non, c’est de mon propre mouvement, Mademoiselle.


JEANNE.

Vous le conseilleur… Vous qui lui faites répéter ses leçons… Ah ! oui, ses leçons… Il les a bien apprises !… De lui-même aurait-il le cœur !… Alors, quoi, je ne pourrai même pas lui dire adieu… Je comprends, il veut éviter de me donner les raisons de la rupture. Il ne m’a même pas dit adieu… Ah ! si, si… Cest vrai… Je me souviens, tout à l’heure… Il a eu une façon de me dire : « Adieu, ma petite Jeanne », et, pour la première fois, il y avait eu de la douceur, de la tristesse dans sa voix ! Ah ! mon petit… mon cher petit !… Il ne savait pas… mais c’était mon cher petit… Monsieur, mon tout petit… Qu’est-ce que je vais devenir… (Elle éclate de nouveau en sanglots.) Eh bien ! vous pouvez aller lui dire, de ma part, qu’il n’a rien à craindre, que je ne lui ferai aucun mal… ça, jamais de la vie !… Il peut compter qu’il n’entendra plus parler de Jeanne, comme il le désire. S’il revient voir Jeanne Boulard, elle éprouvera une joie infinie ; s’il ne revient pas, eh bien ! je vivrai tout de même avec tout le courage que je pourrai et sans l’importuner. Je ferai ce qu’il voudra que je fasse et vous lui direz aussi que, lorsque vous m’avez donné ce coup de couteau, j’ai eu la force de le recevoir, la force de lui souhaiter qu’il ait beaucoup… beaucoup de bonheur avec une autre femme… Avec sa femme… quoiqu’il se marie bien jeune… bien jeune !… Enfin ! c’est peut-être moi qui l’ai entraîné à ça ! Dites-lui que j’étais préparée à l’idée qu’un jour je ne le verrais plus et que le dernier mot que vous m’avez entendu dire, c’est le mot que je ne pouvais pas prononcer devant lui, de peur de le fâcher, parce que je n’étais pas digne de le prononcer !… Je ne le prononçais que lorsque j’étais toute seule, rentrée dans ma chambre… Mon chéri… mon chéri… Voilà… maintenant, Monsieur… allez-vous-en, je vous en supplie, je désire rester seule, sans quoi, je n’aurais plus la force… je souffre trop… Allez-vous-en… Vous m’avez dit tout ce que vous aviez à me dire, n’est-ce pas… Alors…

(Elle sanglote, la tête dans ses mains.)

MANEUVRIER.

Je me retire très ému, croyez-le, Mademoiselle… très ému… Je me permettrai de vous écrire pour vous demander plus tard une entrevue quand vous serez calmée, afin de régler tout ce côté matériel.


JEANNE.

Allez donc. Allez. C’est fini ! il n’y a plus rien à dire. Je n’ai plus besoin de paroles et d’eau bénite… Rengainez toutes les belles phrases… C’est fini et puis voilà… Il n’est plus en bas, n’est-ce pas ?


MANEUVRIER.

Oh ! non. Il est rentré chez lui.


JEANNE.

Bien sûr ! évidemment… Alors vous lui répéterez, n’est-ce pas ?


MANEUVRIER.

Tout.


JEANNE.

Bonsoir, Monsieur, sans rancune ! Vous m’avez fait bien mal, vous savez, vous pouvez dire que vous m’avez fait mal… (Dès qu’il est sorti, elle fléchit. Elle se redresse. Elle regarde le berceau.) Et je t’oubliais, toi, dans mon chagrin… Je ne pensais qu’à moi. (Elle s’approche en pleurant.) Pauvre petit malheureux ! Je te demande pardon de t’avoir donné la vie… Ce n’est pas tout à fait de ma faute tout de même !… Qu’est-ce que tu deviendras, toi aussi… Et si je mourais ?… Alors ça y est, tu n’as plus de père, mon petit… Pendant ce temps, tu dors les poings fermés… Non, je l’ai éveillé… Le voilà qui s’éveille… Ah ! Dieu de Dieu… Si tu pouvais dormir, mon petit… longtemps, toujours… Ton oeil bleu qui s’ouvre… ta menotte qui se tend… Nous voilà tout seuls… mon gros…

(À ce moment, la porte étant restée ouverte, Madame Chapard passe la tête.)

MADAME CHAPARD.

Dites donc, ma fille… Tenez, j’avais tort tout à l’heure, j’étais à la rogne. Le voilà le vrai bonheur. Je ne l’ai jamais eu, moi, telle que vous me voyez.

(Jeanne évite de retourner la tête pour ne pas montrer ses larmes et parle de dos à Madame Chapard.)

JEANNE.

Le bonheur !… (En essuyant ses larmes du revers de sa manche.) Madame Chapard !


MADAME CHAPARD.

Ma fille !


JEANNE.

Le travail que vous me proposiez chez les gens à trois francs la journée, vous savez… Eh bien, ça y est ! j’accepte… Je suis libre, maintenant.


MADAME CHAPARD.

Parfait. Alors je vais les avertir. Quand commenceriez-vous ?


JEANNE.

Quand ?… Mais demain. Pourquoi pas ? C’est trop tôt ? Eh bien, après-demain. Il faut, n’est-ce pas ?… il faut ! Des femmes comme nous, ça ne peut pas se reposer bien longtemps sur la terre !


MADAME CHAPARD.

Fourrez-vous-le dans la caboche. Y a toujours un moment qui vient où c’est fini, la rigolade. Je vois bien que ça vous tracasse, hein ! ça vous embête de reprendre le collier. Acré, ma fille, si t’as eu du bon, tout au moins, c’est toujours ça de pris… Faut maintenant que ces petits didis (Elle lui tapote les mains.) se remettent à piquer à la machine… Fini le bon repos !… Et je te gomberge par-ci… et je te gomberge par-là…


JEANNE.

Fini, le bon repos ! Madame Chapard, fini ! Le beau temps, comme vous dites, on ne peut pas dire que ça dure des éternités… non, ça, pour sûr…


MADAME CHAPARD, (s’approche du berceau, fait la risette à l’enfant, lui chatouille le menton et commence à chanter, en tapant ses mains l’une contre l’autre pour rythmer l’air, pendant que derrière elle Jeanne pleure silencieusement.)

Ils sont partis
Les gens de mon village…
Ils sont partis
Les gens de mon pays…
Les gens de mon village,
Les gens de mon pays…


RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

Le cabinet de travail de Levasseur, chez lui. Intérieur riche et bourgeois. Mobilier Empire. Grand bureau au milieu de la scène. Au fond, la salle à manger ; elle est fermée, au lever du rideau, par une grande porte vitrée garnie de rideaux. La pendule marque onze heures et demie.



Scène PREMIÈRE


LEVASSEUR, UN SECRÉTAIRE puis UN DOMESTIQUE


LEVASSEUR, (à son bureau.)

Eh bien ! mon cher, alors filez à leur nouveau siège social. Remettez ça à leur chef du contentieux, d’abord… c’est une chose à part… Et, quant à l’affaire en elle-même, dites bien à Granet et à son associé que je vais réfléchir…


LE SECRÉTAIRE.

Bien, Monsieur Levasseur.


LEVASSEUR.

Que… dame… cinq cent mille francs, c’est cinq cent mille francs. J’allais mettre, en principe, une somme analogue dans une usine d’obus… mais ces achats de rails de chemin de fer pour les repasser à l’État, c’est tout autre chose !… Ils ont beau assurer que l’affaire donnera un bénéfice de dix millions… c’est des chiffres sur papier, tout ça !… Il me faut des garanties.


LE SECRÉTAIRE.

Il y a déjà des propositions fermes de rachat de la Hollande.


LEVASSEUR.

Ce n’est pas, vous le concevez, que je cherche, en dehors de nos usines, à gagner beaucoup d’argent avec cette sacrée guerre !… Mes usines me rapportent suffisamment… J’ai gagné beaucoup… beaucoup trop… mon cher… C’est gênant, même… Seulement, que voulez-vous, un industriel n’a pas le droit de ne pas faire fructifier son œuvre… Ne pas fructifier, c’est péricliter. Le principe en affaires est absolu… Et puis, je ne suis pas seul… Ma famille… Bref, je ne demande pas mieux que de placer ce bénéfice en partie dans une affaire intéressante… Encore faut-il que je la connaisse… C’est le risque de tous ces trafics de guerre, que nous nous cassions le nez tout à coup !


LE SECRÉTAIRE.

Oh ! Monsieur Levasseur, à l’heure actuelle, il suffit d’avoir des capitaux… Tout est bénéfices… C’est le miracle de l’époque.


LEVASSEUR.

Je sais bien… Je sais bien… Et puis, n’est-ce pas du tripotage un peu, ça ?


LE SECRÉTAIRE.

Vous me faites rire !… Vous, un homme de votre intelligence, employer des mots pareils !


LEVASSEUR.

Je suis un peu retardataire, c’est vrai !… Il faut marcher avec son temps !… Et votre fils, au fait, je ne vous ai pas demandé…


LE SECRÉTAIRE.

Très bien, très bien, je vous remercie… Pour l’instant, il est non loin de Vauquois, mais en pleine santé… Je touche du bois… Il y a quinze jours, il était en permission.



LEVASSEUR.

Allons, tant mieux, tant mieux ! (On frappe.) Qu’est-ce que c’est ?… Entrez. (Au domestique qui entre.) Non, inutile, je vous ai dit que je ne voulais recevoir personne avant déjeuner.


LE DOMESTIQUE.

Cette personne a insisté… Elle m’a dit de remettre cette lettre à Monsieur.


LEVASSEUR, (lisant.)

Chambre des députés… Tiens, c’est de Sermieux… Ah ! ça, indispensable, foutre !… Sermieux… il est de toutes les commissions… (Au domestique.) Faites entrer… Attendez que Monsieur soit sorti… Alors, au revoir, mon bon. Rapportez-moi la réponse demain matin.

(Il sort.)

LE SECRÉTAIRE.

Au revoir, Monsieur Levasseur… J’espère, à demain matin.


LEVASSEUR.

Quelle heure est-il ?… Dites à la cuisine que le déjeuner soit servi exactement à midi… J’ai un rendez-vous à Bois-Colombes vers une heure et demie.


LE DOMESTIQUE.

Parfaitement, Monsieur.

(Il sort. Levasseur reste seul.)


Scène II


LEVASSEUR, JEANNE

(Jeanne entre, avec une robe claire sous un manteau noir.)

LEVASSEUR.

Vous !… Sapristi !… Pourquoi avez-vous employé un pareil moyen de vous introduire ici ?… Sous un faux nom… Avec une lettre de recommandation ?… Que signifie ?


JEANNE.

Je vous demande pardon… Je tenais à ne pas essuyer de refus.


LEVASSEUR.

Vous pouviez au moins m’écrire… réclamer un rendez-vous. Vous savez que je ne vous l’aurais pas refusé… C’est très inconvenant ce que vous avez fait là !


JEANNE.

Ce que je voulais vous dire ne souffrait pas de retard !


LEVASSEUR.

Chez moi !… Dans mon domicile conjugal !… Ah ! par exemple, c’est la première fois !


JEANNE.

La première fois… et la dernière, allez… Rendez-moi cette justice qu’en trente ans, pas loin en tout cas, je ne vous ai pas souvent importuné. Il y a bien douze ans que je vous ai demandé de venir chez moi pour un règlement dont vous avez bien voulu me décharger… Depuis ce jour où je vous ai reçu dans mon petit sixième du passage des Abbesses, jamais nous ne nous sommes revus… Je crois bien même n’avoir pas eu l’occasion de vous écrire plus de deux ou trois lettres… Ce n’est pas après ce temps-là que je changerai ma manière !


LEVASSEUR.

Oui, vous avez toujours été très délicate, Jeanne, en toute occasion… je me plais à le reconnaître.


JEANNE.

Parce que vous avez toujours été très bon !… Oh ! ne faites pas ce geste de dénégation… Au fond, vous avez fait tout ce que vous avez pu… Il n’aurait pas été raisonnable d’épouser à vingt ans la couturière à la journée de votre mère ! Ce sont là des choses insensées ! Quant au petit !… Évidemment, peut-être auriez-vous pu le reconnaître… Du moins par la suite… quelques années plus tard… Mais vous avez toujours subvenu à son éducation… Oui, j’ai tellement regretté pour Paul que vous ne l’ayez pas reconnu… Seulement, nous étions si jeunes à ce moment… On ne pouvait pas exiger ça de vous… Mais combien de fois dans la vie, mon garçon ne m’a-t-il pas dit : « Vois-tu, j’aime mieux porter ton nom, maman… ton nom de travailleuse et de brave femme du peuple !… En quoi cela me gêne-t-il de m’appeler Boulard, je te le demande un peu, au lieu de m’appeler Levasseur !… » Oui, il répétait ça souvent… C’est lui qui m’a quelquefois apaisée… et toujours aidé à comprendre ! Voyez-vous, je n’exagère pas, vous avez été réellement bon. Du moins comme on peut l’être dans la vie… Vous vous êtes occupé de la question matérielle toujours très discrètement et largement… Je n’ai rien à vous reprocher !… Au moment où Paul a voulu entrer à la Compagnie du P.-L.-M., vous avez appuyé de l’épaule… alors !…

(Elle fait un geste vague.)

LEVASSEUR.

Et maintenant ?

(Jeanne essaie de parler, puis elle paraît prise d’une faiblesse.)

JEANNE.

Je vous demande pardon !…


LEVASSEUR.

Vous souffrez ?


JEANNE.

Un peu d’émotion… beaucoup même !


LEVASSEUR, (il la fait asseoir.)

Vous avez mauvaise mine, en effet… Vous ne vous sentez pas malade, depuis quelque temps ?… Voulez-vous que je vous envoie mon docteur ? qui est en même temps un ami… un homme excellent !…


JEANNE.

Non, non, merci… je ne suis pas malade du tout… Oh ! le coffre est solide !


LEVASSEUR.

Jeanne, peut-être devriez-vous, à votre âge, ne plus travailler…


JEANNE.

Ne plus travailler !… Qu’est-ce que je deviendrais alors, merci bien !… Et, d’ailleurs, je ne me fatigue pas… maintenant je suis surveillante au bureau de Passy.


LEVASSEUR.

Ah ! vous êtes surveillante ?


JEANNE.

Oui, depuis deux mois ! ça fait que j’ai changé de domicile pour ne pas habiter trop loin du bureau.


LEVASSEUR.

Vous avez congé aujourd’hui ?


JEANNE.

J’ai plusieurs jours de congé.


LEVASSEUR, (changeant de conversation.)

Et… votre fils est toujours au 130e d’infanterie ? Vous avez de bonnes nouvelles de lui ?


JEANNE.

J’en ai eu d’excellentes jusqu’au 30 du mois dernier… À cette date, il avait échappé à tout… Il a été de Verdun… de Vimy… puis sur l’Aisne et au repli des Allemands, et…


LEVASSEUR, (gaiement.)

Tant mieux ! tant mieux !… que cela continue, mon Dieu ! Je devine, ma pauvre Jeanne, tout ce que cette absence et ce danger perpétuel doivent vous faire souffrir dans votre solitude !… Quel surcroît de tristesse, pour tout le monde, aura été cette guerre !… Bah !… elle ne saurait plus être longue maintenant… C’est une affaire de mois… Et votre fils retrouvera non seulement sa place au P.-L.-M., mais une situation très améliorée… qui lui sera fichtrement bien due !… car on va être d’une générosité, après la victoire, pour ces héros ! Vous verrez ça ! L’après-guerre sera une époque rudement intéressante et rémunératrice pour ceux qui auront été à la peine ! Quel âge a-t-il déjà exactement ? Vingt-huit ou vingt-neuf ans, maintenant ?


JEANNE.

Vingt-neuf. Paul est de la classe 1908, rappelez-vous. Il est du 12 avril 1888, le 12 avril !


LEVASSEUR, (après un temps.)

Écoutez-moi, répondez-moi sincèrement, est-ce vous ?… est-ce lui ?… enfin lequel des deux a eu l’idée très touchante… oui, très touchante et qui m’a remué en effet, de m’envoyer, l’année dernière, sous enveloppe, sa photographie en poilu !


JEANNE.

C’est moi, je savais que cela vous ferait tout de même plaisir d’avoir ça.


LEVASSEUR, (remonte au-dessus du bureau.)

Je l’ai mise dans un coin à part… et quelquefois… j’ouvre le tiroir…


JEANNE.

C’est vrai… c’est vrai, dites ?


LEVASSEUR, (à Jeanne qui pleure.)

Chut ! chut ! dominons-nous… Ah ! que la vie est mal faite, injuste… Nul plus que moi ne l’a senti, et parfois très cruellement… J’ai, toute mon existence, été partagé entre mes devoirs et mes timidités… On pourrait me mal juger, si l’on me jugeait seulement à mes actes !


JEANNE, (simplement.)

Pas moi !… Des paroles, comme celles que vous prononcez là, tenez, même quand on ne les entend que tous les dix ans, ça suffit à vous consoler de tant de peines supportées !… Allez, je vous connais… et, en toute sincérité, je le répète : vous ne pouviez pas beaucoup mieux que ce que vous avez fait…


LEVASSEUR, (haussant les épaules dans son fauteuil.)

Est-ce encore un reste d’illusion de votre jeunesse qui vous fait dire cela de moi ?


JEANNE.

Non… Je sais que vous avez obéi, comme bien des hommes, à des raisons graves qu’il n’était pas en votre pouvoir d’enfreindre… C’est vrai !… et peut-être avez-vous souffert en silence plus qu’on ne pourrait le croire de cet abandon volontaire que vous avez fait de votre fils !… Et, tenez, s’il m’arrivait de grands malheurs… (Petit mouvement de Levasseur.) Si je devenais infirme, impotente, ou si je mourais… Eh bien ! au fond de vous, sans rien dire, je suis persuadée que vous accorderiez souvent plus d’une pensée à ce que fut notre jeunesse d’un moment… Aussi…


LEVASSEUR, (l’interrompant doucement.)

Pourquoi voulez-vous m’émouvoir aujourd’hui ? Ce n’est pas dans vos habitudes, Jeanne… Vous êtes malheureuse ?…


JEANNE, (reprenant avec effort.)

Aussi, je ne voudrais pas, si le malheur, précisément, le vrai tombait sur nous, Levasseur. Nous ! nous, c’est-à-dire mon fils et moi, je ne voudrais pas que vous l’appreniez brusquement, sans préparation, parce que je sais, moi, que votre cœur est bon !


LEVASSEUR.

Ah ! ça, voyons… vous m’inquiétez diablement, savez-vous. Que signifient ces paroles bizarres ? On dirait que vous voulez amortir une triste nouvelle !… Blessé ?… gravement ? Quoi ?… Hein… Hein ?… Vous ne répondez pas. Il y a une chose sûre, en tout cas, c’est qu’il n’est pas mort, puisque vous n’êtes pas en deuil… Et c’est la première pensée qui m’est venue quand vous êtes entrée… Mais, dès que je vous ai vue avec cette toilette claire, l’idée a été écartée.


JEANNE.

Oui, la robe noire, le crêpe arrivant tout à coup par une porte… c’eût été plus bref encore qu’un télégramme ! Maintenant, il y a bien cinq minutes que je suis là… cinq minutes que vous êtes un peu réhabitué à entendre parler malechance… Alors, le moment sera moins dur… Et puis… et puis… moi, je n’en peux plus ! (Elle éclate en sanglots.) Paul !… Mon Paul !


LEVASSEUR.

Mais c’est épouvantable ! Jeanne, dites-moi que je comprends mal…


JEANNE, (éclatant.)

Ton fils est mort… Entends-tu !… Ton fils est mort !

(Levasseur tombe assis, se prend la tête dans les mains.)

JEANNE.

Ça te fait de la peine, hein ?… Mon grand chéri n’est plus ! Il y a deux jours que je l’ai appris… Des mitrailleuses allemandes l’ont fauché du oôté des Éparges… On l’a vu tomber en reconnaissance… Il est mort comme un brave, car ç’a été un soldat admirable… Deux citations… Son capitaine m’a écrit… Je te raconterai… Je n’ai pas le cœur pour le moment. Tu pleures ! Ah ! c’était ton fils tout de même… Tu le sens maintenant… Ça te fait mal… Il avait tes yeux… Ah ! si tu l’avais connu !


LEVASSEUR.

Tais-toi… Tais-toi… Qu’est-ce que tu vas devenir, infortunée ?…


JEANNE.

Moi ! Ah ! mon Dieu !… Moi !… En voilà une chose qui n’a pas d’importance… Plus vite ce sera fini, mieux ce sera !… Seulement, je connais la vie… Je sais que je suis solide… Le jour heureux n’est pas près de venir… Je tiens de ma mère qui est morte à quatre-vingts ans… Mais qu’est-ce que ça fait !… Est-ce qu’il s’agit de moi !… Si tu l’avais connu, tu aurais vu quel chic bonhomme c’était, ton fils !… Tous ceux qui ont pu l’apprécier me l’ont dit ! Déjà, dans ses études, tu sais qu’il avait été demi-boursier ? Et à la Compagnie du P.-L.-M., l’ingénieur du matériel m’avait dit… (Elle s’interrompt.) Mais à quoi bon ! À quoi bon tout cela, maintenant ?… C’est du passé. Sa mort le peint tout entier… Il ne pouvait pas ne pas mourir ! Je le savais bien !… Oh ! il n’était pas spécialement militariste… Au contraire, il m’avait dit : « Maman, la guerre est une ignominie… Mais puisqu’il faut… Eh bien… Allons-y ! » Et il y a été ! Il a eu une conduite admirable au feu… Toujours en avant… Et puis, modestement, sans phrases, même au régiment, un bon petit employé !… Comme il disait, « un bon ouvrier ». Je te raconte tout ça, pêle-mêle… je m’embrouille, je mélange, mais c’est parce que je veux que tu saches ce qu’il était… quelle était sa valeur… et qu’il est mort en faisant ce qu’il a fait toute sa vie, simplement, dans son petit coin, sa tâche… Si ç’avait été ton fils aux yeux du monde, eh bien, crois-moi sur parole, tu pourrais en être fier !


LEVASSEUR.

Mon fils !… ce mot… Et, pourtant… Pourtant, Jeanne, cette paternité, je la sentais, même en l’étouffant !… Il y avait un regret dans ma vie, un regret obscur, persistant, auquel je ne me laissais pas aller, par volonté, mais un regret, Jeanne, c’est quelquefois plus douloureux qu’un remords !… Et ce que tu me dis de sa fin multiplie ce regret de ne pas l’avoir connu, apprécié, aimé… Il n’est plus… Voilà !… Je revois cette façon un peu penchée de se tenir, que j’avais dans ma jeunesse…


JEANNE.

Et il ne t’en voulait pas, tu sais !… Il t’était reconnaissant de la rente que tu avais assurée sur nos deux têtes… Il parlait rarement de toi, c’est vrai ! Pourtant, l’année avant la guerre, il t’avait rencontré dans une exposition industrielle au Grand Palais… où tu avais un stand… Il est rentré en disant : « Il m’a reconnu, certainement, à la façon dont je l’ai fixé. Il ne m’a plus quitté des yeux tout en parlant à des messieurs ! Il était pâle… Je sentais chez cet homme une grande émotion… Je suis sûr de ne pas m’être trompé… »


LEVASSEUR.

Il se trompait, pourtant… Il a cru…


JEANNE, (comme avec une déception.)

Ah !… Ce jour-là, il m’a parlé de toi en termes très indulgents, avec une grande sérénité, une grande bonté ! Si tu l’avais connu, tu l’aurais aimé, va !… Dire que tu n’auras même pas entendu le son de sa voix… Tu ne l’as connu que dans des langes…


LEVASSEUR.

Je l’ai rencontré jadis… à quinze ans… Je garde trois ou quatre visions de lui… Mais celle qui subsiste surtout, Jeanne, celle qui s’impose à moi en ce moment, c’est celle-ci : une chambre défaite… un lit… un berceau… deux petits poings recroquevillés !… Je vois la lampe… là… à droite… l’ombre portée de la tête sur le linge blanc…


JEANNE.

Et moi qui ai trente ans de souvenirs remplis de lui… Je me demande si ce sera suffisant pour m’intéresser à ce qui me reste à vivre !… Car maintenant, si tu savais, ces souvenirs à lui, ça me paraît ne faire qu’un tout petit paquet d’années, si petit ! si petit !… Il est vrai que le souvenir, je l’ai déjà usé à l’avance depuis qu’il était parti au front !… Je savais qu’il ne reviendrait pas… J’en étais sûre… comme beaucoup de mères… J’en avais fait le sacrifice dès le départ… Il était mort pour moi depuis si longtemps que, tu vois, je peux t’en parler le cœur fendu, mais déjà comme s’il s’agissait d’un deuil arriéré… catalogué… Je pleure, mais ce sont déjà des larmes habituées… Tu vois, j’ai toute ma présence d’esprit… je mange… je vais… Je reprendrai mon travail dans quelques jours… Ce n’est pas une souffrance à hurler. Non, c’est une sorte d’empoisonnement… Voilà… je me dis, ce sera long, très long… seulement, j’ai la certitude que, tout de même, j’en mourrai… Alors, cette pensée me console un peu de ne plus entendre ouvrir la porte et crier tout à coup dans le dos : « B’jour maman ! Ça va la petite santé ? » (Elle fond en larmes.) Mon Dieu ! Mon Dieu !


LEVASSEUR, (très ému, allant à elle.)

Pauvre, pauvre femme, que je plains de tout mon cœur… Je veux améliorer désormais ta vie, tâcher dans une certaine mesure, au moins…


JEANNE.

Mais non ! mais non ! Tu n’es pour rien dans cette abomination. Ne t’excuse pas… Ce n’est pas à cause de toi qu’il est mort, n’est-ce pas ?… Tu l’aurais reconnu, ce serait le même prix, au bout du compte… Alors ?… Seulement, je suis contente que tu aies pu me recevoir, que je t’aie annoncé moi-même le malheur.


LEVASSEUR.

Avec des précautions si touchantes !


JEANNE.

Et aussi que tu saches par moi que, précisément, parce qu’il n’était pas fait pour la guerre, lui si doux, si tendre, il a tenu à ne reculer, devant aucun danger, aucune attaque… Je suis sûre que de ça, tu es un peu fier, n’est-ce pas ?… Dis-le-moi, ça me fera plaisir !


LEVASSEUR.

Hélas ! tu me demandes inlassablement de revendiquer l’orgueil d’une paternité, alors qu’il ne s’agit plus que de pleurer sur des cendres… Être fier de celui dont j’ai abandonné la vie, et qui me donne cette leçon de devoir par sa mort, voilà où j’en suis réduit !… Voilà ce que tu exiges de moi ! Mon fils !


JEANNE.

Oui, ton fils, et bien à toi !… bien de ta chair ! Ah ! tu le sens, maintenant qu’il n’est plus ! Excuse-moi, jusqu’ici, chaque fois que je t’ai vu, jamais je n’ai osé te tutoyer !… ce ne sera pas pour longtemps… La prochaine fois, j’aurai repris l’habitude… Mais aujourd’hui… je ne pouvais pas faire autrement, n’est-ce pas, que de te crier (Avec désespoir.) : « Ton fils est mort !» …


LEVASSEUR.

Et à moi aussi… dans la douleur… tout naturellement, tu le vois, le tutoiement est revenu !… Les pauvres vocables qu’on s’est donnés dans la jeunesse nous remontent aux lèvres… Oh ! notre intimité de jadis a été bien mince ! Quelques heures volées à la discipline du lycée, les folies d’un mauvais garnement qui cherche ses distractions au domicile paternel… Mais, tout de même, nos lèvres ont prononcé certains mots… et elles les retrouvent aujourd’hui, trente ans après… pour la mort comme pour la naissance !


JEANNE.

Oh ! je sais bien que tu n’as jamais éprouvé d’amour, même une heure, pour la pauvre ouvrière en journée qui mit au monde ce gosse de hasard !… Je te vois encore, toi, avec ta pièce de dix-neuf ans, tout épouvanté de cette naissance, essayant de la cacher à tes parents… Maintenant, regarde, sa mort est presque aussi anonyme que sa naissance… Tu devras la cacher comme tu cachas son arrivée au monde ! Mais, lui, lui ! il voulait te parler, pourtant !… (Elle se lève et prend son petit sac, sur le bureau.) Il avait quelque chose à te dire ! Il te l’a dit, Gabriel !… Quoi ?… je n’en sais rien ! mais tu vas être fixé là-dessus… Voilà pourquoi aussi je voulais te voir au lieu de t’écrire ! Je voulais te remettre ça !… Avant son départ, il avait classé quelques papiers et, bien en évidence dans un tiroir, il y avait cette lettre… La voici… À mon père, si je ne reviens pas. Prends…

(Elle la lui tend. Il la décachette avec émotion, il lit. Des contractions de tout le visage indiquent l’angoisse intérieure.)

LEVASSEUR.

C’est simple… c’est très beau !… Un grand cœur, celui qui a pu écrire ces paroles mesurées, si dignes et si simples, si naturelles ! Lis… Comme c’est beau !

(Il lui tend la lettre. Elle lit en pleurant.)

JEANNE, (regardant Levasseur.)

Ah ! je le reconnais bien là !… Oui, c’est bien ce que je pensais qu’il t’avait écrit… des mots d’adieu : Mon père, je ne vous ai pas assez connu pour vous dire ici un adieu… Tiens, reprends ça… dépêche-toi… J’aime mieux ne pas lire, ça me fait trop de mal !


LEVASSEUR, (timidement, il embrasse la lettre. Il la place dans son portefeuille. Un silence.)

Jeanne, tu sais que je réservais une dot à cet enfant. Cet argent sera reporté immédiatement sur ta tête. J’entends que tu vives dans le plus large confort. Si tu persistes à travailler pour occuper tes heures douloureuses, je tiens au moins à ce que…


JEANNE, (avec un geste vague.)

Bah ! que veux-tu que ça me fasse ! Je n’ai plus besoin de confort ! au contraire, il faut que je travaille ! sans quoi je mourrais ! Ce qui m’intéressait dans la vie, c’était l’avenir de Paul, le ménage qu’il se serait créé… Tiens, il connaissait une jeune fille du quartier… la fille d’une quincaillière… au coin de la rue où nous habitons, près…

(Entre brusquement un jeune homme très élégant sous son costume militaire, impeccable, sanglé de cuir.)


Scène III


Les Mêmes, PHILIPPE


PHILIPPE.

Je te demande pardon, papa… Tu as quelqu’un, mais j’ai absolument besoin de te parler une minute… ça presse, c’est important.


LEVASSEUR, (vivement.)

Pas maintenant, pas maintenant ! Je suis occupé, tu vois bien !


PHILIPPE, (saluant.)

Madame, je vous demande pardon. Une minute… Il faut absolument que tu donnes un coup de téléphone… Écoute… je…


LEVASSEUR.

Non, non, non ! je te prie de me laisser !… Voyons, qu’on ne me dérange pas !… Attends que j’aie terminé, s’il te plaît. Je t’appellerai quand je serai seul.


PHILIPPE.

Mais il faudrait qu’avant déjeuner…


LEVASSEUR, (coupant avec sécheresse.)

Assez, à la fin ! Tout à l’heure…

(Philippe obéit et se retire à gauche, premier plan.)


Scène IV


LEVASSEUR, JEANNE


LEVASSEUR.

Je suis navré ! Je comprends la peine odieuse que cette rencontre a dû te faire !


JEANNE.

Évidemment, sur le moment, ça m’a saisie ! Mais je ne suis pas jalouse du bonheur des autres… Il est beau !… C’est un beau garçon, votre fils !


LEVASSEUR.

Ah ! pour celui-là, tu dis vous ! À tes yeux, je comprends, ma pauvre Jeanne, ce n’est pas le fils légitime !… Il a vingt-cinq ans. Je l’ai eu trois ans après mon mariage.


JEANNE.

Quatre ans de moins que Paul ! Il est en permission, en ce moment ?


LEVASSEUR, (embarrassé.)

Non… non… Il est… il est à la censure.


JEANNE.

Ah !

(Un silence.)

LEVASSEUR, (vivement.)

Voyons, Jeanne, reprenons ce que nous disions à propos de ton avenir, et qui a son importance… Je reconnais que ce n’est pas le lieu où nous pouvons régler une pareille question… Il ne faut pas attirer l’attention des miens sur un chagrin dont ils me demanderaient la cause… Chez toi, Jeanne, ce soir ou demain, si tu le veux bien, en tête à tête… Là, au moins, nous pourrons laisser aller notre cceur… Tu me parleras de lui… tu me donneras tous les détails de sa mort… Et, de mon côté, je m’arrangerai, tu peux être sûre que…

(Entre Madame Levasseur.)


Scène V


Les Mêmes, MADAME LEVASSEUR


MADAME LEVASSEUR.

Mon ami, tu as renvoyé Philippe, c’est très bien… mais il est de toute nécessité que tu saches ce qui se passe… Il n’y a pas une minute à perdre… et tu n’as pas l’air de t’en douter.


JEANNE.

Je m’excuse, Madame, d’avoir retenu Monsieur Levasseur. Je me retire.


LEVASSEUR, (expliquant.)

Madame est la femme d’un de mes employés du temps de l’usine de Montrouge, Boursault, un contremaître… Elle vient m’annoncer la mort de son fils, tué au champ d’honneur, ces jours-ci, dans des conditions particulièrement pathétiques… Tu comprendras, ma chère amie, que je n’aie pas interrompu le récit d’une douleur qui vient de m’émouvoir moi-même presque aux larmes.


MADAME LEVASSEUR, (allant vers Jeanne.)

Oh ! alors, c’est moi qui m’excuse maintenant de vous avoir interrompus et de vous avoir blessée sans le vouloir ! Un fils !… Ah ! mon Dieu ! vous avez perdu votre fils à la guerre, Madame ! Je n’imagine pas de plus grande douleur !… Je vous prie de croire que si j’avais pu deviner qu’une mère était en train de pleurer ici, entre ces quatre murs, la perte de son enfant, j’aurais attendu pour dire à mon mari ce que j’avais à lui dire de pressé.


JEANNE.

Je vous remercie, Madame… D’ailleurs, j’ai fini, je n’ai plus rien à raconter à Monsieur Levasseur… Il a bien voulu m’écouter et me témoigner sa sympathie !


LEVASSEUR.

Alors, c’est formellement convenu. Comptez sur moi. Vous aurez la visite de la personne que je vous ai désignée et qui pourvoira à tout… Quand préférez-vous ?… Le soir ?


JEANNE.

Demain, si vous voulez bien.


LEVASSEUR.

Demain après-midi, vers trois heures ?… Entendu.


JEANNE, (s’efforçant de sourire.)

Je suis un peu étourdie encore… Mon manteau, où l’ai-je mis ? (À Madame Levasseur.) Vous voyez, Madame, je n’ai pas encore mes habits de deuil. Mais un vieux manteau noir et des yeux rouges, dans la rue, ça suffit pour nous désigner et pour qu’on dise : « En voilà encore une ! »


MADAME LEVASSEUR, (l’aidant à mettre son manteau et sur un geste d’excuse de Jeanne.)

Si une mère, Madame, ne comprenait pas votre douleur, qui la comprendrait jamais ? Quand on a aimé, chéri, protégé, gâté même son enfant, rien qu’une pareille idée vous fait passer des frissons ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! que pareille chose m’arrive et je ne sais pas ce que je deviendrais ! Je vous plains sincèrement de tout mon cœur, sans vous connaître !


JEANNE.

Merci, Madame. En revanche, je vous souhaite d’être une mère heureuse !


MADAME LEVASSEUR.

Dieu vous entende !… (À son mari.) Le fils de Madame n’était pas de l’usine…


LEVASSEUR.

Non, non… le père seulement !


MADAME LEVASSEUR.

Alors dans ce cas, Madame, au moins, il vous reste…


JEANNE, (l’interrompant en la regardant bien dans les yeux.)

Pas même ! Mon fils était orphelin, Madame… Adieu, Madame, et encore merci, Monsieur Levasseur.

(Elle sort.)


Scène VI


LEVASSEUR, MADAME LEVASSEUR


MADAME LEVASSEUR.

Pauvre femme ! quelle horreur ! Tiens, cette vision au moment même où j’arrivais, le cœur battant, pour t’annoncer une nouvelle épouvantable, me met encore plus sens dessus dessous !


LEVASSEUR.

Une nouvelle épouvantable ! Laquelle ?


MADAME LEVASSEUR.

Philippe va être obligé de quitter la censure !… C’est Terroul lui-même qui vient de le lui annoncer… Une circulaire terriblement sévère du nouveau ministre de la Guerre vient d’être lancée ce matin… Ordre de récupérer tout ce qui est récupérable pour le service armé… Terroul lui a dit lui-même : « Je ne vais pas pouvoir vous garder plus de huit jours. Trouvez-vous une autre situation d’ici là… » À la propagande, même circulaire, même application… Huit jours, c’est impossible !… Heureusement, tu es là ! Tu as de l’influence sur Terroul. Il faut absolument que tu obtiennes de lui qu’il garde Philippe encore un mois ! Dans un mois, nous nous serons retournés, la situation sera réglée… Il ne peut pas ne pas être versé dans l’auxiliaire… Tu vas donc commencer par téléphoner tout de suite à Terroul… Moi, cet après-midi, j’irai chez Madame Verrhoven, qui a le bras long ! Hein ! Eh bien ! qu’est-ce que tu as à rester affalé comme une bouée sur la plage… Je parle toute seule ! Quand tu resteras une heure à réfléchir, les choses n’en seront pas plus avancées… Il faut se décarcasser tout de suite. Quelle chiffe ! Allez ! téléphone à Terroul !


LEVASSEUR.

Je n’ai aucune envie de téléphoner à Terroul.


MADAME LEVASSEUR.

Je comprends ça, ce n’est pas réjouissant !


LEVASSEUR.

Il s’agit d’une circulaire parfaitement légitime.


MADAME LEVASSEUR.

D’accord.

(Elle décroche le récepteur et le lui passe.)

LEVASSEUR.

Laisse ça. Qu’est-ce que tu veux que je lui dise à Terroul ? Et puis, franchement, très franchement, je désapprouve cette nouvelle intervention… Nous avons l’air…


MADAME LEVASSEUR.

Nous avons l’air… oui… il est possible que, pour les gens superficiels, nous ayons l’air… Mais nous deux nous savons très bien que, s’il n’a aucune maladie organique avérée, la constitution nerveuse de Fifi en ferait une recrue pour les hôpitaux, si…


LEVASSEUR, (interrompant, agacé.)

Oh ! je t’en prie, n’appelle pas ton fils tout le temps Fifi !


MADAME LEVASSEUR.

Je ne l’appelle pas tout le temps.


LEVASSEUR.

Non, mais chaque fois que tu le crois en danger… que tu le sens diminué, en proie aux contraintes de la vie, alors il redevient Fifi… C’est un peu ridicule… Donc, Philippe…


MADAME LEVASSEUR.

Et toi, tu prononces ce mot fortement, comme s’il s’agissait de je ne sais quoi, d’un taureau ! Donc Philippe…


LEVASSEUR, (continuant.)

…Sans être un hercule, jouit d’une santé parfaitement tolérable.


MADAME LEVASSEUR.

Il frise l’auxiliaire !


LEVASSEUR.

Il frise…


MADAME LEVASSEUR.

Qu’est-ce qui te prend, aujourd’hui ?… Fifi a toujours été très délicat et nous ne l’avons élevé, tu le sais, toi le premier, qu’au prix des soins les plus assidus… S’il a bonne mine, en apparence, c’est d’abord grâce au costume militaire qui lui donne un air sportif et qu’il porte fort bien.


LEVASSEUR.

Allons, personne ne nous entend, Adèle ! tu te rends si bien compte que ce sont des arguments pour la galerie et que Philippe ne devrait pas être a la censure, que, dernièrement, je t’ai entendue affirmer devant des gens : « Notre fils a été très éprouvé par les gaz… » À ce point, ma parole, qu’en t’entendant débiter cette histoire, je me suis sincèrement demandé s’il n’y avait pas eu une fuite dans la salle de bains ou au compteur de la cuisine.


MADAME LEVASSEUR.

C’est ça, fais de l’esprit ! Et quel esprit ! ramassé dans les journaux illustrés que tu lis sans doute chez ton coiffeur !


LEVASSEUR.

Eh bien, non… non !… Je me refuse à ces nouvelles démarches… là !


MADAME LEVASSEUR.

Tu dis ?… toi… toi !…


LEVASSEUR.

Parfaitement !… J’en ai assez !… Ton affolement nerveux de mère, aux premiers temps de la guerre, m’avait gagné ! J’ai supporté vaillamment que notre fils devienne chauffeur !…


MADAME LEVASSEUR.

Oh ! à Bordeaux seulement… et avec le gouvernement !


LEVASSEUR.

Qu’il mange à l’office et reçoive des pourboires ! J’ai respiré quand nous sommes parvenus à la maison de la presse et à la censure… parce que, ça, au moins, ce sont des services titularisés, mais, puisqu’un ministre vient y faire une sélection pour le service armé, eh bien, je ne bougerai pas personnellement, na ! J’en ai assez ! Si tu crois que c’est gai pour un homme important comme moi, un industriel notoire et qui n’a pas perdu à la guerre… au contraire… de subir tout le temps ces regards ironiques faussement bienveillants et d’avoir à regarder la pointe de mes souliers en murmurant : « Oui, la santé chancelante de notre fils !… »


MADAME LEVASSEUR.

Ah ! le voilà, le cri du cœur !… la vanité !… Tiens, inconsciemment, tu viens de te révéler tout entier ! Ce n’est pas ton âme de père, tes convictions de directeur de conscience qui te font sacrifier ton fils… C’est pour ne plus avoir à faire des démarches gênantes, tout simplement ! C’est pour ne plus avoir à supporter le sourire goguenard de quelques malveillants amis ou confrères. Ah ! je les connais, tes mesquineries de caractère, va !… Il n’y avait qu’à t’entendre prononcer à l’instant : « Un homme important, un industriel notoire ! » Ah ! là ! là ! tu en avais plein la bouche… Moi, je suis plus franche vis-à-vis de toi, je ne triche pas avec mes sentiments !


LEVASSEUR.

Ah ! foutre non, en effet !


MADAME LEVASSEUR.

J’avoue mes transes, mon effroi !… mon épouvante, qu’aucun raisonnement du monde ne peut arriver à calmer, à surmonter ! Ce sont des tares, des faiblesses, soit ! Mais devant ce refus vaniteux, dont ton fils connaîtra la cause, je t’en préviens, de nous venir en aide, alors que tu pourrais tout, oui, tout… moi, je ne m’incline pas, je t’en avertis ! Les démarches, je les tenterai seule, en attendant la réforme temporaire qui ne saurait tarder… Je me démènerai toute seule… sans ton secours… Seulement, sache-le bien… sache-le… je garderai de ta défection un sentiment qu’il me sera impossible de surmonter. Je te le dis comme je le pense… Il y aura désormais entre nous une ombre que rien ne saurait effacer ! Ce ne sera pas bien gai, non, mais, puisque tu veux que ce soit aussi la guerre entre nous… eh bien, ce sera la guerre !… Par le temps qui court…


LEVASSEUR.

Oh ! (Il frappe brusquement du poing sur la table, puis, quelques secondes après, se reprend et, la figure congestionnée, arpente la pièce.) Ça va… ça va !… c’est entendu… J’ai toujours cédé toute la vie devant toi, je ne me sens pas de force à supporter les représailles ! Je les imagine suffisamment sans qu’il soit besoin de me les décrire à l’avance. Je préfère me déclarer vaincu tout de suite ! Allons-y !… je vais me mettre en campagne !… Je vais aplanir la route de Philippe ! Oh ! je prévois toutes les stations de mon calvaire, toutes, nous les gravirons toutes ! Il a été au service automobile, il y retournera pour quelques mois. Il sera déclaré inapte au service armé… Pendant ce temps, nous l’aurons improvisé métallurgiste ! il se réveillera métallurgiste ! Peut-être alors arriverai-je à le faire mettre en sursis d’appel comme directeur d’une société cuprifère… Pourquoi pas ?… Bon ! le sursis expire… et il est de nouveau déclaré inapte au service armé… Si on récidive, nous le ferons foutre dans les wagons-réservoirs !



MADAME LEVASSEUR.

Cesse de bouffonner ! J’avais cru un instant que tu parlais sérieusement et que tu revenais sur ton mouvement de refus.


LEVASSEUR.

Mais je parle sérieusement, crédieu ! tout ce qu’il y a de plus sérieusement ! Faut-il te hurler que j’accepte ? Donc… à deux heures, je commencerai par aller trouver Terroul !


MADAME LEVASSEUR.

Téléphone-lui. C’est l’heure de son déjeuner, il est sûrement chez lui.


LEVASSEUR.

Tu n’as pas confiance ?


MADAME LEVASSEUR.

Ce n’est pas ça, mais je suis persuadée que l’heure presse. Et il est préférable que Terroul te réponde de son domicile particulier. Téléphone.


LEVASSEUR.

Dans ce cas, il faut que Philippe me donne des renseignements plus détaillés sur la circulaire.


MADAME LEVASSEUR.

C’est juste. Je l’appelle. (Revenant à Levasseur.) Mais ce n’est pas une diversion de ta part ? Es-tu formellement décidé ? Puis-je compter sur toi ?


LEVASSEUR.

Du moment que j’ai pris mon parti, tu peux compter sur moi ! Je vais me mettre en campagne, et je ferai tout ce qu’il faudra faire.


MADAME LEVASSEUR.

C’est bien, Gabriel, merci ! Me voilà un peu soulagée et reprise de quelque espoir… (Elle appelle.) Philippe ! Philippe !

(Philippe entre.)


Scène VII


Les Mêmes, PHILIPPE


LEVASSEUR, (à son bureau.)

Alors, que t’a dit exactement Terroul, tout à l’heure ?


PHILIPPE.

Eh bien, ce que maman a dû te répéter ! Les ordres les plus sévères de recrutement ont été donnés par le ministre. Il paraît qu’il faut désormais faire un nettoyage complet dans tous les services. Terroul m’a dit : « Cherchez-vous quelque chose, c’est une affaire de jours. »


LEVASSEUR.

La prochaine visite sanitaire aura lieu quand ?


PHILIPPE.

Dans un mois environ.


MADAME LEVASSEUR, (avec autorité.)

Tu seras versé dans l’auxiliaire, ça ne fait de doute pour personne… Il s’agit de prolonger ton séjour dans les bureaux jusque-là. Mais si on ne peut pas te garder à la censure ou à la propagande, il faut…


PHILIPPE.

Maman, tout sera bien aléatoire dans cet ordre d’idées ! Et si je suis maintenu dans le service armé… dame, il faut tout prévoir… Alors ! Non… moi, je pencherais vers une solution plus radicale… Interprète dans l’armée anglaise… Qu’est-ce que tu en penses, toi ?


LEVASSEUR.

Moi, ça me paraît très bien…


PHILIPPE.

J’ai bien un filon… Mais il paraît très compliqué, et puis il faudrait aller vivre à Cahors.


MADAME LEVASSEUR.

Cahors ! C’est dans le Midi, ça ?


LEVASSEUR.

Évidemment, ce n’est pas l’Afrique, mais c’est dans la direction.


PHILIPPE.

Interprète, même à titre temporaire !


MADAME LEVASSEUR.

Interprète, mais c’est un poste très dangereux ça, très exposé, Philippe ! Il y en a beaucoup de tués !


PHILIPPE.

C’est comme dans tout ! Il y en a de très exposés et d’autres qui ne le sont guère… Et puis j’ai consulté le décret du 2 juin à l’Officiel qui règle la situation. Au bout de dix-huit mois, l’interprète aux armées peut être régulièrement proposé pour…


MADAME LEVASSEUR, (sursautant.)

Tu dis dix-huit mois !… dix-huit mois !


LEVASSEUR.

Écoutez, mes enfants, pour l’instant ne perdons pas de temps en discussions inutiles. Tu vas me donner une fiche de renseignements dont j’ai besoin… Connais-tu des précédents ?


PHILIPPE.

Oui, et dans la censure, précisément.


LEVASSEUR.

Eh bien, ce n’est pas mauvais ça ! (Il s’assied au bureau.) Adèle, veux-tu aller dire à l’office pendant ce temps qu’on serve le déjeuner bien exactement à midi, je suis pressé.


MADAME LEVASSEUR.

Je vous laisse… je vais mettre mon chapeau pour aller chez tante Mathilde, je serai rentrée dans une demi-heure. Seulement, je désire être présente quand tu téléphoneras à Terroul.


LEVASSEUR.

Je t’appellerai ! je t’appellerai !


MADAME LEVASSEUR, (bas à son fils.)

Veilles-y… En ma présence, ton père sera toujours plus ferme.


PHILIPPE.

Entendu… Laisse-nous seuls…

(Elle sort.)



Scène VIII


LEVASSEUR, PHILIPPE


PHILIPPE.

Le précédent, c’est celui-ci. Adrien Perieux faisait partie de la censure diplomatique lorsque…


LEVASSEUR, (l’interrompant et lui désignant une chaise.)

Toi, mets-toi là ! J’ai à te parler… (Un grand temps.) Oh ! pour un instant, il s’agira de moi, non de toi ! Tu te trouves en présence d’un homme bouleversé… Je traverse, je crois bien, le moment le plus pénible, le plus cruel de mon existence… D’autant plus cruel que ce que je ressens, ce que je subis, je ne peux en faire confidence à personne. Je n’ai même pas le soulagement, dans cet émoi, d’ouvrir mon cœur à qui que ce soit.


PHILIPPE.

Mais, papa, si ce n’est pas trop osé ou déplacé de ma part, je t’offre de devenir le confident de tes ennuis… Songe que je suis en âge de t’apporter peut-être, sinon une aide, du moins une sollicitude compréhensive…


LEVASSEUR, (avec force.)

Tu es arrivé, en tout cas, à un âge où tu peux envisager les réalités brutales de la vie !… Tu es arrivé à un âge où l’éducation qui a amorti trop souvent les chocs sous tes pas doit être rejetée par nous comme une entrave inutile. Tu as été tardivement un homme, mais te voici en pleine guerre, lancé au milieu du cataclysme le plus inouï dont la violence a fait céder brusquement toutes les conventions sur lesquelles nous avions établi nos existences. Partout les plans habituels de la vie sont transformés. Le langage que je n’aurais pas osé te tenir il y a quelques années devient aujourd’hui naturel, nécessaire !… Écoute moi donc.


PHILIPPE.

Je t’éooute.


LEVASSEUR.

Sache ce qui se passe dans la vie de ton père, pénètre au delà de ses aspects, de cette surface aimable dont nous recouvrons tous plus ou moins notre vie intérieure ! Va jusqu’au cœur de celui qui t’a donné le jour… Car, vois-tu, ç’a été un homme comme les autres, ton père, avec ses faiblesses, ses tares, ses qualités aussi, ses petitesses, et qui sait, peut-être aussi ses vertus… J’ai mon secret, Philippe… Il y a un mystère dans ma vie, un mystère que je vous ai soigneusement tenu caché. Aujourd’hui il n’y a plus d’inconvénients à ce que je te fasse l’aveu d’un passé que tu ne peux plus ignorer longtemps. Je considérerais maintenant comme un crime de prolonger ton ignorance sur ces choses révolues… Tu dois les connaître et les juger… (Un temps.) Tu n’es pas mon seul enfant, Philippe !


PHILIPPE.

Papa !


LEVASSEUR.

Ne te trouble pas… Écoute… À dix-neuf ans, échappé de rhétorique, gamin ricaneur, ni chaste, ni vicieux, externe comme toi à Janson, quand je rentrais à la maison à l’heure du déjeuner, je lutinais bêtement et sans conviction aucune la pâle couturière à la journée qui s’étiolait chaque jour à la fenêtre du corridor… Je n’eus pas même l’excuse d’un semblant d’amour… (Levasseur s’assied.) Inconscience et vilenie de l’enfance… Mais la face des choses changea pour moi quand cette fille accourut un jour, affolée, à la sortie du lycée… « Je suis enceinte ! » Alors, ce fut la honte, l’épouvante ! L’idée me vint de souffler le crime à cette malheureuse que je haïssais pour l’ humiliation qu’elle imposait à mon cœur orgueilleux de petit bourgeois. Je n’osai pas, je me résignai, hanté par cette seule idée : cacher la chose à mes parents, éviter la vindicte paternelle et les responsabilités de l’avenir ! Par bonheur, j’étais tombé sur une créature très douce, très humble, sincère dans son amour, résignée à tout… Aucun esclandre, aucune velléité de chantage n’était à craindre… Pour excuse, j’avais mes dix-neuf ans, tout écrasés sous l’importance de ces événements secrets ! Je me sentais mortifié jusqu’au fond des moelles par la vulgarité de l’aventure, par l’ineptie d’une vie gâchée peut-être à son aurore, à cause de cette Juliette à trois francs la journée !… Ma paternité précoce me semblait une tare indélébile… Quand l’enfant vint au monde au fond d’une mansarde, je ressentis pour lui une aversion terrifiée. Une véritable phobie me faisait même éviter dans mes courses le quartier de Paris où ce petit être commençait à menacer mon avenir… Je fis quelques dettes qui me permirent de subvenir aux besoins de la mère… Pas une minute, naturellement, l’idée de reconnaître l’enfant ne me vint à l’esprit, et pas une fois la mère n’eut l’audace de me le proposer… Néanmoins, c’était chez moi une gêne obscure, l’appréhension d’un chantage toujours possible. C’est pourquoi je voulus, coûte que coûte, me réfugier dans le mariage, comme dans une solution définitive. Il me semblait que, marié, absous, la vie enfin réalisée sous l’égide des lois, je n’aurais plus à redouter la résurrection de mon passé. Je me mariai donc à un âge absurde, inaccoutumé… Tu vins au monde et je goûtai enfin sans remords les joies salubres de la paternité… L’autre, l’intrus, oh ! je ne l’abandonnai pas complètement ! La mère m’avait appelé au moment d’une fièvre typhoïde qui tournait mal !… Je ne ressentis à nouveau ma répugnance que lorsque le bambin devint en âge de faire ses études… Je lui trouvais cet air vulgaire de certains enfants pauvres… Il respirait fortement en mangeant ses tartines, un peu comme une bête affamée, et il baissait la tête d’une façon que je préférais juger sournoise… À dater de ce moment, ce fut la rupture complète. La vie passa. À d’autres que ta mère j’aurais peut-être pu, au cours de ces vingt années, confier le secret et me décharger de son poids. Mais tu la connais. Tu imagines de quelles représailles, de quel harcèlement j’aurais payé un pareil aveu ! À quoi bon ! Pour quel résultat ? Son caractère est intraitable. Peut-être en son fond est-il plein de mansuétude, mais son goût de domination, sa ténacité domestique n’ont plus laissé de place apparente à d’autres sentiments… J’ai préféré céder, céder toujours par peur des criailleries inutiles. C’est l’histoire de bien des ménages. Dans la vie, la sécurité m’a suffi ! Par peur des responsabilités, j’ai abdiqué le soin de mon bien-être aux mains des autres. Ainsi, beaucoup d’hommes, qui eussent pu devenir des êtres volontaires, des caractères, se sont enfouis par lâcheté dans une médiocrité confortable, qui leur a tenu lieu d’idéal et de conscience ! Et cette fuite perpétuelle devant la lutte a peut-être pour cause initiale dans l’âme de ton père, Philippe, le premier devoir déserté, le premier reniement de soi-même !… Tout s’enchaîne. Voilà ce que je suis, mon enfant !


PHILIPPE, (après un silence embarrassé.)

Et… Pardonne-moi de n’avoir que cette interrogation aux lèvres… Lui… l’enfant… qu’est-il devenu ?


LEVASSEUR.

Ce qu’il est devenu ? Un petit employé de bureau, bien humble, bien obscur… Un de ces êtres effacés que l’on voit derrière une grille ou à la porte d’un bureau et dont on ne pense rien parce que ce sont des êtres subalternes… Du moins c’est tout ce que j’en ai jamais su, moi ! Je l’avais aidé à entrer à la gare du Nord. De là, il est passé au P.-L.-M. aux écritures.


PHILIPPE.

Mais il faut absolument faire quelque chose pour lui, le sortir de cette ornière !


LEVASSEUR, (le regardant avec intensité.)

N’est-ce pas ?… C’est ton avis ?…


PHILIPPE.

Absolument.


LEVASSEUR.

Je suis content que tel soit ton premier mouvement…


PHILIPPE.

C’est tout naturel.


LEVASSEUR.

Alors, si tu penses ce que tu dis, et je t’en félicite, Philippe, tu jugeras de mon émotion, de mon immense émotion, lorsque, tout à l’heure, la mère est venue m’annoncer que ce fils-là venait de mourir.


PHILIPPE.

Il est mort !…


LEVASSEUR.

D’une mort bien banale aujourd’hui, mort sur le champ de bataille. Mort tout simplement, sans tergiverser comme sans esbrouffe. Cet humble, cet ouvrier, cet employé vague était devenu une de ces petites capotes bleues, lavées par la pluie, cuites par le soleil, qui font matelas dans la brèche !… une de ces capotes qui offrent inlassablement leur misère aux balles de l’ennemi pour sauver un pays où elles ne sont pourtant que poussière, déchéance et obscurité !… Il faisait partie de ce troupeau, Philippe, qui aura été droit devant lui, quelles que soient ses convictions sociales, en adossant courageusement sa part de fatalité commune… Et, tout à coup, je le revois là, devant moi, comme je l’ai vu à quinze ou seize ans, son regard fixe posé sur moi, sans reproches, sans haine et sans tendresse. Mon fils ! c’était ça, mon fils ! mon fils comme toi ! À l’annonce de sa mort, vois-tu, je sens venir de mes entrailles un élan fou, désespéré ! C’est une espèce de vieux remords qui bat de l’aile en moi. Je voudrais serrer les bras, étreindre, tenir cette capote trouée dans mes coudes, et demander pardon, pardon, pardon !

(Il sanglote, accoudé à la table. Philippe se lève.)


PHILIPPE.

Alors, cette femme que j’ai aperçue tout à l’heure en entrant, qui te parlait, assise sur cette chaise ?…


LEVASSEUR.

C’était la mère !… Et sais-tu ce qu’elle m’apportait de lui ?… une lettre… un adieu qu’il avait eu soin d’écrire au moment de la mobilisation au cas où il ne reviendrait pas… Lis toi-même, ça vaut la peine !…

(Levasseur se lève, sort la lettre du portefeuille et la tend à son fils qui la lit.)

PHILIPPE, (lisant.)

Mon père… (Il lit à voix basse d’abord, puis une phrase à voix haute.) Vous dont je ne porte pas le nom… mon père, dites-vous que si je suis tombé, c’est que je tenais particulièrement à vous faire honneur… Quand vous penserez plus tard à moi, je veux que vous vous disiez : « Ce sang-la, ce sang qu’il a versé… »

(Sa voix s’étrangle, il continue des yeux.)

LEVASSEUR.

C’est beau, n’est-ce pas ?… Quelle simple noblesse !… Quelle dignité chez ce réprouvé ! C’était une âme, à coup sûr ! (Philippe tend la lettre à son père qui la prend et la remet dans son portefeuille.) Voilà qu’il faut que j’aie la honte d’en être fier et de sentir, à l’heure de l’adieu, cette paternité que j’ai si commodément étouffée pendant trente ans de ma vie ! Et l’autre, la femme… (Il désigne le siège où elle était assise.) Si tu l’avais entendue !… À travers l’expression précautionneuse de son chagrin, je sentais qu’elle voulait surtout me faire apprécier la valeur du disparu ! « Si tu l’avais connu ! »… cela revenait comme un leitmotiv d’affreux regrets !… Ses mots, doucement, avaient l’air de chercher le chemin de mon cœur pour y éveiller l’orgueil paternel… Quelle tristesse ! Pas une plainte, pas une révolte ! La pauvre femme, habituée de tout temps aux résignations, aux rêves refoulés, malgré tout ce que j’ai fait, persiste à croire en ma honte, elle me croit bon !… J’avais beau faire des dénégations de tête, elle presque souriait dans sa détresse, répétait obstinément : « Vous avez été bon, vous avez fait tout ce que vous avez pu ! » Et elle le pense peut-être ! Malheureuse qui, en elle-même, accuse sûrement la grande machine sociale de toutes mes désertions et de tous mes égoïsmes ! Ah ! c’est affreux !… Et, pendant qu’elle me parlait ainsi, douce et triste, j’entendais une voix qui me criait : « Lâche ! lâche !… Tu n’as été qu’un lâche toute ta vie ! Lâche en abandonnant cet enfant à toute l’injustice de sa destinée… Lâche en n’ayant rien fait pour porter secours au déshérité, toi, le riche, le veinard… Lâche en protégeant, choyant jusqu’à la couardise l’enfant légitime, garanti par toutes les ressources de l’argent et du pouvoir ! » Oui, il a fallu qu’il y ait ceci, et c’est justice : le fils du peuple, de l’ouvrière, sortant du rang obscur, un de ceux-là qui auront été l’aliment principal du sacrifice, avec peut-être au cœur les meilleures vertus de la race, ce fils qui n’hésite pas à aller se faire casser la gueule sans discuter, au premier ordre venu d’un capitaine ! Et l’autre, le fils du bourgeois cossu, s’assouplissant, au contraire, à passer par toutes les mailles du filet pour fuir l’obligation du devoir !… Ah ! ah ! bravo ! belle lignée !… Un père lâche ne pouvait engendrer dans sa propre classe qu’un fils aussi débile !… Continue, mon petit !… tu as de qui tenir !… Tu es dans la tradition, va ! La voie est ouverte ! Il ne te reste plus qu’à me déshonorer un peu plus, en exigeant de moi que j’aille de bureau en bureau, de démarche en démarche, de mensonge en mensonge trahir nos couardises par des paroles tremblantes et balbutiées, pour qu’au moins, après ça, je finisse dignement ma vie, bourgeois las et repu dégoûté de lui-même, au milieu de toutes les vieillesses de son cœur !


PHILIPPE.

Papa, tu n’auras désormais aucune démarche à faire, aucune démarche à subir… J’ai compris ce que tu voulais que je comprisse… Ta confession n’aura pas été vaine. Je ferai mon devoir, tout mon devoir, je te le promets !


LEVASSEUR.

Vrai ?


PHILIPPE.

De toi à moi… c’est juré !


LEVASSEUR, (regardant son fils avec émotion.)

Ah ! tu ne sais pas le bien que tu me fais, Philippe ! le soulagement que j’éprouve tout à coup !… Il me semble que de l’air pur entre dans mes poumons ! Alors, c’est vrai, bien vrai ?… ce n’est pas une parole de commande ?


PHILIPPE.

En doutes-tu ? Regarde-moi !

(Levasseur se lève et va lentement vers son fils.)

LEVASSEUR.

Oui, j’ai vu la franchise dans tes yeux ! c’est très bien, Philippe, c’est très bien !… Embrasse-moi, petit !

(Ils tombent dans les bras l’un de l’autre.)

PHILIPPE.

Tu seras content de moi, désormais !… Tu as bien fait de me donner ton émotion à partager. Je suis bouleversé… mais le germe va pousser. Et tu verras que moi aussi… je suis ton fils !


LEVASSEUR.

À nouveau, j’éprouve une grande émotion, mais bienfaisante, celle-là, très douce ! Et puis, tu sais, entre nous, pas besoin de phrases, pas de grands mots, c’est inutile ! Il ne faut pas s’en faire accroire ! Je ne te demande pas d’être un héros, grand Dieu, non ! Cours ta chance, voilà tout, dans l’effort commun… Égale mesure pour les deux enfants… C’est simple… Un jour… on reçoit un petit bout de carton, on rejoint !


PHILIPPE, (gravement.)

On rejoint !…


LEVASSEUR.

Et puis après, à la grâce de Dieu ! Son devoir !… un petit mot très vaste qui pèse après terriblement, hélas ! sur la conscience de ceux qui en ont eu l’ambition sans en avoir l’énergie !… À part ça, que la vie te conserve à ma tendresse, mon cher enfant ! Je t’aime tant… je t’aime pour deux !


PHILIPPE, (timide.)

Je voudrais te demander, papa… Tu n’as pas la photographie de… mon frère ?


LEVASSEUR.

Si !

(Silencieusement, il va à son bureau et, d’un classeur, tire une photographie. Philippe la prend et la considère.)

PHILIPPE.

Il me ressemble un peu !


LEVASSEUR, (avec émotion.)

Depuis un instant, c’est toi qui lui ressemble. C’est mieux !

(Il lui serre fortement la main.)

PHILIPPE.

On tâchera !… Je comprends ce que tu as probablement souffert par moi, papa… Je ferai ce que je peux, non pas pour égaler ton autre enfant, c’est difficile, mais pour que tu n’aies pas trop à souffrir de la comparaison, quand tu penseras à eux deux.


LEVASSEUR.

Tout de même, la vie s’équilibre… On a beau s’évader, rompre la chaîne humaine, les anneaux se reforment, malgré tout, derrière vous, puisque, tu le vois, le sacrifice qu’un être a fait réagit de loin sur son frère inconnu… et le joint à lui dans ma tendresse…

(On entend la voix de Madame Levasseur.)

MADAME LEVASSEUR, (au dehors.)

Oui, servez… On vous a dit à midi précis !


LEVASSEUR, (effrayé tout à coup et changeant de ton.)

Sapristi, ta mère dans la salle à manger !… Je n’y pensais plus.

(Il remet la photo dans son portefeuille.)

PHILIPPE.

Et compte qu’un tel secret ne peut pas nous échapper !


LEVASSEUR.

Bien entendu… Mais il faudra bien qu’elle connaisse la décision ! et alors !… Je vois d’ici de quel enfer journalier je paierai cette métamorphose !… Ah ! il est toujours facile de conseiller la vaillance aux autres… Moi non plus, je ne suis pas un héros, Philippe… Et devenir un héros domestique à mon âge, quand on est de ma classe, ce n’est fichtre pas commode !


PHILIPPE, (souriant.)

Pauvre papa !


LEVASSEUR.

Je ne suis pas fier ! J’avoue que rien que l’idée des mois qui m’attendent avec ta mère, ça me fait flageoler sur mes jambes…


PHILIPPE.

Tout de même !


LEVASSEUR.

Oh ! je tiendrai bon… Tu vois, je ne dépouille pas le vieil homme ! Quand étais-je moi-même ? Tout à l’heure ou maintenant ?…


PHILIPPE.

Écoute, il y a un moyen bien simple d’éviter les discussions et de tout arranger. Donne-lui l’impression pendant quelque temps que tu fais les démarches les plus pressantes en ma faveur… Ces démarches, n’auront pas abouti, voilà tout !


LEVASSEUR, (sautant sur la solution.)

Parfaitement… C’est excellent… Tu m’as passé le filon. (La voix de Madame Levasseur se rapproche.) Elle tient à me bien faire entendre qu’elle est rentrée et que le coup de téléphone à Terroul tarde trop à son gré… Je t’entends, va… Eh bien, du courage ! Je vais lui téléphoner à Terroul !


PHILIPPE.

Après ce que nous venons de décider ? Tu n’y songes pas ?


LEVASSEUR, (avec autorité.)

Je te dis que je vais téléphoner à Terroul. Seulement, il y a la manière. À toi, je consens à dévoiler un truc qui m’a servi plus d’une fois sous la dictature de ta mère !


PHILIPPE.

Quoi ?


LEVASSEUR.

Tu te souviens que nous étions abonnés au théâtrophone avant la guerre ?


PHILIPPE.

Bien sûr !


LEVASSEUR.

Ah ! le bon temps ! le théâtrophone ! comme c’est loin ! Ça reviendra-t-il jamais ? Figure-toi qu’en enlevant l’appareil, on a laissé l’installation. Du moins l’interrupteur est resté là où il était, sous ma table… En sorte que, crac, un coup de doigt ou de genou et je puis téléphoner dans le vide sans que personne s’en aperçoive.


PHILIPPE.

Je comprends !


LEVASSEUR.

D’autant plus qu’il n’y a qu’un récepteur… Des fois, ça m’a rendu service ! J’en suis quitte pour me faire engueuler de temps en temps par la surveillante du bureau.


PHILIPPE.

Malin, va !


LEVASSEUR.

Ah ! on devient ingénieux en face de l’autorité supérieure ! Le système D, tu connais ça ! (Il prend l’appareil après avoir actionné l’interrupteur.) Allô ! allô ! Mademoiselle. (À son fils.) C’est bien commode, au moins comme ça on a la communication sans attendre ! Tu vas voir ça. L’après-guerre, quoi !… Toi, appelle le grand Q. G. Non, attends une seconde. (Gravement.) On a encore le temps de s’embrasser ! (Il pose le récepteur, se lève et appelle son fils. Ils se donnent encore une accolade puissante et émue.) Ça va mieux ! (Brusquement.) Maintenant, ouvre la porte au grand chef et savoure, je t’en prie, ce que tu vas entendre ! Wagram 26-32, Mademoiselle, vivement, hein, je suis pressé ! Tiens, ce n’est pas la demoiselle habituelle. Ah ! vous êtes nouvelle… C’est ça… c’est ça, je me disais aussi !


PHILIPPE, (riant.)

Quel toupet !


LEVASSEUR.

Je fais du luxe, mais je ne te souhaiterais pas d’être à ma place ! (Philippe fait signe à sa mère au dehors qu’elle peut entrer.) Allô ! Wagram 26-32. Monsieur Terroul ?

(Madame Levasseur entre.)


Scène IX


Les Mêmes, MADAME LEVASSEUR


LEVASSEUR, (au téléphone, à son bureau.)

Monsieur Terroul est-il rentré ?… Il se met à table… Ça ne fait rien, voulez-vous le déranger et lui dire que c’est Monsieur Levasseur qui n’a qu’un mot à lui dire, mais très pressé. (Madame Levasseur est entrée. Philippe est près d’elle. Silence. Levasseur regarde sa femme et avec un air grave et sombre il dit.) Il y a de la friture !


MADAME LEVASSEUR.

Secoue le récepteur !


LEVASSEUR.

C’est vous, Terroul ?… Bonjour, comment ça va ?… Merci, merci… ça boulotte… Dites-moi, vous vous doutez un peu pourquoi je vous téléphone, mon cher… Oui, oui, je sais bien, mais il faut que Philippe reste un mois de plus chez vous… Je vous demande un mois, jusqu’à la prochaine visite sanitaire, à charge de revanche, mon cher. Notez que je ne vous demande rien qui sorte de la régularité.


MADAME LEVASSEUR, (bas à son fils.)

Jamais je ne l’ai vu aussi ferme !


PHILIPPE.

Il est épatant !


LEVASSEUR, (continuant.)

Pas de favoritisme, je suis de cet avis ! L’application de la loi Dalbiez, Mourier, de toutes les lois. Encore faut-il savoir discerner dans l’application…


MADAME LEVASSEUR, (encourageante.)

Très bien ! (À son fils.) Tu vois que j’ai eu raison de le sabouler un peu ! Il n’y a que ce moyen avec lui !


LEVASSEUR.

Mais laissez, Mademoiselle, n’interrompez pas ! Quelle friture !


LE DOMESTIQUE, (entrant.)

Madame est servie !

(Levasseur, en tenant l’appareil, s’est retourné vers le domestique. Il fait signe à Madame Levasseur et à Philippe d’aller se mettre à table. Pendant que Madame Levasseur et Philippe passent dans la salle à manger, Levasseur s’adresse à l’appareil et ponctue le silence de « certainement, certainement ». Sur le pas de la porte, Madame Levasseur se retourne et dit : « Invite-le à dîner pour un de ces soirs. » Sur quoi Levasseur répond : « Chut ! chut ! tu m’empêches d’entendre. »)

LEVASSEUR, (aux autres, sans lâcher le récepteur.)

Mettez-vous à table, j’arrive, j’ai fini. (Dans le téléphone.) Quoi ? Parlez, parlez, mon bon, c’est bien votre tour. (Philippe et sa mère sont au fond dans la salle à manger, la porte ouverte. On les voit attaquer le déjeuner. Le domestique tient à la main une bouteille de champagne. Levasseur, à droite, est inaperçu complètement d’eux. On entend une légère détonation dans la salle à manger.) Quel est ce coup de canon ?


MADAME LEVASSEUR, (de la salle à manger.)

C’est le bouchon de la bouteille de champagne qui a sauté.


LEVASSEUR.

Si Terroul entendait ça, il trouverait le champagne prématuré. (Au téléphone, en le posant sur la table.) Rien, rien, mon cher… À la bonne heure ! avec vous, c’est un plaisir de causer !… (Il a posé l’appareil et parle les deux mains dans ses poches.) Je vous le dis tout net : jamais vous ne m’avez été de votre vie plus sympathique ! Quoi ? Je vous demande pardon, j’entends ma femme et mon fils qui m’appellent pour déjeuner… Et vous-même d’ailleurs, j’abuse, je crois bien ! (Il crie.) J’arrive, j’arrive, mes enfants. (À l’appareil.) Alors, au revoir, mon cher… Et vous savez, de tout cœur !… Bon appétit ! Quoi ? Oui, excellent, le communiqué, parbleu ! Dans trois mois la victoire… et après ça, comme dit ma femme, la vie en rose !… (Instinctivement, il fait des gestes de politesse et revient à l’appareil pour raccrocher bruyamment le récepteur.) Ouf ! ça y est… (Il se dirige vers la salle à manger où l’on entend Madame Levasseur répéter : « Très bien ! » tout haut plusieurs fois de suite. Levasseur, se mettant à table, simple comme après une prouesse.) Il faudra absolument faire arranger ce téléphone… Il y a une friture !


RIDEAU

ACTE TROISIÈME

Un petit salon avec une boiserie Louis XVI. À droite, un grand lit de repos ; devant le lit une table sur laquelle est servi le thé. À gauche, un petit bureau de femme, des fleurs. Une atmosphère de luxe, de bien-être et d’intimité règne dans la pièce.

(Au lever du rideau, Monsieur Levasseur, Madame Levasseur, Philippe et Bleuette Sorbier prennent le thé.)


Scène PREMIÈRE


LEVASSEUR, MADAME LEVASSEUR, PHILIPPE, BLEUETTE SORBIER


MADAME LEVASSEUR.

Enfin ! les premiers gâteaux au vrai sucre !… La pâtissière m’a donné sa parole qu’il n’y avait pas de saccharine. Un éclair, Bleuette ?


LEVASSEUR.

Qui m’eut dit, quand cet enfant partait pour le front, que nous serions là, un an après, presque jour pour jour, victorieux d’abord et heureux, ma foi, oui, heureux… Ouf !… délivrés d’une si grande angoisse !


PHILIPPE.

Démobilisé !… en pékin !


LEVASSEUR.

En pékin !… c’est un mot de ma jeunesse. Ça se dit encore ?


PHILIPPE, (montrant Bleuette.)

Et fiancé, un beau matin, avec cette jolie petite personne dont j’ignorais, il y a deux mois, l’existence… que, d’ailleurs, j’ai peut-être rencontrée vingt fois quand elle était petite fille, sans me douter qu’un jour viendrait où nous déciderions de passer cinquante ans ensemble !


BLEUETTE.

Pourquoi cinquante ?… Plus de restrictions ! allez-y !


LEVASSEUR.

En somme, Bleuette, vous n’avez presque pas connu Philippe en militaire ?


BLEUETTE.

Je l’ai vu deux fois en uniforme… à sa dernière permission, il y a six mois… Je l’avais rencontré chez les Dorfeuil… mais il ne m’avait fait aucune impression, je l’avoue.


PHILIPPE.

Merci, vous êtes gentille !


MADAME LEVASSEUR.

Pourtant, on vous avait bien dit quelle conduite héroïque il avait eue au repli des Ardennes ?


BLEUETTE.

Peut-être, mais, à ce moment, tous les permissionnaires à mes yeux étaient héroïques… Ils avaient tous la Croix de guerre.


PHILIPPE.

Nous étions tous cités… c’était d’une écœurante banalité !


BLEUETTE.

Songez donc que j’avais seize ans quand j’ai commencé mon admiration pour les poilus. Alors, comme nous voilà en 1919…


MADAME LEVASSEUR.

Oh ! depuis quelques semaines seulement.


BLEUETTE.

Ça me fait tout de même près de cinq ans d’admiration intensive et généralisée. Dans ma vingt et unième année, je demande à descendre de l’échelle. Si Fifi n’avait eu que l’attrait de sa bravoure, je n’avais qu’à tirer à la courte-paille… Non, c’est pénible à dire, mais je le dis : en uniforme, il m’avait paru nul. Il a fallu le veston et la gabardine rayée pour que je comprenne son charme !


PHILIPPE.

Je dois avoir un charme civil !


LEVASSEUR.

Aussi, pour des fiançailles foudroyantes, ça a été foudroyant !


PHILIPPE.

Juste conséquence des coups de foudre !


LEVASSEUR.

C’est épatant ! Plus besoin, maintenant, de se parler longtemps, de se connaître… Pan ! la porte s’ouvre : « Papa, je te présente ma fiancée ! » Ah ! bon, parfait ! C’est vous la fiancée ?… Enchanté. Ah ! les temps modernes !… Je veux encore un éclair à la saccharine… car ils sont à la saccharine.

(Il prend un éclair.)

BLEUETTE.

Regrettez-vous, Monsieur Levasseur, que ça se soit passé ainsi ?


LEVASSEUR.

Non, fichtre !… Il est tombé sur une fiancée adorable… sur des beaux-parents… un peu froids…


BLEUETTE.

Tièdes…


LEVASSEUR.

Un peu arriérés, mais très acceptables…


PHILIPPE.

Je les prends… eux et leur stock de principes…


BLEUETTE.

Dame ! un président de la Cour d’appel sans principes, ce serait terrible !


MADAME LEVASSEUR.

Ce n’était pas une critique… car, nous aussi, nous sommes des gens à principes !


LEVASSEUR.

Au fait, comment se porte cet excellent président ?


BLEUETTE.

Papa va bien, je vous remercie… la victoire l’a rajeuni. Maman, la victoire ne lui suffit pas. Elle a besoin d’une cure d’eaux… Elle s’est beaucoup fatiguée pendant la guerre.


MADAME LEVASSEUR.

Elle était infirmière ?


BLEUETTE.

Maman ? non… Elle s’est fatiguée sur place.


MADAME LEVASSEUR.

Hélas ! comme tant de gens… tant de pauvres gens… même pas exposés…


PHILIPPE.

On est toujours exposé… à vieillir.


LEVASSEUR.

Madame Sorbier a accepté de bon cœur que vous alliez à l’ambulance… Vous étiez si jeune !


BLEUETTE.

Il n’aurait plus manqué qu’on m’empêche d’y aller… on aurait vu ça !


MADAME LEVASSEUR.

Bien dit ! Voilà ce qu’étaient nos filles et nos fils ! et, au fond, nous ne nous en doutions pas ! La guerre nous aura servi à nous découvrir. C’est une banalité de le constater.


LEVASSEUR.

Oui, oui, ma femme a raison… et les journaux aussi… Les valeurs morales… (À Bleuette.) Un peu de porto, ma chère enfant ?


BLEUETTE.

Merci, non.


MADAME LEVASSEUR.

Tenez, moi-même, je reconnais qu’avant la guerre, j’avais des idées un peu étroites, des préjugés…


LEVASSEUR.

Ah ! ça, tu peux le dire ! Ah ! ça !… Féodale, tu étais féodale !


MADAME LEVASSEUR.

N’exagère tout de même pas, Gabriel ! J’avais les idées de mon éducation… enfin, les idées qu’on m’avait données… Et, puisque Fifi, ma chère enfant, vous a mise au courant de tout ce qui touche la maison et de l’incident qui a bouleversé un moment notre vie, je puis vous en parler sans gêne aucune.


BLEUETTE.

Oh ! oui, madame… je sais à quoi vous faites allusion.


LEVASSEUR, (à son fils.)

Ça y est !…


MADAME LEVASSEUR.

Asseyez-vous…


PHILIPPE, (à son père.)

C’était inévitable !


MADAME LEVASSEUR, (elle tousse un peu et se verse du porto.)

Lorsque je vis l’année dernière ce malheureux Fifi s’arracher lui-même aux infirmeries, lui, une recrue d’hôpital, pour courir au front…


LEVASSEUR, (bas à son fils.)

Hein ! Elle n’y va pas de main morte !…


PHILIPPE, (bas.)

Laisse-la écrire l’histoire !


MADAME LEVASSEUR, (continuant.)

Je peux bien le confesser, à ce moment-là, je fus terrorisée par son énergie.


PHILIPPE.

Tu ne pouvais pas te douter, maman — pas plus que moi, d’ailleurs — que deux mois après surviendrait l’Armistice et que je n’aurais pas eu le temps d’exposer considérablement ma vie…


MADAME LEVASSEUR.

Les voilà bien, ces héros !… La manie de se dénigrer, de diminuer leur mérite… Ah ! c’est bien français… On ne la changera jamais, la France !… N’importe, mon enfant, j’ai frémi pour toi, je l’avoue.


LEVASSEUR, (bas.)

C’est le laïus !


MADAME LEVASSEUR.

Mais ça a été la source de ma régénérescence !… Quand tu es revenu et que vous avez pris, ton père et toi, mille précautions oratoires pour m’avouer la raison qui t’avait déterminé à partir, manifestement, vous vous disiez : « Comment va-t-elle encaisser qu’il y avait dans la vie de son mari un fils naturel, un fils qui, bien qu’il ait été à l’honneur, n’en était pas moins né de l’inconduite. » Avouez, capons, que vous vous étiez dit : « Ça va être dur ! »… Eh bien ! non, voilà le miracle ! Mon esprit, tout naturellement, sans que je m’en sois aperçue, s’était agrandi, élargi… Lequel de vous a été le plus étonné ?


LEVASSEUR.

Moi, sans conteste.


PHILIPPE.

Après moi, papa.


BLEUETTE.

Quel ensemble !


LEVASSEUR.

Ma femme a été sublime, cornélienne… c’est vrai !… Quelquefois, je la blague un peu, mais là, je le dis sans ironie aucune. Bien sûr, un moment elle a sursauté, mais tout de suite elle s’est écriée avec un geste que je n’oublierai pas : « S’il était là, je l’embrasserais ! »


BLEUETTE.

C’est très bien, Madame… Le voilà, le beau cri du cœur… en dehors de tout préjugé et de toute convention !


MADAME LEVASSEUR.

Parfaitement, je l’ai dit et, s’il avait été vivant… (À Bleuette qui lui tend l’assiette de sandwichs.) Encore un sandwich, je veux bien… Et, s’il avait été vivant, j’aurais exigé que Gabriel fît tardivement son devoir et lui donnât son nom. Voilà comment la guerre a transformé les caractères ! La seule vraie faute de Monsieur Levasseur avait été de se dérober jadis à son premier devoir social. Ça ne m’étonne pas de lui, d’ailleurs.


LEVASSEUR.

Cré bon Dieu !… Qui m’eût dit que ma femme, un jour, me le reprocherait en plein salon !… C’est inouï !


MADAME LEVASSEUR.

Parce que je suis juste et bonne.


BLEUETTE.

Mais la mère de ce garçon vit toujours ?… Philippe ne m’en a parlé que très vaguement.

(Philippe, de loin, fait signe à Bleuette de se taire.)

MADAME LEVASSEUR.

Ah ! par exemple, là, je vous arrête. Je vous prie, ma chérie, de ne pas évoquer ce souvenir devant moi. Vous m’offenseriez.


BLEUETTE.

Oh ! Madame, je ne voulais pas… croyez-le…


MADAME LEVASSEUR.

La mère n’avait aucune espèce d’intérêt, ni d’importance. Je puis bien vous le dire, une malheureuse fille sans dignité, un « vibrion », comme on disait de mon temps.


BLEUETTE.

Ah ! on appelait ça un vibrion ?… Maintenant, on dit…


LEVASSEUR, (les interrompant.)

Mes enfants, mes enfants… je vous en prie !… Vous remuez tout ça à la pelle ! Si vous vouliez bien parler d’autre chose !… La guerre nous a appris à piétiner les convenances, je veux bien, mais, tout de même, à force de piétiner, vous n’avez pas l’air de vous douter que vous me marchez sur les pieds avec une de ces sérénités !… Si nous parlions un peu moins du passé et un petit peu plus de l’avenir ?… Hein !… si nous parlions de ces deux gamins-là… Alors, voyons… Avez-vous décidé la date fatidique… ? À quand la convention du mariage ?

(Il les prend chacun sous un bras.)

BLEUETTE.

Le 15 avril ferait bien notre affaire. Nous avons choisi cette date, Philippe et moi, si vous n’y voyez aucun inconvénient, parce que maman pourrait encore aller faire sa cure d’air à Caux.


LEVASSEUR.

Et moi aussi, ça me botte, parce que vous pourrez aller passer votre lune de miel dans notre villa de Cannes, dans votre villa, devrais-je dire, mes enfants, car si vous vous y plaisez, je vous la donne en cadeau de premier de l’an.


BLEUETTE.

Pas possible ! Ah ! que vous êtes bon ! Merci, papa.

(Elle l’embrasse.)

PHILIPPE.

Mais c’est de la folie. Tu viens de l’acheter. À peine l’as-tu visitée !…


LEVASSEUR.

Mes enfants… entre nous, je puis bien vous le dire, puisque ça vous intéresse, savez-vous combien, en ces trois dernières années, l’usine a gagné ?


BLEUETTE.

L’usine ?


LEVASSEUR.

C’est-à-dire moi. On dit l’usine quand on gagne et « moi » quand on perd. Allez, mes petits, allez-y…


BLEUETTE.

Deux.


LEVASSEUR.

Plus.


BLEUETTE.

Trois ?


MADAME LEVASSEUR.

Quatre ?


PHILIPPE.

L’année dernière c’était trois, papa.


LEVASSEUR.

Eh bien ! de l’année dernière à l’Armistice, ça fait trois de plus, six en chiffre rond.


BLEUETTE.

C’est admirable ! Six francs de bénéfice en six ans ! Ça fait vingt sous par an.


MADAME LEVASSEUR.

N’exagérons rien, Gabriel. Sur ces six millions, combien le fisc va-t-il prendre comme bénéfices de guerre ?


LEVASSEUR.

Ah ! oui, ça va être formidable ! Actuellement, ce n’est pas absolument fixé, mais cinquante pour cent peut-être.


MADAME LEVASSEUR.

Cinquante pour cent… C’est effrayant, c’est monstrueux !


LEVASSEUR.

Ah ! mes enfants !… Et les droits d’héritage plus tard ! Aussi, prenez toujours la villa de Cannes. Allez, plus je vous donnerai de mon vivant, moins vous paierez. Prenez sous le bras et filez avec…


MADAME LEVASSEUR.

Ah ! ne parle pas de ta mort, je te prie !


LEVASSEUR, (aimablement.)

Mais je parlais aussi de la tienne, ma chère Adèle.


PHILIPPE.

Je compte travailler ferme, papa.


LEVASSEUR.

Et tu as raison. La nation a besoin d’un effort considérable.


BLEUETTE.

Ça n’empêche pas d’ailleurs de s’amuser en temps voulu, n’est-ce pas, Philippe ?


MADAME LEVASSEUR.

Il le faut. La vie se reforme peu à peu.


BLEUETTE.

Les bals reprennent un peu partout. Madame Smith en a donné un costumé la semaine dernière.


MADAME LEVASSEUR.

Je ne vois pas en quoi danser serait un crime. En voilà des préjugés !


LEVASSEUR.

N’importe ! costumé ! c’est un peu prématuré. Il y a une nuance ! Nous ne sommes qu’en 1919. Attendons 1920, que diable !


MADAME LEVASSEUR.

Ah ! cette danse !… Hein, Bleuette, l’a-t-on assez incriminée pendant la guerre !


BLEUETTE.

À entendre tous les gens graves, et papa lui-même, c’était le tango, le pelé, le tondu à qui nous devions tous nos malheurs. Eh bien ! on l’a repris, le tango. Il n’est même pas démodé.


PHILIPPE.

Ce ne sera pas long ! Il n’a plus qu’à bien se tenir, le tango… Il arrive en droite ligne d’Amérique, en ce moment, le shimmy, qu’on a inauguré dans tous les dancings.


LEVASSEUR.

Le… quoi ?…


BLEUETTE.

On le danse au Chun-chin-chow…


MADAME LEVASSEUR.

C’est une variation du tango ?


BLEUETTE.

Du tout. Aucun rapport. Il y a des différences capitales.


PHILIPPE.

Il y en a même une plus capitale que toutes. C’est que les jambes ne bougent presque pas.


MADAME LEVASSEUR.

Non, pas possible ! On danse sans bouger ?


LEVASSEUR.

C’est épatant !…


PHILIPPE.

Ce sont presque des mouvements de torse, uniquement.


LEVASSEUR.

Oh ! mais c’est dans nos moyens, ça !… Je vais apprendre le shimmy.


BLEUETTE.

Tenez, maman, les deux premiers temps, voilà la pose du corps. Et la pose des pieds des deux danseurs. (Elle fait signe à Philippe qui s’avance et ils se mettent à danser tout en parlant.) Non, la jambe un peu plus droite.


PHILIPPE.

Comme ça, n’est-ce pas ?


BLEUETTE.

Oui. Puis, autant qu’il me souvient, car je n’en suis pas encore très sûre, voilà les premiers mouvements du torse : une, deux, une, deux…


LEVASSEUR.

Oh ! que c’est curieux. C’est très intéressant… Ma bonne, nous danserons le shimmy tous les deux quand nous nous ennuierons !…


BLEUETTE.

Une, deux…

(Pendant ce temps, un domestique apporte une lettre à Levasseur, qui l’ouvre.)

LEVASSEUR, (au domestique.)

Faites attendre dans mon bureau. (Le domestique sort.) Mes enfants, justement nous parlions tout à l’heure de… (Les deux enfants, qui dansaient toujours, s’interrompent et se rapprochent de Levasseur.) Ah ! ceci est grave, émouvant !


MADAME LEVASSEUR.

Qu’est-ce qu’il y a ?… Tu prends un air tout à coup !…


BLEUETTE.

Oui, qu’est-ce que c’est ?


LEVASSEUR.

Au fait. Je puis lire devant cette petite… Il n’y a plus de secret pour elle. Elle est de chez nous…


BLEUETTE.

Je vous remercie de m’en donner la preuve.


LEVASSEUR.

Nous parlions du disparu tout à l’heure. Ce mot est de sa mère. (Il lit.) Monsieur Levasseur, peut-être vous intéressera-t-il d’avoir sur la conduite au feu de mon fils Paul quelques renseignements précis. Un de ses camarades de combat, un autre lui-même, revenu depuis peu et que je charge de cette lettre, vous édifiera à cet égard, si vous le désirez. Recevez, Monsieur, etc… Il est là, dans mon bureau.


MADAME LEVASSEUR.

Mais, je crois bien, il faut le recevoir.


PHILIPPE.

Tout de suite.


BLEUETTE.

Ne le faites pas attendre.


MADAME LEVASSEUR.

Je veux le voir… l’entendre…


PHILIPPE.

Fais-le entrer ici… nous lui parlerons aussi…


LEVASSEUR, (montrant Bleuette.)

Mes enfants !… Tout de même…


BLEUETTE.

C’est vrai… Je suis de trop. Je m’en allais, d’ailleurs. Il faut que je passe prendre maman au thé de la rue Royale, à cinq heures.


PHILIPPE.

Déjà !


BLEUETTE.

Et je vous prie, Philippe, de ne pas m’accompagner, même jusqu’à la porte. Restez… Passez-moi mon sac. (Philippe le lui tend.) Merci !


PHILIPPE.

Alors, demain matin, j’irai vous prendre à dix heures, voulez-vous, pour monter à cheval ?


BLEUETTE.

C’est ça, un tour au Bois. Au revoir, maman.


MADAME LEVASSEUR, (elle l’embrasse.)

Au revoir, ma fille chérie.


BLEUETTE, (va à Levasseur.)

Et vous, shake-hands… (Elle lui serre la main.) Papa, vous êtes un bon gros.

(Elle se dirige vers la porte.)

LEVASSEUR.

Est-elle gentille !


PHILIPPE.

Je l’adore !


LEVASSEUR.

Comment ne l’adorerait-on pas ?… Philippe, tu as eu raison… C’est comme si elle était de la famille depuis le premier de ses vingt printemps. (À sa femme.) Alors, je fais entrer ici ?… Bien ! Si tu veux ?… Essuie-toi, tu as des miettes sur ton corsage. (Une fois que Bleuette est sortie, il va à la porte du salon et l’ouvre.) Entrez, Monsieur.



Scène II


Les Mêmes, LE SOLDAT, s’appuyant sur une canne.


LE SOLDAT.

Madame, Messieurs !

(Il salue.)

LEVASSEUR.

Vous pouvez parler sans gêne. Ma femme, mon fils… Ils sont tous deux au courant de la mort héroïque de votre camarade.


MADAME LEVASSEUR.

Vous étiez son ami, Monsieur ?


LE SOLDAT.

Intime. Même régiment, même classe.


MADAME LEVASSEUR.

Asseyez-vous, Monsieur, vous serez mieux.


LE SOLDAT.

Vous êtes bien aimable, Madame…

(Il boite légèrement.)

MADAME LEVASSEUR, (lui tendant une chaise sur laquelle il s’assied.)

Vous éprouvez une difficulté à marcher ?


LEVASSEUR.

Auriez-vous été blessé ?


LE SOLDAT.

Oui, un petit pruneau dans la jambe droite. Ça ne compte pas.


PHILIPPE.

Blessé… Il y a longtemps ?


LE SOLDAT.

Au moulin de Laffaux.


LEVASSEUR.

Au même endroit que…

(Il s’arrête.)

LE SOLDAT.

Oui… le même jour.


LEVASSEUR.

Je comprends pourquoi Madame Boulard m’a écrit que vous nous donneriez sur la fin de ce pauvre garçon tous les renseignements possibles.


PHILIPPE.

Je vous écouterai, croyez-moi, Monsieur, avec une grande émotion… Moi-même, je suis avide de connaître…


LE SOLDAT, (l’interrompant.)

Je vous demande pardon… Je ne m’attendais pas à me trouver en présence de tant de personnes. Ça me gêne un peu !


LEVASSEUR.

Je vous en prie. Ne craignez pas d’avoir devant vous un auditoire insuffisamment pénétré…


LE SOLDAT.

Je n’ai pas cette crainte… non… Mais ce que j’ai à dire s’entend mieux d’homme à homme et seul à seul…


LEVASSEUR.

Qu’à cela ne tienne… Je comprends votre sentiment.


LE SOLDAT.

Mon désir, du moins…


LEVASSEUR.

Et ma femme et mon fils ne s’en formaliseront pas. Ils vont se retirer, puisque vous le souhaitez ainsi.


LE SOLDAT.

Vous m’excuserez, Madame.


MADAME LEVASSEUR.

Vous n’avez pas à vous excuser. Cette entrevue particulière est tout à fait de circonstance. Vous désirez qu’elle ait ce caractère et peut-être avez-vous raison. Viens-tu, Philippe ?


PHILIPPE, (s’avançant vers le soldat.)

Monsieur… permettez que je vous serre la main. C’est toujours un honneur pour ceux qui n’ont qu’imparfaitement servi leur patrie de serrer la main de ceux qui lui ont tout donné.


LE SOLDAT.

Ça, c’est des bobards de civils… Entre copains, pas de ça… car on a été copains, je suppose ?


PHILIPPE.

332e d’infanterie… Repli des Ardennes…


LE SOLDAT.

Bon… Le compte y est !

(Il lui serre la main. Philippe et sa mère sortent.)


Scène III


LEVASSEUR, LE SOLDAT


LEVASSEUR.

Vous souffrez encore de votre blessure ?


LE SOLDAT.

Du tout… c’est passé… Un peu d’arthrite consécutive, comme disent les toubibs. J’ai été prisonnier en Allemagne. Dame ! ça a manqué de confort pour la convalo.


LEVASSEUR.

Ah ! vous avez été prisonnier, mon pauvre ami…


LE SOLDAT.

Un an. Je suis rapatrié depuis quelques semaines et démobilisé depuis quelques jours.


LEVASSEUR.

Vous avez été blessé longtemps avant d’avoir été fait prisonnier ?


LE SOLDAT.

En même temps. J’ai été ramassé par les Boches. Et, précisément, c’est l’histoire que je suis chargé de vous raconter, si elle vous intéresse le moins du monde.


LEVASSEUR.

Si elle m’intéresse ! Comment !… Alors, vous étiez l’autre brave qui, avec Paul Boulard, vous êtes risqué dans les lignes ennemies ?


LE SOLDAT.

Oui, nous étions deux qui avions accepté de faire une patrouille. Un n’en est pas revenu… L’autre est tombé, et vous voyez qu’il a eu plus de veine que son camarade.


LEVASSEUR, (avec émotion.)

Et celui qui ne s’est pas relevé… a-t-il beaucoup souffert ?


LE SOLDAT.

Il est tombé raide, la tête fracassée. Il n’a pas dit ouf !


LEVASSEUR.

Dieu soit loué !… (Un temps.) C’était, comme vous disiez, un brave type !


LE SOLDAT.

Peuh ! comme les autres…


LEVASSEUR.

Je vous demande pardon de cette exclamation un peu sotte qu’a été la mienne. Vous faites bien de me reprendre. Vous avez tous été égaux dans le courage…


LE SOLDAT.

Oh ! ce n’était pas ce que je voulais dire… je ne voyais pas si loin !


LEVASSEUR.

Vous connaissiez intimement Paul Boulard ?


LE SOLDAT.

Oui, intimement… Nous étions comme les deux doigts de la main.


LEVASSEUR, (le regardant.)

C’est vrai que vous avez des caractères communs, dans la façon de vous tenir.


LE SOLDAT.

À force de vivre ensemble, peut-être bien… Il portait la barbe, je ne la porte pas. Mais vous le connaissiez donc de vue ?


LEVASSEUR.

Non… Mais depuis… j’ai tant de fois regardé sa photographie… Elle est dans mon portefeuille, un portefeuille que j’ai toujours sur moi.


LE SOLDAT.

C’est drôle ! De son vivant, vous ne le connaissiez pas, dites-vous, et en photographie vous l’avez dans votre portefeuille…


LEVASSEUR.

Est-ce une allusion… ou bien votre camarade ne vous a-t-il pas mis au courant…

(Il s’arrête.)

LE SOLDAT.

De ?…


LEVASSEUR.

De certains faits concernant sa naissance ?


LE SOLDAT.

Nous parlions plus de mort que de naissance à ce moment-là… Je ne sais pas de quoi vous voulez parler…


LEVASSEUR.

Vraiment ?… Il ne vous a fait aucune confidence à ce sujet ?


LE SOLDAT.

C’était un type bourru… peu loquace… ce qu’on appelle un renfermé.


LEVASSEUR.

Se plaignait-il de la vie ?


LE SOLDAT.

Dans les tranchées, est-ce qu’on se plaint jamais de la vie ?… La vie !… c’est que c’est quelque chose !


LEVASSEUR.

Si elle a été trop mauvaise… pourtant !… Est-ce qu’il en voulait à des gens ?


LE SOLDAT.

Je crois que oui, tout de même… Des fois… oui… Mais pour sa maman qu’il aimait bien, il savait dissimuler. Il ne voulait pas qu’elle eût encore de la peine à cause de lui. Une première fois, c’était suffisant.


LEVASSEUR.

Comme vous dites ça !… (Il le regarde fixement.) Mais… Oh ! c’est inouï…


LE SOLDAT.

Quoi ?


LEVASSEUR.

Le haut du visage… les yeux…


LE SOLDAT.

Faut faire comme ça… Imaginez-moi avec la barbe… (Il lève le coude à la hauteur des yeux.) Vous verrez, c’est bien plus extraordinaire quand on fait comme ça…


LEVASSEUR.

Est-ce qu’on vous a déjà dit que vous lui…


LE SOLDAT.

Vous ne voudriez pas que ce soit la première fois. (Levasseur a ouvert un portefeuille et pris la photographie.) Tenez, dans cette pose. (Il croise les bras comme s’il prenait la pose de la photographie qu’il n’a pourtant pas regardée.) Comparez bien… Comme ça… je crois… que c’était comme ça.


LEVASSEUR.

Ma parole ! je ne saurais pas que ce malheureux est mort…


LE SOLDAT.

Votre cœur battrait, hein ?… (S’avançant vers Levasseur.) Regardez de plus près.


LEVASSEUR.

Ah ! ça, est-ce que je suis fou ?


LE SOLDAT.

P’t’être pas !


LEVASSEUR, (pousse un cri.)

Vivant ?


LE SOLDAT.

Vivant !

(Un silence stupéfait, tragique, ébloui.)

LEVASSEUR, (se reprenant, avec un soupçon.)

Mais ce n’est pas possible, votre mère me l’aurait dit, je le saurais…


PAUL.

Oh ! n’ayez pas peur… Il n’y a aucune supercherie de la part de ma mère.


LEVASSEUR, (la voix étranglée.)

Alors… alors… vite ! Parlez !… mais parlez donc !


PAUL.

Minute de repos !… Je vais vous expliquer.


LEVASSEUR.

Elle vous a cru mort réellement ?


PAUL.

Parbleu !


LEVASSEUR.

A-t-elle su, par la suite, que vous étiez vivant ?


PAUL.

Tiens donc !


LEVASSEUR.

Et comment ne m’en a-t-elle pas averti tout de suite ? Pourquoi m’a-t-elle laissé dans cette persuasion ?


PAUL.

C’est moi qui n’ai pas voulu…


LEVASSEUR.

Vous ? Pourquoi ?


PAUL.

Attendez !… Voilà l’histoire en deux mots. Des lignes françaises, on a vu que nous étions tombés, mon camarade Andrieux et moi. On nous a portés disparus, mais il leur avait semblé que notre compte était bon. Nos familles ont été averties que, portés disparus, nous devions être considérés comme morts. Les Boches m’ont ramassé après deux heures de souffrance. J’ai été ramené ensuite dans un lazaret et, de là, dans un camp en Allemagne. J’ai écrit à ma mère quand j’ai été assuré de survivre. Pourquoi lui faire une fausse joie, à cette femme, si je devais crever le lendemain ?… J’ai su qu’elle vous avait informé de ma disparition et que vous l’avez accueillie avec émotion.


LEVASSEUR.

Ah ! vous ne devinerez jamais le bouleversement que cette nouvelle a apporté ici !


PAUL.

Ici, oui… Là-bas, je ruminais ma souffrance ! Devant notre quart de riz, le soir, dans ma gamelle… avec mes poux à gratter et l’esquintement du turbin… mes idées ont changé… On s’aigrit dans ce fourbi-là. Avant, j’étais résigné, pacifique. Mais j’ai fait la guerre, j’ai été parmi ceux qui ont souffert leur vie chaque jour pour sauver ceux qui la leur ont plus ou moins donnée !… Là-bas, tout m’est remonté dans un coup de rancœur… Je suis devenu… comment dire ?… un peu anarchiste… J’ai eu le temps de trop réfléchir à l’organisation de la société… Vous comprenez… à toutes les injustices… Ce que pendant trente ans j’avais si commodément supporté, m’est apparu tout à coup intolérable… révoltant… En sorte que, lorsque ma mère m’a écrit qu’elle allait vous prévenir, j’ai répondu tout de suite : Te presse pas, laisse donc, patiente… Il faudra leur dire leurs quatre vérités… Je veux y aller moi-même, lui annoncer dans le blanc des yeux que j’ai encore ma peau et qu’elle est matriculée à son nom. »


LEVASSEUR, (l’interrompant.)

Et vous m’avez en face de vous, mon enfant… Vous pouvez parler en juge… vous en avez le droit… Je ne sourcillerai pas…


PAUL.

En juge !… Oh ! oh !… Il y a quelques semaines, peut-être, dans le feu du retour, oui !… J’aurais dû venir vous trouver illico… J’ai attendu exprès. Quelques semaines, c’est énorme pour une idée… Avez-vous remarqué, Monsieur, comme on passe son temps à changer d’idées ? Là-bas, dans le camp des prisonniers, c’était la révolte, le chambardement social… tout le fourbi !… Quand on est revenu, il y en avait qui serraient les poings et qui avaient la voix rauque… La guerre rend méchant… Et puis, sous le veston retrouvé… dans la chambre… dans la flemme de la rue… au bureau du P.-L.-M. avec les vieux poussiéreux d’autrefois, ce qu’on se sent mou !… La guerre s’estompe… on reprend… tout s’oublie… On voit le monde tel qu’il était avant, pire peut-être… si fort et si grand ! Alors, moi, je suis redevenu petit, petit… On arrivait pour chambarder… gueuler… et puis, on se paie une place au cinéma le samedi soir… Allez… je vous dis, ce qu’un homme peut changer de croquenots dans une vie !… Ah ! misère !…


LEVASSEUR.

Vous voulez dire que la rancune s’atténue, mais les sentiments demeurent. C’est ça, n’est-ce pas ?


PAUL.

Non, je ne vous en veux pas plus qu’avant, je jure. Pourquoi ?… Est-ce qu’il y a quelque chose de changé ? Qu’est-ce que la guerre a à voir dans mon cas ? Vous voyez que je ne suis même pas intéressant… à peine amoché… J’ai fait mon devoir comme tout le monde. Ah ! si j’étais mort… bougre !… c’aurait été une autre musique. Là, dans le portefeuille… j’étais un rude héros, n’est-ce pas ?… Mais, là… avec toute ma peau des pieds à la tête, ce que je dégringole !… Mais si, mais si, ne faites donc pas ce mouvement indigné. Vous êtes un brave homme au fond… Eh bien ! avouez que vous ne trouvez pas en vous l’émotion que vous voudriez. Allons, pas de blague !


LEVASSEUR.

Je ne l’ai pas… cette émotion !… Moi qui vous écoute parler comme en un rêre ! qui entends pour la première fois le timbre de votre voix… Et pendant que je l’entends, cette voix virile, mon cœur me répète inlassablement tout bas : « Ton fils, c’est ton fils. » Je ne l’ai pas, mon pauvre enfant, cette émotion ?…

(Il va à lui comme pour l’étreindre. Paul a un mouvement de retraite très net.)

PAUL.

Ah ! non, non !… N’exagérons tout de même pas… Pendant trente ans, on ne s’est pas embrassé, il n’y a aucune raison pour que nous commencions aujourd’hui…


LEVASSEUR.

Il y en a d’énormes et de nouvelles… D’abord, il y a eu, quoi que vous en disiez, l’aventure tragique, durant laquelle nous avons tous cruellement senti que si vous faisiez le sacrifice de votre vie à la patrie, cette vie, nous vous l’avions donnée… Et ce remords-là, chez moi, cette angoisse ont…


PAUL, (l’interrompant.)

Les avez-vous ressentis quand j’ai été appelé le jour de la mobilisation ? Y avez-vous même songé ?… Non, n’est-ce pas ?…


LEVASSEUR.

Peut-être… Je ne me le rappelle pas… L’égoïsme est le premier cri du cœur. Vous voyez ! Vous avez été dans cette maison la notion même du devoir oublié, de tout le devoir humain qui se levait en moi à cet appel avec des figures sévères de reproches…


PAUL.

Nom de nom !… j’ai été tant que ça ?…


LEVASSEUR.

Ah ! ne raillez pas. Je vous jure que vous n’en aurez plus l’occasion jamais.


PAUL.

Et puis, si vous vous êtes monté le bourrichon sur mon héroïsme, vous avez déraillé un peu, savez-vous. Tel que vous me voyez, j’ai eu des frousses terribles dans la tranchée. J’ai coupé au truc, comme on dit, et quelquefois salement !


LEVASSEUR.

Qu’est-ce que ça prouve ! La lettre que vous m’avez adressée était purement admirable !…


PAUL.

Oh ! quand on part, on écrit avec le style des autres… On a le cœur qui bat… alors, en avant les grandes phrases… Oui… Mais après quatre ans de guerre et d’endurance, nous disions simplement : « Mon vieux, on y va… ?»


LEVASSEUR.

C’est aussi beau et c’est la même chose… Vous voyez bien que lorsqu’on vous a chargé d’une mission où vous risquiez votre vie, vous n’avez pas hésité…


PAUL.

Si, j’ai hésité… Ah ! pour sûr que j’ai hésité !… C’est commode à dire… « Vous n’avez pas hésité ! » Et rudement encore !… Puis, tout à coup, Andrieux m’a poussé le coude, il m’a dit : « Viens donc, va ! » Je suis parti. Allez, allez ! ne nous montons pas le coup. Vous avez devant vous un homme qui a fait ce qu’il devait faire, ni plus ni moins que les autres… Et il y en a eu des millions comme ça ! À preuve que c’est l’avis du gouvernement, puisqu’au retour on ne nous donne pas des positions bien épatantes, vous savez !… Nous sommes trop, quoi ! Et puis, les places sont prises… (Après un petit temps, timidement.) Alors, justement, le plus clair résultat de mes révoltes d’autrefois c’est de venir vous demander de me pousser un peu au P.-L.-M. Vous devez avoir de l’influence. Vous avez le bras long. Je suis capable, vous savez !


LEVASSEUR.

Non seulement je vous trouverai un emploi supérieur, mais la première chose que je vais faire, c’est de réparer mes torts d’autrefois envers vous. Je vais vous donner le nom que vous auriez dû porter.


PAUL.

Ça me gênerait dans mes relations dans le quartier… Non, non… Je suis plus modeste que ça… un bon petit emploi intelligent, où je pourrai développer mes aptitudes…


LEVASSEUR.

Ce n’est pas assez ! Vous devez être traité comme un fils et au même titre que l’autre… Vous avez les mêmes droits.


PAUL.

Qu’est-ce que dirait votre famille ?


LEVASSEUR.

Ma famille ? Mais sachez qu’elle n’ignore rien. Ma femme et mon fils partagent mes sentiments là-dessus. Lorsqu’ils sauront que vous êtes vivant, ils n’hésiteront pas une minute !


PAUL, (avec émotion, en balbutiant.)

Vrai ?… Ah ! ça c’est bien ! C’est bien, vous savez… Ce que vous êtes chic !… Je n’aurais jamais cru !


LEVASSEUR.

Et tout de suite encore… Je vais leur annoncer votre résurrection. Il faut profiter de notre émotion pour régler toutes ces choses. Nous allons prendre nos déterminations. Votre mère elle-même doit être consultée et avertie. Il y a des formalités nécessaires. Vous allez me la chercher tout de suite. Au grand jour ! au grand jour !


PAUL, (prenant précipitamment sa canne et son chapeau qu’il avait posés sur le bureau en entrant.)

Ma mère ?… Elle n’est pas loin… Elle est au carrefour de Buci, au café des Deux-Magots, où nous avons cassé la croûte. Elle m’attend, et avec anxiété, vous pensez… Ah ! la pauvre femme, ce qu’elle va être contente… C’est pour l’idée, et le sentiment, n’est-ce pas, plus que pour la chose elle-même… Voulez-vous que j’y coure tout de suite ?


LEVASSEUR.

Comment donc ! Qu’elle soit là dans un quart d’heure exactement.


PAUL.

Je ne me le fais pas répéter deux fois. Ah ! je ne peux pas vous dire… Je ne trouve pas les mots… Mais plus tard… Allez, ça viendra ! Sur le moment, n’est-ce pas ? on a des pudeurs stupides… J’y vais, hein ?… Je vous l’envoie… À tout de suite.

(Il sort, timide et rapide, presque en balbutiant. Levasseur court à la porte de gauche. Il appelle.)

LEVASSEUR, (criant.)

Mes enfants ! Mes enfants !



Scène IV


LEVASSEUR, MADAME LEVASSEUR, PHILIPPE


LEVASSEUR.

C’est lui ! (Dès qu’ils sont entrés.) Vivant !… Lui, Paul Boulard !… C’était lui-même que vous venez de voir !…


MADAME LEVASSEUR.

Qu’est-ce que tu chantes là ?


LEVASSEUR.

Quelle joie !


PHILIPPE.

Allons, voyons, papa ! C’est impossible. Qu’est-ce que ce bateau ?


LEVASSEUR.

Vivant, je vous dis !… Il est tombé en première ligne. Mais il a été ramassé par les Boches. Il y a un an qu’il était prisonnier.


MADAME LEVASSEUR.

Qu’est-ce que tu racontes ? Comment ? On t’aurait fait connaître sa mort supposée, et on se serait bien gardé de t’avertir lorsqu’on a su qu’il n’était que prisonnier ?


LEVASSEUR.

C’est lui qui l’a voulu ainsi. Il tenait à venir me trouver et à m’annoncer lui-même la nouvelle. C’est égal ! quelle délivrance pour moi !…


MADAME LEVASSEUR, (avec autorité.)

Voyons, est-ce que tu n’es pas dupe ? Est-ce qu’on ne se moque pas de toi ?


LEVASSEUR.

Ne cherchez pas, mes enfants… Je l’ai reconnu… à toute sa personne.


MADAME LEVASSEUR.

Cette espèce de mise en scène truquée… cette mère qui parle trop, puis qui se tait subitement quand il faudrait parler… Tu me permettras de réserver mon opinion. Qu’en penses-tu, Philippe ?


PHILIPPE.

Je pense, maman, qu’il y a de tels bouleversements dans les âmes en ce moment qu’il ne faut pas chercher de la logique là où chacun improvise… Et puis qu’importe… Le fait est là.


LEVASSEUR.

Oui, le fait est là. Ouf ! mes enfants !… Comme ce dénouement est plus léger à supporter. Vous me comprenez ?


MADAME LEVASSEUR, (froidement.)

Tu ne peux pas exiger de nous une satisfaction égale à la tienne. Cet enfant ne tient pas à nos fibres de la même façon, n’est-ce pas ? Au fait, pourquoi prisonnier, il s’est rendu ?


LEVASSEUR.

Non, il a eu la jambe broyée. On l’a transporté à l’ambulance allemande.


MADAME LEVASSEUR.

Broyée !… N’exagérons rien, la jambe a l’air de fonctionner convenablement !


PHILIPPE.

Enfin, maman, n’épiloguons pas et ne marchande pas ta pitié. Je ressens une grande sympathie pour ce réprouvé et suis très heureux de le savoir sain et sauf.


LEVASSEUR.

Ah ! je te reconnais bien là. Merci !…


MADAME LEVASSEUR.

Tu l’as renvoyé ?… Qu’est-ce que tu lui as dit ?


LEVASSEUR.

Que nous étions tous d’accord sur son cas. Que j’allais purement et simplement le reconnaître avec le consentement de ma femme elle-même.


MADAME LEVASSEUR, (mollement.)

Bien sûr !


LEVASSEUR.

Et voilà qui va être réglé rapidement, je te prie de le croire !


MADAME LEVASSEUR.

Prends ton temps tout de même et des renseignements. Ce serait de la folie d’agir à la légère. Sais-tu à quoi tu t’engages ? Moi pas.


LEVASSEUR.

J’ai causé avec mon avocat. D’ailleurs, je connais le code.


MADAME LEVASSEUR.

On croit toujours le connaître. Je demande à savoir, moi.


LEVASSEUR.

Je vais téléphoner à mon avoué… J’ai son numéro de téléphone.


MADAME LEVASSEUR.

Car il n’y a pas que ce garçon intéressant !… il y a sa mère !


LEVASSEUR.

Elle n’est pas en question.


MADAME LEVASSEUR.

Jusqu’à un certain point !


PHILIPPE.

Papa a raison. Cette réparation est pour lui, pour nous, une question de devoir.


MADAME LEVASSEUR.

Certainement. Mais avez-vous réfléchi que cette reconnaissance tardive, au fond, n’a plus d’utilité réelle. Générosité, pure générosité, qui, sous une autre forme, pourrait être aussi intéressante et moins grosse de conséquences. Voyons, renseigne-moi. Je ne pourrais pas concevoir, par exemple, que le fils reconnu d’une couturière à la journée ait les mêmes droits que les enfants légitimes. Ce serait immoral !


LEVASSEUR.

L’enfant reconnu touche le quart de l’héritage, comme l’enfant légitime.


MADAME LEVASSEUR, (stupéfaite.)

Quoi ?… le quart ?… C’est simplement monstrueux !


LEVASSEUR.

Là-dessus, je serai très net… Écoute bien ceci : quand bien même la loi ne me conférerait pas ce droit entier, je lui laisserais la part exacte qu’il aurait touchée si je l’avais reconnu autrefois. Je t’en avertis dès maintenant et j’en avertis Philippe.


MADAME LEVASSEUR.

Et tu le dis sur un ton de menace !


PHILIPPE.

Mais qu’importe l’argent, maman ! C’est une question bien secondaire !


MADAME LEVASSEUR, (se montant à mesure qu’elle parle.)

Secondaire ! je vous trouve admirables ! Dans votre égoïsme, vous ne pensez qu’à vous ! Mais savez-vous si cette reconnaissance ne va pas faire rompre le mariage de Philippe ? Monsieur et Madame Sorbier se soucieront-ils d’avoir une branche collatérale de cet acabit ? Pour un président à la Cour d’appel ! Vous devez les avertir, les consulter ! C’est de toute loyauté. Ils sont capables de retirer leur parole !


PHILIPPE.

Ça… Le fait est que Monsieur Sorbier, si à cheval sur les convenances…


MADAME LEVASSEUR.

Mon pauvre ami, fais-en ton deuil. C’est ton mariage rompu.


PHILIPPE.

Je ne veux pas le croire ! Si je n’épouse pas cette enfant, je serai abominablement malheureux !


MADAME LEVASSEUR.

Et dame ! Mettez-vous à leur place. Rencontrer sur son chemin une autre branche Levasseur issue de couturière à la journée !…


LEVASSEUR.

Mon Dieu ! mais tu ressasses tout le temps cette profession comme tu dirais : repris de justice ! Qu’auront-ils à voir d’abord avec elle et avec lui ?


MADAME LEVASSEUR, (continuant.)

Allons donc ! Comment, mais quand il connaîtra l’étendue de sa fortune future, t’imagines-tu qu’il va rester dans l’ombre ! Il se lancera dans la vie… Ce sera, à sa façon, un nouveau riche… qui peut devenir peu à peu un jouisseur…


PHILIPPE.

Maman, ne fais pas le roman de l’avenir. Je ne crois pas que ce soit dans la ligne de conduite de cet homme.


MADAME LEVASSEUR.

Qu’en savez-vous ! Ils sont inouïs ! Cette façon de préjuger ! Comment veux-tu qu’il résiste à cette griserie, c’est pas possible. Et s’il déshonore un jour le nom que tu lui auras donné !


PHILIPPE.

Maman, voyons, c’est très pénible à entendre… Ne parle pas ainsi d’un héros.


MADAME LEVASSEUR.

On peut être des héros dans la tranchée, et dans la vie civile une épave morale. Combien la guerre nous a-t-elle renvoyé de ceux-là ! Soyons réalistes et ne nous payons pas de mots. En résumé, ce projet est fou !


LEVASSEUR.

Eh bien ! je ne trouve pas, moi. Qu’on me contrecarre ou non, j’ai le droit d’élever la voix.


MADAME LEVASSEUR, (au comble de l’exaspération.)

Moi aussi. Et je dis haut et clair que tu n’as pas le droit, pour un humanitarisme que personne ne te demande, de faire son malheur à lui (Elle désigne Philippe.) et de me manquer de respect à moi. Ici, pas de pitié russe ni de philosophie sociale, hein ! Je parle posément, en vieille bourgeoise saine d’esprit et de cœur. Je ne te laisserai pas commettre cette injure et cette injustice, ou je ne resterai pas un jour de plus sous ce toit.


LEVASSEUR.

Soit ! J’ai mon libre arbitre, après tout. Je suis conscient de mes actes.


MADAME LEVASSEUR.

Toi ? conscient !… Depuis quel âge et jusqu’auquel ?


LEVASSEUR.

Tu dis ?


PHILIPPE, (prend le bras de sa mère.)

Maman… je vous en conjure !… J’ai vu là-bas comme la lutte est une chose terrible !… Mais la lutte chez soi, entre femme et mari, le déchirement du foyer, oh ! c’est affreux !…


MADAME LEVASSEUR.

Ton père veut que je m’en aille… Je m’en irai… Non, mon fils n’est pas l’égal de celui d’une gourgandine, d’une domestique.


LEVASSEUR.

Injurie… C’est ça !


MADAME LEVASSEUR.

Moi, je te barrerai la route…


PHILIPPE.

Voyons… Quelle peine !… Pour moi, qui vous aime !…

(Ils parlent tous les trois ensemble. La porte s’ouvre.)

MADAME LEVASSEUR.

Tu verras !



Scène V


Les Mêmes, JEANNE BOULARD


JEANNE, (entrant brusquement.)

Messieurs et dame !… Je vous demande pardon… Quand j’ai entendu vos éclats de voix, j’ai dit au valet de chambre que j’attendrais dans la galerie. Mais ce qui est parvenu jusqu’à moi de vos paroles m’a fait tourner le bouton de la porte. On parle de moi, je suis là pour répondre, puisque Monsieur Levasseur m’a convoquée.


MADAME LEVASSEUR.

Ah ! c’est vous, Madame Boulard. Je vous reconnais pour vous avoir vue ici même l’année dernière. Cette fois vous entrez, me semble-t-il, avec un air plus arrogant.


JEANNE.

Il ne faut pas confondre la tristesse et l’arrogance, Madame.


MADAME LEVASSEUR.

Eh bien ! si vous avez écouté, vous avez dû entendre que tout se passe ici en pleine lumière. Monsieur Levasseur a trouvé chez moi une résistance à son projet, oui, je l’avoue franchement.


JEANNE.

J’ai vaguement entendu surtout une injure à mon adresse.


LEVASSEUR.

Mais la pensée de ma femme n’est pas du tout celle que vous pourriez supposer d’après les exclamations dont la…


JEANNE, (l’interrompant.)

Laissez, Monsieur Levasseur. Les deux ou trois cris que j’ai entendus m’ont assez édifiée pour comprendre que, d’une part, Madame s’opposait nettement à votre idée, que Monsieur votre fils hésitait entre ses deux parents, mais que vous, Monsieur Levasseur, vous teniez bon. Cela me suffit. Puisque le père de Paul a dans l’idée de le reconnaître, je ne veux pas laisser perdre à mon fils une chance pareille et un bonheur qu’il vient de m’annoncer en bas avec de vraies larmes de reconnaissance. Moi, je ne compte pas là-dedans, je dois seulement défendre ou soutenir le bonheur de mon fils. On m’a convoquée. Eh bien ! si l’on a à me parler, qu’on me parle. Si, au contraire, l’on me demande de m’effaccr, je m’effacerai. Vous voyez bien, Madame, que, jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas de trop.


PHILIPPE, (à sa mère.)

Laisse mon père et Madame discuter seuls, comme il convient, et hors de ta présence.


MADAME LEVASSEUR.

Non. Moi non plus je ne suis pas de trop, que je sache ! Il se débat ici des choses qui touchent à mon foyer. Puisque vous le prenez sur ce ton, défendons chacun ce que nous avons à défendre, moi le respeot de la famille et vous…


JEANNE.

Moi le bonheur d’un pauvre enfant qui revient de la guerre !


MADAME LEVASSEUR.

Le bonheur ! Ah ! Madame, il est légitime, le bonheur ! et s’il s’agissait seulement d’assurer le bonheur, la sécurité matérielle de votre fils, vous ne trouveriez en moi qu’un avocat. Mais il s’agit d’une reconnaissance légale, qui autrefois aurait eu un sens, mais lèse aujourd’hui une famille constituée et offense la mère, l’épouse que je suis.


LEVASSEUR.

Je t’ai laissé parler. Est-ce fini ?… Je persiste plus que jamais à dire que j’ai une dette ancienne qui doit être acquittée.


MADAME LEVASSEUR.

Une dette ! Ah ! tu en as plus d’une !… Crois-tu que si j’avais su que l’homme que j’épousais était le père d’un enfant reconnu, je n’aurais pas rompu mes engagements, et que mes parents m’auraient donnée à toi ! Je l’affirme, je ne t’aurais pas épousé… Je n’aurais pas voulu donner ce frère à mes enfants futurs. Tu as aussi une dette de ce côté et autrement sacrée : l’exécution de ton contrat avec ta femme… tes engagements envers nos familles.


PHILIPPE, (à Jeanne.)

Madame, moi, je me suis tu, comme je le devais, devant mes parents qui disposent de leur vie, mais je suis aussi directement en cause, et il faut que vous le sachiez, je n’éprouve pas d’autre sentiment pour celui qui est mon frère malchanceux, que de la sympathie et de l’admiration. Il faut excuser la pensée de ma mère. Elle est violente, mais jusqu’à un certain point justifiée. Celle de mon père également, car c’est ainsi, les actions humaines ont souvent deux faces. Je n’ai pas le droit personnellement d’intervenir, mais, quelle que soit la décision que prendront mes parents, car inévitablement ils se mettront d’accord, je m’inclinerai avec respect, comme je le dois, devant cette décision.


JEANNE.

Oui, autant dire que vous vous en lavez les mains !


MADAME LEVASSEUR.

Tu entends ! Elle injurie… Ah ! ce n’est pas la femme que tu m’avais représentée.


JEANNE.

Non, non, pas d’injure, Madame !… J’en ai entendu une tout à l’heure qui m’aurait dégoûtée de l’injure si j’en avais gardé en réserve. Seulement, aussi, pourquoi Monsieur s’abrite-t-il derrière le respect filial pour dissimuler sa pensée ?


PHILIPPE.

Moi ?


JEANNE.

S’il en a une, qu’il la dise !


PHILIPPE.

Mais bravement, je…


LEVASSEUR, (violemment.)

Je l’interdis ! Mon fils n’a pas voix au chapitre. Je ne dépends, je le répète, que de ma conscience et non de celle des autres. En voilà assez ! Philippe, retire-toi si ta mère ne veut pas se retirer.


JEANNE.

Il n’a pas voix au chapitre !… Comme fils, peut-être, mais comme soldat, comme frère d’armes de l’autre… frère, puisque ça s’appelle ainsi, il peut parler. Qu’il donne son avis. Si j’ai bonne mémoire, c’est à la Censure qu’il se battait !


PHILIPPE.

Depuis, j’ai combattu au front, Madame, en première ligne et de tout mon cœur !… J’aurais versé mon sang avec joie ! Je le jure !


MADAME LEVASSEUR.

Mon fils a fait son devoir comme le vôtre… N’essayez pas de faire une distinction de courage entre toutes les classes de la société. Ils ont tous mêlé leur sang qui n’a fait qu’un !… Ce sera l’honneur impérissable de la bourgeoisie d’avoir donné autant de fils à la patrie, pour la sauver, que le peuple en a donné.


PHILIPPE.

Tous égaux dans la lutte et la mort ! Là, vraiment, il n’y avait qu’une famille !


JEANNE.

Eh bien ! alors, trouvez-vous juste, Monsieur, que ceux qui se sont fait casser la figure, dans ce qu’on appelait en effet la grande famille anonyme, ne trouvent pas au retour la place qui leur est due ? Et puisqu’il y en avait un qui n’avait, avant de partir, ni le rang, ni l’état civil qu’il méritait, faut-il qu’on lui refuse sa place vraie au soleil et à la vie… Allons, sa vraie plaque d’identité !… Sa plaque d’identité, vous la jugiez nécessaire, paraît-il, quand vous le croyiez mort… Tenez votre parole ! Donnez-lui le nom que vous portez et qu’il a acquis le droit de porter !


MADAME LEVASSEUR.

Un nom, Madame !… Allons, ayez le courage d’aller jusqu’au bout de votre pensée. Ce que vous réclamez, ce n’est pas seulement le nom, ce sont les droits pour l’avenir…


JEANNE.

Et pourquoi pas ?… Tous les enfants du même homme sont égaux.


MADAME LEVASSEUR.

Pas devant la loi !


JEANNE.

Devant le cœur !


MADAME LEVASSEUR, (elle attire son fils à elle.)

Jamais je n’accepterai que votre enfant soit le même que celui-là.


JEANNE.

Le même ?… Il l’était dans les tranchées. C’est le fils d’une femme comme vous… et né du même père !


MADAME LEVASSEUR.

Il n’y a pas d’égalité, Madame, entre nous deux, entre une épouse respectable qui a apporté son amour pour fonder une famille et une fille qui s’est amusée un jour avec le fils de ses patrons.


LEVASSEUR.

Veux-tu te taire !…


JEANNE.

Ah ! c’est comme ça ! Je vois où vous voulez en venir. Vous voulez… Vous voulez me faire sortir de mes gonds. Je vois ça !


MADAME LEVASSEUR.

Vous aurez beau faire, le fruit de la faute n’est pas, aux yeux de la société, la même chose que celui qui est né de l’amour.


JEANNE, (tout à coup dressée.)

Il est né de l’amour, lui aussi, comme l’autre !… Oui, de l’amour ! Cette chair-là, c’était de la chair d’amour avant de devenir de la chair à canon, ça a été pétri comme les autres dans les baisers, et elle a saigné sous la mitraille. C’est avec cette chair qu’on a défendu la patrie ! Et quant à moi la fille, la fille, comme vous le dites, elle a aimé de toutes ses forces, et ça a été le seul amour de sa vie !… J’ai failli en mourir… C’était bien aussi de l’amour, Madame, allez… l’amour qui tue, qui pleure, l’amour de mes vingt ans… L’amour de mon cœur, de toute ma chair… Et tu le sais bien… toi… toi !… que j’ai adoré et qui m’as brisé le cœur.

(Elle éclate en sanglots.)

LEVASSEUR.

Assez ! assez !


PHILIPPE, (entraîne sa mère.)

Cette fois, viens, maman !… Pas ces paroles devant toi !…


MADAME LEVASSEUR.

Non ! Laisse !


JEANNE.

Pourquoi me pousse-t-on à bout, aussi !


LEVASSEUR.

Voulez-vous bien vous taire ! C’est un scandale ! Une honte ! Je ne reconnais pas votre manière ! Vous, si réservée !…


JEANNE.

Ah ! c’est peut-être que mon fils m’a soufflé de la haine au retour de là-bas… (Elle éclate à nouveau en sanglots. Sa clameur augmente.) C’est vous qui êtes méchants, tas de menteurs et d’égoïstes, qui ne reconnaissez pas vos petits quand ils vous ont sauvé la peau !


LEVASSEUR.

Mais allez-vous vous taire, bon sang ! Elle a perdu la tête.


MADAME LEVASSEUR.

Non. Elle est telle qu’elle devait être. Elle parle en fille du peuple qui vocifère et menace… Voilà où nous en sommes par ta faute ?… à la boue…


LEVASSEUR.

Emmène ta mère… Cette fois, je l’ordonne !

(Philippe entraîne sa mère ; ils sortent par la porte de gauche.)


Scène VI


LEVASSEUR, JEANNE effondrée sur une chaise.


LEVASSEUR.

Ah ! ça… qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes folle ?


JEANNE.

Vous avez entendu ce qu’elle vient de dire !


LEVASSEUR.

De vous, je n’aurais jamais attendu pareil scandale ! Vraiment, c’est incroyable !


JEANNE.

Un mouton devient enragé…


LEVASSEUR.

Oh ! oh !… Jusqu’à ce tutoiement… devant ma femme.


JEANNE.

Là, je vous demande pardon… Je me calme…


LEVASSEUR.

Et quelle maladresse surtout, ma pauvre fille ! Vous compliquez la situation à plaisir. Là où il aurait fallu du doigté, de la dignité !


JEANNE.

On m’a poussée à bout.


LEVASSEUR.

Ces résistances de ma femme sont naturelles, après tout ! Quelle femme aurait accepté de gaieté de cœur cette situation-là… Mon fils, lui, n’avait pour vous que des paroles généreuses…


JEANNE.

Bien sûr !


LEVASSEUR.

Et au lieu de m’aider comme j’en avais besoin, voilà les gros mots, les phrases de journaux qu’on vous a apprises par cœur… Car ce n’est pas vous, cela !…


JEANNE, (avec désespoir.)

Monsieur Levasseur !… Levasseur !… ne m’abandonnez pas… Dites que vous ferez pour lui ce que vous vouliez faire ! Il est si bon, Paul… Il le mérite tellement… Vous aussi, vous avez bon cœur. Je vous en supplie !


LEVASSEUR.

Mais oui… Mais oui… Ne vous mettez pas dans cet état !


JEANNE.

Je vois bien tous les ennuis que vous allez avoir à soutenir, mais je fais appel à votre justice, à votre pitié. Pour le petit… Vous vous rappelez… la chambre autrefois… le berceau sur lequel j’ai pleuré si longtemps… quand vous m’avez fait dire que c’était fini… pour toujours. Ah ! pardonnez à la vieille femme que je suis de vous rappeler ça… Mais vous avez eu maintenant une pensée si belle, si tendre !


LEVASSEUR.

Concevoir et réaliser sont deux. N’importe, je vous promets de leur faire entendre raison…


JEANNE, (lui embrasse les mains.)

Oh ! merci… Oh ! merci…


LEVASSEUR.

De faire tout ce que je pourrai, tout… J’y parviendrai. D’abord, il faut que j’essaie, et tout de suite, d’effacer la mauvaise impression que vous avez produite. Pendant que je tâcherai, comme on dit, d’enlever le morceau. Ah ! ça va être terrible !… promettez-moi, de votre côté, de changer d’attitude, que je retrouve ici une personne maîtresse d’elle-même et de ses paroles.


JEANNE.

Je vous le promets… Je promets tout ce qu’on voudra. Promettez-le-leur de ma part. Présentez-leur bien toutes mes excuses. Il faut, il faut…


LEVASSEUR.

Demeurez là le temps nécessaire. Un bon quart d’heure et peut-être…


JEANNE, (suppliante.)

J’ai mis tout mon espoir en vous.


LEVASSEUR.

Espérez.

(Il va rejoindre sa femme et son fils. Jeanne reste seule et se laisse aller à un abattement, puis se redress :)

JEANNE.

Oh ! mais je tiendrai bon, je tiendrai bon !…

(Elle s’est essuyé les yeux, puis s’est assise. Elle attend, la porte du fond s’ouvre tout doucement. Elle n’entend pas son fils qui entre à pas de loup.)


Scène VII


PAUL, JEANNE


PAUL.

Ça ne va pas, hein ?


JEANNE, (sursautant)

Toi !


PAUL.

Ça ne va pas tout seul, ma pauvre maman ?


JEANNE.

Comment le sais-tu ?


PAUL.

Parce qu’en entrant dans la galerie, j’ai entendu un silence de mort. Je me suis dit : « Tiens, est-ce qu’ils se seraient tous bouffés, par hasard ?… » Puis j’ai pensé que ma gosse avait décanillé à la douce, telle que je connais sa timidité… Alors, j’ai ouvert la porte et je te vois là, seule, effondrée, avec une figure, comme si tu attendais ton tour chez le dentiste !


JEANNE.

Ils sont là, à côté. Le jury discute… Mais je tiendrai, Paul… mon gas !


PAUL.

Tu souffres à cause de moi, hein, maman ? Je te l’avais bien dit, quand je suis venu te chercher aux Deux-Magots. J’avais eu le temps de la réflexion et, passé l’escalier, je ne me faisais plus d’illusions !


JEANNE.

Oh !… Il fait tout ce qu’il peut ! Ce n’est pas lui.


PAUL.

Eh bien, alors, le pauvre homme ! Faire ce qu’on peut, c’est déjà beaucoup. Il doit suer sang et eau !


JEANNE.

Le fils, lui, bluffe. Mais elle, si tu l’avais entendue. C’est la première fois que je tiens tête à quelqu’un, par exemple !


PAUL.

Et c’est pas rigolo, hein ?


JEANNE.

Aujourd’hui, j’ai cru que je devenais enragée. J’ai foncé dans le tas ! Écoute, ne t’en va pas maintenant ! Reste, je veux que tu restes.


PAUL.

A pas peur ! Je ne te quitte plus.


JEANNE.

Devant toi, ils n’oseront pas !


PAUL.

Oui, ma belle. Mais je ne peux pas rester devant toi toute ma vie.


JEANNE.

Si tu l’avais entendue clamer qu’elle quitterait sa maison !


PAUL.

Tu m’en diras tant !


JEANNE.

Sa maison, son fils, son mari…


PAUL.

Nous lui en donnons un turbin au pauvre bougre ! Il ne pourra jamais tenir le coup !


JEANNE.

Enfin… comprends-tu ça ? Ils étaient bien décidés.


PAUL.

Quand j’étais mort… Maintenant que je suis un stock de liquidation…


JEANNE.

On t’envoie me chercher et patatras ! Enfin, je n’ai pas eu la berlue ! J’ai vu cet homme, l’année dernière, se frapper la poitrine quand j’ai apporté la nouvelle de ta mort. Depuis, il m’a parlé de toi dans des termes si douloureux, si bourrelés de remords… Il m’assurait que sa femme et son fils vénéraient ta mémoire. Et si tu avais été vivant ! que n’aurait-on pas fait pour toi ?… Que veux-tu, tout de même, j’ai l’impression très nette qu’à cause de toi il a passé sur cette maison comme un souffle d’air pur, d’enthousiasme !…


PAUL.

C’est probablement vrai… Vois-tu, l’erreur est toujours de vouloir que les méchants soient d’un côté et les bons de l’autre, c’est plus compliqué que ça, maman ! Tous ces bourgeois farcis d’égoïsme pataugeaient dans leur bien-être… Ils ont senti passer sur leur tête, comme tu dis, un grand souffle, le souffle terrible de la guerre, car la guerre, si laide qu’elle soit, a soulevé de la beauté comme la tornade soulève tout dans la poussière… Les canards, dans leur basse-cour, ont battu de l’aile… Tu sais, lorsque les cygnes passent dans le soleil… Ils se sont dressés sur leurs pattes ! Il y a eu la contagion de la beauté… l’élan. Puis, le grand souffle apaisé, ils retournent à leur mangeoire et à leur petite paix de volaille grasse… Après le coup d’aile, tout reprend. Mesquineries et appétits. Ils se sont retrouvés tels qu’ils étaient auparavant… Messieurs, la vie continue !


JEANNE.

Mais cependant, tout ce que tu disais au retour de ta captivité… Tout ce que vous avez rêvé, vous autres !…


PAUL.

Oui, l’âge d’or ! C’est nous qui étions fous de parler de justice sociale, de fraternité et autres balivernes… Tu ne le connaîtras pas, maman, l’âge d’or… Il y a trop de choses à venger et à refaire. L’époque est aux malins qui sauront tirer leur épingle dans l’écrabouillement général. Suivons l’exemple, maman, et laissons passer cette époque-là qui crèvera bien comme les autres… Une guerre, qu’est-ce que c’est que ça !… On pensait que tout serait changé après elle… Une guerre, c’est un petit point grand comme l’ongle dans l’espace ! Une paille dans l’infini !… La terre roule sa bosse… pareille comme avant… implacable. Tirons notre coupe, maman… En somme, quoi ? En voilà des chichis pour reconnaître un pépère déjà barbu qui a passé l’âge de la nourrice ! À quoi bon ce luxe inutile !…


JEANNE.

Comment, à quoi bon ? Et ton avenir ?


PAUL.

Ce que nous aurions voulu, hein, maman, c’est qu’ils nous ouvrent mieux que leur bourse, leur cœur !… Ah ! oui ! S’appeler Levasseur, être le fils du puissant industriel, c’eût été quelque chose, bien sûr… Mais les bras tendus, la maison ouverte, le bon sourire heureux, et pour toi, maman, le respect, la bonté… Ne pleure pas, va ! C’était trop épatant… Sûr ! Quelle folie !… Alors, contentons-nous de la bourse. On ne peut tout de même pas exiger de ce pauvre homme que sa vie devienne un enfer à cause de nous, parce que j’ai eu l’honneur de recevoir quelques pruneaux dans la guibole… Sois tranquille, au point de vue galette, papa Levasseur fera bien les choses… D’ailleurs, on n’a pas besoin d’un mobilier Louis XV de chez Dufayel !… Quoi ! Il me manque un emploi un peu plus rupin. Eh ben ! il me le donnera, papa Levasseur… il me le donnera, va ! et de quoi t’acheter une turne à la campagne… Pourvu qu’il n’entende plus parler de nous. Dis donc, maman, j’ai tout à coup une idée de génie.


JEANNE.

Laquelle ?


PAUL.

Foutons le camp ! Ce serait drôle, quand ils ouvriront la porte, solennels, le ventre en avant, qu’ils se cassent le nez sur le vide, plus personne… Les gars se sont poussé de l’air ! Viens donc, maman, viens donc !


JEANNE.

Non, il ne faut pas… Il faut lutter… Pour toi ! Pour toi !…


PAUL.

Ma grosse bique, va ! Est-ce que je ne t’ai pas ! Est-ce que je n’ai pas tes bras autour de ma poitrine ? Est-ce que j’ai besoin d’une autre famille que toi, qui m’as donné la becquée jour par jour et qui m’as élevé avec ton courage admirable !…


JEANNE, (l’embrassant.)

Ah ! mon Paul, mon chéri !… Comme tu es bon pour moi. Quand tu es venu au monde, qu’est-ce qui m’aurait dit que ce petit bout de chair-là réparerait toute l’injustice de ma vie ?… Que je t’aime ! Serre, serre-la, ta vieille maman !


PAUL.

Eh ben ! Ce n’est pas meilleur que tout, dis ? (Il l’embrasse.) La guerre m’a rendu… Qu’est-ce que tu veux de plus, nom de Dieu ! Dis, souris, la grosse… Souris !… Ah ! mais tu en as, un sale caractère ! Vrai, tu sais !


JEANNE, (essayant de sourire à travers ses larmes.)

Ah ! si tu es content et résigné ! Pourvu que je vive avec toi un bout de temps, fouette, cocher ! Au bout du monde !


PAUL.

Pas au bout du monde, c’est trop loin ! Mais je te paie une soirée à Saint-Germain, dans un caboulot que je connais très rupin, et puis, après, cinéma jusqu’à la gauche !… Viens donc !


JEANNE.

Alors, quoi… Renoncer… abandonner au moment où peut-être !… Et si tu le regrettais après, mon petit !


PAUL.

Non !


JEANNE.

Pourquoi ?


PAUL.

Pourquoi ? Parce que je t’aime… parce qu’il fait beau dehors… parce que tu as un œil qui se croit dur et qui voit tout en bonté et en douceur. Voilà pourquoi… Viens donc, maman, on rigolera un peu !


JEANNE.

Sans attendre même ce qu’ils vont dire ?


PAUL.

C’est bien plus chic !


JEANNE.

Et sans un mot d’explication ?


PAUL.

Si, tiens, un P. P. C. sur sa table… Sur un beau papier à en-tête avec majuscules… Toi, fais le guet. (Pendant qu’elle écoute près de la porte, lui, debout, écrit sur le bureau et dit à voix haute.) Excusez, j’avais complètement oublié que je partais ce soir en villégiature au bord de la mer, à Saint-Germain-les-Flots. J’emmène ma bonne femme de mère qui a besoin de se refaire un peu les sangs. Bonsoir, les types… Écrivez Panam… Ça suivra.


JEANNE, (en larmes.)

Ah ! cher enfant ! Cher enfant !

(On entend du bruit à côté.)

PAUL, (entraînant sa mère.)

Hé ! gare là-dessous… Caltons… v’là la famille !… Si qu’elle allait nous pincer ? Pas de blagues ! À Saint-Germain-les-Flots… Je te vas payer un de ces balthazars à trois cinquante le litron de vouvray… Passe, ma gosse… Je t’adore… Passe, ma bique…


FIN