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Revue des Deux Mondes tome 67, 1885
Charles Grad

La population de l’empire allemand


I.
les origines et les nationalités.


I

Au dernier recensement fait en Allemagne, en décembre 1880, la population du nouvel empire atteignait le total de 45,234,061 habitans. En 1870, le nombre d’individus présens, sur le même territoire n’était que de 40,816,249. L’augmentation s’élève donc à 4,417,812 pendant la période décennale écoulée, non compris les émigrans. Cela indique un accroissement proportionnel de 1.08 pour 100 et un accroissement total de 441,781 sujets par année moyenne. Si l’on tient compte du chiffre de l’émigration pour les pays d’outremer, l’accroissement effectif atteint le nombre de 501,296 individus, ou de 543,442 si l’on considère l’excédent annuel moyen des naissances sur les décès. Une année dans l’autre, la population de l’empire allemand augmente ainsi de plus d’un demi-million d’habitans. Supposé que ce mouvement continue, il faudra donc à peine soixante ans pour élever au double la population actuelle de l’Allemagne. Après les guerres homicides du premier empire, en 1816, les pays de la Confédération germanique qui font partie de l’Allemagne unifiée d’aujourd’hui comptaient ensemble 24 millions d’habitans. Ils pourront en avoir 170 millions vers la fin du siècle prochain, avec une densité de 315 individus par kilomètre carré, contre 84 en 1880, sans agrandissement territorial. Comparé aux étonnans progrès de l’empire allemand, le mouvement de la population, en France, reste à peu près stationnaire, atteignant à peine le total de 37,321,186 individus lors du recensement de 1881 contre 32,569,223 en 1831, accusant une augmentation annuelle de 0,2 pour 100 seulement dans l’intervalle des deux derniers relevés quinquennaux, c’est-à-dire de six à sept fois inférieur à l’accroissement numérique des Allemands. Fait grave, redoutable problème, bien digne de fixer l’attention, non-seulement des statisticiens, mais surtout des hommes d’état soucieux de l’avenir de leur patrie et capables de comprendre que cesser d’avancer, c’est, pour une nation, demeurer en arrière, et laisser passer la prépondérance politique aux mains de races plus vigoureuses.

Croissant en nombre, la population de l’empire allemand verra encore grandir davantage sa puissance comme nation. L’œuvre de l’unité nationale, désormais irrévocable, quoique soumise à des intermittences, marche vers son achèvement d’un pas sûr. Sa réalisation définitive, garantie par une politique invariable, persévérante, énergique, qui a conscience de sa force et ne perd pas de vue le but visé, exige, pour être complète, le concours, dans une action commune, de tous les peuples de langue allemande. Aussi bien les générations successives répètent et se transmettent, comme mot d’ordre ou comme cri de ralliement, la strophe inspirée du chant d’Arndt, que la patrie de l’Allemand, étendue aussi loin que résonne la langue allemande, doit être l’Allemagne entière :

Das ganze Deutschland soll es sein !

L’Allemagne entière, ainsi comprise, embrasse la Hollande et les Flandres, la Suisse jusqu’au Gothard, le Tyrol et les anciennes provinces de l’Autriche, plus les enclaves nécessaires pour l’acquisition de limites géographiques naturelles. Dans l’atlas classique de Stieler, la carte politique de l’Allemagne, en date de 1860, englobe l’état autrichien avec la Hollande et la Belgique. Tous y voyez figurer l’état autrichien, Osterreichischer Staat, au rang de l’état prussien, Preussischer Staat, comme simples parties de l’ensemble, à titre égal. D’un autre côté, tandis qu’en Autriche, le gouvernement favorise par sa faiblesse le travail de décomposition déterminé par la lutte des nationalités, les hommes d’état de la Prusse s’appliquent avec une rigueur implacable à effacer les différences de races existantes, afin de consolider par tous les moyens l’unification nationale des populations d’origine diverse qui vivent sous leur domination. Polonais, Wendes, Lithuaniens, Tchèques, Danois, Français sont tous également tenus, en qualité de sujets allemands, d’apprendre la langue allemande à l’école, au même titre que les Allemands de race, et, dans tout le ressort de l’empire, la langue allemande est seule valable pour les actes publics comme dans les rapports officiels de tous les services de l’administration en Allemagne. Lors d’une récente réunion.de savans, le professeur Virchow en est venu au point de demander que l’éducation de la jeunesse soit réglée et dirigée de telle façon que tous les Allemands, à l’avenir, acquièrent une même manière de voir et de penser.

Que si nous demandons combien d’Allemands vivent en Europe hors du ressort actuel de l’empire, les derniers recensemens indiquent un total de 20 à 22 millions d’individus en agglomération compacte, soit moitié autant que la population propre de l’Allemagne, tandis que, pour tout l’empire, le nombre des sujets allemands de langue étrangère n’atteint pas la proportion d’un dixième. A entendre les philologues, le domaine des langues germaniques s’étend bien au-delà des limites de l’empire, même en y faisant entrer la Hollande et les Flandres. Grimm comprend dans son groupe des langues west-germaniques les Anglo-Saxons et tous les Scandinaves : Danois, Suédois et Norvégiens, avec les Hollandais, les Frisons, les Allemands purs. Le haut-allemand littéraire, Hoch-deutsch, langue officielle de l’Autriche et de la Suisse comme de l’Allemagne, employé dans les actes publics, compris partout et accepté à ce titre par les états dont est sortie l’Allemagne unifiée de nos jours, longtemps avant la reconstitution de l’empire nouveau, ne sert nulle part de langue usuelle à la masse du peuple. C’est une langue de pure convention, issue du croisement, et par une sorte de sélection, des dialectes parlés au milieu des différentes populations d’origine germanique, mais qui a emprunté ses traits caractéristiques aux idiomes des parties élevées du territoire. Déjà, avant la réformation, la chancellerie saxonne l’avait introduite à la cour de « tous les princes et rois en Allemagne. » Pour cette raison, Luther l’appelle la langue de l’empire allemand, deutsche Reichssprache, intelligible à tout le monde, aussi bien « pour les habitans du pays bas que pour ceux du pays haut. » Par cette raison, le grand réformateur choisit le haut-allemand pour sa traduction de la Bible. Sous son influence, la langue dite de l’empire se substitue à tous les dialectes particuliers dans l’usage des églises, des écoles, des tribunaux, des salons. Depuis 1621, on n’a plus imprimé de Bible en dialecte bas-allemand. Aucun dialecte n’offre une littérature d’une richesse comparable à celle du haut-allemand moderne, formé par les écrivains éminens des trois derniers siècles. En fait, l’histoire littéraire de l’Allemagne remonte à Ottfrid, qui vécut au Ⅷe siècle et dont les écrits, dans l’idiome franc, sont le plus ancien monument du haut-allemand, antérieur à l’épopée nationale des Nibelungen et aux poèmes des Minnesänger, lesquels ont vu le jour dans l’idiome allemannique. Le dialecte franc et le dialecte allemannique, que le peuple continue à parler sous leur forme primitive, dans la Franconie et la Hesse, sur les bords du Rhin moyen et sur les versans de la Forêt-Noire, sont les sources principales du haut-allemand littéraire adopté par les classes lettrées de la société dans toutes les parties de l’Allemagne.

Les dialectes populaires encore en usage présentent des différences graduelles d’une province à l’autre, de manière à se distinguer nettement pour des provinces éloignées. On les partage habituellement en deux groupes principaux : le haut-allemand et le bas-allemand, auxquels les classificateurs méthodiques ajoutent la division intermédiaire de l’allemand moyen, par la considération qu’entre les extrêmes, il doit y avoir un milieu. Chacun de ces groupes se subdivise d’ailleurs à l’infini, suivant les modifications des parlers locaux, mais sans délimitation bien fixe. Des nuances insensibles, de simples changemens de prononciation conduisent de l’un à l’autre, s’accentuant davantage en raison des distances, et sans dépendre absolument des limites naturelles formées par les montagnes ou les cours d’eau. Bien souvent, les particularités propres à un dialecte apparaissent ou se retrouvent à l’état erratique au milieu de populations éloignées parlant un dialecte bien durèrent. C’est un effet de colonies anciennes ou récentes, tout comme la présence des roches erratiques atteste l’extension de glaciers maintenant disparus sur un terrain distant de leur lieu d’origine. Je me souviens ainsi d’avoir entendu parler le dialecte franc dans le duché de Posen, le tyrolien chez les habitans de Ruhla, en Thuringe. Le domaine du haut-allemand touche les territoires de langue slave, près les bouches de la Regen, s’approche du Danube aux environs de Ratisbonne, embrasse la Wernitz de Donauwerth à Oettingen, le Kocher au nord de Hall, le Neckar au sud de Heilbronn, le Rhin au sud de Rastadt, pour atteindre la langue française autour des sources de la Sarre, en Lorraine.

Tandis que les dialectes haut-allemands se renferment dans ces limites des territoires élevés de l’Allemagne supérieure, autour des montagnes, les dialectes bas-allemands s’étendent depuis le débouché des fleuves au bord de la mer, à travers la zone des pays bas, jusqu’au Habichtswald, limite de la Franconie et de la Saxe, suivant une ligne plus ou moins sinueuse, à partir de la petite ville française de Montjoie, dont les points extrêmes, vers le sud, sont jalonnés par Eupen, sur les confins de l’Ardenne ; Solingen, près du Rhin ; Drolshagen, entre la Ruhr et la Sieg ; Sachsenhausen, sur la ligne de séparation des eaux entre la Fulda et le Diemel ; Münden, au confluent de la Werra ; le cours de l’Elbe, entre l’embouchure de la Saale et Wittemberg ; enfin Luckau, Lübben, Guben et Zullichau en-deçà de l’Oder. A peu près fixes dans le bassin du Rhin inférieur, les limites du bas-allemand ont reculé devant les dialectes allemands moyens, dans la province de Saxe, naguère slave, ainsi que dans la marche de Brandebourg. Entre les dialectes bas-allemands et les dialectes allemands moyens, les différences sont plus marquées qu’entre les dialectes allemands moyens et les dialectes haut-allemands. Aussi ces deux derniers groupes se trouvent souvent réunis en un seul, embrassant à la fois les dialectes franc, hennebergien et saxon, parlés sur les bords du Rhin moyen, dans la Hesse, en Thuringe et en Saxe, avec les dialectes bavarois, souabe et allemannique de la Haute-Bavière, du Wurtemberg et de Baden. En Alsace, la langue parlée rentre dans le domaine allemannique sur l’ancien territoire du Haut-Rhin, et se rattache aux dialectes francs au nord de Strasbourg.

Par la force des choses, les populations de langue étrangère établies sur le territoire de l’Allemagne subissent l’influence irrésistible de la germanisation, au point d’être confondues avec les Allemands d’origine. Quiconque habite d’une manière permanente le territoire de l’empire est tenu d’apprendre et de parler la langue officielle. Cela explique pourquoi les sujets non allemands ne paraissent pas augmenter d’un recensement à l’autre dans la même proportion que les sujets de race allemande. Les statisticiens comptent ou inscrivent comme Allemands d’origine tous les individus parlant allemand. Pourtant avez-vous visité une seule fois les paysans wendes du Spreewald, aux portes de Berlin ? A toute question posée en allemand ils répondent dans l’allemand le plus pur. Saluez-les cependant en slave et ils vous répondront avec un sourire de satisfaction. C’est que le slave reste pour eux le langage intime de la famille, en usage au foyer domestique. L’instruction obligatoire et les relations de commerce établies avec les voisins, par suite du développement des chemins de fer, ont seules amené la population de ce territoire longtemps isolé, à cause de ses marécages et de sus eaux, à apprendre l’allemand. De même, les descendans des Français réfugiés par suite de la révocation de l’édit de Nantes parlent le dialecte particulier des districts où ils demeurent sans que l’oreille la plus fine perçoive la moindre différence entre leur prononciation et celle des Allemands indigènes. Fils de réfugiés et paysans wendes, complètement germanisés par le langage, manifestent également un patriotisme germanique irréprochable, au témoignage des citoyens les plus jaloux de l’unité nationale de tous les sujets de l’empire. Toutefois, malgré la communauté de la langue, l’œil noir étincelant, les sourcils et les cheveux bruns, le tempérament vif des descendans des huguenots réfugiés accusent au premier abord leur sang français. Quant aux paysans wendes du Spreewald, le craniomètre des anthropologistes décèle dans la largeur de leur face un caractère propre aux races slaves. L’unité de langage n’implique donc pas l’unité de race ni use communauté d’origine propre à caractériser une nation.

Qu’est-ce qu’une nation d’ailleurs ? Cette question se pose et exige une réponse avant de pénétrer plus avant dans l’étude de l’association politique formée par la population de l’empire allemand. L’idée de nationalité, claire en apparence, prête aux malentendus les plus graves. Tour à tour, les hommes qui ont voulu la définir ont invoqué la communauté de langage et la communauté de race ou d’origine comme caractère essentiel et distinctif de la nation. Or, d’une part, nous venons de le reconnaître, l’unité de langage n’implique pas une descendance commune pour les populations qui manifestent cette unité. Et, d’autre part, confondre la nationalité avec la race, en attribuant aux groupes ethnographiques une souveraineté analogue à celle des états constitués existant réellement, c’est tomber dans une grave erreur. Ce que nous entendons par nation, dans le sens moderne, n’a pas existé dans le monde antique. Ni l’Egypte, ni la Chine, ni aucun des grands empires disparus dont nous savons l’histoire, n’a constitué une nation. La nation, telle que nous l’entendons, est une association d’hommes vivant sous un gouvernement commun, avec l’exercice de droits égaux, et soumis aux mêmes obligations. Aucun empire de l’antiquité n’a reconnu des droits à ses sujets.

D’après son étymologie, le mot latin natio signifie horde, tribu. Si la tribu ou la horde primitive a concédé à ses membres l’usage de certains droits, ces droits n’apparaissent bien définis que dans les cités de la Grèce ancienne. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr, ont été des centres d’admirable patriotisme, dont Rome offrit à son tour des exemples éclatans. Avec la liberté surgit l’amour de la patrie. Point de patrie là où il n’y a pas de citoyens. Pour aimer son pays, pour servir une patrie au prix de ce que l’homme peut avoir de plus cher au monde, avec un dévoûment poussé à l’héroïsme, jusqu’au sacrifice volontaire et enthousiaste de la vie, il lui faut posséder des droits et être libre. Patrie, liberté, héroïsme, nations, citoyens, sont autant de termes connexes ou de conditions propres à un état social nouveau, incompatibles avec le régime despotique des dominations du temps passé.

A dire vrai, la nation moderne se modèle sur la cité antique, agrandie, avec un territoire plus étendu, formé par la réunion de populations d’origine diverse, mais parvenues à un degré de fusion suffisant pour ne plus se distinguer les uns des autres et pour concourir à un but commun. Plus le degré de fusion entre les élémens constitutifs, entre les différentes races réunies et mêlées dans l’organisme d’un même état est avancé, plus la composition de cet état ou de cet organisme présente d’homogénéité et de force, plus l’unité nationale, une fois réalisée, offre de garanties pour l’avenir. Cela explique la rigueur et la ténacité déployées en Allemagne pour imposer l’usage de la langue allemande sur tout le territoire de l’empire, en Alsace-Lorraine et dans le Sleswig danois, comme aux Lettons et aux Wendes. La tradition prussienne vise à créer une nation unie et forte. Afin de s’assurer la force et l’unité nécessaires à tout état soucieux de sa durée, le gouvernement impérial oblige ses sujets à se servir tous de la même langue dans les actes publics, en même temps que le droit d’empire, devenu droit commun pour toute l’Allemagne, se substitue à la législation propre des anciens états particuliers. Sans doute, l’usage d’une langue commune ne suffit pas pour faire une nation puissante. Mais la communauté de langage devient un lien et un instrument d’unification très efficace, dût son action se borner à faciliter l’entente entre les populations soumises au même pouvoir. Voyez l’Autriche et la Turquie, deux empires également composés de races hétérogènes, dont chacune conserve sa langue propre, avec son administration à elle. Tous deux marchent à un démembrement certain, ni l’un ni l’autre n’ayant réussi à transformer les peuples réunis sous une domination commune en une vraie nation autrichienne ou turque. En Turquie, les sujets turcs, slaves, grecs, arméniens, kurdes, syriens, arabes, sont maintenant encore aussi distincts qu’au temps de la conquête. Dans l’empire d’Autriche, les Hongrois, les Tchèques, les Polonais, pour ne pas en dire autant des Croates et des Ruthènes, tendent à la sécession, sous l’effet de l’autonomie administrative et du langage particulariste, au grand préjudice du pouvoir central. Déjà la légende biblique de la tour de Babel nous a appris comment la confusion des langues conduit à la dispersion.

Aucune nation moderne ne peut élever la prétention de représenter une race pure, en tant que la pureté exprime la communauté d’origine. Pareilles aux grands fleuves formés par le mélange des eaux d’affluens nombreux et divers, les plus nobles entre les nations résultent de croisemens multiples. Dans ces mélanges compliqués, les traits distinctifs des peuples fondus ensemble par les événemens s’effacent et disparaissent comme les caractères propres aux métaux d’un alliage ou aux élémens d’une combinaison chimique, mais pour prendre, après le mélange, des traits et des caractères propres à chaque nation. Il y a deux mille ans, tout le sud de l’Allemagne, depuis les bords du Mein jusqu’à l’Erzgebirge et aux monts Sudètes, était celte, tandis que la moitié orientale de l’empire était entièrement occupée par des Slaves : le sang germain à peu près pur ne se trouve guère que dans les provinces du nord-ouest, chez les Frisons du littoral et les Saxons, leurs voisins aux yeux et aux cheveux de nuance claire, ou bien encore chez les Hessois, dont la physionomie rappelle le portrait des peuplades teutones décrites par Tacite. Ni les Slaves de l’Est ni les Celtes du Sud n’ayant été extirpés, la nation allemande, l’Allemagne unifiée d’aujourd’hui, est germanique, celtique et slave. Au même titre, la France actuelle est celtique, ibérique, germanique ; l’Angleterre, germanique et celtique. Avant leur absorption dans l’empire romain, la Gaule, l’Italie, l’Espagne présentaient des ensembles de peuplades souvent liguées entre elles, mais sans institutions communes, sans lien dynastique, sans politique nationale.

Les invasions germaniques eurent pour effet d’introduire dans le monde le principe qui plus tard a servi de base à la formation des nationalités. Sans changer beaucoup le fond même des races, les Germains, dans l’intervalle de leur première apparition sur les bords du Rhin au Ier siècle jusqu’au Xe, à l’époque des dernières conquêtes normandes, imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l’ancien empire d’Occident. Ces pays conquis par les Francs, les Burgondes, les Lombards prirent de leurs envahisseurs le nom de France, de Bourgogne, de Lombardie. Après le traité de Verdun, qui établit des divisions à peu près immuables en principe, la France et l’Allemagne, l’Espagne, l’Angleterre et l’Italie s’acheminèrent par des voies détournées, coupées aussi par des temps d’arrêt, à leur existence nationale propre, telle que nous la voyons s’épanouir sous nos yeux. Les conquérans germains, promoteurs de ces nationalités diverses, se fondirent avec les vaincus sous l’influence d’unions multiples, de fréquens mariages, au point d’adopter leur religion et leur langue. Les petits-fils de Clovis, comme ceux d’Alaric et de Gondebaud, parlaient déjà roman. En France notamment, où Grégoire de Tours montre encore en pleine évidence la différence des races dans la population du pays, l’idée de cette différence n’apparaît plus à aucun degré dans les écrivains et les poètes postérieurs à Hugues Capet. Dès le Xe siècle, tous les habitans du territoire sont Français, dans ces premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l’esprit du temps. Malgré la distinction parfaitement accentuée entre nobles et vilains, personne ne veut y apercevoir une conquête pour origine ou pour cause, mais plutôt une différence de courage, d’habitudes, et d’éducation transmise par hérédité. Aucun citoyen français ne sait s’il descend d’ancêtres alains, burgondes, visigoths ou gaulois.

Maintenant, en Allemagne comme en France, l’unité nationale repose sur la volonté du peuple plus qu’elle n’est fondée sur la langue, la race, les dynasties ou les traités. L’unité de langage constitue un bon instrument de gouvernement, sans suffire toutefois pour maintenir à elle seule l’union de populations dont les intérêts et les vues cessent de s’accorder : témoin l’acte d’émancipation signifié à l’Angleterre par les États-Unis d’Amérique. La race, d’essence purement physique, mais mobile par sa nature, varie avec les conditions d’existence et se plie au caprice des événemens, sans garantie de fixité, compatible avec toutes sortes de groupemens politiques, comme il ressort de l’exemple de la Suisse, où trois ou quatre races, parlant autant de langues différentes, forment une nation compacte en dépit de leur diversité d’origine. Les dynasties, de leur côté, peuvent déterminer des réunions de provinces et la formation de grands états par leurs guerres et leurs mariages, ainsi que cela s’est vu pour le royaume-uni de Grande-Bretagne et d’Irlande ou pour la monarchie française : la Hollande, au contraire, s’est formée d’elle-même par un acte d’énergique résolution, comme aussi la grande république des États-Unis d’Amérique, qui continue de s’agrandir par des additions successives sans base dynastique. Les traités, enfin, conclus pour la délimitation des états, agissent sur le groupement des nations à la manière des horaires de chemins de fer, valables jusqu’à nouvel ordre. A moins d’avoir pour eux la sanction du temps ou de se fonder sur le consentement des habitans, ils n’assurent aucune nationalité et se maintiennent autant que ceux qui en dictent les conditions ont la force de les faire respecter.

Un maître de la parole, écrivain brillant et penseur ingénieux, appelle l’existence d’une nation « un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de la vie. » En un sens idéal, nous admettons volontiers avec M. Renan que l’unité nationale, la réunion d’un peuple dans un même état et sous un régime commun devrait reposer sur « le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. » Seulement l’idéal n’est pas la réalité : la réalité historique offre peu d’exemples de nations puissantes, de grandes agglomérations d’hommes dépendant d’un plébiscite de tous les jours et issues du désir de vivre ensemble. Quelque jour peut-être verra-t-on une grande confédération européenne remplacer les nations et les états d’aujourd’hui. Le jour, cependant, où s’édifiera ce nouvel ordre des choses n’est pas près de se lever. La loi du siècle où nous vivons, est tout autre. N’avons-nous pas vu la guerre de la sécession, aux États-Unis d’Amérique, répandre des flots de sang dans le pays le plus libre du monde, pour maintenir l’unité nationale entre les deux moitiés d’un peuple que la contrainte seule a réussi à retenir ensemble ? Quiconque envisage simplement les faits trouve la violence à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. Aussi faut-il conclure en dépit des principes que « l’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination. » Quant à l’unité nationale de l’Allemagne, si longtemps rêvée par ses précurseurs dans le domaine de l’idée pure, avant d’arriver à se réaliser en fait, elle doit aussi sa consécration définitive à un acte de violence, ces questions se décidant seulement par le fer et le sang, selon le mot du prince de Bismarck jeté à la face des états de l’ancienne Confédération germanique, dix ans avant le couronnement de l’empereur Guillaume à Versailles et la conquête de l’Alsace-Lorraine.

L’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’empire allemand inspirait la conférence récente où, devant un auditoire ému, M. Renan indiquait en Sorbonne le vœu des nations comme condition de l’unité nationale. Oh ! si le sentiment public, en France, sanctionne ce mouvement généreux, celui-ci trouve un écho plus retentissant encore dans la poitrine des populations annexées. Qui ne conserve le souvenir de la protestation, indignée et douloureuse tout à la fois, élevée par les représentans du pays conquis contre la cession de leur territoire, la dernière fois où ils ont paru à l’assemblée nationale française, comme au jour de leur entrée au Reichstag allemand ? Qui ne sait avec quel élan enthousiaste les Alsaciens-Lorrains se sont prononcés pour le maintien de leur nationalité française, en vertu de la faculté d’option concédée par le traité de Francfort, alors pourtant que la plupart se sont trouvés liés par leurs conditions, d’existence au sol cédé ? Parmi ceux qui ont eu un jour pour patrie la France, nos vainqueurs ne trouveront jamais une seule voix pour approuver ce fait accompli de la conquête, malgré la communauté d’origine et de langage, malgré les traités. C’est que l’Alsace et la Lorraine ont lutté avec la France pour assurer le règne de l’égalité civile et de la liberté politique, alors que les états monarchiques de l’Europe ne reconnaissaient, sous le régime du droit divin, que des castes et des privilèges, des sujets au lieu de citoyens. Un héritage de gloire dans le passé, dans l’avenir un même but et une volonté commune ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que les douanes, communes et des frontières conformes aux idées, stratégiques, ce que les hommes avancés en civilisation comprennent en dépit des différences de langue et de race. Devant ces vérités désormais incontestées, on ne peut méconnaître toutefois le fait historique, également incontestable, de la formation des nations par voie d’annexions successives, ne différant les unes des autres que par leur degré d’ancienneté et pour lesquelles le désir de vivre ensemble, ce que l’on appelle le vœu des annexés, n’a pas plus servi de règle à la constitution de l’unité française qu’à la formation de l’unité germanique. De part et d’autre, en Allemagne comme en France, l’unité acquise à travers mille aventures et après beaucoup d’épreuves, repose bien actuellement sur la volonté nationale, une volonté décidée chez les Allemands de défendre les conquêtes faites à tout prix, sans rien céder par de simples considérations morales ou de pure métaphysique.


Par ses origines, la population de l’empire allemand se rattache à la famille des Aryas, établis dans l’Asie centrale, entre la mer Caspienne et l’Hindou-Kouch, dont descendent également les Slaves et les Celtes, les Grecs, les Perses, les Hindous, d’après les découvertes de la philologie comparée. A en croire leurs traditions, les Germains auraient pour père commun un dieu, Tuisto, célébré dans d’anciens chants, en foi de quoi les monnaies impériales et les emblèmes nationaux porteraient encore la devise : Gott mit uns ! Une généalogie, dont la véracité reste à prouver, attribue à Tuisto trois fils : Ingo, Isto et Irmin, devenus la souche des trois branches des Istavones, des Ingavones et des Hermiones, comprenant la première, les Saxons et les Frisons ; la deuxième, les Francs et les Thuringiens ; la troisième, les Alamanns et les Bojuwares. Ce qui paraît mieux démontré, c’est que les peuples aryens ont eu primitivement une langue commune, des croyances et des coutumes semblables. Ils étaient pasteurs, avec un gouvernement patriarcal, fondé sur la famille ou la tribu. Ils connaissaient les métaux et l’agriculture, mais sans beaucoup employer ceux-là, ni pratiquer celle-ci avec suite, L’accroissement de la population les obligea à se disperser, afin de chercher des moyens de subsistance dans des pays plus éloignés, sous l’effet d’une poussée continue exercée par les uns sur les autres. Ce mouvement commença 2,500 ans avant l’ère chrétienne : 2,000 ans avant Jésus, les Grecs avaient déjà atteint le Péloponèse, les Celtes, les côtes de l’Atlantique, tandis que les Germains occupèrent les bords de la Vistule, de l’Elbe et de l’Oder plus de douze siècles plus tard seulement. Déjà, cent vingt ans avant Jésus-Christ, le manque de place pour une population en excès et qui se multipliait rapidement détermina une réémigration des Teutons et des Cimbres du Jutland, de même que, trois à quatre siècles plus tard, les Goths, les Burgondes, les Lombards cherchèrent vers le sud des territoires plus hospitaliers. Toutes les migrations qui ont eu pour résultat le peuplement successif du monde manifestent comme cause première la lutte pour l’existence, le besoin de nourriture.

Combien devait être rude alors cette lutte avec une nature abandonnée à elle-même, dans les espaces où les centres cultivés apparaissaient seulement par exception ! D’immenses forêts vierges à peu près impénétrables, interrompues par des marécages et des rivières au cours changeant, occupaient presque exclusivement le pays entre le Rhin et les Alpes, où les grands glaciers n’étaient pas encore rentrés dans leurs limites actuelles. A l’arrivée des Germains, les Celtes détenaient toute la zone au sud du Mein et des Monts-Sudètes, où les deux races se mêlèrent ensuite et se confondirent. Les Celtes eux-mêmes, venus longtemps auparavant, avaient rencontré des peuplades de petite taille, qui se retirèrent vers le nord, du côté de la Finlande, et en partie vers les montagnes basques, sans disparaître complètement de l’Allemagne. Ces petits hommes de souche finnoise vivaient surtout de chasse et de pêche et élevèrent les constructions lacustres les plus anciennes. Ils ont donné naissance à la tradition populaire des nains répandue par toute l’Europe. Quoique issus d’une souche probablement commune, les Celtes et les Germains avaient acquis des types différens, sous l’influence de milieux divers. La race est quelque chose de mobile, qui se fait et se défait par suite du changement des conditions d’existence. Aussi constatons-nous chez les habitans de certains cantons des Alpes et de coins reculés des montagnes de l’Allemagne moyenne des caractères corporels distincts de ceux des populations germaniques plus pures, au sang moins mêlé, notamment des yeux noirs et des cheveux foncés au lieu des cheveux blonds et des yeux bleus. Le nom même de Germani, signifiant les voisins, a été d’abord appliqué par les Gaulois aux Tongriens. Ceux-ci déclarèrent que les barbares de l’autre côté du Rhin étaient de la même race ; par suite le même nom s’étendit à tout l’ensemble de peuplades qui l’a conservé depuis. Le mot deutsch, qui apparaît seulement dans l’intervalle du Ⅸe au Ⅹe siècle, se rattache, comme la dénomination de Teutons, à Thiod, le peuple au parler vulgaire, ou les Thiodis, ainsi appelés en opposition aux Francs romanisés parlant le latin plus ou moins corrompu, langue de l’église et des clercs, devenue la source du vieux français.

Un voile obscur recouvre ou enveloppe les migrations des Germains des bords de la mer Caspienne à travers les plaines du sud de la Russie, des bouches du Volga à celles du Danube et du Dniester. Suivant toute probabilité, leur direction remonta le Dniester pour redescendre la Vistule. Point de grande difficulté sur ce parcours, à travers un pays sans accidens de terrain prononcés, mais à peu près uni et plat. Arrivés sur le littoral de la mer Baltique vers le Ⅳe siècle de notre ère, les peuplades germaniques s’avancèrent du côté de l’ouest en refoulant les Celtes et suivies elles-mêmes de près par les Slaves. Lors des voyages de Pithéas de Marseille, entrepris pour reconnaître les limites et la forme de la terre, 340 ans avant Jésus-Christ, le cours de l’Elbe parait avoir séparé les Germains des Celtes. On trouve des noms celtiques disséminés à travers toute l’Allemagne, témoignage d’une occupation durable du territoire par le peuple qui a laissé ces noms à côté de ses tombeaux. Au-dessous de ces tombeaux celtiques, des fouilles nombreuses ont mis à jour, dans les dépôts d’alluvions de l’époque quaternaire, des restes humains beaucoup plus anciens, provenant des habitans primitifs dont les anthropologistes cherchent encore à déterminer la race. Hérodote, le premier écrivain de qui nous tenions des notions exactes sur les Celtes, place les sources du Danube dans leur pays. A cette époque, les Germains, encore inconnus des Grecs et des Romains, étaient cachés au monde civilisé par la forêt Hercynienne, derrière les montagnes de la Haute-Allemagne, allant des Vosges aux Karpathes. César trouva Germains et Celtes aux prises sur les bords du Rhin et sur le versant alsacien des Vosges. Le mur païen du Mont-Sainte-Odile était une des places de refuge des peuplades celtiques lors des premières invasions germaniques. Après leur romanisation, les Celtes continuèrent à occuper la rive droite du Danube longtemps après ces invasions. Ils se fondirent avec les Germains moins par des mariages et par le sang que par l’adoption de la langue allemande, comme ont fait plus tard les Slaves du Brandebourg et de la Poméranie. La nation allemande actuelle offre tous les caractères d’une race mêlée.

Sans l’opposition des Romains, maîtres de la Gaule, les Germains auraient peuplé en masse toute la France d’aujourd’hui. A l’étroit chez eux, sur des territoires peu productifs et mal cultivés, croissant en nombre rapidement et soutirant de la disette, ils allaient en avant, une peuplade poussant l’autre, à la recherche de meilleurs sites. Cette poussée lente, mais continue et irrésistible, pareille au mouvement d’un puissant courant de glace qui se dilate et s’étend sous l’effet du regel de l’eau qui augmente sa masse en remplissant ses fissures, agissait dans tous les sens pour se manifester surtout du côté de la moindre résistance. Les obstacles opposés an mouvement par la nature ou par les hommes devenaient-ils trop forts pour être surmontés, les migrations tournaient ces difficultés. Au dire de Strabon, les Cimbres chassés du Jutland par l’invasion de la mer, à la suite de violentes tempêtes, après avoir été arrêtés dans leur marche vers le sud par les Boiens Celtes de la forêt Hercynienne, contournèrent les Monts-Sudètes, à travers la Silésie, pour atteindre le Danube et retourner vers l’ouest du côté des Alpes, en portant devant eux la terreur dans Rome. Lors de ces déplacemens des peuples germaniques, non plus que dans l’émigration de nos jours, tout le monde ne partait pas à la recherche d’une nouvelle patrie. Une partie restait sur le territoire déjà occupé, et maintes fois les émigrés revenaient dans leur patrie ancienne après d’aventureuses pérégrinations. Une quantité de communautés langobardes demeura en Westphalie au commencement du Ⅴe siècle, après le départ de leur peuple pour l’Italie, de même qu’une partie des Cimbres s’était maintenue antérieurement dans la péninsule cimbrique, lors de l’émigration qui aboutit à la catastrophe de Verceil.

Ceux qui émigraient emmenaient leurs troupeaux et des chars arrangés en forteresse aux temps d’arrêt. Ils s’avançaient lentement, au hasard, sans route déterminée, uniquement occupés de trouver des terres plus productives et d’une culture plus facile. Ils marchaient seulement pendant la belle saison. Venait le mauvais temps, ils s’arrêtaient. Chaque horde s’établissait sur les terres à sa convenance, quand ces terres étaient libres. Sur les terres déjà occupées, les nouveau-venus sollicitaient une part proportionnée à leurs besoins, toujours prêts à prendre par la force des armes ce qu’ils ne pouvaient obtenir de bon gré. Des luttes fréquentes éclataient entre peuplades voisines, et on en venait vite aux mains. Nos socialistes contemporains n’ont pas inventé la maxime : Ote-toi de là que je m’y mette. Les besoins impérieux d’une population prolifique à l’excès nécessitaient l’acquisition de moyens de subsistance suffisans pour sa conservation et son accroissement. Quoi d’étonnant que les Germains primitifs aient imaginé de bonne heure une politique coloniale fondée sur la violence ou sur le droit d’annexion ? Au lieu de s’appeler Bismarck et Molike, leurs hommes d’état avaient nom Teutobod et Bojorich. Alors comme aujourd’hui, les regards des Germains se portaient avec convoitise vers le merveilleux et riche pays entre le Rhin et les Pyrénées, dem wunderschönen reichen Lande zwischen Rhein und Pyrenäen, suivant la propre expression de Dahn, l’historien des origines germaniques. César mit un frein à ces prétentions par la défaite d’Arioviste dans la plaine d’Alsace. Par suite, la masse des envahisseurs se trouva reléguée sur le territoire de l’Allemagne actuelle, qu’elle s’appliqua à défricher avec la charrue, après l’avoir conquise par les armes.

Quel a été l’état social des populations germaniques à l’époque de leur apparition sur les confins de l’empire romain ? Primitivement elles paraissent avoir formé une multitude de tribus ou de hordes sans lien précis de communauté. La horde ou la tribu comprenait une association de familles d’origine commune. Au temps de César, les Suèves comprenaient une centaine de peuplades de même descendance, demeurant les unes à côté des autres, pratiquant le même culte, mais sans chef commun, indépendantes par conséquent et souvent en guerre entre elles. Une fête religieuse, avec des sacrifices auxquels venaient assister, dans les bosquets des Semnones, les délégués des diverses peuplades autonomes, leur donnait occasion de se réunir. Les peuples, ou groupes de peuples, Francs, Saxons, Frisons, Thuringiens et Alamanns, formés pendant et après les migrations, reposent en partie sur la communauté d’origine, en partie sur la fusion de populations étrangères les unes aux autres, mais réunies sous l’effet du voisinage, d’alliances prolongées, d’asservissement et de conquêtes. Inconciliables avec la vie nomade, les agglomérations considérables ont pu se former seulement sous l’influence d’une existence plus sédentaire, après le remplacement par une demeure fixe en pierre de l’habitation mobile dans une maison de bois ou sur un char, à la manière des Tziganes vagabonds de nos jours. Pendant longtemps l’ancien droit germanique a considéré la maison comme un bien meuble, suivant la définition : Das Haus ist Fahrhabe, parce que, dans l’origine, la maison du Germain était facile à transporter, à détruire et à reconstruire. De là le principe : Was die Fackel verzehrt ist Fahrhabe, c’est-à-dire, tout ce qui brûle peut-être transporté et reste meuble, réminiscence des habitudes de déplacement, au contraire du droit romain, dans l’idée duquel la maison est un immeuble, objet ordinairement construit en pierres, malaisé à déplacer, tenant au sol et y retenant ses habitans, fixant les fils là où ont vécu leurs pères.

L’adoption des maisons en pierres et la construction des villes marque le passage du régime nomade à la vie sédentaire, avec un adoucissement des mœurs et une civilisation plus avancée. En même temps, des associations politiques plus considérables se formaient par l’absorption des petites peuplades, des hordes primitives naguères distinctes, dont les auteurs grecs et latins ne mentionnent plus les noms à partir du Ⅲe siècle. A mesure de ces changemens, les groupes agrandis gagnaient en puissance, et le commandement se concentrait en un plus petit nombre de mains, le pouvoir de la confédération se substituant à l’action isolée des tribus, les chefs de clans étant remplacés par des rois électifs d’abord, puis héréditaires. La confédération des Alamanns, qui comptait une douzaine de chefs investis de pouvoir souverains en 357, à la bataille de Strasbourg, n’en avait plus qu’un seul à la bataille de Tolbiac, en 496, lors de la défaite qui aboutit à sa soumission aux Francs. Chez les Francs également, Grégoire de Tours montre le groupe des Ripuaires, comme celui des Saliens, composé d’une quantité de peuplades avec autant de chefs particuliers, sans autre lien de communauté que celui du voisinage, jusqu’au jour où l’un des chefs saliens assujettit les autres et réussit à se faire proclamer roi par tous les guerriers des deux groupes. Jusqu’au jour où Charlemagne réunit tous les états germaniques sous sa domination en un seul empire, ce mouvement unitaire s’accentua de plus en plus pour se défaire de nouveau après la mort du grand empereur et aboutir à l’émiettement, à la dispersion, à l’anarchie du système féodal.

Depuis la terreur cimbrique jusqu’à la chute définitive de l’empire romain sous les coups de ses envahisseurs, la multiplication des Germains, venant battre les frontières comme les flots d’un océan humain, passe pour effrénée. Pourtant cette multiplication n’atteignait pas, même de loin, les proportions actuelles de l’excédent des naissances sur les décès. La natalité avait beau être excessive, elle était contenue par une mortalité très forte, inévitable avec un genre de vie rempli de privations. Sur un territoire mal cultivé, la densité de la population ne pouvait atteindre le degré constaté aujourd’hui. En regard de quelques centaines de mille combattans dont les historiens parlent comme de masses formidables aux prises avec les Romains à certains momens, l’Allemagne est en état d’armer maintenant et de mettre sur pied des millions d’hommes. A propos du groupement des populations à différentes époques, les écrivains anciens mentionnent à l’intérieur de la Germanie les noms de cinquante peuplades indépendantes les unes des autres. Ces noms ont disparu, la plupart, au temps de Tacite, vers le milieu du premier siècle de l’ère chrétienne. A peine restait-il alors quelques-uns des peuples nommés primitivement, parmi lesquels les Frisons, les Hessoîs, les Saxons. Des changemens continuels modifiaient incessamment la distribution reconnue en un moment donné.

Fait digne de remarque, ce sont les tribus occidentales de souche suève, celles dont le déplacement a été relativement le moins étendu, qui ont surtout changé de nom. Au contraire, les populations gothiques ou les tribus orientales ont mieux conservé leurs dénominations anciennes, quoique arrachées entièrement de leur ancienne patrie et emportées par les migrations dans des contrées lointaines. Langobards, Vandales, Burgundes, Goths, Gépides, Hérules et Rugiens gardèrent jusqu’à leur disparition les noms sous lesquels ils ont été connus dès l’origine. C’est que les Germains de l’Est quittèrent en masse leurs sites antérieurs en maintenant leur identité pendant leurs migrations en Gaule, en Italie, en Hongrie, en Espagne et en Afrique. Des provinces modernes, la Bourgogne en France, la Catalogne et l’Andalousie en Espagne, la Lombardie en Italie, portent encore le nom de quelques-uns de ces peuples longtemps après leur absorption dans les nationalités italienne, espagnole ou française. Sur la frontière de l’Est, les changemens, beaucoup plus lents et gradués, amènent l’apparition de nouveaux noms sur la carte de la Germanie, par suite de la rencontre et de la réunion d’autres élémens. Les peuples germains occidentaux sont issus du mélange et de la fusion d’une quantité de petites peuplades qui se sont étendues ensemble par-dessus les limites de l’empire romain et figurent plus tard, dans leur domaine définitif, sous des noms nouveaux, après l’introduction d’élémens étrangers. Ainsi, les Suèves ou Juthungen se réunirent aux Alamanns pour former le groupe allemannique-souabe sur les deux versans de la Forêt-Noire. De leur côté, les Amsivariens, venus des bords de l’Ems, s’établirent sur les deux rives du Rhin, au milieu des Francs. Enfin, les Chauds et les Saxons, partis des rivages de la Mer du Nord, s’allièrent aux Chérusques et aux Anguns pour constituer, plus au sud, le peuple saxon. Partout, chez les Germains occidentaux, des élémens d’origines diverses ont pénétré dans les groupes anciens, et les populations primitives n’ont gardé nulle part leur pleine intégrité. Les noms antérieurs se sont conservés seulement là où des souches anciennes sont restées en place sur leur premier territoire, comme pour les Frisons et les Hessois, par exemple. En somme, les mouvemens des peuples germaniques portent le caractère d’une émigration chez les tribus à l’est de l’Elbe, et chez les branches occidentales de la famille celui d’une colonisation progressive.

D’accord avec les faits anthropologiques soumis à l’observation directe, l’histoire du mouvement des migrations à l’intérieur de l’Allemagne depuis les temps les plus anciens concorde à montrer l’introduction d’élémens divers dans la population actuelle de l’empire. Un des derniers dénombremens effectués, celui du 1er décembre 1875, nous apprend que, sur 1,000 individus recensés dans une commune, 353 sont nés dans une autre localité du même district, 80 dans une autre province, 33 dans un autre état allemand, 9 à l’étranger. La proportion par 1,000 des habitans recensés hors de leur province natale varie depuis 12 en Franconie, 14 dans le district de Gumbinnen et 19 à Oppeln, jusqu’à 409 à Hambourg ; 384 à Brème, 356 à Berlin, 174 dans le duché d’Anhalt et 170 dans le Lauenbourg. Par rapport aux grands déplacemens, la Frise, la Hesse, la Westphalie, la Saxe inférieure, sont encore occupées par les descendans des peuplades déjà établies dans ces contrées au temps de Tacite, de même que les descendons des Alamanns ont conservé la possession des mêmes territoires depuis 234 et ceux des Bojnwares ou Bavarois depuis 460, sans subir l’influence des migrations et des déplacemens en masse survenus dans les provinces de l’Est. Au contraire, les pays occidentaux de l’Allemagne ont déversé continuellement l’excédent de leur population dans les parties orientales, au milieu des Slaves. Deux voies seulement s’ouvraient aux mouvemens des peuples entre le nord et le sud de la Germanie. D’une part, il y avait les passages par Eisenach, Fulda et la Kinzig ; de l’autre, ceux d’Éger ou de Schurgast. La première route conduisait au Danube et dans le nord de la Bavière ; la seconde, au Mein et dans la vallée moyenne du Rhin. Celle-ci servit aux Suèves, aux Alamanns, aux Burgondes ; celle-là a été suivie par les Rugiens, les Vandales, les Langobards allant en Pannonie et dans le Frioul. Quelques bandes isolées de Vandales, d’Alains et de Goths remontèrent bien la vallée du Danube, de la Pannonie vers la Gaule ; mais la masse des peuples venus des bords de la Mer Noire et du Nord-Est marchèrent directement sur l’Italie, par le Karst, ou sur les plaines daciques et pannoniennes. A aucune autre époque de son histoire, l’Allemagne n’a été autant remuée et agitée qu’au temps des migrations du Ⅳe au Ⅵe siècle. Dans cet intervalle, les groupes de peuples ou les confédérations des Franks, des Saxons, des Alamanns, des Thuringiens, des Bavarois, débordèrent par-dessus leurs frontières, devenues trop étroites, pour se répandre sur le territoire de l’empire romain au point de le couvrir de populations germaniques. Un jour devait venir où la force des événemens devait donner à l’empire d’Allemagne le nom de saint-empire romain, même au milieu des rivalités et des divisions du monde féodal, avant d’avoir atteint la prépondérance assurée par la réalisation de l’unité nationale : unité puissante et définitive, fondée sur la volonté du peuple, mais dont le maintien exige des sacrifices en proportion de sa grandeur, et devant lequel tout sujet allemand doit réfléchir, en regardant l’emblème des Hohenzollern sur le nouveau drapeau impérial, à l’apostrophe du Freischütz, que cet aigle n’est pas un don gratuit :

Glaubst du diesor Adler war dir geschenckt ?


Toute répartition politique fondée sur l’anthropologie, a dit en termes excellons M. de Quatrefages [1], conduit immédiatement à l’absurde. Aussi ne pouvons-nous le répéter assez, aucune grande nation moderne ne provient d’une race pure dérivée d’une souche unique. La population de la France, pas plus que celle de l’empire allemand, ne se compose d’un seul élément. Entre les Français des diverses provinces, descendans des Celtes, des Romains, des Basques, des Franks et des Burgondes, les différences physiques sont aussi grandes qu’entre les Prussiens de Kœnigsberg, les Bavarois et les Saxons. Pour quiconque serre les faits de près, il n’y a pas de race allemande à caractères nettement définis, mais des citoyens allemands soumis à des lois et jouissant de droits communs. Il n’y a même pas de race bavaroise ni de race prussienne avec ses traits propres. Bien embarrassé serait l’artiste consciencieux chargé de trouver un type en état de représenter convenablement par une seule figure la population des diverses parties de l’Allemagne. Sous ce rapport, les écrivains latins et grecs se trouvaient mieux à leur aise que nous ne pouvons l’être. Nous ne pouvons plus affirmer avec Tacite « que le sang des Germains ne fut jamais altéré par des mariages étrangers, que c’est une race pure, sans mélange, et qui ne se ressemble qu’à elle-même. » Qui oserait encore attribuer un « air de famille » à « cette immense multitude d’hommes ; des yeux bleus et farouches ; des cheveux roux ; des corps de haute stature et vigoureux ? » On prêtait des « corps monstrueux » aux Chaukes, a des membres puissans » aux Chérusques ; on dépeignait à Rome les Alamanns « plus grands que nos hommes de la plus haute taille ; » on trouvait les Burgondes « longs de sept pieds, » tandis que les Ostrogoths dépassaient de beaucoup les soldats byzantins. Si la taille des Allemands est supérieure à celle des races latines, elle a été exagérée de beaucoup par les Romains, soit sous l’effet de la peur, ou sous l’inspiration d’une vaine gloriole. Les squelettes germains découverts dans leurs tombeaux ne sont pas tous énormes, et la stature des Allemands du moyen âge a été telle que les armures du ⅩⅣe au ⅩⅥe siècle sont trop étroites pour la taille moyenne actuelle. En ce qui concerne la forme de la tête, les anthropologistes signalent, parmi les crânes préhistoriques, des brachycéphales, des mésocéphales et des dolichocéphales autant que pour les populations actuellement vivantes de l’Allemagne. Quant à la couleur des yeux et des cheveux, les nuances claires dominent sans exclure les nuances foncées. Le professeur Virchow vient de faire, dans les écoles de tout l’empire, un relevé d’après lequel les yeux noirs et les cheveux bruns sont dans le rapport de 23 à 33 avec les yeux bleus et les cheveux blonds pour la Prusse et la Bavière. Ces différences de couleur, de forme et de taille constatées chez les Allemands de nos jours nous éloignent beaucoup de la race pure et de l’air de famille attribués aux Germains du temps de Tacite.

A défaut d’unité dans les caractères corporels, le gouvernement s’efforce à introduire ou à réaliser l’unité de langage, en imposant l’usage obligatoire de la langue allemande aux populations de nationalité étrangère annexées. Telle est l’opiniâtreté mise à cette œuvre de germanisation que, dans un temps assez proche, les sujets d’origine étrangère seront fondus dans la masse du peuple allemand. Sur un total de 45,234,061 individus recensés au dernier dénombrement du 1er décembre 1880, les Allemands figurent pour 41,512,000, les Polonais pour 2,860,000, les Français pour 300,000, les Danois pour 150,000, les Lettons pour 150,000, les Wendes pour 137,000, les Tchèques pour 54,000 individus. Certainement le nombre de sujets allemands non Allemands d’origine, dépasse de beaucoup ce total officiel de 3,722,000. Jusqu’aux bords de l’Elbe, dans la marche de Brandebourg, en Poméranie, en Silésie, dans la Posnanie et dans les deux provinces de Prusse, le fond de la population a du sang slave dans les veines. Or, cette population compte actuellement 13 millions d’individus sur un total de 27,279,111 habitans pour tout le royaume de Prusse. Prétendre que les 13 millions d’habitans des provinces de l’est de la monarchie prussienne, Berlin non excepté, sont Slaves, serait exagérer les choses. Mais un fait incontestable, c’est que, dans ces provinces, la proportion des individus d’origine slave dépasse de beaucoup les chiffres avoués dans les dénombremens faits d’après la langue parlée. Grâce à l’école obligatoire et aux mesures prises de longue date contre les langues étrangères, tous les sujets de l’empire arrivent à parler l’allemand au détriment de la langue maternelle. Par suite, le nombre des habitans non allemands paraît diminuer d’un recensement à l’autre, quand pourtant les familles polonaises de la Haute-Silésie et de la province de Posen se montrent aussi prolifiques que les descendans des colons allemands établis à leurs côtés. La natalité, pendant l’année 1882, a atteint la proportion du 41 pour 1,000 dans les provinces au-delà de l’Elbe, avec prédominance de sang slave, contre 37 dans les provinces occidentales de la Prusse, à sang germanique moins mélangé. Dans la province de Posen, polonaise par excellence, l’excédent des nais-sances sur les décès s’élève dans le courant de la même année à 15 par 1,000 habitans au lieu de 12 pour le royaume de Prusse et de 11 pour la moyenne de tout l’empire allemand.

Considérées au point de vue politique et national, les provinces à l’est de l’Elbe sont germanisées bien plus que l’Alsace, où la plus grande partie de la population n’a jamais cessé de parler allemand. Les Slaves ont eu en possession complète, à une certaine époque, toute la Saxe, une partie considérable du Hanovre et une bonne portion de la Franconie. Après leur refoulement sur la rive droite de l’Elbe, où ils se maintinrent, la Poméranie et la Silésie se germanisèrent pacifiquement à la suite de l’introduction du christianisme dans ces contrées. Peu à peu, des colonies allemandes étaient venues de la Thuringe et des bords du Rhin, comme il ressort de la présence du dialecte frank dans le grand-duché de Posen ou du patois alsacien de Wissembourg, parlé par les maraîchers de Breslau, en Silésie. Pendant longtemps, les empereurs d’Allemagne livrèrent de sanglans combats entre l’Elbe et l’Oder, à la suite desquels se multiplièrent les établissemens allemands en territoire slave. Non moins sanglantes ni moins longues furent les luttes des chevaliers de l’ordre teutonique contre les Prussiens ou Pruczi, qui demeuraient dans la Prusse orientale, entre la Vistule et le Niémen. Ces peuplades païennes semblent avoir été reliées entre elles par une organisation sacerdotale commune analogue à celle des Suèves lors de l’arrivée des Romains en Germanie. Elles avaient été visitées par des missionnaires chrétiens dès la fin du Ⅹe siècle. L’ordre des chevaliers porte-glaives, secondés par les chevaliers teutoniques, dont l’institution date de l’année 1191, ajouta aux prédications la force des armes pour subjuguer les Prussiens. Chaque nouvelle acquisition de territoire était assurée par la construction d’un château fort, autour duquel s’élevaient des villes peuplées de colons allemands. Telle a été l’origine de Thorn, de Culm, de Marienwerder, de Graudenz, de Marienburg, de Kœnigsberg. Ces forteresses, élevées sur les bords de la Vistule, du Nogat et du Pregel, défendent encore aujourd’hui les frontières prussiennes du côté de la Russie. Le nombre des Prussiens qui parlent encore leur langue primitive dans les relations de famille, au foyer domestique, ne dépasse guère 150,000 individus, peu mélangés d’Allemands et entourés de Polonais.

Hermann Berghaus et Richard Boeckh se sont livrés à des études approfondies sur la langue parlée par les habitans des différentes parties de l’Allemagne et sur les rapports des Allemands avec leurs voisins de langue étrangère. Dans sa statistique de la population Berghaus a cru pouvoir dire, dès 1845, en propres termes, qu’il n’y a pas de peuple prussien : Es giebt kein preussisckes Volk ! Le nom de Preusse, Prussien, signifierait homme des bois, comme orang-outan en langue malaie. Il s’appliquait aux riverains du Russ à peu près de la même manière que les Alsaciens ont emprunté leur nom allemand d’Eisässer à l’Ill, rivière qui traverse leur pays. Le Russ forme la branche septentrionale du delta de la rivière Memel ou Niémen, où Napoléon a fait signer en 1807 au roi de Prusse, sur un pont de bateaux, son traité de Tilsitt. L’autre branche du delta est la Gilge. Toutes deux débouchent dans la lagune kurienne, Kurische Haff, sur le littoral de la mer Baltique. Gardons-nous de confondre l’antique pays prussien, le Preussenland des historiens philologues, avec le royaume de Prusse des géographes et des hommes d’état. Au lieu de s’étendre au royaume actuel, le nom de Preussenland s’applique tout au plus aux deux provinces de Prusse orientale et occidentale, qui ont Kœnigsberg et Dantzigpour chefs-lieux. Encore s’en faut-il de beaucoup que les habitans des deux provinces soient Prussiens d’origine. Leur territoire, ou plutôt la population, se trouve germanisée au point que Boeckh dénonce comme un intolérable abus d’appeler Prussiens les Allemands de la Prusse. Sur 1,930,000 individus recensés sur le territoire occupé naguère par le peuple prussien, pour une superficie de 735 milles carrés, Boeckh comptait, en 1869, environ 1,450,000 Allemands pour une aire de 493 milles, 340,000 Polonais avec 185 milles de surface et 140,000 Prussiens-Lithuaniens avec 57 milles de surface. En 1849, Berghaus évaluait à 120 milles carrés l’étendue du domaine de la tangue prussienne où letto-lithuanienne, en y comprenant les localités où plus du huitième des habitans parlait letton. A ce compte, il n’y aurait plus en 1869, époque de la publication du livre de Boeckh : der Deutsthen Volkszahl und Sprachgebiet in den europäischen Staaten, que 102 milles pour la surface du même domaine et 57 milles seulement, si l’on ne considère que les localités où prédominait l’élément prussien.

La population, avec prédominance de la langue letto-lithuanienne, se concentre dans les pays de Schalanen et de Nadranen, parties de la petite Lithuanie correspondant aux cercles administratifs actuels d’Insterburg et de Labiau. Même dans ces cercles, nous trouvons les restes des anciens Prussiens en présence de descendans de colons allemands venus des bords de la Mer du Nord et mêlés avec des émigrans d’origine franque, alamannique et bavaroise. Personne ne peut affirmer sûrement si la population autochtone des districts où se parle encore la langue lettone provient de la branche lithuanienne ou de la langue kurienne. Des quantités de Lithuaniens se sont fondus avec les Prussiens primitifs et paraissent provenir d’une souche commune. Le lithuanien est, de tous les idiomes actuellement parlés en Europe, celui qui rappelle davantage le sanscrit. Il forme avec le livonien, en usage dans les provinces russes de la Baltique, deux rameaux distincts du groupe celtique, tandis que le rameau borussien, ou prussien proprement dit, est tombé en désuétude. Au nord du Niémen, le parler letton prédomine dans le pays, de Schalanen jusqu’à Tilsitt. Sur les 120,000 habitans de la contrée, il y a 67,000 Prussiens, Lithuaniens ou Kuriens. Tandis que la ville de Memel est allemande, les Allemands comptent à peine pour un tiers de la population rurale des environs contre un tiers de Lithuaniens dans les campagnes au sud de la rivière. Impossible d’ailleurs de tracer une ligne de démarcation entre les localités où le langage populaire est allemand ou lithuanien. Les deux élémens se pénètrent et se mêlent. Dans les cercles de Tilsitt, de Heidekrug et de Memel, l’élément lithuanien conserve la prépondérance. Dans les cercles de Labiau, de Niederung et d’Insterburg, l’allemand fait plus de progrès.

Les cantons prussiens où le vieil idiome lithuanien persiste sans mélange sont devenus fort rares, malgré la ténacité des paysans à conserver dans l’usage intime de la famille le langage de leurs ancêtres. Ce sont les communes les plus petites, les localités les plus isolées, où l’ancienne race et la langue héréditaire persistent avec plus de pureté, particulièrement dans le cercle de Memel. En 1861, on ne comptait que 47,800 habitans pour un ensemble de 457 localités, avec moins de deux dixièmes d’Allemands. D’un recensement à l’autre, la population des Allemands augmente, non point cependant à cause d’une moindre fécondité des populations lettones. Chez les unes comme chez les autres, les naissances dépassent le nombre des décès. Mais l’œuvre de la germanisation se continue irrésistible, envahissante, par l’abandon graduel des anciennes mœurs et l’adoption lente de la langue allemande. Aussi voyons-nous se rétrécir et s’émietter le domaine de la langue prussienne-lithuanienne, figuré sur la carte d’Allemagne entre les bouches du Niémen, le cours de la Szeszuwa, affluent du fleuve, venant du territoire russe, et le petit village de Loyen, dans le cercle de Niederung. Pareille à une essence éthérée, l’idiome lithuanien se volatilise et perd sa place naturelle dans l’empire allemand jusqu’au jour où il figurera, en qualité de langue morte, à côté du sanscrit. Dès maintenant, les descendans des Prussiens d’autrefois sont acquis à la nationalité allemande, en attendant que des annexions nouvelles étendent cette nationalité à la Courlande, la Samogitie, la Livonie, provinces russes de la Baltique où les élémens lettiques prédominent encore, mais dont les villes ont reçu des colons allemands en assez grand nombre, surtout dans les classes cultivées et riches. Une agitation allemande assez active est entretenue dans ces provinces, auxquelles des Allemands patriotes ont proposé déjà d’étendre leur protection nationale appliquée à la façon que l’on sait.

Les Lithuaniens, comme tous les Lettons, présentent un type décidément slave. Dans les provinces orientales de la monarchie prussienne, le sang slave entre pour une très large part, beaucoup plus que l’élément finnois, si tant est que celui-ci ait laissé des traces sûres dans la population actuelle de l’Allemagne. Chez les populations à l’est de l’Elbe, on reconnaît beaucoup de faces larges, caractéristiques du type slave, où le contour de la tête, selon le portrait tracé par William Edwards, représente assez bien, vue de face, la figure d’un carré, parce que la hauteur dépasse peu la largeur, que le sommet est sensiblement aplati et que la direction de la mâchoire est horizontale, avec des yeux légèrement enfoncés, exactement sur la même ligne ; un nez presque droit, moins long que sa distance de la base au menton ; des lèvres minces ; des sourcils peu fournis et très rapprochés ; peu de barbe. On peut évaluer à 150,000 environ le nombre des sujets prussiens parlant soit le lithuanien seul, soit le lithuanien et l’allemand. Moins nombreux, les Wendes ou les Sorbes du Brandebourg et de la Lusace, également de race slave, ont subi à un degré plus avancé l’œuvre de la germanisation. Cette population fournit la ville de Berlin de nourrices, reconnaissables à leur costume original, comme les Alsaciennes à Paris. Elle occupait en 1860 environ 694 communes réparties sur une surface de 60 milles carrés, avec 122,400 habitans, non compris 13,300 individus, parlant wende, éparpillés dans les localités de langue allemande. Dans les localités non mêlées, dont neuf dixièmes au moins des habitans sont de langue wende, il y a au moins 70,000 individus de cette race demeurant, la moitié dans la haute, la moitié dans la Basse-Lusace.

Dans la Lusace supérieure, à cheval sur la frontière, entre les royaumes de Saxe et de Prusse, les Wendes, ou plutôt les habitans parlant le wende, représentent 16 pour 100 de la population totale. A une date encore assez récente, les communautés wendes s’étendaient bien au-delà de ces limites, du Bober jusqu’à l’Elster, de l’est à l’ouest, jusqu’au cercle de Teltow, dans le nord. Chacune des deux parties du domaine wende forme un carré. Le carré septentrional, situé dans la Basse-Lusace, a son noyau dans le cercle de Cutibus. Ses villes sont bien allemandes, mais les communes rurales restent pures de mélange au milieu de populations germanisées depuis longtemps. Dans l’intervalle des dénombremens de 1843 et de 1861, le nombre des individus au parler wende a diminué rapidement. Trois fois plus étendu, le carré sud, où règne l’idiome sorbe, comprend le cercle de Hagerswerda presque tout entier, la moitié du cercle de Rothenburg, ainsi que les cantons de Bautzen, de Konigswarte et de Weissenberg. Chose curieuse à noter, tandis que, dans le royaume de Prusse, le nombre des Weudes recensés diminue à chaque nouveau dénombrement, dans le royaume de Saxe, où la germanisation à outrance ne préoccupe pas le gouvernement au même degré, la statistique constate un accroissement considérable de la population sorbe. Au siècle dernier, il y avait encore des églises wendes dans les villes, et, sur 42 paroisses wendes rurales énumérées par Busching, 10 seulement reçoivent l’instruction religieuse en langue wende, 27 sont devenues mixtes et 5 n’entendent plus que des sermons en allemand. L’usage de la langue allemande se propage des villes à la campagne lentement, mais d’une manière continue.

Partout où les Slaves et les Allemands se rencontrent ou se sont mêlés, les recensemens officiels indiquent une diminution croissante du nombre de sujets continuant à parler les idiomes polonais, lithuanien, tchèque ou wende. Les derniers dénombremens fondés sur le langage usuel dans la monarchie prussienne ont été faits en 1858 et en 1861. Or ces recensemens montrent que, dans l’espace de trois années seulement, la proportion pour 100 des individus de langue slave est descendue de 3,3 à 2,1 dans la marche de Brandebourg, de 24,3 à 23,1 en Silésie, de 55,2 à 54,5 dans la province de Posen. En Silésie, les Allemands se trouvent à la fois en contact avec des Polonais et des Tchèques. Ces derniers sont au nombre de 50,000 à 60,000 dans le comté de Glatz et dans la principauté de Troppau, anciennes dépendances, toutes deux, de la couronne de Bohême. Quelques localités de langue tchèque apparaissent, en outre, englobées au milieu de populations parlant polonais, dans les cercles d’Oppeln et de Polnisch-Wartenberg, ou bien au milieu de populations parlant allemand, autour de Sirehlen et dans le cercle de Birnbaum. Les Tchèques du Brandebourg, au contraire, sont déjà germanisés depuis le siècle dernier. Sur les pentes septentrionales des Monts-Sudètes, la race s’est maintenue entre Leobschutz et Ratibor, sur les deux rives de la Zinna, dans 129 communes. A partir de Weissack, sur l’Oppa, la limite des langues pénètre dans la Silésie autrichienne. Autrefois, comme aujourd’hui, la limite des langues était sacrifiée à des considérations d’une autre nature dans les partages territoriaux. Idée toute française, la question des nationalités, ou la constitution des unités politiques fondée sur la race ou le langage, n’a pas encore été adoptée comme règle. D’après le dernier recensement de la population de l’empire d’Autriche sur la base de la langue parlée, fait en 1847, il y avait alors, sur une population effective de 32,573,000 habitans pour toute la monarchie, 6,132,742 Tchèques contre 7,877,675 Allemands. Les Tchèques étaient alors au nombre de 2,925,882 en Bohême, de 1,351,982 en Moldavie, de 92,326 en Silésie, de 1,613,944 en Hongrie, en présence de 1,766,372 Allemands en Bohême, de 483,518 en Moravie, de 234,843 en Silésie. En Moravie et en Bohême, la majorité reste aux Tchèques par la raison que les empereurs de la maison de Hapsbourg n’ont pas su germaniser tous leurs sujets à la façon des rois de Prusse. Aussi la politique du laisser-faire et le respect des nationalités, par l’emploi de la langue propre à chaque pays dans les actes publics, a amené l’empire d’Autriche à l’état de faiblesse où nous le voyons, mûr pour le démembrement. A l’époque de Joseph Ⅱ et de Marie-Thérèse, la langue et l’élément allemands devaient servir de ciment aux populations, diverses de race et de langage, dont se composait la monarchie. Ce ciment ne tient plus sous l’effet de l’insouciance ou du laisser-aller du gouvernement autrichien. Chaque province revendique son autonomie, les Croates aussi bien que les Hongrois et les Tchèques. Tchèques et Allemands vivent à couteaux tirés en Bohême. Non-seulement la majorité tchèque demande à gouverner le pays, mais chaque nationalité a ses écoles propres, depuis l’enseignement primaire jusqu’à l’université. Lors de mon dernier séjour à Prague, j’ai visité un asile d’idiots, où les pensionnaires de langue allemande et ceux de souche tchèque ont été placés à part, afin de donner satisfaction à l’opinion publique.

Tôt ou tard, les parties allemandes de l’Autriche passeront à l’Allemagne. La réalisation définitive de ce fait se réduit à une question de temps et d’opportunité. Depuis l’exécution fédérale des duchés de l’Elbe jusqu’à sa dernière campagne en Bosnie, le gouvernement autrichien s’exerce toujours à tirer les marrons du feu au profit du roi de Prusse, pour lequel il ne cesse de travailler avec une abnégation digne de plus de reconnaissance. N’avons-nous pas entendu déjà déclarer, dans une récente publication sur le rôle de l’Allemagne en Orient, que si Vienne avait eu, en temps voulu, un prince de la valeur des Hohenzollern, le Danube serait dès maintenant un fleuve allemand jusqu’à son embouchure ? L’auteur ajoutait que l’avenir exigera de l’empire nouveau, plus puissant, plus homogène, plus expansif, de réaliser ce que la monarchie autrichienne n’a pu accomplir dans le passé. Revendiquer l’occupation du Danube jusqu’à ses bouches, c’est aller un peu trop vite en besogne. Les Germains de l’époque des grandes migrations ont employé plus de temps pour leurs mouvemens. En tous cas, Boeckh, dans le curieux ouvrage où il étudie les rapports des Allemands avec la population des pays environnans, qualifie comme une obligation inéluctable de la nation allemande la protection et le développement de l’élément germanique en Bohême, ainsi que dans les provinces baltiques et en Hongrie. Qui le croirait ? La sollicitude du statisticien berlinois s’étend même aux Polonais, à ceux de la Russie, bien entendu, qu’il importe également de garantir contre les abus de leurs maîtres, contre l’oppression moscovite, faisant veiller l’Allemagne bien au-delà des limites où résonne la langue allemande.

Tandis que l’Autriche en-deçà de l’Ems, le Tyrol supérieur et le pays de Salzbourg sont entièrement de langue allemande ; la Basse-Autriche présente déjà 5 pour 100 de Slaves, la Styrie 38 pour 100, la Bohême 62 pour 100, la Moravie, 74 pour 100, la Silésie autrichienne 47 pour 100, d’après l’Ethnographie der österreichischen Monarchie de Czôrnig. En Hongrie, les comitats de Wieselburg et d’Ordenburg étaient peuplés dès l’an 1000 de colons bavarois et alamanns, auxquels se joignirent de nombreux immigrans souabes à partir du ⅩⅥe siècle. Actuellement, la limite des langues entre Magyars et Allemands remonte le Petit-Danube au-dessus de Presburg jusqu’au-dessus de Wieselburg. Elle descend au sud de la Raab et suit cette rivière jusqu’à son entrée dans le comitat, pénétrant à l’ouest jusqu’au lac de Neusiedel, passant à Guns, et à Reichniz et à Schleining pour franchir la Raab au village de Saint-Gothard et entrer en Styrie. Presbourg, Alteuburg et Guns sont, des villes mêlées. En tout, le nombre des Allemands habitant la Hongrie s’élève à 1,200,000 ou 1,500,000, sans compter 420,000 juifs, que Bœckh assimile aux Allemands dans tous les pays slaves. Un cinquième seulement de cette population de langue allemande demeure en masse compacte ; les autres vivent disséminés au milieu des Magyares et des Tchèques. Plus loin, en Transylvanie, dans la Bukowine et dans la Woïwodine, un dixième de la population totale porte allemand et représente un groupe de 400,000 individus, pour la plupart Saxons, descendans de colons arrives au Ⅻe siècle. Quelques localités allemandes se montrent encore en Esclavonie et en Croatie, mais disséminées et rares. En Dalmatie, on n’en voit plus. Le nombre des Allemands mêlés aux Serbes, aux Croates, aux Slovènes sur le territoire autrichien compris entre le Danube, la Drave et le Mur ne dépasse pas 40,000 sur un total de 2,230,000 habitans. En Styrie, Czörnig compte en 1857 environ 640,000 Allemands et 231,000 en Carinthie, immigrés dans l’intervalle du Ⅸe au Ⅻe siècle, vivant en agglomération ou disséminés parmi les Slovènes. La colonisation allemande s’est tenue surtout le long de la Drave. La ligne de réparation des langues suit en Styrie une limite plus ou moins naturelle par les Windischen Buhel, le Platsch, Posruck et Radl. Dans la Carinthie, elle longe la Drave jusqu’à la ligne de partage des eaux, entre le Dobracz et le Gail, au-delà de Villach, pour descendre ensuite par la vallée de la Fella. Dans le district de Kraïn, habitent encore plus de 30,000 Allemands ; 8,000 environ dans le Frioul et l’Istrie, y compris le port de Trieste, où l’élément italien prédomine.

On le voit, l’élément allemand est numériquement de beaucoup inférieur aux élémens slaves dans la population de l’empire d’Autriche. En 1880, cette population s’est élevée à 37,869,000 habitans, dont 8,000,000 d’Allemands à peine, représentant 21 à 22 pour 100 de l’ensemble. Quoi d’étonnant que les Allemands ne conservent pas la prépondérance dans de pareilles conditions, malgré leur supériorité relative aux autres peuples de la monarchie pris en particulier ! Dans l’empire d’Allemagne, la proportion des sujets de langue étrangère ne dépasse plus 8 pour 100 sur une population totale de 45,234,061 individus, par suite des progresse la germanisation. Qu’on les approuve ou qu’on en conteste l’application, les efforts du gouvernement allemand pour amener toute la population de l’empire à l’unité de langage ont une portée politique dont les effets contribuent certainement à affermir la puissance de la nation. Tout homme de cœur se trouve profondément blesse par l’interdiction de sa langue maternelle. La raison d’état explique les atteintes portées aux sentimens des individus dans l’intérêt supérieur de la communauté.

Aucun autre peuple, si ce ne sont les Alsaciens-Lorrains, ne résiste avec tant d’opiniâtreté que les Polonais aux mesures de germanisation. Les Polonais ont sans doute l’avantage de pouvoir invoquer la garantie des traités pour le libre usage de leur langue, garantie refusée aux annexés français. Songeons seulement, à ce propos, au traité de Prague, dont l’artiste 5 reste sans exécution malgré les réclamations des Danois. Depuis des années et des années, les Polonais demandent, avec une insistance et une persévérance dignes d’un meilleur sort, le maintien de leur nationalité distincte au sein de la monarchie prussienne. Ils prétendent exercer le droit de conserver leur langue, en place de l’allemand pour les actes publics, devant les tribunaux et à l’école. Sans contester le droit en principe, le gouvernement impose la langue allemande de fait dans les actes où intervient l’administration. Au député Janiszewski, qui protestait contre les torts causés à la population de Posen, le ministre Manteuffel répondit à la chambre prussienne, le 2 octobre 1849 : « Si nous avons fait tort à Posen, nous réparerons ce tort ; mais je suis d’avis qu’il n’y a point de tort ! » Déclaration en harmonie avec l’instruction donnée par le même homme d’état à ses agens diplomatiques de prendre des engagemens qui ne lient pas. Les Polonais se trouvent en présence de promesses de cette nature chaque fois qu’ils invoquent les traités en faveur de leurs franchises nationales. Ils ont beau résister de toutes leurs forces, ils n’échappent pas au sort commun de l’absorption par la nation allemande. Afin de hâter la germanisation, un ordre de cabinet du 13 mai 1833 recommande l’acquisition, dans la province de Posen, de domaines de grands propriétaires polonais, au compte de l’état, pour revendre ces terres à des Allemands d’origine. En réponse à cet ordre, un président supérieur de la province dit dans un mémoire sur son administration : « Dans l’exercice de mes fonctions, j’ai cru devoir comprendre ma tâche de manière à favoriser l’union intime de cette province avec l’état prussien par l’effacement graduel des dispositions, des usages et des vues de ces habitans polonais contraires à la fusion désirée, en faisant pénétrer de plus en plus, dans la vie intime de la population, tout ce qui constitue l’essence de l’être allemand, tant pour les choses matérielles qu’au point de vue intellectuel, afin de réaliser comme effet définitif l’accord des deux nationalités, avec une prédominance positive de la culture allemande. » C’est tout à fait la politique administrative appliquée en Alsace-Lorraine. Quoi d’étonnant que les patriotes polonais protestent contre sa continuation, dont le résultat, considéré sous le rapport national, a été de réduire de 55 à 54 pour 100, dans le court intervalle du recensement de 1858 à celui de 1861, la proportion des habitans de la province de Posen inscrits comme se servant de la langue polonaise dans les relations de famille ?

Pendant longtemps, le domaine de la langue polonaise a embrassé le bassin de l’Oder et celui de la Vistule avec le cours supérieur du Bug et de quelques autres affluens en amont de Biala. La partie intérieure de ce domaine comprenant la Poméranie et le territoire de la Neumark fut pourtant perdue de bonne heure. Plus tard, le mouvement de retour des Allemands, dans le courant du ⅩⅢe siècle, enleva la majeure partie de la Basse-Silésie aux Polonais sans lutte violente. Par suite de la multiplication des colonies allemandes, le long de la Vistule ; une bande continue de possessions germaniques sépara le territoire des Polonais Kaszoubes de la Grande-Pologne, tandis que, dans le pays de Prusse, Allemands et Polonais s’établirent simultanément, les premiers dans les régions basses, voisines de la mer Baltique, les autres sur les terres plus élevées de la Mazovie, non sans avancer ou reculer par momens leurs limites respectives. Dans l’état actuel des choses, la ligne de séparation des langues, quoique assez tourmentée, suit un tracé continu depuis le contact des Polonais et des Allemands dans la région celtique, sur les bords de la Rominte, près Przcrosl, jusqu’à Bauernwitz, non loin de la Zinna, à la rencontre des Tchèques. Il s’en faut cependant que cette ligne établisse une démarcation absolue entre les deux langues, car elle laisse d’une part 2,400 localités polonaises avec environ 500,000 habitans disséminés sur l’ancien territoire de nationalité polonaise en Silésie, en Pomérélie et dans le sud de la province de Prusse occidentale. D’un autre côté, nous constatons la présence d’un nombre tout au moins égal de sujets parlant allemand, demeurant dans 1,420 communes germanisées du domaine polonais, à côté de 9,120 localités habitées par 2,300,000 individus polonais de langage. Dans la partie autrichienne de la Silésie, naguère attachée à la Pologne, le neuvième seulement de la population est allemand, en regard d’un quarantième d’Allemands établis dans la Pologne russe, abstraction faite des juifs, que certains statisticiens s’obstinent à revendiquer pour la, nationalité allemande en Russie et en Autriche, comme dans les provinces polonaises de l’Allemagne. Dans la Pologne russe et dans la Pologne autrichienne, la langue allemande fait moins de progrès que parmi les Polonais prussiens, dont le gouvernement poursuit la germanisation d’une manière systématique.

Naturellement les progrès de la germanisation sont plus rapides dans les enclaves polonaises entourées d’Allemands. C’est ce que nous constatons pour la Pomérélie, l’ancien pays kaszoube, entre la Persante, la Nelze, la Vistule et la mer. Les chevaliers teutoniques, qui ont dominé dans la contrée, y ont de bonne heure introduit l’influence allemande. D’un recensement à l’autre, la proportion, sinon le nombre total des habitans parlant polonais, diminue sensiblement, malgré l’origine slave de la masse, car les Allemands d’origine apprennent peu le polonais, tandis que tous les sujets d’origine polonaise sont tenus d’apprendre l’allemand. Sur un total de 1,500,000 habitans, un cinquième à peine figure sur les feuilles de recensement des sujets polonais de la Pomérélie, qui embrasse une partie de la province de Prusse occidentale et de la Poméranie. Dans le pays de Culm, situé un peu plus au sud, sur la rive droite de la Vistule, la domination alternative des Allemands et des Polonais a eu pour effet de mélanger les élémens polonais et allemands plus que n’importe ailleurs. A la campagne, comme dans les villes, les habitans d’origine polonaise et d’origine allemande vivent côte à côte. En regard de 442 localités où la langue allemande prédomine, il y en a, dans le pays de Culm, 809 où l’idiome polonais sert au plus grand nombre d’habitans. Le territoire des deux rives de la Netze a été acquis par la Prusse, lors du premier partage de la Pologne. Les colonies allemandes se sont échelonnées dans les basses terres marécageuses le long des rivières et les ont mises en culture. Bromberg est au centre de ces colonies une ville essentiellement allemande, située sur le canal du même nom, creusé il y a un siècle pour réunir par une voie navigable les eaux de la Vistule à celle de l’Oder, entre la Netze et la Bruhe. En quittant les rives de la Netze pour aller vers le sud, la proportion des localités en majorité polonaises augmente. Sauf le cercle de Fraustadt, colonisé par les Allemands sous la domination silésienne, le territoire polonais au-sud de la Netze n’appartient à la Prusse que depuis les derniers partages de 1815. Aussi la proportion de l’élément allemand, par rapport à l’élément polonais, diminue dans l’intérieur de la Grande-Pologne d’autrefois, ainsi que dans la Silésie supérieure. Un moment, en 1848, il a été question de séparer de la Posnanie les cercles fortement mélangés de Fraustadt, de Birnbaum, de Meseritz, de Bomst, ainsi que le district de la Netze, pour les rattacher aux provinces allemandes de la Prusse et donner une constitution particulière aux districts essentiellement polonais. Ce projet ne reçut point de suite, ni la population polonaise aucune concession.

Toute la Haute-Silésie sur la droite de l’Oder jusqu’à Leobschutz est éminemment polonaise de langage. Nulle part d’ailleurs, nous ne pouvons tracer une ligne de démarcation précise entre le territoire polonais et le territoire allemand. Partout les localités allemandes empiètent sur le domaine polonais, de même que des communes en majorité polonaises restent éparpillées dans des districts à peu près complètement germanisés. Dans la Silésie autrichienne, les recensemens établis sur le langage accusent une moindre proportion de l’élément allemand que de l’autre côté de la frontière prussienne, par la raison simple que l’Autriche n’a pas su ou voulu exercer la germanisation à haute pression, suivant l’exemple de la Prusse. Passons-nous sur la rive gauche de la Biala, dans la Galicie occidentale, naguère partie de la Silésie, nous n’y trouvons pas plus de 10 pour 100 d’Allemands, voire seulement 3 pour 100 dans le district de Cracovie. Pour grossir la proportion de l’élément allemand en Pologne, les chauvins comme Bœckh s’évertuent à y comprendre les juifs, qui, dans le district de Cracovie, comptent pour 7 pour 100. A l’intérieur de la Pologne russe, dans les gouvernemens de Plock, de Varsovie et d’Augustowo, on a noté, lors du recensement de 1860, en y comptant la partie momentanément prussienne du gouvernement de Grodno, et aptes déduction de la partie lithuanienne, sur une population d’environ 2,800,000 habitans, trois quarts de Polonais, un huitième de juifs et un douzième d’Allemands. La population allemande du territoire momentanément annexé à la Prusse provient de colons établis à cette époque sur les domaines de l’état. A Varsovie, les juifs entrent pour 26 pour 100 dans la population totale, les Allemands pour 4 pour 100 seulement. Boeckh reproche à Koeppen, un termes très vifs, de n’avoir pas compté les juifs avec les Allemands dans son étude sur la population de la Pologne. Il évalue à 235,000 le nombre des habitans allemands de la Pologne russe, plus 620,000 juifs. Que si l’on considère ensemble les territoires polonais de la Prusse, de la Russie et de l’Autriche, leur population totale s’élève aujourd’hui à 10,000,000 d’habitans, dont plus de 8,000,000 de sujets polonais, 900,000 juifs et 850,000 Allemands : en sorte que l’élément polonais y entre pour 80 pour 100, l’élément allemand pour 8,5 pour 100, et l’élément juif pour 9 pour 100. Juifs et Allemands réunis ne dépassaient pas en 1869 le nombre de 854,000 dans tout l’empire de Russie. Ces chiffres offrent un intérêt sérieux à une époque où, comme maintenant, les questions de nationalité fixent l’attention des hommes d’état.

Par suite du traité de Francfort, l’empire d’Allemagne a reculé ses frontières occidentales de la ligne du Rhin sur le faîte des Vosges et au-delà. Les nouvelles frontières tracées de ce côté ont déterminé l’annexion d’un million et demi de sujets français, dont plus de trois cent mille ne savent pas parler allemand. Poètes et publicistes ont prêché, longtemps avant l’événement, la croisade qui aboutit à la conquête de l’Alsace-Lorraine. Tour à tour, la morale, la religion, la civilisation, étaient invoquées pour justifier cette prétention. À la veille de la guerre, Boeckh fit paraître en 1869 son ouvrage sur la population de l’empire allemand, demandant de rendre à la mère patrie ses enfans alsaciens au nom des bonnes mœurs, en même temps qu’il réclamait l’indépendance des Lettons et le protectorat de l’Allemagne en faveur de la Pologne russe. Et Schenkendorf, du haut du vieux château de Bade, dans une apostrophe jetée à notre face, signalait notre pays comme un trésor perdu, que le peuple allemand avait mission de reprendre, afin de nous délivrer du joug de l’enfer.

Doch dort an den Vogesen
Liegt ein verlornes Gut,
Da gilt es deutsches Blul
Vom Höllenjoch au lösen.

L’enfer, aux yeux de ce poète chevelu, c’était la France. À la vérité, l’empire allemand ne paraît pas avoir offert aux populations reconquises les joies du paradis, même en espérance et comme simple perspective, puisque 538,517 Alsaciens-Lorrains, sur un total de 1,549,738 habitans présens lors de l’annexion, ont opté formellement pour la nationalité française. On n’a pas, chez nous, le caractère assoupli au point de dire : Merci bien ! au maître qui vous met le collier de force au cou. En fait de jouissance viagère, nous avons l’état de siège et l’arbitraire de la dictature comme franchise publique, accommodée d’expulsions qui ont toujours un profond retentissement quand même elles frappent seulement des familles particulières. Étonnez-vous, après ces vexations et les froissemens de tous les jours, servis en place des libertés perdues et des félicités promises, si les annexes s’obstinent à regretter le régime français, si malgré les tentatives des fonctionnaires allemands qui ont pris au sérieux leur tâche de collaborateurs à l’œuvre de conquête morale pour gagner à l’Allemagne un « peuple frère, » ces efforts restent impuissans ! C’est que :

Il est des liens secrets, il est des sympathies
Dont, par le doux rapport, les âmes assorties
S’attachent l’une à l’autre, et se laissent piquer
Par ce je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer.

La ligne frontière entre la France et l’Allemagne ne suit pas exactement la limite des langues. Un bon nombre de localités de langue française ont été annexées au territoire allemand, même dans le département du Haut-Rhin. Partant de Lucelle, du côté de la Suisse, au sud de Belfort, la ligne de démarcation entre les deux langues suit la ligne de partage des eaux entre le bassin du Rhin et celui du Rhône jusqu’à Valdieu, point culminant du canal du Rhône au Rhin. Puis elle monte par le contrefort qui sépare les vallées de Masevaux et de Saint-Nicolas, au sommet de Baerenkopf, confondue avec la frontière, le long du faite des Vosges, au-delà du col de la Schlucht. Le canton de Lapoutroie, celui de Sainte-Marie-aux-Mines presque tout entier, et une grande partie du val de Ville parlent français. Sainte-Marie-aux-Mines, avec ses annexes, compte une population, totale de 11,523 habitans, environ 5,600 individus de langue allemande. Autrefois, les parties de cette commune au nord de la Liépvrette, appartenaient aux ducs de Lorraine, les parties au sud aux comtes de Ribeaupierre. On en a conclu que la rivière sépare la ville et sa population en deux moitiés : l’une allemande, l’autre française. En réalité, les deux langues sont aujourd’hui mêlées à Sainte-Marie-aux-Mines même, sans démarcation nette. A partir de Sieige, dans le canton de Villé, la limite contourne le massif du Champ-du-Feu, pour descendre dans la vallée de la Brusche jusqu’à Wisches, embrassant encore dans le domaine français le canton de Schirmeck tout entier. A la hauteur du Donon, elle franchit le faite des Vosges pour entrer en Lorraine, suivre la ligne de séparation des eaux entre la Zorn et la Sarre jusqu’à Walscheid, atteindre le canal du Rhône au Rhin, près de Sarrebourg et pénétrer dans le département de la Moselle après avoir contourné le canton de Dieuze. Tout le nord de l’Alsace, après le Donon, parle allemand ! A Sarrebourg, la langue française prédomine encore ; mais plusieurs communes sur la rive droite de la Sarre parlent en majorité allemand. Dans la Moselle, l’allemand est la langue usuelle de presque toute la population du cercle de Sarreguemines et de la majeure partie des cercles, de Boulay, et de Forbach. Sauf quelques petites déviations, la ligne de séparation des deux Nied jusqu’à leur confluent sépare également les élémens français et allemand jusqu’à Boulay. En d’autres termes, la limite des langues en Lorraine a pour repères à partir du Donon, jusqu’à la frontière du Luxembourg, Sarrebourg, Faulquemont, Albestrof et Boulay. Dans l’ancien arrondissement de Metz, toute la population indigène est de langue française ; mais à Metz même il y a beaucoup d’immigrés venus un peu de toutes les parties de l’Allemagne pour chercher fortune ou pour remplir des fonctions publiques dans le pays annexé. Nos évaluations sur le nombre respectif des individus parlant français ou parlant allemand sont fondées sur la population des communes lors du dernier recensement, diaprés la langue dans laquelle se donne l’instruction religieuse. Il en ressort que la Lorraine annexée compte 240,000 habitans de langue française, et l’Alsace, 70,000 tout au moins. Quoique la population de l’Alsace-Lorraine parle allemand en grande majorité, la France n’a jamais eu de sujets ni de citoyens plus patriotes. Napoléon Ier appréciait fort bien nos conscrits lorsqu’il disait : « Laissez à ces braves gens leur patois alsacien ; ils sabrent toujours en français. »

Dans ses grandes lignes, la délimitation entre la langue française et la langue allemande, avec le flamand et le français, va d’Issimes, dans la vallée de Gressoney, sur le versant sud des Alpes, à Visé, près de Maestricht ; au débouché de la Meuse, en Allemagne, puis de Maestricht à Saint-Omer. En Suisse, on compte 1,900,000 habitans de langue allemande, et Boeckh comprend dans le domaine allemand tout le Luxembourg avec la Hollande entière, peuplés ensemble de 4,270,000 habitans. Malmédy et les localités voisines ont 10,000 habitans parlant français sur le territoire prussien-wallon. Par contre, la Belgique présente plus de 30,000 sujets allemands à proximité des territoires prussiens de la Moselle allemande et en regard de 3,100,000 Flamands sur une population totale de 5,536,654 habitans en 1879. Boeckh évalue aussi à 300,000 environ le nombre des Français de dialecte flamand dans les deux départemens du Nord et du Pas-de-Calais à rattacher au domaine de la langue allemande. Remontant plus au nord, vers la frontière du Danemarck, nous trouvons dans le Sleswig une population mêlée vivant depuis des siècles dans un mouvement de flux et de reflux entre les élémens allemands et danois. Outre la langue danoise et le haut-allemand, des classes cultivées, on parle encore dans ce pays trois idiomes différens qui subsistent les uns à côté des autres le long du littoral et dans les îles basses de la Mer du Nord. Le bas-allemand est usité, dans les îles méridionales, à Pellworm et à Nordstrand, le föringer à l’île de Föhr, le frison à Amram et à Sylt, ainsi que dans les villages de la cote voisine. De même qu’en Alsace-Lorraine, l’administration allemande s’efforce de considérer comme exclusivement allemandes une quantité de communes signalées comme danoises dans les recensemens danois. Aussi la Danske Stats Statistik de Bergsœ indique 201,952 Danois dans le Sleswig en 1860, tandis qu’en 1869, Boeckh, dans l’ouvrage cité plus haut, ne compte plus que 142,940 habitans de langue danoise. Qui a raison, des recenseurs danois ou de l’administration allemande, nous ne pouvons l’affirmer au juste. De part et d’autre, l’intérêt politique explique la tendance à l’exagération dans un sens différent. Ce qui est certain, c’est que le gouvernement pousse à l’adoption de l’allemand à l’église et dans les écoles. Ce que tout le monde sait aussi, c’est que le prince de Bismarck, en se fondant sur sa nouvelle théorie des enclaves, renonce à autoriser les Danois du Sleswig septentrional à se prononcer sur leur nationalité par un plébiscite en vertu de l’article 5 du traité de Prague [2]. Dès son origine, le duché du Sleswig renfermait des élémens danois et allemands plus ou moins mêlés les uns aux autres. Alors cependant le sentiment national n’était pas aussi prononcé que de nos jours, où, malgré vingt ans d’annexion, la protestation des habitans danois de la moitié septentrionale du Sleswig est restée aussi vivace, aussi décidée qu’au moment de l’occupation allemande. Aux dernières élections pour le Reichstag, 14,223 suffrages donnés dans le Sleswig à deux députés danois réclamaient encore l’exécution du traité de Prague.

Récapitulons-nous nos données sur la puissance numérique de la population de langue allemande en Allemagne et hors d’Allemagne, nous constatons la présence sur le territoire de l’empire de 41,512,000 habitans parlant habituellement l’allemand, et de 60,000,000 Allemands vivant dans les différens pays de l’Europe. Dans ce total de 60,000,000 d’individus de langue allemande figurent 8,000,000 d’Austro Hongrois, 1,900,000 Suisses, 860,000 allemands russes, dont 625,000 juifs, 4,270,000 Hollandais et Luxembourgeois, 30,000 Allemands belges et 3,400,000 Flamands, dont 300,000 en France. L’empire allemand comptant dans ses limites actuelles 45,234,000 habitans, les élémens de langue étrangère y entrent dans la proportion de 9 pour 100. Par contre, nous avons dans l’ensemble des pays d’Europe 30 pour 100 de la population présente de l’Allemagne, également de langue allemande (non compris les Allemands émigrés en Amérique au nombre de 3 millions ½ depuis 1820). Depuis 1820, le nombre des Allemands en Europe a doublé, malgré l’intensité de l’émigration. Après la Russie, l’empire allemand est l’état européen le plus peuplé, et la nation allemande se trouve bien près d’arriver au premier rang occupé naguère par la France. Une forte infusion de sang étranger s’est faite dans la population allemande d’origine ou de langage. En Prusse, l’élément allemand se mêle dans une large mesure d’élémens slaves ; en Bavière, d’élémens celtiques. L’unité politique de l’Allemagne n’en subsiste pas moins comme expression de la volonté nationale et comme une garantie de prépondérance affermie de plus en plus par ces progrès croissans de la population.

Charles Grad.

  1. Voir, dans la Revue du 15 février 1871, l’étude de M. de Quatrefages sur la race prussienne.
  2. Voyez, dans la Revue du 1er septembre 1882, notre étude sur la constitution et le budget de l’emploi allemand.