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LA
POLITIQUE MODEREE
SOUS LA RESTAURATION

LE COMTE DE SERRE.
IV. [1]
L’ÉCLIPSE D’UNE POLITIQUE ET LA FIN D’UN HOMME D’ÉTAT. — DE SERRE A NAPLES;

I. Correspondance du comte de Serre (1796-1825), annotée et publiée par son fils ; 6 vol. in-8°, 1877. — II. Discours prononcés dans les chambres par le comte de Serre, 1815-1822 ; 8 vol. in-8". — Documens inédits.

Il y a dans nos crises publiques un problème d’une grave et émouvante philosophie qui se reproduit sans cesse. Tous ces régimes qui depuis quatre-vingts ans ont passé sur la France, qui diffèrent de nom, d’origine et de caractère, ces régimes ont un même destin. Ils auraient pu vivre ou du moins ils semblent réunir quelques-unes des conditions essentielles de la durée, et successivement, fatalement, ils périssent par l’exagération de leur propre principe, par le fanatisme de leurs partisans, par l’esprit de domination exclusive. Ils ont leur croissance et leurs beaux jours tant qu’ils savent se modérer et se conduire, tant que, par les influences qui les gouvernent, ils répondent à un certain ensemble d’intérêts et d’instincts nationaux. Un moment vient où l’équilibre se rompt, où l’esprit de parti l’emporte, et alors c’est le déclin qui commence, un déclin entrecoupé de toute sorte de péripéties, voilé par instans encore d’apparences de succès, caractérisé ou accéléré par des scissions irréparables. On en était là en 1820, au lendemain des scènes tumultueuses du mois de juin et de cette discussion ardente de la loi des élections où un homme presque seul, par son intrépidité et la puissance de sa parole, venait de tenir tête aux plus violens assauts.

Depuis cinq ans, la restauration avait passé par toutes les phases, oscillant entre les partis, tour à tour attirée ou menacée par les passions, par les chimères d’ancien régime qui voyaient en elle leur propre victoire, et par les instincts vivaces d’une France nouvelle qui, sans être ennemie, restait défiante. Elle avait essayé de se fixer dans une politique de modération qui avait pour objet une patriotique et libérale réconciliation de la monarchie traditionnelle et de la société sortie de la révolution. Cette politique, elle l’avait inaugurée par l’ordonnance du 5 septembre 1816 ; elle l’avait pratiquée sous les auspices d’un roi sage, par une série de ministères évidemment bien intentionnés ; elle l’avait défendue contre les fureurs de réaction, contre les ultras, au risque de subir cette condition étrange d’avoir une opposition de royalistes et des majorités à demi composées de libéraux. C’était la première partie de sa carrière. — Maintenant, cette politique, elle la défendait, elle croyait avoir à la défendre contre les passions révolutionnaires, qui se réveillaient autour d’elle, qui se manifestaient par l’élection d’un conventionnel à demi régicide, par le meurtre d’un prince, par les menées conspiratrices. Après avoir contenu « l’aile droite, » selon le mot de M. de Richelieu, elle se sentait débordée par « l’aile gauche, bien autrement redoutable parce qu’elle avait ses réserves derrière elle, » et pour faire face à cette « aile gauche » la restauration se repliait d’un mouvement presque effaré vers la droite, jusque vers les royalistes extrêmes. Elle revenait sur ses pas, au risque de paraître se désavouer dans son passé, de livrer peut-être son avenir, et de se trouver pour le moment sans point d’appui avec un centre désorganisé entre deux « ailes » irréconciliables, également menaçantes.

La rupture avec des libéraux tels que Royer-Collard, Camille Jordan, le duc de Broglie, M. de Barante, devenait dans ces conditions le signe révélateur et émouvant de l’évolution qui s’accomplissait, d’un brusque déplacement de direction et d’équilibre. Elle mettait subitement à nu le fond des choses ; elle, rendait plus sensible, par ce « déchirement douloureux » entre des hommes d’élite, la marche rapide d’une réaction qui exigeait déjà de tels sacrifices, et ce n’est pas sans quelque raison que Royer-Collard pouvait bientôt écrire dans l’intimité : « Il y a des siècles entre les dernières années et le temps qui court… »

S’il n’y avait pas des siècles entre l’été de 1819 et l’été de 1820, il y avait des événemens qui avaient tout modifié, la situation, les rapports des partis, les dispositions des hommes. La restauration avait changé de route ; elle venait de s’engager sur une pente où désormais l’unique question était de savoir comment l’on pourrait se retenir, quel allait être le sort d’un ministère qui se flattait encore de rester modéré en se séparant des modérés et de gouverner avec les royalistes sans s’asservir à leurs passions.


I

On raconte qu’un soir du mois de juin 1820, au sortir d’une des plus violentes séances de la discussion orageuse de la loi des élections, De Serre, rentrant à la chancellerie, était tombé épuisé sous le poids des luttes de tribune et des émotions. Il était resté longtemps accablé et silencieux, puis d’un accent attristé il avait dit, parlant de cette loi qu’il venait de faire triompher : « Elle donne dix années de répit aux Bourbons, dix armées de prospérité à la France ! » Quelques jours plus tard, au moment de la pénible révocation des doctrinaires ses amis, De Serre, s’entretenant un matin avec M. de Barante, avait dit à celui-ci : « Nous entreprenons une chose difficile et sans doute vous trouvez le succès peu probable. Nous voulons gouverner raisonnablement en nous appuyant sur la droite. Si nous réussissons, si nous assurons le repos du peuple, il est évident que nous aurons eu raison ; vous n’aurez plus à nous blâmer et vous reviendrez peut-être à nous. Si nous échouons, cette apparence de disgrâce vous sauvera de toute responsabilité et vous laisserait, j’espère, en bonnes relations avec vos amis. » De Serre, pour parler ainsi de la situation de 1820, avait évidemment plus de sincérité courageuse que d’illusions. Il ne se méprenait pas sur la valeur d’une victoire qu’il appelait un « répit, » sur ce qu’il représentait lui-même comme une expérience d’un succès incertain. Il croyait seulement à un danger pressant, à la nécessité de défendre la monarchie contre des recrudescences d’esprit révolutionnaire qu’il voyait partout, que selon lui ses amis les doctrinaires ne voyaient pas assez. Cette défense, il l’acceptait comme un devoir d’honneur à tout risque, et, dans ces luttes nouvelles, son dernier rêve était de rester attaché à un idéal de gouvernement « raisonnable, » de former une arrière-garde de la modération, C’était la politique, c’est resté le caractère historique du second ministère Richelieu. Oui sans doute, ce ministère de deux ans, — 1820-1821, — avait l’ambition aussi généreuse que naïve de modérer la réaction, de ne pas tout livrer à la droite, dont il recherchait et redoutait à la fois l’alliance impérieuse. Il le voulait, et après avoir donné aux royalistes des lois répressives, une loi des élections qui devait presque fatalement leur assurer une majorité, — en leur prodiguant les concessions d’influence, de positions, de dignités, il croyait garder encore la force de résister à leurs exigences et à leurs folies. « Ne pas effrayer le pays des ultras, » c’était dès le premier jour le mot d’ordre dans le gouvernement. Froc de La Boulaye écrivait à De Serre, qui avait cette vive préoccupation et qui venait de partir pour le Mont-Dore : « Ce que j’ai communiqué hier au duc est venu d’autant plus à propos que le vent y souffle. Tous sentent la nécessité de ne point effaroucher ; on reconnaît comme vous que les prétentions seraient immenses et qu’on ne pourrait les satisfaire sans folie ; votre opinion ne trouvera dans le conseil que des échos… On a été frappé de ce qu’une lettre de M. de La Ferronnays, de Pétersbourg, disait sur la nécessité de tenir ce parti de très court, précisément ce que vous dites. » M. Pasquier, de son côté, écrivait dans ses lettres intimes : « Nous ne pouvons plus sans péril rien faire qui ait l’air de flatter ce parti. » Le président du conseil, le duc de Richelieu lui-même, partageait entièrement cette opinion. Ce personnage, séduisant de patriotisme sans faste et de dignité simple, tout en avouant son « faible » pour la droite, avait assez de lumières dans l’esprit pour comprendre que la restauration ne devait pas être une réaction. Le duc de Richelieu voulait bien faire aux royalistes une part aussi large que possible dans le gouvernement, et en même temps il mettait son honneur à rappeler des bannis comme le général Clausel, à effacer la trace des proscriptions de 1815. Il avait conçu un projet singulier qu’il communiquait confidentiellement au garde des sceaux et par lequel il espérait populariser la dynastie. Il voulait, au risque de toucher à « l’arche sainte, » ainsi qu’il le disait par une douce raillerie, ouvrir la cour aux classes nouvelles, créer une école de pages où seraient admis les enfans de la bourgeoisie, du commerce, aussi bien que les enfans de toutes les noblesses. « Ce serait, ajoutait-il, un commencement de fusion qui produirait un bon effet. »

En un mot, le ministère, avec ses bonnes intentions, avec l’ascendant européen d’un duc de Richelieu, la vigueur de parole d’un De Serre, l’habileté de M. Pasquier, de M. Roy, ce ministère n’avait certes rien que de modéré et de rassurant ; mais il ne voyait pas que par sa politique de condescendance incessante pour la droite il était désarmé et entraîné, qu’il faisait les affaires de ses nouveaux alliés sans les gagner, qu’il se condamnait presque fatalement à une retraite pénible devant les royalistes purs dont il préparait le règne.

Tout conspirait contre lui dès le premier jour ; tout commençait à lui manquer, même le roi, dont la volonté avait livré son dernier combat dans les scènes de famille qui avaient suivi la mort du duc de Berry. Jusque-là Louis XVIII avait eu de la fermeté, il avait tenu tête aux « ultras », aux séides du comte d’Artois, aux royalistes qui prétendaient s’imposer à lui. Depuis quelque temps, il venait de passer sous l’influence fascinatrice de celle qui allait être la fée équivoque des dernières années du règne, la comtesse du Cayla. Chose curieuse, c’est M. Decazes qui avait introduit aux Tuileries cette jeune femme, séduisante de grâce, de distinction et d’esprit, éprouvée par des embarras domestiques et pressée déjà plus d’une fois par ses amis de se mettre sous la protection du roi ; mais ce que M. Decazes ne savait pas, c’est que cette présentation avait été tout un complot formé contre lui, encouragé par un prince de l’église, le cardinal de la Luzerne, préparé et conduit surtout par un homme de cœur chaud, d’esprit évaporé et d’une grande turbulence mondaine, le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld.

On avait compté sur les malheurs et les charmes de la jeune femme pour toucher et fixer le roi. « Il fallait, — a dit plus tard M. de La Rochefoucauld, racontant à l’héroïne elle-même cette comédie de cour, — il fallait inspirer au roi, toujours guidé par ses affections, assez d’amitié envers une personne qui en fût digne pour détruire peu à peu la confiance sans bornes qu’il avait dans un ministre assez malheureux pour s’être trompé… Il me semblait que vous étiez la seule personne qui pût parvenir à dissiper toutes les illusions dont Louis XVIII était entouré… Le ciel se chargea de réaliser ce qui d’abord semblait une chimère… » Mme du Cayla avait un peu hésité… « Vous ne me prenez pas pour une Esther, disait-elle à M. de La Rochefoucauld, et je ne puis et ne veux être ni Mme de Maintenon ni Mme des Ursins… » Elle avait fini par se rendre : elle était entrée furtivement, en suppliante aux Tuileries ; elle en était sortie avec la faveur du prince, et ses visites, ses lettres n’avaient pas tardé à devenir un intérêt de tous les instans, une habitude attachante pour celui qu’elle appelait « Assuérus. » M. de La-Rochefoucauld, en historiographe candide, en véritable Dangeau du temps, ne cache pas la part qu’il prenait à cette œuvre pie. « Il était bien important, dit-il, de ne pas laisser s’alanguir une correspondance si précieuse, quoique fatigante. C’était moi alors qui servais à l’alimenter ; j’écoutais, je causais, je passais tous les matins une heure avec M. de Villèle. J’entretenais avec soin auprès de vous les justes craintes que chacun conservait sur la situation de la France. » C’était là le rôle tracé à Mme du Cayla par ceux qui l’avaient poussée à la faveur. Elle était comme la plénipotentiaire des intérêts royalistes auprès du vieux prince, qu’elle avait la mission de ramener à la « bonne cause, » en le captivant et en l’amusant, en lui donnant toutes les illusions d’un attachement de cœur. Déjà, dans les crises de 1820, Mme du Cayla n’avait pas été sans influence ; à partir de ce moment, elle avait pris possession de la volonté du roi, qui oubliait insensiblement son ancienne politique, son amitié pour M. Decazes, ses antipathies contre les « ultras, » et ne résistait plus à la caressante tyrannie de celle qui avait plus de puissance que le gouvernement tout entier. Le comte d’Artois n’ignorait pas cette intrigue, qui servait ses passions ; les chefs de la droite se préparaient à en profiter. Le galant vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld pouvait se flatter d’avoir réussi et d’être de moitié dans le pouvoir de la séduisante personne qui lui écrivait au début : « En vous écoutant, on se sent animé d’une sainte ferveur, ami. La Providence peut faire de moi ce qu’elle voudra… » La Providence avait bien travaillé, et M. de La Rochefoucauld jouait peut-être un singulier personnage pour la gloire de la bonne cause [2] !

L’ennemi, le danger pour le ministère Richelieu était là, au cœur de la place, dans cette fascination intime qui enlaçait et dominait le roi au profit d’un parti. Il était aussi au dehors, dans un certain état de la France et de l’Europe, dans les conspirations qui se renouaient, qui affectaient une forme militaire autant que libérale, dans les grandes séditions qui éclataient à peu d’intervalle tantôt en Espagne, tantôt à Naples, tantôt à Turin. Un souffle de révolution semblait courir partout pendant ces années 1820 et 1821. Ces mouvemens, plus superficiels que profonds et destinés dans tous les cas à n’être que des éruptions momentanées, avaient un double effet. Ils commençaient par réveiller les inquiétudes et surexciter l’esprit de réaction ; ils provoquaient en Europe ces réunions de Laybach, de Troppau, — en attendant celle de Vérone, — où les cabinets resserraient l’alliance des monarchies et concertaient leurs répressions ; ils semblaient justifier les plaintes et les pronostics sinistres des royalistes sur le danger des propagandes révolutionnaires et de la politique libérale, complice de tous les révolutionnaires. C’était l’effet du premier moment. Les répressions qui suivaient bientôt, l’attitude de l’Europe monarchique, la prompte défaite des révolutions de Naples et de Turin, toutes ces victoires de réaction, par une autre conséquence, enflammaient les royalistes, exaltaient leurs passions et redoublaient leur jactance. Le vent soufflait pour eux. — Ils triomphaient de tout, des mouvemens révolutionnaires qui les avaient effrayés et de la défaite des insurrections, qui relevait leur courage en servant leurs intérêts de parti. Ils triomphaient des défaillances de volonté du roi sous le charme féminin qui travaillait pour leur cause et de l’ascendant croissant de leur prince, le comte d’Artois. Ils triomphaient de la naissance du duc de Bordeaux, qui, en trompant le crime du 13 février, semblait être une faveur miraculeuse pour la royauté. Ils triomphaient des élections de la fin de 1820, qui réalisaient du premier coup tout ce qu’ils avaient attendu de la loi nouvelle du double vote, qui les fortifiait dans le parlement. — Et plus cette situation se développait, s’accentuait, plus le ministère, avec ses vues de modération, se sentait embarrassé d’une alliance aussi onéreuse que précaire.

Ce qu’on accordait à la droite pour l’apaiser ou la gagner ne faisait que lui montrer sa puissance et aiguillonner ses appétits de règne ; ce qu’on refusait à ses passions, à son esprit de représailles et de domination exclusive ne servait qu’à l’irriter. Pour cette majorité impatiente qui avait été dépossédée depuis 1816 et qui se sentait revivre, qui voyait bien que désormais on ne pouvait rien sans elle, le gouvernement du duc de Richelieu ne suffisait plus ; il n’était lui-même que le dernier et l’équivoque représentant de la politique qui avait fait le « 5 septembre, » — souvenir toujours cuisant ! — qui avait favorisé les libéraux, qui avait pactisé avec les révolutionnaires ! On avait abattu le grand coupable, M. Decazes, d’un coup de massue, ce n’était pas assez. Les royalistes avaient de la peine à supporter un ministère qui, même en les flattant et en les comblant, leur marchandait encore l’influence, les bénéfices du pouvoir, les réparations, qui ne procédait pas assez vite aux épurations dans l’armée, dans la magistrature, dans l’administration, dans les préfectures, — car en tout temps, dans les luttes de partis, il y a toujours des préfectures ! Le ministère gardait encore trop du passé, et, par une logique invariable, depuis que M. Decazes avait disparu, l’animosité se tournait contre ceux de ses collègues qui étaient restés au pouvoir, contre M. Mounier, le directeur de la police, contre M. Siméon, surtout contre M. Pasquier, qui, lui aussi, avait servi l’empire, qui était soupçonné, — justement soupçonné à son honneur, — d’être assez libéral dans sa politique extérieure en Italie contre l’Autriche. L’honnête Froc de La Boulaye se montrait assez naïf lorsqu’il écrivait en ce temps-là à M. Decazes : « Il est impossible que les royalistes méconnaissent les bienfaits d’un gouvernement qui leur a tendu la main lorsqu’ils étaient sur le bord de l’abîme. Il est impossible que le côté droit se laisse conduire par une poignée d’intrigans et de fous. » Il y avait sans doute des royalistes de raison. Les vrais, les purs pensaient comme le conseiller secret, le familier audacieux et remuant du comte d’Artois, M. de Vitrolles, qui écrivait sans scrupule à l’abbé de Lamennais : « Ce que nous avons à redouter, c’est qu’on ne harcèle le ministère au lieu de l’attaquer vigoureusement et qu’on ne lui donne beaucoup de coups d’épingle au lieu d’un bon coup de poignard… »

Vainement le duc de Richelieu, sans illusion, souvent avec un courage attristé, s’efforçait de tenir tête et de refaire cette union royaliste que sa loyauté rêvait, qui lui échappait sans cesse. Vainement, vers la fin de 1820, il faisait un pas de plus dans la voie des concessions en associant au gouvernement quelques-uns des chefs de la droite. M. de Villèle consentait à être ministre sans portefeuille, et M. de Villèle ne marchait pas sans M. Corbière, qui entrait à la direction de l’instruction publique avec voix au conseil. M. Lainé, l’ami préféré de M. de Richelieu, rentrait dans le cabinet, un peu pour faire équilibre. Chateaubriand, le polémiste retentissant du royalisme, qui s’est peut-être exagéré son rôle dans cette négociation, avait l’ambassade de Berlin. En réalité ce n’était qu’une étape de plus dans une crise devenue chronique. Livré à lui-même, M. de Villèle avait assez de raison et de finesse pour sentir le prix d’une alliance avec M. de Richelieu ; mais il n’était pas libre, il avait son parti, qui ne se contentait pas d’un simple titre de ministre sans portefeuille. « J’ai honte de l’avouer, disait-il, si je n’ai pas de places à donner, le roi n’aura que M. de Villèle, et ce n’est pas son compte. » Un instant, M. de Villèle passait presque pour un défectionnaire aux yeux des siens, et il était exposé à s’entendre dire d’un ton dédaigneux par M. de La Bourdonnaye : « Sachez, monsieur, qu’il y a encore des royalistes au côté droit. » Et après quelques mois l’expérience du mariage de raison avec la droite finissait étrangement. Un jour, en plein conseil, M. Corbière demandait d’un seul coup le changement d’une dizaine de préfets. Quels griefs avait-il ? Il répondait naïvement qu’il n’en avait aucun, qu’il ne connaissait pas même ces préfets, mais qu’il y avait dans son parti des gens qui souffraient et qu’il était temps « de faire quelque chose pour les royalistes. » Il fallait des préfectures, du pouvoir !

On discutait pendant quelques jours, on négociait péniblement pour arriver à une scission nouvelle, plus irréparable. Le duc de Richelieu en éprouvait un vif chagrin, il l’écrivait à De Serre, que sa santé venait encore une fois d’éloigner de Paris. Il se plaignait moins de M. de Villèle que du « camarade, » M. Corbière, le Breton entêté et peu conciliant. « Je suis contraint, disait-il à De Serre, de vous annoncer l’issue malheureuse de ces longues négociations qui ont abouti avant-hier au soir à une séparation avec nos deux collègues… Je ne me dissimule ni les inconvéniens ni même les dangers de cette position déplorable. Je n’avais malheureusement que le choix des maux. Tout ce que je puis vous certifier, c’est que j’ai fait tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire ; je n’ai pas réussi, et en vérité avec un homme du caractère de M. Corbière cela n’était pas aisé. Maintenant que faut-il faire ? .. » M. Pasquier, de son côté, écrivait au garde des sceaux : « Au point où les choses étaient arrivées, le rapatriage aurait eu difficilement quelque durée… Toutes ces prétentions, toutes ces exigences, outre qu’elles en présageaient d’autres avec certitude, avaient fait naître dans notre intérieur des méfiances et même des éloignemens dont les fâcheux effets se seraient fait sentir chaque jour davantage. Ce n’est pas une raison pour être satisfait de la situation présente… » Royer-Collard, quant à lui, regardant la crise pour ainsi dire du dehors et la jugeant avec un dédain clairvoyant, écrivait à M. de Barante : « Dans l’alliance du ministère et de la droite, la fraude s’est déclarée. Elle a éclaté, elle s’est en quelque sorte revendiquée. L’alliance a été rompue. Cette petite révolution aura ses conséquences qui ne tarderont pas à se faire sentir, malgré les efforts qu’on fait et qu’on fera pour les retenir… Ne vous y trompez pas, c’est le parti qui a repris ses chefs au ministère… »

Voilà où aboutissaient les relations du ministère avec la droite. Les royalistes reprenaient leurs chefs, qui subissaient peut-être « la loi à contre-cœur, » — c’était le mot de Royer-Collard, — mais qui la subissaient. Le duc de Richelieu, après avoir tant cédé, se retrouvait au même point, obligé de céder encore, de tout céder ou d’attendre l’assaut des royalistes, — et de revenir peut-être à la nécessité d’un nouveau 5 septembre. Que pouvait-il faire ? Il gardait toujours, il est vrai, la pensée de maintenir sa politique, de ne point « s’associer à un ministère de la droite pure qui ne serait en harmonie ni avec les véritables intérêts de la maison de Bourbon, ni avec les intérêts de la France, » qui, selon lui, « amènerait une catastrophe. » Ce qu’il avait voulu, il le voulait encore, et c’est là qu’éclataient les conséquences de sa rupture avec lès libéraux modérés, de l’absence de cette « aile gauche » qu’il avait dispersée, sur laquelle il ne pouvait plus s’appuyer.

L’amertume en effet était au camp des libéraux modérés, des doctrinaires qui avaient tous les regrets des amitiés éteintes, des liens brisés, des opinions trompées. Le coup qui avait atteint ce monde d’élite lui avait laissé une blessure profonde, et ce qui aurait pu d’abord n’être qu’une dissidence momentanée n’avait pas tardé à devenir une scission sans retour. Ces hommes éminens par l’esprit, un peu embarrassans peut-être par leurs prétentions ou leur orgueil, étaient peu nombreux, il est vrai, et un plaisant de la gauche disait d’eux : « Ils sont quatre qui tantôt se vantent de n’être que trois, parce qu’il leur paraît impossible qu’il y ait au monde quatre têtes d’une telle force, et tantôt prétendent qu’ils sont cinq, mais c’est quand ils veulent effrayer par leur nombre. « Ils ne représentaient pas moins la raison, les lumières, les intérêts, les sentimens de cette partie de la nouvelle société française qui se ralliait sans arrière-pensée à la restauration, qui avait soutenu le premier ministère Richelieu, le 5 septembre, la politique modérée, et ils devenaient des adversaires d’autant plus dangereux qu’ils avaient été des amis. Ils ne pardonnaient pas, au ministère ses nouvelles alliances, les concessions qu’il faisait au parti de 1815, le désaveu d’un passé commun, une politique qui allait parfois, — ils le croyaient ainsi, — jusqu’à ressembler à un mélange d’empire et d’ancien régime. Ils formaient un camp d’opposition redoutable par le talent, une sorte de fronde des penseurs et de philosophes, une fronde éclairée et animée de la grâce sérieuse de cette jeune duchesse de Broglie dont un Genevois disait avec un enthousiasme familier en écrivant à Auguste de Staël : « Vous ne faites pas encore assez de cas de votre sœur. Elle grandit à vue d’œil, son esprit a des lumières perçantes. Nous ne sommes que des sots auprès d’elle, tous tant que nous sommes, et nous ne sommes pas dignes de délier les cordons de ses bottines, bien que ce fût une occupation fort agréable. »

Déjà, vers ce temps troublé de 1820, la duchesse de Broglie était, sans le chercher, sans le vouloir, par le seul ascendant d’une vertu aimable et d’une supériorité charmante, une influence de la société parisienne. Brillante de tous les dons, alliant les séductions d’une âme pure à l’éclat de l’esprit, à la justesse de la raison et du goût, elle gagnait par sa grâce les dévoûmens passionnés et elle imposait sans effort le respect. Tout chez elle attirait, la noblesse du cœur, une dignité facile, un amour inné de la vérité et de la justice, la vivacité des indignations généreuses contre le mensonge, les calculs intéressés et les tyrannies. Son salon était le rendez-vous de tout un monde intelligent, même de royalistes comme M. de Montlosier, mais surtout de ceux dont elle partageait avec son mari les opinions, la foi politique, dont elle ressentait aussi profondément les mécomptes et les disgrâces. Elle aurait dit volontiers comme sa mère, Mme de Staël : « On ne peut dans un temps de faction aimer que les battus. » Au lendemain des crises violentes, après la rupture des ministres et des doctrinaires, elle avait adressé à De Serre cette lettre qui n’était qu’une réponse : « Je vous aurais écrit la première si les circonstances ne m’avaient fait désirer de garder le silence, car, lorsqu’on se trouve arrivé à de certains points de division, les explications sont à éviter plus qu’à chercher… En exprimant tout ce que j’ai éprouvé lorsque j’ai vu frapper toutes les personnes que j’aime, que j’estime, dont je révère le caractère et l’opinion, par un homme que j’ai été accoutumée à joindre à eux, que j’avais apprécié et admiré si souvent avec eux, en exprimant tout ce que j’ai éprouvé, j’irais trop loin et je me récuse d’avance en portant un jugement qui ne peut être ni calme ni impartial. » Elle ne tardait pas à devenir elle-même assez amère pour le garde des sceaux qu’elle avait tant admiré !

Ce que la duchesse de Broglie a été dans ces années de luttes ardentes, quelques-uns de ses contemporains l’ont dît avec une émotion presque religieuse. Seule elle pourrait se peindre avec vérité par des lettres qu’une piété de famille a gardées, où elle se montre tout entière, impétueuse, sincère, spirituellement passionnée, sensible aux malheurs du temps, aux défaites libérales. Elle parle de tout et de tous, de M. de Montlosier, qui vient dans son salon « comme dans la fosse aux lions » et qui s’en tire fort bien, de ce bon M. de Mézy, l’ami des ministres, qui se plaint des « ultras. » Elle écrit à ses amies les plus intimes sous la vive impression du moment : « La politique devient fort sombre, dit-elle au commencement de 1821… Excepté le bonheur de voir ses amis, rien n’est plus triste que cet hiver-ci ; tout se rembrunit tous les jours, et nous en arrivons non plus à des discussions politiques, mais à des discussions de vie et de mort. Le colonel Fabvier a été mis en accusation avec cinquante autres, et il n’y a sur lui que des propos d’un révélateur qui veut sauver sa vie en calomniant. Ce n’est pas la faute des ministres si d’autres personnes plus connues ne sont pas accusées sur de simples ouï-dire… Chère amie, cela aigrit trop le cœur de vivre dans ces temps-ci. Et cependant nous sommes encore les plus heureux ; ceux qui sont vraiment à plaindre ce sont des hommes que la nature avait faits honnêtes et à qui le pouvoir aura tellement dépravé le cœur qu’ils en sortiront couverts de honte et de sang… J’évite de sortir autant qu’il m’est possible ; la frivolité arrogante de la société au milieu de tout cela me cause une autre espèce d’irritation, et ces gens qui dansent au milieu des condamnations et des crimes m’inspirent une sorte de mépris que je ne puis cacher comme je le voudrais… [3] » Plus d’une fois elle revient sur « cette pédanterie de la frivolité vaniteuse qui va toujours son train comme le cours de la nature physique au milieu des situations les plus dangereuses. » Elle se révolte de la légèreté du monde, et un jour elle écrit à une de ses correspondantes d’élite : « Il nous faut une révolution dans l’intérieur de nos âmes pour nous rendre capables de la liberté, car je suis bien sûre que, tant que nous resterons les mêmes, aucune révolution politique ne nous y conduira. » Elle animait tout de son feu. Un de ses plus jeunes amis, Charles de Rémusat, qui était pour le moment loin de Paris, auprès de son père encore préfet à Lille, auprès de sa mère, femme à l’esprit rare et à la raison aimable, Charles de Rémusat lui écrivait de son exil des lettres pleines de vivacité ingénieuse et de sève libérale. Il s’appelait lui-même gaîment « l’unique soldat de cet état-major sans armée qu’on appelle les doctrinaires. » Charles de Rémusat, alors au début de sa brillante et pure carrière, expliquait à la duchesse de Broglie avec toute sorte de tours piquans comment, ayant toutes ses « facultés de haine » occupées et excitées par les choses du temps, il n’avait d’autre moyen de se « racheter de ce péché » que d’aimer un peu plus ceux qu’il aimait. « Ainsi, madame, disait-il, vous ne l’auriez pas cru, ni moi non plus, je vous aime par pénitence. — A quoi donc étions-nous destinés, et quel rêve c’était que le nôtre, quand nous espérions ramener un peu plus de justice par l’exemple du pouvoir dans l’esprit de la nation ? A quel point et pour combien de temps ce qui se passe ne pervertira-t-il pas la morale publique ? Quels précédens ! quelles autorités pour l’avenir ! quels prétextes de représailles ! Et au milieu de tout cela que dire de cette évocation de tout le système impérial ? L’ombre de Bonaparte inspire et conduit encore le ministère… Mais à quoi pensé-je ? est-ce à des confidences de colère et de mépris que je devrais consacrer une lettre pour vous ? Laissons cela, et chargez-vous seulement de la prière que je fais à tous ces hommes que vous savez, dont vous êtes la muse, de dire ou d’écrire le plus tôt possible que le ministère est purement et simplement bonapartiste. [4]. » Il parlait ainsi et tous parlaient ainsi dans une société d’honnêtes gens irrités où l’on se montrait peut-être un peu sévère, — le duc de Broglie lui-même et M. de Rémusat l’ont avoué depuis.

C’était pour le moment le ton de ce monde doctrinaire, lettré, libéral, qui, sans se confondre avec les conspirateurs, allait porter une force nouvelle, l’éclat du talent à une opposition avancée, et laissait le gouvernement désarmé, — de sorte que le ministère Richelieu, avec des intentions évidemment droites, se trouvait dans la situation la plus fausse entre des partis également impatiens. Il avait raison contre la gauche qui conspirait, qui ne reculait plus devant les entreprises révolutionnaires et ne se servait de la charte que pour mieux préparer la ruine de la monarchie ; il était dans son rôle en défendant la royauté contre les complots de Belfort ou de Saumur, dût-il rencontrer dans ces complots ces hommes plus connus dont la duchesse de Broglie parlait avec les illusions de son amitié pour M. de Lafayette. — Il avait raison contre la droite, qui, dans l’emportement de ses passions, menaçait tout haut les institutions nouvelles, les conquêtes sociales les plus inaliénables de 1789, et dont les déchaînemens ne faisaient qu’enflammer les instincts révolutionnaires en alarmant les intérêts nouveaux ; il était aussi dans son rôle en s’efforçant de contenir ces réveils d’ancien régime, et il ne se trompait qu’en se flattant de neutraliser les « ultras » par les royalistes sensés. — Il avait à se débattre entre deux camps ennemis, entre des irréconciliables de diverse nature, les uns voulant « le roi sans la charte, » les autres voulant « la charte sans le roi, » — et pour élever, pour maintenir entre des ennemis plus passionnés que sincères une politique de modération efficace, le ministère aurait eu besoin de tous les groupes modérateurs. Ces groupes lui manquaient, il les avait dispersés et blessés de ses propres mains. Il s’était enlevé les moyens de se dérober à cette logique de réaction qu’il avait créée lui-même, qui le poussait « du côté où il penchait, » en le livrant à ses nouveaux alliés.

Que pouvait-il faire ? Son existence était un drame où il usait ses forces en concessions sans profit ou en résistances inutiles, fatalement condamné à une retraite lente et ingrate que couvrait encore l’honneur de M. de Richelieu, qu’illustrait la parole du garde des sceaux dans des luttes qui n’étaient elles-mêmes que l’expression tumultueuse d’une situation de plus en plus menacée.


II

S’il y avait en effet un homme qui fût vraiment le ministre, la personnification expressive et saisissante de cette situation pleine de troubles intimes et de contradictions, c’était De Serre. Il ne se méprenait pas sur les difficultés, et ce qu’il avait dit dès le premier jour à M. de Barante, il le répétait sous une autre forme à M. Decazes : « Quelque route qu’on voulût prendre, elle serait hérissée d’obstacles. La nôtre nous a été, je pense, tracée par la nécessité même… Enfin, mon cher ami, si l’issue est douteuse, le devoir ne l’est pas, et c’est là un grand point de sécurité. » C’est avec cette pensée qu’il était entré dans l’expérience nouvelle sans craindre de paraître se désavouer, sans reculer devant les formidables assauts des coalitions ennemies qui l’attendaient. C’est pour cette politique qu’il avait livré la bataille des élections et qu’il restait sur la brèche pendant dix-huit mois, portant le poids d’une défense désespérée avec une énergie que les crises d’une organisation toujours ébranlée rendaient plus pathétique.

L’épreuve la plus cruelle pour lui avait été cette rupture avec ceux de ses amis qui n’avaient pas voulu le suivre. Il avait cru ne pas pouvoir faire autrement, il avait cédé à la violence des choses ; il en souffrait plus qu’il ne l’avouait peut-être, et si, ses anciens amis mettaient quelquefois dans les conversations une amertume qui pouvait être encore un dernier hommage à un lien brisé et regretté, il ne se défendait pas de son côté d’un sentiment grave et triste. Il ne rencontrait pas sans émotion devant lui l’opposition de Royer-Collard, il ne restait pas indifférent aux sévérités du duc ou de la duchesse de Broglie. « Oui, lui écrivait le fidèle Froc de La Boulaye répondant à ses préoccupations intimes, oui, il est douloureux, il est déchirant d’être forcé de sévir contre des hommes de talent, capables d’honorables déterminations et qui ont rendu d’importans services… S’il ne fallait pour gouverner que la sueur du front, ce serait peu de chose. Les angoisses du cœur ne sèchent pas si vite. La réflexion, le devoir, puis le manteau rouge du cardinal : » De Serre, ce me semble, ne jetait pas si promptement le « manteau rouge du cardinal » sur le passé, puisqu’après bien des mois, à un moment où il avait une grave résolution à prendre, il écrivait dans la plus profonde intimité à sa femme : « Dans les premiers temps de ma course politique, j’ai eu des amis en la supériorité de lumières et d’expérience desquels je me confiais. Je ne suis plus dans ce cas et dois me décider par moi-même. » Il gardait sa secrète blessure jusque dans les entraînemens des luttes nouvelles qu’il avait à soutenir, où en épuisant ses forces il ne cessait de grandir par le talent, par le courage, par tout ce qui faisait de lui un orateur puissant et redouté, le premier des parlementaires de son temps.

Il était fait pour la tribune, et nul certes n’est resté une image plus vive du pouvoir de la parole que De Serre dans ce monde brillant de la restauration où les talens de tribune s’élevaient et se déployaient à la fois de toutes parts, sous tous les drapeaux. — Royer-Collard avait son éloquence à lui, une éloquence méditée, presque auguste, ample de pensées et de forme, nourrie de philosophie et parfois relevée d’une ironie qui semblait tomber de haut. Il se complaisait dans les enchaînemens magnifiques de théories et d’observations sur le gouvernement des sociétés, sur la moralité des révolutions, sur les droits de la raison, et volontiers il aiguisait ses jugemens dans un trait d’un tour imprévu, dans un axiome frappant et ineffaçable. Il planait sur les choses et sur les hommes, ayant naturellement la majesté du langage et par instans l’épigramme superbe. — Camille Jordan, sans s’élever à ces hauteurs, avait la parole sentimentale et pathétique. Il touchait par l’onction et l’ingénuité d’une nature honnête déjà mortellement atteinte. Un de ses plus piquans adversaires l’appelait dans une débauche de raillerie le « saint Chrysostôme des niais : » il touchait le point faible, une certaine banalité de candeur et d’attendrissement. — Foy, avec sa physionomie ouverte et ses airs chevaleresques, s’élançait à la tribune comme à l’assaut. C’était moins un orateur réfléchi et correct qu’un tribun militaire séduisant par sa loyauté, par sa bonne grâce virile et par son esprit, remuant d’un geste et d’un accent passionnés les fibres patriotiques et libérales de la nation. Benjamin Constant, ingénieux vulgarisateur des vérités constitutionnelles, avait la souplesse d’un polémiste, l’art des nuances, la finesse rusée, la dextérité savante d’un lettré. Manuel, avec une passion concentrée sous son masque pâle et sévère, était un des plus habiles tacticiens de parlement, politique sans dons supérieurs, mais résolu, animé de tous les instincts, de tous les ressentimens de la bourgeoisie révolutionnaire. Et, dans d’autres camps, M. Lainé était l’orateur des émotions généreuses : nature ardente et impressionnable, prompte à éclater, prompte và se décourager et à se replier dans le silence. M. de Villèle avait le langage délié et précis des affaires. M. de Martignac n’avait pas encore paru. C’est l’élite parlementaire de la restauration vers 1820. Entre ces émules de talent et d’éloquence, De Serre reste le premier.

Tout séduisait chez lui. L’homme avait la taille élevée, la physionomie pensive et prompte à s’éclairer du feu des impressions intérieures, une grâce naturelle et simple de manières, une dignité sans efforts et sans recherche. L’orateur à la tribune, après un instant d’hésitation, s’animait rapidement et dominait l’assemblée par la hardiesse de sa pensée, par la justesse du geste et la distinction de l’organe, par un accent vibrant d’irrésistible sincérité. Les idées se pressaient dans son esprit et s’enchaînaient avec une singulière puissance. S’il était interrompu, il se détournait à peine, il réduisait l’interrupteur au silence, et il poursuivait, parcourant d’un pas hâtif toutes les parties d’une discussion, relevant les questions qu’il traitait, laissant échapper sur son passage les réflexions profondes ou les traits lumineux. Il avait assez souvent de ces mots qui frappaient : « Notre trésor peut être pauvre, mais qu’il soit pur. — La démocratie coule à pleins bords entre de faibles digues impuissantes à la contenir. — Une société bien ordonnée est le plus beau temple qu’on puisse élever à l’Éternel… » Et par instans il ne se défendait pas de donner toute carrière à sa pensée. « Nous aussi, disait-il, nous avons, dans la France émue, entendu ces cris d’ivresse : Hier nous étions esclaves, aujourd’hui nous sommes libres ! — En un jour nous avons tout changé, nos mœurs, nos coutumes, nos lois ; et bientôt nous avons vu ce grand peuple chanceler et les convulsions de l’anarchie le saisir ! -Instruits par les malheurs de votre patrie, vous savez, messieurs, les chances que lègue à l’avenir ce vertige qui détruit en peu de jours l’ouvrage de tant d’années. Vous savez ce qu’il en coûte pour réédifier les fortunes publiques et privées, pour construire à la hâte un gouvernement quelconque qui les abrite. Vous savez que de toutes les œuvres la plus difficile est d’élever pour les siècles un gouvernement libre, que toute la sagesse humaine s’y emploierait en vain sans le secours du temps, et que le temps jaloux ne prend en garde que ce que lui-même a fondé. »

La parole de De Serre sortait toute palpitante d’une âme noble et pure ; elle était animée, nerveuse, toujours nette et correcte même dans l’improvisation, colorée sans fausses images, véhémente sans déclamation, souvent profonde sans affectation de science, et les exposés du garde des sceaux ressemblaient à ses discours : témoin ce rapport sur la presse, où il décrivait à grands traits, en politique doublé d’un philosophe, comme eût fait plus tard un Tocqueville, l’état social de l’Angleterre, des États-Unis et de la France. — Ce qu’à été réellement cette éloquence, ce qu’en ont pensé ceux qui en ont subi le charme, Royer-Collard, qui fut toujours peu prompt aux admirations, l’a dit bien des années après, de son ton d’oracle, dans des entretiens familiers où il se plaisait à évoquer ces souvenirs avec Sainte-Beuve. Il jugeait assez sévèrement M. Lainé, il parlait de Camille Jordan comme d’un homme charmant. « M. de Serre, poursuivait-il, avait la grandeur, son éloquence à lui se passait dans une région supérieure, — que vous dirai-je ? non pas la région où se forment les orages, mais quelque chose d’élevé et de grand ! .. Sérieux, imagination, éloquence, il avait tout. Il y joignait seulement la faculté de se faire des illusions. C’est ce qui l’a perdu à la fin. Il a cru sincèrement qu’il allait sauver la monarchie… » Je ne dirai point assurément que De Serre n’avait pas des illusions, et qu’à certains momens il ne laissait pas échapper de ces mots qui vont au-delà de la pensée, qu’il vaudrait mieux retenir. Il ne vivait pas impunément dans les agitations dévorantes ; il avait ses impatiences, ses irritations, et il ne gardait pas moins cet ascendant d’orateur qui fascinait ses amis, qui faisait dire à ce bon Froc de La Boulaye dans ses effusions intimes, un peu lyriques ce jour-là : « Les circonstances sont grandes. Le monde moral est secoué jusque dans ses fondemens. Tant que le sabre ne brillera pas, la puissance est à la parole ; saisissez-vous-en pour le salut de nos Bourbons, de la France et des vieilles races qui commandent ailleurs. Toutes chancellent plus ou moins, et si elles étaient renversées, plus de liberté publique, plus de tribunes aux harangues, mais partout des champs de bataille et des prétoriens pour y décerner les couronnes. Ménagez-vous, ne vous dépensez pas en escarmouches, couvez vos idées, vos desseins, vos projets. Entretenez notre excellent duc qui vous honore et vous croit… »

De Serre avait certes besoin de se ménager, d’aller réparer sa santé au Mont-Dore, et il avait besoin aussi de cet éclat d’éloquence qui faisait sa force, qui restait l’espoir de ses amis, pour n’être pas emporté du premier coup dans le conflit croissant des partis. Plus que tout autre, il était engagé pour le ministère, pour lui-même, au plus épais d’une mêlée où il se sentait à demi isolé, faiblement soutenu, assailli d’hostilités et d’accusations contraires. Entre la gauche et lui, c’était désormais un duel implacable. Les libéraux, exaspérés contre le garde des sceaux, contre ce qu’ils appelaient ses apostasies, ses défections, ses ingratitudes envers ses amis les plus intimes, ne lui épargnaient ni les récriminations, ni les provocations, ni même les outrages. Ils ne laissaient échapper aucune occasion de le harceler, de le pousser à bout, tantôt à propos du drapeau tricolore, tantôt à propos d’un règlement de la chambre ou du budget, et il y avait des jours où le généreux Foy lui-même éclatait en violentes apostrophes. La gauche, à vrai dire, avait affaire à un rude jouteur qui ne laissait aucune agression impunie.

On l’attaquait dans son passé, dans sa politique du moment, souvent dans son caractère ; — il faisait face intrépidement. Lorsque le libéral Girardin croyait embarrasser le garde des sceaux en lui rappelant ses discours d’autrefois contre la droite, et ajoutait injurieusement que « rien ne pouvait étonner de la part de celui qui avait fait à la tribune l’éloge d’une assemblée honteusement fameuse, » De Serre relevait aussitôt le défi ; sans rien désavouer de son rôle libéral en 1816, il rétablissait le sens de ses paroles sur la convention et il ajoutait avec fierté : « Au surplus, lorsque dans des temps difficiles je me suis livré tout entier pour couvrir des hommes qui s’étaient compromis, lorsque je n’ai peut-être pas assez craint de me compromettre moi-même, ils s’emparent des paroles que j’ai prononcées pour leur défense, eux qui se taisaient alors, qui se cachaient peut-être, ils s’en emparent, dis-je, aujourd’hui pour les tourner contre moi ! Vous êtes Français, messieurs, et vous savez comment cela s’appelle ! .. » A ceux qui l’obsédaient sans cesse du souvenir de ses alliances, de ses engagemens avec l’opposition, il répondait qu’à son entrée au pouvoir il avait écouté en effet tous ceux qui avaient bien voulu lui communiquer leurs vues politiques, et, fixant son regard sur la gauche, il ajoutait : « J’ai tout observé, tout étudié, tout pénétré, et c’est en pleine connaissance de cause que j’ai choisi… Du moment où les principes que je désigne comme anarchiques et révolutionnaires ont été émis à cette tribune par les membres de l’opposition qui siègent ici, je les ai le premier et le plus énergiquement combattus… » De Serre rendait coup pour coup, en se défendant il attaquait sans hésitation, souvent avec passion ; mais il n’avait point de fiel, et au milieu des plus vives excitations, par un généreux retour sur lui-même, il pouvait un jour déclarer tout haut en pleine chambre qu’il avait pu commettre des fautes, qu’il n’avait jamais cependant poursuivi personne de son animosité et de sa haine. « Je ne sais pas, disait-il avec une franchise pleine de noblesse, exempte de toute amertume, je ne sais pas et je ne veux pas savoir si j’ai des ennemis ; ce que je sais bien c’est que je n’ai donné à personne le droit de dire que je suis son ennemi. » C’était le secret de sa supériorité morale dans ces guerres de partis où s’agitaient tant de passions contraires.

Des ennemis, il en avait assurément plus qu’il ne le voulait ; il en avait parmi les libéraux qu’il contenait de son énergique parole, il en avait au moins autant parmi les royalistes, et il ne se détournait de la gauche que pour se trouver en face delà droite, des La Bourdonnaye, des Castelbajac, des Sallaberry, des Delalot, qui ne représentaient pas sans doute tous les royalistes, mais qui les intimidaient et les entraînaient. A ce monde impatient et turbulent, il avait aussi à tenir tête ; il se sentait plus embarrassé, il était cependant bien obligé parfois de relever vertement les attaques trop irritantes, de faire de vives sorties contre M. de Castelbajac ou M. Delalot. La vérité est que De Serre, selon le mot familier de la duchesse de Broglie, restait la « bête noire des ultras. » On acceptait son secours contre la gauche, on voyait toujours en lui l’adversaire des réactions de 1815, un libéral plus ou moins impénitent. Les efforts inutiles du garde des sceaux ne servaient qu’à montrer ce qu’il y avait d’étrange et de critique dans cette situation où l’éloquence du plus brillant des hommes et les intentions loyales du plus honnête des chefs de cabinet ne suffisaient pas pour le succès d’une politique de modération. Le ministère avait tout épuisé : il avait essayé d’une alliance avec la droite en s’associant M. de Villèle et M. Corbière, il avait multiplié les concessions, les complaisances du pouvoir dans les élections, — et à quoi arrivait-on ? La retraite de M. de Villèle et de M. Corbière laissait pressentir l’hostilité du parti a qui reprenait ses chefs ; » les élections de 1821, plus accentuées encore que celles de 1820 en faveur de la droite, donnaient une force nouvelle à ceux qui brûlaient d’aller jusqu’au bout et d’en finir avec les transactions. Le moment approchait où le ministère avait la chance de trouver contre lui un peu tout le monde, les exaltés du royalisme aussi bien que les libéraux, et de recevoir à l’improviste ce « bon coup de poignard » dont parlait M. de Vitrolles, que toute l’éloquence du garde des sceaux ne pouvait plus détourner.

On était à la fin de 1821, à l’ouverture d’une session nouvelle. Le ministère semblait vouloir éviter le combat, les chefs de l’extrême droite le recherchaient à tout prix : ils, cherchaient le combat par une phrase de l’adresse qui mettait en doute la dignité de la politique extérieure suivie par M. Pasquier ; ils le cherchaient aussi à propos d’une loi sur la presse, sur la prolongation de la censure. M. de La Bourdonnaye et M. Delalot ne craignaient pas d’aller demander l’alliance de Royer-Collard et de ses amis pour en finir avec le ministère. La crise était dans l’air, et ici une dernière fois s’élevait la question la plus délicate : que pouvaient et que devaient faire les libéraux modérés, dont l’intervention redevenait décisive ?

Le ministère, il est vrai, avait rompu avec eux ; il les avait profondément blessés, et il ne faisait rien pour les apaiser ou les rallier ; y avait-il cependant quelque intérêt ou quelque prévoyance, non-seulement pour des hommes comme Royer-Collard et ses amis, mais pour des hommes comme Foy, Casimir Perier, à prêter main-forte aux royalistes qui s’impatientaient au seuil du pouvoir, qui menaient l’assaut contre le cabinet ? C’était toute la question. Victor Cousin a raconté une scène qui aurait eu lieu chez lui, où se seraient rencontrés Royer-Collard, M. Humann. On avait discuté sur ce qu’il y avait à faire, sur ce qui valait le mieux, de laisser vivre le ministère Richelieu avec De Serre, M. Pasquier, M. Lainé, ou de frayer le chemin à un ministère de royalisme pur qui ne durerait pas six mois, — on le croyait alors, — et préparerait une revanche prochaine, décisive pour la cause libérale. A cette scène assistait Santa-Rosa, un proscrit piémontais, victime de la dernière révolution de Turin, qui était naturellement de ses vœux avec les libéraux français, mais qui avait une mâle raison. « Votre devoir de bon citoyen, disait-il à Cousin, est de ne pas combattre un ministère qui est votre dernière ressource contre la faction ennemie de tout progrès. Il n’est pas permis de faire le mal dans l’espérance du bien. Vous n’êtes pas sûrs de renverser plus tard MM. Corbière, et de Villèle, et vous êtes sûrs de faire le mal en leur livrant le pouvoir. Pour moi, si j’étais député, j’essaierais de donner de la force au ministère Richelieu contre la cour et le côté droit. » On donnait tout bas raison au sage proscrit, on se laissait aller en réalité à une tactique qu’on croyait habile, et la coalition ennemie éclatait dans les votes sur la phrase insultante de l’adresse, sur les préliminaires de la loi de censure.

Un instant encore, il est vrai, des amis du ministère avaient essayé de détourner le coup, de dissoudre la coalition et de rallier une majorité royaliste. M. Pasquier, qui au fond payait de la haine particulière des « ultras » la politique relativement libérale qu’il suivait dans les affaires d’Italie, M. Pasquier proposait de se sacrifier ; il pressait le garde des sceaux de négocier une réorganisation ministérielle. « J’ai déjà vu une fois dissoudre un ministère de M. de Richelieu, écrivait-il à De Serre, et je sais le mal qui en est résulté pour la France. Je n’ai pas concouru alors à ce mal, j’ai fait au contraire ce que j’ai pu pour l’éviter ; je ne voudrais pour rien au monde avoir à me reprocher un semblable événement, soit par ma retraite, soit par ma persistance à demeurer. Faites donc venir au plus tôt M. Lainé et entendez-vous avec lui, car vous deux seuls pouvez arranger les choses, soit relativement au duc, soit relativement à la chambre. Ensuite, parlez ensemble en mon nom et soyez sûrs que je ne vous désavouerai pas. » M. Pasquier agissait avec honneur ; mais ce n’eût été qu’une vaine combinaison de plus, et, en outre, l’expédient répugnait à la délicatesse des hommes. Le duc de Richelieu avait déclaré qu’il ne se séparerait pas du ministre des affaires étrangères, et De Serre écrivait peu après à sa mère : « Quelques personnes vous diront qu’on me pressait de rester, je ne le pouvais ni sagement ni honorablement. »

Le seul qui aurait pu vraiment prévenir ou apaiser cette crise était le comte d’Artois, qui avait assuré l’appui de ses amis à M. de Richelieu, lorsque celui-ci avait pris le pouvoir. Avant le dénoûment, le duc de Richelieu avait tenu à se rendre chez Monsieur pour lui rappeler ses promesses ; il n’avait reçu du prince qu’une réponse évasive et dégagée qui l’avait comblé de surprise, et, courant plein d’émotion jusque chez M. Pasquier, le président du conseil avait éclaté dans ce cri de l’honneur indigné : « Il manque à sa parole de gentilhomme. » Le comte d’Artois était passé à l’ennemi, ou pour dire plus vrai, il restait avec ses amis, encourageant leurs espérances et leurs intrigues. Mme du Cayla conspirait pour les meneurs de la droite en pressant de ses séductions la volonté défaillante du vieux roi, qui ne décidait plus rien sans elle, qui, au milieu de ces troubles intimes, lui écrivait jusqu’à cinq billets en quelques heures ; elle avait préparé Louis XVIII à tout accepter. Le secours imprudemment prêté par les libéraux « aux ultras » avait fait le reste. Les royalistes arrivaient à leurs fins : après avoir eu raison de M. Decazes, ils ne craignaient plus de renverser brutalement M. de Richelieu. Le ministère expiait ses condescendances : après avoir sacrifié dix-huit mois auparavant Royer-Collard, Camille Jordan, M. de Barante, il était sacrifié à son tour, il ne suffisait plus ! Le mouvement allait jusqu’au bout, jusqu’au dénoûment du 14 décembre 1821 qui faisait disparaître le dernier cabinet en donnant naissance à un ministère de la droite pure avec M. de Villèle, M. Corbière, M. Mathieu de Montmorency, M. de Peyronnet. A ce souvenir, quarante ans après, M. Pasquier écrivait encore avec feu : « … En 1822, il faut bien que je le dise, la maison de Bourbon a commis un grand acte de déraison ; elle a brisé, au moment où il pouvait lui être le plus utile, l’instrument qui lui avait déjà rendu de si grands services. La destruction du second ministère du duc de Richelieu a été, voyez-vous, plus qu’une faute politique : elle a été un véritable crime [5] ! »


III

Au premier moment, en apparence, il est vrai, ce n’était qu’un ministère royaliste succédant à un ministère royaliste. Les libéraux, comme pour s’excuser d’avoir aidé au dénoûment du 14 décembre, affectaient de ne voir aucune différence entre les ministres de la veille et les ministres du lendemain. En réalité tout avait changé. Ce qui venait de disparaître dans une échauffourée de parlement et de cour, c’était réellement tout ce qui restait des inspirations modératrices de 1816, du gouvernement du centre ; ce qui rentrait au pouvoir c’était l’esprit de 1815 à peine mitigé par l’expérience avisée de M. de Villèle. Les obligations mêmes, les influences que devait subir le nouveau cabinet rendaient à l’ancien son vrai caractère, et, comme pour ajouter le pathétique du drame à ces révolutions ministérielles, il y a je ne sais quoi d’émouvant dans la destinée de ceux qui avaient représenté avec le plus d’autorité et d’éclat la politique vaincue, — le duc de Richelieu et De Serre. L’éclipse définitive des hommes suit de près l’éclipse du système.

Avant que six mois fussent passés, le duc de Richelieu avait le premier disparu de la scène qu’il avait illustrée de sa probité. Au printemps de 1822, on apprenait à la fois sa maladie et sa mort. Personnage européen par ses relations, par son crédit auprès du tsar, patriote de cœur, par instinct de race, lié à l’ancienne monarchie par les traditions, mais assez éclairé pour ne point partager les passions des « ultras, » pour sentir le danger des réactions, âme simple et modeste avec les délicatesses d’une généreuse fierté, le duc de Richelieu avait fait de la droiture une politique. Il avait été le garant de la France devant l’Europe pour la libération du territoire, il croyait pouvoir être le garant de la vieille royauté devant la France nouvelle : c’était l’œuvre qu’il avait poursuivie avec l’ardeur d’une nature sincère. Il n’avait éprouvé aucun regret, aucune amertume en quittant une première fois le pouvoir. L’échec de son second ministère lui avait laissé, au contraire, une profonde blessure. Son honnêteté avait été offensée des intrigues de partis sans scrupules ; sa raison restait émue des périls que courait la monarchie livrée aux jeux des factions. Le chagrin avait dévoré cette nature fière et sensible, c’était le mot de tout le monde à la nouvelle de cette mort prématurée qui éclatait comme un coup de foudre. Chez tous, il y avait cette impression qu’avec le duc de Richelieu disparaissait un des modérateurs possibles de la restauration. On le sentait, et ce qui prouve combien tout était changé, lorsque le cardinal de Bausset relevait l’honneur de cette mémoire dans la chambre des pairs en décrivant la tristesse des derniers jours du duc, le ministère était tout effarouché ; il mettait le roi en mouvement pour faire atténuer le discours du cardinal. L’éloge de M. de Richelieu semblait être un reproche pour la politique nouvelle ! — Quant à De Serre, il s’éclipsait dans une ambassade avant de s’éclipser à son tour, dans la mort.

L’ancien garde des sceaux, en quittant la chancellerie, avait d’abord hésité sur ce qu’il devait faire, et un instant, à ce qu’il semble, il aurait songé à reprendre sa place au barreau. Il s’était décidé pour l’ambassade de Naples, qui lui venait du roi encore plus que du ministère. Il avait accepté avec dignité, sans déguiser ses sentimens, sans oublier ce qu’il y avait de délicat dans sa position, et au moment même ou il acceptait, il avait tenu à montrer qu’il restait ce qu’il était en défendant la libérale institution du jury dans une discussion sur la presse. Retenu par la maladie, il avait fait lire le discours qu’il avait préparé, — et il en avait prévenu M. de Villèle. L’ambassade de Naples acceptée dans ces conditions, c’était pour lui un moyen d’aller réparer ses forces perdues sous le climat du midi, de s’éloigner momentanément des agitations intestines des partis. C’était aussi une occasion de s’initier à la politique extérieure de la France, et, par une coïncidence curieuse, celui avec qui il avait avant son départ le premier entretien diplomatique sur les affaires italiennes, c’était Lamartine, dont les Méditations avaient fait un secrétaire d’ambassade à Naples. « Je passai quelques heures mémorables pour moi dans l’intimité de M. de Serre, a dit Lamartine… J’étais fier d’entendre dans la confidence du coin du feu cette âme qui venait de remplir la tribune et l’Europe entière de sa voix… Il était brisé par la lutte… » Il était ainsi, souvent brisé et toujours prompt à se ranimer.

Ce n’est point cependant sans garder, lui aussi, sa blessure, ce n’est pas sans éprouver un serrement de cœur qu’il se voyait jeté dans une carrière nouvelle loin de la France. Il partait l’âme émue d’une tristesse indéfinissable qui ressemblait à un pressentiment, et en effet, dès ses premiers pas au-delà des Alpes, à chaque étape de son voyage jusqu’à Rome, il était poursuivi par les messages de deuil. Il avait d’abord perdu son père. « J’ai fait tristement le voyage de Florence ici, écrivait-il de Rome à sa mère, pensant à mon pauvre père, à vous, à l’isolement où vous vous trouvez. J’ai bientôt reçu une autre nouvelle affligeante et bien inattendue : la mort de ce bon duc de Richelieu. Vous savez toutes les preuves d’attachement que j’ai reçues de lui. C’était une amitié que je croyais formée pour le reste de mes jours, et c’est une grande perte que je fais. C’est dans ces dispositions mélancoliques que je parcours les grandeurs de Rome païenne et chrétienne… » Peu après, à son arrivée à Naples, il perdait un enfant. Tout se réunissait pour l’éprouver, pour lui rendre plus amers ces premiers momens dans la retraite où il allait échouer, après avoir parcouru, selon le mot d’un de ses amis, « la même voie que Cicéron envoyé par des ingrats en exil. » Qu’allait-il faire dans cette retraite aux bords du golfe de Naples, au milieu des plus riantes contrées de l’Europe ? Il restait naturellement ce qu’il était, un homme d’élite dans la diplomatie comme au parlement, fait pour relever et honorer cette vie nouvelle par la vive intelligence des intérêts supérieurs du pays, par tous les goûts généreux de l’esprit, comme par la dignité simple et attachante du caractère. Sa diplomatie, il la mettait tout entière, au moins pour l’inspiration, dans ces mots qu’il écrivait à M. de Villèle après trois mois de séjour à Naples : « Les malheurs que la France a éprouvés ont trop longtemps neutralisé son influence ; à mesure que ces malheurs s’effacent, cette influence doit renaître : elle fait partie de l’honneur de la couronne : elle est l’un des besoins d’une nation forte et accoutumée à agir sur les autres, enfin et surtout elle est un besoin pressant de l’Italie… » Il n’avait pas tardé à faire sentir dans ses dépêches le politique supérieur, le « ministre passé et peut-être même futur. » Le danger pour lui était l’inaction dans une petite cour d’Italie.

L’exil avait sans doute ses compensations et ses épisodes. De Serre, comme ambassadeur à Naples, était bientôt appelé an congrès de Vérone, où il se rencontrait avec les souverains, les chanceliers, les premiers diplomates de l’Europe, avec le ministre des affaires étrangères de France, M. de Montmorency et M. de Chateaubriand, qui allait prendre la place de M. de Montmorency. Il s’intéressait à tout ce mouvement d’une grande réunion européenne. « Les premiers jours ici sont fort pris par les visites, présentations, écrivait-il à sa mère. C’est un monde brillant à en être ébloui ; avec tout cela on prétend qu’on s’ennuie… Ce dont je profite c’est de l’instruction qu’offre la conversation de tant d’hommes plus ou moins distingués de toutes les nations, c’est du plaisir de démêler, au milieu de cette confusion apparente de volontés diverses, la marche réelle de la politique ; plaisir d’esprit qui d’ailleurs, comme vous le pensez bien, n’est pas sans mélange… » Bien qu’il ne figurât pas au premier rang et qu’il fût même d’abord « un peu négligé pour ses idées libérales, » De Serre se faisait promptement écouter et considérer ; il avait la faveur des souverains et des diplomates. « Nous allâmes voir M. de Serre, quoique nous eussions été dans des rangs opposés, a écrit Chateaubriand. Nous trouvâmes un homme au-dessus de l’idée que nous nous en étions faite ; nous nous liâmes avec lui… » De Serre, de son côté, ne résistait pas aux séductions du génie, il se prenait d’un vif attrait pour Chateaubriand, qu’il allait avoir pour chef.. Je ne sais pas si, réunis ensemble au pouvoir, ils auraient été longtemps d’accord ; ils s’entendaient du moins en ce moment sur ce qui pouvait servir la grandeur nationale, sur quelques-unes des conditions de l’influence française, et même sur certaines nécessités de libéralisme dans la politique extérieure. Le congrès de Vérone était assurément utile à De Serre : il lui avait offert l’occasion de se lier avec Chateaubriand, de voir de près les ressorts de la politique européenne, les principaux personnages du temps ; mais le congrès de Vérone n’était pour lui qu’une diversion après laquelle il retombait dans son ambassade inoccupée, dans cette vie napolitaine où il n’avait que la ressource de quelques relations de choix, de l’étude, des excursions à Ischia ou au Mont-Cassin.

Au milieu de cette existence nouvelle, dès son arrivée en Italie, De Serre avait rencontré un homme avec qui il avait formé une amitié sérieuse et durable : c’était l’historien de Rome, l’érudit allemand Niebuhr, qui représentait alors la Prusse auprès du saint-siège. De Serre avait trouvé dans le savant prussien un guide empressé, heureux de le conduire à travers les ruines romaines, de lui expliquer les Gracques, Marius et Sylla, les mœurs, la religion, la constitution de Rome. Quelques jours passés ensemble, en promenades communes, en éloquens entretiens, avaient suffi pour nouer entre ces deux hommes une liaison qu’une correspondance suivie fortifiait et à laquelle un voyage de Niebuhr à Naples donnait bientôt le caractère d’une grave intimité. Niebuhr avait un peu d’emphase, il appelait ses enfans Cornélie et Marcus ; c’était au fond une tête de savant et un cœur plein d’ingénuité. Il avait pour De Serre un vrai fanatisme. « J’ai passé avec lui des jours pleins d’enseignement, des jours inoubliables, écrivait-il à une amie d’Allemagne… C’est un des hommes les plus rares et les plus nobles que j’ai jamais rencontrés. Nous nous sommes expliqués réciproquement et avec franchise sur tout ce qui préoccupe l’esprit humain, sur le passé et le présent, sur l’Allemagne et la France ; la nationalité ne nous sépare point… Il convient à une cour autant que moi, si ce n’est qu’il se prête à toute chose avec plus d’enjoûment… Sa famille doit être, grâce à lui, la plus heureuse du monde : une femme vive et sensée qui admire son mari, qui est fière de lui et en est fort aimée ; des enfans qui sont l’objet de leur amour le plus tendre. Tous ceux qui sont de l’ambassade font partie de la famille… » Niebuhr ne laissait échapper aucune occasion d’écrire à De Serre de longues lettres où il mêlait les témoignages, d’un dévoûment passionné aux dissertations substantielles sur les campagnes d’Annibal ou sur la politique de l’Angleterre. De Serre, à son tour, entrait tout aussi vivement dans cette intimité. Il se sentait sincèrement attaché à Niebuhr, il lui savait gré de son affectueuse estime, de ces longues lettres qui, disait-il, éveillaient ses idées et le forçaient à penser.

La confiance entre les deux amis était complète. De Serre se plaisait à ces relations précieuses, et son imagination active cherchait au besoin un intérêt d’un autre genre dans les distractions des arts. Il n’habitait pas l’Italie au nom du roi de France pour rester insensible aux belles peintures. Il aimait les tableaux, il les recherchait ; il se faisait aider souvent par Niebuhr dans ses acquisitions, et un instant même, en voyant arriver aux affaires étrangères Chateaubriand, le patron naturel de tous les arts, il avait eu l’idée de négocier pour la France l’achat de la galerie du cardinal Fesch ; les prétentions du cardinal et les dépenses de la guerre d’Espagne découragèrent sa diplomatie. Il s’en tint à acheter pour lui quelque Pinturrichio, quelque belle copie de Léonard ; il mettait son plaisir à avoir sa petite galerie à l’ambassade. Il s’intéressait à la peinture comme il s’intéressait à la littérature italienne ; il achetait des livres comme il achetait des tableaux. Il se sentait attiré par toutes les œuvres du génie humain, il en jouissait en homme de goût. C’était une manière d’animer sa vie ; mais ni les séductions des arts, ni même l’amitié de Niebuhr, ni la diversion momentanée du congrès de Vérone ne suffisaient pour l’occuper, pour le fixer sur ce coin de terre italienne où la fortune le laissait. L’exil dans une ambassade auprès de Sorrente et d’Ischia, avec les plaisirs de l’imagination, la ressource des amitiés précieuses et les honneurs de cour, avait son charme : c’était toujours l’exil pour lui, et rien ne pouvait le détourner du seul point fait pour attirer sa pensée. Au fond, il n’avait qu’une préoccupation, celle de la France, de ce qui sepcassait à Paris, des occasions qui pouvaient lui rouvrir la carrière.

C’était l’objet incessant de la correspondance suivie dès le premier jour entre De Serre s’acheminant en Italie et ceux de ses amis qui le regrettaient, qui sentaient vivement son absence. Le plus invariable, le plus fidèle de ces amis, Froc de La Boulaye, avait repris plus que jamais son rôle de correspondant dévoué et toujours empressé, quoique un peu découragé. Il tenait les exilés de Naples au courant de tout ce qui pouvait les intéresser ; il avait eu de la peine à revenir de ce fameux « 14 décembre 1821 » qu’il renvoyait durement à l’histoire, La crise où avait disparu le ministère Richelieu l’avait dégoûté ; le départ des De Serre avait été un chagrin pour lui. « Je suis, écrivait-il, dans la situation où l’on se trouve après un feu d’artifice et lorsque l’obscurité profonde succède aux clartés qui embrasaient le ciel… A présent, Paris m’est insupportable, et je vous le demande, n’en êtes-vous pas la principale cause ? Après vous que m’y reste-t-il ? que voulez-vous que j’y fasse ? J’ai horreur des salons, des courbettes, de toutes ces figures sans cesse tournées vers les puissans… » Le pauvre Froc de La Boulaye était souvent fort partagé en tenant à rester toujours sincère. Il ne voulait pas laisser ignorer à De Serre les sentimens qui ne cessaient de se tourner vers lui, et il ne voulait pas non plus le tromper sur une situation qui ne laissait prévoir aucun changement prochain. Tantôt il écrivait à son ami : « J’ai eu des visites… Il a été question de vous, on ne s’accoutume pas à votre absence, on vous regarde comme une balle lancée sur Naples et qui doit rebondir… » Tantôt, comme s’il craignait d’en avoir trop dit et d’avoir excité des espérances prématurées, il reprenait : « On me parle de vous, mais il ne faut pas se faire illusion, on ne s’occupe ici que de ce qu’on a sous les yeux. Il n’est pas plus question de vos anciens collègues que du dernier ministère de Louis XV, et l’on n’y parle pas pas de Decazes que du duc d’Aiguillon. Vous faites exception parce que les débats des chambres vous rappellent aux esprits dans les momens difficiles. On entend bien parler de vous, on répond sur le même ton, et de la même haleine on loue tout ce qui fait du bruit. Les délicats sont rares, les fidèles plus rares encore ! .. Vous voyez où le flot nous porte : bien des gens trouvent que l’on ne va pas assez vite… »

Le flot portait de plus en plus aux exagérations de la droite : le sincère Froc de La Boulaye ne s’y trompait pas, et il ne le déguisait pas. Il y avait des momens où il redoutait de voir De Serre quitter sa paisible ambassade de Naples pour rentrer dans cette arène de passions meurtrières ; il y avait aussi des momens où il ne pouvait se défendre d’une certaine amertume en présence des excès de la droite, où il rêvait pour son ami je ne sais quel rôle de chef d’une opposition royaliste, constitutionnelle, tenant tête aux ultras. « Vous êtes triste, écrivait-il alors. Je le conçois ; de mon côté, je suis profondément affligé ; nous sommes jetés dans de funestes voies. Tous les ministres qui se sont succédé depuis la seconde restauration ont pu commettre des fautes ; mais que de bien, n’ont-ils pas fait ! Libération du territoire, réhabilitation de nos finances, développement du commerce, de l’industrie, respect pour les lois, sécurité pour les personnes : tout a prospéré ! tout a réussi,… Qu’a-t-on fait depuis quinze mois ? les esprits sont plus divisés que jamais, et nous allons commencer tardivement une guerre, — la guerre d’Espagne, — contre laquelle l’instinct national se révolte. » L’acte d’accusation contre le ministère Villèle et son existence de quinze mois était complet. De Serre, en écoutant tout, en suivant de loin la marche des choses en France, ne se laissait pas emporter à des éclats d’opposition peu conformes à son caractère et à sa situation. Il éprouvait seulement l’impatience inquiète du combattant retenu loin de l’action ; il sentait pour lui-même ce qu’il disait au sujet du maréchal Davout qui venait de mourir : « Le repos tue ces hommes qui ont eu une activité extraordinaire. » Il ne s’était jamais considéré comme banni de la vie parlementaire par la dignité diplomatique qu’il avait acceptée ; il n’avait point renoncé à reparaître dans les chambres, et il y renonçait moins que jamais.

La parole avait été sa puissance, elle restait la garantie de son rôle public, de son avenir, de sa position personnelle. Au début de son ambassade, à la fin de 1822, il avait pris assez patiemment les difficultés de cens qui avaient empêché sa réélection ; il acceptait encore un éloignement qui pouvait paraître nécessaire, qui avait ses avantages. A mesure que le temps passait et que les circonstances semblaient s’aggraver, il retrouvait son ardeur. Tout réveillait en lui le désir de reprendre son rang. De Serre, après avoir été peu favorable à la guerre d’Espagne, ; n’était point insensible à la force morale, au prestige qu’une manifestation de puissance militaire donnait à la France de la restauration ; il craignait maintenant que le succès politique n’égalât pas le succès militaire, que les excès d’absolutisme au-delà des Pyrénées ne vinssent compromettre tous les fruits d’une action heureuse. D’un autre côté, il voyait dans la prépondérance croissante, irrésistible des « ultras » une menace incessante de troubles intérieurs, peut-être de révolutions nouvelles, un danger pour le pays et pour le gouvernement. Ce que Froc de La Boulaye lui disait, il se le disait lui-même ; il l’écrivait à Niebuhr partant en ce moment pour l’Allemagne : « Vous me faites un triste tableau de la situation dans laquelle vous comptez retrouver votre patrie. Hélas ! c’est absolument la situation de la mienne. Dans le flux et reflux des opinions et des passions, qui veut demeurer fidèle à la vérité et à sa propre raison finit par demeurer seul en butté à toutes les animadversions. L’idée qu’elles s’apprivoiseraient en mon absence, que je ne retrouverais à mon retour que le souvenir du peu de bien que j’ai fait ou voulu faire est une de celles qui ont déterminé mon expatriation. Cet état de malaise général est-il une préparation indispensable à des temps meilleurs ? Dieu le veuille ! j’aime à l’espérer… » Avec ce sentiment énergique et élevé des choses, De Serre n’avait plus hésité. Aux derniers mois de 1823, aux approches des élections nouvelles, il avait fait appel à ses amis de Metz ; il avait avoué sans détour l’intention de rentrer dans la lutte, et c’est là justement qu’éclatait l’inévitable choc d’opinions, de sentimens, — l’incompatibilité entre l’ancien garde des sceaux et le ministère qui représentait les passions de la droite.

Cette affaire de la candidature de De Serre devenait tout un drame inaperçu, entrecoupé de négociations et de péripéties intimes. De Serre, quant à lui, avait évité toute apparence d’hostilité contre le ministère, dont il aurait pu après tout être la défense vis-à-vis des « ultras. » Il se présentait avec ses opinions, avec son passé, avec l’autorité de son éloquence. Il avait parlé de ses intentions à son ministre, à Chateaubriand, avec qui il avait de plus en plus des relations de confiance. Il écrivait souvent au brillant et inconstant ministre, et Chateaubriand lui envoyait quelquefois de ces lettres de sublime ennuyé qu’il aimait à prodiguer ; « ce serait de grand cœur, lui disait-il, que je changerais avec vous de position. Je vous laisserais les spectacles de la cour et j’irais revoir les barques de pêcheurs que vous avez sous les yeux. Au cas qu’un succès d’affaire vienne augmenter la déplaisance que l’on a naturellement de moi et que l’on me renvoie, j’irais vous chercher sur votre beau rivage ; je cours après le soleil et la retraite comme la chatte devenue femme courait après les souris. Ce sont là mes misères, monsieur, je vous les confie, cachez-les bien. C’est mon secret diplomatique… » Chateaubriand, en homme supérieur, n’avait vraiment que des sympathies et de bonnes paroles pour la candidature de De Serre, mais Chateaubriand, déjà menacé lui-même, ne comptait pas dans les élections. La difficulté était chez M. de Villèle, chez le ministre de l’intérieur, M. Corbière, qui ne voulaient ni l’un ni l’autre entendre parler du retour de De Serre. M. de Villèle, livré à sa propre inspiration, n’eût peut-être point résisté ; mais il voulait ménager la droite, dont il craignait d’exciter les ombrages et de réveiller les rancunes. Il n’était point un ennemi pour De Serre, mais il l’aimait mieux à Naples qu’à Paris. A ceux qui venaient l’interroger sur les intentions du gouvernement à l’égard du généreux absent, il répondait sans hésitation que De Serre faisait une faute, qu’il ne pourrait rester à la fois ambassadeur et député, qu’il serait un embarras pour lui-même et pour les autres. « Il est dans l’erreur, disait-il, sur la véritable situation. Il nous croit beaucoup plus près d’être débordés par les royalistes fous que nous ne le sommes, et pour les combattre il n’est pas en aussi bonne position que nous. » Bref, le conflit éclatait dans toute sa vivacité.

Le plus embarrassé dans ces pénibles négociations était un personnage influent à la chambre et en Lorraine, désigné par le roi pour présider le grand collège de Metz ; c’était M. de Wendel qui se trouvait dans la situation la plus délicate entre sa partialité pour le ministère et une vieille intimité avec l’ambassadeur candidat. M. de Wendel, avec la bonne intention de tout concilier, n’arrivait peut-être qu’à tout compliquer. Il avait fait tout ce qu’il avait pu pour dissuader De Serre de se présenter. Il avait parlé à ses intérêts, à ses sentimens, même un peu à son amour-propre ; il était allé jusqu’à lui écrire : « Je ne vois qu’une chose utile pour vous dans une élection, c’est la certitude de rester où vous êtes, et je pense que vous aurez cette certitude même sans être nommé… Quant à rentrer au ministère, je ne le désire pas dans votre propre intérêt. J’ai vu la vie que vous meniez et j’ai souvent trouvé qu’elle était affreuse. Vous n’aviez sans doute d’autre désir que de rendre votre pays heureux, et cependant ceux qui remplissaient vos salons ont été les premiers à vous dénigrer… M. de Richelieu était sans doute le plus honnête homme de France, celui peut-être qui a rendu les plus grands services : j’ai vu plaisanter ceux qui se plaisaient à rappeler son souvenir. Je n’ai plus trouvé rien à envier dans la position des ministres, et je crois que vous devez être beaucoup plus heureux qu’eux. » M. de Wendel avait cherché vainement à détourner De Serre, il n’avait pas réussi à l’ébranler. II avait essayé, d’un autre côté, de ramener M. de Villèle à des dispositions plus conciliantes, de lui faire sentir qu’il était intéressé à décorer son parti d’un tel candidat : il avait encore moins réussi. M. de Wendel avait cru alors se tirer d’embarras en se réfugiant dans une neutralité plus nuisible qu’utile à celui qu’il ne voulait ni abandonner ni favoriser contre le gouvernement : de sorte que De Serre, sans le vouloir, se trouvait être un candidat d’opposition désavoué, combattu par le ministère avec l’énergie la plus imprévue.

Le fait est que dans les deux collèges de Briey et de Metz, où De Serre se présentait, l’administration organisait contre lui une campagne à outrance. Tout était mis en œuvre, pressions, intimidations, menaces de toute sorte. On réunissait d’avance les fonctionnaires et on leur imposait un serment. On ne permettait pas même au baron d’Huart de dire dans un journal que son beau-frère n’avait pas perdu l’éligibilité. M. de Wendel, malgré sa réserve silencieuse, ne pouvait s’empêcher d’écrire à De Serre, qui s’étonnait de tout ce qu’on faisait contre lui : « Vous raisonnez comme si le ministère n’avait pas mis depuis longtemps un grand intérêt à vous éloigner… Le garde des sceaux actuel a gourmande tous les juges, et M. de X., que vous avez placé, a écrit plus de cinquante lettres dans ce sens. L’autorité locale regarderait la nomination de Manuel comme un moindre échec que la vôtre : Voilà la vérité ! Cela est abominable, mais cela est. » Chose curieuse, De Serre se trouvait ramené au point où il ralliait de nouveau les voix libérales, où les « ultras » le représentaient comme un « jacobin, » où des amis, des cliens n’osaient voter pour lui sous l’œil d’une administration ennemie. Et voilà comment on traitait un homme qui avait sacrifié sa popularité dans l’intérêt des royalistes, qui était encore ambassadeur du roi ! On avait prodigué les excès de gouvernement, on avait poussé les efforts « jusqu’à la virulence et à l’indécence, » selon le mot du premier président de Chevers, et malgré tout il n’avait manqué à De Serre que quatre voix pour atteindre la majorité au scrutin. Cette différence de quatre voix, suffisait pour envoyer au parlement un concurrent inconnu qui n’a pas même laissé un vestige dans l’histoire !


IV

Quand le résultat des élections fut connu à Naples, De Serre en fut vivement impressionné ; il ne s’y attendait pas, il croyait encore au succès., « J’étais alors à Naples, a dit M. Duvergier de Hauranne, et au moment où le courrier arrivait, j’appris tout à la fois de la bouche de M. de Serre lui-même l’échec de mon père et le sien. Je vois encore l’expression de sa figure, et j’entends l’accent de sa voix quand il m’annonça le coup imprévu qui le frappait. » Il voyait en effet la carrière se refermer devant lui, et il se sentait rejeté indéfiniment dans un exil mortel ; il était surtout blessé de l’hostilité violente d’un gouvernement qu’il avait servi avec éclat et dont il restait l’honneur. II se contint néanmoins, et ce n’est qu’après quelques semaines qu’il répondait à une lettre de M. de Villèle avec un certain calme où perçait la fierté : « Vous me dites que vous n’avez pas compris mon désir d’être député. Je vous assure que, si je ne l’eusse pas manifesté, nombre de personnes, et des meilleurs serviteurs du roi, m’auraient taxé d’une indifférence qu’ils auraient peut-être nommée plus sévèrement. Je n’étais pas préparé à votre opposition ; à peine maintenant je la comprends encore. Elle a fait toute la difficulté de ma situation. Je me suis demandé quel était le devoir ; j’ai tâché de le faire, et ainsi l’on attend tranquillement l’avenir ! » Il restait volontairement mesuré et froid. A Chateaubriand, il écrivait avec une vivacité plus libre et plus confiante, comme un homme qui comptait sur quelque occasion nouvelle. A son beau-frère, M. Emmanuel d’Huart, qui l’avait servi de tout son dévoûment, il disait : « Je vous console du non-succès. Mieux vaudrait sans doute avoir réussi ; mais c’est quelque chose d’avoir combattu, d’avoir prouvé qu’on avait du courage et des forces… » A Niebuhr, qui l’avait interrogé, il racontait toute cette histoire d’un cœur un peu ulcéré, en ajoutant : « A tout prendre, je ne suis pas, quant à moi, mécontent de la manière dont les choses se sont passées : ma force morale reste entière, ma considération en France s’est accrue plutôt que diminuée… D’autre part je suis attristé d’avoir vu tant de personnes, en cette occasion, renier la conscience, le sang, la reconnaissance et l’amitié ; je le suis des présages qui doivent saisir tout homme de bien lorsque l’immoralité est érigée en devoir et en trophée. Je suis ici complètement isolé, et cela est plus pénible quand on souffre de son inaction. » C’est toujours le cri qui jaillit du cœur impatient

Le ministère triomphait de celui qu’il avait traité en ennemi et qu’il redoutait. M. de Villèle, esprit plus pratique et plus fin que supérieur, n’aimait pas les hommes brillans autour de lui. Il venait de consigner le premier des orateurs au seuil du parlement, avant trois mois, — on était au printemps de 1824, — il allait congédier Chateaubriand ; mais Chateaubriand, en sortant du ministère avec une inextinguible passion de vengeance, devait vivre assez pour la satisfaire, et au moment où De Serre se sentait frappé dans ses espérances politiques, il n’avait plus que quelques semaines de vie ; il arrivait au terme où la flamme épuisée avant l’heure allait s’éteindre !

Depuis longtemps, sans doute, il ne vivait plus qu’à travers des crises de santé toujours renaissantes qui, en l’ébranlant, lui laissaient la vigueur de l’esprit, la puissance de la parole et la grâce du caractère. Il ne se soutenait que par la volonté et le courage, par la sève d’une nature énergique au milieu de ces luttes où il payait chaque effort de souffrances nouvelles. Son organisation semblait atteinte d’un mal qui se déplaçait et se ravivait sans cesse, qui l’avait plus d’une fois condamne au repos en France et l’avait suivi en Italie. Le mal, qui avait d’abord paru menacer la poitrine, s’était compliqué à Naples d’une affection au foie que les dernières émotions des élections avaient enflammée et qu’un accident de voiture dans une excursion de famille au Mont-Cassin aggravait rapidement. La santé de De Serre déclinait d’heure en heure. A la fin de juin, on se hâtait de le transporter à Castellamare, où le roi lui avait offert l’hospitalité. Par instans encore il avait quelques illusions sur son état, et il cherchait quelques distractions. Il écoutait des lectures, il se faisait jouer par son jeune secrétaire des airs de Mosé et de la Sémiramide qu’il aimait ; il prenait plaisir à respirer sur la terrasse de Castellamare l’air de la mer ou à entendre les rossignols qui peuplaient les jardins. Ce n’étaient que des trêves, les crises se pressaient, il ne pouvait plus tracer qu’avec peine, d’une main défaillante, quelques mots touchans pour Mme De Serre, malade elle aussi et retenue d’abord à Naples. Il y parlait des enfans qui l’avaient suivi, et de l’un d’eux il disait : « C’est l’être qui me fait sourire. » — « On m’a mis en belle maison, bon air et grand repos, écrivait-il à sa femme ; que Dieu serait bon de nous y réunir tous bien portans ! — Espérons, assure-moi bien que tu as du courage : cela m’en donne ! — On me prend tout assoupi, je n’ai d’esprit que pour te remercier de ta lettre tout angélique. » Il était déjà perdu. Après quelques jours de souffrances cruelles, après quelques heures d’une agonie supportée avec une douceur virile, il s’éteignait le 21 juillet, entouré des siens, du prêtre et d’un petit nombre d’amis. Il s’éteignait loin de la France, dans une sorte d’obscurité.

Ce qu’il y a d’étrange en effet, c’est qu’en France, à Paris, comme si l’esprit de parti avait voulu prolonger le silence et l’exil pour De Serre, on évitait tout bruit autour de cette mort. Les journaux royalistes l’enregistraient à peine d’un mot banal. Ceux qui la sentaient le plus vivement étaient d’anciens amis. « Oui, écrivait Royer-Collard à M. de Barante, la nouvelle de Naples m’a tristement occupé ! Je savais bien qu’elle vous ferait la même impression. Hélas ! il n’y a que nous qui ayons été frappés de cette mort ; ce monde ne l’a pas remarquée ! Sans ignorer, sans me demander combien il était dangereux, je me plaisais à le replacer dans quelque combinaison où il aurait repris un bon rôle… Depuis que nous nous sommes séparés, il n’a pas cessé de me manquer, il me manquera toujours ! » Niebuhr, de son côté, écrivait : « Notre siècle n’a pas vu de génie plus beau et plus vigoureux. J’ai l’intention d’écrire sa vie si sa famille peut me fournir des données sur plusieurs époques. Sa vie est l’histoire de la France depuis 1814… »

Celui que la mort surprenait ainsi dans la vigueur de l’âge, loin de la France, a été du moins une des plus originales et des plus saisissantes figures de cette histoire. Il emportait, en disparaissant deux ans après le duc de Richelieu, la force et l’éclat d’une politique avec laquelle la restauration aurait pu vivre. De Serre, à un moment décisif de sa carrière, a pu apparaître comme un athlète fiévreux et agité, qui a l’air de changer de camp, qui semble se contredire, parce qu’il se porte tour à tour sur les points qu’il croit le plus menacés, et qui dans ses variations apparentes subit les récriminations, les attaques les plus contraires. En réalité, il ne change pas, il ne se contredit pas ; il ne cesse pas d’être un royaliste fidèle même dans ses actes lés plus libéraux, il ne cesse pas d’être un libéral sincère, même lorsqu’il court à la défense de la monarchie menacée. Il est le héros de la politique modérée. Il est le représentant généreux d’une idée toujours vraie, c’est qu’il n’y a de fondation publique possible et durable que par les influences modératrices, par l’action de ces groupes qui dans tous les temps s’appellent les centres. — C’est une politique qui n’a jamais réussi, dira-t-on : toutes les fois qu’elle a été essayée, elle a échoué. Elle n’est qu’un expédient de transaction et de tactique fatalement impuissant ; il n’y a de vrai que la « division en deux camps tranchés. » Tout ce qui est « entre les deux camps est exposé au feu croisé et doit faire retraite après une honorable défense. » C’est possible, c’est ce qu’on disait déjà de son temps à De Serre ; c’est le mot d’ordre invariable de ceux qui, selon les époques, veulent la domination des royalistes sous la monarchie ou la domination des républicains sous la république, et qui dans les deux cas, en se croyant de grands logiciens, ne sont que des politiques de partis exclusifs. Sur quoi se fondent donc ces théoriciens des « deux camps tranchés » ou des dominations exclusives pour, se montrer si dédaigneux à l’égard des modérés ? A quoi ont-ils jamais réussi eux-mêmes, lorsqu’ils ont cru toucher à la réalisation de leur rêve, lorsqu’ils ont été les maîtres ? Ils ont eu parfois le pouvoir, ils l’ont toujours perdu et ils le perdront toujours, précisément parce qu’ils sont exclusifs, parce qu’ils ne représentent qu’un intérêt ou une passion de parti. Ils ne fondent rien, ils ne laissent après eux que le souvenir de victoires excessives, stériles et éphémères. La politique modérée a eu ses échecs ; mais ce qu’il y a de curieux, c’est que, même en échouant dans ses combinaisons de parlement ou de ministère, elle n’a guère cessé de s’imposer, de régner par l’esprit, et c’est d’elle encore après tout que vient ce qu’il y a eu de meilleur dans ce siècle. C’est elle qui a été l’inspiratrice des plus belles œuvres, qui a donné à la France les plus longues et les plus heureuses périodes de paix, qui compte la plus glorieuse tradition d’hommes éminens depuis le duc de Richelieu jusqu’à M. Thiers, — car M. Thiers était avant tout un modéré. Dans cette tradition nationale et libérale, De Serre, lui aussi, et plus que tout autre, est un ancêtre par la raison courageuse comme par l’incomparable puissance de la parole, à cette aurore de la restauration où tout se renouvelait, la politique et la poésie, l’histoire et l’éloquence.


CHARLES DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 1er novembre, du 1er décembre 1877 et du 1er février 1878.
  2. Les Mémoires que M. de La Rochefoucauld a laissés et qui ne brillent point à coup sûr par l’art littéraire sont l’histoire la plus singulière des particularités intimes de cet épisode de la restauration. On ne peut imaginer plus de vanité et d’ingénuité dans le récit d’intrigues vraiment fort étranges.
  3. Lettre inédite.
  4. Lettre inédite.
  5. Voyez le livre sur Étienne-Denis Pasquier, chancelier de France, par M. Louis Favre.