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Gallimard (p. 403-416).

CHAPITRE III

LA PROSE (POUR DES ESSEINTES)

La Prose passe pour la quintessence de l’inintelligible. Quiconque veut ridiculiser Mallarmé en cite une ou deux stances. La parodie ne lui a pas manqué. Et de fervents mallarmistes ne voient en elle qu’une musique verbale sans signification précise. Il me semble que, mise à sa place dans l’œuvre de Mallarmé, rapprochée de ses figures habituelles, comprise en harmonie avec son sentiment de la poésie, elle devient fort claire. L’obscurité première tient à la discontinuité des images, qu’il suffit de relier par une courbe d’émotion et de pensée. J’essaierai de satisfaire le lecteur exigeant ou sceptique par un mot à mot rigoureux. Ce travail d’exégète se trouve d’ailleurs autorisé par l’invocation byzantine sous laquelle est mis le poème.


PROSE

(pour des Esseintes.)

Hyperbole ! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu
Te lever aujourd’hui grimoire
Dans un livre de fer vêtu :

Car j’installe, par la science,
L’hymne des cœurs spirituels
En l’œuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels.

Nous promenions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maint charme de paysage,
O sœur, y comparant les tiens.

L’ère d’autorité se trouble
Lorsque, sans nul motif, on dit
De ce midi que notre double
Inconscience approfondit

Que, sol des cent iris, son site,
Ils savent s’il a bien été,
Ne porte pas de nom que cite
L’or de la trompette d’été.

Oui, dans une île que l’air charge
De vue et non de visions,
Toute fleur s’étalait plus large
Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune
Ordinairement se para
D’un lucide contour, lacune,
Qui des jardins les sépara.

Gloire du long désir, Idées !
Tout en moi s’exaltait de voir
La famille des iridées
Surgir à ce nouveau devoir.

Mais cette sœur sensée et tendre
Ne porta son regard plus loin
Que sourire, et comme à l’entendre
J’occupe mon antique soin.

Oh ! sache l’Esprit de litige,
A cette heure où nous nous taisons,

Que de lis multiples la tige
Grandissait trop pour nos raisons.

Et non comme pleure la rive
Quand son jeu monotone ment
A vouloir que l’ampleur arrive
Parmi mon jeune étonnement

D’ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas,
Par ce flot même qui s’écarte,
Que ce pays n’exista pas.

L’enfant abdique son extase
Et docte déjà, par chemins,
Elle dit le mot : Anastase !
Né pour d’éternels parchemins.

Avant qu’un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom : Pulchérie !
Caché par le trop grand glaïeul[1].

Sous un titre parfaitement vague, le vrai sujet n’est pas indiqué. Comme dans le poème qui servirait de texte au drame idéal, Mallarmé a voulu un « type sans dénomination préalable pour qu’émane la surprise : son geste résume vers soi nos rêves de sites ou de paradis, qu’engouffre l’antique scène avec une prétention vide à les contenir ou à les peindre[2] ». Rêves de sites ou de paradis non pour eux-mêmes, mais comme symbole d’un état humain, ici l’état poétique. La Prose est, dédié à des Esseintes, l’Art Poétique mallarméen. J’en prendrai les stances une à une.

Stance I. — Hyperbole ! Le mot, dans son strict sens étymologique, est là pour indiquer, dès l’abord, l’ambition vaine de l’œuvre suprême. La poésie pure est hyperbolique, comme le doute premier de Descartes est dit par lui hyperbolique : idéal jeté au delà de toute possibilité pratique. L’art poétique que Mallarmé va indiquer est analogue à cette esthétique théâtrale, dont le sujet est « le Monstre — Qui ne peut être ».

De ma mémoire. Poésie artificielle, que cet art des derniers jours. Elle est faite de souvenirs, d’humanité ancienne et raffinée, de tout ce qui se précisera tout à l’heure dans l’évocation du décor byzantin.

Triomphalement. L’adverbe bien situé est, quoiqu’on dise Molière d’un bel effet.

<poem>

Un navire y passait majestueusement.

</poem

Étalé ici dans le frêle octosyllabe comme sur un pupitre ajouré, il se développe avec l’ampleur et l’autorité même du vaste livre.

Te lever aujourd’hui grimoire. Le vœu de toute son existence : te réaliser dans un livre, dans le Livre. Pour désigner le livre, grimoire, chez Mallarmé, revient plusieurs fois. Peut-être, avec cet arrière fond d’ironie qui lui a suggéré le titre de Divagations, admet-il bienveillamment le terme même dont un lecteur déçu qualifie son œuvre.

Dans un livre de fer vêtu : le livre idéal s’imposant définitif, comme la machine des derniers jours, œuvre de l’art et œuvre de vie.

Stance II. — La deuxième stance épanouit et éclaircit la première (Car...) Cette poésie nouvelle, c’est une œuvre de science, de volonté, de technique. Elle implique « le labeur de linguistique par lequel saigne de s’interrompre » une noble faculté poétique, mais qui est la condition de cette faculté.

L’hymne des cœurs spirituels. Cœurs byzantins, ou crus tels, qui résolvent toute flamme et toute vie en culture, en intelligence, en sensation voluptueuse et raffinée. Sujet du livre dernier, pour une humanité consciente. Tout cela d’ailleurs porte sa date de 1885 : les mots décadence, décadentisme avaient alors un sens ; A Rebours, illisible aujourd’hui, pouvait séduire. Mais c’est précisément le caractère de l’artificiel que de dater très vite.

En l’œuvre de ma patience. Un travail savant et complexe rapproche les mots pour qu’ils s’éclairent selon les affinités de leurs reflets.

Atlas, herbiers et rituels. Symboles mêmes de cette culture patiente ; symboles aussi du livre idéal, qui n’est qu’un ordre de schèmes, à développer par la rêverie éveillée du lecteur.

Telle est l’œuvre poétique absolue, irréalisée, l’Hyperbole sinon conçue, du moins nommée par l’espoir du poète. Mais à l’ardeur du vœu va succéder le repliement sur soi, à l’hyperbole de l’absolu une variante sur la conclusion de Candide : cultiver son jardin, un jardin étrange encore de fleurs rares.

Stance III. — (Nous fûmes deux, je le maintiens). Pour qui, déchu du rêve, exilé d’aujourd’hui, le Poète écrit-il ? Pour tous ? Non. Pour quelques hommes ? Pas même. Pour lui seul alors ? N exagérons pas ; écrire c’est exister pour autrui. Un lecteur suffit au poète, et, mieux qu’un lecteur, une lectrice : c’est assez qu’il soit intelligible pour l’aimée. « Toutes les femmes, dit Mallarmé dans le numéro 1 de la Dernière Mode, aiment les vers autant que les parfums et les bijoux ou encore les personnages d’un récit à l’égal d’elles-mêmes. Leur plaire donc véritablement ou mériter cela : je ne sais pas d’ambition, changée en triomphe si l’on réussit, qui aille mieux à un ouvrage en prose ou en vers. On va répétant, non sans vérité, qu’il n’y a plus de lecteurs : je crois bien, ce sont des lectrices. Seule une dame, dans son isolement de la Politique et des soins moroses, a le loisir nécessaire pour que s’en dégage, sa toilette achevée, un besoin de se parer aussi l’âme. Que tel volume demeure huit jours entr’ouvert, comme un flacon, sur les soieries, ornées de chimères, de coussins, et que cet autre passe, de ce lieu d’épreuve, sur les laques d’un cabinet stable, non loin des écrins fermés pour la prochaine fête... » Je le maintiens, j’ai eu un lecteur, — lectrice. Et pourquoi n’en aurais-je pas deux ? Pourquoi le second ne serait-il pas vous ? Écrire fut l’œuvre de ma patience, que lire soit l’œuvre de la vôtre, que le poème aussi vienne de vous !

Sur maint charme de paysage,
O sœur, y comparant les tiens.

Tout cela s’adresse à une femme. Comme souvent chez Mallarmé, l’obscurité provient des allusions personnelles. Mais ici s’introduit dans la Prose le thème d’Hérodiade et de l’Après-Midi, la simultanéité de ce qui dans la Maison du Berger est succession : la même musique et les mêmes mots mêlent la femme et le poème, le rêve d’amour figure le rêve d’art et le rêve d’art symbolise le rêve d’amour.

On peut lire cette stance à la lumière de la Déclaration Foraine. La femme de la Prose est peut-être la même que celle de la Déclaration. « Toute femme, et j’en sais une qui voit clair ici, m’exempte de l’effort à proférer un vocable. » L’allusion relie le poème à la vie du poète, en ses précises circonstances. « Madame seule tu sais Qui », appelle-t-il plus loin la dame. Et c’est aussi sur les « charmes de paysage » de la Prose qu’il faut répandre « le secret de ce qu’avait su faire avec ce lieu sans rêve l’initiative d’une contemporaine de nos soirs[3] ».

Et aussi et surtout, sont mélangés d’indiscernable manière, sous les traits de cette présence vague, une existence réelle et une Idée de la poésie, ou quelque Idée, simplement, de méditation solitaire et de songe. Ainsi dans Crayonné au Théâtre[4], il se rappelle allant à tort « au spectacle avec son Ame, with Psyche, my soul » Quand Maurice Scève écrivait ses sonnets à Délie, l’anagramme indiquait assez clairement en elle l’Idée. Toute maîtresse de poète est une Délie... Et c’est probablement du moyen âge et de Dante, de la Béatrice et de la Lucie du Paradis, que vient cet instinct de créer, comme Eve avec une côte de l’homme, une figure idéale avec une réalité, une figure vivante avec un rêve.

Stance IV. — Aussi, après cette dédicace, dans la vie peut-être, à « Madame seule tu sais Qui », ce qui suit est la Défense, sinon l’illustration, de la poésie mallarméenne.

Arnauld trouvait que la théorie de Malebranche sur l’étendue intelligible était fort peu intelligible. Mallarmé, dans les deux stances IV et V revendique l’intelligibilité du métaphysicien contre l’intelligibilité du logicien.

L’ère d’autorité, c’est à la fois la critique dogmatique et la poésie qu’elle préfère, celle de plein jour, de clarté crue, vide de réticence et d’allusion. Elle balbutie lorsqu’elle nie cette clarté supérieure, ce midi idéal de notre poésie : clarté non donnée, mais réalisée peu à peu, par notre patience ingénieuse, agile, souriante ; clarté du midi que tous deux, lecteur et poète, nous approfondissons de notre être, de nos puissances inconscientes, pour qu’il vibre en des lointains indéfiniment résonnants.

Stance V. — Des lueurs discontinues substituées à l’ampleur oratoire, des clartés locales émanées, sous la forme du mot suggestif, de chaque objet, substituées à la lumière impersonnelle d’atelier qu’est le développement logique, tel est l’art qu’a rêvé, tenté parfois de réaliser, Mallarmé.

De là l’image Sol de cent iris, qui indique ces lumières, ces mots. Sous leur éclat juxtaposé, le lien didactique, la clarté intellectuelle, disparaissent, demeurent sous-entendus. Peut-être si l’iris est ici choisi c’est que l’image se tient sur les confins de la fleur, de la pierre précieuse et de la prunelle vivante, — mais bien plus vraisemblablement il a surgi ici comme mot approprié, parce que beau.

Ils savent s’il a bien été. Il consiste, ce site au sol vaporisé, tout entier dans les iris, qui le savent, « disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries, remplacent la respiration perceptible en l’ancien souffle lyrique ou la direction personnelle enthousiaste de la phrase[5] ». De ces lueurs juxtaposées émane la vraie poésie : L’or de la trompette d’Été, quoiqu’on dise, la cite et la consacre.

Stance VI. — Cette affirmation, la stance suivante, par le Oui, la reprend, la confirme. Voici la terre de la poésie nouvelle, l’île de mystérieuse beauté. Les mots sont des sujets, non des objets, suggestion, non création, vue et non visions. Flottante et comme délacée, faite de matière subtile et radiante,

Toute fleur s’étalait plus large.

Les mots exhalaient leur haleine vivante, déposée, autour d’eux, sur des âmes heureuses, en une rosée de silence,

Sans que nous en devisions.

Tout le chapitre sur les Puissances de suggestion est le commentaire de ces vers.

Stance VII. — Dans cette stance et les deux suivantes, jaillies toutes trois d’un même mouvement, s’épanouit le moment lyrique et libéré du poème. Selon leur motif même, se lève par elles une grande fleur, sœur de « l’absente d’aucuns bouquets » et de celle que, dans un sonnet de Mallarmé, ne porte point

Le pur vase d’aucun breuvage.

Ces fleurs qui figurent les mots, nous les reconnaissons : ce sont celles mêmes du Toast Funèbre

Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir
A qui s’évanouit, hier, dans le devoir,
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par l’air
De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,
Isolé parmi l’heure et le rayon du jour !

Depuis le midi de la quatrième stance jusqu’au lucide contour de la septième, la Prose conduit selon la même courbe que le Toast la même suite d’images. Dans une lumière pure, dans un génie sans ombre, le jardin des mots éternels,

De grandes fleurs avec la balsamique Mort,
Pour le poète las que la vie étiole.

On devine l’ébauche de ce poème des Fleurs, à la Shelley, que dut rêver Mallarmé. En cet état de grâce poétique, chaque mot, paré

D’un lucide contour, lacune,

s’isole du jardin musical, et sur lui paraît nu de volupté sensuelle. Que la Prose pour des Esseintes se relie par là, dans la pluie et le diamant, au poème écrit pour faire un tombeau à Gautier, c’est un signe très exact de filiation littéraire entre le métier parnassien et la ferveur des symbolistes à l’égard des mots.

Stance VIII. — La stance

Gloire du long désir, Idées,

est, comme un pétale extrême de fleur, le sommet du poème. Le sens se dégage très clairement, reproduisant les mots mêmes du Toast Funèbre.

le devoir,
Idéal que nous font les jardins de cet astre.

L’Idée platonicienne, forme dernière de ce réalisme verbal, de ce mysticisme des mots, apparaît à l’arrière-plan. Les rimes équivoques, prolongées sur trois et quatre syllabes, font porter, de façon presque funambulesque, l’accent lyrique sur les mots purs, superposent, intensifient, dans le même contour et le même son, les Idées et les fleurs qui les figurent.

Tel est le rêve de poésie nue, où, la main dans une main amie, s’exalte Mallarmé. Mais arrivée à ce sommet, la pensée va se replier, descendre, glisser vers quelque ironie souriante.

Stance IX. — Le sourire de l’aimée touche, comme d’un doigt une épaule, et reploie, cette éclosion. Nous fûmes deux, elle a compris, elle a vu, elle est entrée dans mon jardin solitaire, mais son regard ne s’est porté plus loin que sourire, — et voici que se précise le motif d’ironie tendre annoncé et enroulé déjà par les rimes trop opulentes, dents belles entre des lèvres pour le sourire ouvertes... Ce que j’ai cité plus haut d’une chronique de la Dernière Mode continue ainsi : « Parfois un sourire, accompagnant l’offre d’un volume par un ami, remplace tous commentaires de sa part (de la dame), tacite : et les grandes amitiés inoubliables de la vie naissent ordinairement de ce fait ». De Madame seule tu sais Qui, premier sourire sans doute, époque en l’existence du poète

Comme à l’entendre
J’occupe mon antique soin.

Sourire « sensé et tendre », qui m’a averti de quelque vanité dans mon rêve. Selon une variante, indiquée d’après un manuscrit par M. Edmond Gosse, Mallarmé avait d’abord écrit

Je mets mon exotique soin.

Le vers, moins agréable à l’oreille, tenait mieux aux stances précédentes, ramenant ce soin de la contrée fabuleuse d’iris où il se plaisait. Mallarmé a substitué à l’épithète d’espace une épithète de durée, de valeur égale, reliée au motif d’archaïsme byzantin.

Stance X. — Mais de ce silence triompherait, interprète de « l’ère d’autorité », l’Esprit de litige, prenant en pitié l’effort vain, l’échec. Qu’il le sache, tout ce qui nous dépassait nous l’avons vu grandir et fuir, plus haut que nous, dans l’Idéal qui ne peut être. L’émotion de beauté que nous traversâmes, comment la saisir, la garder, avec ce besoin, inné aux mots, de signification, de raisons ? Poésie, lys dardé trop haut d’une tige d’étoiles,

Droit et pur, sous un flot antique de lumière.

Stances XI-XII. — Ainsi s’exalte-t-elle, fusant en hauteur, et non selon une platitude,

Comme pleure la rive,

à un niveau commun, dans le déroulement d’un flot oratoire et bas. Rive de banalité, prévue et monotone, celle à laquelle Mallarmé refusa d’ajouter par sa plume ! Elle ment, à vouloir remplacer par l’ampleur, par l’espace, par le développement selon autrui, la curiosité inquiète et patiente vers le nouveau ou l’éternel, l’étonnement, jeune, sincère et natif du vrai poète.

Étonnement pareil à celui qu’inspirent les ombres au platonicien, libéré de la caverne. Étonnement d’ouïr la voix vulgaire, celle de tous, celle répétée au ras des pieds par la rive trompeuse, d’ouïr le ciel, la lumière usuelle, la clarté de chaque jour, puis la carte authentique où les hommes peu à peu ont repéré les seuls pays qui furent de leurs yeux vus, d’ouïr tout cela, attesté

Par le flot même qui s’écarte

du poète comme d’un étranger, tout cela lui témoigner que ce rêve de verbe et de beauté nouvelle est chimère et

Que ce pays n’exista pas

N’exista pas ? Soit. Par le sourire des rimes équivoques, peut-être déjà le poète le prévoyait.

A ne tendre royal que mon absent tombeau,
O rire si là-bas une pourpre s’apprête

Qu’est-ce donc que l’existence, sinon la fumée d’un songe sur un horizon, la preuve qu’un esprit s’est donnée qu’il existe ? L’image du flot qui s’écarte, pense le poète, retrouvant celle de l’Après-Midi d’un Faune,

prouve, hélas ! que bien seul je m’offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses,

et, pour triomphe pareil, le sol, idéal aussi, de cent iris.

Stances XIII-XIV. — Ce rêve, ce qui l’a doré, c’était l’instant d’amour, la promenade ironique et sentimentale. Ici le motif byzantin remet son fond d’or et nous éclaire le sens initial du poème. Il est sorti de ces lignes d’A Rebours qui attirèrent l’attention sur Mallarmé « se complaisant, loin du monde, aux surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle raffinant sur des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions légèrement indiquées que reliait à peine un imperceptible fil[6] ». Mallarmé, écrivant une Prose pour des Esseintes, y a développé cette esthétique même (que le duc formule en une assez mauvaise langue). Les deux noms, d’abord surprenants, d’Anastase et de Pulchérie, sont, sur le poème, la touche qui répond à « finesses byzantines ».

Et probablement, avant de figurer dans le poème, ils étaient nés dans une de ces fantaisies tendres qui font que les amants s’appellent par des noms entendus d’eux seuls. Tous deux gardent aussi quelque saveur étymologique. Et Pulchérie ne vous rappelle-t-elle pas la « modeste érudite et dévote » de Franciscæ meæ laudes ?

L’aimée, dont l’extase devant la vision d’art et le livre a glissé, par le sourire, jusqu’à, simplement, de l’amour, en une tête abandonnée, en un nom prononcé, seule maintenant demeure, et sa parole ou son baiser ferme le poème.

Quoi ! de tout cet éclat pas même le lambeau
S’attarde, il est minuit, à l’ombre qui nous fête
Excepté qu’un trésor présomptueux de tête
Verse son caressé nonchaloir sans flambeau

Sur un sépulcre, un seul nom, le sien, pendant que demeureront blancs les parchemins éternels pour qui le nom du poète était né. Ce nom seul, Pulchérie, fera bruire et rire un peu le tombeau de la poésie qui n’a pas fleuri, des rêves qui sont demeurés,

Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui.

Et la Prose, le poème des stances frêles qui s’allonge sur la page nue, n’est-il pas ce trop grand glaïeul resté vivant, seul, du songe des cent iris, et dont l’aspect même d’Art poétique cache le nom de l’aimée sur lequel il est éclos ?

Comme l’Après-midi d’un Faune, la Prose paraît apte à ce qu’en fonction d’elle s’exprime quelque spectacle idéal fait de décor, de ballet et de musique. Le poème en demeurerait le cœur, comme le fil de ses images reste au centre du commentaire scolastique que j’ai essayé de développer : au lieu de mes moines ou de mes raisons, comme j’imagine des ballerines ! Ballet et musique figureraient — livre, île, jardin, fleurs, sourire, mer, amour — une logique intérieure, une durée de vie, la chair dont j’ai projeté, en pages sèches, l’ombre.

La danse, dit Mallarmé, « est seule capable par son écriture sommaire de traduire le fugace et le soudain jusqu’à l’Idée ». Ce bien de la Danse, il a conçu que la poésie pouvait, comme le bien de la musique, tenter de le reprendre. D’une « écriture sommaire », d’impressions vives, instantanées, qui conduisent l’esprit à un ordre d’intuitions et lui suggèrent l’Idée, la Prose pour des Esseintes donne, en tant que poème, l’exemple, et, en tant qu’Art poétique, le précepte. Écriture sommaire, mais parfaite dans la délicatesse cristalline des stances et l’orfèvrerie frêle des rimes ; visions si fugaces et si soudaines que leur procession logique ne paraît d’abord qu’une succession capricieuse ; Idée pure peu à peu suscitée, et, selon l’imagination habituelle au poète, achevée, immortalisée par un tombeau.


  1. Dans les Notes sur Mallarmé, plaquette de jeunesse par M. de Wyzewa, il existe une glose sur la Prose, que M. Vittorio Pica a reprise de confiance dans Letteratura d’eccezione. Avec son moine Anastase et le reste, elle est de pure imagination : si tel était le sujet, la moitié des strophes du poème n’aurait à lui aucun rapport.
  2. Divagations, p. 148.
  3. Divagations, p 30.
  4. Divagations, p. 153, 155.
  5. Divagations, p. 246.
  6. Je ne relève pas ce que l’allusion à Byzance comporte chez Huysmans d’ignorance historique et de cliché vague. Dans la préface des Fleurs du Mal, Gautier écrivait déjà de Baudelaire : « On peut rappeler, à propos de lui, la langue marbrée déjà des verdeurs de la décomposition et comme faisandée du bas empire romain et les raffinements compliqués de l’école byzantine, dernière forme de l’art grec tombé en décadence. »