La Philosophie des sciences et le problème religieux/La Science et la Religion

Librairie Bloud & Cie (Collection Science et Religion. Études pour le temps présentp. 50-60).


LA SCIENCE ET LA RELIGION


Nous avons donc séparé rigoureusement la Mathématique des Sciences de la Nature. C’était un premier point essentiel à éclaircir, afin que l’on ne parle plus de démonstration mathématique en dehors des Mathématiques !

Nous avons ensuite montré le caractère essentiellement shématique des théories rationnelles des phénomènes naturels.

Nous avons laissé entrevoir comme but idéal, à l’infini, une Algorithmie générale et régressive… idéal plus modeste que l’idéal cartésien, sans doute, mais dont la gloire revient à Descartes cependant !

Nous avons tenté de montrer, d’après M. Pierre Duhem, que la Science ne se compose pas de parties autonomes — d’après M. Henry Poincaré, que certaines lois approximatives sont érigées en principes dogmatiques, qui cessent d’être vérifiables puisqu’ils sont postulés, — d’après M. Gaston Milhaud, qu’une loi n’est pas vraie puisque, par exemple, si l’on change la définition du temps, le mouvement des planètes n’est plus régi par la loi de Newton.

MM. Le Roy et Wilbois ont insisté sur tout ceci avec une grande force.

Le mouvement uniforme est défini par les intervalles de temps égaux et ceux-ci sont définis par le mouvement uniforme : cercle vicieux.

L’éther de Fresnel possède des propriétés contradictoires entre elles : incohérence logique. L’éther de Fresnel peut être remplacé par l’éther de Maxwell ou par les électrons : multiplicité infinie des théories équivalentes.

Voilà ce que nous trouvons au cœur de la Science.

Et pourtant la Science se fait !

L’on a relié le « mouvement » à la « chaleur » et c’est la Thermodynamique, que M. Duhem ne craint pas d’appeler la Mécanique ou Physique générale.

Depuis Henry Sainte-Claire Deville, la Physique et la Chimie ne sont plus séparées nettement.

La Physico-Chimie est rattachée chaque jour davantage à la Biologie.

Guidés par des considérations de Thermodynamique et par de très habiles « images géométriques » des composés chimiques, les chimistes, depuis M. Berthelot, ont effectué des synthèses vraiment merveilleuses.

Et, dans l’ordre industriel, l’on transporte à distance l’énergie ; l’on télégraphie sans fil ; l’on photographiera bientôt un paysage avec tout son coloris

Oui, la Science se fait majestueusement — la vraie science ne fait pas faillite.

Il n’est qu’un cuistre qui puisse nier le progrès, le triomphe de la Science, sa valeur immense :

Quel est cet élixir ? Pêcheur, c’est la SCIENCE,
C’est l’élixir divin que boivent les esprits,
Trésor de la PENSÉE et de l’EXPÉRIENCE ;
Et si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris
L’or qui toujours serpente aux veines du Mexique,
Les diamants de l’Inde et les perles d’Afrique,
Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix

Oui, certes, Vigny l’a compris, la Science est d’un prix infini.

Mais voici donc un fait : La Science progresse admirablement.

Et voici un second fait : Elle renferme des cercles vicieux, des incohérences logiques ; elle offre une infinité de théories contradictoires pour un même groupe de phénomènes.

Comment cette coïncidence étrange peut-elle se produire ?

Les hommes ont, tout d’abord, le besoin de pourvoir à leur vie animale. Dès que ce besoin est satisfait, les uns courent à leurs plaisirs — nous n’avons qu’à nous détourner d’eux avec mépris — les autres veulent penser. En particulier, ils veulent savoir afin de prévoir, ils veulent lutter contre le mystère qui les étreint de toutes parts.

Cette lutte a engendré la Science.

L’on apercevait quelque ombre de cercle vicieux. Le sens commun aidait à passer outre. L’on sentait confusément une incohérence logique. Tant pis ! Il fallait marcher d’abord et l’on reviendrait plus tard en arrière.

L’on avait cru, par exemple, avec l’éther de Fresnel, que l’on tenait un système du monde : l’éther vibrant d’une manière, c’était la lumière ; l’éther vibrant dans les corps et en agitant les atomes, c’était le chaud ; la matière elle-même, c’était de l’éther dans divers états de condensation.

Puis l’on a reconnu que l’optique se pouvait expliquer autrement ; que le phénomène calorifique semble irréversible, tandis que le Mécanisme est, par essence, réversible. En même temps, les hommes de laboratoire découvraient cent phénomènes nouveaux qu’il fallait expliquer.

L’on avait donc mieux à faire que se lamenter et l’on cherchait de nouvelles voies théoriques en s’essayant à les relier, plus ou moins, aux anciennes.

Ainsi s’est faite la Science, de progrès, de reculs, d’intuitions géniales ne craignant pas, à certaines heures, de rompre avec le passé et même de briser les cadres de la Logique discursive. Une Logique plus haute, inexprimable conduisait le mouvement et faisait éclater les vieux cadres rationnels trop rigides en leur contour. La vie ne se laisse pas emprisonner en une formule ; et tout est vie, dans l’Univers.

Et ce que les générations successives ont fait, nous devons le refaire si nous voulons pénétrer au cœur d’une Science.

La Science ne peut être, je ne dirai pas « comprise » mais « vue » qu’en se plaçant au point de vue de l’Histoire et au point de vue de l’Action personnelle, de cette activité supra logique qui, d’une manière inexprimable, dissout les difficultés logiques, et nous fait « voir » et « sentir » la palpitation du réel.

Par exemple, le temps, l’espace, sont un morcelage discursif établi par nous dans la Nature.

Par une intuition supérieure nous pouvons tenter de reconstituer le conglomérat que nous avons artificiellement découpé.

Nous n’insisterons pas sur ce problème de la valeur de la Science, au point de vue de la CONNAISSANCE, en tant qu’elle peut être un point de départ pour une recherche critique du réel. Il nous suffit d’avoir cherché à montrer ce que la « Philosophie nouvelle » a d’excellent.

Philosophie du « devenir », qui regarde Héraclite comme l’un de ses plus lointains ancêtres, Positivisme nouveau, Positivisme de l’esprit, qui cherche à fondre l’un dans l’autre Idéalisme et Réalisme, elle voudrait surtout que la Logique statique de la preuve cédât le pas à la Logique dynamique de l’invention, de la découverte.

Il fallait, en effet, que l’on perdît un peu de vue l’étude des conditions d’existence idéales d’une Science supposée faite pour examiner la Science qui se forme, qui devient…

Tous ceux qui se sont livrés à la recherche scientifique, le mathématicien dans son cabinet, le physicien dans son laboratoire, le géologue devant son terrain, tous ceux-là savent que, le plus souvent, l’on ne fait une découverte que par des considérations que postérieurement l’on reconnaît insuffisantes.

Alors l’on reprend la question à l’origine et l’on s’élève peu à peu, de façon dogmatique, jusqu’au résultat. Mais ce labeur complet, consciencieux, est long, pénible et si l’on avait pris cette route pour commencer, sans avoir d’abord, par des à peu près intuitifs, deviné un résultat l’on se serait presque toujours arrêté en chemin, harassé de fatigue et découragé !

Cette Psychologie, très complexe, de l’homme de Science, doit servir de point de départ au renouvellement de la philosophie des Sciences, à une réaction contre les étroitesses de l’Intellectualisme.

Mais si nous avons constaté la nécessité de cette réaction pour obtenir l’intégrité, la perfection de la vie scientifique, à combien plus forte raison faut il réagir contre l’Intellectualisme pour obtenir la plénitude de la vie religieuse.

Nous avons constaté, à la base de la vie de l’Humanité, l’activité industrielle, destinée à assurer la conservation de la vie et l’amélioration de ses conditions.

Il est une forme plus élevée de l’action, l’action scientifique.

Mais nos ressources d’activité ne sont pas encore complètement épuisées, il subsiste un reliquat (1) important.

Et ce reliquat d’activité, bien orienté, sera la source de l’action religieuse ; — mal orienté, il provoquera l’action superstitieuse.

Notre action scientifique, avons-nous dit, est irréductible à la logique formelle, au discours parfait, même dans les Mathématiques, a fortiori dans la Physique, bien plus encore ! dans la Biologie.

Dans les Sciences même le DISCOURS est subordonné à l’ACTION ; c’est dire que notre volonté joue un rôle ; c’est dire que cette volonté doit être énergique et doit être consciencieuse, scrupuleuse, bonne — c’est dire que cette volonté doit être, par dessus tout, une « bonne volonté (2) ».

Par sa puissance dialectique et par ses intuitions mûries, contrôlées, par sa volonté ferme et loyale, l’homme de Science se délivre et nous aide tous à nous délivrer du préjugé de l’erreur.

L’œuvre scientifique n’est pas une pure opération intellectuelle, elle est aussi une œuvre de libération morale !

Nous pouvons l’affirmer. Et si, même dans les Sciences, le discours est subordonné à l’action, si la volonté joue un rôle important, à combien plus forte raison tout ceci doit être dit des choses religieuses.

Avec sa « bonne volonté » l’homme religieux contribue, de concert avec ses semblables, à constituer une « Société religieuse » au sein de laquelle il travaillera à sa complète libération morale.

La science est irréductible au pur discours et l’on ne peut savoir la Science sans une pratique assidue. Pour la connaître, il faut la faire vivre en soi, il faut pénétrer en elle. — On ne peut la juger du dehors, mais seulement du dedans !

Cela est bien plus vrai encore de la Religion avec son Église Visible, reliée par un réseau serré à l’Église invisible, société de tous ceux qui ont la « bonne volonté ».

Pour ceux qui la regardent du dehors, l’Église de Dieu n’est qu’une autorité étrangère, extérieure, une intruse qui veut nous déloger nous-même de chez nous.

Pour l’homme religieux qui la voit du dedans l’Église de Dieu n’est pas une autorité extérieure ; elle est la société de ceux qui se retrouvent eux-mêmes, qui se reconnaissent chez eux en vivant dans son sein.

De même que j’ai laissé de côté, à cause de mon insuffisance philosophique, la question, dans le domaine scientifique, de la recherche critique du réel, de même ici, pour le problème religieux, je me garderais bien, certes, d’aborder la question analogue.

Au moment de la Renaissance, la Science n’était pas riche en faits. Si elle s’est faite, c’est que les idées métaphysiques n’ont pas manqué.

Puis la Science est devenue riche en faits et en théories, l’on est devenu plus positif, l’on a attribué moins de valeur à ces théories, au point de vue métaphysique, mais personne, cependant, ne ferait fi d’un grand système scientifique et métaphysique si un vrai savant doublé d’un vrai philosophe le mettait à jour.

Il en resterait sûrement quelque chose et même beaucoup si l’auteur avait un grand génie.

Il en resterait une orientation intéressante, à coup sûr. Mais l’heure ne semble pas propice à une tentative de synthèse de ce genre.

Pour l’instant la Philosophie des Sciences n’a pas mieux à faire qu’à fouiller la psychologie du savant créateur et à en tirer une « Logique dynamique de la découvertes ».

Pour Taine, une doctrine philosophique ou scientifique était « un abstrait, c’est-à-dire un extrait. »

Pour nous il y a beaucoup de « construit », et non pas purement et simplement succession d’abstractions. L’on voit que c’est un changement de front qui s’est opéré !

Tout de même, sans demander pour cela le rejet des grandes théories intellectualistes de la Religion, il nous paraît utile que l’on profite de ce que nous avons aujourd’hui derrière nous un long passé religieux pour en faire et en étudier l’histoire, et il nous paraît utile aussi que l’on étudie le problème religieux au point de vue de la psychologie de l’homme intérieur, de ses aspirations, de ses inquiétudes, de la solution qu’il attend de l’énigme de la vie. Telle est l’étude philosophique fondamentale que réclame notre temps !

J’ai été bien maladroit si quelque lecteur a pu voir dans ces pages une intention malveillante à l’égard de la Science.

La Science et la Religion sont deux choses et je n’ai pas cherché à les confondre.

Mais elles sont des ressemblances ; l’une et l’autre sont les grandes libératrices de l’esprit et du cœur.

Pour l’une comme pour l’autre, CONNAÎTRE c’est, dans une certaine mesure, VOULOIR et, par suite, AIMER.

Bossuet l’a dit : « Il ne faut point regarder ces deux opérations de l’âme, connaître et aimer, comme séparées et indépendantes l’une de l’autre, mais comme s’excitant et se perfectionnant l’une l’autre (3) ».

Index bibliographique

(1) Maurice Blondel, L’Action, Paris, Alcan.
(2) Laberthonnière, Essais de philosophie religieuse, Paris, Lethielleux.
(3) Bossuet, Méditations sur l’Évangile.