La Philosophie des sciences et le problème religieux/La Science et l’Intellectualisme

Librairie Bloud & Cie (Collection Science et Religion. Études pour le temps présentp. 32-49).


LA SCIENCE ET L’INTELLECTUALISME


La Science rationnelle procède donc par shèmes approximatifs, manifestant peut-être quelque incohérence logique… Ses concepts ne doivent point être tenus pour des « absolus » pas plus l’éther du physicien que l’atome du chimiste…

Mais ce n’est là qu’un premier pas du mouvement d’idées que nous tâchons d’exposer et nous allons indiquer maintenant les vues très intéressantes de deux jeunes philosophes, disciples de M. Bergson, MM. Le Roy et Wilbois (1).

M. Le Roy résume ainsi ses thèses (2) :

I. — « Les faits que les lois doivent relier, dans la mesure où ils sont des faits scientifiques et non pas de simples faits bruts, sont faits par le savant, pour autant que le permettent les décrets antérieurs du sens commun. »

II. — « Les lois elles-mêmes sont ou des définitions conventionnelles, ou des recettes pratiques :

« 1° Comme définitions dogmatiques, et comme telle seulement, elles peuvent être générales et rigoureuses ; mais, du même coup, elles cessent d’être, à proprement parler, vérifiables.

« 2° Comme recettes pratiques, elles ne sont pas vraies, mais efficaces ; elles concernent moins notre connaissance que notre action ; elles nous permettent de capter l’ordre de la nature plutôt qu’elles ne nous le découvrent. »

III. — « Les résultats de la science positive sont contingents (au point de vue de la connaissance) :

« 1° Parce qu’ils reposent sur des principes du sens commun, sans lesquels notamment les définitions fondamentales forment de purs cercles vicieux.

« 2° Parce qu’ils procèdent d’un morcelage discursif établi par nous dans la nature et que l’analyse néanmoins montre que chacun d’eux implique au fond toute la science. »

IV. — « La Science a une valeur :

« 1° Au point de vue de notre action pratique, soit industrielle soit discursive.

« 2° Au point de vue de la connaissance, en ce que chacun de ses résultats fournit un point de départ pour une recherche critique du réel.

« Mais la science n’est ni autonome dans son ensemble, ni nécessaire dans ses détails. »

Les doctrines de cette Philosophie nouvelle paraissent, au premier abord, bien hardies !

À la vérité, c’était une distinction assez subtile que celle posée entre fait brut et fait scientifique. Elle semble assez difficile à soutenir dans l’exemple choisi : l’éclipse ; il eût été préférable, semble-t-il, de prendre l’exemple du repérage des hautes températures.

L’astronomie et la physique devraient, d’ailleurs, être toujours séparées.

Le fait brut, le donné, est comme une nébuleuse ; le fait scientifique, c’est la nébuleuse regardée d’une certaine manière, c’est le brouillard dans lequel on examine quelques points brillants en faisant abstraction du reste.

Pour M. H. Poincaré (3) le fait brut et le fait scientifique sont un même fait exprimé dans deux langues différentes. Pour la Philosophie nouvelle, il est bien plus de liberté dans l’attitude du savant, plus d’arbitraire dans le choix des points saillants sur le fond brumeux du donné. De là cette séparation plus accentuée — et qui nous paraît légitime en bien des cas — entre fait brut et fait scientifique.

Mais alors la notion de loi naturelle va être grandement modifiée !

Les lois, ajoute M. le Roy, sont ou des définitions conventionnelles ou des recettes pratiques.

Ce mot « recette », avouons-le, nous a choqué autant que M. Poincaré : Parlez-nous des « recettes » d’un ingénieur, mais des « méthodes » d’un savant !

M. Le Roy pensait certainement, en écrivant ce mot, à ces petits stratagèmes qui sont parfois nécessaires pour le fonctionnement d’un appareil : telle fenêtre doit être ouverte et telle autre fermée… et mille autres détails que le garçon de laboratoire connaît bien mieux que le professeur.

Et, sans doute, dans tout phénomène, à côté des variables principales, il est tant de variables secondaires qui ont chacune leur très petite influence, indiscernable scientifiquement ! L’empirisme seul et l’intuition peuvent nous apprendre à nous placer dans de bonnes conditions d’élimination de ces petits effets parasites : « Stas, dit M. Wilbois, avec une manière à lui de frotter un ballon de verre… »

Ceci dit, pour justifier un peu ce mot « recette » qui est légèrement injurieux pour la Science, les lois sont-elles des définitions conventionnelles ?

Avec M. J. Hadamard (4) nous dirions volontiers « qu’il y a une hiérarchie entre les lois, qui fait que les unes sont relativement intangibles plutôt que les autres ».

Soit considéré, par exemple, le cas de la Mécanique Céleste. Depuis Newton cette science admirable est fondée sur l’hypothèse suivante : « l’effet d’un astre sur un autre consiste en ce que le produit de la masse de l’un par son accélération est, à chaque instant, proportionnel au produit des deux masses et inversement proportionnel au carré de la distance ».

Cela posé, l’on a un système d’Équations différentielles à intégrer, un des plus difficiles problèmes de l’Analyse.

L’on trouve un accord admirable entre les prévisions mathématiques et les observations.

Si, un jour, pour quelque nouvelle planète, cet accord se rompt, modifiera-t-on les principes de la Géométrie, dont il est fait usage, ceux de la Cinématique, ceux des instruments de l’Optique ?

Il est certain que, d’instinct, tous les astronomes chercheraient à modifier un peu la relation newtonienne hypothétique ou la définition du temps.

Ceci est moins intangible que cela !

Soit encore le Principe de la Conservation de l’énergie.

Dans quelques cas très simples, l’on peut définir l’énergie et vérifier que les transformations mécaniques, caloriques, d’un système clos laissent son énergie à peu près constante. Les savants ont senti qu’il y avait là un cadre si plastique, si souple, si harmonieux pour l’organisation de la Science, que, sans même pouvoir donner une définition générale de l’énergie, ils ont posé en principe dogmatique la conservation de l’énergie. Ce principe est une pure définition, mais ce n’est pas à dire qu’il ne correspond à rien puisque, dans tout cas particulier simple, l’on pourra bien lui donner un sens physique assez clair, comme le dit M. Poincaré.

Ainsi donc, lorsqu’ils flairent une forme théorique, assez souple, assez compréhensive pour pouvoir vraisemblablement, dans l’avenir, « se fondre dans une harmonie supérieure (5) », les savants font d’une loi un Principe qui n’est plus vérifiable puisqu’il est postulé. Mais ils ne sauraient en faire autant de chaque loi ; sans quoi, ce serait l’immobilité, la rigidité de la mort…

M. Le Roy a donné de sa pensée une expression outrancière, de même que lorsqu’il a parlé des insuccès de la Science.

Par contre, sa doctrine est celle même de M. Poincaré lorsqu’il dit que les lois sont efficaces, non pas vraies.

L’illustre géomètre a souvent répété, en effet, que la Science est une classification et qu’une classification ne peut être vraie mais seulement commode. Cependant, dans son dernier mémoire (6), M. Poincaré est comme pris d’un scrupule et il retire un peu son extension au terme « commode » qu’il avait si souvent employé : « Cette classification est commode, dit-il, non seulement pour moi mais pour tous les hommes… ; elle restera commode pour nos descendants…, cela ne peut être par hasard. » Cette affirmation de M. Poincaré est capitale.

La Philosophie nouvelle, et ceci est absolument fondamental, se sépare ici de celle de M. Poincaré. L’évidence évolue, dit en effet M. Le Roy, le kantisme est non point faux mais étroit, car « les conditions de commodité de l’intelligence sont changeables ». Ceci nous paraît certain. Il est une « âme de vérité » dans cette affirmation de la Philosophie nouvelle : Telle doctrine qui satisfaisait l’esprit de nos pères est repoussée par nous ; nos neveux rejetteront une grande partie de nos manières de voir et de comprendre.

MM. Le Roy et Wilbois se séparent donc de MM. Poincaré, Milhaud, Duhem, sur la notion de fait scientifique et de loi naturelle. Ils précisent ce qui, à leurs yeux constitue la contingence au point de vue de la connaissance, des résultats de la Science positive.

Les nécessités du discours nous forcent de faire un morcelage des choses en réalité les plus cohérentes ; notre espace, notre temps algébrique dissocient conventionnellement un conglomérat… Et d’ailleurs, que l’on change très peu les conceptions optiques ou la définition du temps, et la loi astronomique de Newton s’évanouit, change radicalement d’aspect… Que l’on choisisse autrement l’unité de longueur et le temps entrera comme facteur dans la loi de Mariotte…

Mais tout ceci ne nous conduit-il pas au scepticisme le plus absolu ?

Non point, répondent bien justement MM. Le Roy et Wilbois !

C’est l’attitude purement intellectualiste, c’est l’obsession du désir du discours parfait qui sont le grand obstacle auquel se heurte l’esprit en face de la Science.

Ces philosophes pensent, avec M. Blondel (7), « qu’il y a quelque étroitesse dans la conception qui limite la vie de l’esprit à la sphère lumineuse ». — « Sans doute il faut répandre, autant que possible, sur le développement de l’esprit la clarté de la réflexion, mais une fois cela fait, il faut constater qu’autour de cette lumière il y a une pénombre et que dans cette pénombre se retrouve une activité vivante qui ne laisse plus ramener au pur intellect. » — « Pour comprendre d’une façon complète et concrète l’esprit, il faut admettre que la pensée n’est pas tout, que la vie est hétérogène à la pensée. »

Vos méditations devant la Science vous mettent en présence de difficultés insurmontables — dit la Philosophie nouvelle — c’est que vous vous posez en intellectualiste pur, en logique formel, c’est que vous ne songez qu’au discours parfait.

Mais vivez donc votre Science, que les choses s’insèrent en vous et que votre vie s’insère en elles. Vous ne serez satisfait que lorsque tout, en vous, aura été mis en action : la partie lumineuse, étincelante comme un éclair, tranchante comme un glaive, et la partie obscure mais chaude, qui n’éblouit pas et ne tranche pas, mais s’insinue doucement dans la réalité universelle et prend corps avec elle !

L’on n’a compris vraiment que ce que l’on peut retrouver, disent MM. Le Roy et Wilbois. Idée d’une justesse parfaite. Eh bien ! donc, passons du statique au dynamique, et, pour savoir dans quelle mesure l’on peut comprendre regardons les gestes de l’inventeur.

Efforçons-nous de retrouver avec cette inexprimable originalité qui caractérise le novateur !

« Dénouant de vieilles associations d’idées qu’on avait acceptées toutes faites, se déshabituant des routines qu’on prenait pour des évidences — dit M. Wilbois — les clartés d’autrefois, la paix logique, le repos de l’esprit, ont cessé dans cette inquiétude qui donne au caractère du savant une si éminente dignité… Il perçoit le commencement d’une lumière nouvelle, il croit simplement avoir reconquis un peu de l’intelligence perdue ; mais il a trouvé mieux qu’une vérité, il a trouvé une route ; et ainsi se termine, comme une monotone banalité, la découverte qui sera un scandale pour les contemporains, un trait de génie dans cent ans et l’évidence dans deux siècles. »

Nous devons vivre notre Science, c’est-à-dire reproduire en nous les états d’esprit des créateurs. Sans cela nous ne la connaissons pas !

Qu’il s’agisse de Physique, de Chimie ou de Politique, qui n’a reconnu mainte fois combien la connaissance livresque est peu de chose à côté de la connaissance vécue.

Mais cette pensée vécue, dans la zone obscure de l’esprit, n’est-ce point un retour à l’inconscient ? Non point, proteste M. Le Roy ; c’est l’activité mentale supra-logique, analogue à l’inspiration poétique. « C’est l’unification du moi dans un progrès intellectuel vivement senti — source de discours — non discursive en elle-même, elle ne prend corps et ne se manifeste visiblement que par les concepts imparfaits qu’elle suscite, concepts dont aucun, sans doute, ne l’épuise ou ne l’égale, mais concepts dont chacun la montre au loin et la révèle comme son centre et sa fin. Voici que j’arrive, par exemple, au dernier tournant d’une recherche ardue. J’en suis à l’instant où surgit aux regards de l’intuition l’ineffable lumière de la découverte. Un pressentiment d’aurore me remplit toute l’âme. Ma pensée se meut alors sans divisions ni contours dans le silence intérieur. Tout discours est impossible. Non point que mes représentations soient troubles ou incomplètes. Elles sont, au contraire, trop riches, trop complexes, trop vivantes et vibrantes, trop lumineuses, trop concrètes pour que je puisse les enfermer en des mots : objets d’action intime, transcendants à la parole. Ce n’est qu’après une certaine diminution provenant de l’habitude qu’elles deviendront commensurables avec les schèmes du discours. »

Il faut donc parler de supra-conscient et non point d’inconscient, et voici le point exact de la divergence entre l’Intellectualisme et la Philosophie nouvelle : « Il faut entrer dans la partie obscure du savoir pour en bien saisir même les parties claires. — Que conclure de là, sinon que, dans la vie de l’esprit, c’est la pénombre qui joue le rôle essentiel ? Le discours est subordonné à l’action et le clair à l’obscur. »

La thèse est subtile assurément, elle n’est point paradoxale si l’on se reporte à ce que disait précédemment M. Le Roy : l’action est cette activité de l’esprit, si riche, si complexe, si passionnée, si exaltée — pourrait-on ajouter — qu’il n’est pas de mots pour la rendre communicable tant que cette émotion sacrée n’a pas subi une certaine diminution.

L’on pourrait objecter que, par le progrès continu de l’esprit, peu à peu deviendront commensurables avec les schèmes du discours des états d’activité qui auparavant étaient du supra-logique : le clair rongera la lisière de l’obscur.

Pour l’Intellectualisme, le clair arrivera à tout absorber ; pour la Philosophie nouvelle, une zone supra-consciente subsistera éternellement, quelque grands que soient nos progrès logiques

En somme, est-ce à dire autre chose que ceci : La Science ne sera jamais achevée ? Ni un homme ni plusieurs n’aboutiront jamais à une synthèse discursive intégrale et définitive de l’Univers, mais seulement l’on peut espérer une orientation toujours meilleure de nos systèmes scientifiques et philosophiques, jamais une solution rationnelle définitive de l’énigme qui nous tourmente.

Descartes avait proclamé l’espoir grandiose du mécanisme Universel.

Mais qu’est la masse totale de l’Univers ; quelle est l’énergie totale de l’Univers ? La Science ne pose pas de question de ce genre. Ces notions proviennent d’une gigantesque extrapolation qui ne saurait être fondée.

Nous entrerions dans le domaine du rêve et de la poésie pure à vouloir prendre strictement à la lettre le mot de mécanisme universel.

Mais si un génie comparable à celui de Descartes peut nous proposer, par un élan, trop formidable, de dépasser le but accessible, s’il peut se tromper sur un fait présent ou futur, il ne se trompe jamais en fixant une orientation générale.

Il donne bien une tangente à la courbe, à l’origine, mais la courbe pourra, , plus loin, être différente de celle qu’il prévoyait !

Descartes, et c’est là son grand titre de gloire, a ouvert la voie à l’établissement d’une image mathématique des phénomènes (8). — je ne dis pas de l’« Univers ». Il a fondé l’Algorithmie générale — je ne dis pas « universelle ».

D’abord l’on a vu la Géométrie mise en équations, puis l’Astronomie, puis la Physique. La mécanique chimique, se fait et l’on verra une mécanique biologique…

Les hypothèses s’accumuleront, bizarres et contradictoires ; on verra les systèmes apparaître et disparaître, revenir convenablement réformés et déformés…

Des naïfs chercheront dans chacun un « système du monde absolu et définitif. »

Qu’importe, l’œuvre scientifique, œuvre divine, s’accomplira. Derrière ces constructions immenses, derrière ces ruines désolées, la Mathématique, le Nombre se dressera et seul restera.

Est-ce à dire que je vois poindre à l’horizon une Algorithmie universelle aussi exclusive que le Mécanisme universel, qui ne serait qu’un Mécanisme universel décoloré ?

Est-ce à dire « qu’il soit possible d’expliquer intégralement par cette Algorithmie ce qu’il y a de qualitatif dans les phénomènes ? » Est-ce à dire que cette Algorithmie « s’étend sur le monde phénoménal tout entier dans le passé et dans l’avenir, comme une sorte de réseau qui en relierait toutes les parties entre elles par les liens d’une inflexible nécessité ?… »

Non point, dirai-je avec M. Charles Dunan (9) que je viens de citer, sauf que je dis Algorithmie là où ce philosophe dit Mécanisme.

M. Dunan a émis l’idée très profonde de mécanisme régressif que je rapprocherais volontiers de cette pensée fondamentale du système de M. Henri Bergson (10) : « Le temps écoulé peut être représenté adéquatement par de l’espace et non par le temps qui s’écoule. »

Je dirais volontiers que la science nous donne une Algorithmie régressive de la Nature, et j’entends par là que, sous les choses, nous arrivons à découvrir le nombre, mais avec le pur nombre nous ne pourrions reconstituer les choses.

Le mouvement du sang dans les artères a lieu conformément à l’Algorithmie de l’Hydrodynamique. — ce n’est pas à dire que ce phénomène soit purement et simplement hydro-dynamique.

C’est en cela que consiste, à mes yeux, la régressivité que j’attribue à l’Algorithmie, tandis que M. Dunan l’attribue au Mécanisme.

Tous ceux qui ont lu le beau résumé que donne M. Duhem (11) de ses idées touchant la Physique générale sentiront la parenté de son point de vue et du mien. Lorsqu’il prend les Équations de Lagrange et qu’il ajoute des termes complémentaires, du nombre, pour accroître la compréhensivité des théories, n’affirme-t-il pas une Algorithmie régressive ?

Et, disons-le encore, il ne saurait jamais être question d’étendre les formules de cette Algorithmie beaucoup au delà du champ des expériences qui nous l’ont donnée.

Que dirait-on de l’architecte qui raisonnerait ainsi :

10 ouvriers ont construit une maison en 2 ans et 20 ouvriers ont construit une maison pareille en 1 an. Il y a donc juste proportionnalité inverse. Donc 40 ouvriers feront la maison en 6 mois et 7200 ouvriers la feront en un jour.

L’on voit à quel moment l’architecte se trompe, c’est lorsqu’il continue à appliquer une loi en dehors du champ de ses expériences.

N’insistons pas sur le cas des philosophes qui font exactement de même à propos du Principe de la Conservation de l’Énergie, soit qu’ils en veuillent tirer le déterminisme universel, soit qu’ils veuillent concilier la liberté morale avec ce Principe de Physique.

N’insistons pas, non plus, sur le cas de ceux à qui le zéro absolu inspire une théorie philosophique de l’origine de la matière.

Pour qu’une généralisation soit fondée, il faut que l’on reste aux alentours des données de l’expérience et de l’observation.

Sinon elle n’est qu’un « roman de l’Infini ». En cela il faut suivre Auguste Comte.

Et quant aux choses elles-mêmes, qui sont sous nos prises, l’on peut espérer d’en formuler une Algorithmie approximative, mais l’intellectualiste, qui veut tout résumer en formules claires, n’aura que déceptions.

Chaque phénomène est unique, se compose d’une agglomération de singularités.

L’Intellectualisme est trop étroit. Lorsque Taine essaye d’expliquer totalement l’œuvre d’art par la race, le milieu, le moment, il fait, certes, œuvre belle et utile et, comme le savant qui cherche à donner une explication mécanique d’un phénomène, il a partiellement raison, mais M. Brunetière a raison également de lui répondre : « L’œuvre d’art, avant d’être un signe, est une œuvre d’art, elle existe en elle-même (12) ».

L’Intellectualisme est une prison trop étroite : « Les Allemands, disait Wagner (13), n’ont pas d’opéra national parce qu’ils sont trop intellectuels, trop consciencieux et trop savants pour créer des figures vivantes ; ils se complaisent dans les subtilités scolastiques du contrepoint… ils introduisent dans l’opéra, où il faudrait de la vie et de la passion, les complications arides… il faut que le compositeur moderne soit homme… »

Il est aussi impossible, dirons-nous avec M. Le Roy, de comprendre la Science d’un point de vue purement intellectualiste que de juger ou de créer une œuvre d’art par principes et par règles.

Résumons brièvement tout ce qui précède.

L’illustre géomètre qui était chargé par l’Institut du rapport sur l’état des Sciences pures en 1900, M. Émile Picard, disait en un travail dont la publication a été un événement scientifique (14) : « En retraçant l’histoire des travaux récents, je me suis efforcé d’indiquer les divers points de vue sous lesquels on peut envisager aujourd’hui la notion d’explication scientifique, et j’ai insisté sur l’importance capitale des immenses constructions que bâtit l’esprit humain sous le nom de théories, constructions qui constituent véritablement la Science et sans lesquelles il n’y a que des catalogues de faits. Mais j’ai, en même temps, montré leur vanité en ce sens que les images par lesquelles nous cherchons à nous représenter les phénomènes ne doivent jamais être regardées comme ayant un caractère définitif, aucune expérience ne pouvant établir la vérité d’une hypothèse prise isolément. De plus, ces images ne sont pas nécessairement uniques, ce qui peut permettre à plusieurs théories de se développer simultanément. On verra, peut-être, dans ces pensées, un peu de scepticisme ! Loin de là, elles sont, au contraire, essentiellement fécondes et caractéristiques du véritable esprit scientifique qui ne s’enferme pas dans une formule définitive et ne doit jamais prendre des allures dogmatiques. »

C’est ce que M. Le Roy dit autrement : « La nature n’est pas seulement aptitude mais encore tendance au déterminisme, bien qu’elle n’enferme par elle-même aucun déterminisme tout fait et qu’elle puisse en supporter plusieurs différents. »

Index bibliographique

(1) Revue de Métaphysique et Congrès de Philosophie de 1900, Paris, Colin.
(2) Société française de philosophie, 1901.
(3) Revue de Métaphysique, mai 1902.
(4) Société française de Philosophie, 1901.
(5) H. Poincaré, Thermodynamique, Préface, Paris, Naud.
(6) Revue de Métaphysique, mai 1902.
(7) Revue de Métaphysique, septembre 1900.
(8) R. d’Adhémar, L’état actuel de la science d’après le rapport de M. Picard, Paris, Hermann.
(9) Ch. Dunan, Essais de philosophie générale, — Delagrave, et Revue philosophique : « Le Problème de la Vie. »
— A. Hannequin, Essai sur l’hypothèse des atomes, Paris, Alcan.
(10) H. Bergson, Les données immédiates de la conscience, Paris, Alcan.
(11) Revue des questions scientifiques, 1901.
(12) Taine, Littérature anglaise, 5 vol., Paris, Hachette.
— F. Brunetière, Questions de critique, p. 323, Calmann Lévy, 1897.
(13) Richard Wagner, par Henri Lichtenberger, p. 41, Alcan, 1902.
(14) Rapport du Jury international. — Paris, Imprimerie Nationale, 1901. — Analysé par l’auteur de ces pages dans la Revue de Philosophie, juin 1902, et par M. Couturat, dans la Revue de Métaphysique, juillet 1902.