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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 239-249).
CHAPITRE XIX


avec qui ?


Le jour suivant, Rose dit à son oncle :

« J’ai découvert à quoi servent les petites filles !

— Vraiment ! répondit l’oncle Alec. Eh bien, faites-moi part de cette découverte intéressante. À quoi servent les petites filles ?

— À veiller sur les garçons. »

Telle fut la réponse inattendue de Rose. Le docteur Campbell sourit.

« Phœbé en a ri ce matin, continua sa nièce ; elle a prétendu que les filles avaient bien assez à faire de prendre soin d’elles-mêmes ; mais Phœbé n’a pas comme moi la responsabilité de sept cousins, et elle se trompe.

— Évidemment, fit le docteur, car ce n’est jamais sans profit pour soi-même que l’on fait du bien aux autres.

— Savez-vous, reprit Rose, que mes cousins commencent déjà à me confier leurs ennuis et à me consulter en toute occasion ? J’en suis très fière et très heureuse ; mais j’ai peur de les mal conseiller, et, si vous le voulez bien, j’aurai recours à vous dans les cas embarrassants. Ils n’en sauront rien, bien entendu, et ils seront stupéfiés de ma haute sagesse.

— C’est cela, dit M. Campbell. N’auriez-vous pas, par hasard, à me consulter dès maintenant ?

— Vous êtes un vrai sorcier, s’écria Rose, je ne puis rien avoir de caché pour vous, c’est effrayant ! »

Et, passant son bras sous celui de son oncle, elle lui raconta succinctement ce qui s’était passé entre elle et ses cousins et la promesse qu’elle avait faite à Charlie de lui servir de sœur, ainsi que son propre désir de lui être « réellement » utile.

« Que diriez-vous de l’idée de passer un mois chez tante Clara ? demanda le docteur lorsqu’elle eut fini.

— Cela m’ennuierait peut-être un peu ; mais, s’il le fallait absolument, je saurais m’y résigner.

— Alors, dit en riant l’oncle Alec, je vais essayer de traiter Charlie à l’eau de rose, ou, si vous préférez, un régime de l’eau pure, additionnée de la présence de ma petite Rose.

— Je comprends, s’écria Rose, vous pensez que Charlie prendrait l’habitude de rester chez lui si je savais lui en rendre le séjour agréable.

— C’est cela même.

— Mais jamais je ne pourrai à moi toute seule ! ses cousins lui manqueront.

— Soyez tranquilles sur ce point ; le clan tout entier s’envolera avec vous à quelque endroit que vous alliez, comme un essaim d’abeilles suit une jeune reine. Vous avez dû vous apercevoir que vous étiez pour ainsi dire leur centre ?

— Tante Prudence me disait bien l’autre jour qu’avant mon arrivée, les garçons venaient rarement au manoir ; mais je ne croyais pas que c’était moi qui les y attirais, ajouta Rose toute rougissante.

— Vous êtes pour eux une sorte d’aiguille aimantée, reprit le docteur ; une fois que vous serez tournée du côté de tante Clara, ils s’y rassembleront aussitôt, et Charlie se trouvera si heureux avec vous qu’il en oubliera ses dangereuses connaissances. Cependant, si cela vous ennuie trop... »

L’affeciion de Rose pour son cousin fut plus forte que sa timidité.

« Non, non, mon oncle, s’écria-t-elle, j’irai ! Tante Clara ne demandera pas mieux que de me recevoir, car elle m’a déjà invitée à plusieurs reprises. Cela me coûtera un peu, c’est vrai : il va falloir changer de robe deux fois par jour, faire des visites toute l’après-midi et être constamment en grands dîners ; mais je tâcherai de ne pas devenir coquette et de ne pas perdre tout à fait mon temps, et, quand je serai par trop malheureuse, je viendrai me retremper auprès de vous !… »

L’affaire étant conclue, elle fut bientôt mise à exécution. Ainsi que l’avait prévu l’oncle Alec, les sept cousins suivirent leur petite reine, et la demeure de tante Clara devint, au grand étonnement de cette dernière, le rendez-vous du clan des Campbell.

Rose s’était bien gardée de révéler à personne le but réel de sa visite ; mais Charlie le devina, et il lui prouva sa reconnaissance en se faisant son compagnon assidu et en ayant pour elle mille prévenances. Malgré tout, Rose regretta vivement le manoir, l’oncle Alec et la vie plus calme et plus simple des grand’tantes, et, si elle n’eût pas pris tout à fait au sérieux sa tâche de petite sœur, elle ne serait pas restée là huit jours.

Cette petite Rose exerçait, sans s’en douter, sur son entourage masculin, une influence toujours croissante. Devant elle, l’argot trop habituel aux garçons était banni de la conversation des cousins ; pour lui plaire, ils devenaient moins brusques, plus polis, plus attentionnés ; ils étaient fiers de ses moindres éloges et s’appliquaient à les mériter toujours. Que de qualités en germe chez eux se développèrent, grâce à leur cousine ! Il faut avouer que leur contact n’était pas sans être de quelque utilité pour Rose ; elle tâchait de les imiter dans ce qu’ils avaient de bon ; elle mettait de côté les craintes puériles et les petites vanités de son sexe, et s’efforçait d’être franche, généreuse, équitable et courageuse comme eux, sans cesser pour cela d’être bonne et modeste. Chacun gagnait à cet échange.

À la fin du mois, Mac et Stève réclamèrent à leur tour leur cousine. Malgré l’air froid et sévère de tante Juliette, Rose y consentit avec la pensée qu’elle serait suffisamment récompensée de ce sacrifice, si tante Juliette lui disait au départ comme tante Clara :

« Je voudrais vous garder toujours, ma chérie ! »

Le mois suivant, Archie et Compagnie emportèrent Rose en triomphe chez la bonne tante Jessie, et, là, elle fut si heureuse que, si le docteur eût pu venir y habiter, elle eût demandé à y rester toujours. Ces quatre semaines s’écoulèrent avec la rapidité de l’éclair.

Quoique tante Myra n’eût pas d’enfants, Rose, ayant séjourné chez chacune des autres tantes, se vit forcée d’en faire autant pour celle-là. Ce ne fut pas sans appréhension qu’elle y arriva ; le mausolée (c’est ainsi que ses cousins appelaient la triste demeure de tante Myra) n’avait rien de tentant pour une petite fille. Heureusement, le manoir se trouvait si rapproché que l’oncle Alec passa presque toutes ses journées avec Rose, et qu’elle s’ennuya beaucoup moins qu’elle ne l’avait craint tout d’abord.

L’oncle et la nièce possédaient une gaieté si communicative, que tante Myra se surprit plus d’une fois à joindre son rire au leur, chose phénoménale entre toutes, pour qui connaissait la pauvre dame. La présence de Rose lui fit un bien inouï : la petite fille ouvrait les fenêtres toutes grandes pour faire pénétrer l’air et le soleil dans ces chambres sombres et froides, toujours hermétiquement closes ; elle chantait comme une alouette dans les longs corridors si longtemps silencieux, elle égayait toute la maison de sa jeunesse. Pour tenter l’appétit capricieux de sa tante, elle lui confectionnait des petits plats de sa façon, et elle la taquinait si gentiment sur sa manie de se croire malade, elle l’entraînait si souvent dans d’interminables promenades, que tante Myra finit par dormir, sans bromure de potassium, et par oublier de gémir sur ses maladies imaginaires.

Ce ne fut pas avant le milieu du mois de mai que Rose se trouva réinstallée au manoir, dans sa jolie chambre, à la grande joie de Phœbé, qui avait trouvé le temps bien long pendant son absence. Quoique le docteur Alec fût plus réservé, il n’en montrait pas moins son bonheur de posséder de nouveau sa fille, et les grand’tantes ne cessaient de s’extasier sur le plaisir d’avoir enfin, pour tout de bon, leur « rayon de soleil ».

Au manoir, Rose était plus heureuse que partout ailleurs ; entre ses bonnes grand’tantes, son tuteur bien-aimé et sa favorite Phœbé, il ne lui manquait rien. Autour d’elle tout semblait partager son allégresse : la nature s’éveillait avec le printemps ; les vieux marronniers touffus se couvraient de fleurs ; au jardin, tout s’épanouissait d’une nuit à l’autre ; les oiseaux gazouillaient du matin jusqu’au soir, et tous les jours des voix joyeuses venaient crier en chœur sous le balcon de Rose :

« Bonjour, cousine ! Voyez quel beau temps ! Voulez-vous venir vous promener avec nous ? »

Cependant, la fin de l’année d’épreuve demandée par le docteur Campbell approchait rapidement. Ce n’était pas sans inquiétude que le tuteur de Rose voyait arriver cette époque ; il avait l’intention de laisser la petite fille entièrement libre de choisir ceux de ses parents avec lesquels elle désirait vivre à l’avenir, et il craignait qu’elle ne préférât au manoir l’agréable maison de tante Jessie, ou même, à cause de Charlie, celle de tante Clara. Il n’en parlait à personne, à Rose encore moins qu’à d’autres, car il tenait à n’influencer en rien sa décision. Dieu sait pourtant s’il aimait sa nièce et s’il souhaitait la conserver ! mais il ne voulait la tenir que d’elle-même.

À l’exception du docteur, personne ne songeait à cette date où le sort de Rose serait de nouveau remis en question ; aussi prit-elle un peu son monde à l’improviste. C’était un samedi ; la famille Campbell étant conviée à prendre le thé au manoir, ces dames, réunies au salon, furent très surprises de voir l’oncle Alec tirer de sa poche deux photographies, et leur en donner une en disant :

« Que pensez-vous de ceci ?

— Quelle ressemblance frappante ! s’écria sa voisine tante Clara. Oui, c’est bien Rose, telle qu’elle était à son arrivée, avec son air triste, un peu vieillot, sa petite figure allongée et ses grands yeux sombres ! »

La carte passa de main en main et tout le monde s’accorda à dire :

« C’est tout à fait notre Rose de l’année dernière. »

Ce point bien établi, le docteur fit circuler un second portrait de sa pupille, datant à peine de huit jours. Celui-ci fut déclaré ravissant à l’unanimité. Quel contraste avec le précédent ! Ce visage resplendissant de vie et de santé, ces joues rondes, que l’on devinait vermeilles, semblaient appartenir à un autre être. Il n’existait plus de traces de cette mélancolie si visible dans la première photographie, et si peu en rapport avec l’âge de l’enfant ; mais ses yeux avaient toujours leur regard profond, et son sourire la même délicatesse.

M. Campbell reprit les deux portraits et les posa bien en évidence sur la cheminée.

« Comparez, mesdames, dit-il à ses belles-sœurs, mon essai a-t-il réussi ?

— Oh ! certainement ! s’écrièrent tante Prudence et sa sœur.

— Hum ! fit tante Myra, les apparences sont souvent trompeuses. Je ne nie pas que Rose n’aille beaucoup mieux, mais elle est d’un tempérament très faible, ne l’oubliez pas ! »

Tante Juliette, se souvenant de la sollicitude de Rose pour son fils Mac, dit bénévolement :

« Rose ne laisse plus rien à désirer au point de vue de la santé.

— J’irai plus loin que vous, ajouta tante Clara, Alec a fait des merveilles pour cette petite, elle est adorable ; elle ne laisse rien à désirer à aucun égard.

— Je suis de votre avis, mesdames, » dit l’oncle Alec en souriant.

Quant à la bonne tante Jessie, elle parla la dernière, mais ses paroles n’en furent pas moins douces pour le tuteur de Rose.

« J’étais sûre qu’Alec réussirait ! s’écria-t-elle avec enthousiasme. Je suis bien heureuse de voir que vous le reconnaissez toutes, car je sais mieux que personne toute la peine qu’il a prise et tous les éloges qu’il mérite.

— Mille remerciements, mesdames, » dit le docteur en adressant son plus grand salut à son auditoire féminin.

Puis il reprit d’un air sérieux :

« Maintenant, la question est de savoir si je dois continuer l’œuvre commencée ou la confier à d’autres. Vous ne pouvez vous imaginer combien j’ai étudié le caractère et le tempérament de cette enfant. Myra a un peu raison : Rose est une délicate petite créature qui, pour s’épanouir, a besoin de soleil, de bonheur et de tendresse ; elle n’a le germe d’aucune maladie, mais elle tient de sa mère une nature impressionnable ; c’est une véritable sensitive qu’il faut entourer de soins bien éclairés, afin d’empêcher l’âme de nuire au complet développement du corps. Je crois avoir enfin trouvé le traitement qui lui est bon, et, avec votre aide, je compte bien que Rose deviendra un jour un jeune fille accomplie. »

Chacun applaudit. L’oncle Alec poursuivit :

« Quoique je sois son tuteur et que j’aie le plus vif désir de terminer moi-même son éducation, je veux avant tout son bonheur, et c’est pour la mettre à même de connaître tous nos intérieurs et de choisir en pleine connaissance de cause celui qu’elle préfère que je lui ai fait passer quelques semaines chez chacune de vous. Nous avons tous une égale envie de la posséder ; nous ferons appel à son propre cœur. Ne trouvez-vous pas comme moi qu’elle seule peut être juge en pareil cas ? Consentez-vous à vous soumettre à sa décision ?

— Oui, oui, répondirent les tantes sans hésitation.

— Je l’entends venir, dit le docteur ; elle sera ici dans un instant, et, si vous le voulez bien, nous la consulterons aussitôt. Quel que soit son choix, je suis prêt à le ratifier sans murmure ; mais, par pitié, mes chères sœurs, ne défaites pas ce que j’ai déjà obtenu. Cela me briserait le cœur. »

Il se détourna pour cacher son émotion. Ces dames, fort émues aussi, tirèrent leur mouchoir pour essuyer quelques larmes, et échangèrent des coups d’œil qui voulaient dire clair comme le jour leur pensée réciproque :

« Si Rose choisit Alec, ce ne sera que justice et nous ne nous plaindrons pas, car il a été bien véritablement un père pour elle. »

Rose arriva suivie de ses sept cousins ; ils avaient couru les champs toute la journée et revenaient chargés de fleurs.

« Voici la rose d’Écosse et ses chardons, » dit l’oncle Mac en la voyant entrer.

Chacun des enfants courut déposer sa récolte sur les genoux de tante Jessie ou de tante Patience qui adoraient les fleurs, et cela ne se fit pas sans tapage.

« Mes enfants, dit tante Prudence, nous avons à causer sérieusement ; si vous voulez rire et crier, allez dans la chambre à côté, sinon asseyez-vous, et qu’on ne vous entende plus. »

D’un geste, Archie imposa silence à ses hommes.

« Nous sommes dans la place, dit-il, nous y restons ; mais nous saurons nous conduire convenablement. Que se passe-t-il donc de si extraordinaire ?

— Est-ce une cour martiale ? demanda Charlie.

— Pas précisément. »
Destez - La Petite Rose, illustration page 299.jpg

Et le docteur expliqua à sa papille ce dont il s’agissait.

Aussi les les garçons s’écrièrent tous ensemble :

« Venez chez nous, Rose, venez chez nous ! »

Tante Myra poussa un soupir ressemblant à un gémissement.

Archie insinua à l’oreille de sa cousine :

« C’est nous qui avons le plus besoin de vous. Petite mère a trop de quatre garçons ; il lui faut une fille.

— N’oubliez pas que vous êtes ma petite sœur, murmura Charlie.

— Et ma providence, » ajouta Mac.

Rose ne balança pas :

« Ce serait très difficile de choisir parmi vous, répondit-elle timidement, car vous êtes tous si bons pour moi que je vous aime tous également ; mais auprès de qui pourrais-je désirer passer ma vie, sinon auprès de mon second père, de mon cher tuteur, qui m’a rendu la santé et le bonheur, et pour qui je veux toujours être une fille reconnaissante et dévouée ? L’oncle Alec veut-il encore de moi ? »

Pour toute réponse, le docteur lui tendit les bras ; il avait sa récompense.