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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 201-211).
CHAPITRE XVI


fausse alerte


En arrivant au manoir, un matin du mois de janvier, tante Myra aperçut Rose qui se préparait à sortir. Elle entra précipitamment dans le cabinet de travail de son beau-frère :

« Mon cher Alec, lui dit-elle, j’espère bien que vous n’allez pas permettre à Rose de sortir par un temps pareil !

— Pourquoi pas ? répondit ironiquement le docteur. Lorsqu’une personne aussi délicate que vous affronte la température extérieure, une jeune fille peut faire de même sans inconvénients, surtout lorsqu’elle est, comme Rose, vêtue de ces habits chauds et commodes que vous méprisez sous prétexte qu’ils sont laids.

— Je suis venue en voiture, interrompit tante Myra, ce qui ne m’empêche pas d’être gelée jusqu’à la moelle des os.

— Je n’en suis pas surpris, dit le docteur. Vous vous couvrez de dentelles et de satin, cela ne peut pas tenir chaud. Si vous portiez comme Rose de la flanelle et des fourrures, vous ne vous plaindriez pas du froid.

— Je vous assure, mon cher Alec, qu’il souffle un vent de nord glacial…

— Rose sort par tous les temps, grâce à ses vêtements de laine, et sa santé ne s’en trouve pas plus mal, au contraire.

— Très bien, jouez avec la vie de cette enfant ; je n’ai pas le droit de m’y opposer ; mais, quand elle sera malade, vous ne vous en prendrez qu’à vous. Sa pauvre mère étant morte de la poitrine, il suffira d’un rhume pour développer chez elle la fatale maladie dont elle porte le germe. »

L’oncle Alec fronça le sourcil, ainsi qu’il faisait toujours à la moindre allusion à ce sujet.

« Vous vous en repentirez, » ajouta tante Myra en s’éloignant d’un pas solennel.

La vérité nous oblige à confesser que l’un des rares défauts de l’oncle Alec était une certaine disposition naturelle à repousser, sans examen, les avis sempiternels dont l’accablaient ses belles-sœurs, trop souvent, il est vrai, sans rime ni raison. Il écoutait toujours ses tantes avec déférence et consultait souvent tante Jessie ; mais les trois autres dames avaient le don de l’exaspérer par leurs questions, leurs plaintes, leurs conseils irréfléchis. Il suffisait qu’elles émissent une idée quelconque pour qu’aussitôt le docteur fût disposé à penser le contraire. C’était involontaire de sa part, et il était le premier à en rire après coup. Ce jour-la, par exemple, en entendant gémir le vent, il s’était dit que Rose ferait peut-être aussi bien de remettre sa sortie au lendemain. L’intervention intempestive de tante Myra suffit pour le décider à laisser sa pupille agir à sa guise… À vrai dire, il ne craignait rien pour elle, car elle sortait tous les jours et par tous les temps, et ce fut avec une sorte de satisfaction qu’il la vit passer en courant sous sa fenêtre ; ses patins à la main et ses cheveux bouclés s’échappant de sa toque de loutre, elle ressemblait à une petite Polonaise.

Cependant quand le docteur sortit à son tour une demi-heure après, il frissonna sous son pardessus doublé de petit-gris.

« Pourvu que Rose ne reste pas trop longtemps dehors, se dit-il à plusieurs reprises. — Bah ! ajoutait-il aussitôt, si elle sent le froid, elle rentrera ! »

Il ne lui vint pas une seule fois à l’idée que Rose se laisserait geler pour ne pas manquer à sa promesse. C’est pourtant ce qui eut lieu.

La veille, Rose et Mac s’étaient donné rendez-vous au bord de la mare pour y faire une grande séance de patinage. Mac commença par oublier l’heure en se livrant à des expériences de chimie. Rappelé subitement au sentiment de ses devoirs par le son de la grande horloge, il saisit son cache-nez, sa casquette et son paletot, et se disposa à rattraper le temps perdu en courant de toutes ses forces. Sa mère le vit au moment où il ouvrait la porte pour partir, et elle s’opposa formellement à sa sortie.

« Que deviendraient vos yeux malades par ce temps glacial ? lui dit-elle avec raison.

— Mais Rose va avoir froid, maman ! s’écria Mac. Je lui ai dit que j’irais la rejoindre sans faute, qu’elle m’attende jusqu’à ce que je vienne.

— Elle se lassera au bout d’un quart d’heure, dit Mme Campbell.

— Oh ! non, elle attendra longtemps, car elle me l’a promis et elle tient toujours ses promesses. Il doit faire un froid de loup, là-haut, près de la mare.

— Évidemment, votre oncle fera ce que je fais : il l’empêchera de sortir par un temps pareil, et, si, par hasard, il avait la faiblesse de la laisser venir, elle est assez intelligente pour s’en aller, à elle toute seule, en ne vous voyant pas arriver à l’heure dite.

— C’est égal, conclut Mac, je voudrais bien que Stève allât la prévenir.

— Je suis fatigué, » répondit celui-ci, d’un ton qui coupa court aux demandes de son frère.

Mac dut se résigner, et la pauvre Rose l’attendit en vain jusqu’à l’heure du dîner. Elle fit de son mieux pour se réchauffer ; elle patina tant et tant qu’elle finit par s’arrêter essoufflée et toute en transpiration, et que, tandis qu’elle regardait les autres patineurs, elle se sentit pénétrer par le froid. Alors elle tâcha de se remettre en marchant de long en large sur la route par laquelle Mac devait arriver, et, n’y réussissant pas, elle s’appuya contre un sapin pour se garantir du vent et attendit patiemment

la venue de son cousin. Elle ne songea pas un instant que
Destez - La Petite Rose, illustration page 250.jpg
tante Juliette pouvait avoir empêché son fils de sortir.

Quand elle se décida à retourner au manoir, elle était tellement mal à son aise que c’était à peine si elle pouvait lutter contre le vent. Le docteur Alec, revenant quelques minutes après, la trouva toute frissonnante dans le vestibule ; elle n’avait pas eu la force d’ôter son manteau et ses caoutchoucs, et elle frottait ses mains l’une contre l’autre sans parvenir à retenir ses larmes, tant était vive la douleur que lui causait la brusque transition du froid au chaud.

« Qu’avez-vous, ma chérie ? lui demanda son oncle en la prenant dans ses bras.

— Mac n’est pas venu. — J’ai si froid que je ne peux pas me réchauffer. — Oh ! que cela me fait mal ! »

Et la petite fille éclata en sanglots. Ses dents claquaient ; son nez était bleui par le froid, ses lèvres décolorées, et tout son être exprimait une souffrance intense.

En une seconde elle fut enveloppée d’un grand manteau fourré, et déposée devant le feu de la bibliothèque. Phœbé, appelée en toute hâte, lui frictionna énergiquement les pieds, tandis que le docteur faisait de même pour ses mains rouges, et que tante Prudence lui présentait un cordial brûlant. Bientôt elle déclara qu’elle allait infiniment mieux, et elle tomba dans un sommeil lourd qui dura plusieurs heures. L’oncle Alec, très inquiet, ne la quittait pas et lui tâtait le pouls à tout moment. Elle avait la fièvre ; ses joues devenaient rouges comme du feu, sa respiration haletante, et elle gémissait tout bas. Tout à coup, elle sortit de cet engourdissement pour dire à sa tante :

« Pourrais-je aller me coucher ?

— Certainement, ma mignonne, répondit la vieille dame en affectant une tranquillité qu’elle était loin d’avoir ; on va préparer pour vous un bain chaud et bassiner votre lit ; vous prendrez une infusion de tilleul, et demain il n’y paraîtra plus. Alec, voulez-vous la monter dans sa chambre ?

— Où avez-vous mal, ma chérie ? dit le docteur en l’emportant.

— J’ai mal dans le côté quand je respire, et je suis incapable de bouger ; mais ce n’est rien, ne vous inquiétez pas, mon oncle. »

Malgré les assurances de Rose, le docteur était très inquiet, et non sans raison, car, lorsque Rose voulut rire en voyant la vieille Debby brandir sa bassinoire comme pour frapper un ennemi invisible, elle fut prise d’une douleur si vive qu’elle poussa un cri déchirant.

« C’est une plurésie, dit Debby en bassinant le lit avec énergie.

— Oh ! est-ce que miss Rose va être bien malade ? demanda Phœbé, qui dans son émoi faillit laisser tomber un seau d’eau chaude.

— Taisez-vous ! fit le docteur d’un ton qui imposa silence à tout le monde. Soignez-la bien, continua-t-il plus doucement. Je reviendrai lui dire bonsoir tout à l’heure. »

Il alla trouver tante Patience, lui dit pour la rassurer : « Ce n’est qu’un rhume. » Puis, dévoré d’anxiété, il se mit à arpenter son cabinet à grands pas en maudissant son imprudence. Il s’adressait des reproches sanglants :

« C’eût été trop beau d’arriver sans obstacle à la fin de l’année d’épreuves, se disait-il. Pourquoi n’ai-je pas écouté Myra ! Maudite soit cette manie de contradiction dont ma pauvre petite Rose est victime ! Fluxion de poitrine ? Pleurésie ?... Ah ! mais non, j’y mettrai bon ordre ! »

L’état de la malade s’aggravait cependant ; le bain et la tasse de tilleul de tante Prudence n’étaient pas suffisants pour enrayer le mal. Il fallut agir plus énergiquement, appliquer des sinapismes, et, pendant de longues heures, la pauvre enfant souffrit sans interruption, tandis que ses amis, l’âme remplie de sombres pressentiments, souffraient moralement presque autant qu’elle.

Au plus mauvais moment, Charlie, venant apporter un message de sa mère, rencontra Phœbé au bas de l’escalier. Elle tenait à la main un sinapisme qui n’avait produit aucun effet et pleurait à chaudes larmes.

« Chut ! dit-elle, en mettant son doigt sur ses lèvres, ne faites pas tant de bruit.

— Qui est-ce qui est malade ? s’écria Charlie.

— Miss Rose.

— Rose ?… Ce n’est pas possible.

— Elle est très malade. C’est la faute de M. Mac qui l’a fait attendre toute la matinée auprès de la mare. Je vous demande un peu s’il n’aurait pas pu la prévenir ! »

Phœbé était furieuse contre « ces maudits garçons » qui avaient mis sa petite maîtresse bien-aimée dans l’état où elle était.

« J’arrangerai bien Mac tout à l’heure, dit Charlie en serrant les poings. Je lui laverai la tête d’une bonne façon ! Mais, sérieusement, Rose n’est pas gravement malade ?

— Si, répondit Phœbé ; le docteur ne dit plus : Ce n’est qu’un rhume. Il parle de refroidissement, et bientôt ce sera une purésie ! »

Charlie ne put se retenir de rire.

Phœbé s’écria, indignée :

« Comment pouvez-vous avoir le cœur de rire quand elle souffre comme un martyr ! Écoutez et vous ne rirez plus, j’espère ! dit-elle avec un éclair de colère dans ses beaux yeux noirs.

— Oh ! mon oncle, disait la pauvre Rose d’une voix entrecoupée, donnez-moi quelque chose pour me guérir ! Laissez-moi respirer une minute, rien qu’une minute, cela me fait si mal ! »

Et après un instant de silence :

« Ne dites rien à mes cousins, ils trouveraient que je ne suis pas courageuse ! mais je ne puis pas me retenir de pleurer ! »

Charlie, cette fois encore, ne put pas se retenir, mais ce fut de pleurer en l’entendant ; puis, comme les hommes ne doivent pas s’attendrir, pour donner le change à Phœbé, il s’écria en passant son bras sur ses yeux :

« Ôtez donc cette moutarde de dessous mon nez. Cela me pique horriblement.

— C’est bien étonnant, repartit Phœbé ; le docteur a dit qu’elle était éventée et j’allais justement en chercher d’autre chez le pharmacien.

— Je vais y aller, » dit Charlie, saisissant au vol cette occasion de disparaître.

À son retour, toute trace d’émotion était effacée. Il remit ce qu’il tenait à Debby et partit comme une flèche pour « laver la tête » à son cousin Mac. Il s’acquitta si consciencieusement de sa tâche que le malheureux Mac s’imagina qu’il était le meurtrier de Rose, et qu’il se coucha la conscience bourrelée de remords. Le vrai coupable cependant ce n’était pas lui, c’était le malheureux oncle Alec, qui se repentait amèrement de ne s’être pas rendu, au moins pour une fois, à l’avis de tante Myra.

Vers minuit, grâce au talent et à l’énergie du docteur, la fièvre de Rose diminua, et chacun se prit à espérer que ce mieux serait durable. Tante Prudence insista alors auprès de son neveu pour lui faire avaler au moins une tasse de thé et une rôtie, car, dans son anxiété, il en avait oublié le boire et le manger.

Pendant que Phœbé rallumait pour cela le feu de la cuisine, elle entendit frapper deux petits coups contre la fenêtre, et aperçut derrière la vitre une figure pâle et égarée. Elle n’était pas peureuse ; reconnaissant la figure de Mac, elle courut lui ouvrir.

« Que voulez-vous ? lui dit-elle.

— Comment va Rose ? demanda Mac, d’une voix étranglée.

— Elle va mieux, grâce à Dieu.

— Quel bonheur ! sera-t-elle guérie demain ?

— Oh ! non ; Debby dit qu’elle aura au moins une fièvre rhumatismale. Savez-vous qu’on craignait une pe-lu-ré-sie ? » dit Phœbé, en s’appliquait à prononcer « comme il faut » ce mot si difficile.

C’était peine perdue avec Mac qui ne pensait qu’à Rose.

« Ne pourrais-je pas la voir ? demanda-t-il.

— À cette heure-ci ? Vous êtes fou ! »

Mac ouvrit la bouche pour dire je ne sais quoi : un éternuement formidable lui coupa la parole ; son « aptchou » sonore retentit dans toute la maison.

« Il fallait vous retenir, s’écria Phœbé furieuse. Elle dormait. Je suis sûre que vous l’avez réveillée.

— Ce n’est pas ma faute, lui répondit-il en soupirant. Je n’ai vraiment pas de chance.

— Mac, dit alors de docteur Alec, du haut de l’escalier, Rose veut vous parler. »

Mac ne fit qu’un saut jusqu’à son oncle.

« Comment se fait-il que vous soyez là ? demanda celui-ci.

— Charlie m’a dit que c’était moi qui étais cause de la maladie de Rose, et que, si elle mourait, ce serait moi qui l’aurais tuée. Vous comprenez que je ne pouvais pas dormir. Je suis venu savoir de ses nouvelles. Personne ne s’en doute chez nous. »

Une faible voix appela :

« Mac !

— Ne restez pas longtemps, dit l’oncle Alec, il faut qu’elle dorme, »

La petite tête qui reposait sur l’oreiller était bien pâle et le sourire de Rose bien effacé ; la malade était épuisée, mais elle avait deviné les soucis de son cousin et elle tenait à le calmer elle-même,

« Tranquillisez-vous, Mac, lui dit- elle. Je vais mieux. D’ailleurs, si je suis malade, c’est ma faute et non la vôtre. Il fallait être stupide pour vous attendre par un pareil temps ! »

Mac s’empressa de lui expliquer pourquoi il n’était pas venu, de mettre toute la « bêtise » sur son propre compte, et de supplier Rose de ne pas…

Il s’arrêta, se reprit et finit par dire :

« De guérir !

— Ah ! s’écria la petite fille, est-ce que je suis en danger de mort ?

— Oh ! non, mais, vous savez, quelquefois on est plus malade qu’il ne faut, et je n’aurais pas pu m’endormir sans vous avoir demandé pardon ! »

Et, vaincu par son émotion, Mac s’agenouilla devant le lit et cacha ses yeux pleins de larmes dans ses deux mains. Cette douleur muette était si profonde, si sincère, que Rose se pencha vers Mac et l’embrassa tendrement en lui disant :

« J’ai refusé de vous donner un baiser sous le gui, le jour de Noël ; mais c’est volontairement que je le fais aujourd’hui, pour bien vous prouver que je ne vous en veux pas et que je vous aime tout autant qu’auparavant, sinon davantage. »