La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 7

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 66-77).


CHAPITRE VII.

L’enfant de la Maréchaussée.


L’enfant qui, en venant au monde, avait respiré dans son premier souffle l’odeur de l’eau-de-vie du docteur Haggage, fut transmise de génération en génération parmi les pensionnaires, ainsi que l’avait été la tradition relative à leur Père commun. Dans les premiers façon plus positive et plus prosaïque que ne pouvait l’être une tradition, attendu que chaque nouveau pensionnaire se voyait, pour ainsi dire, obligé de prendre dans ses bras la petite fille qui était venue au monde dans la prison.

« Comme de juste, dit le guichetier la première fois qu’on lui montra l’enfant, c’est moi qui dois être son parrain. »

Le doyen y songea un instant d’un air irrésolu, et dit :

« Est-ce que vraiment vous consentiriez à devenir son parrain ?

— Oh ! moi, j’y consens volontiers, répliqua le geôlier, si vous voulez bien m’accepter. »

Il arriva donc que l’enfant fut baptisé, un dimanche, dans l’après-midi, lorsque le geôlier, relevé de sa faction, avait pu quitter sa loge et présenter sa filleule devant les fonts baptismaux de l’église Saint-Georges, où, pour me servir des expressions employées par lui à son retour, il avait, au nom de la petite, renoncé tout de bon à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.

Cette circonstance donna au guichetier de nouveaux droits sur l’enfant, sans compter ceux que lui conférait sa position officielle. Aussi, lorsqu’elle commença à marcher et à parler, il s’attacha de plus en plus à elle. Il lui acheta un petit fauteuil qu’il plaça près du grand garde-feu qui se dressait devant la vaste cheminée de sa loge ; il aimait à avoir l’enfant auprès de lui, lorsqu’il était de garde ; il l’attirait chez lui par l’appât de quelques jouets peu coûteux. L’enfant, de son côté, s’attacha assez à son parrain pour grimper spontanément les marches de la loge à toute heure de la journée. Quand elle s’endormait dans le petit fauteuil, au coin du feu, le guichetier lui couvrait le visage avec son mouchoir ; lorsqu’elle s’y tenait éveillée, habillant et déshabillant une poupée (laquelle ne tarda pas à n’avoir plus rien de commun avec les poupées du monde extérieur ; et tout au plus ressemblait-elle à l’horrible Mme Baugham), il la contemplait avec une extrême douceur du haut de son siège officiel. Témoins de cette conduite, les pensionnaires ne manquaient pas de remarquer tout haut que le guichetier, qui était célibataire, avait manqué sa vocation ; qu’il aurait fait un bon père de famille. Mais celui-ci se contentait de leur répondre : « Merci bien. Non, non, toute réflexion faite, je crois que c’est bien assez de voir ici les enfants des autres. »

À quel âge la précoce petite fille commença-t-elle à se douter que tout le monde n’avait pas l’habitude de vivre sous clef, entouré de murs élevés, couronnés de pointes de fer ? C’est là un point difficile à éclaircir. Mais toujours est-il qu’elle était encore bien, bien petite, lorsqu’elle s’aperçut (je ne saurais dire comment) qu’il fallait toujours lâcher la main de son père sur le seuil de cette porte qu’ouvrait la grande clef de son parrain ; et que, tandis que ses pieds légers étaient libres de franchir cette limite, ceux de son père ne devaient pas la dépasser. Le regard sympathique et compatissant que, toute jeune encore, elle avait commencé à diriger sur son père, fut sans doute un des résultats de cette découverte.

Elle avait un regard sympathique et compatissant pour tout ce qu’elle voyait, mais elle y mêlait quelque chose de protecteur pour le plus ancien des détenus, pour lui tout seul. Ce fut ainsi que l’enfant de la Maréchaussée, l’enfant du doyen des prisonniers, continua, pendant les huit premières années de sa vie, à venir s’asseoir au coin du feu dans la loge de son ami le guichetier, à courir dans la chambre paternelle ou à errer dans la cour de la geôle. Toujours avec un regard compatissant et sympathique pour sa capricieuse petite sœur, pour son paresseux de frère, pour les grands murs vides, pour les jeux des enfants de la prison qui roulaient leurs cerceaux, couraient ou jouaient à cache-cache, choisissant pour but les barreaux de la grille intérieure. Mais cela ne l’empêchait pas, pendant les beaux jours d’été, de rester pensive et étonnée près du grand garde-cendres, à contempler longtemps le ciel à travers les barreaux de la fenêtre, tournant la tête à chaque bande de lumière qui pénétrait dans la loge, pour regarder cet ami invisible qu’elle ne faisait qu’entrevoir comme les autres à travers une grille.

« Tu penses aux prairies, dit un jour le guichetier après l’avoir observée quelque temps, n’est-ce pas ?

— Où est-ce que c’est ? demanda l’enfant.

— Eh mais… c’est… là-bas, ma chère, répondit le guichetier, en brandissant sa clef d’une façon assez vague. À peu près de ce côté-là.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un pour les ouvrir et les fermer ? Les tient-on sous clef ? »

Le guichetier fut pris au dépourvu.

« Sous clef ? répéta-t-il ; mais non, pas en général.

— Sont-elles jolies, Bob ? »

Elle l’appelait Bob [1], à la prière et sur les instances de son ami.

« Ravissantes ! pleines de fleurs ! Il y a des boutons d’or et des marguerites, et des… » Le porte-clefs hésita dans sa nomenclature, ses connaissances botaniques étant fort restreintes… « Et des pissenlits, et toutes sortes de jolies choses.

— Est-ce qu’on s’y amuse beaucoup, Bob ?

— Je crois bien ! répliqua le geôlier.

— Père y est-il jamais allé ?

— Hem ! toussa le guichetier. Oui, oui, il y est allé… quelquefois.

— Est-il bien fâché de ne plus pouvoir y aller ?

— P… pas trop, répondit Bob.

— Ni les autres non plus ? demanda l’enfant, jetant un coup d’œil sur la foule oisive et ennuyée qui se promenait dans la cour. Oh ! est-ce sûr et certain, Bob ?

À cet endroit embarrassant de l’entretien, Bob abandonna la partie et changea de sujet de conversation pour passer à des morceaux de sucre d’orge. C’était toujours sa dernière ressource, lorsqu’il s’apercevait que sa petite amie menaçait de le mettre au pied du mur et de le bloquer dans quelque coin politique, social ou théologique, dont il lui serait impossible de sortir à son honneur. Néanmoins, ce fut là l’origine d’une suite d’excursions dominicales que ces deux étranges compagnons ne tardèrent pas à faire, en se tenant par la main comme une paire de bons amis. Ils avaient coutume de sortir de la loge tous les quinze jours, et de se diriger avec toute la gravité possible vers quelque prairie ou quelque verte allée que le guichetier avait désignée d’avance dans le courant de la semaine, après avoir cherché bien longtemps. Là, l’enfant cueillait de l’herbe et des fleurs qu’elle rapportait avec elle, tandis que le geôlier fumait sa pipe. Plus tard, on visita les jardins publics, où l’on prit du thé, des crevettes, de l’ale et autres friandises ; puis ils revenaient en se donnant la main, à moins toutefois que la petite, plus fatiguée que de coutume, ne se fût endormie sur l’épaule de son parrain.

Même à cette époque, le guichetier se mit à réfléchir profondément sur une question qui lui donna tant de tracas et lui causa tant d’incertitudes qu’il mourut sans la résoudre. Il s’était décidé à léguer à sa petite filleule le fruit de ses économies, et se demanda comment il pourrait s’y prendre pour que sa protégée seule profitât de ce legs. L’expérience qu’il avait acquise durant son séjour dans la prison lui avait si clairement démontré la difficulté qu’il y avait à laisser une somme quelconque à une personne quelconque, de manière qu’elle seule pût y toucher, et la facilité déplorable avec laquelle des mains étrangères parvenaient à en faire leur profit, que, pendant plusieurs années, il soumit cette question épineuse à chaque nouveau procureur ou à toute autre personne du métier qui venait visiter ses clients insolvables.

« Supposons, disait-il, se servant de sa clef officielle pour mieux expliquer son affaire, en l’appuyant sur le gilet de l’homme de loi, supposons qu’un individu ait envie de léguer ses biens à une jeune personne du sexe féminin, et qu’il désire s’y prendre de façon que nul autre qu’elle ne mette jamais la main dans le sac, comment feriez-vous pour lui en garantir la propriété ?

— Il faudrait les mettre sur sa tête par acte régulier, lui répondait le procureur avec complaisance.

— Oui ; mais voyons un peu, poursuivait le porte-clef. Supposons qu’elle ait comme qui dirait un frère ou un père ou un mari, qui serait disposé à mettre le grappin dessus, lorsque ces biens reviendraient à la jeune personne, comment feriez-vous dans ce cas ?

— Les biens étant placés sur la tête de la jeune personne, en son propre et privé nom, les autres n’y auraient pas plus de droit légal que vous, répliquait l’homme du métier.

— Un instant, disait le guichetier ; supposons qu’elle ait le cœur trop tendre et que les autres sachent la retourner comme un gant : où est la loi qui peut empêcher ça ? »

Le légiste le plus profond auquel le guichetier arracha une consultation gratuite fut incapable de citer une loi qui permît de placer des biens d’une façon assez solide pour obvier à l’éventualité supposée. De sorte que le guichetier, après avoir songé toute sa vie, finit, malgré tout, par mourir intestat.

Mais sa mort n’arriva que longtemps après, lorsque sa filleule avait dépassé sa seizième année. Elle avait à peine atteint la moitié de cet âge, lorsque son regard compatissant et sympathique vit son père devenir veuf. À partir de ce moment, l’air de protection que ses yeux étonnés lui avaient toujours exprimé se traduisit par des actions, et l’enfant de la prison se dévoua à un nouveau rôle auprès du Père de la Maréchaussée.

Dans les commencements, une enfant de cet âge ne put guère faire autre chose pour son père que de rester assise auprès de lui, renonçant à vivre plus gaiement dans la loge de son parrain pour tenir compagnie au veuf. Mais ce fut assez pour lui faire si bien prendre l’habitude de la voir près de lui, que sa présence lui devint nécessaire, et qu’il manquait quelque chose au vieillard lorsqu’elle n’était pas là. Voilà la petite porte par où elle passa de l’enfance à l’apprentissage d’un monde chargé de soucis.

Comment, à cette époque reculée de sa vie, son regard compatissant jugea-t-il le père, la sœur, le frère qui habitaient la même prison ? Plut-il à Dieu de ne lui dévoiler qu’une faible partie de la triste vérité ? Ce sont là des secrets qui sont enterrés avec bien d’autres mystères. Il suffit de savoir qu’elle fut inspirée du désir de devenir quelque chose que ses proches n’étaient pas, quelque chose d’actif et de laborieux, et cela par amour pour eux et pour pouvoir leur venir en aide. Appellerons-nous cela de l’inspiration ? Oui ! Nous parlons bien de l’inspiration d’un poëte ou d’un prêtre ; pourquoi ne pas lui donner le même nom chez un cœur poussé par l’amour et le dévouement à remplir la plus humble des missions dans le plus humble pèlerinage de la vie ?

C’est là que, sans ami sur cette terre pour l’aider, ni même pour la voir, sauf son étrange compagnon ; sans même posséder aucune connaissance des plus simples usages journaliers des membres de la communauté libre qui vit en dehors des prisons ; venue au monde et élevée dans une situation sociale qui semblerait encore une position fausse, même devant les positions les plus fausses connues de l’autre côté de ces murs élevés ; s’abreuvant dès l’enfance à un puits dont les eaux avaient une souillure qui leur était propre, un goût malsain et corrompu, c’est là que l’enfant de la Maréchaussée commença à devenir une femme.

Peu importe le nombre de ses méprises et de ses découragements, les moqueries (faites sans méchanceté, mais cruellement senties) que lui valurent sa jeunesse et sa taille exiguë ; peu importe la conscience qu’elle avait elle-même de ses apparences enfantines et de sa faiblesse, même lorsqu’il s’agissait de soulever ou de porter la moindre chose, ses fatigues, ses défaillances, ses larmes cachées ; elle continua ses efforts jusqu’au moment où on la regarda comme un personnage utile et même indispensable. Ce moment arriva. Elle prit la place de l’aînée des trois enfants, sans en avoir les priviléges ; elle devint le chef de cette famille tombée, dont elle portait concentrées au fond de son cœur toutes les inquiétudes et toutes les hontes.

À treize ans, elle pouvait lire et tenir des comptes ; c’est-à-dire qu’elle pouvait inscrire le nom et le prix des articles de première nécessité dont la famille avait besoin, et la somme qui lui manquait pour les acheter. De temps à autre, elle avait trouvé moyen de se rendre, par échappées de quelques semaines consécutives, à une école du soir tenue en dehors de la prison, et de faire envoyer son frère et sa sœur à d’autres pensions, où les deux enfants allèrent, par boutades irrégulières, pendant trois ou quatre années. Il n’y avait aucune espèce d’instruction pour eux à la maison ; mais la jeune fille savait bien, personne ne le savait mieux qu’elle, qu’un homme assez abattu pour être devenu le Père de la Maréchaussée ne pouvait guère servir de père à ses propres enfants.

À ces tristes moyens d’éducation, elle en ajouta un autre dont elle était l’unique inventeur. Un jour, parmi la foule hétérogène des prisonniers, apparut un maître de danse. La sœur aînée paraissait avoir une vocation pour la danse, qu’elle désirait vivement apprendre. À l’âge de treize ans, l’enfant de la Maréchaussée se présenta devant le professeur, un petit sac à la main, et formula son humble pétition.

« S’il vous plaît, monsieur, je suis née ici.

— Oh ! c’est vous qui êtes la petite demoiselle, hein ? répondit le maître de danse examinant la taille exiguë de l’enfant et son visage levé vers lui.

— Oui, monsieur.

— Et que puis-je faire pour vous ?

— Rien pour moi, monsieur, merci bien, reprit l’enfant défaisant d’un air inquiet les cordons du petit sac ; mais si vous vouliez bien pendant que vous resterez ici, donner des leçons à ma sœur… à bon marché…

— Mon enfant, je lui donnerai des leçons pour rien, » interrompit le maître de danse en refermant le sac.

Or, ce maître de danse était bien le meilleur enfant qui fût jamais arrivé de pirouette en pirouette jusqu’à la prison pour dettes, et il tint parole.

La sœur aînée montra tant de dispositions pour la chorégraphie, et les loisirs du professeur étaient si abondants (il lui fallut quelque chose comme trois mois pour balancer ses créanciers, faire un chassé croisé avec les syndics et en avant deux avec ses occupations habituelles), que l’élève fit de merveilleux progrès. Le professeur fut même si fier de ces progrès rapides et si désireux d’en fournir des preuves, avant son départ, à une société d’amis intimes choisis parmi l’aristocratie des détenus, qu’on profita d’un temps favorable pour exécuter un menuet de la cour. Cette représentation eut lieu en plein air, à six heures du matin, dans le promenoir des pensionnaires (aucune des chambres de la communauté n’ayant les dimensions voulues), et on parcourut tant de surface et les pas furent exécutés avec tant de conscience, que le maître de danse, qui était obligé en outre de jouer de la pochette en dansant, en était tout essoufflé.

Le succès de ce début, qui engagea le professeur à continuer ses leçons après qu’on eut levé son écrou, encouragea la sœur de la débutante. Elle guetta et attendit pendant des mois entiers l’arrivée d’une couturière. Enfin, elle vit venir une modiste, et elle se présenta cette fois pour son propre compte.

« Pardon, madame, dit-elle, entr’ouvrant timidement la porte de la modiste, qu’elle trouva dans son lit toute en larmes ; mais je suis née ici. »

Il faut croire que la première personne dont on entendait parler dès qu’on mettait le pied dans la geôle, c’était elle ; car la modiste se souleva dans son lit, en lui disant, tout comme avait fait le maître de danse :

« Oh ! c’est vous qui êtes l’enfant ?

— Oui, madame.

— Je suis fâchée de n’avoir rien à vous donner, reprit la modiste, secouant la tête.

— Ce n’est pas pour cela que je viens. S’il vous plaît, madame, je voudrais apprendre la couture.

— Pourquoi voulez-vous apprendre un pareil état, répondit la modiste, avec un exemple tel que moi devant les yeux ? Cela ne m’a pas servi à grand’chose, vous voyez.

— Je vois bien que tous ceux qui viennent ici n’ont pas trouvé grand secours dans leur état, répondit-elle dans sa simplicité ; mais c’est égal, je voudrais apprendre tout de même.

— Je crains que vous ne soyez trop faible, voyez-vous ? objecta la modiste.

— Je ne crois pas que je sois faible, madame.

— Vous êtes si petite, ma mie ! Car vous êtes extrêmement petite, voyez-vous ?

— Oui, j’ai peur d’être bien petite en effet, » répondit l’enfant de la prison ; et elle commença à sangloter en songeant à ce malheureux défaut qui venait si souvent contrecarrer ses bonnes intentions.

La modiste (car elle n’était ni morose ni méchante ; elle n’était que de mauvaise humeur de sa nouvelle situation et de son nouveau domicile) fut touchée de la voir si patiente et si douce ; elle mit de la bonne volonté à l’accueillir, et fit bientôt de son élève docile et zélée une ouvrière très adroite.

À la même époque précisément, le doyen des détenus commençait à se montrer sous un nouveau jour. Plus il était paternel envers les prisonniers, plus il se trouvait réduit à compter sur les contributions volontaires de sa changeante famille, et plus il tenait à se poser en gentilhomme ruiné. Avec la même main qui, une demi-heure auparavant, avait empoché l’écu de trois francs dont on lui avait fait hommage, il essuyait les larmes qui inondaient ses joues, dès qu’on disait devant lui que ses filles étaient obligées de gagner leur pain. L’enfant de la prison, en sus de ses autres soucis journaliers, eut donc celui d’entretenir la fiction élégante qu’ils vivaient tous en mendiants comme il faut.

La sœur aînée se fit danseuse. Il existait dans la famille un oncle ruiné… ruiné par son frère, le Père de la Maréchaussée, et ne sachant pas plus que ce dernier ni comment ni pourquoi, mais acceptant le fait comme une nécessité : c’est lui qui dut devenir le protecteur de sa nièce. Homme d’une nature simple et timide, il n’avait pas paru affecté de la perte de sa fortune, lorsque cette calamité l’avait frappé. Seulement il renonça à se laver le jour où il apprit la triste nouvelle, et commença, par cette économie, la suppression de tout luxe dans son régime. Au temps de ses beaux jours, il avait fait d’assez mauvaise musique d’amateur, et, lorsqu’il fit faillite avec son frère, il s’avisa de jouer, pour vivre, du cornet à piston dans l’orchestre d’un petit théâtre. Sa nièce y devint une des danseuses de la localité qui le comptait déjà lui-même parmi ses ornements, longtemps avant qu’elle vînt y prendre l’humble rang qu’elle y occupait ; et il avait accepté la tâche de lui servir d’escorte et de cavalier, absolument comme il aurait accepté une maladie, un héritage, un festin, la faim, en un mot comme il aurait accepté toute chose… hormis le savon dont il ne voulait toujours pas entendre parler.

Pour obtenir à la sœur aînée la permission de gagner ses très modestes appointements hebdomadaires, l’enfant de la Maréchaussée fut obligée de manœuvrer avec adresse auprès du Père : il fallut la croix et la bannière.

« Fanny ne va plus demeurer avec nous pour le moment, père. Elle passera ici une bonne partie de ses journées, mais elle demeurera en ville avec notre oncle.

— Tu m’étonnes ! Et pourquoi ce changement ?

— Je crois que notre oncle a besoin de quelqu’un pour lui tenir compagnie. Il a besoin qu’on le soigne et qu’on s’occupe de lui.

— Besoin de compagnie ? Mais il passe presque tout son temps ici, où tu le soignes et t’occupes de lui, beaucoup plus que ne le fera jamais ta sœur. Vous êtes toujours sorties, l’une et l’autre, toujours dehors. »

Ceci n’était pas dit sévèrement ; c’était seulement pour entretenir la fiction qu’il n’avait pas la moindre idée qu’Amy elle-même allât travailler en journée.

« Mais nous sommes toujours enchantées de revenir, père ; voyons, n’est-ce pas ? Et quant à Fanny, outre qu’elle soignera notre oncle, il vaut peut-être mieux pour elle qu’elle ne demeure pas constamment ici. Elle n’y est pas née comme moi, tu sais, père.

— Allons, Amy, allons. Je ne comprends pas tout à fait ton raisonnement ; mais il est naturel, Je suppose, que Fanny aime la promenade, et que tu ne la détestes pas non plus. Ainsi donc, ma chère, toi et Fanny et ton oncle, vous ferez ce que bon vous semble. Soit, soit. Je ne me mêle de rien ; ne vous occupez pas de moi. »

Il fallut ensuite s’occuper de faire sortir son frère de la prison, l’arracher à la survivance des commissions de Mme Baugham, et à l’échange des phrases d’argot qu’il apprenait avec les camarades d’une honnêteté problématique que lui procuraient un pareil séjour et une pareille profession. Ce ne fut pas là la tâche la plus facile d’Amy. Il n’avait que dix-huit ans ; mais il était déjà si bien résigné à vivre au jour le jour et sou à sou, qu’il aurait bien continué ce métier-là jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Il n’entra par malheur personne dans la prison dont il pût apprendre quelque bon état, et la petite sœur ne sut lui découvrir d’autre patron que son vieil ami, son parrain.

« Cher Bob, dit-elle un jour, que deviendra notre pauvre Tip ? »

Il s’appelait Édouard ; mais Ned, le diminutif de ce nom, était transformé, je ne sais pourquoi, en Tip, dans le royaume de la geôle.

Bob avait une opinion personnelle bien arrêtée relativement à la destinée future du pauvre Tip, et, dans son désir d’empêcher l’accomplissement de cette opinion prophétique, il était allé jusqu’à demander à Tip, d’une façon adroite et détournée, si un jeune homme comme lui ne ferait pas bien de prendre la clef des champs et de servir son pays, l’habit rouge sur le dos. Mais Tip l’avait remercié. Il aimait mieux, disait-il, ne pas servir son pays.

« Eh bien, ma chère, répondit Bob, il faut voir à en faire quelque chose. Si j’essayais de le placer chez un homme de loi ?

— Ce serait si bon de votre part, Bob ! »

À dater de ce moment, Bob eut une question de plus à adresser aux gens du métier qui allaient et venaient dans la Maréchaussée pour les affaires de leurs clients. Il posa celle-ci avec tant de persévérance, qu’un siège peu rembourré et douze shillings par semaine furent mis enfin à la disposition de Tip dans un grand palladium national, la cour du palais, qui figurait alors sur la liste fort longue des éternelles sauvegardes de la dignité et du salut d’Albion, dont quelques-unes ont disparu sans que le pays s’en porte plus mal pour cela.

Tip languit dans les sombres cours de Clifford’s-Inn [2] pendant six mois ; puis, à l’expiration de ce laps de temps, il revint un soir, d’un air flâneur, les mains dans les poches, et fit remarquer, comme en passant, à sa sœur qu’il ne retournerait plus à son bureau.

« N’y plus retourner ? dit la pauvre enfant, qui, au milieu de ses inquiétudes, ne manquait jamais de faire des calculs et des projets au profit de Tip.

— J’en suis tellement fatigué, annonça Tip, que je l’ai planté là. »

Tip se fatiguait de tout. Sa sœur avait beau faire et varier ses tentatives d’apprentissage, il revenait toujours flâner à la geôle et reprendre la survivance de la bonne petite Mme Baugham, sa seconde mère. Dans l’intervalle, avec l’aide du digne guichetier, elle le fit entrer dans un entrepôt ; chez un maraîcher ; chez un marchand de houblon ; chez un homme de loi, pour la seconde fois ; chez un commissaire-priseur ; chez un brasseur ; chez un agent de change ; chez un propriétaire de voitures ; dans un roulage ; encore chez un homme de loi, pour la troisième fois ; dans un chantier ; chez un quincaillier ; dans le commerce du poisson ; dans le négoce des fruits et dans les docks. Mais à peine Tip était-il entré quelque part qu’il en sortait fatigué, annonçant qu’il avait planté là son nouvel établissement. Partout où il allait, ce Tip prédestiné semblait emmener avec lui les murs de la prison et les dresser autour de lui dans chacune de ses nouvelles professions, rôdant dans l’espace restreint que limitaient ces murs imaginaires, avec ses vieilles allures indolentes, irrésolues, ayant toujours l’air de traîner la savate, quelle que fût sa chaussure, jusqu’au moment où les murs réels et indestructibles de la prison exerçaient de nouveau sur lui leur puissance fascinatrice et le rappelaient au milieu des détenus. Néanmoins, la courageuse petite sœur avait tellement pris à cœur de sauver son frère, que, tandis que Tip essayait ces incarnations plus nombreuses que celles de Vichnou, elle finit, à force de privations et de travail, par amasser de quoi payer son passage au Canada. Lorsque Tip fut fatigué de ne rien faire, il fut assez aimable pour consentir à s’embarquer pour le Canada. Et il y eut dans le cœur de la petite mère bien du chagrin de le voir s’éloigner ; mais bien de la joie de songer qu’elle avait enfin réussi à le mettre en bon chemin.

« Dieu te bénisse, cher Tip. Ne sois pas trop fier pour venir nous voir quand tu auras fait fortune.

— N’a pas peur ! » répondit Tip, et il partit.

Mais il n’alla pas jusqu’au Canada ; en un mot, il s’arrêta à Liverpool. Après avoir fait le trajet de Londres à ce port de mer, il se trouva si disposé à planter là le bâtiment, qu’il se décida à s’en revenir à pied. Ayant mis ce projet à exécution, il se présenta devant sa sœur, un mois après son départ, en haillons, sans souliers à ses pieds, plus fatigué que jamais.

Autre reprise de la survivance de Mme Baugham, mais cela ne dura pas longtemps ; il se procura lui-même une occupation, et annonça cette grande nouvelle à sa petite sœur.

« Amy, j’ai trouvé un emploi.

— Bien vrai, Tip ?

— N’a pas peur, cette fois. Ça va marcher maintenant. Tu n’as plus besoin de t’inquiéter de moi, ma bonne petite vieille.

— Quel emploi as-tu trouvé, Tip ?

— Tu connais de vue mon ami Slingo ?

— Tu ne veux pas parler de cet homme qu’on nomme le marchand ?

— Si, parbleu ! On lève son écrou lundi prochain et il m’emmène.

— Quelle marchandise vend-il, Tip ?

— Des chevaux. N’a pas peur ! ça va marcher maintenant, Amy. »

Elle le perdit de vue pendant quelques mois et ne reçut de ses nouvelles qu’une seule fois. Le bruit courut parmi les détenus les plus anciens qu’on avait aperçu Tip dans Moorsfields, à une vente montée par des escrocs, où il figurait en qualité de compère ; c’était lui qui faisait semblant d’acheter du plaqué pour de l’argenterie massive et de solder ses achats en billets de banque avec une édifiante libéralité. Un soir elle travaillait toute seule, debout auprès de la croisée, mettant à profit le crépuscule qui rôdait encore au haut des murs, lorsque Tip ouvrit la porte et entra.

Elle l’embrassa et lui souhaita la bienvenue ; mais elle n’osa lui adresser aucune question. En la voyant inquiète et craintive, il parut éprouver du repentir.

« J’ai bien peur, Amy, que tu ne sois vraiment fâchée cette fois. Parole d’honneur !

— Ne dis pas cela, Tip ; ça me fait de la peine. Te voilà donc revenu encore une fois ?

— Mais… oui.

— Comme je n’espérais pas que l’emploi que tu as trouvé pût te convenir longtemps, je suis moins surprise et moins chagrinée que je ne l’aurais été sans cela, Tip.

— Ah ! mais je ne t’ai pas tout dit.

— Comment, tout ?

— Allons, ne prends pas cet air effrayé. Non, Amy, je ne t’ai pas tout dit. Je suis revenu, comme tu vois ; mais… ne prends donc pas cet air effrayé… aujourd’hui je fais ma rentrée ici dans ce qu’on peut appeler un nouveau rôle. Je n’y figure plus sur la liste des volontaires ; me voilà incorporé dans les troupes régulières.

— Oh ! Tip, tu ne veux pas dire que tu es prisonnier ! Non, non, n’est-ce pas Tip ?

— Mais je ne veux rien dire du tout, répondit Tip à contre-cœur ; seulement, si tu ne me comprends pas à demi-mot, que veux-tu que je fasse ? Je suis coffré pour quarante misérables guinées. »

Pour la première fois depuis bien des années, Amy succomba sous le poids de ses épreuves. Elle s’écria, en élevant ses mains jointes au-dessus de sa tête, que leur père en mourrait de chagrin s’il venait jamais à le savoir ; et elle tomba aux pieds de ce mauvais garnement.

Tip eut beaucoup moins de peine à faire revenir sa sœur à elle que sa sœur n’en eut à le convaincre que, si le doyen des détenus venait à apprendre la vérité, il en serait tout bouleversé. La chose était incompréhensible pour Tip : ce ne pouvait être, selon lui, qu’une idée purement fantastique. Ce fut enfin pour contenter ce qu’il regardait comme un caprice, qu’il finit par céder aux prières d’Amy, appuyées par celles de la sœur aînée et de l’oncle. Comme ce n’était pas la première fois qu’il revenait au gîte, on n’eut pas besoin d’autre formalité pour expliquer au père ce nouveau retour. Les détenus, qui comprenaient mieux que Tip la nécessité de cette pieuse fraude, gardèrent loyalement le secret.

Voilà l’existence, voilà la biographie de l’enfant de la Maréchaussée jusqu’à sa vingt-deuxième année. Avec une affection inépuisable pour cette misérable cour et ce misérable corps de bâtiment qui étaient sa patrie et son domicile, elle passait et repassait pourtant maintenant dans la geôle d’un air modeste et effrayé : car son instinct de femme lui disait qu’on la montrait toujours comme une curiosité aux regards des nouveaux venus. Depuis qu’elle avait commencé à travailler en ville, elle avait cru nécessaire de ne pas dire où elle habitait et d’aller et venir aussi secrètement que possible entre la libre cité et la grille de fer, en dehors de laquelle elle n’avait pas couché une seule fois depuis qu’elle était au monde. Ce mystère dont elle se voyait obligée de s’entourer augmenta sa timidité naturelle, et son pas léger et sa taille mignonne semblaient glisser à regret dans les rues populeuses où il lui fallait passer.

Elle ne connaissait que trop les misères et les nécessités de la vie, mais elle était aussi innocente pour tout le reste que dans sa première enfance. Innocente, oui, toujours innocente et pure au milieu de ce brouillard derrière lequel elle entrevoyait son père, et des eaux troubles de cette rivière vivante qui coulait à travers la prison, se renouvelant sans cesse.

Voilà l’existence, voilà la biographie de la petite Dorrit qui, au moment où nous parlons, retourne chez elle par une triste soirée de septembre, suivie de loin par Arthur Clennam. Voilà l’existence, voilà la biographie de la petite Dorrit, que nous voyons tourner au coin de London-Bridge, traverser ce pont, retourner sur ses pas, continuer son chemin jusqu’à l’église Saint-Georges, retourner une seconde fois assez brusquement sur ses pas, et disparaître comme une ombre à travers la grille extérieure et la petite cour de la prison de la Maréchaussée.



  1. Petit nom pour Robert.
  2. Corps de bâtiments occupés presque exclusivement par des hommes de loi, et où se trouvait la cour du palais mentionnée plus haut. (Note du traducteur.)