La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 3

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 28-40).


CHAPITRE III.

Chez soi.


La scène se passe à Londres, par une soirée sombre, étouffante et comme moisie. Mille cloches agaçantes appellent les fidèles à l’église, sur tous les degrés de dissonance, en dièse et en bémol, folles et sonores, lentes et rapides, tirant toutes de hideux échos des amas de briques et de plâtre que l’on appelle des maisons. Mille rues attristées et repentantes, revêtues d’un cilice de suie, plongent dans un désespoir affreux l’âme des gens que l’ennui condamne à regarder par les fenêtres. Dans chaque rue, presque dans chaque allée, presque à chaque détour, quelque cloche désolée s’ébranle, s’agite par mouvements saccadés, et retentit comme si la peste avait envahi la ville et que les tombereaux fussent en tournée pour ramasser les morts. Tout ce qui eût pu fournir le moindre délassement à une population excédée de travail est verrouillé et enfermé à triple tour. Pas de tableaux, pas d’animaux inconnus, ni fleurs ni plantes rares, pas de merveille de l’ancien monde, soit naturelle, soit imitée. Tout est sanctifié avec une rigueur si éclairée, que les vilains dieux des mers du Sud renfermés dans le musée de Londres peuvent se figurer, si bon leur semble, qu’ils sont retournés à domicile. Rien à voir que des rues, des rues, des rues ! Rien à respirer que des rues, des rues, des rues ! Rien qui puisse changer un peu et rafraîchir l’esprit usé par la fatigue ! Le travailleur épuisé n’a qu’une seule manière d’employer son temps : c’est de comparer la monotonie de son jour de repos avec la monotonie des six jours précédents, de songer à la triste existence qu’il a menée, et de tirer de là la meilleure conclusion possible… ou la plus mauvaise, selon toute probabilité.

C’est à cet heureux moment, si propice aux intérêts de la religion et de la morale, que M. Arthur Clennam, récemment arrivé de Marseille par la route de Douvres, et déposé par la voiture de Douvres devant l’hôtel de la Fille aux yeux bleus, était assis à la croisée d’un café de Ludgate-Hill. Il se voyait entouré de dix mille maisons respectables, qui contemplaient les rues qu’elles formaient avec un regard aussi sombre que si chacune d’elles eût servi de domicile à ces dix jeunes gens des Mille et une Nuits qui, chaque soir, se noircissaient le visage pour gémir sur leur sort fatal. Il se trouvait entouré de cinquante mille repaires dont les habitants menaient une vie si malsaine, que l’eau fraîche qu’ils montaient la samedi soir dans leurs chambres trop peuplées était putride le dimanche matin ; ce qui n’empêchait pas milord (leur représentant à la chambre des communes) de s’étonner grandement qu’ils ne voulussent pas dormir, du samedi soir au dimanche matin, en compagnie de leur provision de viande de boucherie [1]. Des lieues entières de puits étouffants, de véritables citernes singeant des maisons, où les habitants tiraient la langue faute d’air, s’étendaient au loin vers tous les points de la boussole. Un égout infect et meurtrier, qui aurait dû être une belle et fraîche rivière, coulait et refluait au cœur même de la ville. Quel besoin profane pouvaient éprouver un million d’individus qui travaillaient six jours de la semaine, au milieu de ces objets dignes de charmer des bergers d’Arcadie, dont la délicieuse uniformité les poursuivait depuis le berceau jusqu’à la tombe ? Quel besoin profane de changement voulez-vous qu’ils éprouvent le septième jour ? Il est clair qu’ils ne peuvent avoir besoin que de la surveillance d’un bon policeman.

M. Arthur Clennam, assis à la fenêtre d’un café de Ludgate-Hill, comptait les tintements d’une cloche voisine, dont il faisait malgré lui des refrains et des flonflons, tout en se demandant combien de malades ces cloches pouvaient tuer dans l’espace d’une année. À mesure que l’heure du service divin approchait, les changements d’intonation rendaient le bruit de plus en plus intolérable. Au début de cet appel, qui dure un quart d’heure, la cloche fut d’une importunité vive et implacable, et convoqua la populace avec une volubilité extrême. « Venez à l’église, disait-elle, venez à l’église, venez à l’église ! » Cinq minutes après, elle commença à se douter que les fidèles seraient peu nombreux, et elle cria lentement et d’un ton de mauvaise humeur : « Ils ne viendront pas, ils ne viendront pas, ils ne viendront pas ! » Au bout de dix minutes, ayant perdu tout espoir, elle ébranla chaque maison du voisinage, pendant trois cents secondes, à une vibration par seconde, laquelle ressemblait à un gémissement plaintif, « Dieu soit loué ! » dit Clennam, lorsque l’heure sonna et que la cloche se fut arrêtée.

Mais ce bruit avait réveillé en lui le souvenir d’une longue suite de bien tristes dimanches, dont la procession ne voulut pas s’arrêter en même temps que la cloche, et continua sa marche.

« Que le ciel me pardonne, dit-il, et à ceux qui m’ont élevé ! m’a-t-on assez fait prendre en grippe ce jour-là ! »

Il revit le lugubre dimanche de son enfance, où il se tenait assis les mains devant lui, presque hébété par une affreuse petite brochure qui commençait ses débats avec le pauvre enfant en lui demandant en manière de titre : « Pourquoi il courait tout droit à la perdition ? » (curiosité impertinente que le lecteur, qui portait encore une robe et des caleçons, n’était vraiment pas à même de satisfaire), et qui, afin de se rendre plus attrayante pour un jeune esprit, contenait à chaque seconde ligne une parenthèse renfermant un renvoi, semblable à un hoquet, à la 2 ép. Thess. c. III, 6 et 7[2]. Puis il revit les dimanches endormants de sa vie d’écolier, où un piquet de maîtres d’études le conduisait à l’église trois fois dans les vingt-quatre heures, comme un déserteur militaire, enchaîné moralement à un écolier du même âge ; ah ! qu’il eût volontiers alors donné deux des sermons indigestes qu’on l’obligeait à avaler, en échange d’une once on deux de plus de ce mouton de qualité inférieure qui formait sa principale nourriture physique ! Puis il revit les dimanches interminables de sa jeunesse, où sa mère, au visage toujours sévère, au cœur toujours inexorable, se tenait toute la journée derrière une grande Bible, comme si de tous les livres c’était celui-là qu’il fallût choisir pour bannir la bonne humeur, les affections naturelles et les douces relations de la famille. On aurait pu deviner la façon dont la lectrice interprétait l’Écriture, rien qu’à voir la reliure du livre, dure, nue et roide. La couverture en était encadrée d’un seul ornement renfoncé qui imitait les anneaux d’une chaîne, et le relieur avait embelli la tranche d’éclaboussures d’un rouge courroucé. Puis il revit, en sautant un court intervalle, les dimanches haineux où, sombre et maussade, il demeurait immobile sur son siège pendant toute la tardive longueur du jour, gardant au fond du cœur un sentiment vindicatif, et ne comprenant pas plus le sens véritable de la salutaire histoire renfermée dans le Nouveau Testament, que s’il eût été élevé par des sauvages idolâtres. Toute une légion de dimanches, dont chacun était un jour d’amertume inutile et de chagrin, passa lentement en revue devant les yeux de sa mémoire.

« Pardon, m’sieu, dit un garçon actif, en frottant la table. Voulez-vous voir vot’ chamb’ à coucher ?

— Oui. C’est justement ce que j’allais vous demander.

— Madame ! cria le garçon, m’sieu à la malle numéro sept demande à voir sa chambre à coucher.

— Attendez ! dit Clennam, sortant de sa rêverie. Je ne songeais pas à ce que je disais ; je vous ai répondu machinalement. Je ne couche pas ici. Je vais chez moi.

— Très-bien, m’sieu ! Madame, m’sieu à la malle numéro sept couche pas ici. S’en va chez lui. »

M. Clennam resta au même endroit, tandis que le jour baissait, regardant les sombres maisons en face, et songeant que, si les âmes incorporelles des anciens habitants pouvaient revoir leurs domiciles terrestres, elles devaient se trouver bien malheureuses d’avoir jamais été condamnées à loger dans de pareilles prisons. Par fois une ombre apparaissait derrière la vitre ternie d’une croisée, et disparaissait dans l’obscurité, comme si elle avait vu de la vie tout ce qu’il lui en fallait, et qu’elle s’en retournât plus ou moins satisfaite au pays des revenants. Bientôt la pluie commença à tomber en lignes obliques entre lui et ces maisons, et les piétons commencèrent à se rassembler à l’abri du passage d’en face, avançant de temps à autre la tête pour regarder d’un œil désespéré le ciel, d’où la pluie tombait plus abondante et plus rapide. Puis des parapluies ruisselants, des jupons crottés et la boue se montrèrent à leur tour. Que faisait cette boue auparavant, et d’où diable venait-elle ? C’est ce que personne n’aurait pu dire. Mais elle parut se former en un clin d’œil, comme se forme un rassemblement, et ne demander que cinq minutes pour éclabousser tous les enfants d’Adam. Voilà l’allumeur de réverbères qui fait sa ronde ; et à mesure que la flamme jaillit à son approche, elle paraît tout étonnée vraiment qu’on lui permette d’éclairer une scène aussi triste.

M. Arthur Clennam prit son chapeau, boutonna son habit et sortit. À la campagne, la pluie eût développé mille fraîches senteurs, et chaque goutte brillante eût réveillé dans l’esprit du promeneur, sous quelque belle forme, l’idée de la végétation et de la vie. Dans la grande ville, elle ne développa que des odeurs rances et infectes, dont elle portait l’offrande aux ruisseaux de Londres en un tribut malsain, tiède, sale et ignoble.

Il passa devant l’église Saint-Paul et descendit, par un angle prolongé, presque jusqu’aux bords de la Tamise, en traversant ces rues tortueuses et penchées qui vont de Cheapside à la rivière, devenant de plus en plus tortueuses et penchées à mesure qu’elles s’en rapprochent. Passant ensuite devant l’hôtel moisi d’une honorable corporation aujourd’hui oubliée, puis devant les croisées illuminées d’une église déserte qui semblait attendre quelque aventureux Belzoni pour y déterrer son histoire ; puis devant des magasins et des entrepôts silencieux ; puis au travers d’une ruelle étroite conduisant à la rivière, où une méchante petite affiche, trouvé noyé, pleurait sur le mur humide, il atteignit enfin la maison qu’il cherchait, une vieille maison de brique, si sombre qu’elle paraissait presque noire, isolée derrière une grille. Devant la maison il y avait une cour carrée, où dépérissaient deux ou trois arbrisseaux et une pelouse, aussi incultes (et ce n’est pas peu dire) que la grille qui les protégeait était rouillée ; derrière, on voyait un amas confus de toits. C’était une maison double en profondeur, avec des croisées longues, étroites, lourdement enchâssées. Bien des années auparavant elle s’était mis dans la tête de se laisser glisser jusqu’à terre ; on l’avait étayée, et elle s’appuyait encore sur une demi-douzaine de ces béquilles gigantesques, qui, rongées par l’intempérie des saisons, noircies par la fumée de charbon, couvertes de mauvaises herbes, servaient de gymnase à tous les chats du voisinage, et ne paraissaient plus former un appui bien rassurant.

« Rien n’est changé, dit le voyageur, s’arrêtant pour regarder autour de lui ; aussi sombre et aussi triste que jamais. Voilà encore à la croisée de ma mère cette lumière qui jamais, je crois, n’a cessé de brûler depuis l’époque où je revenais de la pension deux fois par an, et où je traînais ma malle par-dessus ces pavés. Allons, allons ! »

Il alla à la porte, qui était abritée par une marquise de bois sculpté, représentant, sur des serviettes drapées en festons, des têtes d’enfants hydrocéphales, et dessinée d’après un modèle architectural fort admiré autrefois. Il frappe. Un pas traînant se fait bientôt entendre sur les dalles de l’antichambre, et la porte est ouverte par un vieillard courbé et momifié, sauf les yeux d’un vif perçant.

Il tenait à la main un chandelier, qu’il souleva un moment pour que la lumière aidât ces yeux perçants.

« Ah ! c’est M. Arthur, dit-il, sans émotion aucune : vous voilà enfin arrivé ? Entrez. »

M. Arthur entra et referma la porte.

« Vous avez pris du corps et de l’embonpoint, dit le vieillard, se retournant pour le regarder après avoir de nouveau soulevé la lumière et secoué la tête ; mais vous ne valez pas encore votre père, ni même votre mère.

— Comment va-t-elle, ma mère ?

— Elle va toujours de même. Elle garde la chambre, quand elle n’est pas forcée de garder le lit ; elle n’a pas quitté sa chambre quinze fois en quinze années, Arthur. »

Ils étaient entrés dans une salle à manger pauvre et mesquine. Le vieillard avait posé le chandelier sur la table ; le coude droit appuyé sur la main gauche, il caressait son menton de parchemin, tout en regardant le visiteur. Le visiteur lui tendit la main. Le vieillard la prit assez froidement ; il paraissait préférer sa mâchoire, et il y revint aussitôt qu’il put.

« Je doute que votre mère soit bien aise d’apprendre que vous avez voyagé un dimanche, Arthur, dit-il en hochant la tête d’un air sagace.

— Vous ne voulez sans doute pas que je m’en retourne ?

— Qui moi ? moi ? Je ne suis pas le maître. Il ne s’agit pas de ce que je veux. J’ai servi de plastron entre votre père et votre mère pendant bien des années ; je n’ai pas envie de servir de plastron entre votre mère et vous.

— Voulez-vous lui dire que je suis revenu ?

— Oui, Arthur, oui ; oh ! certainement ! Je vais lui dire que vous êtes revenu. Voulez-vous bien attendre un moment ? Vous ne trouverez rien de changé ici. »

Il prit un autre chandelier dans une armoire, l’alluma, laissa le premier sur la table, et alla exécuter sa commission. C’était un petit vieillard chauve, vêtu d’un gilet et d’un habit noirs à collet montant, d’une culotte de velours gris et de longues guêtres de même étoffe. Grâce à ce costume équivoque, il pouvait passer à volonté pour un commis ou pour un domestique ; et en effet il remplissait depuis longtemps l’une et l’autre de ces fonctions. En fait d’ornement, il ne portait qu’une montre plongée dans les profondeurs de la poche destinée à cet usage au moyen d’un vieux ruban noir, auquel était amarrée tout au bout une clef de cuivre ternie, espèce de bouée de sauvetage qui indiquait l’endroit où la montre avait coulé à fond. Il avait la tête de travers, et se mouvait tout d’un côté, avec une certaine démarche d’écrevisse qui donnait à penser que ses fondations avaient cédé à la même époque que celles de la maison, et qui faisait regretter qu’on ne l’eût pas étayé de la même façon.

« Que je suis faible ! dit Arthur Clennam, lorsque son guide eut disparu ; je me sens presque envie de pleurer de cet accueil, mol qui n’ai jamais été habitué à autre chose, et qui sais bien que je ne dois pas m’attendre à autre chose ! »

Non-seulement il en avait envie, mais il le fit. Ce ne fut que la faiblesse passagère d’une nature désillusionnée dès l’enfance, mais qui n’avait pas encore renoncé à toutes ses aspirations, à toutes ses espérances. Il maîtrisa son émotion, prit le chandelier et examina la salle. Pas un des vieux meubles n’avait changé de place : les Sept plaies de l’Égypte, encadrées et sous verre, étaient toujours accrochées à la muraille, seulement un peu plus ternies qu’autrefois par la fumée et les mouches, ces deux autres plaies de Londres. Le vieux cabaret, avec rien dedans, doublé de plomb, et qui avait l’air d’une sorte de cercueil à compartiments, était toujours là. Voilà bien aussi le vieux cabinet noir, toujours avec rien dedans, dont il avait tant de fois été l’unique habitant, aux jours de punition, alors que cet antre sombre lui paraissait être la véritable entrée de l’enfer, vers lequel la brochure déjà nommée l’accusait d’aller au galop. Voilà bien encore, sur le buffet, cette grande horloge lugubre qui tant de fois avait penché sur lui son visage numéroté, empreint d’une joie féroce, lorsqu’il était en retard avec ses leçons, et qui semblait, quand on la remontait une fois par semaine avec une manivelle de fer, témoigner en grinçant le plaisir sauvage que lui causaient d’avance les misères dont elle espérait abreuver l’écolier ! Mais voici le vieillard qui revient en disant :

« Arthur, je passe devant pour vous éclairer. »

Arthur monta après lui l’escalier, qui était divisé en panneaux semblables à des tablettes tumulaires, et entra avec lui dans une chambre à coucher obscure, dont le parquet s’était enfoncé et tassé peu à peu, de façon à laisser la cheminée au fond d’une vallée. Dans ce vallon, sur un canapé noir pareil à une bière, le dos appuyé sur un grand coussin anguleux, qu’on eût pris volontiers pour le billot des exécutions capitales du bon vieux temps, était assise la mère d’Arthur Clennam, dans son costume de veuve.

Son père et sa mère avaient toujours vécu en mésintelligence, d’aussi loin qu’il pouvait se rappeler. Demeurer silencieux sur sa chaise au milieu d’un profond silence, promenant avec effroi son regard de l’une à l’autre de ces figures qui se tournaient le dos, telle avait été l’occupation la plus paisible de son enfance. Elle lui donna un baiser vitreux et quatre doigts roides, enveloppés dans un tricot de laine. Cette embrassade terminée, il s’assit de l’autre côté de la petite table placée auprès de sa mère. Il y avait du feu dans la cheminée, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Près du feu, une bouilloire qui y chauffait jour et nuit depuis quinze ans. Une petite croûte de charbon humide au-dessus du charbon qui brûlait, et un petit amas de cendres balayé en tas au-dessous de la grille, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Il y avait enfin dans la chambre mal aérée une odeur de teinture noire que le feu tirait depuis quinze ans du crêpe et de l’étoffe qui composaient le costume de la veuve, et depuis quinze ans aussi, de ce canapé funèbre.

« Mère, voilà qui ne ressemble plus à vos vieilles habitudes d’activité.

— Le monde s’est rétréci pour moi, Arthur ; il se borne à cette chambre, répliqua-t-elle en regardant autour d’elle. Bien m’a pris de ne pas m’attacher à ses vanités. »

La présence et la voix forte et dure de sa mère exercèrent sur le nouveau venu la même influence qu’autrefois ; il sentit se réveiller en lui la froideur et la réserve timides de son enfance.

« Ne quittez-vous jamais votre chambre, mère ?

— Grâce à mon affection rhumatismale et à la débilité nerveuse qui s’ensuit, j’ai perdu l’usage de mes jambes. Je ne quitte pas ma chambre. Je n’ai pas franchi ce seuil depuis… Dites-lui depuis combien, ajouta-t-elle, s’adressant à quelqu’un par-dessus son épaule.

— Il y aura douze ans à Noël, répliqua une voix fêlée qui se fit entendre dans l’obscurité, derrière le canapé.

— Est-ce vous, Affery ? » demanda Arthur, regardant dans cette direction.

La voix fêlée répondit que c’était Affery, et une vieille femme s’avança jusque dans le peu de jour douteux qu’il y avait, envoya un baiser à Arthur, puis s’évanouit de nouveau dans l’obscurité.

« Je suis encore en état, dit Mme Clennam en indiquant d’un léger geste de sa main droite enveloppée du tricot un fauteuil à roulettes debout auprès du grand secrétaire soigneusement fermé, je suis encore en état de faire mes affaires, et je remercie le ciel de cette faveur. C’est une faveur précieuse. Mais assez causé d’affaires, le jour du Seigneur. Il fait mauvais temps ce soir, je crois ?

— Oui, mère.

— Neige-t-il ?

— S’il neige, mère ? Quand nous ne sommes encore qu’au mois de septembre ?

— Pour moi, toutes les saisons se ressemblent, répondit-elle avec une sorte de satisfaction lugubre. Renfermée comme je le suis, je ne distingue pas l’été de l’hiver. Il a plu au Seigneur de me mettre au-dessus de tout cela. »

Avec ses froids yeux gris et ses froids cheveux gris, et son visage immobile, aussi roide que les plis de son bonnet pétrifié, l’influence qui la mettait à l’abri des saisons ne semblait qu’un résultat tout naturel de celle qui la mettait à l’abri de toute émotion.

Sur sa petite table il y avait deux ou trois livres, son mouchoir, une paire de lunettes d’acier qu’elle venait de quitter, et une grosse montre d’or à double boîte de forme ancienne. Les yeux de la mère et du fils se fixèrent simultanément sur ce dernier objet.

« Je vois que le paquet que je vous ai envoyé à la mort de mon père vous est parvenu sain et sauf, mère ?

— Vous voyez.

— Jamais, à ma connaissance, mon père n’avait montré autant de sollicitude que lorsqu’il m’a recommandé que cette montre vous fût expédiée sans délai.

— Je la garde là en souvenir de votre père.

— Ce n’est qu’au dernier moment qu’il a exprimé ce désir. Tout ce qu’il a pu faire, c’est de poser la main dessus et de me dire très distinctement : « À votre mère. » Une minute auparavant j’avais cru qu’il divaguait, comme il l’avait fait pendant bien des heures, mais sans souffrance physique, je crois, durant sa courte maladie… lorsque je l’ai vu se retourner dans son lit et essayer d’ouvrir la montre.

— Votre père n’avait donc pas le délire, lorsqu’il essaya de l’ouvrir ?

— Non. Il savait parfaitement ce qu’il faisait à ce moment. »

Mme Clennam hocha la tête ; était-ce pour écarter le souvenir du défunt, ou pour combattre l’opinion de son fils ? Ce n’était pas bien clair.

« Après la mort de mon père, je l’ai ouverte moi-même, pensant qu’elle pouvait renfermer quelque souvenir ; mais je n’ai pas besoin de vous dire, mère, que je n’y ai découvert que le vieux rond de soie brodé de perles[3], que vous avez sans doute retrouvé à sa place entre les deux boîtes, où je l’ai remis. »

Mme Clennam fit un signe de tête affirmatif, puis elle ajouta :

« Assez causé d’affaires le jour du Seigneur ; » après quoi elle ajouta encore : « Affery, il est neuf heures. »

Sur ce, la vieille à la voix fêlée débarrassa la table, sortit de la chambre et revint promptement avec un plateau sur lequel se trouvaient un plat de petites biscottes et un petit rond de beurre, systématique, frais, symétrique, blanc et potelé. Le vieillard, qui était resté debout auprès de la porte, sans changer d’attitude pendant toute l’entrevue, regardant la mère comme il avait déjà regardé le fils, sortit en même temps, et, après une plus longue absence, revint avec un autre plateau, sur lequel il y avait une bouteille de porto presque pleine, qu’il venait apparemment de chercher à la cave, car il était encore tout essoufflé, un citron, un sucrier et une boîte à épices. Avec ces ingrédients, et à l’aide de la bouilloire, il remplit un grand verre d’un mélange chaud et parfumé, mesuré et composé avec une exactitude aussi scrupuleuse que s’il se fût agi d’une ordonnance de médecin. Mme Clennam trempa dans ce mélange un certain nombre de biscottes qu’elle mangea, tandis que la vieille en beurrait quelques autres, destinées à être mangées seules. Lorsque l’invalide eut absorbé toutes les biscottes et bu tout le mélange, on enleva les deux plateaux ; les livres, la chandelle, la montre, le mouchoir et les lunettes, furent replacés sur la table. Mme Clennam mit alors les lunettes, et lut tout haut dans un de ces livres certains passages d’une voix dure, farouche, irritée, priant afin que ses ennemis (par son intonation et par son geste, elle en faisait expressément ses ennemis personnels) fussent passés au fil de l’épée, brûlés vifs, frappés de la lèpre et de la peste, complétement exterminés, et que leurs os fussent broyés en poussière. En l’entendant, son fils croyait sentir les années lui tomber de la tête comme dans un rêve, remplacées par les sombres horreurs de son innocente enfance, que l’on préparait habituellement au sommeil par des lectures semblables.

Mme Clennam referma le livre et resta quelques minutes à se recueillir, le visage caché dans sa main. Le vieillard fit comme elle, sans changer autrement d’attitude ; la vieille femme imita sans doute aussi l’exemple de sa maîtresse dans la partie la plus obscure de la chambre. Puis la malade se disposa à se coucher.

« Bonsoir, Arthur. Affery verra à ce qu’il ne vous manque rien. Ne me serrez pas trop la main, elle est tout endolorie. »

Il toucha la laine qui enveloppait la main… Il s’agissait bien de la laine ; quand même sa mère eût été protégée par un étui de cuivre, cela n’aurait pas mis entre eux une plus forte barrière… Et il suivit le vieillard et sa femme qui descendaient.

Celle-ci lui demanda, dès qu’elle se trouva seule avec lui dans la salle à manger, s’il voulait souper.

« Non, Affery, pas de souper pour moi.

— Vous en aurez si vous voulez, dit Affery. La perdrix qu’elle doit manger demain est dans le garde-manger. C’est sa première de l’année : dites un mot, et je vous la ferai rôtir. »

Non ; il avait dîné tard, et il ne voulait rien manger.

« Buvez quelque chose, alors, reprit Affery ; vous aurez un verre de son vin de Porto, si vous voulez. Je dirai à Jérémie que vous m’avez donné l’ordre de vous apporter la bouteille. »

Non ; il ne voulait pas non plus.

« Ce n’est pas une raison, Arthur, dit la vieille, se penchant pour lui parler à l’oreille, parce qu’ils me font trembler dans ma peau, pour que vous trembliez aussi. Vous avez la moitié de la fortune, n’est-ce pas ?

— Oui, oui.

— Eh bien, alors, qu’est-ce que vous craignez ? Vous êtes malin, n’est-ce pas, Arthur ? »

Il fit un signe de tête affirmatif, pour contenter la vieille.

« Alors, jouez serré avec eux ! Elle est terriblement maligne, elle, et il faut quelqu’un de bien malin pour oser lui dire un mot. Lui aussi, il est fièrement malin ; oui, il est malin !… et il arrange madame, allez ! quand l’envie lui en prend.

— Votre mari ose ?…

— Ose ! ça me fait trembler des pieds à la tête de l’entendre arranger madame comme il le fait. Mon mari, Jérémie Flintwinch, sait dompter jusqu’à votre mère. Vous voyez s’il faut qu’il soit malin. »

Le pas traînant du vieux Jérémie, s’avançant vers la salle à manger, la fit reculer à l’autre bout de la chambre. Bien que Mme Jérémie fût une grande femme aux traits durs et à la charpente vigoureuse, qui, dans sa jeunesse, aurait pu s’engager dans un régiment de la garde sans trop craindre d’être reconnue, elle parut s’affaisser sur elle-même à l’approche du petit vieillard aux yeux perçants, à la dégaine d’écrevisse.

« Ah çà, Affery, dit celui-ci à sa femme, à quoi penses-tu ? Est-ce que tu ne peux pas trouver pour M. Arthur quelque chose à grignoter ? »

M. Arthur répéta le refus qu’il avait déjà fait de grignoter quoi que ce fût.

« Très-bien alors, reprit le vieillard ; va faire son lit, dans ce cas. Remue-toi. »

Le cou de Jérémie était tellement de travers que les bouts du nœud de sa cravate pendillaient ordinairement sous une de ses oreilles ; son aigreur et son énergie naturelles, toujours en lutte avec les efforts continuels qu’il faisait pour les comprimer, donnaient à ses traits une boursouflure bouffie ; en somme, il avait l’air d’un homme qui se serait pendu un beau jour, mais qui aurait continué à vaquer à ses affaires, gardant toujours au cou la corde qu’un voisin obligeant serait venu couper à temps.

« Vous allez avoir demain maille à partir avec votre mère, dit Jérémie. Elle se doute qu’à la mort de votre père (nous avons pourtant voulu vous laisser le plaisir de lui dire vous-même la chose) vous avez renoncé aux affaires. Ça n’ira pas tout seul.

— J’avais renoncé à tout pour les affaires ; il est bien temps maintenant que je renonce aux affaires à leur tour.

— Très-bien ! s’écria Jérémie, qui voulait évidemment dire : très-mal. Très-bien ! seulement, ne comptez pas, Arthur, que je vais servir de plastron entre votre mère et vous, comme j’ai servi de plastron entre elle et votre père ; parent par-ci, parent par-là, toujours entre l’enclume et le marteau. Je ne veux plus de ça.

— Ce n’est pas moi qui vous prierai jamais de reprendre ces fonctions, Jérémie.

— Tant mieux, car je me serais vu obligé de refuser, si on m’en avait prié. En voilà assez, comme dit votre mère, et plus qu’assez sur un pareil sujet, le jour du Seigneur. Affery, femme, n’as-tu pas encore trouvé ce qu’il te faut ? »

Elle était en train de prendre dans une armoire des draps et des couvertures ; elle s’empressa de les rassembler et de répondre : « Si, Jérémie. » Arthur Clennam l’aida, en se chargeant lui-même du paquet, souhaita le bonsoir au vieillard, et suivit Affery jusqu’aux combles de la maison.

Ils montèrent d’étage en étage, à travers l’odeur croupie d’une vieille maison mal ventilée et à moitié inhabitée, pour s’arrêter dans une chambre à coucher en mansarde, aussi triste et nue que toutes les autres ; elle paraissait encore plus laide et plus lugubre, grâce aux meubles de rebut dont elle était le lieu d’exil. Son mobilier se composait d’abominables vieilles chaises avec des fonds usés, d’autres vilaines vieilles chaises sans fonds, d’un tapis dont le dessin effacé montrait la corde, d’une table invalide, d’une commode démantibulée, d’une garniture de foyer si amincie qu’on aurait dit des squelettes de pelles et de pincettes défuntes, d’un lavabo qui avait tout l’air d’avoir été exposé pendant des siècles à une sale averse d’eau de savon, et d’un lit sans rideaux, dont les quatre maigres colonnes, terminées en pointes, semblaient se dresser là dans le but sinistre de rendre service aux locataires qui aimeraient mieux s’empaler que de dormir dans une pareille chambre. Arthur ouvrit la longue croisée pour contempler la forêt de cheminées noires et délabrées, et cette lueur rougeâtre du ciel qu’au temps jadis il prenait pour la réflexion nocturne de ce voisinage infernal et flamboyant, toujours présent à sa jeune intelligence, de quelque côté qu’il dirigeât ses regards.

Il quitta la croisée, s’assit auprès du lit, et regarda Affery qui mettait les draps.

« Affery, vous n’étiez pas mariée lorsque je suis parti ? »

Elle donna à sa bouche la forme qu’il fallait pour dire non, secoua la tête et continua à fourrer un oreiller dans sa taie.

« Comment donc cela s’est-il fait ?

— Mais c’est Jérémie, ça va sans dire, répliqua Affery, qui tenait entre les dents un coin de la taie d’oreiller.

— Il va sans dire que c’est lui qui vous l’a proposé ; mais comment cette idée vous est-elle venue ? Je n’aurais jamais pensé que ni vous ni lui vous eussiez songé à vous marier l’un ou l’autre, encore moins que vous eussiez jamais songé à vous marier l’un avec l’autre.

— Je ne l’aurais pas cru moi-même, dit Mme Jérémie, nouant les cordons de la taie d’oreiller.

— C’est ce que je voulais dire. Qu’est-ce donc qui vous a fait changer d’avis ?

— Je n’ai pas changé d’avis. »

Tandis qu’elle caressait l’oreiller qu’elle venait de poser sur le traversin, elle vit que son interlocuteur continuait à la regarder, comme s’il eût attendu la fin de cette phrase ; elle donna un grand coup de poing au milieu de l’oreiller, et ajouta :

« Comment pouvais-je m’en empêcher ?

— Comment vous pouviez vous empêcher de vous marier ?

— Parbleu ! dit Mme Jérémie. Je n’y suis pour rien. Je n’y aurais jamais pensé, moi. J’avais bien autre chose à faire que de penser à cela, ma foi ! C’est elle qui s’est mise à mes trousses tout le temps qu’elle pouvait aller et venir dans la maison, et elle était bien allante dans ce temps-là.

— Eh bien, après ?

— Eh bien ! après ? répéta Mme Jérémie, comme un écho : c’est justement ce que je me suis dit. Eh bien, après, à quoi bon réfléchir ? Quand des gens aussi malins que ces deux êtres-là ont mis ça dans leur idée, que voulez-vous que j’y fasse ? rien.

— C’est donc ma mère qui a projeté ce mariage ?

— Le Seigneur vous bénisse, Arthur, et me pardonne d’invoquer son nom ! s’écria Affery, parlant toujours à voix basse. S’il n’avait pas été du même avis, croyez-vous que jamais cela fût arrivé ? Jérémie ne m’a jamais fait la cour ; je ne devais pas m’y attendre, après être restée tant d’années sous le même toit, et lui avoir obéi ainsi que j’ai fait. Il me dit comme ça un matin, qu’il me dit : « Affery, dit-il, j’ai quelque chose à vous demander. Que pensez vous du nom de Flintwinch ? — Ce que j’en pense ? que je dis. — Oui, qu’il me répond, parce que vous allez le prendre. — Le prendre ? que je dis, Jérémie ! — Oh ! il est bien malin, allez ! »

Mme Jérémie s’était mise à étendre sur le lit un second drap, puis une couverture de laine, puis un couvre-pied, comme si elle eût terminé là son histoire.

« Eh bien ? dit encore une fois Arthur.

— Eh bien ! répéta encore Mme Jérémie, toujours comme un écho ; comment pouvais-je m’en empêcher ? Il me dit : « Affery, il faut que vous et moi nous nous mariions ensemble, et vous allez voir pourquoi. Elle ne se porte plus aussi bien qu’autrefois, et elle aura presque toujours besoin de quelqu’un dans sa chambre ; alors nous serons constamment après elle, et il n’y aura personne que nous pour l’approcher, lorsque nous ne serons pas là. Bref, ça sera plus commode. Elle est de mon opinion, qu’il dit ; donc, si vous voulez bien mettre votre chapeau, lundi prochain, à huit heures du matin, ce sera une affaire bâclée, »

Mme Jérémie releva le couvre-pied.

« Eh bien ?

— Eh bien ! répéta Mme Jérémie ; justement ! Je m’assois et je me dis : « Eh bien ! » Pour lors, Jérémie continue : « Quant aux bans, comme on les publiera pour la troisième fois dimanche prochain (j’ai commencé à les faire publier il y a une quinzaine de jours), c’est pour cela que j’ai fixé lundi. Elle vous en parlera elle-même, et, maintenant que vous voilà avertie, vous ne serez pas prise au dépourvu, Affery. » Le même jour elle m’en a parlé en me disant : « Il paraît, Affery, que vous et Jérémie allez vous marier ; j’en suis bien aise, et vous aussi, avec raison. C’est une bonne chose pour vous, et qui ne peut que m’être agréable dans les circonstances actuelles. Jérémie est un homme sensé et digne de confiance, plein de persévérance et de piété. » Que pouvais-je répondre quand les choses en étaient arrivées là ? Mais quand il se serait agi d’aller me faire… juguler, au lieu d’aller me marier… (Mme Jérémie avait eu beaucoup de peine à trouver dans son esprit cette forme d’expression)… je n’aurais pas été en état de dire un seul mot pour m’y opposer, avec ces deux finauds-là contre moi.

— Pour ce qui est de ça, je le crois.

— Vous pouvez le croire, Arthur, Je vous en réponds.

— Affery, quelle est cette jeune fille que j’ai aperçue tantôt dans la chambre de ma mère ?

— Fille ? demanda Mme Jérémie d’un ton un peu criard.

— C’est certainement une jeune fille que j’ai vue près de vous, presque cachée dans un coin obscur ?

— Oh ! bon ! la petite Dorrit ? Oh ! ce n’est rien du tout, un de ses caprices, à elle… (Une des singularités de Mme Jérémie consistait à ne jamais désigner Mme Clennam par son nom.) Mais il y a au monde d’autres filles qui valent mieux que celle-là. Avez-vous oublié votre ancienne bonne amie ? depuis longtemps, bien longtemps, je parie ?

— J’ai assez souffert de la séparation exigée par ma mère, pour ne pas l’avoir oubliée. Je me la rappelle très-bien.

— En avez-vous une autre ?

— Non.

— Je vais vous annoncer une bonne nouvelle, alors : elle est à son aise et veuve ; et, si vous voulez l’épouser, rien n’empêche.

— Comment savez-vous cela, Affery ?

— C’est les deux finauds qui en ont causé… Voilà Jérémie sur l’escalier ! »

Et au bout d’une minute elle était éclipsée.

Mme Flintwinch venait d’attacher au tissu que l’esprit d’Arthur était en train de broder activement, dans ce vieil atelier où avait existé le métier de sa jeunesse, le dernier fil qui manquait au dessin. La folie éphémère d’un amour d’enfant avait pénétré jusque dans cette sombre maison, et avait rendu Arthur aussi malheureux et aussi désespéré que s’il eût habité un château enchanté. Une semaine à peine auparavant, à Marseille, si le charmant visage de la jeune fille dont il s’était séparé à regret avait éveillé en lui un intérêt inusité et l’avait si vivement occupé, c’était à cause de sa ressemblance réelle ou imaginaire avec le premier visage qui avait plané au-dessus de sa vie dans les brillantes régions de l’imagination. S’accoudant à la longue et étroite fenêtre, il contempla de nouveau cette forêt de noires cheminées, et se mit à rêver : car la tendance uniforme de la vie de cet homme aux instincts spéculatifs, qu’une direction meilleure aurait pu tourner vers des méditations moins stériles, avait contribué à faire de lui un rêveur, et voilà tout.



  1. Allusion à un projet de loi qui demandait la fermeture absolue, pendant la journée du dimanche, de toutes les boutiques, y compris celles des boulangers et des bouchers. (Note du traducteur)
  2. I. Deuxième Épître aux Thessaloniciens, chap. III, versets 6 et 7.
  3. Espèce de porte-montre de soie ou de velours brodé, sur lequel les dames posaient leur montre suspendue à leur ceinture.