La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 2

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 15-28).


CHAPITRE II.

Compagnons de voyage.


« Ils n’ont pas recommencé aujourd’hui à hurler comme ils l’ont fait hier, monsieur, n’est-ce pas ?

— Je n’ai rien entendu.

— Alors vous pouvez être sûr qu’ils n’ont rien dit. Lorsque ces gens-là se mettent à hurler, ils hurlent de façon à se faire entendre.

— Mais je crois qu’en cela ils font à peu près comme tout le monde.

— An ! oui ; mais ces gens-là sont toujours à hurler ; c’est leur bonheur.

— Vous voulez parler des Marseillais ?

— Je veux parler des Français. Ils sont toujours à hurler. Quant à Marseille, nous savons ce que c’est que Marseille. Elle a donné naissance au chant révolutionnaire le plus incendiaire qu’on ait jamais composé. Marseille ne saurait exister sans ses allons !… marchons !… Allons, marchons n’importe où, ça leur est égal, à la victoire ou à la mort, ou au diable, ou ailleurs, »

L’orateur, qui conservait malgré tout un air de bonne humeur fort amusant à voir, regarda par-dessus le parapet, et lança dans la direction de Marseille un coup d’œil plein de mépris et de dénigrement ; puis, prenant une pose résolue en mettant ses mains dans ses poches et en faisant résonner son argent en signe de défi, il apostropha ainsi la ville, après avoir débuté par un tout petit éclat de rire :

« Allons, marchons ! ma foi ! Vous feriez mieux, il me semble, de nous laisser aller et marcher à nos affaires, au lieu de nous retenir prisonniers, sous prétexte de quarantaine !

— C’est fort ennuyeux en effet, dit l’autre ; mais nous allons sortir aujourd’hui même du lazaret.

— Nous allons en sortir aujourd’hui, répéta le premier interlocuteur, je le sais bien ; mais c’est presque une circonstance aggravante, et qui rend cette monstrueuse tyrannie plus intolérable encore ! Nous allons en sortir aujourd’hui ! mais pourquoi y sommes-nous entrés ? je vous le demande.

— La raison n’est pas bien forte, je dois l’avouer ; mais comme nous arrivons de l’Orient, et que l’Orient est la patrie de la peste….

— La peste ! répéta l’autre ; voilà justement ce dont je me plains. Je l’ai eue, la peste, continuellement, depuis le jour où je suis entré ici. Je ressemble à un homme sensé qu’on renfermerait dans une maison de fous. Je ne puis pas souffrir qu’on me soupçonne de pareille chose. Je suis entré ici aussi bien portant que je l’avais jamais été ; mais me soupçonner d’avoir la peste, c’est me donner la peste. Et je l’ai eue, et je l’ai encore !

— Et vous la supportez très bien, monsieur Meagles, répondit son compagnon avec un sourire.

— Du tout. Si vous saviez ce qui en est, vous ne diriez pas ça. Je suis resté éveillé je ne sais combien de nuits, me disant : « Voilà que je l’ai attrapée ; voilà qu’elle est en train de se développer ; me voilà pris ; voilà que tous ces gaillards vont profiter de ma peste pour justifier leurs stupides précautions. » Tenez, j’aimerais autant me voir embrocher et clouer sur une carte au milieu d’une collection entomologique, que de mener la vie que j’ai menée ici.

— Eh bien, monsieur Meagles, n’en parlons plus, puisque c’est fini, dit une joyeuse voix de femme qui vint se mêler à la conversation.

— Fini ! répéta M. Meagles, qui semblait (ce n’était pourtant pas un méchant homme) se trouver dans cette disposition d’esprit toute particulière, où le dernier mot prononcé par un tiers renferme une nouvelle offense ; fini, et pourquoi donc n’en parlerions-nous plus parce que c’est fini ? »

C’est Mme Meagles qui avait adressé la parole à M. Meagles, et Mme Meagles avait, aussi bien que M. Meagles, l’air avenant et bien portant ; un de ces bons visages d’Anglaises qui, ayant contemplé plus de cinquante-cinq ans l’entourage confortable du foyer domestique, ont conservé un brillant reflet de ce bien-être.

« Là ! n’y pensez plus, père, n’y pensez plus ! dit Mme Meagles, de grâce, contentez-vous de notre Chérie.

— Notre Chérie ! » répéta M. Meagles, toujours de son ton indigné.

Chérie, cependant, se trouvait tout près de son père ; elle posa la main sur l’épaule de M. Meagles, qui s’empressa de pardonner à Marseille, et cela du fond du cœur.

Chérie pouvait avoir vingt ans. C’était une jolie fille avec d’abondants cheveux bruns qui retombaient en boucles naturelles ; une charmante fille, avec un visage ouvert et des yeux admirables, si grands, si doux, si brillants, si bien enchâssés dans ce bon et joli visage ! Elle était fraîche, potelée, et gâtée par-dessus le marché. Chérie avait encore un certain air de timidité qui lui allait à merveille ; c’était une grâce de plus, et franchement elle était assez avenante et assez jolie ; elle aurait bien pu s’en passer.

« Voyons, je vous le demande, dit M. Meagles avec une douceur pleine de confiance, en reculant d’un pas et en faisant avancer sa fille d’autant, afin qu’elle servît de démonstration à sa question ; je vous le demande franchement, comme un honnête homme s’adressant à la bonne foi d’un honnête homme, vous savez… Chérie mise en quarantaine !… Avez-vous jamais ouï parler d’une bêtise pareille ?

— Au moins cette bêtise a-t-elle eu pour résultat de nous rendre la captivité supportable.

— Allons ! dit M. Meagles, c’est bien quelque chose, il faut le reconnaître. Je vous remercie de votre observation. Ah çà, Chérie, mon amour, tu feras bien d’aller avec ta mère te préparer à monter dans le canot. L’officier de santé et un tas de mauvais plaisants en chapeaux à trois cornes vont arriver pour nous mettre en liberté à la fin. Quant à nous autres, avant de sortir de cage, nous devons déjeuner encore une fois ensemble comme de bons chrétiens, et puis chacun de nous s’envolera vers le but de son voyage. Tattycoram, ne perdez pas de vue votre jeune maîtresse. »

Il s’adressait cette fois à une belle fille aux cheveux et aux yeux noirs et brillants, mise très proprement, qui répondit par une demi-révérence, en s’éloignant à la suite de Mme Meagles et de Chérie. Elles traversèrent toutes trois la terrasse grillée par le soleil, et disparurent sous une arcade d’une blancheur éblouissante. Le compagnon de M. Meagles (c’était un homme de quarante ans, grave et au teint bruni) continua à regarder dans la direction de cette arcade, lorsque les trois femmes eurent disparu, jusqu’au moment où M. Meagles lui frappa doucement le bras.

« Je vous demande pardon, dit-il en tressaillant.

— Il n’y a pas de quoi, » dit M. Meagles.

Ils firent en silence deux tours à l’ombre du mur, profitant, grâce à la position élevée des bâtiments du lazaret, du peu de fraîcheur qu’il y avait dans l’air de la mer, à sept heures du matin. Le compagnon de M. Meagles entama de nouveau la conversation.

« Oserais-je vous demander, dit-il, quel est le nom de… ?

— De Tattycoram ? répliqua M. Meagles ; ma foi, je n’en ai pas la moindre idée.

— J’avais cru, reprit l’autre, que…

— Tattycoram ? suggéra encore M. Meagles.

— Merci… Que Tattycoram était un nom propre ; et plus d’une fois l’originalité de ce nom a excité ma surprise.

— Voyez-vous, le fait est, répondit M. Meagles, que Mme Meagles et moi nous sommes des gens pratiques.

— C’est ce que vous m’avez déjà dit bien des fois dans ces agréables et intéressantes conversations que nous avons eues ensemble en nous promenant le long de ces dalles, dit l’autre, un demi-sourire se faisant jour à travers la gravité de son visage hâlé.

— Des gens pratiques. Or, un beau matin, il y a maintenant cinq ou six ans de cela, lorsque nous avons mené Chérie à l’église des enfants trouvés… Vous avez entendu parler de l’hospice des enfants trouvés de Londres, à l’instar de l’établissement du même genre, à Paris ?

— Je l’ai visité.

— Très bien ! Un jour donc que nous avions mené Chérie à l’église de cet hospice pour lui faire entendre de la musique… car, en notre qualité de gens pratiques, l’occupation de notre vie est de montrer à Chérie tout ce que nous croyons devoir lui plaire… Mère (c’est le nom de famille que je donne à Mme Meagles) se mit à pleurer si fort, qu’il fallut l’emmener. « Qu’est-ce qu’il y a donc, mère ? demandai-je, lorsque je l’eus un peu remise ; tu effrayes Chérie, ma bonne. — Oui, je le vois bien, père, dit mère ; mais je crois que c’est justement parce que je l’aime tant que cette idée m’est venue à la tête. — Quelle idée, mère ? — Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria mère qui recommença à pleurer, lorsque j’ai vu tous ces enfants rangés en lignes et qui en appelaient du père qu’aucun d’eux n’a connu sur la terre, au Père universel qui est aux cieux, je n’ai pu m’empêcher de me demander si quelque mère infortunée ne venait jamais ici, interrogeant tous ces jeunes visages et cherchant à deviner quel est le pauvre enfant qu’elle a mis au monde et qui ne doit jamais connaître l’amour, le baiser, le visage, la voix, le nom de sa mère ! » Or, c’était là une pensée digne d’une femme pratique, et je dis à mère : Voilà ce que j’appelle une pensée digne d’une femme pratique, ma chère ! »

Le compagnon de M. Meagles, qui n’avait pas écouté ce récit sans un peu d’émotion, fit un geste d’assentiment.

« Alors le lendemain je lui dis encore : « Ah çà, mère, j’ai une proposition à te faire qui, je le crois, aura ton approbation. Prenons une de ces enfants pour servir de petite bonne à Chérie. Nous sommes des gens pratiques. Donc, si nous trouvons que ladite bonne n’a pas le meilleur caractère du monde et que ses façons d’agir ne s’accordent pas tout à fait avec les nôtres, nous saurons à quoi attribuer ces défauts-là. Nous saurons tout ce qui lui a manqué des influences et des leçons qui nous ont formés nous-mêmes. Pas de parents, pas de petit frère ni de petite sœur, pas de foyer individuel, pas de conte de la mère l’Oie, pas de fée pour marraine… » Et voilà comment nous avons mis la main sur Tattycoram.

— Et le nom lui-même ?

— Par saint Georges ! s’écria M. Meagles, j’oubliais le nom. Eh bien, on l’appelait, à l’hospice, Harriet Bedeau. Un nom en l’air, ça va sans dire. Or, nous avons changé Harriet en Hatty, puis en Tatty, parce qu’en notre qualité de gens pratiques, nous avons pensé qu’un petit nom d’amitié serait quelque chose de nouveau pour elle, et pourrait contribuer en quelque sorte à la rendre plus douce et plus aimante, voyez-vous. Quant à Bedeau, je n’ai pas besoin de vous dire que ce nom n’avait pas la moindre chance d’être accepté. S’il existe sur la terre une chose qu’on ne devrait tolérer sous aucun prétexte, une chose qui est le type de l’insolence et de l’absurdité officielles, une chose dont l’habit, le gilet et la longue canne sont l’emblème de la façon dont nous autres Anglais nous nous obstinons à maintenir un usage stupide, lorsque tout le monde en reconnaît la stupidité, cette chose est un bedeau… Il y a longtemps que vous n’en avez vu un ?

— Mais oui… En ma qualité d’Anglais qui vient de passer plus de vingt années en Chine, j’ai eu peu d’occasions récentes de rencontrer un de ces fonctionnaires.

— Dans ce cas, dit M. Meagles, posant avec beaucoup d’animation l’index sur la poitrine de son compagnon, ne voyez pas de bedeau, si vous pouvez faire autrement. Lorsque je rencontre le dimanche un bedeau en grande livrée, arpentant une rue, à la tête d’une école de charité, Je suis obligé de me retourner et de prendre mes jambes à mon cou… sans cela je ne pourrais pas m’empêcher de lui tomber dessus. Bedeau étant donc un nom impossible, et le fondateur de cet hospice d’enfants trouvés étant une bonne âme du nom de Coram, nous avons donné son nom à la petite servante de Chérie. Tantôt on l’appelait Tatty, et tantôt Coram, et enfin, nous avons fini par confondre les deux noms, si bien que maintenant elle ne s’appelle plus que Tattycoram.

— Votre fille, dit l’autre, lorsqu’ils eurent fait un ou deux tours sans parler et qu’ils se furent arrêtés un instant auprès du mur de la terrasse pour regarder la mer avant de reprendre leur promenade, votre fille est votre unique enfant, Je le sais, monsieur Meagles. Oserai-je vous demander… Ce n’est pas pour satisfaire une curiosité indiscrète, mais parce que j’ai goûté tant de plaisir dans votre société, et que la crainte de ne plus retrouver, dans ce labyrinthe de monde, une occasion d’échanger avec votre famille quelques bonnes paroles, me fait désirer de conserver de vous et des vôtres un souvenir exact… Oserai-je donc vous demander si j’ai bien compris votre digne et aimable femme, lorsque j’ai supposé que vous n’avez jamais eu d’autres enfants ?

— Non, non, dit M. Meagles, nous n’avons pas eu précisément d’autres enfants. Nous n’en avons eu qu’une autre.

— Je crains d’avoir, par inadvertance, réveillé un souvenir douloureux.

— Ça ne fait rien, dit M. Meagles. Si ce souvenir me rend plus sérieux, il ne m’attriste nullement. Il me rend sérieux pour le moment, mais il ne me cause pas du tout de chagrin. Chérie avait une sœur jumelle qui est morte à un âge où nous pouvions tout juste apercevoir ses yeux (ils ressemblaient tout à fait aux yeux de Chérie) au niveau de la table, où elle s’accrochait en se dressant sur la pointe des pieds.

— Ah, vraiment !

— Oui ; et, comme nous sommes des gens pratiques, il s’est opéré peu à peu dans l’esprit de Mme Meagles et dans le mien un phénomène que vous comprendrez peut-être, et que peut-être vous ne comprendrez pas. Chérie et sa petite sœur se ressemblaient tellement, si identiquement, que depuis nous n’avons jamais pu les séparer dans notre pensée. Il serait inutile de vous dire que l’enfant que nous avons perdue n’était encore qu’un baby. Nous avons vu changer cette enfant à mesure que changeait celle que le ciel nous a laissée et qui ne nous a jamais quittés. Tant que Chérie a grandi, sa sœur a grandi avec elle ; lorsque Chérie est devenue une jeune fille raisonnable, presque une femme, sa sœur est devenue une jeune fille raisonnable et presque une femme, aux mêmes jours, aux mêmes heures. On aurait autant de peine à me convaincre que, si je passais dans l’autre monde demain, je n’y serais pas reçu, grâce à la miséricorde divine, par une seconde fille semblable en tout à Chérie, qu’on en aurait à me faire croire que Chérie n’existe pas en réalité à côté de moi.

— Je vous comprends, dit l’autre doucement.

— Quant à elle, reprit le père, la mort subite de sa petite sœur, de celle qui était son portrait vivant et sa camarade de jeux, et sa part un peu prématurée dans ce mystère auquel nous sommes bien obligés de participer tous, mais qui se présente rarement avec autant de force à l’esprit d’un enfant, ont nécessairement exercé une certaine influence sur son caractère. D’ailleurs sa mère et moi nous n’étions plus jeunes lorsque nous nous sommes mariés, et Chérie a toujours, pour ainsi dire, mené auprès de nous l’existence d’une grande personne, bien que nous ayons essayé de nous rajeunir pour elle. On nous a conseillé plus d’une fois, lorsqu’elle était un peu malade, de la faire changer d’air et de climat le plus souvent possible, surtout à cette époque de sa vie, et de l’amuser de notre mieux. De sorte que, comme je n’ai plus besoin aujourd’hui de rester cloué à un bureau de banque (bien que j’aie été assez pauvre dans mon jeune temps, je vous assure ; autrement j’aurais épousé Mme Meagles beaucoup plus tôt), nous nous sommes mis à courir le monde. Voilà comment il se fait que vous nous avez trouvés nous écarquillant les yeux devant le Nil, et les Pyramides, et les sphinx, et le désert, et tout le reste ; et voilà comment il se fait que Tattycoram finira par devenir un plus grand voyageur que le capitaine Cook.

— Je vous remercie sincèrement, dit l’autre, des détails intimes que vous avez bien voulu me donner.

— Ça n’en vaut pas la peine, répondit M. Meagles ; je vous les donne bien volontiers, soyez-en convaincu. Et maintenant, monsieur Clennam, vous me permettrez peut-être de vous demander si vous avez enfin décidé quel sera le but de votre voyage ?

— Non, vraiment. Je suis partout un débris de naufrage, une épave, et par conséquent sujet à me laisser entraîner par le premier courant venu.

— Il me paraît extraordinaire, si vous voulez bien excuser la liberté que je prends de vous dire cela, que vous ne vous rendiez pas directement à Londres, reprit M. Meagles du ton d’un conseiller intime.

— J’irai peut-être.

— Oui ; mais il faut vouloir y aller.

— Je n’ai pas de volonté ; c’est-à-dire, ajouta M. Clennam en rougissant un peu, rien qui ressemble assez à une volonté pour me pousser à agir maintenant dans un sens ou dans on autre. Élevé par une main de fer qui m’a brisé sans m’assouplir ; obligé de traîner, comme un galérien, le boulet d’un emploi sur lequel on ne m’a pas consulté et qui n’a jamais été de mon goût ; embarqué, avant ma vingtième année, pour l’autre bout du monde, où je suis resté en exil jusqu’à la mort de mon père, qui est décédé là-bas il y a douze ans ; toujours attelé à une charrue que je détestais, que peut-on attendre de moi, maintenant que je suis arrivé au milieu de ma carrière ? Une volonté, un but, un espoir quelconque ? Toutes ces lueurs étaient déjà éteintes en moi, avant que j’eusse appris à prononcer les mots.

— Eh bien, rallumez-les ! dit M. Meagles.

— Ah ! c’est facile à dire ! Monsieur Meagles, je suis le fils de parents très durs. Je suis l’unique enfant d’un père et d’une mère qui ont tout pesé, mesuré et évalué, et pour lesquels tout ce qu’on ne peut ni peser, ni mesurer, ni évaluer, n’a jamais existé ; des gens rigides, comme on dit, professant une religion sévère. Leur religion même n’était qu’un sombre sacrifice de goûts et de sympathies qui n’avaient jamais été les leurs, offert au ciel comme partie d’un marché qui devait leur assurer la jouissance de leurs biens terrestres. Visages austères, discipline inexorable, privations dans ce monde et terreurs dans l’autre, rien de gracieux ni de doux nulle part, et partout le vide dans mon cœur épouvanté. Telle fut mon enfance, si je puis dénaturer le sens de ce mot au point de m’en servir pour désigner un pareil début dans la vie.

— Comment, vous avez été si malheureux que cela ? dit M. Meagles, que le tableau qu’on venait de présenter à son imagination impressionnait d’une façon désagréable. C’est un début un peu rude. Mais c’est égal, il faut maintenant étudier et mettre à profit votre avenir, comme le doit faire un homme pratique.

— Si les gens qu’on a coutume de confondre sous cette dénomination étaient des gens pratiques dans le même sens que vous…

— Mais ils le sont, interrompit M. Meagles.

— Êtes-vous bien sûr de cela ?

— Mais je le suppose, répliqua M. Meagles, réfléchissant à la chose. Il n’y a pas mille manières d’être des gens pratiques, hein ? Mme Meagles et moi nous ne sommes pas autre chose.

— Dans ce cas, la carrière inconnue qui se déroule devant moi est plus gaie et plus facile que je ne croyais, dit Clennam secouant la tête et avec son sourire grave. Mais c’est assez causer de moi. Voici le canot. »

Le canot en question était plein de ces chapeaux à cornes contre lesquels M. Meagles entretenait des préjugés nationaux ; les porteurs desdits chapeaux mirent pied à terre, gravirent les marches, et tous les voyageurs emprisonnés se rassemblèrent. Alors il y eut un prodigieux déploiement de papiers de la part des chapeaux à cornes ; ces fonctionnaires procédèrent à l’appel et firent, comme de coutume, leur embarras pour signer, sceller, timbrer, parafer, poudrer divers documents, le tout afin d’arriver à des résultats excessivement gribouillés, raturés et indéchiffrables. Finalement tout fut terminé selon le règlement, et les voyageurs furent libres d’aller où bon leur sembla.

Dans la joie toute nouvelle de leur liberté reconquise, ils se soucièrent fort peu de l’éclat et de la chaleur du soleil. Ils traversèrent le port dans de gais canots et se trouvèrent de nouveau rassemblés dans un grand hôtel, où les jalousies baissées empêchaient le soleil de pénétrer, et où les dalles nues du parquet, les plafonds élevés et les corridors sonores tempéraient l’excessive chaleur. Sous ce toit hospitalier, une vaste table dressée dans une vaste salle fut bientôt abondamment couverte d’un magnifique repas ; et le régime du lazaret n’apparut plus que comme un souvenir mesquin, au milieu de plats appétissants, de fruits méridionaux, de vins frappés, de fleurs cueillies à Gênes, de neige rapportée du sommet des montagnes, et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel répétées dans les miroirs.

« Tenez ! je n’en veux plus aux murailles monotones du lazaret, dit M. Meagles. La première chose qu’on fait quand on quitte un mauvais gîte, c’est de lui pardonner. Je ne serais pas étonné qu’un prisonnier commençât à se montrer moins sévère pour sa prison, lorsqu’on le met en liberté. »

Il y avait une trentaine de convives, à peu près, et tout le monde causait ; mais chacun s’entretenait nécessairement avec ses voisins. M. et Mme Meagles, ayant leur fille entre eux, se trouvaient tous trois d’un côté de la table : en face étaient assis M. Clennam ; un grand monsieur, un Français, qui, malgré ses cheveux et sa barbe aussi noirs que l’aile d’un corbeau et son aspect sombre et terrible (par politesse, pour ne pas dire diabolique), se montrait le plus doux des hommes, et une jeune et jolie Anglaise, voyageant toute seule ; celle-là avait une physionomie orgueilleuse et un regard observateur ; elle avait évité la société de ses compagnons de route, ou peut-être était-ce eux qui l’avaient évitée : dilemme qu’elle seule peut-être était capable d’éclaircir. Le reste de la réunion se composait du bagage habituel : des gens qui voyageaient pour leurs affaires et d’autres pour leurs plaisirs ; des officiers anglais de l’armée des Indes en congé ; des négociants intéressés dans le commerce avec la Grèce ou la Turquie ; un clergyman, à vraie tournure de révérend, en cravate blanche, avec un modeste gilet montant, faisant avec sa jeune épouse un voyage de lune de miel ; un papa et une maman, non moins britanniques, mais plus majestueux, appartenant à la classe des patriciens, accompagnés de trois filles en train de mûrir et de rédiger leurs impressions de voyage, pour la plus grande confusion de leurs petites amies, à leur retour ; et une antique mère anglaise, sourde comme un pot, mais ferrée sur l’article des voyages, escortée d’une fille plus que mûre, qui s’en allait esquissant tous les sites de l’univers, dans l’espoir de trouver enfin un mari au bout de son pinceau.

L’Anglaise si réservée releva la dernière remarque de. M. Meagles.

« Vous croyez donc qu’un prisonnier peut cesser jamais d’en vouloir aux murs de sa prison ? demanda-t-elle d’une voix lente et en appuyant sur chaque mot.

— C’est une simple hypothèse de ma part, mademoiselle Wade. Je ne prétends pas savoir au juste ce qu’éprouve un captif. C’est la première fois que je sors de prison.

— Mademoiselle doute, dit le monsieur français, employant la langue de son pays, qu’il soit si facile de pardonner ?

— Oui. »

Chérie fut obligée de traduire ce passage à M. Meagles, qui jamais, en aucun cas, n’apprenait un mot de la langue des pays qu’il visitait.

« Oh ! fit-il, vous m’étonnez. Mais c’est dommage, savez-vous ?

— De ne pas être crédule ? demanda Mlle Wade.

— Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai voulu dire. Vous tournez la question. C’est dommage de ne pas croire qu’il soit facile de pardonner.

— Mon expérience, répliqua tranquillement Mlle Wade, s’est chargée de corriger peu à peu mes croyances. C’est un progrès qui s’opère naturellement dans l’espèce humaine, à ce qu’on m’a dit.

— À la bonne heure ! Mais il n’est pas naturel de garder rancune, j’espère ? demanda gaiement M. Meagles.

— Si on m’avait enfermée dans une prison quelconque et que j’y eusse langui et souffert, j’aurais toujours cette prison en horreur, et je voudrais la brûler ou la raser à fleur de terre. Voilà tout ce que je sais.

— C’est un peu fort, n’est-ce pas, monsieur ? » dit M. Meagles, s’adressant au Français barbu. (C’était encore une des habitudes du père de Chérie, de parler à tous les étrangers un anglais pur sang, avec une parfaite conviction qu’ils étaient tenus de le comprendre de façon ou d’autre.) « Vous conviendrez que notre jolie compagne a des idées un peu absolues ?

Plaît-i’ ? » répliqua poliment le Français.

Sur ce, M. Meagles répondit, toujours en anglais et d’un ton très satisfait :

« Vous avez raison, monsieur. C’est aussi mon opinion. »

Le déjeuner commençant bientôt à devenir moins animé, M. Meagles fit un discours qui, pour un discours, fut asses sensé, assez court et très cordial. M. Meagles se contenta de demander :

« Puisque nous avons tous vécu en bonne intelligence depuis que le hasard nous a rassemblés, et que nous voilà sur le point de nous séparer, probablement pour ne plus nous rencontrer, que pourrions-nous faire de mieux que de nous dire adieu et de nous souhaiter bon voyage, en vidant chacun un verre de Champagne, à la ronde ? »

C’est ce que l’on fit, et après un échange général de poignées de main, la réunion se dispersa pour toujours.

La demoiselle solitaire n’avait pas ouvert la bouche. Elle se leva en même temps que les autres convives et se retira silencieusement dans un coin écarté de la vaste salle, où elle s’assit sur un canapé, dans l’embrasure d’une croisée, et parut s’amuser à regarder le reflet de l’eau qui dansait en rayons argentés sur les barres de la jalousie. Elle se tenait éloignée de ses compagnes de voyage de toute la longueur de la salle, comme pour montrer qu’elle recherchait d’elle-même et par goût la solitude. Et pourtant il eût été aussi difficile que jamais de dire avec certitude si elle évitait les autres ou si c’étaient eux qui l’évitaient.

L’ombre que Mlle Wade avait recherchée, et qui retombait comme un voile lugubre sur son front, s’accordait bien avec son genre de beauté. On ne pouvait guère contempler ce visage si tranquille et si dédaigneux, rehaussé par de sombres sourcils arqués et par des bandeaux de cheveux noirs, sans se demander quelle serait l’expression de ces traits, si leur expression venait à changer. Il semblait presque impossible qu’ils pussent s’attendrir ou s’adoucir. On aurait plutôt supposé qu’ils ne pouvaient que s’assombrir encore pour devenir plus irrités et plus provocants ; c’était là le seul changement qu’ils pussent subir. Il n’y avait dans leur expression rien qui sentît le calcul, rien de prémédité ni de cérémonieux. Quoique ce ne fût pas un visage franc et ouvert, il ne trahissait aucune espèce d’hypocrisie. Il disait clairement : « Je me suffis et je ne compte que sur moi ; peu m’importe ce que vous pensez ; je ne m’occupe pas de vous, je ne me soucie pas de vous, c’est avec indifférence que je vous vois et que je vous entends. » Cela se lisait dans ce regard orgueilleux, dans ces narines relevées, dans cette bouche si jolie, malgré ses lèvres pincées et même cruelles. Vous auriez caché deux de ces traits expressifs de la physionomie, que le troisième, à lui seul, vous en aurait dit autant. Masquez complétement le visage, et la façon dont Mlle Wade porte sa tête suffira pour indiquer une nature indomptable.

Chérie s’était approchée de Mlle Wade, qui avait plus d’une fois fait le sujet de conversation des Meagles et de M. Clennam, les seuls voyageurs qui n’eussent pas encore quitté la salle, et se tenait debout auprès d’elle.

« Attendez-vous… Mlle Wade tourna les yeux vers elle, et Chérie balbutia le reste de sa phrase… quelqu’un qui doit venir à votre rencontre, mademoiselle Wade ?

— Moi ? non.

— Père va envoyer au bureau poste restante. Voulez-vous qu’il ait le plaisir de charger le commissionnaire de demander s’il y a des lettres pour vous ?

— Je le remercie, mais je sais d’avance qu’il n’y a pas de lettres pour moi.

— Nous craignons, dit Chérie, s’asseyant auprès de Mlle Wade, avec un air moitié craintif, moitié attendri, que vous ne vous sentiez bien seule, lorsque nous serons tous partis.

— En vérité ?

— Non pas, ajouta Chérie en manière d’excuse, et troublée par le regard de son interlocutrice, non pas, cela va sans dire, que nous puissions espérer de vous tenir compagnie pendant le voyage, ou que nous ayons pensé que cela vous serait agréable.

— Je n’ai jamais donné lieu de supposer que cela me fût agréable.

— Non. Je sais bien. Mais… bref, ajouta Chérie, qui posa timidement la main sur la main que Mlle Wade laissait immobile sur le canapé, ne voulez-vous pas permettre à père de vous rendre de ces petits services qu’on se rend entre compagnons de voyage ? Il en serait très heureux.

— Très heureux, répéta M. Meagles, s’avançant avec sa femme et M. Clennam : pourvu qu’il ne s’agisse pas de parler la langue du pays, je serai enchanté de vous être utile, soyez-en convaincue.

— Je vous suis bien obligée, répliqua Mlle Wade, mais tous mes arrangements sont déjà faits, et je préfère continuer d’aller toute seule et à ma guise.

— Bien vrai ? se dit M. Meagles, qui regarda la demoiselle d’un air intrigué. Eh bien ! ma foi ! voilà une femme qui a du caractère.

— Je suis peu habituée à la société des demoiselles, et je craindrais de ne pas m’y montrer aussi sensible que bien d’autres. Bon voyage. Adieu. »

Elle n’aurait pas avancé la main, selon toute apparence, si M. Meagles ne lui avait tendu la sienne si directement qu’elle ne put faire semblant de ne pas l’apercevoir. Elle y posa la sienne, et l’y laissa comme elle l’avait laissée sur le canapé.

« Adieu ! dit M. Meagles. C’est le dernier adieu inscrit sur notre liste ; car mère et moi, nous venons de souhaiter bon voyage à M. Clennam, et il ne lui reste plus qu’à en faire autant à Chérie. Adieu ! Il est possible que nous ne nous rencontrions plus.

— Dans notre voyage à travers la vie, il faut bien que nous rencontrions les gens qui sont destinés à se trouver sur nos pas, n’importe d’où ils viennent et où ils vont, répondit Mlle Wade avec sang-froid. Il faut bien que ce que nous sommes destinés à leur faire, ou ce qu’ils doivent nous faire à nous-mêmes, s’accomplisse fatalement. »

Dans l’intonation de ces paroles il y avait quelque chose qui blessa l’oreille de Chérie ; quelque chose qui impliquait que ces mots mystérieux ce que nous sommes destinés à leur faire, etc., présageaient nécessairement quelque chose de mal, et qui lui fit dire tout bas : « Oh, père ! » en même temps qu’elle se rapprocha un peu de lui avec un air d’enfant gâté. Ce mouvement n’échappa pas à celle qui l’avait provoqué.

« Votre jolie fille, dit-elle, tressaille rien que d’y penser. Néanmoins… elle regarda Chérie en face… soyez bien persuadée qu’il y a déjà en route des hommes et des femmes qui ont affaire à vous et qui rempliront leur mission. Ils la rempliront infailliblement. Peut-être sont-ils encore là-bas, à des centaines, à des milliers de lieues en mer ; peut-être en ce moment sont-ils ici près ; peut-être vont-ils sortir, sans que vous en sachiez rien, sans que vous y puissiez rien, de l’écume la plus immonde de cette ville où nous arrivons à peine. »

Avec l’adieu le plus glacial et une expression de découragement qui donnait à sa beauté, encore dans toute sa fleur, un air fané, elle sortit de la salle.

Or, il lui fallut gravir bien des marches, traverser bien des corridors avant d’arriver à la chambre qu’elle avait retenue dans l’hôtel. Elle touchait au terme de ce voyage, lorsqu’en passant par le couloir où se trouvait son appartement, elle entendit le bruit d’une voix irritée éclatant en murmures et en sanglots. Une porte était restée entr’ouverte, et elle aperçut la jeune bonne des personnes qu’elle venait de quitter, la servante au nom bizarre.

Elle se tint immobile à la regarder. C’était une fille intraitable et colère. Son abondante chevelure noire retombait autour de son visage rouge et brûlant, et tandis qu’elle sanglotait et se livrait à son dépit, elle ne se gênait pas pour s’écorcher les lèvres de sa main furieuse.

« Brutes, égoïstes ! s’écriait-elle, sanglotant et haletant entre chaque parole. Ils ne s’inquiètent seulement pas de ce que je deviens ! ils me laissent ici à mourir de faim et de soif ! Qu’est-ce que ça leur fait ? ces brutes-là ! ces animaux-la ! ces misérables-là !

— Qu’avez-vous donc, ma pauvre fille ? »

La servante dirigea tout à coup vers Mlle Wade ses yeux rougis, et resta les bras suspendus. Elle était en train de se pincer le cou, déjà couvert de meurtrissures bleuâtres.

« Qu’est-ce que cela vous fait ? est-ce que ça vous regarde ?

— Oh ! certainement. Je suis fâchée de vous voir ainsi.

— Vous n’en êtes pas fâchée, dit la servante. Dites plutôt que vous en êtes contente. Vous le savez bien que vous en êtes contente. Je ne me suis mise en colère que deux fois là-bas, en quarantaine, et à chaque fois vous m’avez surprise. J’ai peur de vous.

— Peur de moi ?

— Oui. Il semble que vous arriviez toujours avec ma colère, ma méchanceté, ma… je ne sais pas ce que c’est… Mais c’est égal, je suis maltraitée, je suis maltraitée, maltraitée ! »

À ces mots, les sanglots, les larmes et la main furieuse, qu’avait interrompus un premier mouvement de surprise recommencèrent tous ensemble.

La visiteuse resta là immobile, contemplant attentivement ce spectacle avec un étrange sourire. C’était quelque chose de merveilleux à voir en effet que la fureur du combat que se livrait la jeune servante, et la lutte physique qu’elle soutenait contre elle-même, comme si elle eût été possédée des démons du temps jadis.

« J’ai deux ou trois ans de moins qu’elle, et pourtant c’est toujours moi qui la soigne, comme si j’étais une vieille duègne, et c’est elle qu’on dorlote et qu’on appelle petite Chérie ! Je déteste ce nom ! Je la déteste elle-même. Ils en font une sotte. Ils la gâtent. Elle ne pense qu’à elle ; elle ne pense pas plus à moi que si j’étais une borne ! »

Elle continua ainsi pendant quelque temps.

« Il faut avoir de la patience.

— Je ne veux pas en avoir !

— S’ils songent tant à leur propre bien-être, et ne se soucient que peu ou point du vôtre, il ne faut pas y faire attention.

— Je veux y faire attention !

— Chut ! un peu plus de prudence ; vous oubliez que votre sort dépend d’eux.

— Je me moque de cela. Je me sauverai. Je ferai quelque malheur. Je ne veux pas le souffrir ; je ne le pourrais pas d’ailleurs ; je sens bien que j’en mourrais. »

L’observatrice restait toujours immobile, la main posée sur sa poitrine, contemplant la servante comme un malade qui suit d’un œil curieux la dissection et l’explication d’un sujet mort du mal même dont il se sait atteint.

La jeune fille continua à s’emporter et à lutter de toute la force de sa jeunesse et de toute la plénitude de la vie ; mais ses exclamations irritées finirent enfin par dégénérer en murmures entrecoupés et plaintifs, comme si elle eût souffert de quelque mal. Peu à peu elle se laissa tomber sur une chaise, puis sur ses genoux, puis sur le parquet, à côté du lit, dont elle tira le couvre-pied à elle, en partie pour y cacher son visage honteux et ses cheveux humides, en partie, à ce qu’il semblait, pour le presser dans ses bras, plutôt que de n’avoir rien à serrer contre son sein repentant.

« Allez-vous-en ! allez-vous-en ! Quand mon vilain caractère me revient, je suis comme une folle. Je sais que je pourrais me retenir, si j’essayais bien fort, et quelquefois j’essaye assez fort, mais d’autres fois je ne me retiens pas, et je ne veux pas me retenir. Tenez ! tout à l’heure, je savais que tout ce que je disais n’était que des mensonges. Je sais bien qu’ils sont persuadés que quelqu’un s’est occupé de moi dans l’hôtel, que j’ai tout ce qu’il me faut. Ils sont aussi bons qu’on peut l’être pour moi. Je les aime de tout mon cœur ; personne ne pourra jamais être meilleur pour un être ingrat qu’ils ne l’ont toujours été pour moi. Je vous en prie, je vous en prie, allez-vous-en, car j’ai peur de vous. J’ai peur de moi, lorsque je sens venir mes actes de rage ; eh bien ! J’ai peur aussi de vous. Allez-vous-en, et laissez-moi prier et pleurer à mon aise ! »

La journée se passa ; l’éblouissement universel s’effaça encore une fois, et la nuit brûlante s’abattit de nouveau sur Marseille, et à travers son obscurité la caravane du matin se dispersa complétement, chaque voyageur ayant pris son chemin réglé d’avance. Et c’est toujours ainsi que, jour et nuit, sous le soleil ou sous les étoiles, gravissant les collines poudreuses ou arpentant d’un pied fatigué les plaines sans fin, voyageant par terre ou voyageant par mer, allant et venant d’une façon bizarre, pour nous rencontrer et réagir les uns sur les autres, nous tous, tant que nous sommes, voyageurs infatigables, nous cheminons dans le pèlerinage de la vie.